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Tunisie : le terrorisme a tout son temps

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Notre correspondant à Tunis — un ancien de Bonnetdâne — écrit : « Voici une quinzaine de jours, entre 50 et 100 camions ont forcé la douane tunisienne à la frontière libyenne. Poursuite molle, pas retrouvés.
« À bord, vraisemblablement armes et djihadistes. Qui en a entendu parler ? Les gardes nationaux, les soldats, les policiers se font dégommer régulièrement.
« Ce n’est sans doute que le début. »

ulysse bardo tunisie

Que venaient faire là les deux tueurs du Bardo ? Leur priorité était peut-être le Parlement, où l’on débattait à la même heure d’un projet de loi anti-terroriste (et les démocrates tunisiens doivent savoir qu’ils ont enfin l’opportunité de faire passer une loi forte, quelles que soient les criailleries des barbus — à eux d’en profiter), mais le fait est qu’ils se sont finalement dirigés vers le musée, que j’ai visité il y a… quelques années. À mon âge, on ne compte plus.
Le salafisme non plus ne compte pas. Cette manie de s’en prendre aux musées ou aux bibliothèques, de Mossoul à Tunis, quitte à y laisser sa peau, a forcément un sens. La « destruction des idoles » (les images qui agrémentent cet article témoignent de l’exceptionnelle richesse du Bardo, et de l’antiquité de la civilisation tunisienne) ne suffit pas à expliquer cet acharnement, au marteau-piqueur ou à la kalachnikov, à bousiller des œuvres d’art : il s’agit d’éradiquer le Temps. Les témoignages du Temps. D’en finir avec l’Histoire par d’autres voies que celles qu’avait imaginées Francis Fukuyama.

Nous sommes en 2015, mais nous savons aussi compter avant Jésus-Christ. Les Juifs sont en 5775 (ils ont commencé en – 3761 du calendrier grégorien), mais je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui nie qu’il s’est passé, avant cette date, deux ou trois petites choses dans l’histoire de l’humanité. Chez les Musulmans, nous sommes en l’année 1436 de l’Hégire.
L’Hégire, étymologiquement, c’est l’exil ou la rupture, souvenir du départ de la Mecque de Mahomet et de ses troupes qui se repliaient sur Yathrib-Médine. Mais symboliquement, c’est la rupture avec la société arabe classique, clanique, et l’instauration de l’Oumma, la communauté des croyants. Et c’est non le départ de l’Histoire, mais son abolition : Dieu a le temps, et ses sectateurs l’ont aussi. Ils ont l’éternité devant eux. Ils sont à la fois vivants et déjà morts — ce qui explique, au moins en partie, leur aptitude au sacrifice : peu importe, le Paradis et ses grains de raisin blanc (on sait que c’est la vraie traduction, fournie par le philologue libano-allemand qui se fait prudemment appeler Christoph Luxenberg, des houris promises aux martyrs qui ont courageusement attaqué des touristes désarmés), l’Islam nie le temps : alors, les vestiges des temps anciens sont à éliminer, car ils témoignent d’accrocs possibles (et même certains) au modèle théorique : ces idoles antérieures au Prophète sont bien venues de quelque part — un quelque part où Allah n’existait pas encore, et s’appelait Jupiter, ou Jéhovah, ou ce que vous voulez, la liste est longue des dieux qui ont agrémenté l’Histoire de l’humanité, et dont celui auquel croient les islamistes n’est que le dernier avatar. Comme disait déjà Saint Augustin : « Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus.» D’où son haussement d’épaules, dans le Sermon sur la chute de Rome : l’écroulement des empires n’est qu’un épiphénomène quand on considère l’Histoire ad majorem dei gloriam. Le messianisme commence toujours par la chute des idoles. L’Islam ne diffère en rien des religions de dieu unique qui l’ont précédé. Mais il est plus systématique. Il a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie (70 millions de volumes, quand même) parce qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Livre. Une seule voix. Un seul nom. Les nazis avaient décidé de construire à Linz le musée du Reich en y accumulant tout ce qu’ils pillaient ailleurs. Mais nos gens sont plus forts : du passé faisons table rase…

Nous sommes, nous, des civilisations du Temps. Rappelez-vous la phrase si souvent citée de Valéry, résumant la Première Guerre mondiale : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Qu’aurait pensé l’auteur du Cimetière marin des destructions en cours de la mémoire humaine ? Que notre civilisation des Lumières, si elle n’éradique pas, et vite, les fanatique de la Nuit, sombrera elle-même face à des gens qui œuvrent dans l’éternité.

Je dis éradiquer, et je pèse mes mots. Faire un musée virtuel pour remplacer ceux que détruit l’État islamique, c’est sympathique, mais peu opérant. On ne répond au fer que par le fer.

Je serais ministre de l’Intérieur, je renforcerais sérieusement la sécurité des musées. La dernière fois que j’ai fait la queue à Orsay, je me suis dit que cette foule offrait une splendide cible à un quelconque illuminé (étant entendu qu’il s’agit d’une lumière noire). Mais c’est moins à l’extérieur qu’à l’intérieur qu’il faut craindre : tirer dans un musée, c’est à coup sûr non seulement dégommer les gens qui y admirent le Temps mis en œuvres, mais aussi abîmer les témoignages de ce qui fut avant — parce qu’il ne saurait y avoir un « avant ». Ni un « après ». Time is on my side.

mosaique musse bardo

« Pauvre pays », continue l’honorable correspondant à Tunis, « livré à ces barbares par trois années d’infamies qui ont ouvert toutes les frontières, tous les trafics, laissé s’exprimer des prédicateurs fous, envoyé en Syrie des femmes et des jeunes déboussolés, favorisé leur retour sans suivi, implanté jardins d’enfants et écoles « coraniques », et j’en passe. Alors forcément, un jour ou l’autre, tout cela revient en sinistre écho. Et encore merci à BHL et Sarkozy pour le maelström qu’ils ont si bien su engendrer en Libye. »

Ben oui : la Libye était un glacis, comme l’avait été l’Egypte. Les dominos s’effondrent, les djihadistes traversent les frontières avec la facilité des ombres, et si la Tunisie cède, il n’y aura plus que la Méditerranée à traverser avant de se retrouver face aux gros morceaux — à pied d’œuvre et de chefs d’œuvre.

PS. Les chefs d’œuvre qui illustrent cet article sont tous exposés au musée du Bardo. J’espère très fort qu’ils sont passés à travers les balles. Courons-y vite avant que des fondamentalistes prétextent des questions de sécurité pour fermer définitivement le Bardo.

*Photo : wikicommons.

Attentat de Tunis : terreur et martyre

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Alors voilà, ça recommence. Après les carnages de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, de Copenhague, Tunis est frappée à son tour. Au Bardo, ancienne résidence beylicale qui héberge une collection de mosaïques romaines unique au monde. J’imagine que les sagouins qui ont assassiné une vingtaine d’innocents à la kalachnikov avaient choisi le lieu de la tuerie comme un clin d’œil macabre aux profanations de l’Etat islamique contre les sites archéologiques en Irak. De l’art préislamique, romain de surcroît, donc païen, un fou d’Allah ne peut le tolérer. Évidemment, comme le répètent les experts télévisuels qui ne savent rien mais vous diront tout, la principale cible de l’attentat est le tourisme, poumon économique de la Tunisie qui risque de faire encore cruellement défaut à la balance des paiements. Les transferts de devises n’étaient déjà pas fameux, mais là, j’ai bien peur que mes compatriotes du côté paternel ne connaissent plusieurs longues années de disette touristique comme l’Egypte après le massacre de Louxor en 1997…

Dix-sept touristes tués, dont deux Français, des Japonais, Italiens, Sud-Africains, etc. A ma grande surprise, il paraît qu’aucun policier ou militaire armé ne gardait l’entrée du musée. Moi qui ai connu les années Ben Ali où on recensait pratiquement un flic par habitant, je me dis que les temps ont bien changé. Non que le flicage généralisé ait empêché l’attaque à la bombe contre la synagogue de la Ghriba, à Djerba en 2002, ni que la démocratie tunisienne naissante n’expose davantage le pays au terrorisme. Simplement, en visite à Paris, le ministre des Affaires étrangères Taïeb Baccouche a reconnu une « négligence » dans le traitement de la menace djihadiste. Il y a de quoi s’interroger, quand on sait que les dirigeants tunisiens surveillent le brasier libyen comme le lait sur le feu. Au début du mois, le président géronte Beji Caïd Essebsi et son gouvernement s’étaient farouchement opposés aux projets guerriers du président égyptien Sissi en Libye, au prétexte qu’une intervention étrangère ne ferait que souffler sur les braises du terrorisme. Moi aussi, à défaut d’ongles à ronger, je me mords les doigts d’avoir eu raison trop tôt : la guerre occidentale en Libye se paie aussi cher que l’expédition de cowboys en Irak. Soit dit en passant, la coalition franco-britannique qui a chassé Kadhafi de son trône a réussi à cumuler les erreurs de Bush (attaquer un Etat faible ennemi d’Al-Qaïda) et d’Obama (retirer précipitamment ses troupes) de façon à créer un vivier favorable à l’Etat islamique. Si on m’avait dit qu’un jour, nous regretterions Saddam et Kadhafi…

Au terrorisme réticulaire nul n’est tenu de résister. J’ignore si les tueurs du Bardo venaient de la frontière algérienne, le long de laquelle les forces tunisiennes bataillent depuis des années, de la version libyenne de l’Etat islamique, ou de quelque réseau local dormant. Ni sur combien de complices en cavale ils s’appuient. Le « risque zéro » n’existe pas, sinon pour les pilotes de drones, confortablement assis sur leur siège à des milliers de kilomètres de leur cible. L’inverse des terroristes, qui se font un point d’honneur de mourir au combat, les armes à la main, pour rejoindre leur paradis virginal. Eux se prennent pour des martyrs, alors qu’ils ne sont jamais que les pantins d’un gigantesque complot ourdi contre la civilisation, la beauté et l’intelligence. Nulle puissance mondiale n’en tire les fils, ces égorgeurs sont bien assez grands pour tuer de sang-froid, jouir du sang de leurs victimes et du spectacle de leurs exactions.

Pendant que ça canardait sec dans le musée, les députés tunisiens débattaient hier encore d’un projet de loi antiterroriste. Certes, sans crier inconsidérément à Big brother, je ne me fais guère d’illusions sur l’efficacité de ce genre de législation qui conforte les conspirationnistes dans leurs délires (« on vous l’avait bien dit que les services commettent eux-mêmes les attentats pour surveiller, manipuler les masses et imposer des mesures liberticides »). D’ailleurs, le lecteur de Debord et Sanguinetti que je ne cesse d’être s’afflige de leur détournement à la petite semaine par tous les tenants conspis de la « stratégie de la tension ». Revue et corrigée par des ânes bâtés à la Thierry Meyssan, cela donne une vulgate qu’on connaît bien : il n’est de terrorisme qu’organisé (par les Etats-Unis et Israël). Et les dessinateurs de Charlie, ils se sont fait hara kiri ?

L’une des rares bonnes nouvelles du jour est à dénicher dans la réaction des islamistes « modérés » d’Ennahda. Tiraillés entre leur réformisme et la pression de leur frange la plus obscurantiste, les barbus fréquentables de Tunis ont longtemps joué sur tous les tableaux, maniant l’ambiguïté à leur avantage jusqu’à ce que leur malignité de Florentin ne se retourne contre eux, jusqu’à leur faire perdre les dernières législatives. Les voilà enfin devenus raisonnables, unis aux bourguibistes dans une alliance improbable pour s’éviter un destin à la Mohamed Morsi. Ils ont clairement condamné le massacre du Bardo, à une ou deux déclarations baroques près – comme cet ancien Premier ministre ennahdiste s’épanchant sur le sort du musée sans trouver aucun mot de compassion pour les victimes. Singulièrement, au mois de janvier, après la mort d’un des fils du grand rabbin de Tunis dans le mitraillage de l’Hyper Cacher, les islamistes furent les premiers à présenter leurs condoléances à son père, directeur d’une école loubavitch de Tunis. À croire que le Président de la République et le Premier ministre, pourtant fort modérés, éprouvèrent une petite gêne à l’idée d’honorer un de leurs compatriotes enterré pour l’éternité à Jérusalem.

Mais assez d’idées noires. Au chapitre des rares réjouissances que les circonstances autorisent, je placerai les communiqués des médias tunisiens. Sur Twitter, la radio privée Mosaïque FN a rendu compte des événements sans une seule sortie de route. Au début, j’ai tiqué en lisant le nom de « martyre » (istishhad), que les grands canaux arabes ont trop tendance à réserver aux terroristes kamikazes du Hamas et autres excités à ceintures d’explosifs. Mais non, si martyrs il y a eu, d’après la presse et les canaux audiovisuels locaux, ce sont bien le policier, l’employée du musée et les touristes lâchement assassinés.

