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Béziers : la guerre des noms de rues

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helie denoix saint marc

Une fois de plus, la mouvance gaucharde s’est dégoté une noble cause à défendre à grand renfort de tracts, de manifs et de bruits en tous genres. Les réjouissances se sont déroulées à Béziers le 14 mars dernier. En réaction à la décision du conseil municipal de renommer la rue du « 19-mars-1962 » en rue du « Commandant Hélie-de-Saint-Marc », et en marge de la cérémonie, de nombreux indignés s’étaient donné rendez-vous pour manifester leur honte d’une telle avanie. Robert Ménard, maire de Béziers, aime la polémique et ne s’en cache pas. Ce n’est pas la première fois que l’on débaptise une rue ou un square du « 19-mars-1962 ». Ce qui est inédit, c’est de lui préférer le nom d’un homme hostile à l’indépendance de l’Algérie. Pour ceux qui ont séché les cours d’histoire, que la nuance rebute et qui ont l’exotisme pour religion, Ménard aggrave son cas en commettant deux crimes de lèse-tolérance. Primo il refuse un culte en vigueur ; secundo il déterre le fascisme. Au-delà de la provocation, il y a l’hypocrisie qui la suscite.

On trouve, dans les villes de France, des centaines voire des milliers d’occurrences du « 19-mars-1962 », comme s’il s’agissait d’un jour bénit. Or, sans même remettre en cause la légitimité d’un peuple ayant lutté pour son indépendance (et sans méjuger de ce qu’il en a fait…), il est assez troublant que soit autant promue une telle date de ce côté-ci de la Méditerranée. Ce qui n’est jamais avoué, c’est que les rues du « 19-mars-1962 » sont toujours l’œuvre d’un officiant de gauche ou d’extrême gauche, qu’elles sont toujours inaugurées dans des quartiers populaires, et toujours en vue d’acheter la paix sociale. Claquemuré entre une avenue des « Martyrs de Soweto » et un boulevard « Victor Schœlcher », un rond-point du « 19-mars-1962 » est au carrefour de toutes les misères. C’est un signe fort, un message subliminal quotidien : le monde entier est ici chez soi et les injustices n’ont qu’à bien se tenir. Cela ne résorbe ni le chômage ni l’insécurité, mais permet de donner le change, la main sur le cœur.

La toponymie urbaine est souvent révélatrice d’une idéologie à l’œuvre. Dans ce domaine, les plus bruyants ne sont pas les plus mal lotis. S’est-on par exemple inquiété du nombre sans cesse croissant de voies ou de salles communales dédiées à la mémoire de Salvador Allende ? Est-ce une demande des Français ? Non, dans l’ensemble ils s’en moquent éperdument. Mais les socialistes ont décrété que la France se devait de célébrer l’homme comme un martyr, faisant de leur mascotte internationale un héros national. Et tout le monde de l’accepter sans sourciller, sans tracts et sans manifs. Même si la gauche se bat pied à pied pour imposer sa générosité à chaque coin de rue, elle ne peut se prévaloir d’un monopole. Lorsqu’un maire d’un autre bord politique manifeste de l’intérêt pour d’autres idoles, il faut donc que ses ouailles l’acceptent et, passée l’heure des caprices, regagnent leurs pénates et rouvrent de temps à autre un livre d’histoire.

À la lettre D comme « Denoix de Saint Marc », chacun pourra juger sur pièce de la pertinence d’une rue au nom du soldat en question. Cet homme est rentré dans la Résistance en 1941, à l’âge de dix-neuf ans. Dénoncé deux ans plus tard, il est déporté au camp de concentration de Buchenwald, dans une enclave où le taux de mortalité est des plus élevés. Il ne doit son salut qu’à la bienveillance d’un codétenu ; encore est-il moribond à l’arrivée des Américains. Rentré à Saint-Cyr Coëtquidan, il opte pour la Légion étrangère. Il effectue plusieurs opérations en Indochine. En 1954, il intègre le 1er REP (Régiment Étranger de Parachutistes), voit la fin des hostilités et s’envole la même année pour l’Algérie où, déjà, une autre guerre commence. En 1956, il est mobilisé durant la campagne de Suez. Devenu commandant en second du 1er REP, il engage ses mille hommes dans le putsch dit « des généraux » à Alger en 1961. C’est un échec et son régiment est dissout. Hélie de Saint Marc se constitue prisonnier ; il est condamné à dix ans de réclusion criminelle. Détenu à la prison de la Santé, il est gracié cinq ans plus tard. Il poursuit ensuite une carrière dans le civil. Il est fait Grand-croix de la Légion d’honneur en 2011, deux ans avant sa mort.

Il faut ici rappeler qu’Hélie de Saint Marc n’était pas un officier de salon, encore moins un politicien soucieux de plaire. C’était un homme de terrain doublé d’un homme d’honneur. Il y a, de nos jours, et parmi ceux qui flétrissent son nom en haut lieu, bien des gens que ce beau doublet rend ombrageux ou incrédules. Revenu sur le conflit algérien, voici les mots qu’il a prononcés durant son procès : « Des dizaines de milliers de musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes. Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours ». Vient ensuite le temps des contre-ordres et ses déconvenues : « Nous nous souvenions de l’évacuation de la Haute-Région [le Tonkin], des villageois accrochés à nos camions, qui, à bout de forces, tombaient en pleurant dans la poussière de la route (…). Nous nous souvenions des villages abandonnés par nous et dont les habitants avaient été massacrés ». C’est parce que cet homme voyait l’histoire se répéter, qu’il présageait le massacre de milliers de harkis et refusait d’infliger de nouveau de tels tourments à sa conscience qu’il a basculé dans l’illégalité.

Nos indignés imbéciles emploient toujours les mêmes méthodes : ils passent un CV au peigne fin, procèdent par raccourcis et montent en épingle ce que leurs gogos incultes auront appris à réprouver. À les entendre, la France devrait constamment battre sa coulpe et se montrer plus soucieux du génie exotique. Qu’ils se rendent donc dans le 5e arrondissement de Paris. En prenant la sortie est du Val-de-Grâce, cet hôpital militaire bien connu d’un certain président étranger, ils pourront emprunter la rue Berthollet afin de se rendre à la Grande Mosquée et à l’Institut Musulman de la rue Geoffroy Saint-Hilaire, dressés dans la capitale en 1922 en souvenir des milliers de combattants musulmans morts pour la France au cours de la Première Guerre mondiale. De là, en passant par la rue Monge, qu’ils poussent jusqu’à l’Institut du Monde Arabe, où se tiennent régulièrement des expositions sur les sciences arabes et les mystères de l’Égypte ancienne… que les susnommés Berthollet, Geoffroy Saint-Hilaire et Monge ont grandement contribué à redécouvrir et à diffuser parmi les Arabes eux-mêmes durant ce qui s’apparente à une genèse colonisatrice.

En vérité, la France n’a jamais ménagé ses efforts et sa curiosité pour conserver des rapports cordiaux avec l’outre-mer. Elle est même allée jusqu’à dorloter un ayatollah dans un palace aux portes de sa capitale. Disons-le fort et clair : lorsqu’un seul pays musulman affichera autant de marques d’estime à l’endroit de l’exotisme, de passerelles interreligieuses et d’intérêt pour les valeurs étrangères à l’Islam, la France consentira de bon cœur à se faire botter le derrière à coups de babouche. En attendant, l’initiative de Robert Ménard me semble bienvenue. Elle honore la mémoire d’un homme grand et droit à une époque de nains teigneux.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00460583_000002.

In memoriam Miriam Novitch

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Miriam Novitch Sobibor ShoahLes habitués de la Cinémathèque française auront remarqué la programmation, vendredi 20 mars à 19h30, d’un film de près de deux heures sur l’Holocauste, produit et réalisé en 1974 à l’initiative de Miriam Novitch (1908 –1990). Miriam Novitch fut une résistante au nazisme, juive, née en Lettonie, francophone, fondatrice du premier musée de l’Holocauste, la « Maison des combattants des ghettos » et auteur du premier livre sur la révolte du camp de Sobibor.
 Le titre hébreu de ce film peut se traduire par Le 81e coup : un rescapé des camps de la mort, racontant à des enfants israéliens qu’il avait été condamné par un nazi à 80 coups de fouet, ne fut pas cru, ce qui fut pour lui comme un « 81e coup ».

Lorsque le film fut traduit en français en 1976 et distribué avec l’aide de l’Institut national audio-visuel, on trouva plus adapté comme titre « Ne laissons pas les morts enterrer les morts » qui prenait à contrepied la phrase de l’Evangile « Laissons les morts enterrer les morts ». Ce titre français n’a pourtant pas suffi pour réunir à l’époque des foules de spectateurs. Plus récemment, une version courte (69 minutes au lieu de 110) fut programmée, une seule fois, au Mémorial de la Shoah, à Paris. Bref, Ne laissons pas les morts enterrer les morts est un film… enterré.

C’est dommage, car la force de ce film est extraordinaire : il ne comporte pas de commentaires, seulement quelques chansons juives en contrepoint d’images d’archives nazies et on y entend également, sur la bande son, des témoignages enregistrés lors du procès Eichmann.

L’idée à l’origine de cette projection à la Cinémathèque ? Montrer le film à quelques personnes concernées par l’antisémitisme qui pourraient, si le kibboutz ayant produit le film est d’accord, mettre gratuitement un DVD à la disposition des médiathèques et des lycées. Pour la Taïwanaise que je suis comme pour tous les jeunes Asiatiques, ce film serait un moyen formidable de faire connaître une histoire dont nous sommes éloignés. Ne laissons pas les morts enterrer les morts a été programmé une seule fois à Taïwan, en 1979, dans le cadre d’un festival de films français. Depuis, la copie dort dans les réserves de la Cinémathèque de Taipei. C’est symbolique d’une ignorance ou d’une indifférence préoccupantes. Et si je signale cette projection parisienne, c’est parce que je vais en préparer bientôt les sous-titres en chinois – en espérant que ce documentaire, ainsi sinisé, trouvera son chemin à Taïwan, à Hong Kong et en Chine.

*Photo : Wikipédia.

Israël : sionistes contre sionistes

israel livni netanyahou

Entretien avec Alain Dieckhoff, directeur de recherche au CNRS, directeur du Centre de recherches internationales (Sciences Po Paris). Il a notamment publié Le Conflit israélo-arabe, Armand Colin, 2011.

Causeur. En novembre dernier, le gouvernement israélien a éclaté après la tentative du Premier ministre Benyamin Netanyahou de faire adopter un projet de loi réaffirmant qu’Israël était avant tout l’État du peuple juif. Certains estiment que ce texte marque la volonté politique de la droite israélienne de vouloir restreindre les droits des non-juifs. Le Parlement s’étant auto-dissous, de nouvelles élections auront lieu le 17 mars. La ministre démissionnaire Tzipi Livni, principale opposante à Netanyahou, alliée au Parti travailliste au sein de l’Union sioniste, a déclaré que ce scrutin aurait valeur de référendum sur le sionisme. Partagez-vous cette analyse ?

Alain Dieckhoff. Les Israéliens auront en tout cas le choix entre deux grands projets de société. D’un côté, un modèle qui accentue la dimension d’affirmation collective de l’identité juive de l’État, comme cela a été souligné dans le dernier projet de Loi fondamentale présenté par Netanyahou. De l’autre, une option qui souligne davantage le caractère démocratique de l’État. En réalité, cette dualité, voire cette ambigüité, existait dès l’origine, avec la définition d’Israël comme « État juif et démocratique ». Il suffit de lire la Déclaration d’indépendance de mai 1948 : le texte annonçait la création d’un État juif en terre d’Israël tout en proclamant que cet État fonctionnerait avec des institutions démocratiques, dans le respect de l’égalité, sans discrimination de sexe, de race ou de religion.

Si la tension entre le ressort identitaire et l’aspiration universaliste du sionisme n’a pas empêché Israël de naître et de se développer pendant des décennies, pourquoi les divergences ont-elles fait voler en éclats le dernier gouvernement Netanyahou ?

La tension entre les deux pôles a fini par éclater à la suite de changements idéologiques très importants.[access capability= »lire_inedits »] Entre 1948 et 1977, le sionisme de gauche formait l’idéologie dominante, avec le Parti travailliste, pivot autour duquel se constituaient toutes les coalitions gouvernementales. Mais en 1977, la première alternance politique a marqué une rupture importante avec l’arrivée de Begin au pouvoir. S’est alors mise en place une autre version du sionisme qui insiste sur la nécessité de développer la présence juive dans tous les territoires occupés après 1967. Dans les années 1970, un mouvement extra-parlementaire comme le Goush Emounim (Bloc de la foi) exprimait ce messianisme politique et religieux enjoignant aux juifs de s’installer sur les lieux liés à l’imaginaire biblique en Cisjordanie (Hébron, Shilo). Aujourd’hui, avec l’explosion de la droite, nous sommes témoins des ultimes conséquences de cette mutation.

