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À table!

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fast food unesco repas

« Il prit le pain et le rompit puis le donna à ses disciples en disant : “Prenez et mangez-en tous.” » (Mathieu 26, 2). Ce moment fondateur du christianisme s’intitule la Cène, du latin cena, qui signifie dîner. Les convives sont tous installés autour de la table et partagent le repas servi dans un ordre bien précis. Cela s’appelle la communion. Notons que la religion la plus pratiquée au monde associe l’eucharistie à l’acte alimentaire. C’est également vrai pour d’autres civilisations, en Chine ou aux Indes, mais aussi dans l’Antiquité, où le fait de manger ensemble en position statique consacre l’instant social du rapport à l’altérité ou de l’hommage rendu à une valeur. Le cérémonial est cohérent dans la progression du service des mets, chaque système ayant ses paramètres sensoriels, du salé vers le sucré, du cru vers le cuit, du froid vers le chaud, ou l’inverse. Il faut donc croire que l’instant de table est le signe de reconnaissance des sociétés civilisées.[access capability= »lire_inedits »] Symbolique qui ne se limite pas à une pratique fonctionnelle, mais acquiert une dimension culturelle. La façon de se nourrir, sur le fond (quel type d’aliment), et sur la forme (dans quelles circonstances), est constitutive d’un système de coexistence.

À tel point que l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Précisons bien, non pas la cuisine et les aliments, mais uniquement la façon de les consommer. Cette reconnaissance du repas collectif partagé en tant que rituel national est lourde de sens. Cette institution est pourtant remise en cause par des tentatives de déconstruction de l’acte alimentaire. Voici la modernité s’emparant de ce qui constituait le ciment de la famille puisque c’est autour de la table, notamment le soir, que les membres et les générations d’un même groupe peuvent se rencontrer et échanger. Mais cela impose de faire un minimum de cuisine, elle-même précédée par des achats de produits frais, ce qui prend du temps, notamment de cerveau ainsi rendu indisponible aux spots de pub à la télé. Pour que l’industrie vende ses marques et que le consommateur les achète, il convient de déstructurer l’élément fédérateur : à bas la table familiale ! Le pot-au-feu, c’est réac !

Et les sociologues de l’émancipation individuelle d’expliquer que le grignotage urbain, en lisant, en marchant, en écoutant de la musique, libère l’être humain, que le fast-food, le sandwich sur un banc et la barquette sur l’herbe sont la preuve d’une prise en main de son destin. On zappe le repas à table, car il agrège, impose une discipline et des hiérarchies. Manger avec son walkman sur la tête montre l’affirmation de sa personnalité, le rejet de l’ordre établi. Du coup, les enseignes de bouffe à emporter, les stands pour manger dans la rue et les préparations « sur le pouce » pullulent. Sucre et graisse à volonté. On en appelle aux cuisines d’ail- leurs pour donner une dimension exotique à la chose. Et voguent le kebab et la pizza libres ! Mais pour- quoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas prolonger l’exercice libératoire à la maison ? Et l’industrie de la malbouffe de concevoir du packaging pour une personne, à consommer chez soi. Comme ça, sous un même toit et à la même heure, qui devant sa télé, qui devant son écran, qui devant sa console, qui devant son jeu vidéo.

Formidable ! Après avoir dévalorisé la patrie, on désagrège la famille. C’est le triomphe absolu de l’individu-roi. Comme le chien devant sa gamelle. Je mange seul, donc je suis. [/access]

*Image : Soleil.

Le retour d’Ulysse à Bordeaux

herve corre apres guerre

Tout comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, l’invraisemblable déluge contemporain de polars de troisième ordre finit par discréditer les grands livres qui relèvent de cette catégorie, et fait oublier du coup que celle-ci ne manque pas de lettres de noblesse. Bien avant Conan Doyle, bien avant Edgar Poe et Charles Baudelaire, le roman noir – si l’on définit ce dernier comme un livre dont le récit est centré autour d’une mort violente -, remonte jusqu’aux racines ultimes de notre culture : l’Odyssée d’Homère qui, au fond, est moins l’histoire d’un voyage que celle d’une vengeance. L’Odyssée dont le nouveau roman d’Hervé Le Corre, Après la guerre, reprend, sans le dire et peut-être inconsciemment mais de façon flamboyante, la structure et le dessin, transposés dans le Bordeaux de la fin des années 1950.

En 1944, Jean Delbos – Ulysse- et sa femme Olga, juive et communiste, ont été dénoncés par un ami du couple, Albert Darlac, un inspecteur de police véreux dont Olga avait refusé les avances. Le voyage pour Auschwitz aurait dû être sans retour, mais si Olga est envoyée à la mort dès son arrivée au camp, Jean a survécu par miracle. Et comme Ulysse après la guerre de Troie, il va mettre plus de dix ans pour revenir. Pour reprendre son souffle. Pour se refaire et pour décider de se venger de Darlac, le traître, celui par qui le malheur est arrivé. Darlac devenu commissaire et qui, à force d’ignominie et de violence, règne désormais en maître sur la ville, Bordeaux, aussi sombre, humide et gluante, aussi dénuée de beauté que les souvenirs et les consciences.

Mais dans Après la guerre – comme dans tous les grands romans noirs -, la vengeance n’est qu’un prétexte. Ulysse, ou Jean, ne parviendra d’ailleurs même pas à l’accomplir, et c’est Darlac qui aura raison de lui, avant que justice ne soit faite. Ce qui importe ici, ce sont les mondes qu’il lui faut traverser, les êtres qu’il lui faut croiser pour en arriver là : « Muse ! Dis-moi le héros aux mille expédients qui tant erra, (…) qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes » : à côté des assassins et des tortionnaires, Ulysse retrouve quelques belles figures burinées d’amis loyaux, résolus, dix ans après, à lui ouvrir les bras et à lui prêter main-forte. Des hommes, et surtout des femmes, toutes marquées au coin de la tragédie : Olga, la Pénélope perdue qui chantait sans cesse, Annette, l’épouse bafouée que Darlac s’amuse chaque soir à humilier méthodiquement, ou Hélène, la belle rescapée de Ravensbrück que Jean a  croisée à Paris, et qui lui a avoué que pour oublier l’inconcevable, elle dansait, dansait, dansait  – mais qui finit par se jeter sous un métro, gare de l’Est, rongée à mort par ce passé.

Ce qui importe, c’est l’époque, magistralement décrite, et son ambiance suffocante où « après la guerre, parfois la guerre continue ». Et même, reprend de plus belle, avec l’Algérie où l’on envoie Daniel – le fils de Jean et d’Olga, échappé in extremis à la rafle de 1944. Comme le Télémaque de l’Odyssée, Daniel va y éprouver à son tour les beautés fugaces et l’immense misère du monde. Il va ressentir sous le soleil blanc ce que Fernand Léger appelait « le goût acre et fade du sang tiède », et l’amertume du vers d’Aragon qui en quelques mots résume toute l’horreur de l’aventure : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

Ce qui importe, c’est le temps qui court et s’en va pour ne plus revenir, ce sont les occasions manquées, les âmes et les amours mortes. Ce sont les copains qui ont trahi et qui doivent payer, même si c’était il y a si longtemps. Et même si, vus à travers l’épaisseur des années, ils semblent n’avoir été que des ordures banales, des crapules ordinaires confrontés à des circonstances exceptionnelles. C’est d’ailleurs ce que chantent, en sourdine, d’autres vers d’Aragon que se répètent les personnages :

« C’était un temps déraisonnable,

on avait mis les morts à table,

on faisait des châteaux de sable,

on prenait les loups pour des chiens. »

Le temps qui pèse sur les épaules du héros vieillissant, Ulysse las et fatigué dont le seul titre de gloire est d’avoir vécu, mais dont la seule raison de vivre encore est de revoir Télémaque une dernière fois – et de faire la peau, avant de partir, au loup qu’il avait pris pour un chien, celui qui envoya Pénélope à Auschwitz.

Hervé Le Corre, Après la guerre, Rivages/Thriller, 2014.

*Photo : wikimedia.

Roland Garros ouvre ses courts

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roland garros tsonga

Chaque année, la machine à souvenirs s’emballe fin mai. On a beau se prémunir contre ces accès de tendresse, d’enfance, on est pris dans les filets de Roland-Garros. Et pourtant, depuis 1983, les Internationaux de France mettent nos nerfs à rude épreuve. Comme d’habitude, on pestera contre le niveau des joueurs tricolores en espérant secrètement qu’ils défendent nos couleurs en deuxième semaine. On critiquera, pêle-mêle, la professionnalisation qui a tué le beau jeu, les sponsors omniprésents, le manque de charisme des sportifs, l’absence d’éclairage nocturne et les « trop » riches dotations (1 650 000 euros pour le vainqueur en simple (monsieur et dame), parité oblige !). Nos colères sentent le réchauffé. À défaut d’être originales, nos indignations nous plongent dans un passé douillet. Ne gâchons pas notre plaisir ! C’est réconfortant de se rappeler d’une époque où le tennis empruntait les voies de la démocratisation et du sport business. L’argent allié à la technique se chargerait bientôt de modifier les règles à la marge et la manière de jouer en profondeur.

Déjà en 1978, dans le magazine masculin Vogue Hommes, on présentait ces changements en titrant : « L’ère des canonniers face aux derniers violonistes ». Les anciens virtuoses s’appelaient Ilie Nastase, Adriano Panatta ou Patrice Dominguez. Les modernes cogneurs : l’impassible Borg et le poétique Vilas. Combat perdu d’avance. C’en était fini du mou dans la raquette ! Entraînement intensif, diététique et conférence de presse au programme. Mécanique de précision, le tennisman contemporain a, en fait, bien peu d’aspérités. Il tape fort mais ses frappes sont trop calibrées, répétitives comme son langage. Il ennuie souvent sur le court et en dehors. On est loin du temps de l’américain Vitas Gerulaitis (1954-1994), surnommé « le dernier seigneur », habitué de Castel et Régine, qui affirmait dans une interview : « je ne peux pas me coucher à dix heures. J’ai besoin de danser, d’entendre la musique hurler, de me défouler ! Le tennis est ma passion, mais je veux aussi profiter de la vie ». Le temps des jouisseurs est définitivement révolu, place aux statisticiens.

Dans son numéro « spécial Roland Garros » actuellement en kiosques, Tennis Magazine célèbre la victoire du suédois en 1974. À tout juste 18 ans, Borg avait profité de l’absence de Connors pour asseoir son emprise. Le tennis serait dorénavant suédois et monotone. Bandeau sur la tête, habillé par l’italien Fila « la mesure de la perfection », Donnay en main « si Borg est le plus fort, c’est (aussi) grâce à sa raquette », Bjorn envoûtera durant quelques années, les équipementiers, les télés et les jeunes filles. Le tennis devint alors un sport populaire, signe de décadence pour certains et grand spectacle mondialisé pour d’autres. N’empêche que Roland, on l’appelle par son prénom car nous sommes intimes depuis si longtemps, rythmera nos journées du 25 mai au 8 juin 2014. Une quinzaine hors du temps, hors des sinistres affaires qui secouent le tennis. Une quinzaine où cette satanée balle jaune nous obsèdera. Hypnotique et féerique, elle n’en fera qu’à son bon vouloir.

C’est pour ça que l’Ovalie a toujours respecté le tennis. Au rugby, on connaît les sautes d’humeur du ballon. Et puis, il y a cette terre battue, la plus belle surface, rouge, instable, capricieuse, exténuante maîtresse qui oblige les joueurs à savonner le terrain. Les courts de la Porte d’Auteuil, sous un soleil parfois taquin, annoncent les vacances qui se rapprochent, les examens qui se terminent et l’année qui bascule vers un ailleurs. Métronome de nos émotions, le Central capte ces moments d’errements où la vie s’arrête après le déjeuner pour ne reprendre qu’à l’heure de l’apéritif. Paris somnole et la province se languit de ces quelques heures passées dans les tribunes ou devant son poste de télévision. Roland, c’est au théâtre cet après-midi, dans les loges, on reconnaît Belmondo et Charles Gérard, Jean-Loup Dabadie et Claude Brasseur, immuables spectateurs qui nous font croire que la France a encore des fondements solides. Une année où la moustache de Ion Tiriac ne frémirait pas au moindre coup de vent, on se dirait que cette fois-ci, c’est foutu, notre pays aurait perdu tout repère.

*Photo : Jamie Ling/BPI/REX/REX/SIPA. REX40326631_000052.