Hier soir, en passant rue Barbet-de-Jouy, dans les quartiers chics de Paris, j’ai croisé un peloton de CRS bouclant la rue de l’ambassade de Tunisie. Quelques heures plus tôt, en écho à la manifestation tunisoise de l’avenue Habib-Bourguiba, des anonymes s’étaient rassemblés devant la représentation tunisienne en signe de solidarité. À tout hasard, s’il venait à l’envie des Tunisiens d’organiser une grande marche antiterroriste sur le modèle du 11 janvier, je leur suggèrerai de ne pas suivre notre exemple lacrymal. Claironner « Je suis Charlie » l’âme en berne et les yeux en pleurs n’échaude aucun djihadiste.

Non, je verrai plutôt une grande foule dire sa colère, une vraie, une bonne, une méchante !

*Photo : Ali Ben Salah/AP/SIPA . AP21708842_000024.

Israël : Bibi-le-diable triomphe

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C’était l’homme à abattre, unanimement désigné comme celui qui empêche l’avènement du meilleur des mondes proche-oriental  par son entêtement à défendre bec et ongles le seul Etat juif de la planète. Benyamin, dit Bibi, Netanyahou a déjoué tous les pronostics estimant que son peuple, effrayé par son comportement de voyou diplomatique narguant les grandes puissances, allait lui préférer quelqu’un de plus convenable aux yeux des donneurs éternels de leçons de maintien au « peuple à la nuque raide ».

Rarement dirigeant d’un Etat démocratique ne fut plus vilipendé que lui : en Europe, la gauche exècre ce tenant du libéralisme extrême qui ne se soucie guère de la redistribution équitable des richesses produites et la droite ne lui pardonne pas de perturber ses petits arrangements avec les potentats arabes.

On s’apprêtait donc, mardi soir, à célébrer bruyamment l’éviction d’un homme indigne de siéger à la table des gens bien, et dont la vraie place serait sur le banc d’infamie de la Cour pénale internationale. Pour forcer le destin, on avait fait sonner le ban et l’arrière-ban des faiseurs d’opinion planétaires pour persuader l’électeur israélien de se défaire d’un Premier ministre insupportable. Barack Obama avait dépêché son escouade de « spin doctors » et leurs cartes de crédit pour aider les adversaires de Netanyahou à mettre en œuvre les méthodes modernes (et dispendieuses) de propagande électorale. Le club des « Bibi-killers » rassemblait la crème de la crème des élites politiques et médiatiques occidentales, avec pour chef de file la nouvelle responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, Federica Mogherini, qui avait trouvé dans le « Bibi-bashing » un bon moyen d’exister et de se mettre en valeur.

Normalement, tout cela aurait dû inciter les électeurs israéliens à se montrer raisonnables, en choisissant l’alternance en la personne des bons élèves de la classe politique locale, ceux jugés fréquentables par la Maison Blanche, l’Elysée et autres lieux de pouvoir du monde démocratique.

Cette conjuration des gens bien, censée faire le bonheur du peuple d’Israël malgré lui, s’est muée en une conjuration des imbéciles, intoxiquée par le discours des opposants  à Netanyahou, croyant que les Israéliens allaient baisser leur garde sécuritaire à l’heure où Daech est à leur porte. Les errances de la politique moyen-orientale d’Obama, son jeu trouble avec l’Iran n’ont rien pour rassurer les habitants de Haïfa, Sderot ou Beersheva… Or, les voix de ces gens-là comptent tout autant que celles des intellectuels des beaux quartiers de Tel Aviv… Ils sont pauvres, peut-être, mais ils sont soucieux de préserver leur vie modeste face à ceux qui rêvent de leur mort violente. La question sociale et la solution au malheur palestinien sont reporté à une date ultérieure. Qui pourrait leur en faire grief ?

*Photo : CHINE NOUVELLE/SIPA. 00708280_000001.

L’école perd son latin

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C’est presque officiel : l’enseignement du latin et du grec va disparaître. Il n’était jusque-là qu’une option enseignée à partir de la 5ème.  Désormais, ces langues seront enfouies dans un corpus étrange, parmi lequel on trouve de la « communication » et de la « citoyenneté ». Ayant appris la nouvelle, j’ai ressorti mon Jean-Claude Michéa de combat pour analyser le marronnier de la semaine.  Qu’ais-je retenu ? Que la droite bourgeoise m’a empêché de faire du latin. Et que la gauche l’a supprimé.

Allons-y : tout d’abord, question latin, il y a deux moyens d’empêcher son enseignement.  Le premier est assez simple. Dans un collège classique, l’option du latin est réservée à une élite cultivée dotée au préalable d’un bon niveau de français. Cette classe de latin ne pouvant pas accueillir toute la misère de la cour de récré, elle recale les plus faibles. C’est limpide et facile à reconnaître : cela s’appelle la lutte des classes. Pour ma part, j’ai assisté au premier cours de latin à la rentrée scolaire de 5ème. Mes parents ayant entendu dire que c’était « la langue des bons élèves, vas-y mon fils », ils ont tout fait pour que le proviseur m’y laisse entrer. Victoire sociale qui n’a duré qu’une heure, puisqu’à la fin du cours, la direction m’a signalé que je n’avais rien à faire ici, pour des raisons évidentes. Je ne savais pas dissocier « naturellement » un COD d’un COI. Adieu Rosa Rosae et Jacques Brel.  Cette première barrière peut être dite « conservatrice ». Vous la reconnaissez facilement : elle est montée par des fils de cadres sup et des enfants de profs. Cette barrière permet à un groupe social assez précis de préserver son héritage culturel.  Elle dissocie sagement, patiemment, les médecins des avocats, les profs d’université des designers, etc. Ainsi, la droite bourgeoise avale la gauche marchande. La gauche marchande qui s’en fout, puisqu’elle se rattrapera au second tour (c’est le paragraphe d’après). Et toutes font du latin ensemble, car c’est comme ça qu’on forme un esprit critique, et l’esprit critique, c’est important, surtout quand il faut passer des concours. Une fois que la classe de 5ème 1 –dont les élèves de Terminale S, 5 ans plus tard, étaient majoritairement issus, ô magie !- a bien rodé son latin, il ne lui reste plus qu’à « préparer son avenir ».

Et puis il y a ce second moyen, beaucoup plus vicieux, de m’empêcher de faire du latin.  C’est celui qu’utilise la gauche libérale. Celle qui est au pouvoir et que le philosophe Jean-Claude Michéa dénonce dans son livre L’enseignement de l’ignorance. Comment fonctionne-t-elle ? C’est très simple : cette gauche libérale se sert des inégalités sociales –c’est l’exemple de la 5ème 1-  pour avancer ses pions. En clair, elle a pris acte de ma critique précédente et l’a avalée, monétisée, capitalisée, recrachée sous les saintes espèces de l’égalité des citoyens. C’est là que la gauche tient sa revanche sur le collège. Elle a aggravé les travers dénoncés au lieu de les détruire. Il lui a suffi de réduire la classe de 5ème 1 à un « capital symbolique » qui ne serait que le pur produit de la bourgeoisie, pour trouver prétexte à son abolition. Cela lui permet de recréer cette classe de 5ème 1 ailleurs, là où moi, il y a quinze ans, je n’aurais jamais, mais alors jamais eu accès. Cette différence est de taille : elle prive définitivement les classes les plus démunies d’un accès à l’instruction. Bien sûr, les inégalités se déplacent plus vite que les réformes. Les élèves les plus riches doués prendront des cours particuliers ou s’inscriront dans des écoles sur-mesure. C’est une façon détournée, et beaucoup plus perverse, de reproduire le premier schéma. Au nom de l’anticapitalisme lui-même, la gauche peut établir le règne du marché.

Pour conclure, je rappelle cette petite sortie de Loys Bonod, auteur du blog « Lutte des classes ». Bonod est un homme qui croit encore à ce bon vieux concept, et qui sait surtout très bien l’utiliser. Cet enseignant n’est pas dupe du piège libéral que tend la gauche aux enfants d’ouvriers : « Mais au fond il y encore a plus grave : paradoxalement, les langues anciennes, qui marient la grammaire, le vocabulaire, la littérature, les arts, l’histoire, les sciences, la philosophie, représentent par excellence – et depuis toujours – le meilleur de l’interdisciplinarité, ce dogme des nouvelles pédagogies qui anime l’esprit de la nouvelle réforme du collège : mais une interdisciplinarité conçue bien différemment, qui ne soit pas factice, qui fasse vraiment sens et constitue une exigence de persévérance : celle d’un enseignement patient, structuré, rigoureux et ambitieux. »

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*Photo : wikicommons.

Les bossus ont toujours tort

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J’aimerais faire une mise au point presque entièrement dictée par le chauvinisme régionaliste, c’est mal, je le sais, mais j’insiste. Dans son excellent papier sur la profanation de Sarre-Union, Luc Rosenzweig, avec lequel je suis généralement en accord total, et ce depuis longtemps, a commis un impair que d’aucuns parmi les plus chatouilleux qualifieraient d’offense.

Il s’agit d’un détail typographique redoublé mais un détail de taille: les guillemets qu’il accorde à « malgré-nous » et à « de force ». Il s’agit, soit d’une erreur historique, soit d’un parti-pris à consonance mémorielle: je connais, mon père a le même. Dans une famille juive française dont certains membres ont fait les frais du racisme hitlérien, c’est le cas de la mienne et je ne sais si c’est la même chose pour Luc, il était courant d’assimiler malgré-nous et collabos et le procès de Bordeaux (un documentaire intéressant a été diffusé la semaine passée suite au film de Prazan sur Oradour) n’ y fut pas étranger, d’autant plus quand ladite famille  a été contrainte de se réfugier (c’était le mot courant) en Limousin et que ses biens à Metz ont été spoliés en son absence par des profiteurs (antisémites ou non, qui peut le dire?).

Mais la réalité historique est tout autre et là sont mes objections[1. Rigoulot, Riedweg, Bernhaupt, Vonau, etc. mais la bibliographie sur le sujet, à part Rigoulot, est maigre, la chose restant « honteuse» et souvent publiée chez des éditeurs locaux, comme si ça n’intéressait pas la France, pourtant Une et indivisible….] : à part l’écart de dates et de population, la situation fut sensiblement équivalente en Moselle et en Alsace (si ce n’est le mouvement autonomiste alsacien): d’un coté Bürckel, de l’autre Wagner, l’un dirigeant le Gau Westmark (les marches de l’Est) Moselle plus Sarre et de l’autre le Gau Baden Elsass, Alsace plus Bade-Wurtemberg.  Le 19 août 1942, Bürckel , ayant fini  par convaincre Hitler de la nécessité de mobiliser dans les régions annexées (Barbarossa n‘étant pas à proprement parler une réussite, quant aux autres fronts…),  et l’engagement volontaire ayant été jusque-là infime, il décrète le service militaire obligatoire pour les mosellans, assorti le 29 août de la nationalité allemande. Ce sera fait en Alsace le 25. Bürckel proposera même à ceux qui le souhaitaient la possibilité d’être expulsés avant le début de septembre mais, face à l’afflux de demandes, il se rétracta. Jusque-là, l’endoctrinement obligatoire se faisait par la « hayotte »  (de la prononciation allemande de HJ c’est-à-dire les Hitler Jugend) pour les adolescents, filles et garçons.

Bref, l’enrôlement fut massif, 103 000 alsaciens et 31 000 mosellans, dont 30% ne revinrent pas (principalement sur le front de l’Est et notamment au camp de Tambov). Un concept très simple fut mis en place « Sippenhaftung » littéralement la responsabilité du clan, c’est-à-dire de la famille collectivement en cas de désertion. Les guillemets sont une offense à ceux qui l’ont subi sans oublier les insultes accolées à ceux qui en sont revenus, auxquelles le PCF ne fut, évidemment pas étranger: les mines de Karaganda et Tambov, colonies de vacances de la glorieuse Union Soviétique étaient de justes punitions pour les traîtres d’Alsace et de Moselle.

Je rappelle qu’en ce qui concerne la division Das Reich à Oradour, il s’agissait de 13 Alsaciens incorporés de force-sans guillemets-et d’un seul engagé volontaire. Aussi lorsque Luc affirme que « les malgré-nous » « comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint », il commet, à mon avis, une erreur et une injustice.

Alsace-Moselle : ne stigmatisons pas les crucifix!