Afin de ne pas provoquer la colère des Palestiniens et des musulmans du monde entier, la législation israélienne réserve aux seuls musulmans le droit de prier au Mont du temple, dénomination juive de l’Esplanade des mosquées, à Jérusalem-Est[1. Tout le monde peut s’y rendre (non armé), mais seuls les musulmans ont le droit d’y prier.]. Or, aujourd’hui, beaucoup de juifs bravent cet interdit, au risque de provoquer des tensions. Comment l’interprétez-vous ?

C’est le messianisme en acte. Si les ultra-orthodoxes n’ont pas changé de position et continuent de respecter l’interdit fait aux juifs religieux de se rendre sur le Mont du temple, en revanche, la digue a cédé du côté des sionistes religieux. Chaque année, ils sont plus nombreux à se rendre sur l’esplanade pour tenter d’y prier. Ce comportement nouveau entretient la tension interreligieuse, notamment parce que s’est développée en parallèle toute une propagande islamiste sur la « défense des mosquées », relayée par le Mouvement islamique en Israël même.

Cela signifie-t-il que le conflit territorial entre Israéliens et Palestiniens est définitivement une guerre de religion entre juifs et musulmans ?

Il est indéniable qu’il y a aujourd’hui une dialectique entre deux nationalismes religieux. Côté musulman, on a vu l’islam se politiser, comme le montre la mutation des Frères musulmans à travers la création du Hamas en 1987. D’une position piétiste, ceux-ci ont progressivement évolué vers un islam résolument politique, dans le contexte de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. On observe un phénomène similaire du côté juif à partir des années 1970 avec le nationalisme religieux du Goush Emounim. Chacun de ces deux mouvements mène un double combat. Tout d’abord, pour la domination politique et culturelle à l’intérieur de son camp – côté palestinien, le Hamas se bat contre le nationalisme « laïque » du Fatah ; côté israélien, les juifs orthodoxes et les nationalistes religieux opposent Jérusalem, les villes orthodoxes et les colonies à Tel-Aviv, la ville laïque et hédoniste. Ensuite, il y a l’affrontement absolu avec l’Autre. C’est le propre des nationalismes religieux que de rendre le conflit insoluble puisqu’ils revendiquent tous le même « espace saint », de la Méditerranée au Jourdain.

À l’issue de la dernière guerre de Gaza, Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou ont pris à témoin la communauté internationale, le premier en demandant la reconnaissance symbolique d’un État palestinien, le second en essayant de convaincre ses alliés de reconnaître la nature juive de l’État israélien. Quelle stratégie poursuivent-ils l’un et l’autre ?

L’initiative d’Abbas, même si certains peuvent en contester la pertinence, est avant tout une réponse à l’absence de négociations avec les Israéliens. De plus, la stratégie mise en œuvre entre 2007 et 2012 par le Premier ministre Salam Fayyad a trouvé ses limites. Il s’agissait de construire un État de facto, mais cela n’était possible que sur une portion très ténue du territoire puisque l’occupation israélienne se poursuivait sur la majeure partie de la Cisjordanie. L’Autorité palestinienne a donc commencé à déployer une autre stratégie, de reconnaissance par l’extérieur, en espérant finir par imposer une réalité reconnue internationalement à l’interlocuteur israélien.

Si la démarche d’Israël est de nature différente, le fait que Netanyahou reprenne à son compte l’idée de renforcer le caractère juif de l’État est aussi une forme de réponse à l’activisme diplomatique d’Abbas : « Vous essayez d’obtenir une reconnaissance internationale, je réaffirme la judéité de l’État israélien. »

Depuis plusieurs années, les sondages indiquent qu’une majorité d’Israéliens juifs sont favorables à la création d’un État palestinien. En ce cas, pourquoi élisent-ils des dirigeants aussi intransigeants que Benyamin Netanyahou ?

À mon sens, cela tient à deux facteurs. D’une part, si en effet une majorité d’Israéliens juifs sont favorables à la solution des deux États sur le principe, ils sont bien moins nombreux à accepter les conséquences concrètes de la création d’un État palestinien, en particulier sur deux points : la transformation de Jérusalem-Est en capitale de cet État et la rétrocession de toute la Cisjordanie (avec d’éventuels ajustements négociés des frontières). D’autre part, comme Israël vit dans un environnement fortement instable, les électeurs ont tendance à privilégier la droite, qui tient un discours musclé, plus rassurant à court terme, même si cette droite ne propose aucune perspective politique à plus long terme. Autrement dit, les électeurs ne parviennent pas à se projeter dans l’avenir.

Certains pensent que Netanyahou joue la montre en attendant les élections américaines de 2016, dont la campagne des primaires démarrera dans les prochains mois. Que pensez-vous de cette hypothèse un brin complotiste ?

Même sans élection présidentielle en vue, je ne crois pas que l’administration américaine fasse aujourd’hui grand-chose dans le conflit israélo-palestinien. La tentative de Kerry qui s’est terminée en mars 2014 a abouti à un constat d’échec, et Obama n’était déjà pas disposé à faire pression sur Netanyahou. Ce qui est sûr, c’est qu’il le fera encore moins aujourd’hui !

Paradoxalement, est-ce que ce ne sont pas le blocage des négociations de paix et l’expansion des colonies qui pourraient favoriser la création d’un État binational de fait, et donc mettre en péril le caractère juif de l’Etat ?   

 On est en effet en plein paradoxe. L’établissement d’un État palestinien aux côtés d’Israël – perspective prônée par le centre-gauche – conduirait à renforcer démographiquement et culturellement le caractère juif de l’État d’Israël. À l’inverse, la poursuite lancinante de la colonisation revendiquée par la droite nationaliste, religieuse ou laïque, revient progressivement à créer une réalité binationale, mais dans un contexte d’inégalité politique structurelle au profit des Israéliens juifs et au détriment des Palestiniens. Cette réalité, sur le terrain, rongera de plus en plus de l’intérieur la démocratie israélienne.

Après les attentats de Paris et de Copenhague, Netanyahou a appelé les juifs européens à faire leur « alya », c’est-à-dire à émigrer en Israël. Ces déclarations et les polémiques qui s’en sont ensuivies ont montré que le débat sur la définition de l’Etat juif ne concernait pas seulement les Israéliens. Risquent-elles de nourrir ou de ressusciter le soupçon de « double-allégeance » à l’égard des juifs qui vivent en diaspora ?

La définition d’Israël comme Etat juif implique que cet Etat a vocation à accueillir les juifs de la diaspora si tel est leur souhait. Israël est, par nature, ouvert à leur immigration. La réaffirmation de la dimension sioniste de l’Etat par Netanyahou ne fait que souligner cette évidence. Pour autant, on peut légitimement douter de l’opportunité politique de pareilles déclarations «  à chaud » qui occultent le fait que le combat actuel des juifs européens doit d’abord être mené dans les pays démocratiques dont ils sont citoyens.[/access]

*Photo : AP21346535_000001. Ariel Schalit/AP/SIPA.

Akhenaton : Djihadistes not dead

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Grâce à Marc Cohen, je sais désormais que le petit bouquin Place de la République dont la couverture exhibe une photo de la manif du 11 janvier, signé Abd Al Malik, n’est pas le fait d’un homonyme ou d’un plaisantin. Le gentil rappeur converti au soufisme ne s’est pas contenté de prétendre que les caricaturistes de Charlie ont propagé « islamophobie » et racisme – une façon de dire qu’ils ont bien mérité le carnage du 7 janvier ? -, il a fait son beurre de l’émotion collective.

La semaine dernière, Abd Al Malik a dû sauter de joie en écoutant Europe1. Voici en effet qu’un de ses éminents collègues, Akhenaton, leader du groupe IAM, rejoint ses positions. Après la traditionnelle minute de la haine anti-FN (« si Marine Le Pen prend le pouvoir, je quitte la France » : courageux mais pas téméraire, l’animal…), le rappeur marseillais converti à l’islam a déroulé son prêche : « Moi, je vivais à New-York, ma banquière était voilée, elle faisait très bien son travail (…) en France, on manque de liberté, d’acceptation, d’ouverture d’esprit. »

Malin, l’animateur Thomas Sotto lui demande comment il réagirait si sa fille s’expatriait chez les assassins de l’Etat islamique. Réponse on ne peut plus sérieuse : « Les djihadistes, ça correspond à ce qu’étaient les punks dans ce pays. » La kalach en bandoulière, ça vaut bien le rat sur l’épaule des seventies… Une louche supplémentaire sur la « peur des musulmans » qui étreindrait la France « depuis septembre 2001 » et Akhenaton peut pérorer tranquille : les dessins de Charlie Hebdo représentant Mahomet et « les caricatures des juifs entre les deux guerres. C’est du même acabit. »

Les égorgeurs de Raqqa et Mossoul apprécieront. Si ça se trouve, à chaque fois qu’ils décapitent un « blasphémateur »,  pour fêter ça, ils dansent le mia.

Barrer la route du pouvoir au FN ?

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Manuel Valls a raison. Marine Le Pen est aux portes du pouvoir. Plus exactement, ses chances de conquérir l’Elysée en mai 2017 ne sont pas nulles, et seraient même très sérieuses si l’élection présidentielle se présentait sous la forme d’un match retour de celle de 2012, avec François Hollande et Nicolas Sarkozy comme champions respectifs de la gauche et de la droite dites « de  gouvernement ». Comme la présence de Marine Le Pen au second tour peut être considérée comme d’ores et déjà acquise, il faudrait pour que le candidat « républicain » resté en course l’emporte, que les électeurs de l’autre camp se mobilisent massivement pour faire échec à la candidate du FN. Qui peut sérieusement penser que les électeurs de gauche se précipiteraient pour mettre un bulletin «  Sarko » dans l’urne, ou , qu’à l’inverse, les partisans et sympathisants de l’UMP se mobiliseraient avec enthousiasme pour renouveler le bail de François Hollande à l’Elysée ? Marine Le Pen apparaîtrait alors comme seule porteuse du changement politique et générationnel auquel une majorité de Français aspire. Et pourtant, on voit mal comment on pourrait échapper à cette configuration.

À droite, Nicolas Sarkozy va engranger les inévitables succès électoraux des scrutins départementaux et régionaux de 2015, faisant émerger une cohorte de nouveaux élus locaux qui se sentiront redevables envers lui de leur élection, et assureront son succès dans la primaire de la droite. À gauche, la tactique Hollande-Valls est transparente : la Berezina départementale sera mise sur le compte de la division de la gauche au premier tour, qui aura provoqué son élimination dans un nombre considérable de cantons. Les écolos et le Front de gauche seront alors invités à rentrer dans le rang à l’occasion des élections régionales, où le scrutin proportionnel permet des petits arrangements entre amis au second pour sauver ce qui peut encore l’être. Menacés de disparition des assemblées locales, les Verts et les amis de Jean-Luc Mélenchon n’auront d’autre choix que de passer des accords avec les sociaux-libéraux pour survivre. Nicolas Sarkozy  et François Hollande apparaîtront alors comme les  seuls capables de rassembler leur camp pour l’échéance majeure de 2017.

Cela s’appelle, en bon français, foncer dans le mur en klaxonnant. Quelle crédibilité aurait un rabibochage gouvernemental entre Manuel Valls et des écolos avides de portefeuilles ministériels sous la houlette d’un Hollande repeint en vert pâle ? Qui pourra empêcher Jean-Luc Mélenchon de défendre sa vision du monde poutino-bolivarienne lors de l’élection présidentielle ? A droite, il faudrait que Nicolas Sarkozy fasse preuve d’un esprit de sacrifice hors du commun pour qu’il s’efface devant un Alain Juppé plus apte que lui à capter les voix de gauche au second tour.

Le tripartisme, fondé sur la permanence électorale de trois blocs d’importance à peu près égale (environ 30% des votants pour chacun d’entre eux) s’est réinstallé en France, après avoir été balayé par l’instauration de la Vème République, et celle du scrutin majoritaire à deux tours. Ce bipartisme forcé est arrivé à épuisement, mais il a effacé des mémoires le fait  que la France, entre 1947 et 1958, avait su s’accommoder de la présence massive d’un parti « hors système », le Parti communiste français, à tous les étages de ses institutions, sauf le pouvoir exécutif national. Ce parti était, par son programme, encore plus en rupture avec ses concurrents conservateurs ou socialistes (version SFIO) que celui du FN ne l’est avec celui de «  l’UMPS ». Qui se souvient encore que Maurice Thorez, le chef du PCF défendait, au cœur des « Trente glorieuses », la théorie aberrante de la paupérisation absolue du prolétariat dans les pays capitalistes ? Que des scientifiques communistes français, comme Jacques Monod et Marcel Prenant, mettant en doute la pertinence des « découvertes » du biologiste soviétique Trofim Denissovitch Lyssenko sur l’hérédité des caractères acquis, censées révolutionner l’agriculture, étaient mis au ban du Parti ? Que Guy Mollet, le chef de la SFIO, pour une fois pertinent, avait proclamé que « les communistes n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ! » ? Qu’enfin Pierre Mendès-France, icône de la gauche française, avait refusé, lors de son investiture comme président du Conseil en 1954, de prendre en compte les voix des députés communistes s’étant portées sur lui à l’Assemblée nationale ?

