Avant d’examiner le contenu de l’accord sur le nucléaire signé dans la nuit de samedi à dimanche entre l’Iran et les six puissances, force est de constater que les sanctions très dures imposées depuis juillet 2012 se sont révélées efficaces. Si l’Iran n’est pas à tout à fait à genoux, sa situation économique et sociale préoccupante – du fait de son isolement du système bancaire international, qui l’a privé d’une grande partie de ses revenus en devises étrangères – a poussé ses dirigeants à revoir leur tactique, quitte à faire d’importantes concessions. La dernière fois que Téhéran avait suspendu son programme nucléaire remonte à 2003, après le déclenchement de la guerre en Irak, ce qui prouve que le gouvernement iranien sait adapter sa politique en fonction des rapports de forces.

Toute la question est de savoir si l’Iran va véritablement changer de stratégie. Parmi les puissances occidentales, personne ne doute de la volonté de Téhéran de devenir un Etat nucléaire, poursuivant sa lutte pour la puissance qui l’incite à se rapprocher le plus possible du seuil fatidique en attendant l’occasion de se lancer dans une fuite en avant. Ignorant les dénégations des plus hauts dignitaires iraniens, lesquels nous répètent inlassablement que l’arme nucléaire est incompatible avec l’islam, les négociateurs cherchent à éloigner le régime des mollahs de son objectif en payant le moins lourd tribut possible. Cette stratégie offre aux Iraniens le moyen de garder la tête haute, tout en retardant autant que faire ce peut les ambitions nucléaires militaires de Téhéran.

Aujourd’hui, il est encore impossible d’identifier le grand gagnant de l’accord conclu ce week-end, sachant que l’Iran emploiera tous les moyens pour exploiter au maximum les avantages qu’il tire de ce compromis, tout en contournant ses engagements. Les plus vigilants des négociateurs ont-ils tout prévu en matière de surveillance ? On n’en sait rien.
Mais l’expérience nous enseigne que l’allègement des sanctions – concédée aux Iraniens en même temps qu’a été de facto reconnu leur droit à enrichir de l’uranium – facilite leur contournement. En Irak, les fameux programmes « pétrole contre nourriture » imposés avant 2003, nous ont appris qu’un robinet ne pouvait être qu’ouvert ou fermé. L’ouvrir un peu revient à l’ouvrir tout court. Dans le cas iranien, il faut être bien naïf pour croire que les allègements de sanctions n’atteindront que les 7 milliards de dollars annoncés. Félicitons donc les nouveaux millionnaires qui s’enrichiront prochainement grâce aux nouvelles règles d’échange avec l’Iran.

Beaucoup analysent la position israélienne comme la représentante d’une ligne dure vis-à-vis de l’Iran. Par souci d’exactitude, il faudrait d’abord la requalifier : l’appeler « position saoudo-jordano-qataro-franco-israélienne » serait plus juste. Il n’empêche, en marge des négociations passées et futures, puisque le présent accord n’est qu’intérimaire, Israël doit jouer le rôle du mauvais flic. Si les sanctions se sont avérées efficaces, la menace d’une action militaire israélienne et la guerre secrète menée par Jérusalem contre le programme militaire iranien n’y sont pas pour rien. La réaction dépitée de Netanyahou à l’annonce de l’accord fait en quelque sorte partie du « deal » : puisque le premier ministre israélien pense que Téhéran vient de gagner une manche, les Iraniens ne peuvent qu’apprécier cet accord. Et du point de vue israélien, comme la crise nucléaire iranienne est loin d’être résolue, laisser planer une menace à peine voilée ne peut nuire à la suite des événements.
Dans le cadre de la stratégie américaine d’endiguement (containment), qui vise à gagner du temps en attendant la perestroïka perse, chacun joue sa partition en espérant ne pas se retrouver dupe lorsque l’arbitre sifflera la fin de la partie.

*Photo : Martial Trezzini/AP/SIPA. AP21487983_000029.

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