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« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive ». Quand il emporta avec lui le crucifix d’une salle du Conseil général du Haut-Rhin, l’élu socialiste Pierre Freyburger n’avait sans doute pas en tête ce verset de l’évangile de Matthieu. Siégeant dans l’hémicycle depuis 1988, notre homme a attendu près de trente ans pour décrocher le Christ, et relancer ainsi le débat sur le Concordat en Alsace-Moselle. Opportunisme ? Défense de la laïcité ? Coup de sang, comme il l’a lui-même affirmé ? En tout cas, effet médiatique garanti, et pierre supplémentaire dans le jardin du Concordat.

La campagne latente contre le Concordat a pris de nouvelles couleurs après l’attentat contre Charlie Hebdo de janvier dernier. Alors que la priorité pourrait se situer dans la lutte contre les filières djihadistes, contre la radicalisation à l’œuvre dans les prisons, l’urgent serait l’abrogation de cette exception « religieuse », donc forcément intégriste. Outre son régime concordataire, salariant les cultes catholique, protestant et juif, et assurant l’instruction religieuse, l’Alsace-Moselle dispose également d’un droit local moins connu, hérité de l’occupation allemande de 1871 à 1918, qui ménage les cultes concordataires.

D’un point de vue juridique, l’affaire est pourtant classée. Le Conseil constitutionnel a confirmé le maintien du Concordat en Alsace-Moselle en février 2013. Deux ans plus tôt, les Sages avaient consacré le droit local des deux départements, qui interdisait notamment le travail le dimanche, comme nouveau principe fondamental reconnu par les lois de la République (PFRLR). Si l’on suit cette logique, le délit de blasphème assuré par le code pénal local alsacien-mosellan est tout aussi fondamental.

En effet, ses articles 166 et 167 punissent théoriquement l’outrage aux cultes concordataires, et les perturbations des offices religieux. À noter que l’islam est exclu de cette disposition, et que la tentative d’attaquer Charlie Hebdo en justice par des associations musulmanes n’avait pas abouti. Dernière condamnation en date : des activistes d’Act-Up qui avaient perturbé une messe lors des débats sur le Pacs, par la cour d’appel de Colmar, en 1999. La Cour de cassation avait confirmé le jugement.

Ces articles un peu poussiéreux auraient pu servir lors du cirque des Femen dans la cathédrale de Strasbourg, lors de la venue du pape François au Parlement européen, en novembre dernier. Mais l’archevêque de Strasbourg, Mgr Jean-Pierre Grallet, et les responsables protestants ont fait savoir qu’ils demandaient l’abrogation d’un tel délit.

D’un point de vue spirituel, le Concordat n’est en rien nécessaire à l’exercice de la foi chrétienne. Il pourrait même s’y opposer, en y regardant de plus près. Les financements apportés aux Églises catholique et protestantes locales sont appréciables pour leurs structures et leurs bâtiments. Mais ils distillent également l’embourgeoisement chez les ministres du Seigneur, qui préfèrent la tranquillité et le conformisme à l’audace et au prophétisme évangéliques. On constate le même phénomène en Allemagne, avec les impôts ecclésiastiques. C’est encore pire en Grande-Bretagne et en Scandinavie, où les Églises protestantes d’Etat sont devenues des ONG, richissimes, mais ayant renoncé à l’évangélisation et perdant leurs fidèles. Si le Concordat devait être abrogé, les finances des Églises ne s’en porteraient pas bien, mais leur capital humain et spirituel ne serait pas atteint, bien au contraire.

Le Concordat existe par la volonté des populations locales, qui défendent cette exception en même temps que leur identité. Elles choisiront à l’avenir de la conserver, ou non. Mais au-delà de ces enjeux régionaux, l’épouvantail du Concordat est le symptôme d’une conception agressive de la laïcité. Pour être complètement laïque, il faudrait que toute trace religieuse soit confinée, enfermée, dans la sphère strictement privée. Quand le Concordat sera supprimé, faudra-t-il s’attaquer aux calvaires dans les vallées bretonnes ? A ce dogmatisme laïque, la tribune des dirigeants de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène parue dans Marianne rappelle que « la laïcité n’est pas une conviction mais le cadre qui les autorise toutes ».

*Photo : wikicommons.

Ruquier, Zemmour et le FN

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zemmour ruquier fn caron

Selon l’axiome d’Elisabeth Lévy (journaliste politique des XVIIIe et XIXe siècles vivant malheureusement pour elle aux XXe et XXIe), la gauche adore battre sa coulpe, mais de préférence sur la poitrine d’autrui.

Cette proposition a été brillamment démontrée par le Dr Ruquier samedi dernier à l’occasion de sa purge hebdomadaire. Ce soir-là, il recevait François de Closets, venu présenter son dernier ouvrage.

Compte tenu des inquiétudes du moment dans le parti médiatique, la discussion a vite débouché sur le FN, son hold-up sur les voix des Français, et sur les complices qui ont rendu ce brigandage possible.

Une posture qui agace un rien François de Closets, qui n’entend pas laisser à Françoise Hardy, Jean Rochefort ou Philippe Bouvard la couronne de plus vieux punk du showbiz. L’écrivain tente alors de remettre le débat sur ses petons : « On ne va pas dire que si le livre d’Eric Zemmour a eu ce succès, c’est parce que tout le monde soutient les thèses d’Eric Zemmour ! » Histoire d’être sûr d’être compris par ceux qui ne veulent rien entendre, l’essayiste met les points sur les i : « Vous savez mieux que moi que si ce livre suscite un tel succès, c’est parce que ce qu’il dit, on ne l’entend pas (dans les médias), et c’est ce qui intéresse les gens. »

On se doute qu’il y avait là de quoi faire sortir de ses gonds un Ruquier modèle standard. Furibard de chez furibard, Lolo répond sèchement à son malotru d’invité :« Je ne veux pas qu’on me dise que les gens de gauche ont diabolisé et caché les sujets et que c’est ça qui a fait monter le Front national. Il n’y a pas plus médiatisé qu’Eric Zemmour ! Comment osez-vous dire qu’aujourd’hui on n’entend pas ces thèses ? »

Le tout est accompagné du fameux acte de contrition exposé dans l’axiome de Lévy : « Oui je le regrette, car je suis en train de me rendre compte que j’ai participé à la banalisation de ces idées-là. »

En résumé, la montée du Front, c’est un peu de sa faute, mais surtout de la faute à Zemmour qui a lâchement profité de son temps d’antenne pour véhiculer, en cachette de Lolo, et cinq ans durant, des idées nauséabondes. Une outrecuidance qui laissera Léa Salamé bouche bée, au point qu’elle demandera à deux reprises à son patron de répéter son assertion.

Tout cela appelle trois réflexions.

Primo, ces gens de télé, quoique surpayés, sont impayables : il faut toujours qu’ils se croient au centre du centre du monde. Dans la tête de Lolo, si « On n’est pas couché » n’avait pas existé, Marine serait probablement à 5 ou 10%. Heu…

Secundo, ONPC doit l’essentiel de son succès au vent d’impertinence qu’y ont fait souffler Zemmour toujours et Naulleau souvent. La reconnaissance du ventre, Lolo connaît pas.

Tertio, si Lolo veut vraiment ne plus contribuer à la montée du Front national, j’ai un conseil d’ami à lui donner : que le remplaçant à venir d’Aymeric Caron ressemble aussi peu que possible à Aymeric Caron.

Alain Finkielkraut, l’euthanasie, le FN et les départementales

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Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis fessée

La semaine dernière, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur la fin de vie qui autorise le recours à une « sédation profonde et continue » jusqu’au décès des malades en stade terminal. Alain Finkielkraut moque l’illusion moderne d’une « mort Club Med, sea sex and sun » débarrassée du tragique de l’existence.

Commentant la stratégie de diabolisation du Front national orchestrée par le gouvernement en cette campagne départementale, le philosophe estime que « rien ne profite davantage que ces méthodes de lutte au Rassemblement bleu Marine ». Comme Elisabeth Badinter, affligée de voir la laïcité préemptée par le FN, Finkielkraut se désole du triomphe annoncé du Front national, et ne se « résigne absolument pas à l’idée d’une ascension irrésistible de Marine Le Pen parce que ce parti est avant tout démagogique ».

Poutine, ce fantasme

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vladimir poutine disparition rumeurs

« Bon alors, vous avez tous vu un président paralysé, enlevé par des généraux, et qui est arrivé en avion de Suisse où il a lui-même accouché?» «  Dans son genre, il ne manque pas d’un certain humour, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov quand il commente la réapparition de Vladimir Poutine après dix jours d’absence médiatique, ce qui équivaut en ces temps spectaculaires debordiens qui sont les nôtres, à une mort presque certaine puisque n’existe que ce qui apparaît.

Vouloir s’en aller, souffler, échapper aux réseaux sociaux ou aux smartphones équivaut de plus en plus pour le particulier à un synonyme de mort sociale, de sécession suicidaire alors imaginez un peu pour un chef d’État comme Poutine. Car Poutine présente deux intéressantes particularités pour des Européens et dans une certaine mesure aussi pour des Américains : primo d’être un chef et secundo d’avoir encore un État à commander, c’est-à-dire d’exercer un certain pouvoir sur le cours des événements, ce qui n’est manifestement plus le cas des dirigeants occidentaux qui miment les gestes de la Foi en espérant qu’elle revienne mais ne dupent plus personne. La preuve, quand un pays comme la Grèce tente de reprendre son destin en main, on voit à quel point cela rend hargneux et méprisant un Wolfgang Schäuble, par exemple, le ministre des Finances allemand.

Le commentaire de Dmitri Peskov reprenait sur le mode ironique les principales hypothèses sans aucun fondement qui ont accompagné l’absence de Poutine. La maladie grave, le coup d’État, la maîtresse qui accouche en Suisse. Si on examine une par une ces hypothèses qui tenaient plus du fantasme d’autre chose, on voit qu’elles portent, précisément, sur une forme de nostalgie informulée pour un chef d’État qui serait la clef de voute effective d’un système, un chef d’État qui aurait un corps et qui en disparaissant physiquement ferait s’écrouler tout ce qu’il a construit. Ce n’est pas faire injure aux dirigeants européens, encore une fois, de dire que leur disparition ne changerait pas grand chose au destin de leur pays. Une politique austéritaire ou une soumission toujours plus grande aux USA via des traités comme le TAFTA négociés en secret, l’histoire récente nous a montré qu’une conservatrice britannique, un socialiste français ou une démocrate-chrétienne allemande  étaient parfaitement interchangeables sur ces questions.

Votre serviteur n’a aucune admiration particulière pour Poutine, il tient à le préciser car il est vrai qu’aujourd’hui le simple fait de dire que Poutine n’est pas un vampire assoiffé de sang suffit à vous faire passer dans le camp de l’abjection totalitaire, des nostalgiques de l’URSS ou au contraire dans ceux qui souhaitent l’avènement généralisé d’un national-populisme en Europe. Mais je n’ai pu m’empêcher de sourire quand j’ai vu des médias très sérieux relayer avec gourmandise des rumeurs qui, sur un autre sujet que Poutine, auraient été taxées de complotistes. Quand on se jette ainsi, sans la moindre rationalité, dans le ragot et que l’on prend ses désirs pour des réalités, que l’on est convaincu qu’en le répétant, ça va bien finir par arriver, on parle en psychanalyse de « pensée magique ». Si je dis que Poutine est malade, alors ça va bien finir par arriver. Si je dis que des militaires l’ont poutché au Kremlin dans une révolution de palais, alors je vais arriver à la provoquer.

Le problème est que Freud explique que cette pensée magique, normalement, décline après l’âge de douze ans. Si Poutine avait voulu s’assurer du degré de maturité de cet Occident postmoderne et postdémocratique qui cherche vainement à sortir d’une Histoire qui le rattrape de tous côtés, il peut être rassuré : de fait, comme certaines personnes âgées et fatiguées, il est complètement retombé en enfance.

*Photo : Mikhail Mordasov/AP/SIPA. AP21707940_000001.

Michèle Tribalat, démographe et Cassandre

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michele tribalat islam integration

Causeur. En 1995, vous publiez Faire France, qui offre une vision franchement optimiste de l’intégration des immigrés et de leurs enfants. Puis, à la fin des années 1990, vous semblez changer d’avis ou au moins d’état d’esprit. En 1999, sur la base d’une enquête menée l’année précédente à Dreux, vous publiez Voyage au cœur du malaise français. Que vous est-il, ou que nous est-il arrivé ?