Pendant une décennie, la République s’est accommodée, sans trop de dommages, de l’existence d’un puissant parti totalitaire au cœur des institutions, dont la lente agonie est en train de s’achever aujourd’hui. S’il avait été maintenu, par l’artifice d’un mode de scrutin conçu pour le tenir à l’écart, hors du système de la démocratie représentative, le risque aurait été grand, dans un contexte géopolitique de guerre froide, de voir notre pays  livré à la guerre civile…

Si l’on écoute les leaders politiques aujourd’hui – et si on essaye de les croire -, ni l’UMP, ni a fortiori le PS et ses satellites n’envisagent un accord de gouvernement, ou même de gestion des exécutifs locaux avec le FN. Ce parti est arrivé à un niveau de puissance électorale tel que toute alliance de ce type serait mortelle pour qui y céderait. Seul le système institutionnel de la Ve République avec ses deux piliers, l’élection du président au suffrage universel, suivie de l’élection des députés au scrutin majoritaire à deux tours peut permettre à un parti «  hors système » de s’emparer des leviers du pouvoir central, pour autant qu’il ait acquis une masse électorale critique. Une victoire de Marine Le Pen en mai 2017 induirait inéluctablement une majorité FN à l’Assemblée, car on n’a jamais vu les électeurs se déjuger en l’espace d’un mois… Est-ce cela que l’on veut ? Si oui, il faut continuer à préférer le lancement d’anathèmes, toujours moins efficaces, contre le FN et ses dirigeants, de se déchirer à tous propos entre la droite et la gauche, même lorsque l’on est, en fait, d’accord sur des projets (voir la loi Macron), au lieu de faire ce qu’il faut pour circonscrire démocratiquement un danger politique.

Si François Hollande était un visionnaire, ou, à tout le moins, un homme qui aurait tiré les leçons de l’Histoire, il cesserait de bricoler ces rafistolages politiciens où il excelle, alors que la maison France se fissure. Il oserait. Par exemple, après les départementales et les régionales dont l’issue est, hélas, déjà connue, soumettre à référendum le retour au scrutin proportionnel pour l’élection des députés. Il ne s’agirait pas d’une manœuvre retorse, comme celle utilisée en 1986 par François Mitterrand, introduisant la proportionnelle en douce afin de limiter la débâcle du PS aux législatives et créer, ensuite, les conditions de sa réélection en 1988. Il ferait sanctionner par le suffrage populaire un aggorniamento du système politique français permettant de se libérer des vieux schémas (clivage droite-gauche à tout propos et hors de propos) pour mettre au cœur du débat les vraies questions de l’heure : souverainisme versus fédéralisme européen, contrôle strict de l’immigration versus frontières ouvertes, utopie décroissante ou poursuite de l’aventure humaine fondée sur les progrès de la science et de la technologie…

Ce référendum ne pourrait logiquement être perdu : ce retour à la proportionnelle est d’ores et déjà réclamé par le FN, les Verts, la gauche radicale, François Bayrou. Seuls les gaullistes de stricte obédience, les vestales de la Vème République, s’y opposeraient, alors que les socialistes ne pourraient que s’y rallier, par réalisme politique. Il ne lui resterait plus qu’à dissoudre la Chambre, en faire élire une autre avec le nouveau mode de scrutin, et à confier la formation du gouvernement au chef du parti le plus apte à constituer une majorité de gouvernement pour la dernière année du quinquennat…On verrait alors que cent cinquante députés FN dans l’hémicycle seraient moins à même de déstabiliser notre pays que le maintien de 30% de l’électorat hors du jeu démocratique.

*Photo : wikicommons.

Hélie de Saint-Marc : nostalgie interdite

helie saint marc beziers

Est-il donc vraiment « rance » et « triste » de refuser de célébrer un jour qui marque, pour soi-même et pour les siens, le début du malheur, du déracinement, de la ruine, sans parler de la mort de proches disparus par milliers ? Est-il donc « rance » de ne pas vouloir gratter la plaie ouverte par les horreurs de l’histoire ? Telle est la question qu’aurait pu se poser le premier ministre Manuel Valls avant de s’insurger, lors d’une réunion à Saint-Brieuc samedi 14 mars, contre la décision de Robert Ménard et du conseil municipal de Béziers de débaptiser une rue du 19 mars 1962, la date des accords d’Evian,  pour lui donner le nom de l’un des plus purs héros de notre temps, Hélie Denoix de Saint-Marc, élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur en novembre 2011 ?  Valls précise qu’il faut regarder vers l’avenir, et savoir se montrer optimiste : mais quitte à l’être, est-on vraiment forcé de saluer le malheur – celui qui chassa tant d’hommes d’un pays où étaient enterrés leurs arrière-grands-parents, et qui provoqua l’assassinat atroce de dizaines de milliers de soldats qui avaient naïvement cru en la parole de la France ? Ou vaut- il mieux honorer la mémoire d’un officier qui, pour l’honneur, avait prétendu combattre jusqu’au bout, jusqu’à la désobéissance et à la rébellion,  de même que vingt ans plus tôt, il avait lutté dans la résistance jusqu’à sa déportation à Buchenwald ?

Que Valls se scandalise d’une prétendue « nostalgie de l’Algérie française » dont il laisse entendre qu’elle serait factieuse et antirépublicaine, hésitant peut-être à qualifier de « fascistes » des descendants de communards ou de marchands juifs de Bab-el-Oued, c’est son affaire. Mais on a tout de même un peu de peine à comprendre, chez un homme de gauche toujours prêt à s’émouvoir, cette sécheresse de cœur, ce manque d’empathie à la douleur d’autrui – et en l’occurrence, à celle des Pieds-noirs qui, à Béziers, ont pu ressentir ce changement de dénomination, non point comme une revanche, ni a fortiori comme une vengeance, mais peut-être comme un infime soulagement. Une goutte de baume au cœur. On le comprend d’autant plus mal que ce tout petit événement n’intéresse en rien les fonctions éminentes d’un Premier ministre, qu’ il n’affecte nullement la politique générale du gouvernement, et qu’au pire, il n’aurait dû susciter, à Matignon, qu’une indifférence polie. Quant à l’argument infiniment rabâché de l’unité nationale, qui justifierait que l’on fustige une telle initiative comme anti française, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas recevable. Car en quoi l’unité nationale et l’amour de la France légitimeraient-ils la situation de parias dans laquelle ce discours installe ceux qui ont eu le malheur de naître Français en Algérie ? Pourquoi eux seuls n’auraient-ils pas le droit de célébrer leur passé ? Eux seuls : car à l’inverse, imagine-t-on le tollé si notre bon Monsieur Valls avait interdit aux Français issus de l’immigration, comme on dit, d’éprouver quelque nostalgie en songeant au pays de leur enfance?

Et en définitive, c’est sans doute là que se trouve le véritable scandale. Non point dans le fait de rebaptiser une petite rue d’une petite ville du sud-ouest de la France, mais en ce que le Premier ministre se soit publiquement scandalisé de ce qu’une certaine catégorie de Français refuse de renoncer à la mémoire.

Une pionnière de la contre-culture

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king kong midi minuit

Une merveille. La tentation est grande, une fois ce gros volume terminé, d’enfiler les superlatifs comme des perles tant la lecture des cinq premiers numéros (dont un double) de la mythique revue Midi-Minuit fantastique, qui parut dans les années soixante, s’avère être un régal.

Dirigé par feu Michel Caen et Nicolas Stanczick à qui on doit déjà un excellent livre sur la Hammer (Dans les griffes de la Hammer), le premier volume de cette intégrale de la revue ne se contente pas de compiler dans un geste nostalgique de vieux numéros d’un magazine aujourd’hui disparu. Outre une belle mise en page aérée et des suppléments passionnants (un entracte sexy avec la belle Marie Devereux, un entretien avec Fellini paru dans Les Cahiers du cinéma en 1965…) le tout faisant la part belle aux illustrations, cet ouvrage est captivant par la manière dont Nicolas Stanczick l’introduit et remet en perspective ce que fut l’apport de Midi-Minuit Fantastique.

Sa préface prolonge la réflexion de Dans les griffes de la Hammer qui était moins un essai sur la célèbre firme britannique qu’une analyse très pertinente de la naissance d’une « contre-cinéphilie » et d’une véritable contre-culture en France par le biais du cinéma fantastique. Mis à part quelques fortes individualités (Jean Boullet, Michel Laclos, Ado Kyrou…), le genre fantastique est méprisé par la critique officielle et totalement ignoré en France où il est désormais impossible de voir les classiques de la Universal ou les films phares comme ceux de Tod Browning ou King Kong. Alors que la Hammer commence à dépoussiérer les grands mythes du fantastique, une poignée de jeunes gens (Alain Le Bris, Jean-Claude Romer, Michel Caen rejoint par Francis Lacassin) se regroupent et affichent un goût immodéré pour le fantastique, l’étrange, l’érotisme, la subversion… En ce sens, ils sont dans la droite lignée des surréalistes (notamment sur la question de « l’amour fou ») et préfigure une certaine « contre-culture » française qui s’épanouira en mai 68.

Cela n’a donc rien d’étonnant que le premier numéro de la revue Midi-Minuit fantastique, éditée par le grand Éric Losfeld, soit consacré à Terence Fisher, personnalité la plus symbolique de la Hammer, redécouvrant les grands mythes du fantastique (Frankenstein, Dracula, le loup-garou, la momie…) en y injectant un érotisme et une violence jusqu’alors inédits. Suivront un numéro sur « les vamps fantastiques » puis sur « King Kong », « Dracula » et « Les chasses du comte Zaroff ».

Ce qui frappe à la lecture de ces numéros, c’est leur caractère très « littéraire ». Les textes sont toujours remarquablement écrits et dépassent souvent l’objet « cinéma ». Il est de notoriété publique que Jean Boullet fantasmait beaucoup les films qu’il évoquait et qu’il n’avait pas vu les films de Fisher lorsqu’il leur consacra un article. C’est moins l’analyse des œuvres (pourtant souvent remarquable) qui importe que le geste volontariste d’imposer une « nouvelle cinéphilie ». Le ton est lyrique, volontiers polémique (des piques très acerbes de la part d’Alain Le Bris vis-à-vis de la Nouvelle vague alors que Michel Caen sera, par la suite, un ardent défenseur de Godard) et très marqué par une écriture que l’on retrouvait également chez quelques plumes « surréalistes » de Positif (Benayoun ou Kyrou). On rêve de critiques, aujourd’hui, qui oserait écrire comme Jean Boullet : « Le héros ressemble à Superman et la jeune première, au talent de cire, est un bien bel objet que l’on aimerait empailler, pour orner le « Cabinet du Naturaliste » de quelque château sadien. » Et d’une revue qui n’hésiterait pas à publier l’intégralité de la nouvelle qui inspira Les chasses du comte Zaroff, des extraits de Nelly Kaplan ou des poèmes de Boris Vian.

Bref, cette intégrale est une superbe balade dans un musée de l’imaginaire où les vampires côtoient les sirènes, les savants fous et les monstres en tout genre.

Midi-Minuit fantastique : volume 1 sous la direction de Michel Caen et Nicolas Stanzick. (Rouge Profond)

Midi-Minuit Fantastique : L'Intégrale, Volume 1

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La Série noire a 70 piges

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serie noire goodis

Au même titre que la DS, le strip-tease, l’abbé Pierre, le steak-frites ou l’affiche électorale, la Série noire aurait pu figurer dans les Mythologies, où Roland Barthes a croqué sur le vif les symboles les plus marquants de la société française de la fin des années 1950. Ces signes familiers à tous prenaient soudain sens et dévoilaient l’esprit d’une époque en décryptant son paysage visuel et sonore, intellectuel et idéologique. La Série noire, collection de polars créée en 1945 au sein des éditions Gallimard, qui fête donc ses 70 ans cette année, est, de fait, une mythologie française de plein droit. À sa grande époque, il aurait été difficile de trouver une famille, toutes classes sociales confondues, qui ne possédât pas quelques livres à la célèbre couverture noire au liseré blanc dont le jansénisme (il ne faut jamais oublier l’ADN très parpaillot de la NRF) contrastait avec les illustrations plus ou moins dénudées et sanglantes des autres collections de l’époque. On les apercevait sur le coin d’une table de nuit, dans la bibliothèque d’une maison de campagne, en pile au pied du lit de l’insomniaque, dans le barda du soldat en permission, voire sous les lambris dorés des beaux quartiers où la grande bourgeoise bovarysait en s’encanaillant avec des détectives qui buvaient trop et la bousculaient agréablement.

