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Le pape parle de «génocide» arménien, Ankara répond «islamophobie»

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(AFP) – Le pape François a employé dimanche, pour la première fois, le terme de « génocide » à propos des massacres des Arméniens il y a 100 ans, déclaration jugée inacceptable par la Turquie qui a convoqué le représentant du Vatican à Ankara.

« Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme « le premier génocide du XXe siècle » a frappé votre peuple arménien », a déclaré le pontife en citant un document signé en 2001 par le pape Jean Paul II et le patriarche arménien.

Il a ensuite évoqué les tragédies perpétrées « par le nazisme et par le stalinisme » puis cité les « exterminations de masse » au Cambodge, au Rwanda, au Burundi et en Bosnie.

Le pape s’exprimait à l’ouverture d’une messe pour les fidèles de rite catholique arménien, concélébrée avec le patriarche arménien Nerses Bedros XIX Tarmouni à l’occasion du centenaire des massacres de 1915-1917, et en présence du président arménien, Serge Sarkissian.

« La déclaration du pape, qui est loin de la réalité légale et historique, ne peut pas être acceptée », a réagi sur son compte Twitter le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, qualifiant les propos de François « d’allégations sans fondement ».

Dimanche, en citant un écrit de son prédécesseur, François s’est employé à ne pas utiliser directement le terme de « génocide ». Mais l’essentiel reste : le mot a pour la première fois résonné de la bouche d’un pape dans le cadre solennel de la basilique Saint-Pierre de Rome.

Le ministère turc des Affaires étrangères a très vite réagi en convoquant le représentant du Vatican à Ankara, l’archevêque Antonino Lucibello, afin qu’il s’explique sur l’utilisation de ce terme de « génocide » que les autorités turques ont toujours récusé.

Ensuite, dans un communiqué, le ministère a exprimé sa « grande déception et tristesse » et reproché au chef des catholiques romains de « prendre parti » en ignorant la souffrance des musulmans et d’autres groupes religieux à la même époque.

« Je pense que c’était très courageux » de la part de François, a déclaré à l’AFP le vaticaniste Marco Tosatti. « Avant de devenir pape, Jorge Bergoglio avait déclaré clairement plusieurs fois que c’était un génocide. En citant Jean Paul II, il a renforcé la position de l’Eglise, en indiquant clairement son point de vue sur le sujet ».

Évoquant les innombrables victimes, majoritairement chrétiennes, d’une « effroyable et folle extermination », le pape a insisté : « Se souvenir d’eux est nécessaire, plus encore c’est un devoir, parce que là où il n’y a plus de mémoire, cela signifie que le mal tient encore la blessure ouverte ».

Les Arméniens estiment que 1,5 million des leurs ont été tués de manière systématique à la fin de l’empire ottoman. Nombre d’historiens et plus d’une vingtaine de pays, dont la France, l’Italie et la Russie, ont reconnu un génocide.

La Turquie affirme pour sa part qu’il s’agissait d’une guerre civile, doublée d’une famine, dans laquelle 300 à 500.000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort.

En 2014, le président turc islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait présenté pour la première fois des condoléances aux Arméniens, sans pour autant cesser de contester toute volonté d’extermination.

La déclaration du pape risque de compliquer encore un peu ses relations avec la Turquie, où sa visite en novembre avait été marquée par un dialogue de sourds, le pape se faisant l’avocat d’une alliance des religions contre le terrorisme tandis que les autorités d’Ankara restaient arc-boutées sur une dénonciation de l’islamophobie.

Au cours de la messe de dimanche, François a aussi proclamé « docteur de l’Eglise » Saint Grégoire de Narek, moine mystique arménien du Xe siècle.

Comme il l’a fait à de nombreuses reprises et avec force ces dernières semaines, le pontife argentin a en outre évoqué les violences qui frappent les chrétiens à travers le monde, en particulier au Moyen-Orient.

« Aujourd’hui encore, nous sommes en train de vivre une sorte de génocide causé par l’indifférence générale et collective », a-t-il insisté.

Félix a trente ans

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eric metzger nuit trente

On écrit son premier roman, disait en substance Bernard Frank, comme on se suicide: pour dire que quelque chose n’allait pas très bien mais qu’on en n’était pas responsable. C’est cette belle formule de l’auteur d’Un siècle débordé qui nous est venu en lisant le premier roman d’Eric Metzger, La nuit des trente (L’Arpenteur). Le titre aurait pu nous faire penser à quelque drame historique, quelque tragédie antique. Ce n’est pas le cas ici. Les « trente » en question sont les trente ans de Félix, le personnage principal de cette errance nocturne et parisienne. On moque beaucoup le trentenaire parisien comme l’archétype du bobo, on en oublierait presque, à force, son humanité. Sortir de la caricature sociologique pour davantage renvoyer à un malaise générationnel, sans jamais sombrer dans la démonstration ou la plainte est la grande force de Metzger. En 1950, La nuit des Trente aurait pu s’appeler L’humeur vagabonde de Blondin et dans les années 80, Trente ans et des poussières de Jay Mc Inerney. En 2015, c’est autre chose: à la mélancolie française du hussard ou à l’angoisse chic et rentrée du yuppie new-yorkais en plein krach boursier, Metzger a substitué une espèce d’attitude d’évitement, une volonté de rester à la surface des choses qu’il ne faudra pas confondre avec la superficialité. L’écriture blanche, mais jamais froide de l’auteur veut simplement coller au plus près de son personnage sans jamais chercher au-delà, moitié par pudeur, moitié par peur de trouver ce qu’il y aurait à trouver.

La nuit des trente commence à la fin d’une journée de travail, en open space évidemment. Félix est journaliste. On ne saura pas pour quel titre mais quelle importance puisqu’on sait, comme nous le suggère le roman, que tous les trentenaires parisiens sont soit journalistes, soit concepteurs-graphistes, soit assistants parlementaires. Le lecteur comprend incidemment que Félix n’a dû dire à personne que c’était le jour de ses trente ans puisque c’est comme d’habitude qu’un de ses collègues néobarbus l’invite à boire un verre avec quelques autres. Felix aime la vodka avec un glaçon, sa boisson fétiche, « toujours ce spasme, comme un toc. » Dans ce troquet de l’avenue de Villers sous le ciel rose du printemps, Félix n’en profitera pas pour annoncer son entrée en trentaine. Ce n’est pas qu’il est un garçon secret, c’est qu’il ne voit pas trop comment en parler, sinon à lui-même. Il se rappelle que Balzac avait déjà publié Les Chouans et Fitzgerald Gatsby le magnifique à cet âge là. Que Félix soit un garçon littéraire qui rêve de devenir écrivain ne fait aucun doute même si là non plus, il ne dit rien, même à lui-même. Evidemment, ces jeunes gens sans enfants ou célibataires vont poursuivre la fête ailleurs, dans un autre bar qui ressemblera au premier, dans le XVIIIème. Félix se déplace en scooter et c’est « Nigga in Paris » qui passent dans ses écouteurs.

« Boulevards des Batignolles, Place de Cichy, boulevard de Clichy, puis de petites rues un peu obscures. Du monde devant les bars qu’il croise. » Félix est de son temps, il ne va pas le nier. D’ailleurs Félix ne nie rien, ce n’est pas son genre. Ce qui semble lui tenir lieu de colonne vertébrale, dans son vagabondage alcoolisé, c’est le souvenir d’un amour perdu, d’un amour comme on n’en connait qu’à l’adolescence et un certain attachement à la grammaire. Il lui sera donc beaucoup pardonné, à cet Ulysse d’une nuit printanière qui traverse Paris de part en part pour retrouver une jeune fille aperçue au début de l’Odyssée. Il  croisera pour se faire des buveurs, des danseurs et d’autres buveurs, plus vieux, qui semblent sortir des Lumières du zinc du grand Robert Giraud. Félix va aussi prendre un peu de MDMA mais on sent bien que ce n’est pas dans ses habitudes et laisser son scooter pour fuir un contrôle de police. Bref, il fait un peu n’importe quoi, mais finalement sans trop d’excès.

Qu’il retrouve ou non la jeune fille, finalement, n’est pas le plus important et on laissera le lecteur le découvrir comme on lui laissera découvrir les toutes dernières pages, véritable retournement qui nous donne, enfin, la clé qui permettra de comprendre qui est Félix.

Ce qu’il faut savoir ici, avant tout, c’est que La nuit des trente d’Eric Metzger est une réussite, brève, délicate, parfois drôle et qui laisse au lecteur, aurait dit Sagan à qui on peut aussi penser ici,  un certain sourire.
La nuit des trente d’Eric Metzger (L’Arpenteur)

La nuit des trente

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*Photo : GHNASSIA ANTHONY/SIP. 00693273_000027.

Vive la philosophie floue!

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miller levy philosophie

Miller Levy se définit comme un « artiste de variétés », appellation littérale d’un touche à tout loufoque, mais pas seulement. Exemple s’il en est de réussite scolaire, après avoir suivi l’enseignement du second degré (le nom docte du lycée en France), il s’est attelé à la pratique. La Philosophie floue, une approche, parue aux PUF en est un des fruits.

« Les idées ont une vie qui est loin d’être idéale. » nous dit-il. Loin d’être une blague de potache, c’est un retour flamboyant à l’âge paléolithique de la philosophie, emmenant dans ses bagages des références indiscutables à Wittgenstein : les fameux axiomes réclamant de ne pas la ramener sur les sujets dont on ignore tout, et rappelant que la philosophie devrait tâcher de rendre clair ce qui ne l’est pas, et non l’inverse.

Les questions les plus simples sont toujours les meilleures, en philosophie particulièrement : après tout, que faire des phrases autocontradictoires (il est interdit d’interdire, les racistes sont des êtres inférieurs, …), des objets qui n’existent pas mais que l’on peut penser quand même (l’infini, le nombre Pi, le Big Bang), du problème de l’oeuf et de la poule .. ? « Les choses qui n’existent pas méprisent les règles de la syntaxe » écrit encore Meyer Lévy et la philosophie floue, elle-même, méprise cordialement la philosophie.

Le décor posé, passons aux principes. Miller Levy distingue trois phases dans sa démarche théorique : le tâtonnement, le rapprochement et le détournement ; ce schéma expliquant, entre autres, comment les hommes en sont arrivés à déraciner des fleurs pour en faire des cadeaux. La pratique est tout aussi lumineuse. Armé de patience, de persévérance et d’un massicot, Miller Levy a rassemblé des dizaines de volumes de la sacro-sainte collection « Que sais-je ? » des PUF, que l’on pourrait elle-même qualifier d’artiste de variétés tant les sujets traités sont nombreux, et s’est employé à les mélanger entre eux. Le résultat : « Les fruits après Marx / Les marxismes tropicaux et subtropicaux », « L’aide aux pays sauvages / Les animaux sous-developpés », « La foi par correspondance / La vente catholique », on en passe et des meilleures.

Ce ne sont que des bêtises pour la plupart des métaphysiciens et des philosophes académiques, qui jugeront plus orthodoxe de s’extasier sur de gros volumes que les étudiants achètent, surlignent et ne lisent pas, d’ânonner les propos de ces dieux de l’Olympe que sont les auteurs au programme du bac philo, plutôt que de rester cois devant l’évidence : « Un groupe de mots peut très bien n’avoir aucun. »

C’est-à-dire d’admettre que, quoiqu’on veuille nous faire croire, la philosophie n’est ni simple, ni complexe, ni ludique, ni rébarbative, ni inutile, ni productive : elle est floue, ce qui ne l’empêche pas d’exister.

Dans le match ENS-Collège de pataphysique, pour savoir qui débrouillera le mieux les problèmes existentiels, le vainqueur n’est pas désigné d’avance. On signalera, à titre anecdotique plus qu’informatif, la parution aux mêmes Presses Universitaires de France, d’ un « Que-sais je ? Les 100 citations de la philosophie », compilé et commenté par Laurence Devillairs, normalienne de son état. De quoi faire avancer le schmilblick, à n’en pas douter.

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Miller Levy, La Philosophie floue, une approche – PUF.

*Photo : wikicommons.

Vichy : un suicide français

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petain vichy zemmour

Cela fait longtemps que j’ai envie de donner la parole à François-Marin Fleutot. Brillant touche-à-tout, cet « historien du dimanche », à la manière d’un Philippe Ariès, n’aime rien tant que farfouiller dans les archives, à la recherche de petites pépites enfouies sous le lit de l’Histoire. Le voilà parti aujourd’hui sur les traces des parlementaires qui ont (ou non) voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940, avant de plonger dans la collaboration, l’attentisme… ou la Résistance. Preuve qu’aucun sillon n’est jamais tracé à l’avance, le royaliste François-Marin réserve ses plus belles piques à ceux des monarchistes d’Action française qui ont suivi la pente de Charles Maurras. Voter Pétain ? a de grandes chances d’exaspérer les militants de tous bords. Une qualité inestimable !

François-Marin Fleutot travaille dans l’édition depuis 1975. On lui doit notamment Des royalistes dans la Résistance (Flammarion, 2000).

Daoud Boughezala. Pourquoi revenir sur l’épisode, bien connu, du 10 juillet 1940, quand les députés français ont voté les pleins pouvoirs à Pétain ? Chercheriez-vous à réhabiliter subrepticement Vichy ?   