Michèle Tribalat. Je travaille sur l’immigration depuis quarante ans. Les questions de mesure et de méthode m’ont toujours plus intéressée que la nature des résultats. Mon évolution est directement liée aux études successives que j’ai menées. En 1992, les résultats de l’enquête statistique « Mobilité géographique et insertion sociale (MGIS) » (qui était la base statistique de Faire France) incitaient à un certain optimisme. Cette enquête reposait sur trois échantillons tirés du recensement de 1990 : un premier composé d’immigrés appartenant aux grands courants migratoires, un échantillon dit témoin de la population de France métropolitaine et un troisième échantillon portant sur des enfants nés en France de parent(s) immigré(s). On y observait une sécularisation importante des jeunes d’origine algérienne, des unions mixtes en nombre non négligeable pour les débuts de vie en couple de ces jeunes, une certaine mobilité sociale, ainsi qu’un recul des pratiques matrimoniales traditionnelles. La sécularisation des jeunes d’origine algérienne paraissait prometteuse. Je n’ai pas, alors, anticipé le mouvement de désécularisation que je décris dans mon dernier livre (Assimilation. La fin du modèle français, Éditions du Toucan, 2013), qui a coïncidé avec la réislamisation des jeunes. Combiné à une forte endogamie religieuse, il ne favorise pas la mixité ethnique des mariages.[access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi n’avez-vous rien vu venir ? Est-ce parce que vous manquiez de données ?

L’enquête MGIS était rétrospective et recueillait l’histoire des individus sur le temps long, autrement dit, le passé. Elle ne pouvait donc, en aucun cas, répondre aux interrogations sur l’évolution récente et les phénomènes émergents. Il aurait fallu mener des enquêtes de ce type régulièrement. Je ne l’ai pas obtenu pour le recensement de 1999 et il a fallu attendre 2008 pour qu’une nouvelle enquête statistique soit entreprise. Pendant ce temps, les médias continuaient à commenter les résultats de 1992, laissant croire que ces résultats seraient éternellement pertinents. Et ils en faisaient souvent un usage inapproprié. Exemple, j’avais mis en garde contre l’extrapolation du taux de mixité lors des débuts de vie en couple des jeunes d’origine algérienne pour évaluer le taux de mariages mixtes : une copine c’est une chose, une épouse une autre. Je n’ai guère été entendue. Par ailleurs, ces résultats nationaux étaient trop souvent opposés aux perceptions communes, qui se forgent souvent dans l’environnement local. L’observation nationale fait la moyenne de situations locales extrêmement contrastées et ne constitue donc pas un outil suffisant à la description du réel. Différents niveaux de réalité peuvent coexister de manière contradictoire. Il est possible que des situations locales évoluent mal sans que les données nationales n’en rendent compte, au moins pendant un certain temps.

Donc, c’est l’enquête sur Dreux qui vous a « ouvert les yeux » ? Avez-vous forgé de nouveaux outils d’observation ou, à tout le moins, revu vos méthodes de travail ?

Non, en un sens, c’est parce que j’avais compris l’importance de l’observation locale pour détecter à temps d’éventuelles dérives que je me suis retrouvée à Dreux. Mon idée était que, pour y parvenir, il fallait se porter sur des lieux où la concentration ethnique est très élevée et construire des outils d’observation rigoureux dans quelques communes soigneusement sélectionnées. J’avais donc élaboré, en 1996, un projet d’observatoire de la vie locale que je comptais proposer à des élus locaux. J’ai eu un premier contact positif avec André Gerin pour étudier la faisabilité d’un tel projet à Vénissieux. Puis, en 1997, l’institut de sondage IPSOS m’a proposé de prendre en charge une étude commandée par le député-maire de Dreux, Gérard Hamel, dont l’aboutissement pouvait être la mise en place d’un tel observatoire. L’observation était locale mais l’enjeu national : ce qui se passait à Dreux était peut-être annonciateur de difficultés à grande échelle. Suite à ce travail, un rapport a été remis au maire en 1998 et a abouti à la publication du Voyage au cœur du malaise français. En revanche le projet d’observatoire local a capoté. Comme l’indique la postface de Gérard Hamel, celui-ci n’était pas très content des conclusions de l’enquête et n’avait aucune envie de prolonger l’observation.

Il ne voulait pas voir ce qu’il voyait, en somme. Comment en êtes-vous venue à intégrer la dimension culturelle, ethno-religieuse, dans vos travaux de démographe ?

Ma formation démographique m’a conduit très tôt à me poser des questions de méthode et, avec le temps, j’ai essayé de faire en sorte que l’appareil statistique français soit adapté. Avec Bernard Aubry, j’ai également utilisé les recensements et les enquêtes annuelles de recensement qui les ont remplacés, pour construire des indicateurs de concentration ethnique et de voisinage, qui ont révélé de grandes disparités géographiques. Aujourd’hui, la catégorie des immigrés est entrée dans les mœurs statistiques françaises et l’Insee a introduit le pays de naissance et la nationalité de naissance des parents dans la plupart de ses grandes enquêtes. Le dernier pas à franchir est l’introduction de ces données dans les enquêtes annuelles de recensement.

N’étant ni anthropologue ni sociologue, je traite des origines ethniques ou de l’affiliation religieuse sous l’aspect démographique, par exemple pour observer comment certaines pratiques évoluent avec l’âge. C’est ainsi que j’ai pu montrer que l’importance accordée à la religion était plus grande chez les jeunes adultes musulmans que chez les plus vieux, alors qu’on observait le phénomène inverse chez les catholiques. Classer n’implique aucune fixité de comportement dans le temps. Classer, c’est ce que fait la statistique tout le temps. Je ne vois pas pourquoi les variables culturelles et religieuses seraient écartées d’emblée avant d’avoir été étudiées. L’introduction de la religion dans l’enquête « Trajectoires et origines » de 2008, ce qui n’avait pas été possible en 1992, nous a appris beaucoup de choses. Il a ainsi été possible d’estimer le nombre de musulmans, et pour un démographe, les nombres comptent, d’estimer leur potentiel démographique et d’analyser l’évolution de leur rapport à la religion selon l’âge, notamment à travers une transmission croissante de l’islam.

Votre travail sur Dreux marque un double virage dans votre œuvre : vous découvrez que l’intégration des enfants d’immigrés marque sérieusement le pas et subissez vos premiers procès en sorcellerie…

Il faut dire que j’avais connu un certain état de grâce médiatique. À la parution de l’étude « Mobilité géographique et insertion sociale », l’accueil de la presse avait été dithyrambique. Dans Le Monde du 24 mars 1995, Philippe Bernard écrivait : « C’est une révolution salutaire dans l’approche de la question des immigrés en France qu’inaugure l’enquête de l’Institut national d’études démographiques (INED) sur l’insertion des populations d’origine étrangère… Cette démarche inédite a permis d’embrasser, bien au-delà des seuls étrangers, la population des jeunes Français de première et parfois de deuxième génération suivant l’immigration. Plutôt que de continuer à manier un vocabulaire hypocrite propice aux manipulations, l’étude saisit la question ethnique à bras-le-corps, transgressant un tabou sans pour autant encourir la moindre suspicion de xénophobie ou de ségrégation. » Et, en prime, Philippe Bernard reprenait l’expression Français de souche sans guillemets !

À la fin des années 1990, le ton de la presse a changé. Moi, j’ai le sentiment d’avoir évolué avec les résultats de mes recherches. Certains ont préféré voir dans cette évolution personnelle somme toute normale au cours d’une existence un revirement idéologique. Par exemple, dans un article publié dans Le Monde du 17 juin 2003, Xavier Ternisien préconisait de me psychanalyser pour trouver la raison cachée de ces changements. D’autres y ont vu la persistance d’un racisme jusque-là passé inaperçu. Pourtant, en 1998, l’année de la remise du rapport sur Dreux, sortait un livre que j’avais coécrit avec Pierre-André Taguieff – Face au Front national. Arguments pour une contre-offensive – dans lequel je démontais les supercheries statistiques du rapport Milloz de 1997 – « L’immigration sans haine ni mépris. Les chiffres qu’on vous cache ». Ma réponse à cet auteur proche du FN me vaudra même, en 1999, le prix Lyssenko, décerné par le Club de l’Horloge, c’est dire si j’étais d’extrême droite ! Mais les procès en sorcellerie que vous évoquez n’avaient rien de spontané. Un collègue de l’INED avait allumé la mèche.

Au-delà de conflits de bureau, que vous reprochait-on ?

En 1998, Hervé Le Bras sortait l’artillerie lourde dans un livre intitulé Le Démon des origines. Il y réglait ses comptes avec l’INED en général et avec moi en particulier, après une histoire interne qui n’avait pas tourné à son avantage. Dans ce livre, il revenait sur un ouvrage collectif, publié sous ma direction, en 1991, dans lequel il croyait déjà déceler les racines du mal qui me rongeait. « Les plus dangereux éléments de l’extrême droite ne sont donc pas ses noyaux durs, mais les pseudopodes qu’elle émet dans des directions éloignées et variées qui permettent aux venins idéologiques du Front national de se répandre dans une large partie de la société », écrivait-il en désignant l’INED comme l’un de ces pseudopodes. Le Bras distinguait les opportunistes des autres, qui « se trouvent sous l’emprise d’une sorte de fanatisme démographique, telle M. Tribalat, la prophète de l’assimilation et de la population “de souche”. Ce dernier groupe est de loin le plus dangereux car il agit masqué, peut-être à l’insu de ses membres qui sont persuadés, soit de leur mission, soit que la poursuite de leur intérêt personnel par tous les moyens n’a pas de conséquence politique ». En gros, j’étais un relais de la pensée frontiste, probablement à mon insu mais aussi par… ambition personnelle !

Plusieurs mois durant, le livre de Le Bras a été le prétexte de salves savamment orchestrées dans la presse, dont les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire n’étaient évidemment pas absentes. On a même vu circuler à l’INED un document anonyme qui fournissait de prétendues informations sur moi et sur des personnalités liées au Front national – j’y étais traitée de nataliste conservateur et l’on mettait en cause, pour insuffisance professionnelle, ma nomination comme directeur de recherche.

De cette époque date l’étiquette de démographe « douteuse » ou « contestée » que la presse aime m’accoler encore aujourd’hui. Ajoutez à cela que Marine Le Pen a déclaré en 2010 avoir aimé mon livre Les Yeux grands fermés, et vous comprendrez que mon compte était bon !

Si Marine Le Pen vous fait les yeux de Chimène, c’est qu’elle cherche une caution scientifique à sa critique de l’immigration. Que pensez-vous du diagnostic frontiste sur la question ?

Si le FN a, depuis longtemps, fait de l’immigration étrangère son cheval de bataille, jusqu’au début des années 2000, son discours constant sur la question n’avait pas grand-chose à voir avec l’évolution réelle des flux migratoires. En effet, après le cycle migratoire des Trente Glorieuses, la France a connu vingt-cinq ans de « plat » migratoire, avec une proportion d’immigrés n’évoluant pas et une population immigrée qui augmentait au rythme de la population native. Le FN contestait alors farouchement les « chiffres officiels ». Ensuite nous sommes passés à un nouveau cycle. Le cycle migratoire des années 2000, équivalent en intensité de celui des Trente Glorieuses, a offert des opportunités nouvelles au FN. Loin de les contester, Marine Le Pen utilise d’ailleurs volontiers les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur sur l’immigration étrangère. Mais je crois que le diagnostic du FN sur l’impuissance politique est juste. La France n’a pas vraiment la maîtrise de la politique migratoire, qui est une compétence partagée avec l’UE et la Commission européenne est favorable à une politique migratoire très généreuse compte tenu de ses anticipations démographiques.

Partager certains de ses constats ne signifie pas donner quitus au Front national. Approuvez-vous le programme de Marine Le Pen en matière d’immigration et de contrôle des frontières ?

Marine Le Pen propose de diviser par 20 le nombre d’entrées légales en cinq ans pour ne laisser entrer que 10 000 étrangers par an, tout en réduisant à zéro toute immigration clandestine. Quel genre d’État faut-il pour y arriver vraiment ? Telle est la question. En fait, elle déclare vouloir en finir avec tous les droits accordés a priori aux immigrants, même sous certaines conditions. Elle compte interdire le regroupement familial, dont il faut souligner qu’il n’est pas la part la plus importante des flux familiaux, contrairement aux conjoints de Français. Comment limiter les flux de ces derniers ?  Il ne suffit pas de sortir de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme. Restent de sérieux obstacles : la Cour de justice de l’UE, qui garantit le respect des traités et dont les décisions font jurisprudence pour les juridictions nationales, mais aussi la jurisprudence du Conseil d’État. Bref, si l’objectif visant à limiter le nombre d’entrées d’étrangers est légitime, cela implique de prendre toute une série de décisions qui ne seront pas sans effet sur les droits des citoyens.

Que faut-il en conclure ? La politique migratoire restrictive que nombre de Français demandent explicitement est-elle irréalisable ?

En l’état du droit français et plus largement européen, oui.[/access]

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00566366_00000.