Une vie en périphérie

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On les appelle par défaut les « petits Blancs » ou, quand on est un peu lettré en sociologie, les représentants de la « France à la Guilluy », du nom de ce géographe qui, dans Fractures sociales, a révélé ce dont on se doutait confusément sans parvenir à bien l’énoncer : le phénomène de « péri-urbanisation » de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, d’abord expulsées des centres-villes par la « gentrification » ou la « boboïsation », puis repoussées hors des banlieues proches par les immigrés récents. Dire « petits Blancs » est évidemment aussi réducteur que de considérer les habitants des grandes cités HLM comme exclusivement maghrébins ou africains. Il y a parmi eux nombre de petits-enfants ou d’arrière-petits-enfants, métissés ou non, des premières vagues d’immigration nord-africaine, à qui une relative ascension sociale a permis de concrétiser leur « rêve pavillonnaire ». S’il a fallu autant de temps pour identifier cette population française pourtant très nombreuse, c’est précisément parce qu’elle ne constitue pas, et pour cause, une classe propre, dans le sens socialiste habituel qui requiert que la classe aie conscience d’elle-même. Et pour cause, disons-nous, parce que leur éparpillement sur le territoire, leur déracinement ou leur ré-enracinement tout frais empêchent ces hommes et ces femmes de voir qu’ils ne sont pas solitaires dans leur poursuite individuelle de la tranquillité et du confort matériel. « Comme le Spectacle les aura durement traités », disait Debord en 1978, dans In girum imus nocte et consumimur igni. Parlant de leurs parents, il levait déjà, prophétiquement, un voile sur l’avenir : la désaffiliation, la désappartenance, si l’on peut se permettre ces mots grossiers, qui vendaient en fait à ces salariés, dans l’illusion de la maîtrise de leur destin, la perte de leur inscription dans une histoire propre, qu’elle soit familiale, culturelle, provinciale ou nationale. Population perdue, oubliée de l’Histoire, vouée au néant ? Pas si sûr. Elle aussi a encore ses rêves, ses utopies, sa volonté de changer la vie.[access capability= »lire_inedits »]

Il habite près de Melun, a 20 ans et ne veut pas donner son nom, pour des raisons professionnelles. Combs-la-Ville, tranquille petite cité du fond de la région parisienne, à la lisière des champs, frontière de la campagne. Un vieux centre, autour des pavillons, quelques barres parsemées. Lui, c’est dans une maison qu’il habite, c’est là qu’il est né, dans cette bicoque engoncée entre des barres. Combs-la-ville est une banlieue à peu près autonome, comme il le précise : « On y trouve des tabacs, des bars, un centre commercial… » Beaucoup d’espaces verts aussi. Selon lui, « on n’est pas au zoo ici », c’est-à-dire que ce ne sont pas les bandes qui font régner la terreur – ou l’ordre, selon le point de vue que l’on adopte. Dans certaines villes voisines, en revanche, ça barde parfois. Vingt ans qu’il est là : il y a fait son école primaire, son collège et son lycée. Un lycée général vite écourté, puisqu’après une « seconde poubelle », on l’a orienté vers un bac professionnel agricole. Ensuite, il a commencé un BTS, mais là encore, il a dû arrêter : « Wate Acr », comme il veut qu’on l’appelle, a besoin d’argent : il doit subvenir aux besoins de sa famille, c’est-à-dire aux siens et à ceux de sa mère. Depuis sept mois, il est titulaire d’un CDI d’ouvrier qualifié, jardinier apprenti-paysagiste, dans une grosse boîte parisienne qui l’emploie à l’entretien des parcs privés de riches, de notables, voire de stars. Ça lui plaît ? – « Mouais, plus ou moins. Ce que j’aime, si, c’est qu’on travaille de façon éthique, c’est-à-dire qu’on végétalise la ville. » Mais c’est quoi, sa vie, au-delà de son emploi ? Wate Acr est « graffeur », c’est-à-dire qu’il pratique le dessin sauvage en milieu urbain. Une bonne part de son temps libre est voué à cette activité qu’il considère comme un art. Peut-on en vivre ? Malheureusement non. Quelques billets tombent parfois, quand on lui demande de décorer un lieu privé, comme une façade de magasin. Mais ceux qui en ont fait leur métier principal ont généralement tourné leurs talents vers le tatouage. La rue, les trains, les voies ferrées, les établissements scolaires : il graffe sur tous les supports qui passent à sa portée. Est-ce autorisé ? Certainement non, ou très rarement. Est-ce du vandalisme ? Pas dans son esprit : il distingue nettement entre les artistes de son acabit et les gamins dont le seul but est de salir les murs. Ressent-il de la vergogne à braver ainsi les lois ? « Si les toiles et les pinceaux coûtaient moins cher, nous n’irions pas chercher ce type de support urbain », rétorque-t-il. Drôle d’économies puisque, lorsqu’ils se font prendre, lui et ses copains récoltent de très lourdes amendes. L’État peut leur infliger en sus des TIG, voire de la prison. Et ils doivent payer des dommages et intérêts à la SNCF, leur victime habituelle. Il y a deux semaines, il a été condamné à verser 17 000 euros, une paille… mais une somme qu’il estime assez basse sur le marché de la peine pour graffeurs : certains de ses camarades ont écopé de 40 000 euros. Il ira en appel, mais s’il perd, le cycle infernal continuera : il devra travailler plus encore pour solder sa dette à la société.

Son art, c’est principalement décliner son pseudo, Wate Acr, sous toutes les calligraphies possibles, et en couleur. Rien de figuratif. Graffeur, un destin de la banlieue ? Pas vraiment, selon lui : il a peu d’anciens camarades de collège ou de lycée qui aient choisi cette voie du coloriage urbain. Sa vocation lui est venue en « [s’]emmerdant au lycée », à une époque où rien ne l’intéressait et où, pour passer les longues heures de classe, il « grattait des feuilles ». Avant de commencer à « gauler des bombes de peinture ». Il n’y a pas d’école du « graff’ », pas de mentor, seulement des compagnons plus vieux avec qui il discute le bout de gras.

Destin inattendu pour ce fils de divorcés qui vit avec une mère au chômage, qu’il dit « marginalisée » depuis quinze ans. Son père, qui habite maintenant vers Provins, est bien peintre, mais en bâtiment. Un père à la fois lointain et présent qu’il décrit comme plus strict que sa mère, mais parfois, ajoute-t-il, à mauvais escient. À ce fils de prolétaires, rien n’avait été donné à la naissance, et le français extrêmement correct dans lequel il s’exprime, et dénué de toute forme d’accent banlieusard moderne, il le doit, affirme-t-il, à l’intérêt qu’il a manifesté pour le rap  depuis cette fameuse seconde où il s’ennuyait comme un rat mort : « Kerry James, Disiz, Assassin… », égrène-t-il. Amour de la langue : lit-il ? Non, jamais, il n’en a pas besoin. Se sent-il confiné dans une classe sociale ? Pas vraiment, commence-t-il, j’ai des amis qui vivent richement à Paris, d’autres qui sont des vagabonds, certains autres encore inclus dans la classe moyenne. Myriade de trajectoires pour ces banlieusards à l’apparence interchangeable. Mais quand même, « si, face à des gens aisés, gratifiés d’une culture plus élaborée, je ressens parfois une distance. En réalité, c’est plutôt quand ils apprennent d’où je viens que les préjugés refont surface. Je vois une appréhension se manifester, difficilement palpable, mais qui est tout de même là. C’est peut être aussi à cause de mes habits  » larges » », suppute-t-il. Oui, bien sûr, il aurait aimé que la vie lui permette de faire une école des beaux-arts, et il en reste un peu frustré, mais le travail et la vie avant tout. S’il arrête de travailler, il prendra de toute façon quatre mois de prison ferme selon son dernier jugement. Wate Acr est sous surveillance.

Le reste de sa culture autodidacte, ce sont les films qu’il télécharge à foison sur Internet : « Le cinéma, c’est un budget, et je n’ai pas les moyens. » Soit, des films copiés, mais lesquels ? – « T’as qu’à dire des films pornos… », glisse malicieusement, par la porte, sa copine qui repasse ses leçons dans la pièce d’à-côté. En vrai, ou en plus, il regarde ce qui lui tombe sous la main, ce qu’on lui a conseillé, sans discrimination, avec tout de même une dilection pour V pour Vendetta ou l’univers tordu et coloré de Tim Burton, ces « ambiances lourdes et bizarres » dans quoi il voit un reflet de sa personnalité.

Sinon, quelle est l’ambiance locale ? Oh, pas de tensions véritables, dit-il, pas de rivalités ethniques, tout le monde s’entend bien. Si, parfois, des sales affaires dans les villes voisines, des « histoires de poissons rouges » : c’est-à-dire, selon une célèbre chanson de rap, de picrocholins débats qui finissent dans la violence, parfois mortelle. Oui, il aime sa ville, sa banlieue, mais tout de même, parfois, il aimerait sortir de là, voyager, pas vraiment à Paris même ou dans une autre ville française, mais vers cet étranger lointain où il n’aurait enfin plus besoin de prouver à des dominants qu’il est capable, lui aussi, de grandes choses. Ces « dominants », ces gens aisés, il les voit bien et en direct dans les lieux où il travaille comme apprenti-paysagiste, et sans cesse ils le renvoient à ses origines. Pourquoi pas l’Amérique latine, là où tout serait plus simple ? « Nous, on sait se comporter, on est poli, alors pourquoi nous traite-t-on comme ça ? » Le Parisien, surtout, le répugne, qui fait la gueule parce qu’il a cassé son dernier iPhone ou parce qu’on lui a écrasé le pied dans le métro. Et la politique ? Il vote et votera toujours « pour le moins con ». C’est-à-dire ? Celui qui évite le pire – le pire étant pour lui le petit nom du Front national, à qui il reproche par exemple sa volonté de franciser les prénoms, insupportable tentative d’assimilation. Mais bien sûr, il a des potes qui votent Front et qui restent malgré tout ses amis, même si leurs débats sont vifs. À ceux qui veulent plus de sécurité, qui veulent sortir de l’Europe, qui en ont « marre des Noirs et des Arabes », il explique qu’ils sont soit des frustrés, soit des gens qui n’ont pas lu entièrement le programme du FN.

Sans le vouloir, on en arrive à la question pénible du moment : que pense-t-il de Dieudonné ? La réponse est d’abord dilatoire, dans un « Ah ah ah ! » qui veut dire : « Vous aimeriez bien le savoir… » Puis Wate Acr confesse que oui, il regarde ses vidéos, qu’il aime son humour, même s’il n’est pas d’accord avec tout, mais qu’au moins il a le mérite de défendre une certaine population blessée par la façon dont on la traite : « Regardez l’affaire des caricatures de Mahomet, par exemple… » Et puis la liberté d’expression, ça ne se négocie pas. Mais ce Dieudonné et cette population maltraités, le sont-ils parce qu’une certaine élite – suivez mon regard – tiendrait les manettes ? Oh non, ce ne sont pas les juifs – « On ne peut pas cibler les gens par rapport à leur religion » – mais il existe bien une élite qui contrôle la pensée et le spectacle, celle qui, comme les Bolloré ou les Bouygues, possède les chaînes de télé par exemple. Ce n’est pas un complot puisqu’ils ne se sont jamais caché d’exercer ce pouvoir. Ici, c’est le discours altermondialiste qui s’enclenche : la télé-réalité, les nouvelles technologies, la publicité, la télévision en général asservissent les esprits et assomment le petit peuple, l’empêchant de réfléchir. Lui se vante d’en être préservé, parce qu’il est de ces enfants d’Internet qui picorent où ils veulent, qui exercent leur capacité critique en recoupant les informations, en cherchant à percer le voile. Altermondialiste, il l’est dans ce sens où il ne se satisfait pas de parcourir les magasins avec une carte bleue, où il préfère vivre dehors avec ses potes. Les boîtes, très peu pour eux, ils aiment les friches, les terrains vagues où ils peuvent fumer et boire entre eux en refaisant le monde.

Un monde qui n’est celui d’aucune religion, d’aucune croyance, même s’il a été baptisé, qui est seulement celui de la nature, de cette terre qui nous nourrit et qui, peut-être, contrairement à cette société,  pour Wate Acr, le graffeur urbain, elle, ne ment pas.[/access]

*Photo: Hannah

Tinder : le retour du téléphone rose

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Connaissez-vous le phénomène Tinder ? C’est une application iPhone qui fait des ravages en facilitant les rencontres sexuelles.

Cette nouvelle appli est un dérivé des sites de rencontre, en plus simple, plus rapide, et plus ludique.  Rencontrer vite la « bonne personne » devient une manipulation facile. Caressez du bout de votre pouce les profils qui se présentent à vous. Un coup vers la gauche : poubelle ; un coup vers la droite : rencontre !

Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les geeks qui ont donné le ton mais les gays. L’appli Grindr, la grande sœur de Tinder, fait déjà un tabac dans la communauté. Le but avéré : trouver le plus rapidement possible un partenaire sexuel dans son périmètre environnant. Une petite envie ? Grindr, grâce à la géolocalisation, signale les volontaires à proximité. Un fast-food du sexe, en quelque sorte, le prix en moins.

Tinder se veut un chouïa plus sophistiquée : il faut cocher un certain nombre de centres d’intérêt et poster sa plus belle photo.  L’appli, reliée à Facebook, dresse ensuite la liste des « friends » en commun. Pas d’erreur sur la marchandise.  Olivier, 24 ans, chef de projet dans une agence e-marketing à Paris, a téléchargé Tinder il y a six mois. Il souligne ce côté « club privé » : « Nous sommes dans un cercle restreint, plutôt CSP+ puisqu’il faut être détenteur d’un smartphone. »

Un club privé qui n’a jamais été aussi ouvert. La mode dépasse largement  le cercle des habitués du téléphone rose. Les trentenaires  de Paris s’y mettent sans vergogne, des « sympas, pas forcément des pervers » souligne Anne, jeune utilisatrice de Tinder, avocate célibataire mais pas du tout désespérée.

Ce qui est amusant dans cette affaire- à part le fait d’ouvrir nos lecteurs au monde du numérique coquin- c’est que l’internaute finit par rencontrer, par l’application, la personne qu’il aurait pu croiser en bas de chez lui, par hasard.

Drôle de vie où, cachés sous nos casques, les yeux rivés sur nos écrans, la seule chose qui nous fasse lever la tête, c’est l’écran justement. Pris d’un soudain vertige numérique, notre voyage digital et charnel s’embourgeoise. L’écran qui nous a mené pendant des décennies de l’autre côté du monde, celui, qui, en trois clics, nous permettait de surfer en Australie, de flirter en Russie et de faire la fête à Cracovie, nous ramène subitement à la maison. Puis, en trois pas, dans le lit familier du voisin de palier.

Les mœurs sexuels se démocratisent, mais ne se libèrent pas. Ils s’ankylosent.

Prise d’otages et éducation sentimentale

last days of summer

Dans une petite commune du New Hampshire, l’été de l’année 1987 touche à sa fin. Henry, 13 ans s’occupe de sa mère, Adèle. Plongée dans une dépression, Adèle vit retirée du monde. Mais à la veille d’un  week-end précédant la rentrée scolaire, Henry a besoin d’un nouveau pantalon et les courses au supermarché s’imposent. Là, un homme à la carrure impressionnante surgit. Blessé,  cet inconnu lui demande de l’aide. Henry le dirige vers sa mère. L’homme, c’est Franck, un prisonnier qui s’est évadé de l’hôpital où il se faisait soigner pour une appendicite. D’une manière douce et ferme, le fugitif persuade Adèle de l’emmener chez elle.

S’ensuit un huis-clos où la prise d’otage devient au fil des heures une histoire d’amour délicate et sensuelle. Toute la mise en scène repose sur une tension dramatique palpable à travers le jeu des acteurs, en particulier celui de Kate Winslet, incroyable dans sa touchante fragilité. Il faut également signaler la présence discrète d’une véritable toile sonore qui fait alterner les notes graves et aiguës et suggère que la situation peut basculer à tout moment.

Ce n’est évidemment pas un simple kidnapping romantique que Jason Reitman tire du roman à succès de Joyce Mayngard, Labor Day mais une véritable éducation sentimentale. Avec une extrême sensualité le metteur en scène filme ces bras qui n’emprisonnent pas mais qui protègent, ces mains qui ne frappent pas mais qui enlacent, ces regards qui ne se fuient pas mais qui se parlent.

Franck le fugitif libère Adèle, prisonnière d’une douleur passée. Son visage crispé par l’anxiété s’apaise et enfin sa tête trouve une épaule sur laquelle se poser. De nouveau, elle se sent regardée par un homme qui s’occupe d’elle et qui la désire. Franck répare la chaudière, nettoie la gouttière, lave et cire le sol, fixe la marche de l’escalier, retape la maison qui se délabrait, et surtout, il cuisine. L’odorat, le toucher, Franck réactive les sens anesthésiés d’une mère et de son fils. Les mains se joignent pour recueillir le sucre et le mélanger à la chair des pêches, elles se touchent pour pétrir la farine et aplatir la pâte. Reitman met en scène avec finesse le parallèle entre la préparation de la tarte aux pêches que Franck, Adèle et Henry cuisinent ensemble et la formation d’une famille que ce trio est en train de refonder. Henry regarde ainsi cet homme lui apprendre à reconnaître une clef à cliquet, à changer une roue, à lancer une balle de baseball, avec les yeux d’un fils en manque de père.

Le réalisateur de Juno et de Young adult, a donc bien mûri. Avec Last days of summer, Jason Reitman signe un film qui s’inscrit dans la grande lignée de ceux réalisés par Sydney Pollack et Clint Eastwood auxquels il rend d’ailleurs hommage en glissant quelques clins d’œil cinématographiques bien sentis. La scène où Franck noue les mains puis les pieds d’Adèle est filmée avec une sensualité comparable à celle avec laquelle Pollack avait filmé Robert Redford et Faye Dunaye dans les Trois jours du condor. Quant à celle où Adèle apprend la rumba à Franck, elle reprend la scène mythique où Meryl Streep danse enlacée dans les bras de Clint dans Sur la route de Madison. Autant dire de sérieuses références.

Last days of summer,  un film de Jason Reitman.

Fair-play financier : le foot fait machine arrière

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platini uefa psg

La toute-puissante Union des associations européennes de football (UEFA), qui organise les compétitions européennes de clubs, dont la prestigieuse Ligue des Champions, prépare depuis plusieurs mois une réforme d’envergure nommée « fair-play financier UEFA ». Concrètement, Michel Platini -son président -s’est mis en tête de sanctionner les clubs « qui vivent au-dessus de leurs moyens ». Derrière ces formulations empreintes de bon sens, se cache une réalité qui semble quelque peu anachronique vingt ans après l’adoption de l’arrêt Bosman.

Pour rappel, l’arrêt délivré par la CJCE en 1995 créait une jurisprudence permettant la libre-circulations des sportifs professionnels en Europe, en vertu des accords de Schengen. Un virage libéral subi par le football. Les clubs européens étaient précédemment soumis à une limite de 3 joueurs étrangers par équipe, ce qui permettait aux championnats nationaux de conserver dans leur giron les grandes stars du cru.

Depuis lors, et sans pouvoir en prêter (ou imputer) à cet arrêt toutes les causes, les revenus du sport le plus populaire de la planète ont explosé. Pour faire bref, une élite européenne s’est constituée, creusant un écart insurmontable pour les clubs formateurs qui ne peuvent plus retenir leurs jeunes talents, pressés de se vendre aux plus offrants. Ensuite, vint l’augmentation des droits télés pour ces championnats plein de stars où la notion de spectacle, sans tomber dans la caricature, se substituait peu à peu aux vertus traditionnelles du sport.

Michel Platini, depuis son accession à la tête de l’UEFA, a cherché diverses solutions pour contrecarrer les effets négatifs de cet arrêt Bosman. Un temps, il appela même de ses vœux la mise en place d’une « exception sportive » qui devait instaurer ce qu’il appelait le « 6+5 » soit l’obligation pour les équipes d’aligner 6 joueurs nationaux minimum. Un projet pour lequel Platini était allé jusqu’à convaincre le président Sarkozy et le premier ministre Gordon Brown mais s’était heurté à une telle levée de boucliers que ce 6+5 fut enterré, en grandes pompes, lors du sommet de Biarritz en 2008 (réunissant les 27 ministres des sports européens) sans que personne ne s’en émeuve vraiment.

Si l’arrêt Bosman était une conséquence de Schengen, ce fair-play financier poursuit un dessein qui ne se dit probablement pas. L’UEFA, inquiète des dérives de clubs devenus exsangues financièrement veut stopper cette tendance à l’endettement. Ainsi on pouvait s’attendre à ce que les clubs espagnols, qui ont contracté des dettes record (Atletico Madrid et ses 500 millions d’euros de créance par exemple) soient inquiétés. Ce qui aurait été le cas dans le championnat de France, où la DNCG (direction nationale du contrôle de gestion) sanctionne l’endettement. Pourtant, la finale de la Ligue des Champions opposait cette année l’ « Atleti » à son voisin madrilène, le mythique Real Madrid, qui sur ce terrain aussi triomphe de son voisin avec ses 540 millions d’euros de dette. Et l’UEFA n’y trouve rien à redire.

Car plutôt que d’attaquer de front un problème vieux de dix ans, l’UEFA décide de se concentrer exclusivement sur d’hypothétiques futurs endettements. Un leurre car l’association ne se contente pas d’interdire la possibilité de s’endetter désormais mais prohibe en plus le mécénat des propriétaires de clubs.
Ainsi, le PSG, récemment auréolé de son deuxième titre consécutif de champion de France, attend fébrilement des sanctions (qu’il continue de négocier) qui seront officialisés dans les prochains jours. Il n’est pas reproché au club de la capitale une quelconque dette (n’est-ce pas l’intention de départ pourtant ?) mais le fait de dépenser de l’argent qu’il ne génère pas.

Le PSG bénéficierait en effet, selon l’instance, de largesses immorales de son actionnaire, le prince du Qatar. Coupable d’avoir investi de sa poche plus que la nouvelle limite ne l’y autorise (fixée à 60 millions d’euros par an), il est reproché au club d’avoir contrevenu à l’équité du sport. Plutôt cocasse quand on sait que ces directives sont avalisées (si ce n’est pilotées) par quelques clubs parmi les plus endettés de la planète – on peut en effet rajouter aux clubs susmentionnés le FC Barcelone ou bien encore des clubs anglais comme Manchester United (450 millions d’euros environ) ou Liverpool (100 millions) -. Ceux-là sont jaloux de leur place de nantis du football et se frottent les mains devant le zèle de l’UEFA qui semblent vouloir figer les positions en bloquant l’investissement. Une politique interventionniste qui rapproche le football professionnel des Etats-Unis en instaurant officieusement une ligue fermée continentale semblable à la NBA.

Photo: BEBERT BRUNO/SIPA. 00676852_000010.

Heureux comme un jeune en Pologne

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jeunesse pologne bulles

Il est de plus en plus difficile d’être jeune à notre époque. Surtout en France, paraît-il, où « jeunesse » rime avec « tristesse ». Rien de grave. Tout comme les fortunés s’évadent vers les paradis fiscaux, les jeunes ou ceux qui se sentent concernés peuvent désormais s’exiler en Pologne. Nulle part ailleurs la juvénilité des jeunes, un phénomène autrefois naturel, ne se manifeste avec autant d’éclat et de fougue.

Si l’on se fiait aux statistiques, il s’avérerait que les jeunes, en Pologne, n’ont pas la vie plus facile que les jeunes au Bangladesh ou même en France. Au contraire. D’un sondage réalisé en 2013 par l’équivalent polonais de l’IFOP, il ressort que la moitié des Polonais considèrent la vie des jeunes comme plus dure que celle des personnes âgées. En effet, presque un jeune Polonais sur deux n’a pas de travail et ceux qui ont la chance d’en trouver doivent se contenter d’un salaire qui ne dépasse guère les 500 euros par mois. 41% des Polonais âgés de 25 à 34 ans squattent toujours le logement de leurs parents. L’époque où les études supérieures garantissaient l’accès à un emploi stable et relativement bien rémunéré appartient au passé. Le « miracle éducatif », autrement dit l’accroissement spectaculaire du nombre de titulaires d’un diplôme d’études supérieures, passé de 7% à 39% en vingt ans, n’a véritablement profité qu’aux professeurs d’université, leur permettant d’enseigner dans plusieurs établissements à la fois et d’additionner les revenus. La jeune élite intellectuelle qu’ils forment peine pourtant à survivre. Curieusement, personne ne s’en plaint. Et si le véritable miracle tenait à l’état d’esprit des jeunes Polonais ?[access capability= »lire_inedits »]

L’exemple polonais le démontre : il suffit de peu pour que les jeunes s’estiment heureux. Il faut juste qu’ils aient l’honnêteté de reconnaître à l’époque où ils vivent des avantages que l’époque précédente n’offrait pas. Qu’ils aient l’audace de se conduire en « petits morveux bien connards », selon l’heureuse formule de Céline, c’est-à-dire avec désinvolture, insouciance et égoïsme. Enfin, qu’ils manifestent une volonté farouche d’en découdre avec les valeurs des vieux, parce que c’est un privilège de l’âge dont il convient de profiter avant de devenir à son tour sclérosé.