François-Marin Fleutot. Notre XXIe siècle s’est construit sur des légendes que l’on répète sans se donner la peine de les vérifier. Travaillant sur la guerre de 1940 depuis de nombreuses années, j’ai été intrigué par l’apparition presque soudaine de Philippe Pétain et de la révolution nationale dans les ouvrages historiques, sans que leurs auteurs ne se demandent comment cela était arrivé. J’ai donc cherché à replacer Vichy dans une perspective longue pour comprendre la continuité entre les hommes, les événements et l’histoire qu’ils ont bâtie. En aucune manière, je n’ai voulu dédouaner l’un ou l’autre des acteurs de ce drame.

Vous rappelez que c’est la Chambre du Front populaire qui a confié les pleins pouvoirs à Pétain à une écrasante majorité. Comment les parlementaires, toutes tendances confondues, ont-ils pu s’entendre pour enterrer la IIIe République ?

François-Marin Fleutot. La débâcle militaire du printemps 1940 fait s’écrouler l’administration et tout le pays. Face à cette défaite d’une ampleur inégalée dans l’histoire de France, on va remettre en cause les institutions de la IIIe République, que d’aucuns jugeaient excessivement parlementaires depuis longtemps. Le 9 juillet 1940, à la quasi-unanimité (moins trois députés et un sénateur), les deux Assemblées votent la mise au ban des lois constitutionnelles de 1875 et 1876, pour confier au maréchal Pétain la mission de donner une Constitution à la France puis de gérer la crise. J’insiste sur un point : aucun passage du texte voté le 10 juillet, à l’initiative de Pierre Laval, ne donne le pouvoir de constituer une autre société, encore moins celui d’engager une « révolution nationale ».[access capability= »lire_inedits »]

À la Libération, l’ordonnance du 9 août 1944 disposait que « la forme du gouvernement de la France est et demeure la république. En droit, celle-ci n’a jamais cessé d’exister. » Au fond, Vichy est-il la continuation de la république ?

Aux yeux de la France libre, deux conceptions opposées se sont d’abord affrontées. D’un côté, René Cassin annonce de Londres : « On restaure la république. » De l’autre, l’Assemblée provisoire d’Alger – qui contient son lot de députés et sénateurs de la IIIe République – substitue à cette formule la phrase que vous avez citée.

À mes yeux, Vichy se situe dans une certaine continuité de la république… à ceci près que l’État français ne respecte pas la forme parlementaire. Le Conseil national que réunit Pétain n’a rien d’une assemblée législative, c’est une simple instance consultative, un peu comme le Conseil économique, social et environnemental aujourd’hui.

Pacifistes, nationalistes, radicaux et socialistes ont tous, à un moment ou à un autre, frayé avec Pétain. Y a-t-il plusieurs demeures dans la maison du Maréchal ?

On a tendance à l’oublier, mais Pétain a constitué, le 16 juin 1940, le dernier gouvernement de la IIIe République avec une majorité de ministres radicaux ou socialistes issus du Front populaire. Le 10 juillet, lors du vote des pleins pouvoirs, dans l’espoir de rejeter les Allemands, certains soutiennent la nécessité d’une union sacrée derrière le Maréchal, comme cela avait été le cas en 1914-1918 derrière Clemenceau. Aux débuts de Vichy, tout le monde ou presque participe au nouveau régime, des pacifistes proches de Pétain, mais aussi des patriotes et des gens qui ont combattu sur le front, dont certains sont même blessés. Dans les votes d’opposition de juillet, certains soutiennent Pétain contre Laval…

L’expression « vichysso-résistant » recouvre donc une certaine réalité ?

Oui, au début de la guerre. La meilleure preuve est que dans l’armée de Vichy, composée de ce qui reste de l’armée française après l’armistice, se constitue l’embryon de la résistance armée qui espionne les Allemands dès 1940-1941. Mais des services de renseignement français concurrents se mettent ensuite en place, avec d’un côté ceux de Vichy, de l’autre ceux de De Gaulle. Les premiers espionnent les Allemands, non sans s’acharner par ailleurs contre les gaullistes.

Mû par son pacifisme, Pétain a-t-il d’emblée orienté Vichy vers la collaboration totale avec l’occupant allemand ?

Pétain n’a tenté de contrebalancer la frange collaborationniste de Vichy qu’une seule fois : le 13 décembre 1940, lorsqu’il fait arrêter Pierre Laval et Marcel Déat. Le surlendemain, le Maréchal signe le décret réintroduisant les députés au sein du Conseil national et nomme Flandin président du Conseil. C’est une espèce de démocrate-chrétien qui a félicité Hitler après les accords de Munich. Il n’a pas donc pas les mains tout à fait propres, mais cela n’en fait pas un nazi. Au bout de trois mois, son gouvernement s’épuise et laisse place au cabinet Darlan. Cet amiral a protégé la marine lorsqu’il la dirigeait en 1939-1940. Mais c’est aussi sous son égide que s’étend la collaboration avec les Allemands, avec notamment la création du tristement célèbre Commissariat aux affaires juives.

Puisque vous évoquez l’antisémitisme de Vichy, revenons sur le concert d’indignation qu’a déclenché Éric Zemmour l’automne dernier. Beaucoup se sont émus qu’il prétende que Pétain avait protégé les israélites français, en livrant prioritairement aux Allemands les juifs d’origine est-européenne. Qu’en pensez-vous ?

Zemmour a à la fois raison et tort. Le premier statut des juifs, s’il est indéfendable, car il a permis de rafler les juifs d’origine étrangère, a néanmoins protégé un certain nombre d’israélites français. Mais, en juin 1941, un deuxième statut va beaucoup plus loin et déchoit par exemple de leur mandat trois sénateurs israélites qui avaient voté les pleins pouvoirs au Maréchal. Derrière Vichy, les Allemands font pression pour imposer à toute la France les directives antisémites qu’ils appliquent en zone occupée.

Le régime de Vichy ne s’est pas contenté d’obéir aux demandes allemandes. Ses dirigeants ont dépassé toutes les attentes de l’occupant en matière de persécutions antijuives. Or, vous décrivez Pétain et Laval comme des dreyfusards. Comment l’antisémitisme est-il alors devenu l’un des piliers de la « révolution nationale » ?

Ainsi que l’a écrit Simon Epstein[1. Un paradoxe français. Antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008.], Pétain ne semble pas antisémite avant-guerre. Il se trouve que, du fait de leur proximité avec leurs coreligionnaires allemands, les juifs français savaient ce qui se passait outre-Rhin. Du coup, ce sont des juifs comme Georges Mandel qui s’opposent au pacifisme du Pétain ministre de la Guerre de Paul Reynaud. Le Maréchal se convainc donc petit à petit qu’on ne peut avoir confiance en eux, allant jusqu’à fabriquer des lois d’exception. Le climat général va se détériorer et provoquer des revirements inattendus. Pourquoi quelqu’un d’irréprochable avant-guerre, comme le député d’Alger Marcel Régis, ancien vice-président de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, déclare-t-il alors à propos de Blum : « Quand ce juif sera à la morgue, il sera au seul logis qui convient » ? Mon hypothèse est qu’à force d’entendre diaboliser le bellicisme légitime de la communauté israélite, la France pacifiste va faire des juifs les boucs émissaires de ses malheurs.

La propagande vichyste a aussi pris pour cible le Parti communiste. Vous saluez les communistes dissidents qui se sont opposés au pacte germano-soviétique, au risque de s’attirer les foudres de leur direction. Jusqu’à l’invasion de l’URSS, en juin 1941, le « Parti des cent mille fusillés » n’a-t-il fait que suivre les fluctuations de Staline ?

Au départ, l’ensemble des élus communistes français vote les crédits militaires supplémentaires et s’engage lors de la mobilisation générale. Un grand nombre d’entre eux participent d’ailleurs aux combats. Puis, à l’annonce de la signature du pacte germano-soviétique, la direction du Parti communiste change de tactique et se bat pour la paix. Sur les 76 parlementaires communistes, 14 députés rejettent le pacte entre Berlin et Moscou. Alors que le groupe parlementaire communiste est officiellement exclu du Congrès pour cause de haute trahison, les élus réfractaires siégeront dans l’Assemblée qui a enterré la IIIe République. Huit votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, trois s’y refusent catégoriquement et un autre ne participe pas aux débats car il est parti au Maroc sur le Massilia. Pour l’anecdote, ce dernier finira dans la collaboration, tandis que les deux députés communistes de Dordogne resteront dans l’attentisme et que trois autres s’engageront dans la Résistance. Autant dire qu’au Parti communiste comme dans les autres formations politiques le vote pour ou contre Pétain n’a absolument pas déterminé l’attitude des parlementaires pendant la guerre.

Les députés et sénateurs ayant investi Pétain ont-ils dû rendre des comptes à la Libération ?

À la sortie de la guerre, chaque formation politique choisit ses critères d’épuration. La SFIO exclut presque tous ses parlementaires qui ont voté les pleins pouvoirs, quelques-uns échappant à la sanction pour cause de bonne conduite durant la guerre. Le Parti radical procède à une épuration plus modérée, n’écartant que ceux qui ont directement participé aux gouvernements Pétain. Quant au Parti communiste, il écarte automatiquement tous ses membres qui ont refusé le pacte-germano-soviétique. Ainsi, les trois parlementaires qui ont à la fois rejeté cette alliance et refusé de voter les pleins pouvoirs au Maréchal auront été successivement poursuivis par Vichy et exclus de leur propre parti !

Loin de ces subtilités, la mémoire populaire a retenu une histoire monochrome – mais changeante : du mythe de la France entièrement résistante des années 60, on est passé à celui des 40 millions de collabos…

Je pense qu’environ 200 000 Français ont vraiment été pronazis et 200 000 autres vraiment résistants. Henri Amouroux n’avait pas tort d’écrire qu’il y avait « 40 millions de pétainistes » en 1940. Mais si la France est longtemps restée pétainiste pendant l’Occupation, elle n’était pas forcément collabo…

Votre sens de la nuance vous conduit parfois à dédouaner certaines figures tutélaires de Vichy, comme Charles Maurras, que vous vous efforcez de distinguer du pétainisme. Pourtant, l’Action française a fourni de nombreux cadres et inspiré une certaine rhétorique conservatrice au Maréchal…

Je ne dédouane pas du tout Maurras. Beaucoup de monarchistes d’Action française travaillent dans les instances de Vichy, et contribuent à ses basses œuvres antijuives. Seulement, Maurras a exercé très peu d’influence idéologique sur Vichy. Non seulement Pétain et Maurras ne se sont rencontrés qu’à quatre reprises pendant la guerre, mais le corporatisme d’Action française n’a pas grand-chose à voir avec l’idéologie technocratique de Vichy. Maurras et ses disciples défendent un modèle corporatiste d’Ancien Régime qui consiste à dire : « Au temps du roi, comme les patrons et les ouvriers s’entendaient bien ! » Pétain s’inspire au contraire d’un mouvement politique appelé le « Redressement français » qui entend créer une société futuriste technocratique autoritaire. Jusqu’au retour de Laval, en avril 1942, les gouvernements de Vichy ne comportent d’ailleurs aucun parlementaire. Quand le Maréchal a la main sur ses ministres, il préfère faire l’économie des politiques et ne gouverne qu’avec des gestionnaires.

Une dernière question plus personnelle. Dans les années 1970, vous militiez à l’Action française, tout en vous sentant proche de certains révoltés d’ultragauche. Quelques années plus tard, vous créez la Nouvelle Action royaliste (NAR) avec Bertrand Renouvin et quelques autres dissidents à la gauche de l’Action française. L’antisémitisme de Maurras et son soutien – certes critique – à Vichy n’ont-ils pas définitivement condamné le mouvement royaliste en France ?

Cela condamne assurément le maurrassisme et l’Action française, mais pas le royalisme. Beaucoup de royalistes ont participé à la Résistance, j’ai même écrit un livre là-dessus[2. Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000.]. En revanche, il suffit de lire Maurras pour comprendre qu’il est dans sa nature même de concevoir le juif comme un être mauvais. Dans l’univers maurrassien, il n’est pas le seul : les francs-maçons, les protestants et les « métèques » participent eux aussi de la destruction du pays. Ce qui a achevé de discréditer Maurras, c’est son opposition jusqu’au-boutiste aux Anglo-Américains et au général de Gaulle. Étrange destinée d’un penseur qui avait modelé son attitude sur sa doctrine antigermanique…

Personnellement, près avoir participé, lycéen, à quelques manifestations en mai 1968, j’ai adhéré à l’Action française en octobre 1969, parce que j’étais royaliste. Mais je n’y suis resté qu’un an et demi, le temps de rencontrer les futurs créateurs de la Nouvelle Action royaliste. De mon point de vue, on peut être royaliste sans se rattacher à Maurras et surtout, sans céder un pouce à l’antisémitisme.[/access]

Voter Pétain ?: Députés et sénateurs sous la Collaboration (1940-1944)

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*Photo : wikicommons.

Pologne: c’est reparti comme en 39!