Tunisie : le terrorisme a tout son temps

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attentat tunis bardo libye

attentat tunis bardo libye

Notre correspondant à Tunis — un ancien de Bonnetdâne — écrit : « Voici une quinzaine de jours, entre 50 et 100 camions ont forcé la douane tunisienne à la frontière libyenne. Poursuite molle, pas retrouvés.
« À bord, vraisemblablement armes et djihadistes. Qui en a entendu parler ? Les gardes nationaux, les soldats, les policiers se font dégommer régulièrement.
« Ce n’est sans doute que le début. »

ulysse bardo tunisie

Que venaient faire là les deux tueurs du Bardo ? Leur priorité était peut-être le Parlement, où l’on débattait à la même heure d’un projet de loi anti-terroriste (et les démocrates tunisiens doivent savoir qu’ils ont enfin l’opportunité de faire passer une loi forte, quelles que soient les criailleries des barbus — à eux d’en profiter), mais le fait est qu’ils se sont finalement dirigés vers le musée, que j’ai visité il y a… quelques années. À mon âge, on ne compte plus.
Le salafisme non plus ne compte pas. Cette manie de s’en prendre aux musées ou aux bibliothèques, de Mossoul à Tunis, quitte à y laisser sa peau, a forcément un sens. La « destruction des idoles » (les images qui agrémentent cet article témoignent de l’exceptionnelle richesse du Bardo, et de l’antiquité de la civilisation tunisienne) ne suffit pas à expliquer cet acharnement, au marteau-piqueur ou à la kalachnikov, à bousiller des œuvres d’art : il s’agit d’éradiquer le Temps. Les témoignages du Temps. D’en finir avec l’Histoire par d’autres voies que celles qu’avait imaginées Francis Fukuyama.

Nous sommes en 2015, mais nous savons aussi compter avant Jésus-Christ. Les Juifs sont en 5775 (ils ont commencé en – 3761 du calendrier grégorien), mais je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui nie qu’il s’est passé, avant cette date, deux ou trois petites choses dans l’histoire de l’humanité. Chez les Musulmans, nous sommes en l’année 1436 de l’Hégire.
L’Hégire, étymologiquement, c’est l’exil ou la rupture, souvenir du départ de la Mecque de Mahomet et de ses troupes qui se repliaient sur Yathrib-Médine. Mais symboliquement, c’est la rupture avec la société arabe classique, clanique, et l’instauration de l’Oumma, la communauté des croyants. Et c’est non le départ de l’Histoire, mais son abolition : Dieu a le temps, et ses sectateurs l’ont aussi. Ils ont l’éternité devant eux. Ils sont à la fois vivants et déjà morts — ce qui explique, au moins en partie, leur aptitude au sacrifice : peu importe, le Paradis et ses grains de raisin blanc (on sait que c’est la vraie traduction, fournie par le philologue libano-allemand qui se fait prudemment appeler Christoph Luxenberg, des houris promises aux martyrs qui ont courageusement attaqué des touristes désarmés), l’Islam nie le temps : alors, les vestiges des temps anciens sont à éliminer, car ils témoignent d’accrocs possibles (et même certains) au modèle théorique : ces idoles antérieures au Prophète sont bien venues de quelque part — un quelque part où Allah n’existait pas encore, et s’appelait Jupiter, ou Jéhovah, ou ce que vous voulez, la liste est longue des dieux qui ont agrémenté l’Histoire de l’humanité, et dont celui auquel croient les islamistes n’est que le dernier avatar. Comme disait déjà Saint Augustin : « Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus.» D’où son haussement d’épaules, dans le Sermon sur la chute de Rome : l’écroulement des empires n’est qu’un épiphénomène quand on considère l’Histoire ad majorem dei gloriam. Le messianisme commence toujours par la chute des idoles. L’Islam ne diffère en rien des religions de dieu unique qui l’ont précédé. Mais il est plus systématique. Il a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie (70 millions de volumes, quand même) parce qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Livre. Une seule voix. Un seul nom. Les nazis avaient décidé de construire à Linz le musée du Reich en y accumulant tout ce qu’ils pillaient ailleurs. Mais nos gens sont plus forts : du passé faisons table rase…

Nous sommes, nous, des civilisations du Temps. Rappelez-vous la phrase si souvent citée de Valéry, résumant la Première Guerre mondiale : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Qu’aurait pensé l’auteur du Cimetière marin des destructions en cours de la mémoire humaine ? Que notre civilisation des Lumières, si elle n’éradique pas, et vite, les fanatique de la Nuit, sombrera elle-même face à des gens qui œuvrent dans l’éternité.

Je dis éradiquer, et je pèse mes mots. Faire un musée virtuel pour remplacer ceux que détruit l’État islamique, c’est sympathique, mais peu opérant. On ne répond au fer que par le fer.

Je serais ministre de l’Intérieur, je renforcerais sérieusement la sécurité des musées. La dernière fois que j’ai fait la queue à Orsay, je me suis dit que cette foule offrait une splendide cible à un quelconque illuminé (étant entendu qu’il s’agit d’une lumière noire). Mais c’est moins à l’extérieur qu’à l’intérieur qu’il faut craindre : tirer dans un musée, c’est à coup sûr non seulement dégommer les gens qui y admirent le Temps mis en œuvres, mais aussi abîmer les témoignages de ce qui fut avant — parce qu’il ne saurait y avoir un « avant ». Ni un « après ». Time is on my side.

mosaique musse bardo

« Pauvre pays », continue l’honorable correspondant à Tunis, « livré à ces barbares par trois années d’infamies qui ont ouvert toutes les frontières, tous les trafics, laissé s’exprimer des prédicateurs fous, envoyé en Syrie des femmes et des jeunes déboussolés, favorisé leur retour sans suivi, implanté jardins d’enfants et écoles « coraniques », et j’en passe. Alors forcément, un jour ou l’autre, tout cela revient en sinistre écho. Et encore merci à BHL et Sarkozy pour le maelström qu’ils ont si bien su engendrer en Libye. »

Ben oui : la Libye était un glacis, comme l’avait été l’Egypte. Les dominos s’effondrent, les djihadistes traversent les frontières avec la facilité des ombres, et si la Tunisie cède, il n’y aura plus que la Méditerranée à traverser avant de se retrouver face aux gros morceaux — à pied d’œuvre et de chefs d’œuvre.

PS. Les chefs d’œuvre qui illustrent cet article sont tous exposés au musée du Bardo. J’espère très fort qu’ils sont passés à travers les balles. Courons-y vite avant que des fondamentalistes prétextent des questions de sécurité pour fermer définitivement le Bardo.

*Photo : wikicommons.

Attentat de Tunis : terreur et martyre

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tunisie attentat bardo

tunisie attentat bardo

Alors voilà, ça recommence. Après les carnages de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, de Copenhague, Tunis est frappée à son tour. Au Bardo, ancienne résidence beylicale qui héberge une collection de mosaïques romaines unique au monde. J’imagine que les sagouins qui ont assassiné une vingtaine d’innocents à la kalachnikov avaient choisi le lieu de la tuerie comme un clin d’œil macabre aux profanations de l’Etat islamique contre les sites archéologiques en Irak. De l’art préislamique, romain de surcroît, donc païen, un fou d’Allah ne peut le tolérer. Évidemment, comme le répètent les experts télévisuels qui ne savent rien mais vous diront tout, la principale cible de l’attentat est le tourisme, poumon économique de la Tunisie qui risque de faire encore cruellement défaut à la balance des paiements. Les transferts de devises n’étaient déjà pas fameux, mais là, j’ai bien peur que mes compatriotes du côté paternel ne connaissent plusieurs longues années de disette touristique comme l’Egypte après le massacre de Louxor en 1997…

Dix-sept touristes tués, dont deux Français, des Japonais, Italiens, Sud-Africains, etc. A ma grande surprise, il paraît qu’aucun policier ou militaire armé ne gardait l’entrée du musée. Moi qui ai connu les années Ben Ali où on recensait pratiquement un flic par habitant, je me dis que les temps ont bien changé. Non que le flicage généralisé ait empêché l’attaque à la bombe contre la synagogue de la Ghriba, à Djerba en 2002, ni que la démocratie tunisienne naissante n’expose davantage le pays au terrorisme. Simplement, en visite à Paris, le ministre des Affaires étrangères Taïeb Baccouche a reconnu une « négligence » dans le traitement de la menace djihadiste. Il y a de quoi s’interroger, quand on sait que les dirigeants tunisiens surveillent le brasier libyen comme le lait sur le feu. Au début du mois, le président géronte Beji Caïd Essebsi et son gouvernement s’étaient farouchement opposés aux projets guerriers du président égyptien Sissi en Libye, au prétexte qu’une intervention étrangère ne ferait que souffler sur les braises du terrorisme. Moi aussi, à défaut d’ongles à ronger, je me mords les doigts d’avoir eu raison trop tôt : la guerre occidentale en Libye se paie aussi cher que l’expédition de cowboys en Irak. Soit dit en passant, la coalition franco-britannique qui a chassé Kadhafi de son trône a réussi à cumuler les erreurs de Bush (attaquer un Etat faible ennemi d’Al-Qaïda) et d’Obama (retirer précipitamment ses troupes) de façon à créer un vivier favorable à l’Etat islamique. Si on m’avait dit qu’un jour, nous regretterions Saddam et Kadhafi…

Au terrorisme réticulaire nul n’est tenu de résister. J’ignore si les tueurs du Bardo venaient de la frontière algérienne, le long de laquelle les forces tunisiennes bataillent depuis des années, de la version libyenne de l’Etat islamique, ou de quelque réseau local dormant. Ni sur combien de complices en cavale ils s’appuient. Le « risque zéro » n’existe pas, sinon pour les pilotes de drones, confortablement assis sur leur siège à des milliers de kilomètres de leur cible. L’inverse des terroristes, qui se font un point d’honneur de mourir au combat, les armes à la main, pour rejoindre leur paradis virginal. Eux se prennent pour des martyrs, alors qu’ils ne sont jamais que les pantins d’un gigantesque complot ourdi contre la civilisation, la beauté et l’intelligence. Nulle puissance mondiale n’en tire les fils, ces égorgeurs sont bien assez grands pour tuer de sang-froid, jouir du sang de leurs victimes et du spectacle de leurs exactions.

Pendant que ça canardait sec dans le musée, les députés tunisiens débattaient hier encore d’un projet de loi antiterroriste. Certes, sans crier inconsidérément à Big brother, je ne me fais guère d’illusions sur l’efficacité de ce genre de législation qui conforte les conspirationnistes dans leurs délires (« on vous l’avait bien dit que les services commettent eux-mêmes les attentats pour surveiller, manipuler les masses et imposer des mesures liberticides »). D’ailleurs, le lecteur de Debord et Sanguinetti que je ne cesse d’être s’afflige de leur détournement à la petite semaine par tous les tenants conspis de la « stratégie de la tension ». Revue et corrigée par des ânes bâtés à la Thierry Meyssan, cela donne une vulgate qu’on connaît bien : il n’est de terrorisme qu’organisé (par les Etats-Unis et Israël). Et les dessinateurs de Charlie, ils se sont fait hara kiri ?

L’une des rares bonnes nouvelles du jour est à dénicher dans la réaction des islamistes « modérés » d’Ennahda. Tiraillés entre leur réformisme et la pression de leur frange la plus obscurantiste, les barbus fréquentables de Tunis ont longtemps joué sur tous les tableaux, maniant l’ambiguïté à leur avantage jusqu’à ce que leur malignité de Florentin ne se retourne contre eux, jusqu’à leur faire perdre les dernières législatives. Les voilà enfin devenus raisonnables, unis aux bourguibistes dans une alliance improbable pour s’éviter un destin à la Mohamed Morsi. Ils ont clairement condamné le massacre du Bardo, à une ou deux déclarations baroques près – comme cet ancien Premier ministre ennahdiste s’épanchant sur le sort du musée sans trouver aucun mot de compassion pour les victimes. Singulièrement, au mois de janvier, après la mort d’un des fils du grand rabbin de Tunis dans le mitraillage de l’Hyper Cacher, les islamistes furent les premiers à présenter leurs condoléances à son père, directeur d’une école loubavitch de Tunis. À croire que le Président de la République et le Premier ministre, pourtant fort modérés, éprouvèrent une petite gêne à l’idée d’honorer un de leurs compatriotes enterré pour l’éternité à Jérusalem.

Mais assez d’idées noires. Au chapitre des rares réjouissances que les circonstances autorisent, je placerai les communiqués des médias tunisiens. Sur Twitter, la radio privée Mosaïque FN a rendu compte des événements sans une seule sortie de route. Au début, j’ai tiqué en lisant le nom de « martyre » (istishhad), que les grands canaux arabes ont trop tendance à réserver aux terroristes kamikazes du Hamas et autres excités à ceintures d’explosifs. Mais non, si martyrs il y a eu, d’après la presse et les canaux audiovisuels locaux, ce sont bien le policier, l’employée du musée et les touristes lâchement assassinés.