Sortie victorieuse de son duel avec l’Histoire, la Pologne demeure l’un des rares pays au monde dans lequel les partisans du « c’était mieux avant » constituent une infime minorité. Les constats pessimistes, au mieux mitigés, des experts de tout bord sur les résultats de la transformation systémique et économique n’y changent rien. Les jeunes diplômés polonais formeraient-ils, comme le soutiennent les sociologues, une nouvelle classe sociale de chômeurs surqualifiés, démunie et négligée par les hommes politiques ? Peut-être. Reste que les premiers intéressés s’en moquent. On dit d’eux qu’ils forment le lumpenproletariat de la middle class. Eux préfèrent se décrire comme des digital natives et chanter les louanges de l’ère numérique. « Nous sommes la première génération de Polonais qui a grandi dans le monde global, constate Dawid Krupik, 28 ans, journaliste à l’édition polonaise de Newsweek. Un océan de possibilités dont nos aînés n’ont même pas pu rêver ! » Naïveté juvénile ? Bonne faculté d’analyse, plutôt. Contrairement aux quadras qui entraient dans la vie professionnelle au moment où l’ultralibéralisme fraîchement érigé en doctrine d’État réduisait les jeunes en esclaves des  multinationales implantées sur le marché polonais, les 20-30 ans boudent les plans de carrière. Leurs aspirations vont à l’encontre du principe de réussite sociale forgé par la génération de leurs parents. Selon une étude réalisée par Employer Brandig Institute, 78% des étudiants polonais n’accepteraient pas d’emploi dans une entreprise qui aurait une mauvaise réputation auprès de leurs amis. Un pourcentage comparable choisirait de gagner moins à condition de pouvoir travailler à domicile où depuis un café. La perspective du chômage ne les effraie pas, parce qu’ils ne prennent pas de crédits immobiliers et ne considèrent pas le fait d’habiter chez les parents comme un échec. « Je m’emploie moi-même, alors je me licencierai moi-même aussi », conclut Lukasz Chomyn, 20 ans, copywriter dans une agence de publicité et animateur d’un blog très suivi. Une génération de loosers ? Non. De bons vivants dont la profession de foi se résume en quatre lettres capitales : YOLO ( You Only Live Once – On ne vit qu’une fois).

Comment Varsovie a-t-elle pu devenir la capitale mondiale des hipsters, ces dandys bohèmes, identifiables à leur look ultrasophistiqué, lunettes à la Brejnev et dernier modèle de MacBook sous le bras? « Varsovie est hype par définition, assène Agata, 25 ans, en master de droit. Les gens l’ignorent et pensent à Berlin, alors qu’en réalité les choses intéressantes se passent ici. » Mais attention, « quand une ville devient à la mode, elle cesse en même temps d’être hype ». En tout cas, l’offre culturelle de la capitale polonaise concurrence avantageusement celle des grandes villes européennes. Et les jeunes en profitent de manière boulimique comme pour compenser le désir inassouvi de culture de leurs parents. Serait-ce ce point qui différencierait les digital natives polonais, avides de savoirs et de nouvelles découvertes, des jeunes Français ou Américains ? « Ça me fait rire quand j’entends les démographes raconter que les Polonaises ne font plus d’enfants parce qu’elles n’ont pas de perspectives, poursuit Agata. Au contraire, c’est parce qu’elles ont trop de perspectives ! » Avant d’interrompre la conversation pour rejoindre son cours de suédois, la bohémienne branchée confie vouloir ouvrir une pâtisserie bio, une fois ses études terminées.

Décidément, que se passe-t-il en Pologne ? La « génération JP2 », censée révéler la sensibilité de la jeunesse catholique regroupée à travers le monde autour de l’enseignement de Jean Paul II, aurait-elle été une pure invention ou, tout au plus, une apparition éphémère surgie  après la mort du « pape polonais » ? Fait notable, 40% des jeunes Polonais se déclarent « non pratiquants » quand la majorité estime la présence de l’Église trop importante dans la vie publique. La foi et la pratique – autrefois constitutives de la révolte contre le régime communiste – s’évanouissent au profit d’une spiritualité teintée de new-age, ainsi que d’engagements civiques pour l’émancipation des femmes ou la protection de la forêt primaire de Bialovèse.

S’il est hédoniste, voire matérialiste, le jeune Polonais n’en est pas moins contestataire. Le succès fulgurant de Maria Peszek, une rockeuse au crâne rasé, issue toutefois du très sélectif conservatoire d’art dramatique de Cracovie, le prouve à sa façon. « Je n’appartiens à rien et je ne crois pas ! », hurle-elle dans ses textes, commentés par les éditorialistes les plus sérieux du pays qui n’ont pas hésité à lui attribuer le titre de « voix de la jeunesse polonaise ». « Dans mes chansons, explique-t-elle, je parle de mes idées et cherche les réponses à mes propres questions. À-t-on besoin de Dieu ? Peut-on décider par nous-mêmes quand et comment mourir ? Procréer est-il si important que ça, pour une femme ? Que signifie être patriote de nos jours ? Par hasard il se trouve que beaucoup de gens se posent ces questions. » Dans la Pologne où l’enseignement de la catéchèse est obligatoire et les « valeurs chrétiennes » inscrites dans la Constitution, les conservateurs dénoncent cette destruction des normes culturelles.

Bien sûr, la jeunesse polonaise ne connaît l’existence de Solidarnosc qu’à travers les manuels scolaires. Elle n’a pas envie de donner sa vie pour la patrie, estimant avec Maria Peszek qu’un « citoyen vivant vaut mieux qu’un héros trépassé ». Elle snobe les élections, mettant en avant son pragmatisme : « On ne peut pas nous acheter avec des slogans sur la nation, le sang, l’Histoire, tranche Dawid Krupnik, de Newsweek. Nous comprenons très bien que l’État n’a pas d’argent, qu’il ne nous en donnera pas, alors qu’il nous fiche au moins la paix. » Pour autant, le patriotisme aussi est hype au bord de la Vistule, quoique celui des jeunes s’exprime tout entier dans le fait de payer ses impôts et de composter son ticket de bus. C’est Maria Peszek qui en fait la promo. L’équipe de François Hollande devrait peut-être méditer cet exemple.[/access]

*Photo: Alik Keplicz/AP/SIPA. AP21448176_000001

L’ESSEC à sec?

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« Notre ambition : vous préparer à devenir des dirigeants responsables, capables d’anticiper et d’affronter les mutations et les défis des entreprises. » C’est la phrase introductive du laïus autopromotionnel publié sur son site web par l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Comme l’indique encore sa section « Grande école », « l’ESSEC forme les managers de demain : des leaders responsables, sachant évoluer dans un environnement de plus en plus complexe et en perpétuel mouvement, en développant leurs capacités d’ouverture, d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ».

Un argumentaire intéressant, alors que l’on apprend par le magazine Challenges que la célèbre « business school » française accuse cette année un déficit record de 7 millions d’euros, soit plus de trois fois le montant prévu sur son dernier exercice. Le journal précise que le budget total de l’établissement, qui est de 109 millions d’euros, aurait explosé par nécessité de « provisionner certains risques ». Entre parenthèses : « prud’hommes, Urssaf. »

Autrement dit, l’une des écoles de management les plus cotées de France serait actuellement plombée par des conflits entre direction et salariés, et aurait quelques comptes à régler avec le Trésor public… Un bilan pas piqué des vers, mais ce n’est pas tout : l’entreprise ESSEC a également dû « faire face à un recul de ses subventions et de ses recettes en formation continue ».

S’ils n’ont rien vu venir, peut-être que ses dirigeants devraient songer eux aussi à suivre quelques cours « d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ». Voilà en tout cas, dans l’attente du retour à l’équilibre promis pour 2016, une bien belle leçon de gestion d’entreprise et de ressources humaines à l’usage de ses étudiants. Car, en management comme au judo, une faiblesse peut devenir une force. Vu l’état actuel de l’économie française, n’est-ce pas un vrai plus d’être confronté, dès sa scolarité aux réalités d’une entreprise en difficulté ?

 

 

 

La Ferrari Renzi et la deux-chevaux Hollande

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matteo renzi hollande

Comme les postures éthiques sont commodes quand elles détournent de l’essentiel qui est tout de même d’agir !
À l’étranger, le président de la République s’est cru autorisé à dénoncer, contre l’UMP, au sujet du scandale Sarkozy-Copé et Bygmalion, « une démocratie affectée, infectée ».

Outre que cette perfidie ne me semble pas être à la hauteur de ce qu’exige sa fonction, il devrait se souvenir qu’il est sans doute mal placé pour donner ce type de leçon. En effet, je ne suis jamais parvenu à accorder du crédit à ce président lunaire qui n’aurait rien su du passé de Jérôme Cahuzac et aurait donné un rôle éminent à Aquilino Morelle sans être le moins du monde informé sur les comportements de ce proche conseiller. Pour le moins, ces ignorances si peu crédibles devraient le conduire à une sage réserve pour les procès intentés aux adversaires.

Mais, à l’évidence, François Hollande n’est jamais plus à l’aise que dans le discours moral : contre la démocratie dégradée, contre le racisme et l’antisémitisme, récemment à propos des crimes de Bruxelles – aucune certitude pour l’instant sur l’imputabilité – et de l’agression de Créteil.

Cela permet, grâce au verbe favorisant le coeur consensuel, d’échapper aux rudes enseignements du réel et d’une double déconfiture aux municipales puis aux élections européennes suivies par une intervention calamiteuse de cinq minutes pour ne rien dire lundi soir. Avec le sentiment que pour la première fois notre président avait perdu la main et d’une certaine manière l’esprit.

Depuis le 22 février 2014, le président du Conseil italien Matteo Renzi ne cesse de transformer, de bouger, d’accomplir, avec une rapidité et une efficacité qui laissent pantois. Ce formidable empressement à déjouer tous les pronostics faisant de la passivité politique une vertu est non seulement apprécié par une majorité d’Italiens mais redoutable sur le plan tactique puisque, contre toute attente, Renzi a nettement devancé le démagogue Grillo aux dernières élections européennes. Ce qui démontre, pour ceux qui pourraient en douter, que l’action paie et qu’une politique ne doit pas seulement offrir l’apparence de l’énergie et du changement mais leur réalité.

La Ferrari Renzi et la bien française deux-chevaux de François Hollande.

Les rôles constitutionnels de ces deux personnalités ne sont certes pas les mêmes mais on a le droit de comparer ces deux trajectoires, ces techniques contrastées, l’éclat redoutable et décisif de l’Italien et la parole pleine de gravité et de componction du Français qui n’arrive pas, malgré tous ses efforts, à faire entrer dans la tête de ses compatriotes qu’elle n’est pas une fuite mais un prélude, pas un fumet talentueux et creux mais une préparation, pas des mots mais déjà, presque, un acte.

Le président de la République annonce en permanence le concret d’une politique, l’incarnation d’un pacte et le surgissement opératoire de mesures et d’avancées. Comment se fait-il que de l’avis général – sans tenir compte de l’inévitable lenteur des résultats à venir – ce pouvoir donne l’impression de faire du surplace d’autant plus préoccupant que, contrairement à Jacques Chirac qui avait pris son parti d’un immobilisme noble et apaisant, François Hollande s’obstine à se faire passer, et son gouvernement avec lui, pour industrieux, mobilisé, réactif et pragmatique.

Je crains que, sa parole n’imprimant plus, son volontarisme nous prêchant ce qui adviendra demain s’arrête toujours, juste après la résolution proclamée.

En dépit des antagonismes forts et parfois grossièrement exprimés entre le président et le Front de gauche, il est clair que, largement appréhendé, le paysage de gauche, de sa conception extrême à sa vision social-démocrate, est gravement obéré et suscite, de la part des citoyens, une opposition qui met tout le monde dans le même sac.

Ce n’est pas seulement la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, son aptitude orale mais aussi, à force, ses lassants coups de boutoir et paroxysmes, pas seulement l’ennui profond que distille un Pierre Laurent, qui expliquent que sur un même terreau anti-européen, le FN ait capitalisé et le Front de gauche perdu. François Hollande entraîne même les adversaires de gauche de sa politique dans la spirale de l’échec. Il paraît que certains, dans le groupe parlementaire socialiste, vont jusqu’à s’interroger sur le « problème » que représenterait François Hollande.

On aura le temps d’y réfléchir car, quand la Ferrari Renzi va offrir à l’Union européenne sa présidence et son enthousiasme efficient, la deux-chevaux tranquille et cahotante du président Hollande, elle, passe devant le peuple en l’ignorant.

Une démocratie reléguée, s’il faut à tout prix la qualifier.

*Photo : AP21548445_000043. Yves Logghe/AP/SIPA.

À table!