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Pologne défense réserviste armée Russie Ukraine

On dirait qu’il y a du nouveau à l’est, et plus précisément en Pologne… Pour la première fois depuis plus de quinze ans, le ministère polonais de la Défense a lancé un rappel « immédiat » de quelque 500 réservistes, sur un total de 12 000 susceptibles de se soumettre cette année encore aux exercices militaires obligatoires : des manœuvres visant à contrôler leurs aptitudes à la mobilisation et au combat. Et ce n’est pas tout. Publié en mars dernier, un arrêté du même ministère disposait qu’outre les réservistes, tous ceux qui sont médicalement aptes à servir mais qui n’ont jamais subi le moindre entraînement militaire risquent en théorie d’être sommés de se présenter dans une caserne. Il s’agirait alors de milliers de jeunes et de moins jeunes hommes. Last but not least, le ministre Tomasz Siemoniak a invité en personne, sur les ondes de la très écoutée radio RMF, « tout un chacun, âgé de 18 à 50 ans, à participer volontairement aux exercices militaires ». C’est peu dire qu’il a été entendu. Dans les trois jours suivant son intervention radiophonique, les militaires ont reçu les demandes de plus de mille personnes prêtes à enfiler le treillis de combat. Il y aurait lieu ici de saluer l’élan patriotique des Polonais, sauf que nombre de ces volontaires ne correspondaient pas vraiment aux attentes des armées… Abstraction faite de 300 femmes, en principe qualifiées pour les exercices mais dont les militaires ne savent pas bien que faire, d’autres bénévoles, pourtant expérimentés, ont été éconduits. Ainsi n’a pas été retenue la candidature d’un septuagénaire de Varsovie, pas plus que celle d’un homme de 85 ans qui voulait s’inscrire avec son cheval, arguant qu’une fois armé il serait sans égal dans la diversion de l’ennemi. Les uhlans contre les panzers ?  Il y a comme un petit air de déjà vu…

Siemioniak a beau déclarer à qui veut l’entendre que l’appel de réservistes « ne doit pas être associé aux événements actuels, politiques ou militaires », faisant ainsi une nette allusion à la situation en Ukraine, aussi bien dans la rue que dans la presse polonaise on ne parle que de ça. D’une part, depuis février 2014 le ministère de l’Intérieur polonais dispose d’un plan d’action en vue d’accueillir une masse de réfugiés ukrainiens dont on n’a pourtant pas noté l’arrivée, même si les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à chercher un asile en Pologne – quelque 18.000 personnes venues de l’autre rive du Bug tentent actuellement d’obtenir une carte de séjour ou un statut de réfugié. D’autre part, les scénarios catastrophe ont à ce point le vent en poupe que des personnalités d’habitude réservées, et justement appréciées pour leur scepticisme à l’égard de toutes sortes de théories conspirationnistes, s’emploient désormais à imputer aux Russes des intentions qu’ils n’ont (probablement) pas ou pas encore. La palme en la matière semble revenir à Anne Applebaum. Celle-ci, éditorialiste au Washington Post, formée à Oxford et à Yale, lauréate du Prix Pulitzer, a exalté sur le site de Slate.com les bienfaits de l’hystérie : si à l’été 1939 les Polonais s’étaient montrés davantage paranos et moins naïfs, ils n’auraient pu que s’en féliciter quelques mois plus tard. Certes, l’analyse de Mme Applebaum vaut ce qu’elle vaut. Reste qu’on l’évoque et qu’on la discute à Varsovie, tout en essayant d’en atténuer la virulence, parce que c’est Mme Applebaum qui l’a faite. Et Mme Applebaum, faut-il préciser, est aussi la femme de l’actuel président du parlement polonais, lequel a auparavant dirigé le ministère des Affaires étrangères et celui de la Défense. Alors, quand on fait soudainement appel aux réservistes, pense-t-on uniquement à les familiariser avec les nouvelles armes et le nouvel équipement, ou cède-t-on à la tentation de prendre les propos d’Anne Applebaum au sérieux ?

La récente boutade de l’histrion préféré de Poutine et accessoirement chef du parti libéral-démocrate, Vladimir Jirinovski, qui a lancé à la télévision russe l’idée d’utiliser l’arme nucléaire contre la Pologne, serait-elle une preuve suffisante de l’imminence d’une guerre à l’échelle européenne ? « D’après le président Poutine, les déclarations de Jirinovski ne reflètent pas la position officielle de la Fédération », est encline à reconnaître Anne Applebaum sans pour autant lâcher le morceau. « En 2009 et en 2013 l’armée russe a effectivement et ouvertement mené des exercices de frappes nucléaires sur Varsovie », rappelle-t-elle. On le sait. Depuis 2010, la doctrine militaire russe prévoit, dans le cas où l’Etat même serait menacé, le recours à l’arme nucléaire en réponse à une attaque conventionnelle. Mais pour l’instant l’Etat russe n’est pas menacé. Et jusqu’à présent, aussi piqué soit-il, Jirinovski n’a réussi à faire peur à personne, même quand il beuglait qu’il fallait bombarder le Japon et récupérer l’Alaska par la force. A Varsovie toutefois on préfère souffler le chaud et le froid. Donc quant à savoir s’il y aura une guerre ou pas, on affirme sagement qu’il n’y en aura pas et on fait ce qu’il est possible de faire.

Le général, à la retraite, Piotr Makarewicz, ancien Major Général de l’Armée, est de ceux qui calment les esprits. « Nous n’avons aucune importance stratégique ni économique. Quelle valeur représente Varsovie en tant qu’objectif militaire ? Nulle », assène-t-il à ses compatriotes qui aiment à penser que la capitale polonaise n’a rien à envier à Washington en terme de prestige. Cela explique peut-être en partie le fait que les Polonais ont doublé leurs dépenses en matière de défense les dix dernières années, tout en allouant un budget de presque 40 milliards de dollars à la modernisation de leur armée. Ce n’est rien, diront certains. Les Russes s’apprêtent à claquer le double. Voilà de quoi inquiéter les Polonais qui étaient nombreux, ces jours-ci, à saluer les soldats américains dont les convois traversaient le pays dans le cadre de l’opération « Atlantic Resolve ». Organisée officiellement dans le but de « rassurer ses alliés, démontrer sa liberté de mouvement et prévenir toute agression sur le flanc oriental de l’Otan », l’opération a en outre brillamment atteint son but officieux – tirer une langue d’un pied de long aux Russes. Surtout qu’au même moment, la première livraison d’armes non-létales américaines destinée aux forces armées ukrainiennes quittait les avions-cargo de l’USAF. S’il n’y a pas lieu de parler de guerre, il est aussi injustifié de parler de détente.

Face à une crise ukrainienne à l’issue incertaine, l’armée polonaise qui compte 100.000 hommes cherche par tous les moyens à remettre à niveau ses réservistes et à éviter un retour au service militaire obligatoire, comme cela a été le cas en Lituanie. Le souci est que le passage à une armée entièrement professionnelle s’est effectué aux dépens du maintien en état des forces de réserve. A présent, personne ne sait combien des réservistes appelés à se présenter immédiatement dans leurs unités sont réellement aptes à servir et combien travaillent en Angleterre. En dépit des apparences, compter sur l’élan patriotique en cas de conflit armé serait imprudent. Selon un sondage réalisé en mars dernier seuls 29% des Polonais se déclarent déterminés à défendre leur pays contre une agression. Vu le résultat, les militaires feraient mieux de garder le numéro de téléphone de l’octogénaire accompagné de son cheval.

*Photo : Wikimedia Commons

Théologie de la libation

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Ayant eu le privilège de travailler dans plusieurs journaux, j’ai été convié l’autre jour au pot de départ d’un ami correcteur atteint par la limite d’âge. L’assistance était professionnellement monolithique : correcteurs, typographes (retraités), imprimeurs et quelques journalistes. Presque tous membres du Syndicat du Livre. Donc rouges, très rouges. Mais ce jour-là cette couleur était celle du vin, ce qui me valut de n’être frappé par aucun ostracisme.

Après force verres, l’assistance (y compris les plus jeunes) sacrifia au rituel du pot d’adieu. On chanta : « A la !… A la !… A la !… / A la santé du confrère / Qui nous régale aujourd’hui / Ce n’est pas de l’eau de rivière / Encore moins de celle du puits… »

« A la !… A la !… A la !… » Ça sonne comme « Allah, Allah, Allah ». Vous pensez peut-être que je ne pense qu’à ça ?

Pas du tout. Même que tous les jours que le bon Dieu fait je m’efforce de penser à autre chose. Mais est-ce ma faute à moi si en permanence on m’envahit avec des otages égorgés, des chrétiens assassinés et des filles violées ? J’ai beau me boucher les oreilles, les clameurs « Allah akbar » balayent mes frêles défenses. Certes, je ne supporte pas l’alcool mais j’aime bien ceux qui en boivent. Alors que le vin du « A la !… A la !… A la !… » coule à flots !

Ceux qui trouveraient trop étriqué le corporatisme de cette chanson pourront toujours se rabattre sur le banal « Boire un petit coup c’est agréable ». Là aussi beaucoup de vin mais également – horreur suprême – les mots qui suivent : « J’aime le jambon et la saucisse / j’aime le jambon c’est bon ! / mais j’aime encore mieux le lait de ma nourrice / j’aime le jambon et la saucisse / j’aime le jambon c’est bon ! »

Des cochonnailles et du vin on ne fait pas mieux. Ou pas pire selon certains. Mais pourquoi en parler ? Pour se détendre un peu. En effet l’islam offre parfois un visage tragique. Et pour ne pas devenir islamophobe, mieux vaut – quand c’est possible – en rire plutôt que d’en parler.

L’artiste qui rêvait de devenir hidalgo

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grand palais velazquez

Aussi surprenant que cela paraisse, le Louvre ne dispose en ses murs d’aucun Velázquez. En effet, les quelques pièces mineures de ses collections ont été réattribuées et une autre a été déposée en province. En France, cet artiste reste longtemps complètement ignoré, et on ne procède à aucune acquisition de ses œuvres, ni sous l’Ancien Régime ni après. Le renouveau d’intérêt pour lui, dans notre pays, date du XIXe siècle, surtout de sa seconde partie. Des artistes comme Manet rejettent une bonne partie de l’histoire de la peinture qu’ils considèrent comme l’œuvre de « chiqueurs », c’est-à-dire artificielle et maniérée. Ils trouvent dans Velázquez (ou dans des travaux qui lui sont attribués à tort) une sorte de naturalisme franc et direct avec lequel ils se sentent en affinité.

Après l’éclipse complète, on passe, sans bien y réfléchir, à un culte sans nuances. Beaucoup de commentateurs affirment, en effet, qu’il est « le chef de file de l’école espagnole ». C’est oublier certains de ses compatriotes, qui n’ont pas moins de talent. Je pense à Ribera (1591-1652) et à son puissant sens du tragique. Je pense aussi, une génération avant, au mysticisme flamboyant du Greco (1541-1614). Confrontée à ces artistes extrêmement originaux, la primauté du très classique Velázquez n’apparaît pas comme une évidence.
C’est qu’en réalité, ce n’est pas l’œuvre de Velázquez dans son ensemble qui occupe une place de premier plan, mais plutôt quelques toiles en particulier. Beaucoup de gens ont en tête Les Ménines (restées à Madrid). Pour ma part, je citerais une peinture pour laquelle mon enthousiasme ne faiblit pas. C’est la Vénus au miroir de la National Gallery de Londres. Rien que pour voir ce tableau exceptionnel, il faut aller à l’exposition du Grand Palais. Avec une touche enlevée, une grande qualité de fondus et un étonnant jeu de nuances de gris, Velázquez nous lègue une peinture d’une éloquence indépassable. Mais, surtout, c’est l’un des rares nus de l’histoire de l’art, peut-être le seul, qui ne souffre nullement de l’évolution des canons de la beauté. Si les personnages féminins de Rubens sont perçus à présent comme de gros tas, cette femme de Velázquez garde intact tout son potentiel érotique ; sublime au XVIIe, elle l’est également au XXIe.[access capability= »lire_inedits »]