Hier soir, en passant rue Barbet-de-Jouy, dans les quartiers chics de Paris, j’ai croisé un peloton de CRS bouclant la rue de l’ambassade de Tunisie. Quelques heures plus tôt, en écho à la manifestation tunisoise de l’avenue Habib-Bourguiba, des anonymes s’étaient rassemblés devant la représentation tunisienne en signe de solidarité. À tout hasard, s’il venait à l’envie des Tunisiens d’organiser une grande marche antiterroriste sur le modèle du 11 janvier, je leur suggèrerai de ne pas suivre notre exemple lacrymal. Claironner « Je suis Charlie » l’âme en berne et les yeux en pleurs n’échaude aucun djihadiste.

Non, je verrai plutôt une grande foule dire sa colère, une vraie, une bonne, une méchante !

*Photo : Ali Ben Salah/AP/SIPA . AP21708842_000024.

Israël : Bibi-le-diable triomphe

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netanyahou israel likoud

netanyahou israel likoud

C’était l’homme à abattre, unanimement désigné comme celui qui empêche l’avènement du meilleur des mondes proche-oriental  par son entêtement à défendre bec et ongles le seul Etat juif de la planète. Benyamin, dit Bibi, Netanyahou a déjoué tous les pronostics estimant que son peuple, effrayé par son comportement de voyou diplomatique narguant les grandes puissances, allait lui préférer quelqu’un de plus convenable aux yeux des donneurs éternels de leçons de maintien au « peuple à la nuque raide ».

Rarement dirigeant d’un Etat démocratique ne fut plus vilipendé que lui : en Europe, la gauche exècre ce tenant du libéralisme extrême qui ne se soucie guère de la redistribution équitable des richesses produites et la droite ne lui pardonne pas de perturber ses petits arrangements avec les potentats arabes.

On s’apprêtait donc, mardi soir, à célébrer bruyamment l’éviction d’un homme indigne de siéger à la table des gens bien, et dont la vraie place serait sur le banc d’infamie de la Cour pénale internationale. Pour forcer le destin, on avait fait sonner le ban et l’arrière-ban des faiseurs d’opinion planétaires pour persuader l’électeur israélien de se défaire d’un Premier ministre insupportable. Barack Obama avait dépêché son escouade de « spin doctors » et leurs cartes de crédit pour aider les adversaires de Netanyahou à mettre en œuvre les méthodes modernes (et dispendieuses) de propagande électorale. Le club des « Bibi-killers » rassemblait la crème de la crème des élites politiques et médiatiques occidentales, avec pour chef de file la nouvelle responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, Federica Mogherini, qui avait trouvé dans le « Bibi-bashing » un bon moyen d’exister et de se mettre en valeur.

Normalement, tout cela aurait dû inciter les électeurs israéliens à se montrer raisonnables, en choisissant l’alternance en la personne des bons élèves de la classe politique locale, ceux jugés fréquentables par la Maison Blanche, l’Elysée et autres lieux de pouvoir du monde démocratique.

Cette conjuration des gens bien, censée faire le bonheur du peuple d’Israël malgré lui, s’est muée en une conjuration des imbéciles, intoxiquée par le discours des opposants  à Netanyahou, croyant que les Israéliens allaient baisser leur garde sécuritaire à l’heure où Daech est à leur porte. Les errances de la politique moyen-orientale d’Obama, son jeu trouble avec l’Iran n’ont rien pour rassurer les habitants de Haïfa, Sderot ou Beersheva… Or, les voix de ces gens-là comptent tout autant que celles des intellectuels des beaux quartiers de Tel Aviv… Ils sont pauvres, peut-être, mais ils sont soucieux de préserver leur vie modeste face à ceux qui rêvent de leur mort violente. La question sociale et la solution au malheur palestinien sont reporté à une date ultérieure. Qui pourrait leur en faire grief ?

*Photo : CHINE NOUVELLE/SIPA. 00708280_000001.

L’école perd son latin

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latin michea ecole

latin michea ecole

C’est presque officiel : l’enseignement du latin et du grec va disparaître. Il n’était jusque-là qu’une option enseignée à partir de la 5ème.  Désormais, ces langues seront enfouies dans un corpus étrange, parmi lequel on trouve de la « communication » et de la « citoyenneté ». Ayant appris la nouvelle, j’ai ressorti mon Jean-Claude Michéa de combat pour analyser le marronnier de la semaine.  Qu’ais-je retenu ? Que la droite bourgeoise m’a empêché de faire du latin. Et que la gauche l’a supprimé.

Allons-y : tout d’abord, question latin, il y a deux moyens d’empêcher son enseignement.  Le premier est assez simple. Dans un collège classique, l’option du latin est réservée à une élite cultivée dotée au préalable d’un bon niveau de français. Cette classe de latin ne pouvant pas accueillir toute la misère de la cour de récré, elle recale les plus faibles. C’est limpide et facile à reconnaître : cela s’appelle la lutte des classes. Pour ma part, j’ai assisté au premier cours de latin à la rentrée scolaire de 5ème. Mes parents ayant entendu dire que c’était « la langue des bons élèves, vas-y mon fils », ils ont tout fait pour que le proviseur m’y laisse entrer. Victoire sociale qui n’a duré qu’une heure, puisqu’à la fin du cours, la direction m’a signalé que je n’avais rien à faire ici, pour des raisons évidentes. Je ne savais pas dissocier « naturellement » un COD d’un COI. Adieu Rosa Rosae et Jacques Brel.  Cette première barrière peut être dite « conservatrice ». Vous la reconnaissez facilement : elle est montée par des fils de cadres sup et des enfants de profs. Cette barrière permet à un groupe social assez précis de préserver son héritage culturel.  Elle dissocie sagement, patiemment, les médecins des avocats, les profs d’université des designers, etc. Ainsi, la droite bourgeoise avale la gauche marchande. La gauche marchande qui s’en fout, puisqu’elle se rattrapera au second tour (c’est le paragraphe d’après). Et toutes font du latin ensemble, car c’est comme ça qu’on forme un esprit critique, et l’esprit critique, c’est important, surtout quand il faut passer des concours. Une fois que la classe de 5ème 1 –dont les élèves de Terminale S, 5 ans plus tard, étaient majoritairement issus, ô magie !- a bien rodé son latin, il ne lui reste plus qu’à « préparer son avenir ».

Et puis il y a ce second moyen, beaucoup plus vicieux, de m’empêcher de faire du latin.  C’est celui qu’utilise la gauche libérale. Celle qui est au pouvoir et que le philosophe Jean-Claude Michéa dénonce dans son livre L’enseignement de l’ignorance. Comment fonctionne-t-elle ? C’est très simple : cette gauche libérale se sert des inégalités sociales –c’est l’exemple de la 5ème 1-  pour avancer ses pions. En clair, elle a pris acte de ma critique précédente et l’a avalée, monétisée, capitalisée, recrachée sous les saintes espèces de l’égalité des citoyens. C’est là que la gauche tient sa revanche sur le collège. Elle a aggravé les travers dénoncés au lieu de les détruire. Il lui a suffi de réduire la classe de 5ème 1 à un « capital symbolique » qui ne serait que le pur produit de la bourgeoisie, pour trouver prétexte à son abolition. Cela lui permet de recréer cette classe de 5ème 1 ailleurs, là où moi, il y a quinze ans, je n’aurais jamais, mais alors jamais eu accès. Cette différence est de taille : elle prive définitivement les classes les plus démunies d’un accès à l’instruction. Bien sûr, les inégalités se déplacent plus vite que les réformes. Les élèves les plus riches doués prendront des cours particuliers ou s’inscriront dans des écoles sur-mesure. C’est une façon détournée, et beaucoup plus perverse, de reproduire le premier schéma. Au nom de l’anticapitalisme lui-même, la gauche peut établir le règne du marché.

Pour conclure, je rappelle cette petite sortie de Loys Bonod, auteur du blog « Lutte des classes ». Bonod est un homme qui croit encore à ce bon vieux concept, et qui sait surtout très bien l’utiliser. Cet enseignant n’est pas dupe du piège libéral que tend la gauche aux enfants d’ouvriers : « Mais au fond il y encore a plus grave : paradoxalement, les langues anciennes, qui marient la grammaire, le vocabulaire, la littérature, les arts, l’histoire, les sciences, la philosophie, représentent par excellence – et depuis toujours – le meilleur de l’interdisciplinarité, ce dogme des nouvelles pédagogies qui anime l’esprit de la nouvelle réforme du collège : mais une interdisciplinarité conçue bien différemment, qui ne soit pas factice, qui fasse vraiment sens et constitue une exigence de persévérance : celle d’un enseignement patient, structuré, rigoureux et ambitieux. »

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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*Photo : wikicommons.

Les bossus ont toujours tort

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J’aimerais faire une mise au point presque entièrement dictée par le chauvinisme régionaliste, c’est mal, je le sais, mais j’insiste. Dans son excellent papier sur la profanation de Sarre-Union, Luc Rosenzweig, avec lequel je suis généralement en accord total, et ce depuis longtemps, a commis un impair que d’aucuns parmi les plus chatouilleux qualifieraient d’offense.

Il s’agit d’un détail typographique redoublé mais un détail de taille: les guillemets qu’il accorde à « malgré-nous » et à « de force ». Il s’agit, soit d’une erreur historique, soit d’un parti-pris à consonance mémorielle: je connais, mon père a le même. Dans une famille juive française dont certains membres ont fait les frais du racisme hitlérien, c’est le cas de la mienne et je ne sais si c’est la même chose pour Luc, il était courant d’assimiler malgré-nous et collabos et le procès de Bordeaux (un documentaire intéressant a été diffusé la semaine passée suite au film de Prazan sur Oradour) n’ y fut pas étranger, d’autant plus quand ladite famille  a été contrainte de se réfugier (c’était le mot courant) en Limousin et que ses biens à Metz ont été spoliés en son absence par des profiteurs (antisémites ou non, qui peut le dire?).

Mais la réalité historique est tout autre et là sont mes objections[1. Rigoulot, Riedweg, Bernhaupt, Vonau, etc. mais la bibliographie sur le sujet, à part Rigoulot, est maigre, la chose restant « honteuse» et souvent publiée chez des éditeurs locaux, comme si ça n’intéressait pas la France, pourtant Une et indivisible….] : à part l’écart de dates et de population, la situation fut sensiblement équivalente en Moselle et en Alsace (si ce n’est le mouvement autonomiste alsacien): d’un coté Bürckel, de l’autre Wagner, l’un dirigeant le Gau Westmark (les marches de l’Est) Moselle plus Sarre et de l’autre le Gau Baden Elsass, Alsace plus Bade-Wurtemberg.  Le 19 août 1942, Bürckel , ayant fini  par convaincre Hitler de la nécessité de mobiliser dans les régions annexées (Barbarossa n‘étant pas à proprement parler une réussite, quant aux autres fronts…),  et l’engagement volontaire ayant été jusque-là infime, il décrète le service militaire obligatoire pour les mosellans, assorti le 29 août de la nationalité allemande. Ce sera fait en Alsace le 25. Bürckel proposera même à ceux qui le souhaitaient la possibilité d’être expulsés avant le début de septembre mais, face à l’afflux de demandes, il se rétracta. Jusque-là, l’endoctrinement obligatoire se faisait par la « hayotte »  (de la prononciation allemande de HJ c’est-à-dire les Hitler Jugend) pour les adolescents, filles et garçons.

Bref, l’enrôlement fut massif, 103 000 alsaciens et 31 000 mosellans, dont 30% ne revinrent pas (principalement sur le front de l’Est et notamment au camp de Tambov). Un concept très simple fut mis en place « Sippenhaftung » littéralement la responsabilité du clan, c’est-à-dire de la famille collectivement en cas de désertion. Les guillemets sont une offense à ceux qui l’ont subi sans oublier les insultes accolées à ceux qui en sont revenus, auxquelles le PCF ne fut, évidemment pas étranger: les mines de Karaganda et Tambov, colonies de vacances de la glorieuse Union Soviétique étaient de justes punitions pour les traîtres d’Alsace et de Moselle.

Je rappelle qu’en ce qui concerne la division Das Reich à Oradour, il s’agissait de 13 Alsaciens incorporés de force-sans guillemets-et d’un seul engagé volontaire. Aussi lorsque Luc affirme que « les malgré-nous » « comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint », il commet, à mon avis, une erreur et une injustice.

Alsace-Moselle : ne stigmatisons pas les crucifix!