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fast food unesco repas

fast food unesco repas

« Il prit le pain et le rompit puis le donna à ses disciples en disant : “Prenez et mangez-en tous.” » (Mathieu 26, 2). Ce moment fondateur du christianisme s’intitule la Cène, du latin cena, qui signifie dîner. Les convives sont tous installés autour de la table et partagent le repas servi dans un ordre bien précis. Cela s’appelle la communion. Notons que la religion la plus pratiquée au monde associe l’eucharistie à l’acte alimentaire. C’est également vrai pour d’autres civilisations, en Chine ou aux Indes, mais aussi dans l’Antiquité, où le fait de manger ensemble en position statique consacre l’instant social du rapport à l’altérité ou de l’hommage rendu à une valeur. Le cérémonial est cohérent dans la progression du service des mets, chaque système ayant ses paramètres sensoriels, du salé vers le sucré, du cru vers le cuit, du froid vers le chaud, ou l’inverse. Il faut donc croire que l’instant de table est le signe de reconnaissance des sociétés civilisées.[access capability= »lire_inedits »] Symbolique qui ne se limite pas à une pratique fonctionnelle, mais acquiert une dimension culturelle. La façon de se nourrir, sur le fond (quel type d’aliment), et sur la forme (dans quelles circonstances), est constitutive d’un système de coexistence.

À tel point que l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Précisons bien, non pas la cuisine et les aliments, mais uniquement la façon de les consommer. Cette reconnaissance du repas collectif partagé en tant que rituel national est lourde de sens. Cette institution est pourtant remise en cause par des tentatives de déconstruction de l’acte alimentaire. Voici la modernité s’emparant de ce qui constituait le ciment de la famille puisque c’est autour de la table, notamment le soir, que les membres et les générations d’un même groupe peuvent se rencontrer et échanger. Mais cela impose de faire un minimum de cuisine, elle-même précédée par des achats de produits frais, ce qui prend du temps, notamment de cerveau ainsi rendu indisponible aux spots de pub à la télé. Pour que l’industrie vende ses marques et que le consommateur les achète, il convient de déstructurer l’élément fédérateur : à bas la table familiale ! Le pot-au-feu, c’est réac !

Et les sociologues de l’émancipation individuelle d’expliquer que le grignotage urbain, en lisant, en marchant, en écoutant de la musique, libère l’être humain, que le fast-food, le sandwich sur un banc et la barquette sur l’herbe sont la preuve d’une prise en main de son destin. On zappe le repas à table, car il agrège, impose une discipline et des hiérarchies. Manger avec son walkman sur la tête montre l’affirmation de sa personnalité, le rejet de l’ordre établi. Du coup, les enseignes de bouffe à emporter, les stands pour manger dans la rue et les préparations « sur le pouce » pullulent. Sucre et graisse à volonté. On en appelle aux cuisines d’ail- leurs pour donner une dimension exotique à la chose. Et voguent le kebab et la pizza libres ! Mais pour- quoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas prolonger l’exercice libératoire à la maison ? Et l’industrie de la malbouffe de concevoir du packaging pour une personne, à consommer chez soi. Comme ça, sous un même toit et à la même heure, qui devant sa télé, qui devant son écran, qui devant sa console, qui devant son jeu vidéo.

Formidable ! Après avoir dévalorisé la patrie, on désagrège la famille. C’est le triomphe absolu de l’individu-roi. Comme le chien devant sa gamelle. Je mange seul, donc je suis. [/access]

*Image : Soleil.

Le retour d’Ulysse à Bordeaux

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herve corre apres guerre

herve corre apres guerre

Tout comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, l’invraisemblable déluge contemporain de polars de troisième ordre finit par discréditer les grands livres qui relèvent de cette catégorie, et fait oublier du coup que celle-ci ne manque pas de lettres de noblesse. Bien avant Conan Doyle, bien avant Edgar Poe et Charles Baudelaire, le roman noir – si l’on définit ce dernier comme un livre dont le récit est centré autour d’une mort violente -, remonte jusqu’aux racines ultimes de notre culture : l’Odyssée d’Homère qui, au fond, est moins l’histoire d’un voyage que celle d’une vengeance. L’Odyssée dont le nouveau roman d’Hervé Le Corre, Après la guerre, reprend, sans le dire et peut-être inconsciemment mais de façon flamboyante, la structure et le dessin, transposés dans le Bordeaux de la fin des années 1950.

En 1944, Jean Delbos – Ulysse- et sa femme Olga, juive et communiste, ont été dénoncés par un ami du couple, Albert Darlac, un inspecteur de police véreux dont Olga avait refusé les avances. Le voyage pour Auschwitz aurait dû être sans retour, mais si Olga est envoyée à la mort dès son arrivée au camp, Jean a survécu par miracle. Et comme Ulysse après la guerre de Troie, il va mettre plus de dix ans pour revenir. Pour reprendre son souffle. Pour se refaire et pour décider de se venger de Darlac, le traître, celui par qui le malheur est arrivé. Darlac devenu commissaire et qui, à force d’ignominie et de violence, règne désormais en maître sur la ville, Bordeaux, aussi sombre, humide et gluante, aussi dénuée de beauté que les souvenirs et les consciences.

Mais dans Après la guerre – comme dans tous les grands romans noirs -, la vengeance n’est qu’un prétexte. Ulysse, ou Jean, ne parviendra d’ailleurs même pas à l’accomplir, et c’est Darlac qui aura raison de lui, avant que justice ne soit faite. Ce qui importe ici, ce sont les mondes qu’il lui faut traverser, les êtres qu’il lui faut croiser pour en arriver là : « Muse ! Dis-moi le héros aux mille expédients qui tant erra, (…) qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes » : à côté des assassins et des tortionnaires, Ulysse retrouve quelques belles figures burinées d’amis loyaux, résolus, dix ans après, à lui ouvrir les bras et à lui prêter main-forte. Des hommes, et surtout des femmes, toutes marquées au coin de la tragédie : Olga, la Pénélope perdue qui chantait sans cesse, Annette, l’épouse bafouée que Darlac s’amuse chaque soir à humilier méthodiquement, ou Hélène, la belle rescapée de Ravensbrück que Jean a  croisée à Paris, et qui lui a avoué que pour oublier l’inconcevable, elle dansait, dansait, dansait  – mais qui finit par se jeter sous un métro, gare de l’Est, rongée à mort par ce passé.

Ce qui importe, c’est l’époque, magistralement décrite, et son ambiance suffocante où « après la guerre, parfois la guerre continue ». Et même, reprend de plus belle, avec l’Algérie où l’on envoie Daniel – le fils de Jean et d’Olga, échappé in extremis à la rafle de 1944. Comme le Télémaque de l’Odyssée, Daniel va y éprouver à son tour les beautés fugaces et l’immense misère du monde. Il va ressentir sous le soleil blanc ce que Fernand Léger appelait « le goût acre et fade du sang tiède », et l’amertume du vers d’Aragon qui en quelques mots résume toute l’horreur de l’aventure : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

Ce qui importe, c’est le temps qui court et s’en va pour ne plus revenir, ce sont les occasions manquées, les âmes et les amours mortes. Ce sont les copains qui ont trahi et qui doivent payer, même si c’était il y a si longtemps. Et même si, vus à travers l’épaisseur des années, ils semblent n’avoir été que des ordures banales, des crapules ordinaires confrontés à des circonstances exceptionnelles. C’est d’ailleurs ce que chantent, en sourdine, d’autres vers d’Aragon que se répètent les personnages :

« C’était un temps déraisonnable,

on avait mis les morts à table,

on faisait des châteaux de sable,

on prenait les loups pour des chiens. »

Le temps qui pèse sur les épaules du héros vieillissant, Ulysse las et fatigué dont le seul titre de gloire est d’avoir vécu, mais dont la seule raison de vivre encore est de revoir Télémaque une dernière fois – et de faire la peau, avant de partir, au loup qu’il avait pris pour un chien, celui qui envoya Pénélope à Auschwitz.

Hervé Le Corre, Après la guerre, Rivages/Thriller, 2014.

*Photo : wikimedia.

Roland Garros ouvre ses courts

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roland garros tsonga

roland garros tsonga

Chaque année, la machine à souvenirs s’emballe fin mai. On a beau se prémunir contre ces accès de tendresse, d’enfance, on est pris dans les filets de Roland-Garros. Et pourtant, depuis 1983, les Internationaux de France mettent nos nerfs à rude épreuve. Comme d’habitude, on pestera contre le niveau des joueurs tricolores en espérant secrètement qu’ils défendent nos couleurs en deuxième semaine. On critiquera, pêle-mêle, la professionnalisation qui a tué le beau jeu, les sponsors omniprésents, le manque de charisme des sportifs, l’absence d’éclairage nocturne et les « trop » riches dotations (1 650 000 euros pour le vainqueur en simple (monsieur et dame), parité oblige !). Nos colères sentent le réchauffé. À défaut d’être originales, nos indignations nous plongent dans un passé douillet. Ne gâchons pas notre plaisir ! C’est réconfortant de se rappeler d’une époque où le tennis empruntait les voies de la démocratisation et du sport business. L’argent allié à la technique se chargerait bientôt de modifier les règles à la marge et la manière de jouer en profondeur.

Déjà en 1978, dans le magazine masculin Vogue Hommes, on présentait ces changements en titrant : « L’ère des canonniers face aux derniers violonistes ». Les anciens virtuoses s’appelaient Ilie Nastase, Adriano Panatta ou Patrice Dominguez. Les modernes cogneurs : l’impassible Borg et le poétique Vilas. Combat perdu d’avance. C’en était fini du mou dans la raquette ! Entraînement intensif, diététique et conférence de presse au programme. Mécanique de précision, le tennisman contemporain a, en fait, bien peu d’aspérités. Il tape fort mais ses frappes sont trop calibrées, répétitives comme son langage. Il ennuie souvent sur le court et en dehors. On est loin du temps de l’américain Vitas Gerulaitis (1954-1994), surnommé « le dernier seigneur », habitué de Castel et Régine, qui affirmait dans une interview : « je ne peux pas me coucher à dix heures. J’ai besoin de danser, d’entendre la musique hurler, de me défouler ! Le tennis est ma passion, mais je veux aussi profiter de la vie ». Le temps des jouisseurs est définitivement révolu, place aux statisticiens.

Dans son numéro « spécial Roland Garros » actuellement en kiosques, Tennis Magazine célèbre la victoire du suédois en 1974. À tout juste 18 ans, Borg avait profité de l’absence de Connors pour asseoir son emprise. Le tennis serait dorénavant suédois et monotone. Bandeau sur la tête, habillé par l’italien Fila « la mesure de la perfection », Donnay en main « si Borg est le plus fort, c’est (aussi) grâce à sa raquette », Bjorn envoûtera durant quelques années, les équipementiers, les télés et les jeunes filles. Le tennis devint alors un sport populaire, signe de décadence pour certains et grand spectacle mondialisé pour d’autres. N’empêche que Roland, on l’appelle par son prénom car nous sommes intimes depuis si longtemps, rythmera nos journées du 25 mai au 8 juin 2014. Une quinzaine hors du temps, hors des sinistres affaires qui secouent le tennis. Une quinzaine où cette satanée balle jaune nous obsèdera. Hypnotique et féerique, elle n’en fera qu’à son bon vouloir.

C’est pour ça que l’Ovalie a toujours respecté le tennis. Au rugby, on connaît les sautes d’humeur du ballon. Et puis, il y a cette terre battue, la plus belle surface, rouge, instable, capricieuse, exténuante maîtresse qui oblige les joueurs à savonner le terrain. Les courts de la Porte d’Auteuil, sous un soleil parfois taquin, annoncent les vacances qui se rapprochent, les examens qui se terminent et l’année qui bascule vers un ailleurs. Métronome de nos émotions, le Central capte ces moments d’errements où la vie s’arrête après le déjeuner pour ne reprendre qu’à l’heure de l’apéritif. Paris somnole et la province se languit de ces quelques heures passées dans les tribunes ou devant son poste de télévision. Roland, c’est au théâtre cet après-midi, dans les loges, on reconnaît Belmondo et Charles Gérard, Jean-Loup Dabadie et Claude Brasseur, immuables spectateurs qui nous font croire que la France a encore des fondements solides. Une année où la moustache de Ion Tiriac ne frémirait pas au moindre coup de vent, on se dirait que cette fois-ci, c’est foutu, notre pays aurait perdu tout repère.

*Photo : Jamie Ling/BPI/REX/REX/SIPA. REX40326631_000052.