Il y en a qui ne s’y sont pas trompées, ce sont les suffragettes, et notamment une certaine Mary Richardson. Elle n’aimait pas « la façon dont les visiteurs masculins regardaient [cette peinture] bouche bée toute la journée ». Le 11 mars 1914, prenant prétexte de l’arrestation d’une dirigeante féministe, elle se rend à la National Gallery avec un hachoir et inflige sept grandes entailles au nu, appliquées méthodiquement des fesses à la nuque. Ce geste est un temps fort des relations difficiles entre le féminisme et le désir masculin. La Vénus, quant à elle, après une longue restauration et beaucoup d’hésitations, ne retrouve les cimaises que cinquante ans plus tard. Elle demeure un chef-d’œuvre absolu.
Diego Velázquez naît à Séville en 1599, dans une famille d’origine portugaise. Il est placé en apprentissage à 12 ans pour être formé au métier de peintre. Cette activité, encore considérée comme manuelle, est jugée peu estimable. Il a beau être d’ascendance noble, ses parents n’ont probablement pas eu les moyens d’un choix plus valorisant. Son maître, censeur de l’Inquisition, est un artiste provincial à l’écart des évolutions artistiques. Mais il transmet au jeune Diego son goût pour les pâtes grasses et transparentes, dans la filiation de celles du Titien (1485-1576) et des Vénitiens. Velázquez restera fidèle à ce choix toute sa vie.
À 18 ans, sa formation est terminée. Il épouse Juana, la fille de son maître, et part tenter sa chance à Madrid. Après plusieurs tentatives, il produit des portraits d’une vérité saisissante. La ressemblance, dans un monde qui ne connaît pas la photo, a une valeur cruciale, mais elle n’est pas à la portée de tous les artistes. Son talent attire l’attention de la cour, puis celle du roi.
Velázquez met à profit son séjour dans la capitale pour élargir ses références picturales. Il rencontre des peintres caravagesques. Leur influence est sensible dans quelques scènes de boisson. Mais la greffe ne prend pas durablement. Il rencontre aussi Rubens, lequel est en mission diplomatique, sans rien retenir de sa dynamique baroque. Velázquez entreprend également deux voyages en Italie, qui ne produisent pas chez lui de revirement majeur, mais elles le confirment dans son goût pour les matières vénitiennes.
La plupart de ses peintures ne comportent qu’un seul personnage. Il ne sait rien faire mieux que brosser des portraits. Tantôt, il évoque une figure antique (apôtre, philosophe…) à partir d’un modèle contemporain, tantôt il représente une personne existante, noble ou vulgaire. Quand il s’éloigne du visage, il est parfois moins à l’aise. On le voit par exemple, au poney en forme de tonneau monté par l’infant Baltasar Carlos, improbable équidé qui vaut à son auteur un grand nombre de railleries. Les compositions à proprement parler sont rares chez Velázquez, environ une vingtaine, dont moins d’une dizaine sont significatives. En outre, elles se présentent souvent comme des portraits collectifs. Il faut attendre l’une de ses toutes dernières toiles, Les Fileuses, pour le voir s’attaquer à l’art complexe de la composition. En cela, il diffère radicalement de la plupart des artistes de son temps, et en particulier de ses grands contemporains, Le Greco et Ribera. Inutile de tourner autour du pot, Velázquez est avant tout un portraitiste officiel.
Au fur et à mesure que son talent est reconnu, il est intégré à la cour. Il se rapproche progressivement du roi, Philippe IV. D’abord en tant que peintre, bien sûr. Puis, rapidement, il gagne la confiance du souverain, qui lui donne de toutes autres responsabilités. Velázquez accède à des fonctions de plus en plus importantes et à l’âge de 53 ans, il est nommé maréchal du palais. Il doit régir la vie quotidienne de la maison royale, organiser les déplacements, s’occuper des diverses résidences. Il supervise le mariage de l’infante Marie-Thérèse avec Louis XIV et il est même choisi comme témoin. À 60 ans, il est anobli et devient, peu avant de mourir, hidalgo.
Un peintre devenant sur le tard grand commis de l’Etat – c’est-à-dire du roi, voilà qui n’est pas banal. Chez Velázquez, il est difficile de faire la part de la vocation artistique et celle de l’ambition sociale. Toujours est-il que sa carrière administrative commence tôt et empiète de plus en plus sur la peinture. Il ne faut pas s’étonner que le nombre total de ses œuvres soit assez réduit, dépassant à peine la centaine. Dans les dix dernières années de sa vie, Velázquez abandonne presque complètement les pinceaux. La plupart des toiles de cette période, autrefois attribuées au maître, sont en réalité peintes par son gendre, Juan Bautista Martinez del Mazo.
Velázquez pourrait n’être qu’un peintre de cour soucieux de plaire aux puissants. La passion qu’il met à partager leur intimité pourrait le rendre ennuyeux, voire risible. C’est tout le contraire qui se produit. Il a une étonnante aptitude à faire revivre dans ses tableaux les personnages qui l’entourent. Il nous plonge dans la névrose de l’Espagne au faîte de sa gloire. On goûte avec effarement la saveur de cette époque toute de grandeur et de déclin, de beauté et de monstruosité. Ses pinceaux donnent naissance à une population bien étrange : infantes perdues dans leurs crinolines, roi prognathe dénué de charisme, moines, nonnes et mystiques mortifères, gentilshommes d’une inquiétante fierté, cardinaux et inquisiteurs imprévisibles, guerriers habillés de fer et de dentelles, sans oublier les bouffons, les estropiés, les mendiants et les chiens. Velázquez fait même un très beau portrait de son esclave personnel.

Le plus convaincant dans la manière de cet artiste est peut-être qu’il nous place de plain-pied, avec une sorte d’objectivité, parmi les hommes de son temps. Il ne cherche pas à orienter notre jugement, ne prétend pas dire que celui-ci est bon et celui-là méchant. Non ! Il nous livre les personnages tels quels. Prenons par exemple le portrait du pape Innocent X. Face à cette magnifique peinture, on a l’impression que le souverain pontife est là, devant nous, bien vivant. Mais on se demande vraiment à quel genre de type on a affaire. S’agit-il d’un vieil homme cultivé ou du dernier des pervers ? D’un faible, prisonnier de sa fonction, ou d’une bête féroce à la tête d’une institution redoutable ? Francis Bacon (1909-1992) a réalisé plusieurs études inspirées par cette toile dans laquelle il perçoit quelque chose d’atroce. Mais le portrait de Velázquez peut tout aussi bien suggérer le contraire. La biographie du pontife, issu d’une vieille famille de mécènes (les Pamphili), lui-même protecteur des arts (on lui doit la piazza Navona, à Rome), et mené du bout du nez par les femmes, jette un doute sérieux sur l’interprétation de Bacon. En réalité, plus on observe ce pape et plus il est une énigme.

C’est précisément cette indétermination qui fait de Velázquez un génial portraitiste. Quand nous voyons un visage, quelles que soient les circonstances, nous sommes tout de suite sensibles à ses formes, à son expression. Nous avons immédiatement une opinion a priori sur la personne concernée. Mais on ne saurait raisonnablement tirer de cette opinion une conclusion fiable. Parmi les tyrans du XXe siècle, certains ont une tête inquiétante, c’est indiscutable, mais d’autres semblent au contraire sympathiques, voire bonasses. Ce serait pratique si les dictateurs avaient des têtes de dictateurs. Mais ce n’est pas le cas. On peut dire à peu près la même chose pour toutes les catégories d’hommes et de femmes. C’est en cela que consiste le mystère et même le paradoxe de la figure humaine. C’est à une expérience de ce genre que nous invite très habilement Velázquez : ressentir quelque chose devant un visage, sans pouvoir en déduire quoi que ce soit de définitif.[/access]

À voir absolument : Velázquez, du 25 mars au 13 juillet, Galeries nationales du Grand Palais, entrée Clemenceau.

*Photo : wikicommons.

Quelques mots sur Taïwan

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taiwan chine mao

Au gré de mes rencontres, soucieuse de jouer modestement un rôle de passerelle entre des lecteurs français et mes sources formosanes, je recommande souvent de ne pas confondre la Chine avec Taïwan, un pays de 23 millions d’habitants qui vivent sur une île grande comme la Belgique : il s’agit en fait deux pays que sépare une même langue, et pas seulement parce que de 1895 à 1945 Taïwan avait été annexée par le Japon à la suite de la guerre sino-japonaise, perdue par la Chine impériale.

Il n’y a plus d’affrontements militaires comme ceux très violents de 1949 et de 1958 : le rapprochement est évident. Aujourd’hui, deux millions de Taïwanais vivent en Chine. Ils y assurent, dans des usines qui leur appartiennent, 40% (me dit-on) des exportations chinoises : par exemple le groupe taïwanais Foxconn emploie un million d’ouvriers chinois qui fabriquent tous les iPhone et tous les MacBook.

600 vols par semaine relient les principales villes chinoises aux aéroports de Taïwan, et y déversent trois millions de touristes par an, soit le double du nombre de touristes chinois en France (qui est vingt fois plus vaste et trois fois plus peuplée).

En 1978, il y avait moins de dix Français à Taïwan. La France n’a plus de relations diplomatiques avec Taïwan (depuis 1964) mais maintient une copieuse représentation officieuse qui est en relation directe avec le Quai d’Orsay et fête dignement le 14 juillet.

Paris a vendu à Taipei des armes très sophistiquées comme les «Mirage 2000» (et leurs missiles Mica, m’a-t-on expliqué) après avoir vendu la technologie du plutonium (et un peu plus) vers 1975 (un atelier que Washington fera rapidement fermer ne souhaitant pas que Taipei dispose de l’arme nucléaire). Cela est connu, il y a eu des articles dans les journaux, mais on en parle peu : plus sagement, à compter de 1982 et jusqu’en 2010, la France a fourni un tiers des besoins en uranium enrichi des 6 réacteurs électro-nucléaires de l’île. Une soixantaine de magasins Carrefour emploient des milliers de Taïwanais, etc.

Les Taïwanais voyagent sans visa dans la plupart des pays de l’Europe continentale et peuvent résider en France aussi souvent qu’ils le souhaitent, trois mois d’affilée au maximum, dans la limite de 180 jours par an. Les Français bénéficient des mêmes facilités dans l’autre sens.

Les étudiants français sont nombreux à apprendre le chinois à Taïwan où ils apprécient une douceur de vivre inconnue sur le continent, une absence totale de racisme, un régime démocratique avec une liberté totale de la presse, de fréquentes élections, une vie quotidienne agréable, et à bon marché.

Le cinéma taïwanais connaît en France un certain succès, notamment Hou HsiaoHsien, Lee Ang et Tsai MingLiang et on traduit régulièrement quelques romans publiés à Taïwan.

J’aurai l’occasion de reparler de tous ces sujets et de leur corollaire : la pression de plus en plus insistante de Pékin en faveur d’une «unification» qui — comme le mot le laisse deviner — divise de plus en plus les Taïwanais entre eux.

Comme on l’a dit plaisamment : «Ce que beaucoup de Formosans n’aiment pas chez les communistes chinois, c’est qu’ils leur rappellent le KuoMinTang». L’une des origines de cette durable division au sein de la population formosane, c’est la «terreur blanche» que le parti KuoMinTang (autrement appelé «parti nationaliste», réfugié à Taïwan après sa défaite devant les communistes en 1949) a fait peser sur l’île pendant plusieurs années après les terribles et tragiques massacres du printemps 1947. Je ne reviens pas sur ce sujet que j’ai déjà évoqué ailleurs.

Alors, ne parlerai-je pas de la Chine dans mon blog sur le site de Causeur ?

Si, bien évidemment, en particulier parce que je me suis lancée dans le sous-titrage en langue française des films d’un cinéaste indépendant chinois exceptionnel, Hu Jie (Hu est son patronyme) dont j’ai été l’interprète lors de sa récente escale en France.

hu jie

L’un d’eux, Ne pleurez pas sur mon cadavre, raconte le premier meurtre de la Révolution culturelle. Ce film offre une clef pour les Français qui veulent comprendre quelque-chose à la Chine. Tous les Chinois et les Taïwanais en connaissent le sujet, grâce au web, même s’ils n’ont pas tous encore vu ce film de Hu Jie. J’en ai déjà parlé ici.

Mais, aujourd’hui, je voudrai faire une digression sur d’autres personnages que les Chinois (et les Taïwan) connaissent bien mais que les Français ne connaissent pas encore. Le 20 mars dernier, la Cinémathèque française a programmé un autre documentaire de Hu Jie que j’ai sous-titré en français : «Affiches de propagande de la Révolution culturelle».

Je ne raconte pas ici ce film qui sera bientôt en accès libre sur DailyMotion et YouTube dans cette version française. Mais, à la manière de Phil Casoar dans son magnifique album «Les Héros de Budapest» (qu’il vient juste de m’offrir parce que j’ai tiré son portrait, ce dont je le remercie vivement), je vais essayer, à partir d’une seule image de ce film, de raconter une histoire que – là encore – tous les Chinois connaissent mais pratiquement aucun Français.

Un des artistes interviewés par Hu s’appelle Yan ZhengXue. Né en 1944, il rapporte comment – pendant la «révolution culturelle» – il a été torturé pendant trois jours, et condamné à mort, pour avoir oublié de peindre une des deux oreilles du Président Mao en le présentant de trois-quarts sur une gigantesque fresque murale, et pour avoir tracé un trait de repère à travers le visage du «grand timonier».

Finalement, il eut la chance qu’un militaire (qui devait valider sa condamnation à mort) accepte son explication : le trait, léger et provisoire, était rendu nécessaire par les dimensions de la fresque. Yan ne fut donc pas exécuté. Quelques années plus tard, Hu Jie retrouva le peintre Yan à Pékin et le filma devant deux bustes en plâtre qui m’ont intriguée lorsque plan par plan je travaillais au sous-titrage.

Le premier est celui de Lin Zhao, une jeune femme dont je ne parlerai pas aujourd’hui car elle est le sujet d’un film de deux heures sur lequel je reviendrai, en mai prochain, à l’occasion de sa programmation à la Cinémathèque. Lin Zhao fut emprisonnée pendant plusieurs années avant d’être exécutée en 1978 à ShangHai, pour avoir refusé toute autocritique et avoir écrit avec son sang des textes violemment anti-maoïstes.

mao

Le second est celui de Zhang ZhiXin, que l’on aperçoit dans un plan fugace. Zhang n’était pas une dissidente comme Lin Zhao, mais une communiste sincère, partisan de Deng XiaoPing et donc, pour son malheur, critique à l’égard de Madame Mao (Jiang Qing). Elle fut en conséquence arrêtée, longuement torturée, à ShenYang, la grande ville du Nord-Ouest, dans l’ex «Mandchourie», dont le patron politique et militaire était alors Mao YuanXin, neveu de Mao ZeDong.

Les prisonniers de droit commun furent invités à la violer. Il semble que le neveu du président ait fait de la persécution de Zhang ZhiXin l’un de ses caprices. Elle finit folle, coincée dans une cellule où elle ne pouvait se tenir debout, trempant le peu de mantou (pain à la vapeur) qu’on lui donnait pour survivre dans le sang de ses règles. Mao YuanXin, ordonna son exécution en avril 1975 et – pour l’empêcher de crier, on lui coupa la gorge.

Après l’arrestation de Mme Mao et de sa «Bande des quatre», aussitôt après la mort du «grand timonier», son neveu Mao YuanXin fut arrêté et condamné à 18 années de prison.