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concordat crucifix alsace moselle

concordat crucifix alsace moselle

« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive ». Quand il emporta avec lui le crucifix d’une salle du Conseil général du Haut-Rhin, l’élu socialiste Pierre Freyburger n’avait sans doute pas en tête ce verset de l’évangile de Matthieu. Siégeant dans l’hémicycle depuis 1988, notre homme a attendu près de trente ans pour décrocher le Christ, et relancer ainsi le débat sur le Concordat en Alsace-Moselle. Opportunisme ? Défense de la laïcité ? Coup de sang, comme il l’a lui-même affirmé ? En tout cas, effet médiatique garanti, et pierre supplémentaire dans le jardin du Concordat.

La campagne latente contre le Concordat a pris de nouvelles couleurs après l’attentat contre Charlie Hebdo de janvier dernier. Alors que la priorité pourrait se situer dans la lutte contre les filières djihadistes, contre la radicalisation à l’œuvre dans les prisons, l’urgent serait l’abrogation de cette exception « religieuse », donc forcément intégriste. Outre son régime concordataire, salariant les cultes catholique, protestant et juif, et assurant l’instruction religieuse, l’Alsace-Moselle dispose également d’un droit local moins connu, hérité de l’occupation allemande de 1871 à 1918, qui ménage les cultes concordataires.

D’un point de vue juridique, l’affaire est pourtant classée. Le Conseil constitutionnel a confirmé le maintien du Concordat en Alsace-Moselle en février 2013. Deux ans plus tôt, les Sages avaient consacré le droit local des deux départements, qui interdisait notamment le travail le dimanche, comme nouveau principe fondamental reconnu par les lois de la République (PFRLR). Si l’on suit cette logique, le délit de blasphème assuré par le code pénal local alsacien-mosellan est tout aussi fondamental.

En effet, ses articles 166 et 167 punissent théoriquement l’outrage aux cultes concordataires, et les perturbations des offices religieux. À noter que l’islam est exclu de cette disposition, et que la tentative d’attaquer Charlie Hebdo en justice par des associations musulmanes n’avait pas abouti. Dernière condamnation en date : des activistes d’Act-Up qui avaient perturbé une messe lors des débats sur le Pacs, par la cour d’appel de Colmar, en 1999. La Cour de cassation avait confirmé le jugement.

Ces articles un peu poussiéreux auraient pu servir lors du cirque des Femen dans la cathédrale de Strasbourg, lors de la venue du pape François au Parlement européen, en novembre dernier. Mais l’archevêque de Strasbourg, Mgr Jean-Pierre Grallet, et les responsables protestants ont fait savoir qu’ils demandaient l’abrogation d’un tel délit.

D’un point de vue spirituel, le Concordat n’est en rien nécessaire à l’exercice de la foi chrétienne. Il pourrait même s’y opposer, en y regardant de plus près. Les financements apportés aux Églises catholique et protestantes locales sont appréciables pour leurs structures et leurs bâtiments. Mais ils distillent également l’embourgeoisement chez les ministres du Seigneur, qui préfèrent la tranquillité et le conformisme à l’audace et au prophétisme évangéliques. On constate le même phénomène en Allemagne, avec les impôts ecclésiastiques. C’est encore pire en Grande-Bretagne et en Scandinavie, où les Églises protestantes d’Etat sont devenues des ONG, richissimes, mais ayant renoncé à l’évangélisation et perdant leurs fidèles. Si le Concordat devait être abrogé, les finances des Églises ne s’en porteraient pas bien, mais leur capital humain et spirituel ne serait pas atteint, bien au contraire.

Le Concordat existe par la volonté des populations locales, qui défendent cette exception en même temps que leur identité. Elles choisiront à l’avenir de la conserver, ou non. Mais au-delà de ces enjeux régionaux, l’épouvantail du Concordat est le symptôme d’une conception agressive de la laïcité. Pour être complètement laïque, il faudrait que toute trace religieuse soit confinée, enfermée, dans la sphère strictement privée. Quand le Concordat sera supprimé, faudra-t-il s’attaquer aux calvaires dans les vallées bretonnes ? A ce dogmatisme laïque, la tribune des dirigeants de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène parue dans Marianne rappelle que « la laïcité n’est pas une conviction mais le cadre qui les autorise toutes ».

*Photo : wikicommons.

Ruquier, Zemmour et le FN

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zemmour ruquier fn caron

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Selon l’axiome d’Elisabeth Lévy (journaliste politique des XVIIIe et XIXe siècles vivant malheureusement pour elle aux XXe et XXIe), la gauche adore battre sa coulpe, mais de préférence sur la poitrine d’autrui.

Cette proposition a été brillamment démontrée par le Dr Ruquier samedi dernier à l’occasion de sa purge hebdomadaire. Ce soir-là, il recevait François de Closets, venu présenter son dernier ouvrage.

Compte tenu des inquiétudes du moment dans le parti médiatique, la discussion a vite débouché sur le FN, son hold-up sur les voix des Français, et sur les complices qui ont rendu ce brigandage possible.

Une posture qui agace un rien François de Closets, qui n’entend pas laisser à Françoise Hardy, Jean Rochefort ou Philippe Bouvard la couronne de plus vieux punk du showbiz. L’écrivain tente alors de remettre le débat sur ses petons : « On ne va pas dire que si le livre d’Eric Zemmour a eu ce succès, c’est parce que tout le monde soutient les thèses d’Eric Zemmour ! » Histoire d’être sûr d’être compris par ceux qui ne veulent rien entendre, l’essayiste met les points sur les i : « Vous savez mieux que moi que si ce livre suscite un tel succès, c’est parce que ce qu’il dit, on ne l’entend pas (dans les médias), et c’est ce qui intéresse les gens. »

On se doute qu’il y avait là de quoi faire sortir de ses gonds un Ruquier modèle standard. Furibard de chez furibard, Lolo répond sèchement à son malotru d’invité :« Je ne veux pas qu’on me dise que les gens de gauche ont diabolisé et caché les sujets et que c’est ça qui a fait monter le Front national. Il n’y a pas plus médiatisé qu’Eric Zemmour ! Comment osez-vous dire qu’aujourd’hui on n’entend pas ces thèses ? »

Le tout est accompagné du fameux acte de contrition exposé dans l’axiome de Lévy : « Oui je le regrette, car je suis en train de me rendre compte que j’ai participé à la banalisation de ces idées-là. »

En résumé, la montée du Front, c’est un peu de sa faute, mais surtout de la faute à Zemmour qui a lâchement profité de son temps d’antenne pour véhiculer, en cachette de Lolo, et cinq ans durant, des idées nauséabondes. Une outrecuidance qui laissera Léa Salamé bouche bée, au point qu’elle demandera à deux reprises à son patron de répéter son assertion.

Tout cela appelle trois réflexions.

Primo, ces gens de télé, quoique surpayés, sont impayables : il faut toujours qu’ils se croient au centre du centre du monde. Dans la tête de Lolo, si « On n’est pas couché » n’avait pas existé, Marine serait probablement à 5 ou 10%. Heu…

Secundo, ONPC doit l’essentiel de son succès au vent d’impertinence qu’y ont fait souffler Zemmour toujours et Naulleau souvent. La reconnaissance du ventre, Lolo connaît pas.

Tertio, si Lolo veut vraiment ne plus contribuer à la montée du Front national, j’ai un conseil d’ami à lui donner : que le remplaçant à venir d’Aymeric Caron ressemble aussi peu que possible à Aymeric Caron.

Alain Finkielkraut, l’euthanasie, le FN et les départementales

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis fessée

La semaine dernière, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur la fin de vie qui autorise le recours à une « sédation profonde et continue » jusqu’au décès des malades en stade terminal. Alain Finkielkraut moque l’illusion moderne d’une « mort Club Med, sea sex and sun » débarrassée du tragique de l’existence.

Commentant la stratégie de diabolisation du Front national orchestrée par le gouvernement en cette campagne départementale, le philosophe estime que « rien ne profite davantage que ces méthodes de lutte au Rassemblement bleu Marine ». Comme Elisabeth Badinter, affligée de voir la laïcité préemptée par le FN, Finkielkraut se désole du triomphe annoncé du Front national, et ne se « résigne absolument pas à l’idée d’une ascension irrésistible de Marine Le Pen parce que ce parti est avant tout démagogique ».

Poutine, ce fantasme

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vladimir poutine disparition rumeurs

vladimir poutine disparition rumeurs

« Bon alors, vous avez tous vu un président paralysé, enlevé par des généraux, et qui est arrivé en avion de Suisse où il a lui-même accouché?» «  Dans son genre, il ne manque pas d’un certain humour, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov quand il commente la réapparition de Vladimir Poutine après dix jours d’absence médiatique, ce qui équivaut en ces temps spectaculaires debordiens qui sont les nôtres, à une mort presque certaine puisque n’existe que ce qui apparaît.

Vouloir s’en aller, souffler, échapper aux réseaux sociaux ou aux smartphones équivaut de plus en plus pour le particulier à un synonyme de mort sociale, de sécession suicidaire alors imaginez un peu pour un chef d’État comme Poutine. Car Poutine présente deux intéressantes particularités pour des Européens et dans une certaine mesure aussi pour des Américains : primo d’être un chef et secundo d’avoir encore un État à commander, c’est-à-dire d’exercer un certain pouvoir sur le cours des événements, ce qui n’est manifestement plus le cas des dirigeants occidentaux qui miment les gestes de la Foi en espérant qu’elle revienne mais ne dupent plus personne. La preuve, quand un pays comme la Grèce tente de reprendre son destin en main, on voit à quel point cela rend hargneux et méprisant un Wolfgang Schäuble, par exemple, le ministre des Finances allemand.

Le commentaire de Dmitri Peskov reprenait sur le mode ironique les principales hypothèses sans aucun fondement qui ont accompagné l’absence de Poutine. La maladie grave, le coup d’État, la maîtresse qui accouche en Suisse. Si on examine une par une ces hypothèses qui tenaient plus du fantasme d’autre chose, on voit qu’elles portent, précisément, sur une forme de nostalgie informulée pour un chef d’État qui serait la clef de voute effective d’un système, un chef d’État qui aurait un corps et qui en disparaissant physiquement ferait s’écrouler tout ce qu’il a construit. Ce n’est pas faire injure aux dirigeants européens, encore une fois, de dire que leur disparition ne changerait pas grand chose au destin de leur pays. Une politique austéritaire ou une soumission toujours plus grande aux USA via des traités comme le TAFTA négociés en secret, l’histoire récente nous a montré qu’une conservatrice britannique, un socialiste français ou une démocrate-chrétienne allemande  étaient parfaitement interchangeables sur ces questions.

Votre serviteur n’a aucune admiration particulière pour Poutine, il tient à le préciser car il est vrai qu’aujourd’hui le simple fait de dire que Poutine n’est pas un vampire assoiffé de sang suffit à vous faire passer dans le camp de l’abjection totalitaire, des nostalgiques de l’URSS ou au contraire dans ceux qui souhaitent l’avènement généralisé d’un national-populisme en Europe. Mais je n’ai pu m’empêcher de sourire quand j’ai vu des médias très sérieux relayer avec gourmandise des rumeurs qui, sur un autre sujet que Poutine, auraient été taxées de complotistes. Quand on se jette ainsi, sans la moindre rationalité, dans le ragot et que l’on prend ses désirs pour des réalités, que l’on est convaincu qu’en le répétant, ça va bien finir par arriver, on parle en psychanalyse de « pensée magique ». Si je dis que Poutine est malade, alors ça va bien finir par arriver. Si je dis que des militaires l’ont poutché au Kremlin dans une révolution de palais, alors je vais arriver à la provoquer.

Le problème est que Freud explique que cette pensée magique, normalement, décline après l’âge de douze ans. Si Poutine avait voulu s’assurer du degré de maturité de cet Occident postmoderne et postdémocratique qui cherche vainement à sortir d’une Histoire qui le rattrape de tous côtés, il peut être rassuré : de fait, comme certaines personnes âgées et fatiguées, il est complètement retombé en enfance.

*Photo : Mikhail Mordasov/AP/SIPA. AP21707940_000001.

Michèle Tribalat, démographe et Cassandre

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michele tribalat islam integration

michele tribalat islam integration

Causeur. En 1995, vous publiez Faire France, qui offre une vision franchement optimiste de l’intégration des immigrés et de leurs enfants. Puis, à la fin des années 1990, vous semblez changer d’avis ou au moins d’état d’esprit. En 1999, sur la base d’une enquête menée l’année précédente à Dreux, vous publiez Voyage au cœur du malaise français. Que vous est-il, ou que nous est-il arrivé ?

