On dit qu’un homme, à l’instant de sa mort, revoit défiler toute son existence. J’espère que Philippe Cohen a su, à l’ultime seconde, combien la sienne avait été féconde, littéralement parlant, tant il a marqué et changé tous ceux qui ont eu le privilège de cheminer à ses côtés. Ces derniers mois, son insatiable soif de réfléchir, d’écrire, de comprendre – ce que j’appelais sa « névrose de travail » –, faisait oublier au visiteur une issue que lui savait de plus en plus probable.

Dans ce duel entre les forces de l’esprit et les faiblesses du corps, où chaque heure de travail intellectuel était un point marqué contre l’ennemi, il ne pouvait pas perdre. Quand son sourire juvénile illuminait encore son visage amaigri, j’ai souvent pensé à l’ange gardien qui, dans La Vie est belle de Frank Capra, sauve James Stewart de la mort en lui montrant ce que serait le monde s’il n’avait jamais existé. Cher Philippe, nous tous, qui te devons tant, n’avons pas été des anges gardiens très efficaces.

Ni notre gratitude, ni l’amour des tiens, ni même l’envie d’en découdre, qui ne t’avait pas quitté, ne t’ont sauvé. Convaincu que la distance est la condition du sentiment, tu décourageais les effusions. Maintenant que  tu n’es plus là pour noyer l’émotion sous l’ironie, on peut te dire que ce monde serait nettement moins habitable si tu ne l’avais pas traversé.

Dans le long cours de cette conversation entamée il y a vingt-cinq ans, parfois intermittente, jamais interrompue, nous avons beaucoup ri ensemble – de toi, de moi, des niaiseries qu’on lit dans les journaux, et puis, ces derniers mois, des mœurs des médecins et des mauvaises manières de cette maladie qui t’a cependant valu, racontais-tu avec panache, de tenir la vedette à un congrès de cancérologie à Chicago – même le cancer, chez toi, était distingué. On appelait ça l’humour ashkénaze. Tu vois, ça me fait encore rire. Surtout quand je t’imagine en train de pouffer avec  Philippe Muray, que tu regrettais de ne pas avoir plus fréquenté de son vivant.

*Photo : Hannah.

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