Certes, dans le registre de la sobriété, la très respectable collection Le Masque, avec sa couverture jaune et son logo mêlant un masque et une plume, créée avant-guerre, avait le privilège de l’ancienneté. Entre Le Masque, éditeur d’Agatha Christie, et la Série noire, qui popularise James Hadley Chase, il y a la même différence que dans le vieux parallèle scolaire entre Corneille et Racine : Le Masque, c’est l’humanité telle qu’elle devrait être, la Série noire telle qu’elle est.[access capability= »lire_inedits »] Au Masque, les meurtres en chambre close dans les châteaux écossais et les vieilles dames charmantes qui confondent l’assassin du colonel Moutarde avec le chandelier dans la bibliothèque. À la Série noire, les bas-fonds des grandes villes, les femmes fatales aux yeux mangés par la nuit, les dérives alcooliques et violentes, les collusions entre politiques, flics et briseurs de grève, comme dans Moisson rouge, de Dashiell Hammett, paru aux États-Unis en 1929, en France en 1932, mais qui connaîtra une véritable audience seulement avec sa reparution à la Série noire, en 1950. Moisson rouge est considéré comme le titre emblématique d’une collection qui a toujours préféré le roman noir plutôt que policier. La différence entre les deux n’est pas mince. Le roman policier postule que le monde est en ordre, et que le crime qui vient rompre cet ordre est un accident malheureux qu’un policier ou un détective au cœur pur auront vite fait d’éliminer pour revenir à l’harmonie brisée. Le roman noir, lui, nous invite dans un monde chaotique, violent, injuste, aux frontières de plus en plus floues entre le bien et le mal, sans véritables héros.

Le choix du roman noir, inscrit dans le nom de la collection, a sans doute été inspiré par les bonnes fées, héritières du mauvais esprit surréaliste, qui se sont penchées sur son berceau. On entend parler de Boris Vian, de Raymond Queneau, de Jacques Prévert, qui l’aurait baptisée, et surtout de Marcel Duhamel, son premier directeur jusqu’à sa mort, en 1977. La vie et la personnalité de Marcel Duhamel ne sont pas pour rien dans le caractère unique de la Série noire où se côtoient sans distinction de purs romans de gare signés par le prolifique Carter Brown et les œuvres, aujourd’hui publiées comme des classiques, de grands écrivains américains comme Hammett, Chandler et son détective Phil Marlowe, W. R. Burnett, James M. Cain ou Horace McCoy.

Autodidacte de génie, Marcel Duhamel était, à sa manière, un personnage de roman noir. À 15 ans, il fugue de son internat de Montreuil-sur-Mer et devient groom dans un grand hôtel à Londres, où, nécessité faisant loi, il apprend l’anglais. En 1920, alors qu’il effectue son service militaire en Turquie, il rencontre Prévert à Istanbul et noue avec lui une amitié qui sera indéfectible. Grâce à Prévert, il fréquente le groupe surréaliste et entame une carrière d’acteur mais aussi de traducteur, devenant ainsi dès avant la guerre l’un des premiers connaisseurs des grands noms du roman noir américain, tout en traduisant des classiques comme Hemingway, Steinbeck et Caldwell.

Une autre des fréquentations littéraires de Duhamel, Marcel Achard, est indirectement à l’origine de la Série noire. Nous sommes à l’été 1944, on se bat dans Paris. Marcel Achard, qui rentre des États-Unis après quatre ans d’absence, confie à Duhamel, devenu agent de Gallimard, une malle pleine de titres originaux écrits par des auteurs inconnus, parmi lesquels figure un certain Peter Cheney. Avec le Débarquement, les GI ont apporté avec eux le be-bop, les bas nylon, mais aussi les pulps, ces fascicules bon marché vendus à des millions d’exemplaires qui racontent des histoires d’un nouveau genre de noir. Un an plus tard, en septembre 1945, les lecteurs découvrent La Môme vert-de-gris et Cet homme est dangereux, tous deux signés Cheney.

L’ironie est que Cheney n’est pas américain mais anglais et que son héros, l’agent spécial Lemmy Caution, immortalisé par Eddie Constantine au cinéma, reste moyennement crédible. Mais l’Amérique est tellement à la mode qu’il faut à tout prix des auteurs américains pour satisfaire la demande, quitte à les inventer… Et c’est ainsi que l’on trouvera au catalogue pour le pire comme le meilleur les romans de Chase, un autre Anglais pur jus qui n’a jamais mis les pieds aux États-Unis, ou même de Français comme Serge Arcouët, qui publie des romans assez oubliables sous le pseudonyme de Terry Stewart.

La Série noire, très vite, bénéficie d’une grande cote d’amour chez les intellectuels. Sartre est un inconditionnel, et déclare préférer cette lecture à celle de Wittgenstein, de même que Giono, qui définissait les romans de la Série noire comme « nos modernes contes de fées ». À partir de 1948, la collection prend vraiment son envol et publiera jusqu’à une demi-douzaine de titres par mois. Évidemment, à ce rythme, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. D’ailleurs, les éditions Gallimard entretiennent des relations ambigües avec la Série noire, considérée comme patrimoniale mais aussi comme une cousine un peu trop fardée qu’il faut savoir cacher. Symboliquement, les locaux de la collection se trouvèrent longtemps dans… la cave de la rue Sébastien-Bottin. Les traductions ont parfois été faites au hachoir et certains romans mutilés de quelques dizaines de pages pour entrer dans le calibrage réglementaire du format poche. Le chef-d’œuvre mélancolique de Raymond Chandler, The Long Good-bye, n’a ainsi été connu dans sa version intégrale que récemment et a quitté son titre « d’époque » qui ne voulait pas dire grand-chose mais résumait une certaine désinvolture commerciale : Sur un air de navaja.

De même, on peut penser qu’aucune autre collection de Gallimard n’aurait pu voir dans les années 1970 et 1980 sa quatrième de couverture envahie par des publicités. Il est difficile en effet d’imaginer René Char, par exemple, sponsorisé par le parfum Balafre ou les cigarettes Bastos qui accompagnèrent toutes les parutions pendant cette période. C’est que la poule était une poule de luxe : 30 000 exemplaires vendus par titre et un nombre incalculable d’adaptations cinématographiques, y compris en France, où les cinéastes des années 1960 et 1970 comme Claude Chabrol, grand amateur du genre, puisent sans cesse dans le catalogue. Même Jean-Luc Godard en adapte plusieurs, dont, pour la télévision, un étonnant Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma qui n’a plus grand-chose à voir avec le roman de Chase.

Il n’empêche, il faut reconnaître à la Série noire et à ses directeurs successifs, Robert Soulat, Patrick Raynal, Aurélien Masson, un flair assez étonnant et parfois un vrai courage éditorial. On ne sait pas assez, par exemple, que des auteurs aussi importants que Jim Thompson, le numéro 1 000 de la collection avec 1 275 âmes, David Goodis ou Chester Himes, alors qu’ils étaient méconnus ou méprisés dans leur pays, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, ont trouvé à la Série noire un premier refuge où ils étaient souvent traduits en français avant même d’être publiés aux États-Unis. C’est la Série noire, aussi, qui donna ses lettres de noblesse à cet argot travaillant souterrainement notre littérature depuis les ballades en jargon du truand Villon. Albert Simonin, avec un célèbre numéro 148, intitulé Touchez pas au grisbi !, préfacé par Mac Orlan, est le seul auteur de Série noire à ce jour à avoir reçu un prix littéraire « officiel », celui des Deux-Magots, en 1953.

Dans les années 1970, la Série noire fait émerger le phénomène du néo-polar français, une conséquence littéraire de Mai 68. Jean-Patrick Manchette en sera le chef d’école, avec L’Affaire N’Gustro (1971), inspiré de l’affaire Ben Barka. Mort en 1995, édité aujourd’hui en Quarto, Manchette influence par son style glacé et sa vision de la société toute une génération d’écrivains de noir parmi les meilleurs, comme Thierry Jonquet ou Jean Vautrin. En prime, dans ses articles théoriques, il détecte assez vite la supercherie de l’antifascisme pavlovien et purement décoratif de pas mal d’auteurs. Manchette discerne aussi, d’une certaine manière, l’embourgeoisement du lectorat de polars, qui deviennent progressivement le genre de prédilection de la classe moyenne cultivée (un livre sur quatre vendus en France aujourd’hui). La Série noire prend acte de ce changement en abandonnant le format poche en 2005.

De la politique éditoriale d’Aurélien Masson, qui a pris les commandes en 2005, je ne saurais juger, ayant moi-même réalisé un rêve d’adolescent en publiant mes deux derniers romans sous sa houlette. Quant à savoir si je suis digne de cet honneur, c’est aux seuls lecteurs d’en juger, comme ils peuvent juger de la fidélité de la collection aux ambitions de ses inventeurs. Dans le manifeste publié il y a soixante-dix ans pour lancer la « Noire », Marcel Duhamel écrit : « Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la “Série noire” ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire que l’amoralité tout court. » Des livres qu’on ne peut pas mettre entre toutes les mains : cette formule pourrait être la feuille de tout écrivain, qu’il fasse dans le genre noble ou canaille.[/access]

Le dernier des païens?

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epicure correze conche

« Humble et émouvant bréviaire païen », écrit très justement Bruno de Cessole pour qualifier le dernier livre du philosophe Marcel Conche, Épicure en Corrèze. Sous la forme d’une conversation à bâtons rompus, aussi limpide que simple, l’amant de la sagesse explique comment il est devenu ce qu’il est : un sage qui « croit » aux dieux païens. Dans cette confession, Marcel Conche revient sur son enfance et son adolescence paysannes dans la Corrèze des années 20 et 30, quand cet orphelin de mère découvre peu à peu l’importance de la Nature et de ses cycles éternels : le vent, les flots de la Dordogne, les arbres et les bêtes, le lierre cher à Dionysos lui sont des compagnons de méditation et des alliés. Paysan, il apprend à « faire les choses dans l’ordre, en temps et en heure » (à l’opposé des actuelles doctrines pédocratiques en vigueur dans les écoles, où l’on apprend le brouillage des repères et la dispersion).

Élevé à la dure, il se révèle vite homme de connaissance et de réflexion, passionné par la seule quête de vérité, et donc rempli de méfiance pour tous les débordements. Il explique ainsi pourquoi il n’a pas rejoint ses camarades au maquis, préférant potasser sa grammaire grecque, et comment il a pu résister au délire amoureux, choisissant sa professeur de lettres, avec qui il vivra un demi-siècle. Suivant d’Apollon, Marcel Conche incarne l’adepte de la phronésis épicurienne, de cette prudence et de cette modération qui forcent à dédaigner les désirs qui nous éloignent de la nature en nous engageant dans l’illimité – la faute par excellence que les Grecs, nos Pères, nomment hubris. Ses réflexions sur le temps, illimité et tout sauf illusoire, sur la liberté de jugement (« ce que je dois faire, je l’entends non pas selon le jugement d’autrui, mais selon mon propre jugement à partir du devoir que je sais avoir envers moi-même »), stimulent nos esprits anesthésiés de moraline.

Un exemple : « la clef de la sagesse, dit-il, est qu’il faut penser toute chose sur le fond de l’infini » – n’est-ce pas aussi lumineux que bienvenu, ce rappel des aphorismes d’Anaximandre ? Sur le dieu personnel des monothéismes, sa position est claire : un refus sans concession. Non à la soi-disant providence, une illusion ! Non à la théorie absurde d’un dieu personnel, infiniment bon et omniscient, dont l’existence justifie la souffrance des enfants ! Non aux philosophies modernes (de Descartes à Hegel), qualifiées à juste titre d’impures, car polluées par le théologisme judéo-chrétien ! « Mieux vaut savoir que croire » est son seul credo. Oui à Héraclite, à Pyrrhon et à Epicure, maîtres de sagesse tragique. Oui à Montaigne, le compagnon des jours et des nuits, l’ami fidèle. Lisons Conche, relisons Héraclite et Lucrèce. Et jouissons de la vie en choisissant la singularité contre tous les conditionnements, fussent-ils rassurants !

Marcel Conche, Epicure en Corrèze, Stock.