Michèle Tribalat. Je travaille sur l’immigration depuis quarante ans. Les questions de mesure et de méthode m’ont toujours plus intéressée que la nature des résultats. Mon évolution est directement liée aux études successives que j’ai menées. En 1992, les résultats de l’enquête statistique « Mobilité géographique et insertion sociale (MGIS) » (qui était la base statistique de Faire France) incitaient à un certain optimisme. Cette enquête reposait sur trois échantillons tirés du recensement de 1990 : un premier composé d’immigrés appartenant aux grands courants migratoires, un échantillon dit témoin de la population de France métropolitaine et un troisième échantillon portant sur des enfants nés en France de parent(s) immigré(s). On y observait une sécularisation importante des jeunes d’origine algérienne, des unions mixtes en nombre non négligeable pour les débuts de vie en couple de ces jeunes, une certaine mobilité sociale, ainsi qu’un recul des pratiques matrimoniales traditionnelles. La sécularisation des jeunes d’origine algérienne paraissait prometteuse. Je n’ai pas, alors, anticipé le mouvement de désécularisation que je décris dans mon dernier livre (Assimilation. La fin du modèle français, Éditions du Toucan, 2013), qui a coïncidé avec la réislamisation des jeunes. Combiné à une forte endogamie religieuse, il ne favorise pas la mixité ethnique des mariages.[access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi n’avez-vous rien vu venir ? Est-ce parce que vous manquiez de données ?

L’enquête MGIS était rétrospective et recueillait l’histoire des individus sur le temps long, autrement dit, le passé. Elle ne pouvait donc, en aucun cas, répondre aux interrogations sur l’évolution récente et les phénomènes émergents. Il aurait fallu mener des enquêtes de ce type régulièrement. Je ne l’ai pas obtenu pour le recensement de 1999 et il a fallu attendre 2008 pour qu’une nouvelle enquête statistique soit entreprise. Pendant ce temps, les médias continuaient à commenter les résultats de 1992, laissant croire que ces résultats seraient éternellement pertinents. Et ils en faisaient souvent un usage inapproprié. Exemple, j’avais mis en garde contre l’extrapolation du taux de mixité lors des débuts de vie en couple des jeunes d’origine algérienne pour évaluer le taux de mariages mixtes : une copine c’est une chose, une épouse une autre. Je n’ai guère été entendue. Par ailleurs, ces résultats nationaux étaient trop souvent opposés aux perceptions communes, qui se forgent souvent dans l’environnement local. L’observation nationale fait la moyenne de situations locales extrêmement contrastées et ne constitue donc pas un outil suffisant à la description du réel. Différents niveaux de réalité peuvent coexister de manière contradictoire. Il est possible que des situations locales évoluent mal sans que les données nationales n’en rendent compte, au moins pendant un certain temps.

Donc, c’est l’enquête sur Dreux qui vous a « ouvert les yeux » ? Avez-vous forgé de nouveaux outils d’observation ou, à tout le moins, revu vos méthodes de travail ?

Non, en un sens, c’est parce que j’avais compris l’importance de l’observation locale pour détecter à temps d’éventuelles dérives que je me suis retrouvée à Dreux. Mon idée était que, pour y parvenir, il fallait se porter sur des lieux où la concentration ethnique est très élevée et construire des outils d’observation rigoureux dans quelques communes soigneusement sélectionnées. J’avais donc élaboré, en 1996, un projet d’observatoire de la vie locale que je comptais proposer à des élus locaux. J’ai eu un premier contact positif avec André Gerin pour étudier la faisabilité d’un tel projet à Vénissieux. Puis, en 1997, l’institut de sondage IPSOS m’a proposé de prendre en charge une étude commandée par le député-maire de Dreux, Gérard Hamel, dont l’aboutissement pouvait être la mise en place d’un tel observatoire. L’observation était locale mais l’enjeu national : ce qui se passait à Dreux était peut-être annonciateur de difficultés à grande échelle. Suite à ce travail, un rapport a été remis au maire en 1998 et a abouti à la publication du Voyage au cœur du malaise français. En revanche le projet d’observatoire local a capoté. Comme l’indique la postface de Gérard Hamel, celui-ci n’était pas très content des conclusions de l’enquête et n’avait aucune envie de prolonger l’observation.

Il ne voulait pas voir ce qu’il voyait, en somme. Comment en êtes-vous venue à intégrer la dimension culturelle, ethno-religieuse, dans vos travaux de démographe ?

Ma formation démographique m’a conduit très tôt à me poser des questions de méthode et, avec le temps, j’ai essayé de faire en sorte que l’appareil statistique français soit adapté. Avec Bernard Aubry, j’ai également utilisé les recensements et les enquêtes annuelles de recensement qui les ont remplacés, pour construire des indicateurs de concentration ethnique et de voisinage, qui ont révélé de grandes disparités géographiques. Aujourd’hui, la catégorie des immigrés est entrée dans les mœurs statistiques françaises et l’Insee a introduit le pays de naissance et la nationalité de naissance des parents dans la plupart de ses grandes enquêtes. Le dernier pas à franchir est l’introduction de ces données dans les enquêtes annuelles de recensement.

N’étant ni anthropologue ni sociologue, je traite des origines ethniques ou de l’affiliation religieuse sous l’aspect démographique, par exemple pour observer comment certaines pratiques évoluent avec l’âge. C’est ainsi que j’ai pu montrer que l’importance accordée à la religion était plus grande chez les jeunes adultes musulmans que chez les plus vieux, alors qu’on observait le phénomène inverse chez les catholiques. Classer n’implique aucune fixité de comportement dans le temps. Classer, c’est ce que fait la statistique tout le temps. Je ne vois pas pourquoi les variables culturelles et religieuses seraient écartées d’emblée avant d’avoir été étudiées. L’introduction de la religion dans l’enquête « Trajectoires et origines » de 2008, ce qui n’avait pas été possible en 1992, nous a appris beaucoup de choses. Il a ainsi été possible d’estimer le nombre de musulmans, et pour un démographe, les nombres comptent, d’estimer leur potentiel démographique et d’analyser l’évolution de leur rapport à la religion selon l’âge, notamment à travers une transmission croissante de l’islam.

Votre travail sur Dreux marque un double virage dans votre œuvre : vous découvrez que l’intégration des enfants d’immigrés marque sérieusement le pas et subissez vos premiers procès en sorcellerie…

Il faut dire que j’avais connu un certain état de grâce médiatique. À la parution de l’étude « Mobilité géographique et insertion sociale », l’accueil de la presse avait été dithyrambique. Dans Le Monde du 24 mars 1995, Philippe Bernard écrivait : « C’est une révolution salutaire dans l’approche de la question des immigrés en France qu’inaugure l’enquête de l’Institut national d’études démographiques (INED) sur l’insertion des populations d’origine étrangère… Cette démarche inédite a permis d’embrasser, bien au-delà des seuls étrangers, la population des jeunes Français de première et parfois de deuxième génération suivant l’immigration. Plutôt que de continuer à manier un vocabulaire hypocrite propice aux manipulations, l’étude saisit la question ethnique à bras-le-corps, transgressant un tabou sans pour autant encourir la moindre suspicion de xénophobie ou de ségrégation. » Et, en prime, Philippe Bernard reprenait l’expression Français de souche sans guillemets !

À la fin des années 1990, le ton de la presse a changé. Moi, j’ai le sentiment d’avoir évolué avec les résultats de mes recherches. Certains ont préféré voir dans cette évolution personnelle somme toute normale au cours d’une existence un revirement idéologique. Par exemple, dans un article publié dans Le Monde du 17 juin 2003, Xavier Ternisien préconisait de me psychanalyser pour trouver la raison cachée de ces changements. D’autres y ont vu la persistance d’un racisme jusque-là passé inaperçu. Pourtant, en 1998, l’année de la remise du rapport sur Dreux, sortait un livre que j’avais coécrit avec Pierre-André Taguieff – Face au Front national. Arguments pour une contre-offensive – dans lequel je démontais les supercheries statistiques du rapport Milloz de 1997 – « L’immigration sans haine ni mépris. Les chiffres qu’on vous cache ». Ma réponse à cet auteur proche du FN me vaudra même, en 1999, le prix Lyssenko, décerné par le Club de l’Horloge, c’est dire si j’étais d’extrême droite ! Mais les procès en sorcellerie que vous évoquez n’avaient rien de spontané. Un collègue de l’INED avait allumé la mèche.

Au-delà de conflits de bureau, que vous reprochait-on ?

En 1998, Hervé Le Bras sortait l’artillerie lourde dans un livre intitulé Le Démon des origines. Il y réglait ses comptes avec l’INED en général et avec moi en particulier, après une histoire interne qui n’avait pas tourné à son avantage. Dans ce livre, il revenait sur un ouvrage collectif, publié sous ma direction, en 1991, dans lequel il croyait déjà déceler les racines du mal qui me rongeait. « Les plus dangereux éléments de l’extrême droite ne sont donc pas ses noyaux durs, mais les pseudopodes qu’elle émet dans des directions éloignées et variées qui permettent aux venins idéologiques du Front national de se répandre dans une large partie de la société », écrivait-il en désignant l’INED comme l’un de ces pseudopodes. Le Bras distinguait les opportunistes des autres, qui « se trouvent sous l’emprise d’une sorte de fanatisme démographique, telle M. Tribalat, la prophète de l’assimilation et de la population “de souche”. Ce dernier groupe est de loin le plus dangereux car il agit masqué, peut-être à l’insu de ses membres qui sont persuadés, soit de leur mission, soit que la poursuite de leur intérêt personnel par tous les moyens n’a pas de conséquence politique ». En gros, j’étais un relais de la pensée frontiste, probablement à mon insu mais aussi par… ambition personnelle !

Plusieurs mois durant, le livre de Le Bras a été le prétexte de salves savamment orchestrées dans la presse, dont les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire n’étaient évidemment pas absentes. On a même vu circuler à l’INED un document anonyme qui fournissait de prétendues informations sur moi et sur des personnalités liées au Front national – j’y étais traitée de nataliste conservateur et l’on mettait en cause, pour insuffisance professionnelle, ma nomination comme directeur de recherche.

De cette époque date l’étiquette de démographe « douteuse » ou « contestée » que la presse aime m’accoler encore aujourd’hui. Ajoutez à cela que Marine Le Pen a déclaré en 2010 avoir aimé mon livre Les Yeux grands fermés, et vous comprendrez que mon compte était bon !

Si Marine Le Pen vous fait les yeux de Chimène, c’est qu’elle cherche une caution scientifique à sa critique de l’immigration. Que pensez-vous du diagnostic frontiste sur la question ?

Si le FN a, depuis longtemps, fait de l’immigration étrangère son cheval de bataille, jusqu’au début des années 2000, son discours constant sur la question n’avait pas grand-chose à voir avec l’évolution réelle des flux migratoires. En effet, après le cycle migratoire des Trente Glorieuses, la France a connu vingt-cinq ans de « plat » migratoire, avec une proportion d’immigrés n’évoluant pas et une population immigrée qui augmentait au rythme de la population native. Le FN contestait alors farouchement les « chiffres officiels ». Ensuite nous sommes passés à un nouveau cycle. Le cycle migratoire des années 2000, équivalent en intensité de celui des Trente Glorieuses, a offert des opportunités nouvelles au FN. Loin de les contester, Marine Le Pen utilise d’ailleurs volontiers les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur sur l’immigration étrangère. Mais je crois que le diagnostic du FN sur l’impuissance politique est juste. La France n’a pas vraiment la maîtrise de la politique migratoire, qui est une compétence partagée avec l’UE et la Commission européenne est favorable à une politique migratoire très généreuse compte tenu de ses anticipations démographiques.

Partager certains de ses constats ne signifie pas donner quitus au Front national. Approuvez-vous le programme de Marine Le Pen en matière d’immigration et de contrôle des frontières ?

Marine Le Pen propose de diviser par 20 le nombre d’entrées légales en cinq ans pour ne laisser entrer que 10 000 étrangers par an, tout en réduisant à zéro toute immigration clandestine. Quel genre d’État faut-il pour y arriver vraiment ? Telle est la question. En fait, elle déclare vouloir en finir avec tous les droits accordés a priori aux immigrants, même sous certaines conditions. Elle compte interdire le regroupement familial, dont il faut souligner qu’il n’est pas la part la plus importante des flux familiaux, contrairement aux conjoints de Français. Comment limiter les flux de ces derniers ?  Il ne suffit pas de sortir de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme. Restent de sérieux obstacles : la Cour de justice de l’UE, qui garantit le respect des traités et dont les décisions font jurisprudence pour les juridictions nationales, mais aussi la jurisprudence du Conseil d’État. Bref, si l’objectif visant à limiter le nombre d’entrées d’étrangers est légitime, cela implique de prendre toute une série de décisions qui ne seront pas sans effet sur les droits des citoyens.

Que faut-il en conclure ? La politique migratoire restrictive que nombre de Français demandent explicitement est-elle irréalisable ?

En l’état du droit français et plus largement européen, oui.[/access]

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00566366_00000.