Nous ne saurons pas si Abdelhakim Dekhar a clamé « je n’aime pas les riches ! » en ouvrant le feu dans les locaux du journal d’Edouard de Rothschild, Libération . Nous ne saurons pas si Abdelhakim Dekhar a clamé « mon adversaire, c’est la finance ! » en ouvrant le feu sur le siège de la banque Société Générale. Nous ne saurons pas si Abdelhakim Dekhar a clamé « BFN TV ! » en tentant d’ouvrir le feu dans le siège de la chaîne BFM TV, rebaptisée par des collaborateurs de François Hollande « BFN TV ».

Pour autant, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Nous savions que les dérapages se multipliaient. Nous savions que la haine de l’Autre, sans doute riche, potentiellement fasciste, était exacerbée. Nous savions que l’exploitation de faits divers statistiquement isolés était à son comble lorsque la concorde des forces du mal pour un renouveau du fascisme en France rassemblait une gamine idiote tenant des propos racistes contre Madame Taubira et un journal en faillite, Minute.

Les deux têtes du monstre sont toujours les mêmes : le riche et le potentiel fasciste, étant entendu que la France compte 65 millions de fascistes potentiels puisque désormais les enfants peuvent en être. Comme on est tous l’étranger de quelqu’un, on est tous le riche de quelqu’un. C’est ainsi qu’un modeste assistant photographe d’un journal français a incarné le « riche » d’Abdelhakim Dekhar. Comme on peut désormais tous être le fasciste de quelqu’un, nous sommes tous aussi de potentiels fascistes. C’est ainsi qu’un rédacteur en chef de BFM TV a incarné le « fasciste » d’Abdelhakim Dekhar.

Du Bourget à la Défense, la gauche, sciemment ou inconsciemment, haineuse est à l’offensive. Dans sa marche triomphale, elle est en train de lever l’armée des naïfs et des paranoïaques. Abdelhakim Dekhar en est la sentinelle. Justicier antifasciste masqué, il a expliqué son geste au nom de la lutte contre le « complot fasciste ».

Mais, peut-on dire fou quelqu’un qui voit un « complot fasciste » en France ?

L’expertise psychiatrique semblerait conclure à ses parfaites conscience et structure mentale. Le chasseur fou d’extrême-droite s’avèrerait donc être d’extrême-gauche, parfaitement raisonnable – et, sans doute, anti-chasseurs. En France, le profilage psychologique restera une fiction de télévision. Mais, alors, voir un « complot fasciste » en France ne serait-il pas une parfaite preuve de lucidité et de clairvoyance ? Les « complots fascistes » semblent en effet nombreux.

« Complot fasciste » révélé par la presse qui voit clair, tout d’abord. Dans l’ombre des couloirs des partis, va se sceller, nous dit-on très sérieusement, une alliance entre l’UMP et le Front National. Certes, tous les leaders de droite ont mille fois affirmé qu’une telle alliance était impensable. Certes, Marine Le Pen a appelé à faire battre Nicolas Sarkozy et tous les candidats UMP aux municipales. Mais, on le sait, on le sent, quelque chose se trame. Patrick Buisson que tout le monde connaît… Roland Chassain, maire d’un village de 2000 âmes qui a évoqué une « passerelle » entre l’UMP et le FN pour sa liste municipale et que l’on sait incontournable pour toute décision stratégique à l’UMP…Voilà des signes évidents. Les indices sont là.

« Complot fasciste » révélé par l’intelligentsia qui voit loin, ensuite. Alain Finkielkraut, le philosophe en tête des ventes de livres, est « passionné », « amoureux » de Renaud Camus, lui-même « amoureux » de Marine Le Pen. Peu importent leurs lignes, il faut lire entre : les sentiments y apparaissent. L’ex-soixante-huitard de gauche marié est amoureux du réactionnaire homosexuel. Que l’on ne nous raconte pas d’histoires, c’est limpide. Les faits sont là.

« Complot fasciste » révélé par le Ministre de l’Intérieur qui voit haut, enfin. Les mamans à poussettes, les papas à chèche, les jeunes hommes à mèche, les jeunes filles à ballerines préparaient secrètement un putsch. On a même saisi les appartements d’un quarteron d’officiers militants de la Manif Pour Tous pour y trouver l’armement du coup d’état : sweats, pancartes et drapeaux. À nouveau, les preuves sont là.

Le complotisme c’est voir une influence partout. Le complotisme fasciste, c’est voir une influence fasciste partout. C’est bien ce qu’inspire le récit de la haine que met en scène une certaine gauche depuis des mois. Toujours, la même scène, celle d’un interrogatoire musclé : la lumière éblouissante de la haute conscience morale assermentée, l’annuaire compilant les déclarations tronquées ou supposées et les faits imputés, et, enfin, l’accusation de fascisme. Et, les baffes tombent.

Seulement, les aveux ne viennent jamais. Alors, certains ont pu conclure au « complot fasciste », à une influence insaisissable. Les présumés coupables de fascisme s’en sortent toujours, il y a forcément une faille. Il fallait donc faire justice soi-même, celle de la justice médiatique étant défaillante. C’est ce qu’a fait Abdelhakim Dekhar, médiatiquement.

À multiplier l’accusation de fascisme, à faire peur en montant en épingle un péril fasciste, à agiter le chiffon rouge du fascisme et de la haine, la « Bêtise au front de taureau » (Baudelaire) a donc foncé, tête baissée. Et, elle a blessé. Et François Hollande l’a dit, dans sa maladresse : elle peut continuer.

Il est donc temps que le discours haineux et manipulateur cesse. Face à la prospérité de la haine, les humanistes doivent rappeler une certaine gauche dans le camp républicain. Pour que le rose reste à la rose et que jamais il ne devienne le sordide alliage du rouge du sang et du blanc de la bave.

*Photo: AP/SIPA. AP21488392_000001

 

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