Épicure en Corrèze

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Béziers : la guerre des noms de rues

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helie denoix saint marc

helie denoix saint marc

Une fois de plus, la mouvance gaucharde s’est dégoté une noble cause à défendre à grand renfort de tracts, de manifs et de bruits en tous genres. Les réjouissances se sont déroulées à Béziers le 14 mars dernier. En réaction à la décision du conseil municipal de renommer la rue du « 19-mars-1962 » en rue du « Commandant Hélie-de-Saint-Marc », et en marge de la cérémonie, de nombreux indignés s’étaient donné rendez-vous pour manifester leur honte d’une telle avanie. Robert Ménard, maire de Béziers, aime la polémique et ne s’en cache pas. Ce n’est pas la première fois que l’on débaptise une rue ou un square du « 19-mars-1962 ». Ce qui est inédit, c’est de lui préférer le nom d’un homme hostile à l’indépendance de l’Algérie. Pour ceux qui ont séché les cours d’histoire, que la nuance rebute et qui ont l’exotisme pour religion, Ménard aggrave son cas en commettant deux crimes de lèse-tolérance. Primo il refuse un culte en vigueur ; secundo il déterre le fascisme. Au-delà de la provocation, il y a l’hypocrisie qui la suscite.

On trouve, dans les villes de France, des centaines voire des milliers d’occurrences du « 19-mars-1962 », comme s’il s’agissait d’un jour bénit. Or, sans même remettre en cause la légitimité d’un peuple ayant lutté pour son indépendance (et sans méjuger de ce qu’il en a fait…), il est assez troublant que soit autant promue une telle date de ce côté-ci de la Méditerranée. Ce qui n’est jamais avoué, c’est que les rues du « 19-mars-1962 » sont toujours l’œuvre d’un officiant de gauche ou d’extrême gauche, qu’elles sont toujours inaugurées dans des quartiers populaires, et toujours en vue d’acheter la paix sociale. Claquemuré entre une avenue des « Martyrs de Soweto » et un boulevard « Victor Schœlcher », un rond-point du « 19-mars-1962 » est au carrefour de toutes les misères. C’est un signe fort, un message subliminal quotidien : le monde entier est ici chez soi et les injustices n’ont qu’à bien se tenir. Cela ne résorbe ni le chômage ni l’insécurité, mais permet de donner le change, la main sur le cœur.

La toponymie urbaine est souvent révélatrice d’une idéologie à l’œuvre. Dans ce domaine, les plus bruyants ne sont pas les plus mal lotis. S’est-on par exemple inquiété du nombre sans cesse croissant de voies ou de salles communales dédiées à la mémoire de Salvador Allende ? Est-ce une demande des Français ? Non, dans l’ensemble ils s’en moquent éperdument. Mais les socialistes ont décrété que la France se devait de célébrer l’homme comme un martyr, faisant de leur mascotte internationale un héros national. Et tout le monde de l’accepter sans sourciller, sans tracts et sans manifs. Même si la gauche se bat pied à pied pour imposer sa générosité à chaque coin de rue, elle ne peut se prévaloir d’un monopole. Lorsqu’un maire d’un autre bord politique manifeste de l’intérêt pour d’autres idoles, il faut donc que ses ouailles l’acceptent et, passée l’heure des caprices, regagnent leurs pénates et rouvrent de temps à autre un livre d’histoire.

À la lettre D comme « Denoix de Saint Marc », chacun pourra juger sur pièce de la pertinence d’une rue au nom du soldat en question. Cet homme est rentré dans la Résistance en 1941, à l’âge de dix-neuf ans. Dénoncé deux ans plus tard, il est déporté au camp de concentration de Buchenwald, dans une enclave où le taux de mortalité est des plus élevés. Il ne doit son salut qu’à la bienveillance d’un codétenu ; encore est-il moribond à l’arrivée des Américains. Rentré à Saint-Cyr Coëtquidan, il opte pour la Légion étrangère. Il effectue plusieurs opérations en Indochine. En 1954, il intègre le 1er REP (Régiment Étranger de Parachutistes), voit la fin des hostilités et s’envole la même année pour l’Algérie où, déjà, une autre guerre commence. En 1956, il est mobilisé durant la campagne de Suez. Devenu commandant en second du 1er REP, il engage ses mille hommes dans le putsch dit « des généraux » à Alger en 1961. C’est un échec et son régiment est dissout. Hélie de Saint Marc se constitue prisonnier ; il est condamné à dix ans de réclusion criminelle. Détenu à la prison de la Santé, il est gracié cinq ans plus tard. Il poursuit ensuite une carrière dans le civil. Il est fait Grand-croix de la Légion d’honneur en 2011, deux ans avant sa mort.

Il faut ici rappeler qu’Hélie de Saint Marc n’était pas un officier de salon, encore moins un politicien soucieux de plaire. C’était un homme de terrain doublé d’un homme d’honneur. Il y a, de nos jours, et parmi ceux qui flétrissent son nom en haut lieu, bien des gens que ce beau doublet rend ombrageux ou incrédules. Revenu sur le conflit algérien, voici les mots qu’il a prononcés durant son procès : « Des dizaines de milliers de musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes. Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours ». Vient ensuite le temps des contre-ordres et ses déconvenues : « Nous nous souvenions de l’évacuation de la Haute-Région [le Tonkin], des villageois accrochés à nos camions, qui, à bout de forces, tombaient en pleurant dans la poussière de la route (…). Nous nous souvenions des villages abandonnés par nous et dont les habitants avaient été massacrés ». C’est parce que cet homme voyait l’histoire se répéter, qu’il présageait le massacre de milliers de harkis et refusait d’infliger de nouveau de tels tourments à sa conscience qu’il a basculé dans l’illégalité.

Nos indignés imbéciles emploient toujours les mêmes méthodes : ils passent un CV au peigne fin, procèdent par raccourcis et montent en épingle ce que leurs gogos incultes auront appris à réprouver. À les entendre, la France devrait constamment battre sa coulpe et se montrer plus soucieux du génie exotique. Qu’ils se rendent donc dans le 5e arrondissement de Paris. En prenant la sortie est du Val-de-Grâce, cet hôpital militaire bien connu d’un certain président étranger, ils pourront emprunter la rue Berthollet afin de se rendre à la Grande Mosquée et à l’Institut Musulman de la rue Geoffroy Saint-Hilaire, dressés dans la capitale en 1922 en souvenir des milliers de combattants musulmans morts pour la France au cours de la Première Guerre mondiale. De là, en passant par la rue Monge, qu’ils poussent jusqu’à l’Institut du Monde Arabe, où se tiennent régulièrement des expositions sur les sciences arabes et les mystères de l’Égypte ancienne… que les susnommés Berthollet, Geoffroy Saint-Hilaire et Monge ont grandement contribué à redécouvrir et à diffuser parmi les Arabes eux-mêmes durant ce qui s’apparente à une genèse colonisatrice.

En vérité, la France n’a jamais ménagé ses efforts et sa curiosité pour conserver des rapports cordiaux avec l’outre-mer. Elle est même allée jusqu’à dorloter un ayatollah dans un palace aux portes de sa capitale. Disons-le fort et clair : lorsqu’un seul pays musulman affichera autant de marques d’estime à l’endroit de l’exotisme, de passerelles interreligieuses et d’intérêt pour les valeurs étrangères à l’Islam, la France consentira de bon cœur à se faire botter le derrière à coups de babouche. En attendant, l’initiative de Robert Ménard me semble bienvenue. Elle honore la mémoire d’un homme grand et droit à une époque de nains teigneux.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00460583_000002.

In memoriam Miriam Novitch

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Miriam Novitch Sobibor Shoah

Miriam Novitch Sobibor ShoahLes habitués de la Cinémathèque française auront remarqué la programmation, vendredi 20 mars à 19h30, d’un film de près de deux heures sur l’Holocauste, produit et réalisé en 1974 à l’initiative de Miriam Novitch (1908 –1990). Miriam Novitch fut une résistante au nazisme, juive, née en Lettonie, francophone, fondatrice du premier musée de l’Holocauste, la « Maison des combattants des ghettos » et auteur du premier livre sur la révolte du camp de Sobibor.
 Le titre hébreu de ce film peut se traduire par Le 81e coup : un rescapé des camps de la mort, racontant à des enfants israéliens qu’il avait été condamné par un nazi à 80 coups de fouet, ne fut pas cru, ce qui fut pour lui comme un « 81e coup ».

Lorsque le film fut traduit en français en 1976 et distribué avec l’aide de l’Institut national audio-visuel, on trouva plus adapté comme titre « Ne laissons pas les morts enterrer les morts » qui prenait à contrepied la phrase de l’Evangile « Laissons les morts enterrer les morts ». Ce titre français n’a pourtant pas suffi pour réunir à l’époque des foules de spectateurs. Plus récemment, une version courte (69 minutes au lieu de 110) fut programmée, une seule fois, au Mémorial de la Shoah, à Paris. Bref, Ne laissons pas les morts enterrer les morts est un film… enterré.

C’est dommage, car la force de ce film est extraordinaire : il ne comporte pas de commentaires, seulement quelques chansons juives en contrepoint d’images d’archives nazies et on y entend également, sur la bande son, des témoignages enregistrés lors du procès Eichmann.

L’idée à l’origine de cette projection à la Cinémathèque ? Montrer le film à quelques personnes concernées par l’antisémitisme qui pourraient, si le kibboutz ayant produit le film est d’accord, mettre gratuitement un DVD à la disposition des médiathèques et des lycées. Pour la Taïwanaise que je suis comme pour tous les jeunes Asiatiques, ce film serait un moyen formidable de faire connaître une histoire dont nous sommes éloignés. Ne laissons pas les morts enterrer les morts a été programmé une seule fois à Taïwan, en 1979, dans le cadre d’un festival de films français. Depuis, la copie dort dans les réserves de la Cinémathèque de Taipei. C’est symbolique d’une ignorance ou d’une indifférence préoccupantes. Et si je signale cette projection parisienne, c’est parce que je vais en préparer bientôt les sous-titres en chinois – en espérant que ce documentaire, ainsi sinisé, trouvera son chemin à Taïwan, à Hong Kong et en Chine.

*Photo : Wikipédia.

Israël : sionistes contre sionistes

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israel livni netanyahou

israel livni netanyahou

Entretien avec Alain Dieckhoff, directeur de recherche au CNRS, directeur du Centre de recherches internationales (Sciences Po Paris). Il a notamment publié Le Conflit israélo-arabe, Armand Colin, 2011.

Causeur. En novembre dernier, le gouvernement israélien a éclaté après la tentative du Premier ministre Benyamin Netanyahou de faire adopter un projet de loi réaffirmant qu’Israël était avant tout l’État du peuple juif. Certains estiment que ce texte marque la volonté politique de la droite israélienne de vouloir restreindre les droits des non-juifs. Le Parlement s’étant auto-dissous, de nouvelles élections auront lieu le 17 mars. La ministre démissionnaire Tzipi Livni, principale opposante à Netanyahou, alliée au Parti travailliste au sein de l’Union sioniste, a déclaré que ce scrutin aurait valeur de référendum sur le sionisme. Partagez-vous cette analyse ?

Alain Dieckhoff. Les Israéliens auront en tout cas le choix entre deux grands projets de société. D’un côté, un modèle qui accentue la dimension d’affirmation collective de l’identité juive de l’État, comme cela a été souligné dans le dernier projet de Loi fondamentale présenté par Netanyahou. De l’autre, une option qui souligne davantage le caractère démocratique de l’État. En réalité, cette dualité, voire cette ambigüité, existait dès l’origine, avec la définition d’Israël comme « État juif et démocratique ». Il suffit de lire la Déclaration d’indépendance de mai 1948 : le texte annonçait la création d’un État juif en terre d’Israël tout en proclamant que cet État fonctionnerait avec des institutions démocratiques, dans le respect de l’égalité, sans discrimination de sexe, de race ou de religion.

Si la tension entre le ressort identitaire et l’aspiration universaliste du sionisme n’a pas empêché Israël de naître et de se développer pendant des décennies, pourquoi les divergences ont-elles fait voler en éclats le dernier gouvernement Netanyahou ?

La tension entre les deux pôles a fini par éclater à la suite de changements idéologiques très importants.[access capability= »lire_inedits »] Entre 1948 et 1977, le sionisme de gauche formait l’idéologie dominante, avec le Parti travailliste, pivot autour duquel se constituaient toutes les coalitions gouvernementales. Mais en 1977, la première alternance politique a marqué une rupture importante avec l’arrivée de Begin au pouvoir. S’est alors mise en place une autre version du sionisme qui insiste sur la nécessité de développer la présence juive dans tous les territoires occupés après 1967. Dans les années 1970, un mouvement extra-parlementaire comme le Goush Emounim (Bloc de la foi) exprimait ce messianisme politique et religieux enjoignant aux juifs de s’installer sur les lieux liés à l’imaginaire biblique en Cisjordanie (Hébron, Shilo). Aujourd’hui, avec l’explosion de la droite, nous sommes témoins des ultimes conséquences de cette mutation.