Revenu au pouvoir avec Deng XiaoPing, Hu YaoBang fit réhabiliter Zhang ZhiXin, mais sans grande explication ni repentance. Dès lors, on condamnera la Révolution culturelle, on réhabilitera ses victimes, mais sans mettre en cause Mao lui-même : une tâche difficile et forcément superficielle. Les quatre millions de morts de la Révolution culturelle ne sont donc pas oubliés, ils ont été en grande partie – pour les plus célèbres – réhabilités. Leurs familles, et de célèbres survivants, ont été plus ou moins indemnisés.

Des milliers de pages sont consacrées à Zhang ZhiXin – héroïne du PCC – sur le web chinois. Il ne s’agit pas de «détails pointus pour spécialistes» mais du coeur de la culture chinoise contemporaine, que nombre de Chinois voudraient voir mieux connue et comprise en Occident. Ils sont cependant un peu pessimistes sur la capacité des Occidentaux à s’intéresser à ces sujets et les comprendre.

Le peintre et sculpteur Yan ZhengXue a proposé que ses statues soient installées sur des sites publics symboliques. On le lui a refusé. Depuis, il a passé trois ans en prison pour harcèlement judiciaire de fonctionnaires sur d’autres sujets.

À la fin du film sur les affiches de propagande de la Révolution culturelle, le vice-président de l’Université de Pékin explique que “Mao a détruit l’agriculture et l’économie chinoises. Mais ce n’est pas très grave – ajoute-t-il – car en quelques années la Chine s’en sortira. Par contre Mao et le maoïsme ont détruit la culture et la sociabilité, la confiance mutuelle et cela il faudra des générations pour y remédier.”

À Taïwan, les massacres de 1947 et la “terreur blanche” ont été épouvantables, mais la société s’en est remise, car l’oppression policière fut le fait d’une minorité contre la majorité qui a depuis retrouvé les libertés démocratiques. En Chine, la Révolution culturelle a été autre chose, comme une guerre civile qui a totalement détruit le lien social, avec des enfants dénonçant ou battant leurs parents (comme le réalisateur Chen KaiGe, qui ne s’en est pas encore remis). Mao demeure au coeur du système malgré ses crimes et bien que le pouvoir soit désormais aux mains des enfants de ceux qu’il a fait torturer. C’est sans doute cette différence qui explique, pour une bonne part, que “l’unification” — entre la Chine encore maoïste schizophrène et Taïwan démocratique — sera très difficile.

Un écrivain écrit ce qu’il veut

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jauffret camus millet houellebecq

Je ne sais pas si Marine Le Pen est bonne à sauter et si par hasard je le pensais, je ne l’écrirais pas comme ça mais, c’est le droit le plus strict, le devoir même, s’il éprouve le besoin de l’écrire, pour Régis Jauffret d’écrire ce qu’il veut écrire car c’est un écrivain. Et les écrivains écrivent ce qu’ils veulent, quand ils veulent et comme ils le veulent. Ils n’ont pas de responsabilité particulière ni de comptes à rendre que ce soit aux yeux de monsieur Rayski, à ceux de Marine Le Pen, de Christiane Taubira ou d’un quelconque pouvoir, d’une quelconque autorité morale, d’un quelconque arbitre du bon goût. À ce rythme-là, Aragon n’aurait pu chanter ni le Guépéou ni « conchier l’armée française dans sa totalité », Genet n’aurait pas pu cracher sur la guerre d’Algérie ni Pasolini sur le fascisme de la consommation. Vous me direz que Pasolini a été assassiné. C’est ce qui arrive aux écrivains qui sont porteurs de mauvaises nouvelles car c’est leur travail. Comme dans l’Antiquité, on tue le messager plutôt que le message. Brasillach a écrit des horreurs, il a été fusillé mais ce que je retiens, c’est que Camus avait signé sa grâce malgré le dégoût que lui inspirait le personnage. Je serai toujours dans le camp de Camus.

Quand monsieur Rayski écrit que Régis Jauffret est « de la merde dans un bas de soie », avec cette éternelle citation de Talleyrand qui peut s’appliquer à peu près à n’importe qui n’importe quand et donc, comme toutes les insultes, ne signifie plus rien, c’est son droit le plus strict également, même si on doute que Monsieur Rayski ait lu un des plus grands textes romanesque paru ces dernières années et qui s’appelle Microfictions (Gallimard 2007).

Pour tout dire, cet appel masqué à la censure sur notre site me choque profondément. Nous nous  faisons ici l’honneur de défendre les indéfendables en matière de littérature et si possible indépendamment de tout opportunisme idéologique. On a parlé ici de Renaud Camus, de Richard Millet, de  Michel Houellebecq le plus sereinement possible et en les envisageant d’abord pour ce qu’ils sont: des écrivains. J’ai beaucoup aimé Renaud Camus, bien avant qu’il ne prenne la tête d’un « combat douteux », comme il est dit dans la Bible, contre Le Grand remplacement. Certaines de ses lignes me choquent profondément, autant que de lire pour le pudique monsieur Rayski, « Marine Le Pen est bonne à sauter ». Pas un instant, pourtant, il ne me viendrait à l’idée de ne pas en parler ou pire, d’inciter à ne pas en parler et de ne pas dire la profonde admiration que j’ai pour des livres comme Roman Roi ou son Journal (au moins jusqu’en 2011).

Faut-il un bureau politique et éditorial, désormais, pour laisser un écrivain publier ce qu’il veut publier ? Monsieur Rayski souhaite-t-il, au nom d’un politiquement correct inversé, qu’on réserve à Régis Jauffret le même sort qu’à Renaud Camus qui n’a plus d’éditeur ? Est-il certain que c’est la seule déclaration de Régis Jauffret qui mérite ses foudres -celle-là remonte à 2011, tout de même. Et puis quelle étrange aporie que de dire qu’il ne faut pas parler d’un écrivain précisément en en parlant ?

Bref, pour terminer,  je me permettrai simplement d’inviter monsieur Rayski à relire le Sartre de Qu’est-ce que la littérature (1948) : « L’art de la prose est solidaire du seul régime où la prose garde un sens : la démocratie. Quand l’une est menacée, l’autre l’est aussi. »

Je ne doute pas, qu’à défaut d’aimer Régis Jauffret, monsieur Rayski soit un démocrate.

Le pape parle de «génocide» arménien, Ankara répond «islamophobie»

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(AFP) – Le pape François a employé dimanche, pour la première fois, le terme de « génocide » à propos des massacres des Arméniens il y a 100 ans, déclaration jugée inacceptable par la Turquie qui a convoqué le représentant du Vatican à Ankara.

« Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme « le premier génocide du XXe siècle » a frappé votre peuple arménien », a déclaré le pontife en citant un document signé en 2001 par le pape Jean Paul II et le patriarche arménien.

Il a ensuite évoqué les tragédies perpétrées « par le nazisme et par le stalinisme » puis cité les « exterminations de masse » au Cambodge, au Rwanda, au Burundi et en Bosnie.

Le pape s’exprimait à l’ouverture d’une messe pour les fidèles de rite catholique arménien, concélébrée avec le patriarche arménien Nerses Bedros XIX Tarmouni à l’occasion du centenaire des massacres de 1915-1917, et en présence du président arménien, Serge Sarkissian.

« La déclaration du pape, qui est loin de la réalité légale et historique, ne peut pas être acceptée », a réagi sur son compte Twitter le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, qualifiant les propos de François « d’allégations sans fondement ».

Dimanche, en citant un écrit de son prédécesseur, François s’est employé à ne pas utiliser directement le terme de « génocide ». Mais l’essentiel reste : le mot a pour la première fois résonné de la bouche d’un pape dans le cadre solennel de la basilique Saint-Pierre de Rome.

Le ministère turc des Affaires étrangères a très vite réagi en convoquant le représentant du Vatican à Ankara, l’archevêque Antonino Lucibello, afin qu’il s’explique sur l’utilisation de ce terme de « génocide » que les autorités turques ont toujours récusé.

Ensuite, dans un communiqué, le ministère a exprimé sa « grande déception et tristesse » et reproché au chef des catholiques romains de « prendre parti » en ignorant la souffrance des musulmans et d’autres groupes religieux à la même époque.

« Je pense que c’était très courageux » de la part de François, a déclaré à l’AFP le vaticaniste Marco Tosatti. « Avant de devenir pape, Jorge Bergoglio avait déclaré clairement plusieurs fois que c’était un génocide. En citant Jean Paul II, il a renforcé la position de l’Eglise, en indiquant clairement son point de vue sur le sujet ».

Évoquant les innombrables victimes, majoritairement chrétiennes, d’une « effroyable et folle extermination », le pape a insisté : « Se souvenir d’eux est nécessaire, plus encore c’est un devoir, parce que là où il n’y a plus de mémoire, cela signifie que le mal tient encore la blessure ouverte ».

Les Arméniens estiment que 1,5 million des leurs ont été tués de manière systématique à la fin de l’empire ottoman. Nombre d’historiens et plus d’une vingtaine de pays, dont la France, l’Italie et la Russie, ont reconnu un génocide.

La Turquie affirme pour sa part qu’il s’agissait d’une guerre civile, doublée d’une famine, dans laquelle 300 à 500.000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort.

En 2014, le président turc islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait présenté pour la première fois des condoléances aux Arméniens, sans pour autant cesser de contester toute volonté d’extermination.

La déclaration du pape risque de compliquer encore un peu ses relations avec la Turquie, où sa visite en novembre avait été marquée par un dialogue de sourds, le pape se faisant l’avocat d’une alliance des religions contre le terrorisme tandis que les autorités d’Ankara restaient arc-boutées sur une dénonciation de l’islamophobie.

Au cours de la messe de dimanche, François a aussi proclamé « docteur de l’Eglise » Saint Grégoire de Narek, moine mystique arménien du Xe siècle.

Comme il l’a fait à de nombreuses reprises et avec force ces dernières semaines, le pontife argentin a en outre évoqué les violences qui frappent les chrétiens à travers le monde, en particulier au Moyen-Orient.

« Aujourd’hui encore, nous sommes en train de vivre une sorte de génocide causé par l’indifférence générale et collective », a-t-il insisté.

Félix a trente ans

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eric metzger nuit trente

eric metzger nuit trente

On écrit son premier roman, disait en substance Bernard Frank, comme on se suicide: pour dire que quelque chose n’allait pas très bien mais qu’on en n’était pas responsable. C’est cette belle formule de l’auteur d’Un siècle débordé qui nous est venu en lisant le premier roman d’Eric Metzger, La nuit des trente (L’Arpenteur). Le titre aurait pu nous faire penser à quelque drame historique, quelque tragédie antique. Ce n’est pas le cas ici. Les « trente » en question sont les trente ans de Félix, le personnage principal de cette errance nocturne et parisienne. On moque beaucoup le trentenaire parisien comme l’archétype du bobo, on en oublierait presque, à force, son humanité. Sortir de la caricature sociologique pour davantage renvoyer à un malaise générationnel, sans jamais sombrer dans la démonstration ou la plainte est la grande force de Metzger. En 1950, La nuit des Trente aurait pu s’appeler L’humeur vagabonde de Blondin et dans les années 80, Trente ans et des poussières de Jay Mc Inerney. En 2015, c’est autre chose: à la mélancolie française du hussard ou à l’angoisse chic et rentrée du yuppie new-yorkais en plein krach boursier, Metzger a substitué une espèce d’attitude d’évitement, une volonté de rester à la surface des choses qu’il ne faudra pas confondre avec la superficialité. L’écriture blanche, mais jamais froide de l’auteur veut simplement coller au plus près de son personnage sans jamais chercher au-delà, moitié par pudeur, moitié par peur de trouver ce qu’il y aurait à trouver.

La nuit des trente commence à la fin d’une journée de travail, en open space évidemment. Félix est journaliste. On ne saura pas pour quel titre mais quelle importance puisqu’on sait, comme nous le suggère le roman, que tous les trentenaires parisiens sont soit journalistes, soit concepteurs-graphistes, soit assistants parlementaires. Le lecteur comprend incidemment que Félix n’a dû dire à personne que c’était le jour de ses trente ans puisque c’est comme d’habitude qu’un de ses collègues néobarbus l’invite à boire un verre avec quelques autres. Felix aime la vodka avec un glaçon, sa boisson fétiche, « toujours ce spasme, comme un toc. » Dans ce troquet de l’avenue de Villers sous le ciel rose du printemps, Félix n’en profitera pas pour annoncer son entrée en trentaine. Ce n’est pas qu’il est un garçon secret, c’est qu’il ne voit pas trop comment en parler, sinon à lui-même. Il se rappelle que Balzac avait déjà publié Les Chouans et Fitzgerald Gatsby le magnifique à cet âge là. Que Félix soit un garçon littéraire qui rêve de devenir écrivain ne fait aucun doute même si là non plus, il ne dit rien, même à lui-même. Evidemment, ces jeunes gens sans enfants ou célibataires vont poursuivre la fête ailleurs, dans un autre bar qui ressemblera au premier, dans le XVIIIème. Félix se déplace en scooter et c’est « Nigga in Paris » qui passent dans ses écouteurs.

« Boulevards des Batignolles, Place de Cichy, boulevard de Clichy, puis de petites rues un peu obscures. Du monde devant les bars qu’il croise. » Félix est de son temps, il ne va pas le nier. D’ailleurs Félix ne nie rien, ce n’est pas son genre. Ce qui semble lui tenir lieu de colonne vertébrale, dans son vagabondage alcoolisé, c’est le souvenir d’un amour perdu, d’un amour comme on n’en connait qu’à l’adolescence et un certain attachement à la grammaire. Il lui sera donc beaucoup pardonné, à cet Ulysse d’une nuit printanière qui traverse Paris de part en part pour retrouver une jeune fille aperçue au début de l’Odyssée. Il  croisera pour se faire des buveurs, des danseurs et d’autres buveurs, plus vieux, qui semblent sortir des Lumières du zinc du grand Robert Giraud. Félix va aussi prendre un peu de MDMA mais on sent bien que ce n’est pas dans ses habitudes et laisser son scooter pour fuir un contrôle de police. Bref, il fait un peu n’importe quoi, mais finalement sans trop d’excès.