Une vie en périphérie

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graffiste

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On les appelle par défaut les « petits Blancs » ou, quand on est un peu lettré en sociologie, les représentants de la « France à la Guilluy », du nom de ce géographe qui, dans Fractures sociales, a révélé ce dont on se doutait confusément sans parvenir à bien l’énoncer : le phénomène de « péri-urbanisation » de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, d’abord expulsées des centres-villes par la « gentrification » ou la « boboïsation », puis repoussées hors des banlieues proches par les immigrés récents. Dire « petits Blancs » est évidemment aussi réducteur que de considérer les habitants des grandes cités HLM comme exclusivement maghrébins ou africains. Il y a parmi eux nombre de petits-enfants ou d’arrière-petits-enfants, métissés ou non, des premières vagues d’immigration nord-africaine, à qui une relative ascension sociale a permis de concrétiser leur « rêve pavillonnaire ». S’il a fallu autant de temps pour identifier cette population française pourtant très nombreuse, c’est précisément parce qu’elle ne constitue pas, et pour cause, une classe propre, dans le sens socialiste habituel qui requiert que la classe aie conscience d’elle-même. Et pour cause, disons-nous, parce que leur éparpillement sur le territoire, leur déracinement ou leur ré-enracinement tout frais empêchent ces hommes et ces femmes de voir qu’ils ne sont pas solitaires dans leur poursuite individuelle de la tranquillité et du confort matériel. « Comme le Spectacle les aura durement traités », disait Debord en 1978, dans In girum imus nocte et consumimur igni. Parlant de leurs parents, il levait déjà, prophétiquement, un voile sur l’avenir : la désaffiliation, la désappartenance, si l’on peut se permettre ces mots grossiers, qui vendaient en fait à ces salariés, dans l’illusion de la maîtrise de leur destin, la perte de leur inscription dans une histoire propre, qu’elle soit familiale, culturelle, provinciale ou nationale. Population perdue, oubliée de l’Histoire, vouée au néant ? Pas si sûr. Elle aussi a encore ses rêves, ses utopies, sa volonté de changer la vie.[access capability= »lire_inedits »]

Il habite près de Melun, a 20 ans et ne veut pas donner son nom, pour des raisons professionnelles. Combs-la-Ville, tranquille petite cité du fond de la région parisienne, à la lisière des champs, frontière de la campagne. Un vieux centre, autour des pavillons, quelques barres parsemées. Lui, c’est dans une maison qu’il habite, c’est là qu’il est né, dans cette bicoque engoncée entre des barres. Combs-la-ville est une banlieue à peu près autonome, comme il le précise : « On y trouve des tabacs, des bars, un centre commercial… » Beaucoup d’espaces verts aussi. Selon lui, « on n’est pas au zoo ici », c’est-à-dire que ce ne sont pas les bandes qui font régner la terreur – ou l’ordre, selon le point de vue que l’on adopte. Dans certaines villes voisines, en revanche, ça barde parfois. Vingt ans qu’il est là : il y a fait son école primaire, son collège et son lycée. Un lycée général vite écourté, puisqu’après une « seconde poubelle », on l’a orienté vers un bac professionnel agricole. Ensuite, il a commencé un BTS, mais là encore, il a dû arrêter : « Wate Acr », comme il veut qu’on l’appelle, a besoin d’argent : il doit subvenir aux besoins de sa famille, c’est-à-dire aux siens et à ceux de sa mère. Depuis sept mois, il est titulaire d’un CDI d’ouvrier qualifié, jardinier apprenti-paysagiste, dans une grosse boîte parisienne qui l’emploie à l’entretien des parcs privés de riches, de notables, voire de stars. Ça lui plaît ? – « Mouais, plus ou moins. Ce que j’aime, si, c’est qu’on travaille de façon éthique, c’est-à-dire qu’on végétalise la ville. » Mais c’est quoi, sa vie, au-delà de son emploi ? Wate Acr est « graffeur », c’est-à-dire qu’il pratique le dessin sauvage en milieu urbain. Une bonne part de son temps libre est voué à cette activité qu’il considère comme un art. Peut-on en vivre ? Malheureusement non. Quelques billets tombent parfois, quand on lui demande de décorer un lieu privé, comme une façade de magasin. Mais ceux qui en ont fait leur métier principal ont généralement tourné leurs talents vers le tatouage. La rue, les trains, les voies ferrées, les établissements scolaires : il graffe sur tous les supports qui passent à sa portée. Est-ce autorisé ? Certainement non, ou très rarement. Est-ce du vandalisme ? Pas dans son esprit : il distingue nettement entre les artistes de son acabit et les gamins dont le seul but est de salir les murs. Ressent-il de la vergogne à braver ainsi les lois ? « Si les toiles et les pinceaux coûtaient moins cher, nous n’irions pas chercher ce type de support urbain », rétorque-t-il. Drôle d’économies puisque, lorsqu’ils se font prendre, lui et ses copains récoltent de très lourdes amendes. L’État peut leur infliger en sus des TIG, voire de la prison. Et ils doivent payer des dommages et intérêts à la SNCF, leur victime habituelle. Il y a deux semaines, il a été condamné à verser 17 000 euros, une paille… mais une somme qu’il estime assez basse sur le marché de la peine pour graffeurs : certains de ses camarades ont écopé de 40 000 euros. Il ira en appel, mais s’il perd, le cycle infernal continuera : il devra travailler plus encore pour solder sa dette à la société.

Son art, c’est principalement décliner son pseudo, Wate Acr, sous toutes les calligraphies possibles, et en couleur. Rien de figuratif. Graffeur, un destin de la banlieue ? Pas vraiment, selon lui : il a peu d’anciens camarades de collège ou de lycée qui aient choisi cette voie du coloriage urbain. Sa vocation lui est venue en « [s’]emmerdant au lycée », à une époque où rien ne l’intéressait et où, pour passer les longues heures de classe, il « grattait des feuilles ». Avant de commencer à « gauler des bombes de peinture ». Il n’y a pas d’école du « graff’ », pas de mentor, seulement des compagnons plus vieux avec qui il discute le bout de gras.

Destin inattendu pour ce fils de divorcés qui vit avec une mère au chômage, qu’il dit « marginalisée » depuis quinze ans. Son père, qui habite maintenant vers Provins, est bien peintre, mais en bâtiment. Un père à la fois lointain et présent qu’il décrit comme plus strict que sa mère, mais parfois, ajoute-t-il, à mauvais escient. À ce fils de prolétaires, rien n’avait été donné à la naissance, et le français extrêmement correct dans lequel il s’exprime, et dénué de toute forme d’accent banlieusard moderne, il le doit, affirme-t-il, à l’intérêt qu’il a manifesté pour le rap  depuis cette fameuse seconde où il s’ennuyait comme un rat mort : « Kerry James, Disiz, Assassin… », égrène-t-il. Amour de la langue : lit-il ? Non, jamais, il n’en a pas besoin. Se sent-il confiné dans une classe sociale ? Pas vraiment, commence-t-il, j’ai des amis qui vivent richement à Paris, d’autres qui sont des vagabonds, certains autres encore inclus dans la classe moyenne. Myriade de trajectoires pour ces banlieusards à l’apparence interchangeable. Mais quand même, « si, face à des gens aisés, gratifiés d’une culture plus élaborée, je ressens parfois une distance. En réalité, c’est plutôt quand ils apprennent d’où je viens que les préjugés refont surface. Je vois une appréhension se manifester, difficilement palpable, mais qui est tout de même là. C’est peut être aussi à cause de mes habits  » larges » », suppute-t-il. Oui, bien sûr, il aurait aimé que la vie lui permette de faire une école des beaux-arts, et il en reste un peu frustré, mais le travail et la vie avant tout. S’il arrête de travailler, il prendra de toute façon quatre mois de prison ferme selon son dernier jugement. Wate Acr est sous surveillance.

Le reste de sa culture autodidacte, ce sont les films qu’il télécharge à foison sur Internet : « Le cinéma, c’est un budget, et je n’ai pas les moyens. » Soit, des films copiés, mais lesquels ? – « T’as qu’à dire des films pornos… », glisse malicieusement, par la porte, sa copine qui repasse ses leçons dans la pièce d’à-côté. En vrai, ou en plus, il regarde ce qui lui tombe sous la main, ce qu’on lui a conseillé, sans discrimination, avec tout de même une dilection pour V pour Vendetta ou l’univers tordu et coloré de Tim Burton, ces « ambiances lourdes et bizarres » dans quoi il voit un reflet de sa personnalité.

Sinon, quelle est l’ambiance locale ? Oh, pas de tensions véritables, dit-il, pas de rivalités ethniques, tout le monde s’entend bien. Si, parfois, des sales affaires dans les villes voisines, des « histoires de poissons rouges » : c’est-à-dire, selon une célèbre chanson de rap, de picrocholins débats qui finissent dans la violence, parfois mortelle. Oui, il aime sa ville, sa banlieue, mais tout de même, parfois, il aimerait sortir de là, voyager, pas vraiment à Paris même ou dans une autre ville française, mais vers cet étranger lointain où il n’aurait enfin plus besoin de prouver à des dominants qu’il est capable, lui aussi, de grandes choses. Ces « dominants », ces gens aisés, il les voit bien et en direct dans les lieux où il travaille comme apprenti-paysagiste, et sans cesse ils le renvoient à ses origines. Pourquoi pas l’Amérique latine, là où tout serait plus simple ? « Nous, on sait se comporter, on est poli, alors pourquoi nous traite-t-on comme ça ? » Le Parisien, surtout, le répugne, qui fait la gueule parce qu’il a cassé son dernier iPhone ou parce qu’on lui a écrasé le pied dans le métro. Et la politique ? Il vote et votera toujours « pour le moins con ». C’est-à-dire ? Celui qui évite le pire – le pire étant pour lui le petit nom du Front national, à qui il reproche par exemple sa volonté de franciser les prénoms, insupportable tentative d’assimilation. Mais bien sûr, il a des potes qui votent Front et qui restent malgré tout ses amis, même si leurs débats sont vifs. À ceux qui veulent plus de sécurité, qui veulent sortir de l’Europe, qui en ont « marre des Noirs et des Arabes », il explique qu’ils sont soit des frustrés, soit des gens qui n’ont pas lu entièrement le programme du FN.

Sans le vouloir, on en arrive à la question pénible du moment : que pense-t-il de Dieudonné ? La réponse est d’abord dilatoire, dans un « Ah ah ah ! » qui veut dire : « Vous aimeriez bien le savoir… » Puis Wate Acr confesse que oui, il regarde ses vidéos, qu’il aime son humour, même s’il n’est pas d’accord avec tout, mais qu’au moins il a le mérite de défendre une certaine population blessée par la façon dont on la traite : « Regardez l’affaire des caricatures de Mahomet, par exemple… » Et puis la liberté d’expression, ça ne se négocie pas. Mais ce Dieudonné et cette population maltraités, le sont-ils parce qu’une certaine élite – suivez mon regard – tiendrait les manettes ? Oh non, ce ne sont pas les juifs – « On ne peut pas cibler les gens par rapport à leur religion » – mais il existe bien une élite qui contrôle la pensée et le spectacle, celle qui, comme les Bolloré ou les Bouygues, possède les chaînes de télé par exemple. Ce n’est pas un complot puisqu’ils ne se sont jamais caché d’exercer ce pouvoir. Ici, c’est le discours altermondialiste qui s’enclenche : la télé-réalité, les nouvelles technologies, la publicité, la télévision en général asservissent les esprits et assomment le petit peuple, l’empêchant de réfléchir. Lui se vante d’en être préservé, parce qu’il est de ces enfants d’Internet qui picorent où ils veulent, qui exercent leur capacité critique en recoupant les informations, en cherchant à percer le voile. Altermondialiste, il l’est dans ce sens où il ne se satisfait pas de parcourir les magasins avec une carte bleue, où il préfère vivre dehors avec ses potes. Les boîtes, très peu pour eux, ils aiment les friches, les terrains vagues où ils peuvent fumer et boire entre eux en refaisant le monde.

Un monde qui n’est celui d’aucune religion, d’aucune croyance, même s’il a été baptisé, qui est seulement celui de la nature, de cette terre qui nous nourrit et qui, peut-être, contrairement à cette société,  pour Wate Acr, le graffeur urbain, elle, ne ment pas.[/access]

*Photo: Hannah

Tinder : le retour du téléphone rose

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Connaissez-vous le phénomène Tinder ? C’est une application iPhone qui fait des ravages en facilitant les rencontres sexuelles.

Cette nouvelle appli est un dérivé des sites de rencontre, en plus simple, plus rapide, et plus ludique.  Rencontrer vite la « bonne personne » devient une manipulation facile. Caressez du bout de votre pouce les profils qui se présentent à vous. Un coup vers la gauche : poubelle ; un coup vers la droite : rencontre !

Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les geeks qui ont donné le ton mais les gays. L’appli Grindr, la grande sœur de Tinder, fait déjà un tabac dans la communauté. Le but avéré : trouver le plus rapidement possible un partenaire sexuel dans son périmètre environnant. Une petite envie ? Grindr, grâce à la géolocalisation, signale les volontaires à proximité. Un fast-food du sexe, en quelque sorte, le prix en moins.

Tinder se veut un chouïa plus sophistiquée : il faut cocher un certain nombre de centres d’intérêt et poster sa plus belle photo.  L’appli, reliée à Facebook, dresse ensuite la liste des « friends » en commun. Pas d’erreur sur la marchandise.  Olivier, 24 ans, chef de projet dans une agence e-marketing à Paris, a téléchargé Tinder il y a six mois. Il souligne ce côté « club privé » : « Nous sommes dans un cercle restreint, plutôt CSP+ puisqu’il faut être détenteur d’un smartphone. »

Un club privé qui n’a jamais été aussi ouvert. La mode dépasse largement  le cercle des habitués du téléphone rose. Les trentenaires  de Paris s’y mettent sans vergogne, des « sympas, pas forcément des pervers » souligne Anne, jeune utilisatrice de Tinder, avocate célibataire mais pas du tout désespérée.

Ce qui est amusant dans cette affaire- à part le fait d’ouvrir nos lecteurs au monde du numérique coquin- c’est que l’internaute finit par rencontrer, par l’application, la personne qu’il aurait pu croiser en bas de chez lui, par hasard.

Drôle de vie où, cachés sous nos casques, les yeux rivés sur nos écrans, la seule chose qui nous fasse lever la tête, c’est l’écran justement. Pris d’un soudain vertige numérique, notre voyage digital et charnel s’embourgeoise. L’écran qui nous a mené pendant des décennies de l’autre côté du monde, celui, qui, en trois clics, nous permettait de surfer en Australie, de flirter en Russie et de faire la fête à Cracovie, nous ramène subitement à la maison. Puis, en trois pas, dans le lit familier du voisin de palier.

Les mœurs sexuels se démocratisent, mais ne se libèrent pas. Ils s’ankylosent.

Prise d’otages et éducation sentimentale

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last days of summer

last days of summer

Dans une petite commune du New Hampshire, l’été de l’année 1987 touche à sa fin. Henry, 13 ans s’occupe de sa mère, Adèle. Plongée dans une dépression, Adèle vit retirée du monde. Mais à la veille d’un  week-end précédant la rentrée scolaire, Henry a besoin d’un nouveau pantalon et les courses au supermarché s’imposent. Là, un homme à la carrure impressionnante surgit. Blessé,  cet inconnu lui demande de l’aide. Henry le dirige vers sa mère. L’homme, c’est Franck, un prisonnier qui s’est évadé de l’hôpital où il se faisait soigner pour une appendicite. D’une manière douce et ferme, le fugitif persuade Adèle de l’emmener chez elle.

S’ensuit un huis-clos où la prise d’otage devient au fil des heures une histoire d’amour délicate et sensuelle. Toute la mise en scène repose sur une tension dramatique palpable à travers le jeu des acteurs, en particulier celui de Kate Winslet, incroyable dans sa touchante fragilité. Il faut également signaler la présence discrète d’une véritable toile sonore qui fait alterner les notes graves et aiguës et suggère que la situation peut basculer à tout moment.

Ce n’est évidemment pas un simple kidnapping romantique que Jason Reitman tire du roman à succès de Joyce Mayngard, Labor Day mais une véritable éducation sentimentale. Avec une extrême sensualité le metteur en scène filme ces bras qui n’emprisonnent pas mais qui protègent, ces mains qui ne frappent pas mais qui enlacent, ces regards qui ne se fuient pas mais qui se parlent.

Franck le fugitif libère Adèle, prisonnière d’une douleur passée. Son visage crispé par l’anxiété s’apaise et enfin sa tête trouve une épaule sur laquelle se poser. De nouveau, elle se sent regardée par un homme qui s’occupe d’elle et qui la désire. Franck répare la chaudière, nettoie la gouttière, lave et cire le sol, fixe la marche de l’escalier, retape la maison qui se délabrait, et surtout, il cuisine. L’odorat, le toucher, Franck réactive les sens anesthésiés d’une mère et de son fils. Les mains se joignent pour recueillir le sucre et le mélanger à la chair des pêches, elles se touchent pour pétrir la farine et aplatir la pâte. Reitman met en scène avec finesse le parallèle entre la préparation de la tarte aux pêches que Franck, Adèle et Henry cuisinent ensemble et la formation d’une famille que ce trio est en train de refonder. Henry regarde ainsi cet homme lui apprendre à reconnaître une clef à cliquet, à changer une roue, à lancer une balle de baseball, avec les yeux d’un fils en manque de père.

Le réalisateur de Juno et de Young adult, a donc bien mûri. Avec Last days of summer, Jason Reitman signe un film qui s’inscrit dans la grande lignée de ceux réalisés par Sydney Pollack et Clint Eastwood auxquels il rend d’ailleurs hommage en glissant quelques clins d’œil cinématographiques bien sentis. La scène où Franck noue les mains puis les pieds d’Adèle est filmée avec une sensualité comparable à celle avec laquelle Pollack avait filmé Robert Redford et Faye Dunaye dans les Trois jours du condor. Quant à celle où Adèle apprend la rumba à Franck, elle reprend la scène mythique où Meryl Streep danse enlacée dans les bras de Clint dans Sur la route de Madison. Autant dire de sérieuses références.

Last days of summer,  un film de Jason Reitman.

Fair-play financier : le foot fait machine arrière

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platini uefa psg

platini uefa psg

La toute-puissante Union des associations européennes de football (UEFA), qui organise les compétitions européennes de clubs, dont la prestigieuse Ligue des Champions, prépare depuis plusieurs mois une réforme d’envergure nommée « fair-play financier UEFA ». Concrètement, Michel Platini -son président -s’est mis en tête de sanctionner les clubs « qui vivent au-dessus de leurs moyens ». Derrière ces formulations empreintes de bon sens, se cache une réalité qui semble quelque peu anachronique vingt ans après l’adoption de l’arrêt Bosman.

Pour rappel, l’arrêt délivré par la CJCE en 1995 créait une jurisprudence permettant la libre-circulations des sportifs professionnels en Europe, en vertu des accords de Schengen. Un virage libéral subi par le football. Les clubs européens étaient précédemment soumis à une limite de 3 joueurs étrangers par équipe, ce qui permettait aux championnats nationaux de conserver dans leur giron les grandes stars du cru.

Depuis lors, et sans pouvoir en prêter (ou imputer) à cet arrêt toutes les causes, les revenus du sport le plus populaire de la planète ont explosé. Pour faire bref, une élite européenne s’est constituée, creusant un écart insurmontable pour les clubs formateurs qui ne peuvent plus retenir leurs jeunes talents, pressés de se vendre aux plus offrants. Ensuite, vint l’augmentation des droits télés pour ces championnats plein de stars où la notion de spectacle, sans tomber dans la caricature, se substituait peu à peu aux vertus traditionnelles du sport.

Michel Platini, depuis son accession à la tête de l’UEFA, a cherché diverses solutions pour contrecarrer les effets négatifs de cet arrêt Bosman. Un temps, il appela même de ses vœux la mise en place d’une « exception sportive » qui devait instaurer ce qu’il appelait le « 6+5 » soit l’obligation pour les équipes d’aligner 6 joueurs nationaux minimum. Un projet pour lequel Platini était allé jusqu’à convaincre le président Sarkozy et le premier ministre Gordon Brown mais s’était heurté à une telle levée de boucliers que ce 6+5 fut enterré, en grandes pompes, lors du sommet de Biarritz en 2008 (réunissant les 27 ministres des sports européens) sans que personne ne s’en émeuve vraiment.

Si l’arrêt Bosman était une conséquence de Schengen, ce fair-play financier poursuit un dessein qui ne se dit probablement pas. L’UEFA, inquiète des dérives de clubs devenus exsangues financièrement veut stopper cette tendance à l’endettement. Ainsi on pouvait s’attendre à ce que les clubs espagnols, qui ont contracté des dettes record (Atletico Madrid et ses 500 millions d’euros de créance par exemple) soient inquiétés. Ce qui aurait été le cas dans le championnat de France, où la DNCG (direction nationale du contrôle de gestion) sanctionne l’endettement. Pourtant, la finale de la Ligue des Champions opposait cette année l’ « Atleti » à son voisin madrilène, le mythique Real Madrid, qui sur ce terrain aussi triomphe de son voisin avec ses 540 millions d’euros de dette. Et l’UEFA n’y trouve rien à redire.

Car plutôt que d’attaquer de front un problème vieux de dix ans, l’UEFA décide de se concentrer exclusivement sur d’hypothétiques futurs endettements. Un leurre car l’association ne se contente pas d’interdire la possibilité de s’endetter désormais mais prohibe en plus le mécénat des propriétaires de clubs.
Ainsi, le PSG, récemment auréolé de son deuxième titre consécutif de champion de France, attend fébrilement des sanctions (qu’il continue de négocier) qui seront officialisés dans les prochains jours. Il n’est pas reproché au club de la capitale une quelconque dette (n’est-ce pas l’intention de départ pourtant ?) mais le fait de dépenser de l’argent qu’il ne génère pas.

Le PSG bénéficierait en effet, selon l’instance, de largesses immorales de son actionnaire, le prince du Qatar. Coupable d’avoir investi de sa poche plus que la nouvelle limite ne l’y autorise (fixée à 60 millions d’euros par an), il est reproché au club d’avoir contrevenu à l’équité du sport. Plutôt cocasse quand on sait que ces directives sont avalisées (si ce n’est pilotées) par quelques clubs parmi les plus endettés de la planète – on peut en effet rajouter aux clubs susmentionnés le FC Barcelone ou bien encore des clubs anglais comme Manchester United (450 millions d’euros environ) ou Liverpool (100 millions) -. Ceux-là sont jaloux de leur place de nantis du football et se frottent les mains devant le zèle de l’UEFA qui semblent vouloir figer les positions en bloquant l’investissement. Une politique interventionniste qui rapproche le football professionnel des Etats-Unis en instaurant officieusement une ligue fermée continentale semblable à la NBA.

Photo: BEBERT BRUNO/SIPA. 00676852_000010.

Heureux comme un jeune en Pologne

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jeunesse pologne bulles

jeunesse pologne bulles

Il est de plus en plus difficile d’être jeune à notre époque. Surtout en France, paraît-il, où « jeunesse » rime avec « tristesse ». Rien de grave. Tout comme les fortunés s’évadent vers les paradis fiscaux, les jeunes ou ceux qui se sentent concernés peuvent désormais s’exiler en Pologne. Nulle part ailleurs la juvénilité des jeunes, un phénomène autrefois naturel, ne se manifeste avec autant d’éclat et de fougue.

Si l’on se fiait aux statistiques, il s’avérerait que les jeunes, en Pologne, n’ont pas la vie plus facile que les jeunes au Bangladesh ou même en France. Au contraire. D’un sondage réalisé en 2013 par l’équivalent polonais de l’IFOP, il ressort que la moitié des Polonais considèrent la vie des jeunes comme plus dure que celle des personnes âgées. En effet, presque un jeune Polonais sur deux n’a pas de travail et ceux qui ont la chance d’en trouver doivent se contenter d’un salaire qui ne dépasse guère les 500 euros par mois. 41% des Polonais âgés de 25 à 34 ans squattent toujours le logement de leurs parents. L’époque où les études supérieures garantissaient l’accès à un emploi stable et relativement bien rémunéré appartient au passé. Le « miracle éducatif », autrement dit l’accroissement spectaculaire du nombre de titulaires d’un diplôme d’études supérieures, passé de 7% à 39% en vingt ans, n’a véritablement profité qu’aux professeurs d’université, leur permettant d’enseigner dans plusieurs établissements à la fois et d’additionner les revenus. La jeune élite intellectuelle qu’ils forment peine pourtant à survivre. Curieusement, personne ne s’en plaint. Et si le véritable miracle tenait à l’état d’esprit des jeunes Polonais ?[access capability= »lire_inedits »]

L’exemple polonais le démontre : il suffit de peu pour que les jeunes s’estiment heureux. Il faut juste qu’ils aient l’honnêteté de reconnaître à l’époque où ils vivent des avantages que l’époque précédente n’offrait pas. Qu’ils aient l’audace de se conduire en « petits morveux bien connards », selon l’heureuse formule de Céline, c’est-à-dire avec désinvolture, insouciance et égoïsme. Enfin, qu’ils manifestent une volonté farouche d’en découdre avec les valeurs des vieux, parce que c’est un privilège de l’âge dont il convient de profiter avant de devenir à son tour sclérosé.