Afin de ne pas provoquer la colère des Palestiniens et des musulmans du monde entier, la législation israélienne réserve aux seuls musulmans le droit de prier au Mont du temple, dénomination juive de l’Esplanade des mosquées, à Jérusalem-Est[1. Tout le monde peut s’y rendre (non armé), mais seuls les musulmans ont le droit d’y prier.]. Or, aujourd’hui, beaucoup de juifs bravent cet interdit, au risque de provoquer des tensions. Comment l’interprétez-vous ?

C’est le messianisme en acte. Si les ultra-orthodoxes n’ont pas changé de position et continuent de respecter l’interdit fait aux juifs religieux de se rendre sur le Mont du temple, en revanche, la digue a cédé du côté des sionistes religieux. Chaque année, ils sont plus nombreux à se rendre sur l’esplanade pour tenter d’y prier. Ce comportement nouveau entretient la tension interreligieuse, notamment parce que s’est développée en parallèle toute une propagande islamiste sur la « défense des mosquées », relayée par le Mouvement islamique en Israël même.

Cela signifie-t-il que le conflit territorial entre Israéliens et Palestiniens est définitivement une guerre de religion entre juifs et musulmans ?

Il est indéniable qu’il y a aujourd’hui une dialectique entre deux nationalismes religieux. Côté musulman, on a vu l’islam se politiser, comme le montre la mutation des Frères musulmans à travers la création du Hamas en 1987. D’une position piétiste, ceux-ci ont progressivement évolué vers un islam résolument politique, dans le contexte de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. On observe un phénomène similaire du côté juif à partir des années 1970 avec le nationalisme religieux du Goush Emounim. Chacun de ces deux mouvements mène un double combat. Tout d’abord, pour la domination politique et culturelle à l’intérieur de son camp – côté palestinien, le Hamas se bat contre le nationalisme « laïque » du Fatah ; côté israélien, les juifs orthodoxes et les nationalistes religieux opposent Jérusalem, les villes orthodoxes et les colonies à Tel-Aviv, la ville laïque et hédoniste. Ensuite, il y a l’affrontement absolu avec l’Autre. C’est le propre des nationalismes religieux que de rendre le conflit insoluble puisqu’ils revendiquent tous le même « espace saint », de la Méditerranée au Jourdain.

À l’issue de la dernière guerre de Gaza, Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou ont pris à témoin la communauté internationale, le premier en demandant la reconnaissance symbolique d’un État palestinien, le second en essayant de convaincre ses alliés de reconnaître la nature juive de l’État israélien. Quelle stratégie poursuivent-ils l’un et l’autre ?

L’initiative d’Abbas, même si certains peuvent en contester la pertinence, est avant tout une réponse à l’absence de négociations avec les Israéliens. De plus, la stratégie mise en œuvre entre 2007 et 2012 par le Premier ministre Salam Fayyad a trouvé ses limites. Il s’agissait de construire un État de facto, mais cela n’était possible que sur une portion très ténue du territoire puisque l’occupation israélienne se poursuivait sur la majeure partie de la Cisjordanie. L’Autorité palestinienne a donc commencé à déployer une autre stratégie, de reconnaissance par l’extérieur, en espérant finir par imposer une réalité reconnue internationalement à l’interlocuteur israélien.

Si la démarche d’Israël est de nature différente, le fait que Netanyahou reprenne à son compte l’idée de renforcer le caractère juif de l’État est aussi une forme de réponse à l’activisme diplomatique d’Abbas : « Vous essayez d’obtenir une reconnaissance internationale, je réaffirme la judéité de l’État israélien. »

Depuis plusieurs années, les sondages indiquent qu’une majorité d’Israéliens juifs sont favorables à la création d’un État palestinien. En ce cas, pourquoi élisent-ils des dirigeants aussi intransigeants que Benyamin Netanyahou ?

À mon sens, cela tient à deux facteurs. D’une part, si en effet une majorité d’Israéliens juifs sont favorables à la solution des deux États sur le principe, ils sont bien moins nombreux à accepter les conséquences concrètes de la création d’un État palestinien, en particulier sur deux points : la transformation de Jérusalem-Est en capitale de cet État et la rétrocession de toute la Cisjordanie (avec d’éventuels ajustements négociés des frontières). D’autre part, comme Israël vit dans un environnement fortement instable, les électeurs ont tendance à privilégier la droite, qui tient un discours musclé, plus rassurant à court terme, même si cette droite ne propose aucune perspective politique à plus long terme. Autrement dit, les électeurs ne parviennent pas à se projeter dans l’avenir.

Certains pensent que Netanyahou joue la montre en attendant les élections américaines de 2016, dont la campagne des primaires démarrera dans les prochains mois. Que pensez-vous de cette hypothèse un brin complotiste ?

Même sans élection présidentielle en vue, je ne crois pas que l’administration américaine fasse aujourd’hui grand-chose dans le conflit israélo-palestinien. La tentative de Kerry qui s’est terminée en mars 2014 a abouti à un constat d’échec, et Obama n’était déjà pas disposé à faire pression sur Netanyahou. Ce qui est sûr, c’est qu’il le fera encore moins aujourd’hui !

Paradoxalement, est-ce que ce ne sont pas le blocage des négociations de paix et l’expansion des colonies qui pourraient favoriser la création d’un État binational de fait, et donc mettre en péril le caractère juif de l’Etat ?   

 On est en effet en plein paradoxe. L’établissement d’un État palestinien aux côtés d’Israël – perspective prônée par le centre-gauche – conduirait à renforcer démographiquement et culturellement le caractère juif de l’État d’Israël. À l’inverse, la poursuite lancinante de la colonisation revendiquée par la droite nationaliste, religieuse ou laïque, revient progressivement à créer une réalité binationale, mais dans un contexte d’inégalité politique structurelle au profit des Israéliens juifs et au détriment des Palestiniens. Cette réalité, sur le terrain, rongera de plus en plus de l’intérieur la démocratie israélienne.

Après les attentats de Paris et de Copenhague, Netanyahou a appelé les juifs européens à faire leur « alya », c’est-à-dire à émigrer en Israël. Ces déclarations et les polémiques qui s’en sont ensuivies ont montré que le débat sur la définition de l’Etat juif ne concernait pas seulement les Israéliens. Risquent-elles de nourrir ou de ressusciter le soupçon de « double-allégeance » à l’égard des juifs qui vivent en diaspora ?

La définition d’Israël comme Etat juif implique que cet Etat a vocation à accueillir les juifs de la diaspora si tel est leur souhait. Israël est, par nature, ouvert à leur immigration. La réaffirmation de la dimension sioniste de l’Etat par Netanyahou ne fait que souligner cette évidence. Pour autant, on peut légitimement douter de l’opportunité politique de pareilles déclarations «  à chaud » qui occultent le fait que le combat actuel des juifs européens doit d’abord être mené dans les pays démocratiques dont ils sont citoyens.[/access]

*Photo : AP21346535_000001. Ariel Schalit/AP/SIPA.

Akhenaton : Djihadistes not dead

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Grâce à Marc Cohen, je sais désormais que le petit bouquin Place de la République dont la couverture exhibe une photo de la manif du 11 janvier, signé Abd Al Malik, n’est pas le fait d’un homonyme ou d’un plaisantin. Le gentil rappeur converti au soufisme ne s’est pas contenté de prétendre que les caricaturistes de Charlie ont propagé « islamophobie » et racisme – une façon de dire qu’ils ont bien mérité le carnage du 7 janvier ? -, il a fait son beurre de l’émotion collective.

La semaine dernière, Abd Al Malik a dû sauter de joie en écoutant Europe1. Voici en effet qu’un de ses éminents collègues, Akhenaton, leader du groupe IAM, rejoint ses positions. Après la traditionnelle minute de la haine anti-FN (« si Marine Le Pen prend le pouvoir, je quitte la France » : courageux mais pas téméraire, l’animal…), le rappeur marseillais converti à l’islam a déroulé son prêche : « Moi, je vivais à New-York, ma banquière était voilée, elle faisait très bien son travail (…) en France, on manque de liberté, d’acceptation, d’ouverture d’esprit. »

Malin, l’animateur Thomas Sotto lui demande comment il réagirait si sa fille s’expatriait chez les assassins de l’Etat islamique. Réponse on ne peut plus sérieuse : « Les djihadistes, ça correspond à ce qu’étaient les punks dans ce pays. » La kalach en bandoulière, ça vaut bien le rat sur l’épaule des seventies… Une louche supplémentaire sur la « peur des musulmans » qui étreindrait la France « depuis septembre 2001 » et Akhenaton peut pérorer tranquille : les dessins de Charlie Hebdo représentant Mahomet et « les caricatures des juifs entre les deux guerres. C’est du même acabit. »

Les égorgeurs de Raqqa et Mossoul apprécieront. Si ça se trouve, à chaque fois qu’ils décapitent un « blasphémateur »,  pour fêter ça, ils dansent le mia.

Barrer la route du pouvoir au FN ?

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ivg assemblee nationale

ivg assemblee nationale

Manuel Valls a raison. Marine Le Pen est aux portes du pouvoir. Plus exactement, ses chances de conquérir l’Elysée en mai 2017 ne sont pas nulles, et seraient même très sérieuses si l’élection présidentielle se présentait sous la forme d’un match retour de celle de 2012, avec François Hollande et Nicolas Sarkozy comme champions respectifs de la gauche et de la droite dites « de  gouvernement ». Comme la présence de Marine Le Pen au second tour peut être considérée comme d’ores et déjà acquise, il faudrait pour que le candidat « républicain » resté en course l’emporte, que les électeurs de l’autre camp se mobilisent massivement pour faire échec à la candidate du FN. Qui peut sérieusement penser que les électeurs de gauche se précipiteraient pour mettre un bulletin «  Sarko » dans l’urne, ou , qu’à l’inverse, les partisans et sympathisants de l’UMP se mobiliseraient avec enthousiasme pour renouveler le bail de François Hollande à l’Elysée ? Marine Le Pen apparaîtrait alors comme seule porteuse du changement politique et générationnel auquel une majorité de Français aspire. Et pourtant, on voit mal comment on pourrait échapper à cette configuration.

À droite, Nicolas Sarkozy va engranger les inévitables succès électoraux des scrutins départementaux et régionaux de 2015, faisant émerger une cohorte de nouveaux élus locaux qui se sentiront redevables envers lui de leur élection, et assureront son succès dans la primaire de la droite. À gauche, la tactique Hollande-Valls est transparente : la Berezina départementale sera mise sur le compte de la division de la gauche au premier tour, qui aura provoqué son élimination dans un nombre considérable de cantons. Les écolos et le Front de gauche seront alors invités à rentrer dans le rang à l’occasion des élections régionales, où le scrutin proportionnel permet des petits arrangements entre amis au second pour sauver ce qui peut encore l’être. Menacés de disparition des assemblées locales, les Verts et les amis de Jean-Luc Mélenchon n’auront d’autre choix que de passer des accords avec les sociaux-libéraux pour survivre. Nicolas Sarkozy  et François Hollande apparaîtront alors comme les  seuls capables de rassembler leur camp pour l’échéance majeure de 2017.

Cela s’appelle, en bon français, foncer dans le mur en klaxonnant. Quelle crédibilité aurait un rabibochage gouvernemental entre Manuel Valls et des écolos avides de portefeuilles ministériels sous la houlette d’un Hollande repeint en vert pâle ? Qui pourra empêcher Jean-Luc Mélenchon de défendre sa vision du monde poutino-bolivarienne lors de l’élection présidentielle ? A droite, il faudrait que Nicolas Sarkozy fasse preuve d’un esprit de sacrifice hors du commun pour qu’il s’efface devant un Alain Juppé plus apte que lui à capter les voix de gauche au second tour.

Le tripartisme, fondé sur la permanence électorale de trois blocs d’importance à peu près égale (environ 30% des votants pour chacun d’entre eux) s’est réinstallé en France, après avoir été balayé par l’instauration de la Vème République, et celle du scrutin majoritaire à deux tours. Ce bipartisme forcé est arrivé à épuisement, mais il a effacé des mémoires le fait  que la France, entre 1947 et 1958, avait su s’accommoder de la présence massive d’un parti « hors système », le Parti communiste français, à tous les étages de ses institutions, sauf le pouvoir exécutif national. Ce parti était, par son programme, encore plus en rupture avec ses concurrents conservateurs ou socialistes (version SFIO) que celui du FN ne l’est avec celui de «  l’UMPS ». Qui se souvient encore que Maurice Thorez, le chef du PCF défendait, au cœur des « Trente glorieuses », la théorie aberrante de la paupérisation absolue du prolétariat dans les pays capitalistes ? Que des scientifiques communistes français, comme Jacques Monod et Marcel Prenant, mettant en doute la pertinence des « découvertes » du biologiste soviétique Trofim Denissovitch Lyssenko sur l’hérédité des caractères acquis, censées révolutionner l’agriculture, étaient mis au ban du Parti ? Que Guy Mollet, le chef de la SFIO, pour une fois pertinent, avait proclamé que « les communistes n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ! » ? Qu’enfin Pierre Mendès-France, icône de la gauche française, avait refusé, lors de son investiture comme président du Conseil en 1954, de prendre en compte les voix des députés communistes s’étant portées sur lui à l’Assemblée nationale ?