Qu’il retrouve ou non la jeune fille, finalement, n’est pas le plus important et on laissera le lecteur le découvrir comme on lui laissera découvrir les toutes dernières pages, véritable retournement qui nous donne, enfin, la clé qui permettra de comprendre qui est Félix.

Ce qu’il faut savoir ici, avant tout, c’est que La nuit des trente d’Eric Metzger est une réussite, brève, délicate, parfois drôle et qui laisse au lecteur, aurait dit Sagan à qui on peut aussi penser ici,  un certain sourire.
La nuit des trente d’Eric Metzger (L’Arpenteur)

La nuit des trente

Prix: 10,90 €

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*Photo : GHNASSIA ANTHONY/SIP. 00693273_000027.

Vive la philosophie floue!

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miller levy philosophie

miller levy philosophie

Miller Levy se définit comme un « artiste de variétés », appellation littérale d’un touche à tout loufoque, mais pas seulement. Exemple s’il en est de réussite scolaire, après avoir suivi l’enseignement du second degré (le nom docte du lycée en France), il s’est attelé à la pratique. La Philosophie floue, une approche, parue aux PUF en est un des fruits.

« Les idées ont une vie qui est loin d’être idéale. » nous dit-il. Loin d’être une blague de potache, c’est un retour flamboyant à l’âge paléolithique de la philosophie, emmenant dans ses bagages des références indiscutables à Wittgenstein : les fameux axiomes réclamant de ne pas la ramener sur les sujets dont on ignore tout, et rappelant que la philosophie devrait tâcher de rendre clair ce qui ne l’est pas, et non l’inverse.

Les questions les plus simples sont toujours les meilleures, en philosophie particulièrement : après tout, que faire des phrases autocontradictoires (il est interdit d’interdire, les racistes sont des êtres inférieurs, …), des objets qui n’existent pas mais que l’on peut penser quand même (l’infini, le nombre Pi, le Big Bang), du problème de l’oeuf et de la poule .. ? « Les choses qui n’existent pas méprisent les règles de la syntaxe » écrit encore Meyer Lévy et la philosophie floue, elle-même, méprise cordialement la philosophie.

Le décor posé, passons aux principes. Miller Levy distingue trois phases dans sa démarche théorique : le tâtonnement, le rapprochement et le détournement ; ce schéma expliquant, entre autres, comment les hommes en sont arrivés à déraciner des fleurs pour en faire des cadeaux. La pratique est tout aussi lumineuse. Armé de patience, de persévérance et d’un massicot, Miller Levy a rassemblé des dizaines de volumes de la sacro-sainte collection « Que sais-je ? » des PUF, que l’on pourrait elle-même qualifier d’artiste de variétés tant les sujets traités sont nombreux, et s’est employé à les mélanger entre eux. Le résultat : « Les fruits après Marx / Les marxismes tropicaux et subtropicaux », « L’aide aux pays sauvages / Les animaux sous-developpés », « La foi par correspondance / La vente catholique », on en passe et des meilleures.

Ce ne sont que des bêtises pour la plupart des métaphysiciens et des philosophes académiques, qui jugeront plus orthodoxe de s’extasier sur de gros volumes que les étudiants achètent, surlignent et ne lisent pas, d’ânonner les propos de ces dieux de l’Olympe que sont les auteurs au programme du bac philo, plutôt que de rester cois devant l’évidence : « Un groupe de mots peut très bien n’avoir aucun. »

C’est-à-dire d’admettre que, quoiqu’on veuille nous faire croire, la philosophie n’est ni simple, ni complexe, ni ludique, ni rébarbative, ni inutile, ni productive : elle est floue, ce qui ne l’empêche pas d’exister.

Dans le match ENS-Collège de pataphysique, pour savoir qui débrouillera le mieux les problèmes existentiels, le vainqueur n’est pas désigné d’avance. On signalera, à titre anecdotique plus qu’informatif, la parution aux mêmes Presses Universitaires de France, d’ un « Que-sais je ? Les 100 citations de la philosophie », compilé et commenté par Laurence Devillairs, normalienne de son état. De quoi faire avancer le schmilblick, à n’en pas douter.

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Miller Levy, La Philosophie floue, une approche – PUF.

*Photo : wikicommons.

Vichy : un suicide français

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petain vichy zemmour

Cela fait longtemps que j’ai envie de donner la parole à François-Marin Fleutot. Brillant touche-à-tout, cet « historien du dimanche », à la manière d’un Philippe Ariès, n’aime rien tant que farfouiller dans les archives, à la recherche de petites pépites enfouies sous le lit de l’Histoire. Le voilà parti aujourd’hui sur les traces des parlementaires qui ont (ou non) voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940, avant de plonger dans la collaboration, l’attentisme… ou la Résistance. Preuve qu’aucun sillon n’est jamais tracé à l’avance, le royaliste François-Marin réserve ses plus belles piques à ceux des monarchistes d’Action française qui ont suivi la pente de Charles Maurras. Voter Pétain ? a de grandes chances d’exaspérer les militants de tous bords. Une qualité inestimable !

François-Marin Fleutot travaille dans l’édition depuis 1975. On lui doit notamment Des royalistes dans la Résistance (Flammarion, 2000).

Daoud Boughezala. Pourquoi revenir sur l’épisode, bien connu, du 10 juillet 1940, quand les députés français ont voté les pleins pouvoirs à Pétain ? Chercheriez-vous à réhabiliter subrepticement Vichy ?   

François-Marin Fleutot. Notre XXIe siècle s’est construit sur des légendes que l’on répète sans se donner la peine de les vérifier. Travaillant sur la guerre de 1940 depuis de nombreuses années, j’ai été intrigué par l’apparition presque soudaine de Philippe Pétain et de la révolution nationale dans les ouvrages historiques, sans que leurs auteurs ne se demandent comment cela était arrivé. J’ai donc cherché à replacer Vichy dans une perspective longue pour comprendre la continuité entre les hommes, les événements et l’histoire qu’ils ont bâtie. En aucune manière, je n’ai voulu dédouaner l’un ou l’autre des acteurs de ce drame.

Vous rappelez que c’est la Chambre du Front populaire qui a confié les pleins pouvoirs à Pétain à une écrasante majorité. Comment les parlementaires, toutes tendances confondues, ont-ils pu s’entendre pour enterrer la IIIe République ?

François-Marin Fleutot. La débâcle militaire du printemps 1940 fait s’écrouler l’administration et tout le pays. Face à cette défaite d’une ampleur inégalée dans l’histoire de France, on va remettre en cause les institutions de la IIIe République, que d’aucuns jugeaient excessivement parlementaires depuis longtemps. Le 9 juillet 1940, à la quasi-unanimité (moins trois députés et un sénateur), les deux Assemblées votent la mise au ban des lois constitutionnelles de 1875 et 1876, pour confier au maréchal Pétain la mission de donner une Constitution à la France puis de gérer la crise. J’insiste sur un point : aucun passage du texte voté le 10 juillet, à l’initiative de Pierre Laval, ne donne le pouvoir de constituer une autre société, encore moins celui d’engager une « révolution nationale ».[access capability= »lire_inedits »]

À la Libération, l’ordonnance du 9 août 1944 disposait que « la forme du gouvernement de la France est et demeure la république. En droit, celle-ci n’a jamais cessé d’exister. » Au fond, Vichy est-il la continuation de la république ?

Aux yeux de la France libre, deux conceptions opposées se sont d’abord affrontées. D’un côté, René Cassin annonce de Londres : « On restaure la république. » De l’autre, l’Assemblée provisoire d’Alger – qui contient son lot de députés et sénateurs de la IIIe République – substitue à cette formule la phrase que vous avez citée.

À mes yeux, Vichy se situe dans une certaine continuité de la république… à ceci près que l’État français ne respecte pas la forme parlementaire. Le Conseil national que réunit Pétain n’a rien d’une assemblée législative, c’est une simple instance consultative, un peu comme le Conseil économique, social et environnemental aujourd’hui.

Pacifistes, nationalistes, radicaux et socialistes ont tous, à un moment ou à un autre, frayé avec Pétain. Y a-t-il plusieurs demeures dans la maison du Maréchal ?

On a tendance à l’oublier, mais Pétain a constitué, le 16 juin 1940, le dernier gouvernement de la IIIe République avec une majorité de ministres radicaux ou socialistes issus du Front populaire. Le 10 juillet, lors du vote des pleins pouvoirs, dans l’espoir de rejeter les Allemands, certains soutiennent la nécessité d’une union sacrée derrière le Maréchal, comme cela avait été le cas en 1914-1918 derrière Clemenceau. Aux débuts de Vichy, tout le monde ou presque participe au nouveau régime, des pacifistes proches de Pétain, mais aussi des patriotes et des gens qui ont combattu sur le front, dont certains sont même blessés. Dans les votes d’opposition de juillet, certains soutiennent Pétain contre Laval…

L’expression « vichysso-résistant » recouvre donc une certaine réalité ?

Oui, au début de la guerre. La meilleure preuve est que dans l’armée de Vichy, composée de ce qui reste de l’armée française après l’armistice, se constitue l’embryon de la résistance armée qui espionne les Allemands dès 1940-1941. Mais des services de renseignement français concurrents se mettent ensuite en place, avec d’un côté ceux de Vichy, de l’autre ceux de De Gaulle. Les premiers espionnent les Allemands, non sans s’acharner par ailleurs contre les gaullistes.

Mû par son pacifisme, Pétain a-t-il d’emblée orienté Vichy vers la collaboration totale avec l’occupant allemand ?

Pétain n’a tenté de contrebalancer la frange collaborationniste de Vichy qu’une seule fois : le 13 décembre 1940, lorsqu’il fait arrêter Pierre Laval et Marcel Déat. Le surlendemain, le Maréchal signe le décret réintroduisant les députés au sein du Conseil national et nomme Flandin président du Conseil. C’est une espèce de démocrate-chrétien qui a félicité Hitler après les accords de Munich. Il n’a pas donc pas les mains tout à fait propres, mais cela n’en fait pas un nazi. Au bout de trois mois, son gouvernement s’épuise et laisse place au cabinet Darlan. Cet amiral a protégé la marine lorsqu’il la dirigeait en 1939-1940. Mais c’est aussi sous son égide que s’étend la collaboration avec les Allemands, avec notamment la création du tristement célèbre Commissariat aux affaires juives.

Puisque vous évoquez l’antisémitisme de Vichy, revenons sur le concert d’indignation qu’a déclenché Éric Zemmour l’automne dernier. Beaucoup se sont émus qu’il prétende que Pétain avait protégé les israélites français, en livrant prioritairement aux Allemands les juifs d’origine est-européenne. Qu’en pensez-vous ?

Zemmour a à la fois raison et tort. Le premier statut des juifs, s’il est indéfendable, car il a permis de rafler les juifs d’origine étrangère, a néanmoins protégé un certain nombre d’israélites français. Mais, en juin 1941, un deuxième statut va beaucoup plus loin et déchoit par exemple de leur mandat trois sénateurs israélites qui avaient voté les pleins pouvoirs au Maréchal. Derrière Vichy, les Allemands font pression pour imposer à toute la France les directives antisémites qu’ils appliquent en zone occupée.

Le régime de Vichy ne s’est pas contenté d’obéir aux demandes allemandes. Ses dirigeants ont dépassé toutes les attentes de l’occupant en matière de persécutions antijuives. Or, vous décrivez Pétain et Laval comme des dreyfusards. Comment l’antisémitisme est-il alors devenu l’un des piliers de la « révolution nationale » ?

Ainsi que l’a écrit Simon Epstein[1. Un paradoxe français. Antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008.], Pétain ne semble pas antisémite avant-guerre. Il se trouve que, du fait de leur proximité avec leurs coreligionnaires allemands, les juifs français savaient ce qui se passait outre-Rhin. Du coup, ce sont des juifs comme Georges Mandel qui s’opposent au pacifisme du Pétain ministre de la Guerre de Paul Reynaud. Le Maréchal se convainc donc petit à petit qu’on ne peut avoir confiance en eux, allant jusqu’à fabriquer des lois d’exception. Le climat général va se détériorer et provoquer des revirements inattendus. Pourquoi quelqu’un d’irréprochable avant-guerre, comme le député d’Alger Marcel Régis, ancien vice-président de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, déclare-t-il alors à propos de Blum : « Quand ce juif sera à la morgue, il sera au seul logis qui convient » ? Mon hypothèse est qu’à force d’entendre diaboliser le bellicisme légitime de la communauté israélite, la France pacifiste va faire des juifs les boucs émissaires de ses malheurs.

La propagande vichyste a aussi pris pour cible le Parti communiste. Vous saluez les communistes dissidents qui se sont opposés au pacte germano-soviétique, au risque de s’attirer les foudres de leur direction. Jusqu’à l’invasion de l’URSS, en juin 1941, le « Parti des cent mille fusillés » n’a-t-il fait que suivre les fluctuations de Staline ?