Sortie victorieuse de son duel avec l’Histoire, la Pologne demeure l’un des rares pays au monde dans lequel les partisans du « c’était mieux avant » constituent une infime minorité. Les constats pessimistes, au mieux mitigés, des experts de tout bord sur les résultats de la transformation systémique et économique n’y changent rien. Les jeunes diplômés polonais formeraient-ils, comme le soutiennent les sociologues, une nouvelle classe sociale de chômeurs surqualifiés, démunie et négligée par les hommes politiques ? Peut-être. Reste que les premiers intéressés s’en moquent. On dit d’eux qu’ils forment le lumpenproletariat de la middle class. Eux préfèrent se décrire comme des digital natives et chanter les louanges de l’ère numérique. « Nous sommes la première génération de Polonais qui a grandi dans le monde global, constate Dawid Krupik, 28 ans, journaliste à l’édition polonaise de Newsweek. Un océan de possibilités dont nos aînés n’ont même pas pu rêver ! » Naïveté juvénile ? Bonne faculté d’analyse, plutôt. Contrairement aux quadras qui entraient dans la vie professionnelle au moment où l’ultralibéralisme fraîchement érigé en doctrine d’État réduisait les jeunes en esclaves des  multinationales implantées sur le marché polonais, les 20-30 ans boudent les plans de carrière. Leurs aspirations vont à l’encontre du principe de réussite sociale forgé par la génération de leurs parents. Selon une étude réalisée par Employer Brandig Institute, 78% des étudiants polonais n’accepteraient pas d’emploi dans une entreprise qui aurait une mauvaise réputation auprès de leurs amis. Un pourcentage comparable choisirait de gagner moins à condition de pouvoir travailler à domicile où depuis un café. La perspective du chômage ne les effraie pas, parce qu’ils ne prennent pas de crédits immobiliers et ne considèrent pas le fait d’habiter chez les parents comme un échec. « Je m’emploie moi-même, alors je me licencierai moi-même aussi », conclut Lukasz Chomyn, 20 ans, copywriter dans une agence de publicité et animateur d’un blog très suivi. Une génération de loosers ? Non. De bons vivants dont la profession de foi se résume en quatre lettres capitales : YOLO ( You Only Live Once – On ne vit qu’une fois).

Comment Varsovie a-t-elle pu devenir la capitale mondiale des hipsters, ces dandys bohèmes, identifiables à leur look ultrasophistiqué, lunettes à la Brejnev et dernier modèle de MacBook sous le bras? « Varsovie est hype par définition, assène Agata, 25 ans, en master de droit. Les gens l’ignorent et pensent à Berlin, alors qu’en réalité les choses intéressantes se passent ici. » Mais attention, « quand une ville devient à la mode, elle cesse en même temps d’être hype ». En tout cas, l’offre culturelle de la capitale polonaise concurrence avantageusement celle des grandes villes européennes. Et les jeunes en profitent de manière boulimique comme pour compenser le désir inassouvi de culture de leurs parents. Serait-ce ce point qui différencierait les digital natives polonais, avides de savoirs et de nouvelles découvertes, des jeunes Français ou Américains ? « Ça me fait rire quand j’entends les démographes raconter que les Polonaises ne font plus d’enfants parce qu’elles n’ont pas de perspectives, poursuit Agata. Au contraire, c’est parce qu’elles ont trop de perspectives ! » Avant d’interrompre la conversation pour rejoindre son cours de suédois, la bohémienne branchée confie vouloir ouvrir une pâtisserie bio, une fois ses études terminées.

Décidément, que se passe-t-il en Pologne ? La « génération JP2 », censée révéler la sensibilité de la jeunesse catholique regroupée à travers le monde autour de l’enseignement de Jean Paul II, aurait-elle été une pure invention ou, tout au plus, une apparition éphémère surgie  après la mort du « pape polonais » ? Fait notable, 40% des jeunes Polonais se déclarent « non pratiquants » quand la majorité estime la présence de l’Église trop importante dans la vie publique. La foi et la pratique – autrefois constitutives de la révolte contre le régime communiste – s’évanouissent au profit d’une spiritualité teintée de new-age, ainsi que d’engagements civiques pour l’émancipation des femmes ou la protection de la forêt primaire de Bialovèse.

S’il est hédoniste, voire matérialiste, le jeune Polonais n’en est pas moins contestataire. Le succès fulgurant de Maria Peszek, une rockeuse au crâne rasé, issue toutefois du très sélectif conservatoire d’art dramatique de Cracovie, le prouve à sa façon. « Je n’appartiens à rien et je ne crois pas ! », hurle-elle dans ses textes, commentés par les éditorialistes les plus sérieux du pays qui n’ont pas hésité à lui attribuer le titre de « voix de la jeunesse polonaise ». « Dans mes chansons, explique-t-elle, je parle de mes idées et cherche les réponses à mes propres questions. À-t-on besoin de Dieu ? Peut-on décider par nous-mêmes quand et comment mourir ? Procréer est-il si important que ça, pour une femme ? Que signifie être patriote de nos jours ? Par hasard il se trouve que beaucoup de gens se posent ces questions. » Dans la Pologne où l’enseignement de la catéchèse est obligatoire et les « valeurs chrétiennes » inscrites dans la Constitution, les conservateurs dénoncent cette destruction des normes culturelles.

Bien sûr, la jeunesse polonaise ne connaît l’existence de Solidarnosc qu’à travers les manuels scolaires. Elle n’a pas envie de donner sa vie pour la patrie, estimant avec Maria Peszek qu’un « citoyen vivant vaut mieux qu’un héros trépassé ». Elle snobe les élections, mettant en avant son pragmatisme : « On ne peut pas nous acheter avec des slogans sur la nation, le sang, l’Histoire, tranche Dawid Krupnik, de Newsweek. Nous comprenons très bien que l’État n’a pas d’argent, qu’il ne nous en donnera pas, alors qu’il nous fiche au moins la paix. » Pour autant, le patriotisme aussi est hype au bord de la Vistule, quoique celui des jeunes s’exprime tout entier dans le fait de payer ses impôts et de composter son ticket de bus. C’est Maria Peszek qui en fait la promo. L’équipe de François Hollande devrait peut-être méditer cet exemple.[/access]

*Photo: Alik Keplicz/AP/SIPA. AP21448176_000001

L’ESSEC à sec?

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« Notre ambition : vous préparer à devenir des dirigeants responsables, capables d’anticiper et d’affronter les mutations et les défis des entreprises. » C’est la phrase introductive du laïus autopromotionnel publié sur son site web par l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Comme l’indique encore sa section « Grande école », « l’ESSEC forme les managers de demain : des leaders responsables, sachant évoluer dans un environnement de plus en plus complexe et en perpétuel mouvement, en développant leurs capacités d’ouverture, d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ».

Un argumentaire intéressant, alors que l’on apprend par le magazine Challenges que la célèbre « business school » française accuse cette année un déficit record de 7 millions d’euros, soit plus de trois fois le montant prévu sur son dernier exercice. Le journal précise que le budget total de l’établissement, qui est de 109 millions d’euros, aurait explosé par nécessité de « provisionner certains risques ». Entre parenthèses : « prud’hommes, Urssaf. »

Autrement dit, l’une des écoles de management les plus cotées de France serait actuellement plombée par des conflits entre direction et salariés, et aurait quelques comptes à régler avec le Trésor public… Un bilan pas piqué des vers, mais ce n’est pas tout : l’entreprise ESSEC a également dû « faire face à un recul de ses subventions et de ses recettes en formation continue ».

S’ils n’ont rien vu venir, peut-être que ses dirigeants devraient songer eux aussi à suivre quelques cours « d’analyse, d’anticipation et d’adaptation ». Voilà en tout cas, dans l’attente du retour à l’équilibre promis pour 2016, une bien belle leçon de gestion d’entreprise et de ressources humaines à l’usage de ses étudiants. Car, en management comme au judo, une faiblesse peut devenir une force. Vu l’état actuel de l’économie française, n’est-ce pas un vrai plus d’être confronté, dès sa scolarité aux réalités d’une entreprise en difficulté ?

 

 

 

La Ferrari Renzi et la deux-chevaux Hollande

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matteo renzi hollande

matteo renzi hollande

Comme les postures éthiques sont commodes quand elles détournent de l’essentiel qui est tout de même d’agir !
À l’étranger, le président de la République s’est cru autorisé à dénoncer, contre l’UMP, au sujet du scandale Sarkozy-Copé et Bygmalion, « une démocratie affectée, infectée ».

Outre que cette perfidie ne me semble pas être à la hauteur de ce qu’exige sa fonction, il devrait se souvenir qu’il est sans doute mal placé pour donner ce type de leçon. En effet, je ne suis jamais parvenu à accorder du crédit à ce président lunaire qui n’aurait rien su du passé de Jérôme Cahuzac et aurait donné un rôle éminent à Aquilino Morelle sans être le moins du monde informé sur les comportements de ce proche conseiller. Pour le moins, ces ignorances si peu crédibles devraient le conduire à une sage réserve pour les procès intentés aux adversaires.

Mais, à l’évidence, François Hollande n’est jamais plus à l’aise que dans le discours moral : contre la démocratie dégradée, contre le racisme et l’antisémitisme, récemment à propos des crimes de Bruxelles – aucune certitude pour l’instant sur l’imputabilité – et de l’agression de Créteil.

Cela permet, grâce au verbe favorisant le coeur consensuel, d’échapper aux rudes enseignements du réel et d’une double déconfiture aux municipales puis aux élections européennes suivies par une intervention calamiteuse de cinq minutes pour ne rien dire lundi soir. Avec le sentiment que pour la première fois notre président avait perdu la main et d’une certaine manière l’esprit.

Depuis le 22 février 2014, le président du Conseil italien Matteo Renzi ne cesse de transformer, de bouger, d’accomplir, avec une rapidité et une efficacité qui laissent pantois. Ce formidable empressement à déjouer tous les pronostics faisant de la passivité politique une vertu est non seulement apprécié par une majorité d’Italiens mais redoutable sur le plan tactique puisque, contre toute attente, Renzi a nettement devancé le démagogue Grillo aux dernières élections européennes. Ce qui démontre, pour ceux qui pourraient en douter, que l’action paie et qu’une politique ne doit pas seulement offrir l’apparence de l’énergie et du changement mais leur réalité.

La Ferrari Renzi et la bien française deux-chevaux de François Hollande.

Les rôles constitutionnels de ces deux personnalités ne sont certes pas les mêmes mais on a le droit de comparer ces deux trajectoires, ces techniques contrastées, l’éclat redoutable et décisif de l’Italien et la parole pleine de gravité et de componction du Français qui n’arrive pas, malgré tous ses efforts, à faire entrer dans la tête de ses compatriotes qu’elle n’est pas une fuite mais un prélude, pas un fumet talentueux et creux mais une préparation, pas des mots mais déjà, presque, un acte.

Le président de la République annonce en permanence le concret d’une politique, l’incarnation d’un pacte et le surgissement opératoire de mesures et d’avancées. Comment se fait-il que de l’avis général – sans tenir compte de l’inévitable lenteur des résultats à venir – ce pouvoir donne l’impression de faire du surplace d’autant plus préoccupant que, contrairement à Jacques Chirac qui avait pris son parti d’un immobilisme noble et apaisant, François Hollande s’obstine à se faire passer, et son gouvernement avec lui, pour industrieux, mobilisé, réactif et pragmatique.

Je crains que, sa parole n’imprimant plus, son volontarisme nous prêchant ce qui adviendra demain s’arrête toujours, juste après la résolution proclamée.

En dépit des antagonismes forts et parfois grossièrement exprimés entre le président et le Front de gauche, il est clair que, largement appréhendé, le paysage de gauche, de sa conception extrême à sa vision social-démocrate, est gravement obéré et suscite, de la part des citoyens, une opposition qui met tout le monde dans le même sac.

Ce n’est pas seulement la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, son aptitude orale mais aussi, à force, ses lassants coups de boutoir et paroxysmes, pas seulement l’ennui profond que distille un Pierre Laurent, qui expliquent que sur un même terreau anti-européen, le FN ait capitalisé et le Front de gauche perdu. François Hollande entraîne même les adversaires de gauche de sa politique dans la spirale de l’échec. Il paraît que certains, dans le groupe parlementaire socialiste, vont jusqu’à s’interroger sur le « problème » que représenterait François Hollande.

On aura le temps d’y réfléchir car, quand la Ferrari Renzi va offrir à l’Union européenne sa présidence et son enthousiasme efficient, la deux-chevaux tranquille et cahotante du président Hollande, elle, passe devant le peuple en l’ignorant.

Une démocratie reléguée, s’il faut à tout prix la qualifier.

*Photo : AP21548445_000043. Yves Logghe/AP/SIPA.