Pendant une décennie, la République s’est accommodée, sans trop de dommages, de l’existence d’un puissant parti totalitaire au cœur des institutions, dont la lente agonie est en train de s’achever aujourd’hui. S’il avait été maintenu, par l’artifice d’un mode de scrutin conçu pour le tenir à l’écart, hors du système de la démocratie représentative, le risque aurait été grand, dans un contexte géopolitique de guerre froide, de voir notre pays  livré à la guerre civile…

Si l’on écoute les leaders politiques aujourd’hui – et si on essaye de les croire -, ni l’UMP, ni a fortiori le PS et ses satellites n’envisagent un accord de gouvernement, ou même de gestion des exécutifs locaux avec le FN. Ce parti est arrivé à un niveau de puissance électorale tel que toute alliance de ce type serait mortelle pour qui y céderait. Seul le système institutionnel de la Ve République avec ses deux piliers, l’élection du président au suffrage universel, suivie de l’élection des députés au scrutin majoritaire à deux tours peut permettre à un parti «  hors système » de s’emparer des leviers du pouvoir central, pour autant qu’il ait acquis une masse électorale critique. Une victoire de Marine Le Pen en mai 2017 induirait inéluctablement une majorité FN à l’Assemblée, car on n’a jamais vu les électeurs se déjuger en l’espace d’un mois… Est-ce cela que l’on veut ? Si oui, il faut continuer à préférer le lancement d’anathèmes, toujours moins efficaces, contre le FN et ses dirigeants, de se déchirer à tous propos entre la droite et la gauche, même lorsque l’on est, en fait, d’accord sur des projets (voir la loi Macron), au lieu de faire ce qu’il faut pour circonscrire démocratiquement un danger politique.

Si François Hollande était un visionnaire, ou, à tout le moins, un homme qui aurait tiré les leçons de l’Histoire, il cesserait de bricoler ces rafistolages politiciens où il excelle, alors que la maison France se fissure. Il oserait. Par exemple, après les départementales et les régionales dont l’issue est, hélas, déjà connue, soumettre à référendum le retour au scrutin proportionnel pour l’élection des députés. Il ne s’agirait pas d’une manœuvre retorse, comme celle utilisée en 1986 par François Mitterrand, introduisant la proportionnelle en douce afin de limiter la débâcle du PS aux législatives et créer, ensuite, les conditions de sa réélection en 1988. Il ferait sanctionner par le suffrage populaire un aggorniamento du système politique français permettant de se libérer des vieux schémas (clivage droite-gauche à tout propos et hors de propos) pour mettre au cœur du débat les vraies questions de l’heure : souverainisme versus fédéralisme européen, contrôle strict de l’immigration versus frontières ouvertes, utopie décroissante ou poursuite de l’aventure humaine fondée sur les progrès de la science et de la technologie…

Ce référendum ne pourrait logiquement être perdu : ce retour à la proportionnelle est d’ores et déjà réclamé par le FN, les Verts, la gauche radicale, François Bayrou. Seuls les gaullistes de stricte obédience, les vestales de la Vème République, s’y opposeraient, alors que les socialistes ne pourraient que s’y rallier, par réalisme politique. Il ne lui resterait plus qu’à dissoudre la Chambre, en faire élire une autre avec le nouveau mode de scrutin, et à confier la formation du gouvernement au chef du parti le plus apte à constituer une majorité de gouvernement pour la dernière année du quinquennat…On verrait alors que cent cinquante députés FN dans l’hémicycle seraient moins à même de déstabiliser notre pays que le maintien de 30% de l’électorat hors du jeu démocratique.

*Photo : wikicommons.

Hélie de Saint-Marc : nostalgie interdite

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helie saint marc beziers

helie saint marc beziers

Est-il donc vraiment « rance » et « triste » de refuser de célébrer un jour qui marque, pour soi-même et pour les siens, le début du malheur, du déracinement, de la ruine, sans parler de la mort de proches disparus par milliers ? Est-il donc « rance » de ne pas vouloir gratter la plaie ouverte par les horreurs de l’histoire ? Telle est la question qu’aurait pu se poser le premier ministre Manuel Valls avant de s’insurger, lors d’une réunion à Saint-Brieuc samedi 14 mars, contre la décision de Robert Ménard et du conseil municipal de Béziers de débaptiser une rue du 19 mars 1962, la date des accords d’Evian,  pour lui donner le nom de l’un des plus purs héros de notre temps, Hélie Denoix de Saint-Marc, élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur en novembre 2011 ?  Valls précise qu’il faut regarder vers l’avenir, et savoir se montrer optimiste : mais quitte à l’être, est-on vraiment forcé de saluer le malheur – celui qui chassa tant d’hommes d’un pays où étaient enterrés leurs arrière-grands-parents, et qui provoqua l’assassinat atroce de dizaines de milliers de soldats qui avaient naïvement cru en la parole de la France ? Ou vaut- il mieux honorer la mémoire d’un officier qui, pour l’honneur, avait prétendu combattre jusqu’au bout, jusqu’à la désobéissance et à la rébellion,  de même que vingt ans plus tôt, il avait lutté dans la résistance jusqu’à sa déportation à Buchenwald ?

Que Valls se scandalise d’une prétendue « nostalgie de l’Algérie française » dont il laisse entendre qu’elle serait factieuse et antirépublicaine, hésitant peut-être à qualifier de « fascistes » des descendants de communards ou de marchands juifs de Bab-el-Oued, c’est son affaire. Mais on a tout de même un peu de peine à comprendre, chez un homme de gauche toujours prêt à s’émouvoir, cette sécheresse de cœur, ce manque d’empathie à la douleur d’autrui – et en l’occurrence, à celle des Pieds-noirs qui, à Béziers, ont pu ressentir ce changement de dénomination, non point comme une revanche, ni a fortiori comme une vengeance, mais peut-être comme un infime soulagement. Une goutte de baume au cœur. On le comprend d’autant plus mal que ce tout petit événement n’intéresse en rien les fonctions éminentes d’un Premier ministre, qu’ il n’affecte nullement la politique générale du gouvernement, et qu’au pire, il n’aurait dû susciter, à Matignon, qu’une indifférence polie. Quant à l’argument infiniment rabâché de l’unité nationale, qui justifierait que l’on fustige une telle initiative comme anti française, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas recevable. Car en quoi l’unité nationale et l’amour de la France légitimeraient-ils la situation de parias dans laquelle ce discours installe ceux qui ont eu le malheur de naître Français en Algérie ? Pourquoi eux seuls n’auraient-ils pas le droit de célébrer leur passé ? Eux seuls : car à l’inverse, imagine-t-on le tollé si notre bon Monsieur Valls avait interdit aux Français issus de l’immigration, comme on dit, d’éprouver quelque nostalgie en songeant au pays de leur enfance?

Et en définitive, c’est sans doute là que se trouve le véritable scandale. Non point dans le fait de rebaptiser une petite rue d’une petite ville du sud-ouest de la France, mais en ce que le Premier ministre se soit publiquement scandalisé de ce qu’une certaine catégorie de Français refuse de renoncer à la mémoire.

Une pionnière de la contre-culture

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king kong midi minuit

king kong midi minuit

Une merveille. La tentation est grande, une fois ce gros volume terminé, d’enfiler les superlatifs comme des perles tant la lecture des cinq premiers numéros (dont un double) de la mythique revue Midi-Minuit fantastique, qui parut dans les années soixante, s’avère être un régal.

Dirigé par feu Michel Caen et Nicolas Stanczick à qui on doit déjà un excellent livre sur la Hammer (Dans les griffes de la Hammer), le premier volume de cette intégrale de la revue ne se contente pas de compiler dans un geste nostalgique de vieux numéros d’un magazine aujourd’hui disparu. Outre une belle mise en page aérée et des suppléments passionnants (un entracte sexy avec la belle Marie Devereux, un entretien avec Fellini paru dans Les Cahiers du cinéma en 1965…) le tout faisant la part belle aux illustrations, cet ouvrage est captivant par la manière dont Nicolas Stanczick l’introduit et remet en perspective ce que fut l’apport de Midi-Minuit Fantastique.

Sa préface prolonge la réflexion de Dans les griffes de la Hammer qui était moins un essai sur la célèbre firme britannique qu’une analyse très pertinente de la naissance d’une « contre-cinéphilie » et d’une véritable contre-culture en France par le biais du cinéma fantastique. Mis à part quelques fortes individualités (Jean Boullet, Michel Laclos, Ado Kyrou…), le genre fantastique est méprisé par la critique officielle et totalement ignoré en France où il est désormais impossible de voir les classiques de la Universal ou les films phares comme ceux de Tod Browning ou King Kong. Alors que la Hammer commence à dépoussiérer les grands mythes du fantastique, une poignée de jeunes gens (Alain Le Bris, Jean-Claude Romer, Michel Caen rejoint par Francis Lacassin) se regroupent et affichent un goût immodéré pour le fantastique, l’étrange, l’érotisme, la subversion… En ce sens, ils sont dans la droite lignée des surréalistes (notamment sur la question de « l’amour fou ») et préfigure une certaine « contre-culture » française qui s’épanouira en mai 68.

Cela n’a donc rien d’étonnant que le premier numéro de la revue Midi-Minuit fantastique, éditée par le grand Éric Losfeld, soit consacré à Terence Fisher, personnalité la plus symbolique de la Hammer, redécouvrant les grands mythes du fantastique (Frankenstein, Dracula, le loup-garou, la momie…) en y injectant un érotisme et une violence jusqu’alors inédits. Suivront un numéro sur « les vamps fantastiques » puis sur « King Kong », « Dracula » et « Les chasses du comte Zaroff ».

Ce qui frappe à la lecture de ces numéros, c’est leur caractère très « littéraire ». Les textes sont toujours remarquablement écrits et dépassent souvent l’objet « cinéma ». Il est de notoriété publique que Jean Boullet fantasmait beaucoup les films qu’il évoquait et qu’il n’avait pas vu les films de Fisher lorsqu’il leur consacra un article. C’est moins l’analyse des œuvres (pourtant souvent remarquable) qui importe que le geste volontariste d’imposer une « nouvelle cinéphilie ». Le ton est lyrique, volontiers polémique (des piques très acerbes de la part d’Alain Le Bris vis-à-vis de la Nouvelle vague alors que Michel Caen sera, par la suite, un ardent défenseur de Godard) et très marqué par une écriture que l’on retrouvait également chez quelques plumes « surréalistes » de Positif (Benayoun ou Kyrou). On rêve de critiques, aujourd’hui, qui oserait écrire comme Jean Boullet : « Le héros ressemble à Superman et la jeune première, au talent de cire, est un bien bel objet que l’on aimerait empailler, pour orner le « Cabinet du Naturaliste » de quelque château sadien. » Et d’une revue qui n’hésiterait pas à publier l’intégralité de la nouvelle qui inspira Les chasses du comte Zaroff, des extraits de Nelly Kaplan ou des poèmes de Boris Vian.

Bref, cette intégrale est une superbe balade dans un musée de l’imaginaire où les vampires côtoient les sirènes, les savants fous et les monstres en tout genre.

Midi-Minuit fantastique : volume 1 sous la direction de Michel Caen et Nicolas Stanzick. (Rouge Profond)

Midi-Minuit Fantastique : L'Intégrale, Volume 1

Prix: ---

0 d'occasion et neuf disponible à partir de

La Série noire a 70 piges

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serie noire goodis

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Au même titre que la DS, le strip-tease, l’abbé Pierre, le steak-frites ou l’affiche électorale, la Série noire aurait pu figurer dans les Mythologies, où Roland Barthes a croqué sur le vif les symboles les plus marquants de la société française de la fin des années 1950. Ces signes familiers à tous prenaient soudain sens et dévoilaient l’esprit d’une époque en décryptant son paysage visuel et sonore, intellectuel et idéologique. La Série noire, collection de polars créée en 1945 au sein des éditions Gallimard, qui fête donc ses 70 ans cette année, est, de fait, une mythologie française de plein droit. À sa grande époque, il aurait été difficile de trouver une famille, toutes classes sociales confondues, qui ne possédât pas quelques livres à la célèbre couverture noire au liseré blanc dont le jansénisme (il ne faut jamais oublier l’ADN très parpaillot de la NRF) contrastait avec les illustrations plus ou moins dénudées et sanglantes des autres collections de l’époque. On les apercevait sur le coin d’une table de nuit, dans la bibliothèque d’une maison de campagne, en pile au pied du lit de l’insomniaque, dans le barda du soldat en permission, voire sous les lambris dorés des beaux quartiers où la grande bourgeoise bovarysait en s’encanaillant avec des détectives qui buvaient trop et la bousculaient agréablement.