Au départ, l’ensemble des élus communistes français vote les crédits militaires supplémentaires et s’engage lors de la mobilisation générale. Un grand nombre d’entre eux participent d’ailleurs aux combats. Puis, à l’annonce de la signature du pacte germano-soviétique, la direction du Parti communiste change de tactique et se bat pour la paix. Sur les 76 parlementaires communistes, 14 députés rejettent le pacte entre Berlin et Moscou. Alors que le groupe parlementaire communiste est officiellement exclu du Congrès pour cause de haute trahison, les élus réfractaires siégeront dans l’Assemblée qui a enterré la IIIe République. Huit votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, trois s’y refusent catégoriquement et un autre ne participe pas aux débats car il est parti au Maroc sur le Massilia. Pour l’anecdote, ce dernier finira dans la collaboration, tandis que les deux députés communistes de Dordogne resteront dans l’attentisme et que trois autres s’engageront dans la Résistance. Autant dire qu’au Parti communiste comme dans les autres formations politiques le vote pour ou contre Pétain n’a absolument pas déterminé l’attitude des parlementaires pendant la guerre.

Les députés et sénateurs ayant investi Pétain ont-ils dû rendre des comptes à la Libération ?

À la sortie de la guerre, chaque formation politique choisit ses critères d’épuration. La SFIO exclut presque tous ses parlementaires qui ont voté les pleins pouvoirs, quelques-uns échappant à la sanction pour cause de bonne conduite durant la guerre. Le Parti radical procède à une épuration plus modérée, n’écartant que ceux qui ont directement participé aux gouvernements Pétain. Quant au Parti communiste, il écarte automatiquement tous ses membres qui ont refusé le pacte-germano-soviétique. Ainsi, les trois parlementaires qui ont à la fois rejeté cette alliance et refusé de voter les pleins pouvoirs au Maréchal auront été successivement poursuivis par Vichy et exclus de leur propre parti !

Loin de ces subtilités, la mémoire populaire a retenu une histoire monochrome – mais changeante : du mythe de la France entièrement résistante des années 60, on est passé à celui des 40 millions de collabos…

Je pense qu’environ 200 000 Français ont vraiment été pronazis et 200 000 autres vraiment résistants. Henri Amouroux n’avait pas tort d’écrire qu’il y avait « 40 millions de pétainistes » en 1940. Mais si la France est longtemps restée pétainiste pendant l’Occupation, elle n’était pas forcément collabo…

Votre sens de la nuance vous conduit parfois à dédouaner certaines figures tutélaires de Vichy, comme Charles Maurras, que vous vous efforcez de distinguer du pétainisme. Pourtant, l’Action française a fourni de nombreux cadres et inspiré une certaine rhétorique conservatrice au Maréchal…

Je ne dédouane pas du tout Maurras. Beaucoup de monarchistes d’Action française travaillent dans les instances de Vichy, et contribuent à ses basses œuvres antijuives. Seulement, Maurras a exercé très peu d’influence idéologique sur Vichy. Non seulement Pétain et Maurras ne se sont rencontrés qu’à quatre reprises pendant la guerre, mais le corporatisme d’Action française n’a pas grand-chose à voir avec l’idéologie technocratique de Vichy. Maurras et ses disciples défendent un modèle corporatiste d’Ancien Régime qui consiste à dire : « Au temps du roi, comme les patrons et les ouvriers s’entendaient bien ! » Pétain s’inspire au contraire d’un mouvement politique appelé le « Redressement français » qui entend créer une société futuriste technocratique autoritaire. Jusqu’au retour de Laval, en avril 1942, les gouvernements de Vichy ne comportent d’ailleurs aucun parlementaire. Quand le Maréchal a la main sur ses ministres, il préfère faire l’économie des politiques et ne gouverne qu’avec des gestionnaires.

Une dernière question plus personnelle. Dans les années 1970, vous militiez à l’Action française, tout en vous sentant proche de certains révoltés d’ultragauche. Quelques années plus tard, vous créez la Nouvelle Action royaliste (NAR) avec Bertrand Renouvin et quelques autres dissidents à la gauche de l’Action française. L’antisémitisme de Maurras et son soutien – certes critique – à Vichy n’ont-ils pas définitivement condamné le mouvement royaliste en France ?

Cela condamne assurément le maurrassisme et l’Action française, mais pas le royalisme. Beaucoup de royalistes ont participé à la Résistance, j’ai même écrit un livre là-dessus[2. Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000.]. En revanche, il suffit de lire Maurras pour comprendre qu’il est dans sa nature même de concevoir le juif comme un être mauvais. Dans l’univers maurrassien, il n’est pas le seul : les francs-maçons, les protestants et les « métèques » participent eux aussi de la destruction du pays. Ce qui a achevé de discréditer Maurras, c’est son opposition jusqu’au-boutiste aux Anglo-Américains et au général de Gaulle. Étrange destinée d’un penseur qui avait modelé son attitude sur sa doctrine antigermanique…

Personnellement, près avoir participé, lycéen, à quelques manifestations en mai 1968, j’ai adhéré à l’Action française en octobre 1969, parce que j’étais royaliste. Mais je n’y suis resté qu’un an et demi, le temps de rencontrer les futurs créateurs de la Nouvelle Action royaliste. De mon point de vue, on peut être royaliste sans se rattacher à Maurras et surtout, sans céder un pouce à l’antisémitisme.[/access]

Voter Pétain ?: Députés et sénateurs sous la Collaboration (1940-1944)

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*Photo : wikicommons.

Pologne: c’est reparti comme en 39!

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Pologne défense réserviste armée Russie Ukraine

Pologne défense réserviste armée Russie Ukraine

On dirait qu’il y a du nouveau à l’est, et plus précisément en Pologne… Pour la première fois depuis plus de quinze ans, le ministère polonais de la Défense a lancé un rappel « immédiat » de quelque 500 réservistes, sur un total de 12 000 susceptibles de se soumettre cette année encore aux exercices militaires obligatoires : des manœuvres visant à contrôler leurs aptitudes à la mobilisation et au combat. Et ce n’est pas tout. Publié en mars dernier, un arrêté du même ministère disposait qu’outre les réservistes, tous ceux qui sont médicalement aptes à servir mais qui n’ont jamais subi le moindre entraînement militaire risquent en théorie d’être sommés de se présenter dans une caserne. Il s’agirait alors de milliers de jeunes et de moins jeunes hommes. Last but not least, le ministre Tomasz Siemoniak a invité en personne, sur les ondes de la très écoutée radio RMF, « tout un chacun, âgé de 18 à 50 ans, à participer volontairement aux exercices militaires ». C’est peu dire qu’il a été entendu. Dans les trois jours suivant son intervention radiophonique, les militaires ont reçu les demandes de plus de mille personnes prêtes à enfiler le treillis de combat. Il y aurait lieu ici de saluer l’élan patriotique des Polonais, sauf que nombre de ces volontaires ne correspondaient pas vraiment aux attentes des armées… Abstraction faite de 300 femmes, en principe qualifiées pour les exercices mais dont les militaires ne savent pas bien que faire, d’autres bénévoles, pourtant expérimentés, ont été éconduits. Ainsi n’a pas été retenue la candidature d’un septuagénaire de Varsovie, pas plus que celle d’un homme de 85 ans qui voulait s’inscrire avec son cheval, arguant qu’une fois armé il serait sans égal dans la diversion de l’ennemi. Les uhlans contre les panzers ?  Il y a comme un petit air de déjà vu…

Siemioniak a beau déclarer à qui veut l’entendre que l’appel de réservistes « ne doit pas être associé aux événements actuels, politiques ou militaires », faisant ainsi une nette allusion à la situation en Ukraine, aussi bien dans la rue que dans la presse polonaise on ne parle que de ça. D’une part, depuis février 2014 le ministère de l’Intérieur polonais dispose d’un plan d’action en vue d’accueillir une masse de réfugiés ukrainiens dont on n’a pourtant pas noté l’arrivée, même si les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à chercher un asile en Pologne – quelque 18.000 personnes venues de l’autre rive du Bug tentent actuellement d’obtenir une carte de séjour ou un statut de réfugié. D’autre part, les scénarios catastrophe ont à ce point le vent en poupe que des personnalités d’habitude réservées, et justement appréciées pour leur scepticisme à l’égard de toutes sortes de théories conspirationnistes, s’emploient désormais à imputer aux Russes des intentions qu’ils n’ont (probablement) pas ou pas encore. La palme en la matière semble revenir à Anne Applebaum. Celle-ci, éditorialiste au Washington Post, formée à Oxford et à Yale, lauréate du Prix Pulitzer, a exalté sur le site de Slate.com les bienfaits de l’hystérie : si à l’été 1939 les Polonais s’étaient montrés davantage paranos et moins naïfs, ils n’auraient pu que s’en féliciter quelques mois plus tard. Certes, l’analyse de Mme Applebaum vaut ce qu’elle vaut. Reste qu’on l’évoque et qu’on la discute à Varsovie, tout en essayant d’en atténuer la virulence, parce que c’est Mme Applebaum qui l’a faite. Et Mme Applebaum, faut-il préciser, est aussi la femme de l’actuel président du parlement polonais, lequel a auparavant dirigé le ministère des Affaires étrangères et celui de la Défense. Alors, quand on fait soudainement appel aux réservistes, pense-t-on uniquement à les familiariser avec les nouvelles armes et le nouvel équipement, ou cède-t-on à la tentation de prendre les propos d’Anne Applebaum au sérieux ?

La récente boutade de l’histrion préféré de Poutine et accessoirement chef du parti libéral-démocrate, Vladimir Jirinovski, qui a lancé à la télévision russe l’idée d’utiliser l’arme nucléaire contre la Pologne, serait-elle une preuve suffisante de l’imminence d’une guerre à l’échelle européenne ? « D’après le président Poutine, les déclarations de Jirinovski ne reflètent pas la position officielle de la Fédération », est encline à reconnaître Anne Applebaum sans pour autant lâcher le morceau. « En 2009 et en 2013 l’armée russe a effectivement et ouvertement mené des exercices de frappes nucléaires sur Varsovie », rappelle-t-elle. On le sait. Depuis 2010, la doctrine militaire russe prévoit, dans le cas où l’Etat même serait menacé, le recours à l’arme nucléaire en réponse à une attaque conventionnelle. Mais pour l’instant l’Etat russe n’est pas menacé. Et jusqu’à présent, aussi piqué soit-il, Jirinovski n’a réussi à faire peur à personne, même quand il beuglait qu’il fallait bombarder le Japon et récupérer l’Alaska par la force. A Varsovie toutefois on préfère souffler le chaud et le froid. Donc quant à savoir s’il y aura une guerre ou pas, on affirme sagement qu’il n’y en aura pas et on fait ce qu’il est possible de faire.

Le général, à la retraite, Piotr Makarewicz, ancien Major Général de l’Armée, est de ceux qui calment les esprits. « Nous n’avons aucune importance stratégique ni économique. Quelle valeur représente Varsovie en tant qu’objectif militaire ? Nulle », assène-t-il à ses compatriotes qui aiment à penser que la capitale polonaise n’a rien à envier à Washington en terme de prestige. Cela explique peut-être en partie le fait que les Polonais ont doublé leurs dépenses en matière de défense les dix dernières années, tout en allouant un budget de presque 40 milliards de dollars à la modernisation de leur armée. Ce n’est rien, diront certains. Les Russes s’apprêtent à claquer le double. Voilà de quoi inquiéter les Polonais qui étaient nombreux, ces jours-ci, à saluer les soldats américains dont les convois traversaient le pays dans le cadre de l’opération « Atlantic Resolve ». Organisée officiellement dans le but de « rassurer ses alliés, démontrer sa liberté de mouvement et prévenir toute agression sur le flanc oriental de l’Otan », l’opération a en outre brillamment atteint son but officieux – tirer une langue d’un pied de long aux Russes. Surtout qu’au même moment, la première livraison d’armes non-létales américaines destinée aux forces armées ukrainiennes quittait les avions-cargo de l’USAF. S’il n’y a pas lieu de parler de guerre, il est aussi injustifié de parler de détente.

Face à une crise ukrainienne à l’issue incertaine, l’armée polonaise qui compte 100.000 hommes cherche par tous les moyens à remettre à niveau ses réservistes et à éviter un retour au service militaire obligatoire, comme cela a été le cas en Lituanie. Le souci est que le passage à une armée entièrement professionnelle s’est effectué aux dépens du maintien en état des forces de réserve. A présent, personne ne sait combien des réservistes appelés à se présenter immédiatement dans leurs unités sont réellement aptes à servir et combien travaillent en Angleterre. En dépit des apparences, compter sur l’élan patriotique en cas de conflit armé serait imprudent. Selon un sondage réalisé en mars dernier seuls 29% des Polonais se déclarent déterminés à défendre leur pays contre une agression. Vu le résultat, les militaires feraient mieux de garder le numéro de téléphone de l’octogénaire accompagné de son cheval.

*Photo : Wikimedia Commons

Théologie de la libation

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Ayant eu le privilège de travailler dans plusieurs journaux, j’ai été convié l’autre jour au pot de départ d’un ami correcteur atteint par la limite d’âge. L’assistance était professionnellement monolithique : correcteurs, typographes (retraités), imprimeurs et quelques journalistes. Presque tous membres du Syndicat du Livre. Donc rouges, très rouges. Mais ce jour-là cette couleur était celle du vin, ce qui me valut de n’être frappé par aucun ostracisme.

Après force verres, l’assistance (y compris les plus jeunes) sacrifia au rituel du pot d’adieu. On chanta : « A la !… A la !… A la !… / A la santé du confrère / Qui nous régale aujourd’hui / Ce n’est pas de l’eau de rivière / Encore moins de celle du puits… »

« A la !… A la !… A la !… » Ça sonne comme « Allah, Allah, Allah ». Vous pensez peut-être que je ne pense qu’à ça ?