Certes, dans le registre de la sobriété, la très respectable collection Le Masque, avec sa couverture jaune et son logo mêlant un masque et une plume, créée avant-guerre, avait le privilège de l’ancienneté. Entre Le Masque, éditeur d’Agatha Christie, et la Série noire, qui popularise James Hadley Chase, il y a la même différence que dans le vieux parallèle scolaire entre Corneille et Racine : Le Masque, c’est l’humanité telle qu’elle devrait être, la Série noire telle qu’elle est.[access capability= »lire_inedits »] Au Masque, les meurtres en chambre close dans les châteaux écossais et les vieilles dames charmantes qui confondent l’assassin du colonel Moutarde avec le chandelier dans la bibliothèque. À la Série noire, les bas-fonds des grandes villes, les femmes fatales aux yeux mangés par la nuit, les dérives alcooliques et violentes, les collusions entre politiques, flics et briseurs de grève, comme dans Moisson rouge, de Dashiell Hammett, paru aux États-Unis en 1929, en France en 1932, mais qui connaîtra une véritable audience seulement avec sa reparution à la Série noire, en 1950. Moisson rouge est considéré comme le titre emblématique d’une collection qui a toujours préféré le roman noir plutôt que policier. La différence entre les deux n’est pas mince. Le roman policier postule que le monde est en ordre, et que le crime qui vient rompre cet ordre est un accident malheureux qu’un policier ou un détective au cœur pur auront vite fait d’éliminer pour revenir à l’harmonie brisée. Le roman noir, lui, nous invite dans un monde chaotique, violent, injuste, aux frontières de plus en plus floues entre le bien et le mal, sans véritables héros.

Le choix du roman noir, inscrit dans le nom de la collection, a sans doute été inspiré par les bonnes fées, héritières du mauvais esprit surréaliste, qui se sont penchées sur son berceau. On entend parler de Boris Vian, de Raymond Queneau, de Jacques Prévert, qui l’aurait baptisée, et surtout de Marcel Duhamel, son premier directeur jusqu’à sa mort, en 1977. La vie et la personnalité de Marcel Duhamel ne sont pas pour rien dans le caractère unique de la Série noire où se côtoient sans distinction de purs romans de gare signés par le prolifique Carter Brown et les œuvres, aujourd’hui publiées comme des classiques, de grands écrivains américains comme Hammett, Chandler et son détective Phil Marlowe, W. R. Burnett, James M. Cain ou Horace McCoy.

Autodidacte de génie, Marcel Duhamel était, à sa manière, un personnage de roman noir. À 15 ans, il fugue de son internat de Montreuil-sur-Mer et devient groom dans un grand hôtel à Londres, où, nécessité faisant loi, il apprend l’anglais. En 1920, alors qu’il effectue son service militaire en Turquie, il rencontre Prévert à Istanbul et noue avec lui une amitié qui sera indéfectible. Grâce à Prévert, il fréquente le groupe surréaliste et entame une carrière d’acteur mais aussi de traducteur, devenant ainsi dès avant la guerre l’un des premiers connaisseurs des grands noms du roman noir américain, tout en traduisant des classiques comme Hemingway, Steinbeck et Caldwell.

Une autre des fréquentations littéraires de Duhamel, Marcel Achard, est indirectement à l’origine de la Série noire. Nous sommes à l’été 1944, on se bat dans Paris. Marcel Achard, qui rentre des États-Unis après quatre ans d’absence, confie à Duhamel, devenu agent de Gallimard, une malle pleine de titres originaux écrits par des auteurs inconnus, parmi lesquels figure un certain Peter Cheney. Avec le Débarquement, les GI ont apporté avec eux le be-bop, les bas nylon, mais aussi les pulps, ces fascicules bon marché vendus à des millions d’exemplaires qui racontent des histoires d’un nouveau genre de noir. Un an plus tard, en septembre 1945, les lecteurs découvrent La Môme vert-de-gris et Cet homme est dangereux, tous deux signés Cheney.

L’ironie est que Cheney n’est pas américain mais anglais et que son héros, l’agent spécial Lemmy Caution, immortalisé par Eddie Constantine au cinéma, reste moyennement crédible. Mais l’Amérique est tellement à la mode qu’il faut à tout prix des auteurs américains pour satisfaire la demande, quitte à les inventer… Et c’est ainsi que l’on trouvera au catalogue pour le pire comme le meilleur les romans de Chase, un autre Anglais pur jus qui n’a jamais mis les pieds aux États-Unis, ou même de Français comme Serge Arcouët, qui publie des romans assez oubliables sous le pseudonyme de Terry Stewart.

La Série noire, très vite, bénéficie d’une grande cote d’amour chez les intellectuels. Sartre est un inconditionnel, et déclare préférer cette lecture à celle de Wittgenstein, de même que Giono, qui définissait les romans de la Série noire comme « nos modernes contes de fées ». À partir de 1948, la collection prend vraiment son envol et publiera jusqu’à une demi-douzaine de titres par mois. Évidemment, à ce rythme, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. D’ailleurs, les éditions Gallimard entretiennent des relations ambigües avec la Série noire, considérée comme patrimoniale mais aussi comme une cousine un peu trop fardée qu’il faut savoir cacher. Symboliquement, les locaux de la collection se trouvèrent longtemps dans… la cave de la rue Sébastien-Bottin. Les traductions ont parfois été faites au hachoir et certains romans mutilés de quelques dizaines de pages pour entrer dans le calibrage réglementaire du format poche. Le chef-d’œuvre mélancolique de Raymond Chandler, The Long Good-bye, n’a ainsi été connu dans sa version intégrale que récemment et a quitté son titre « d’époque » qui ne voulait pas dire grand-chose mais résumait une certaine désinvolture commerciale : Sur un air de navaja.

De même, on peut penser qu’aucune autre collection de Gallimard n’aurait pu voir dans les années 1970 et 1980 sa quatrième de couverture envahie par des publicités. Il est difficile en effet d’imaginer René Char, par exemple, sponsorisé par le parfum Balafre ou les cigarettes Bastos qui accompagnèrent toutes les parutions pendant cette période. C’est que la poule était une poule de luxe : 30 000 exemplaires vendus par titre et un nombre incalculable d’adaptations cinématographiques, y compris en France, où les cinéastes des années 1960 et 1970 comme Claude Chabrol, grand amateur du genre, puisent sans cesse dans le catalogue. Même Jean-Luc Godard en adapte plusieurs, dont, pour la télévision, un étonnant Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma qui n’a plus grand-chose à voir avec le roman de Chase.

Il n’empêche, il faut reconnaître à la Série noire et à ses directeurs successifs, Robert Soulat, Patrick Raynal, Aurélien Masson, un flair assez étonnant et parfois un vrai courage éditorial. On ne sait pas assez, par exemple, que des auteurs aussi importants que Jim Thompson, le numéro 1 000 de la collection avec 1 275 âmes, David Goodis ou Chester Himes, alors qu’ils étaient méconnus ou méprisés dans leur pays, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, ont trouvé à la Série noire un premier refuge où ils étaient souvent traduits en français avant même d’être publiés aux États-Unis. C’est la Série noire, aussi, qui donna ses lettres de noblesse à cet argot travaillant souterrainement notre littérature depuis les ballades en jargon du truand Villon. Albert Simonin, avec un célèbre numéro 148, intitulé Touchez pas au grisbi !, préfacé par Mac Orlan, est le seul auteur de Série noire à ce jour à avoir reçu un prix littéraire « officiel », celui des Deux-Magots, en 1953.

Dans les années 1970, la Série noire fait émerger le phénomène du néo-polar français, une conséquence littéraire de Mai 68. Jean-Patrick Manchette en sera le chef d’école, avec L’Affaire N’Gustro (1971), inspiré de l’affaire Ben Barka. Mort en 1995, édité aujourd’hui en Quarto, Manchette influence par son style glacé et sa vision de la société toute une génération d’écrivains de noir parmi les meilleurs, comme Thierry Jonquet ou Jean Vautrin. En prime, dans ses articles théoriques, il détecte assez vite la supercherie de l’antifascisme pavlovien et purement décoratif de pas mal d’auteurs. Manchette discerne aussi, d’une certaine manière, l’embourgeoisement du lectorat de polars, qui deviennent progressivement le genre de prédilection de la classe moyenne cultivée (un livre sur quatre vendus en France aujourd’hui). La Série noire prend acte de ce changement en abandonnant le format poche en 2005.

De la politique éditoriale d’Aurélien Masson, qui a pris les commandes en 2005, je ne saurais juger, ayant moi-même réalisé un rêve d’adolescent en publiant mes deux derniers romans sous sa houlette. Quant à savoir si je suis digne de cet honneur, c’est aux seuls lecteurs d’en juger, comme ils peuvent juger de la fidélité de la collection aux ambitions de ses inventeurs. Dans le manifeste publié il y a soixante-dix ans pour lancer la « Noire », Marcel Duhamel écrit : « Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la “Série noire” ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire que l’amoralité tout court. » Des livres qu’on ne peut pas mettre entre toutes les mains : cette formule pourrait être la feuille de tout écrivain, qu’il fasse dans le genre noble ou canaille.[/access]

Le dernier des païens?

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« Humble et émouvant bréviaire païen », écrit très justement Bruno de Cessole pour qualifier le dernier livre du philosophe Marcel Conche, Épicure en Corrèze. Sous la forme d’une conversation à bâtons rompus, aussi limpide que simple, l’amant de la sagesse explique comment il est devenu ce qu’il est : un sage qui « croit » aux dieux païens. Dans cette confession, Marcel Conche revient sur son enfance et son adolescence paysannes dans la Corrèze des années 20 et 30, quand cet orphelin de mère découvre peu à peu l’importance de la Nature et de ses cycles éternels : le vent, les flots de la Dordogne, les arbres et les bêtes, le lierre cher à Dionysos lui sont des compagnons de méditation et des alliés. Paysan, il apprend à « faire les choses dans l’ordre, en temps et en heure » (à l’opposé des actuelles doctrines pédocratiques en vigueur dans les écoles, où l’on apprend le brouillage des repères et la dispersion).

Élevé à la dure, il se révèle vite homme de connaissance et de réflexion, passionné par la seule quête de vérité, et donc rempli de méfiance pour tous les débordements. Il explique ainsi pourquoi il n’a pas rejoint ses camarades au maquis, préférant potasser sa grammaire grecque, et comment il a pu résister au délire amoureux, choisissant sa professeur de lettres, avec qui il vivra un demi-siècle. Suivant d’Apollon, Marcel Conche incarne l’adepte de la phronésis épicurienne, de cette prudence et de cette modération qui forcent à dédaigner les désirs qui nous éloignent de la nature en nous engageant dans l’illimité – la faute par excellence que les Grecs, nos Pères, nomment hubris. Ses réflexions sur le temps, illimité et tout sauf illusoire, sur la liberté de jugement (« ce que je dois faire, je l’entends non pas selon le jugement d’autrui, mais selon mon propre jugement à partir du devoir que je sais avoir envers moi-même »), stimulent nos esprits anesthésiés de moraline.

Un exemple : « la clef de la sagesse, dit-il, est qu’il faut penser toute chose sur le fond de l’infini » – n’est-ce pas aussi lumineux que bienvenu, ce rappel des aphorismes d’Anaximandre ? Sur le dieu personnel des monothéismes, sa position est claire : un refus sans concession. Non à la soi-disant providence, une illusion ! Non à la théorie absurde d’un dieu personnel, infiniment bon et omniscient, dont l’existence justifie la souffrance des enfants ! Non aux philosophies modernes (de Descartes à Hegel), qualifiées à juste titre d’impures, car polluées par le théologisme judéo-chrétien ! « Mieux vaut savoir que croire » est son seul credo. Oui à Héraclite, à Pyrrhon et à Epicure, maîtres de sagesse tragique. Oui à Montaigne, le compagnon des jours et des nuits, l’ami fidèle. Lisons Conche, relisons Héraclite et Lucrèce. Et jouissons de la vie en choisissant la singularité contre tous les conditionnements, fussent-ils rassurants !

Marcel Conche, Epicure en Corrèze, Stock.

Épicure en Corrèze

Prix: 20,50 €

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