Pas du tout. Même que tous les jours que le bon Dieu fait je m’efforce de penser à autre chose. Mais est-ce ma faute à moi si en permanence on m’envahit avec des otages égorgés, des chrétiens assassinés et des filles violées ? J’ai beau me boucher les oreilles, les clameurs « Allah akbar » balayent mes frêles défenses. Certes, je ne supporte pas l’alcool mais j’aime bien ceux qui en boivent. Alors que le vin du « A la !… A la !… A la !… » coule à flots !

Ceux qui trouveraient trop étriqué le corporatisme de cette chanson pourront toujours se rabattre sur le banal « Boire un petit coup c’est agréable ». Là aussi beaucoup de vin mais également – horreur suprême – les mots qui suivent : « J’aime le jambon et la saucisse / j’aime le jambon c’est bon ! / mais j’aime encore mieux le lait de ma nourrice / j’aime le jambon et la saucisse / j’aime le jambon c’est bon ! »

Des cochonnailles et du vin on ne fait pas mieux. Ou pas pire selon certains. Mais pourquoi en parler ? Pour se détendre un peu. En effet l’islam offre parfois un visage tragique. Et pour ne pas devenir islamophobe, mieux vaut – quand c’est possible – en rire plutôt que d’en parler.

L’artiste qui rêvait de devenir hidalgo

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grand palais velazquez

grand palais velazquez

Aussi surprenant que cela paraisse, le Louvre ne dispose en ses murs d’aucun Velázquez. En effet, les quelques pièces mineures de ses collections ont été réattribuées et une autre a été déposée en province. En France, cet artiste reste longtemps complètement ignoré, et on ne procède à aucune acquisition de ses œuvres, ni sous l’Ancien Régime ni après. Le renouveau d’intérêt pour lui, dans notre pays, date du XIXe siècle, surtout de sa seconde partie. Des artistes comme Manet rejettent une bonne partie de l’histoire de la peinture qu’ils considèrent comme l’œuvre de « chiqueurs », c’est-à-dire artificielle et maniérée. Ils trouvent dans Velázquez (ou dans des travaux qui lui sont attribués à tort) une sorte de naturalisme franc et direct avec lequel ils se sentent en affinité.

Après l’éclipse complète, on passe, sans bien y réfléchir, à un culte sans nuances. Beaucoup de commentateurs affirment, en effet, qu’il est « le chef de file de l’école espagnole ». C’est oublier certains de ses compatriotes, qui n’ont pas moins de talent. Je pense à Ribera (1591-1652) et à son puissant sens du tragique. Je pense aussi, une génération avant, au mysticisme flamboyant du Greco (1541-1614). Confrontée à ces artistes extrêmement originaux, la primauté du très classique Velázquez n’apparaît pas comme une évidence.
C’est qu’en réalité, ce n’est pas l’œuvre de Velázquez dans son ensemble qui occupe une place de premier plan, mais plutôt quelques toiles en particulier. Beaucoup de gens ont en tête Les Ménines (restées à Madrid). Pour ma part, je citerais une peinture pour laquelle mon enthousiasme ne faiblit pas. C’est la Vénus au miroir de la National Gallery de Londres. Rien que pour voir ce tableau exceptionnel, il faut aller à l’exposition du Grand Palais. Avec une touche enlevée, une grande qualité de fondus et un étonnant jeu de nuances de gris, Velázquez nous lègue une peinture d’une éloquence indépassable. Mais, surtout, c’est l’un des rares nus de l’histoire de l’art, peut-être le seul, qui ne souffre nullement de l’évolution des canons de la beauté. Si les personnages féminins de Rubens sont perçus à présent comme de gros tas, cette femme de Velázquez garde intact tout son potentiel érotique ; sublime au XVIIe, elle l’est également au XXIe.[access capability= »lire_inedits »]

Il y en a qui ne s’y sont pas trompées, ce sont les suffragettes, et notamment une certaine Mary Richardson. Elle n’aimait pas « la façon dont les visiteurs masculins regardaient [cette peinture] bouche bée toute la journée ». Le 11 mars 1914, prenant prétexte de l’arrestation d’une dirigeante féministe, elle se rend à la National Gallery avec un hachoir et inflige sept grandes entailles au nu, appliquées méthodiquement des fesses à la nuque. Ce geste est un temps fort des relations difficiles entre le féminisme et le désir masculin. La Vénus, quant à elle, après une longue restauration et beaucoup d’hésitations, ne retrouve les cimaises que cinquante ans plus tard. Elle demeure un chef-d’œuvre absolu.
Diego Velázquez naît à Séville en 1599, dans une famille d’origine portugaise. Il est placé en apprentissage à 12 ans pour être formé au métier de peintre. Cette activité, encore considérée comme manuelle, est jugée peu estimable. Il a beau être d’ascendance noble, ses parents n’ont probablement pas eu les moyens d’un choix plus valorisant. Son maître, censeur de l’Inquisition, est un artiste provincial à l’écart des évolutions artistiques. Mais il transmet au jeune Diego son goût pour les pâtes grasses et transparentes, dans la filiation de celles du Titien (1485-1576) et des Vénitiens. Velázquez restera fidèle à ce choix toute sa vie.
À 18 ans, sa formation est terminée. Il épouse Juana, la fille de son maître, et part tenter sa chance à Madrid. Après plusieurs tentatives, il produit des portraits d’une vérité saisissante. La ressemblance, dans un monde qui ne connaît pas la photo, a une valeur cruciale, mais elle n’est pas à la portée de tous les artistes. Son talent attire l’attention de la cour, puis celle du roi.
Velázquez met à profit son séjour dans la capitale pour élargir ses références picturales. Il rencontre des peintres caravagesques. Leur influence est sensible dans quelques scènes de boisson. Mais la greffe ne prend pas durablement. Il rencontre aussi Rubens, lequel est en mission diplomatique, sans rien retenir de sa dynamique baroque. Velázquez entreprend également deux voyages en Italie, qui ne produisent pas chez lui de revirement majeur, mais elles le confirment dans son goût pour les matières vénitiennes.
La plupart de ses peintures ne comportent qu’un seul personnage. Il ne sait rien faire mieux que brosser des portraits. Tantôt, il évoque une figure antique (apôtre, philosophe…) à partir d’un modèle contemporain, tantôt il représente une personne existante, noble ou vulgaire. Quand il s’éloigne du visage, il est parfois moins à l’aise. On le voit par exemple, au poney en forme de tonneau monté par l’infant Baltasar Carlos, improbable équidé qui vaut à son auteur un grand nombre de railleries. Les compositions à proprement parler sont rares chez Velázquez, environ une vingtaine, dont moins d’une dizaine sont significatives. En outre, elles se présentent souvent comme des portraits collectifs. Il faut attendre l’une de ses toutes dernières toiles, Les Fileuses, pour le voir s’attaquer à l’art complexe de la composition. En cela, il diffère radicalement de la plupart des artistes de son temps, et en particulier de ses grands contemporains, Le Greco et Ribera. Inutile de tourner autour du pot, Velázquez est avant tout un portraitiste officiel.
Au fur et à mesure que son talent est reconnu, il est intégré à la cour. Il se rapproche progressivement du roi, Philippe IV. D’abord en tant que peintre, bien sûr. Puis, rapidement, il gagne la confiance du souverain, qui lui donne de toutes autres responsabilités. Velázquez accède à des fonctions de plus en plus importantes et à l’âge de 53 ans, il est nommé maréchal du palais. Il doit régir la vie quotidienne de la maison royale, organiser les déplacements, s’occuper des diverses résidences. Il supervise le mariage de l’infante Marie-Thérèse avec Louis XIV et il est même choisi comme témoin. À 60 ans, il est anobli et devient, peu avant de mourir, hidalgo.
Un peintre devenant sur le tard grand commis de l’Etat – c’est-à-dire du roi, voilà qui n’est pas banal. Chez Velázquez, il est difficile de faire la part de la vocation artistique et celle de l’ambition sociale. Toujours est-il que sa carrière administrative commence tôt et empiète de plus en plus sur la peinture. Il ne faut pas s’étonner que le nombre total de ses œuvres soit assez réduit, dépassant à peine la centaine. Dans les dix dernières années de sa vie, Velázquez abandonne presque complètement les pinceaux. La plupart des toiles de cette période, autrefois attribuées au maître, sont en réalité peintes par son gendre, Juan Bautista Martinez del Mazo.
Velázquez pourrait n’être qu’un peintre de cour soucieux de plaire aux puissants. La passion qu’il met à partager leur intimité pourrait le rendre ennuyeux, voire risible. C’est tout le contraire qui se produit. Il a une étonnante aptitude à faire revivre dans ses tableaux les personnages qui l’entourent. Il nous plonge dans la névrose de l’Espagne au faîte de sa gloire. On goûte avec effarement la saveur de cette époque toute de grandeur et de déclin, de beauté et de monstruosité. Ses pinceaux donnent naissance à une population bien étrange : infantes perdues dans leurs crinolines, roi prognathe dénué de charisme, moines, nonnes et mystiques mortifères, gentilshommes d’une inquiétante fierté, cardinaux et inquisiteurs imprévisibles, guerriers habillés de fer et de dentelles, sans oublier les bouffons, les estropiés, les mendiants et les chiens. Velázquez fait même un très beau portrait de son esclave personnel.

Le plus convaincant dans la manière de cet artiste est peut-être qu’il nous place de plain-pied, avec une sorte d’objectivité, parmi les hommes de son temps. Il ne cherche pas à orienter notre jugement, ne prétend pas dire que celui-ci est bon et celui-là méchant. Non ! Il nous livre les personnages tels quels. Prenons par exemple le portrait du pape Innocent X. Face à cette magnifique peinture, on a l’impression que le souverain pontife est là, devant nous, bien vivant. Mais on se demande vraiment à quel genre de type on a affaire. S’agit-il d’un vieil homme cultivé ou du dernier des pervers ? D’un faible, prisonnier de sa fonction, ou d’une bête féroce à la tête d’une institution redoutable ? Francis Bacon (1909-1992) a réalisé plusieurs études inspirées par cette toile dans laquelle il perçoit quelque chose d’atroce. Mais le portrait de Velázquez peut tout aussi bien suggérer le contraire. La biographie du pontife, issu d’une vieille famille de mécènes (les Pamphili), lui-même protecteur des arts (on lui doit la piazza Navona, à Rome), et mené du bout du nez par les femmes, jette un doute sérieux sur l’interprétation de Bacon. En réalité, plus on observe ce pape et plus il est une énigme.

C’est précisément cette indétermination qui fait de Velázquez un génial portraitiste. Quand nous voyons un visage, quelles que soient les circonstances, nous sommes tout de suite sensibles à ses formes, à son expression. Nous avons immédiatement une opinion a priori sur la personne concernée. Mais on ne saurait raisonnablement tirer de cette opinion une conclusion fiable. Parmi les tyrans du XXe siècle, certains ont une tête inquiétante, c’est indiscutable, mais d’autres semblent au contraire sympathiques, voire bonasses. Ce serait pratique si les dictateurs avaient des têtes de dictateurs. Mais ce n’est pas le cas. On peut dire à peu près la même chose pour toutes les catégories d’hommes et de femmes. C’est en cela que consiste le mystère et même le paradoxe de la figure humaine. C’est à une expérience de ce genre que nous invite très habilement Velázquez : ressentir quelque chose devant un visage, sans pouvoir en déduire quoi que ce soit de définitif.[/access]

À voir absolument : Velázquez, du 25 mars au 13 juillet, Galeries nationales du Grand Palais, entrée Clemenceau.

*Photo : wikicommons.

Quelques mots sur Taïwan

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taiwan chine mao

taiwan chine mao

Au gré de mes rencontres, soucieuse de jouer modestement un rôle de passerelle entre des lecteurs français et mes sources formosanes, je recommande souvent de ne pas confondre la Chine avec Taïwan, un pays de 23 millions d’habitants qui vivent sur une île grande comme la Belgique : il s’agit en fait deux pays que sépare une même langue, et pas seulement parce que de 1895 à 1945 Taïwan avait été annexée par le Japon à la suite de la guerre sino-japonaise, perdue par la Chine impériale.

Il n’y a plus d’affrontements militaires comme ceux très violents de 1949 et de 1958 : le rapprochement est évident. Aujourd’hui, deux millions de Taïwanais vivent en Chine. Ils y assurent, dans des usines qui leur appartiennent, 40% (me dit-on) des exportations chinoises : par exemple le groupe taïwanais Foxconn emploie un million d’ouvriers chinois qui fabriquent tous les iPhone et tous les MacBook.

600 vols par semaine relient les principales villes chinoises aux aéroports de Taïwan, et y déversent trois millions de touristes par an, soit le double du nombre de touristes chinois en France (qui est vingt fois plus vaste et trois fois plus peuplée).

En 1978, il y avait moins de dix Français à Taïwan. La France n’a plus de relations diplomatiques avec Taïwan (depuis 1964) mais maintient une copieuse représentation officieuse qui est en relation directe avec le Quai d’Orsay et fête dignement le 14 juillet.

Paris a vendu à Taipei des armes très sophistiquées comme les «Mirage 2000» (et leurs missiles Mica, m’a-t-on expliqué) après avoir vendu la technologie du plutonium (et un peu plus) vers 1975 (un atelier que Washington fera rapidement fermer ne souhaitant pas que Taipei dispose de l’arme nucléaire). Cela est connu, il y a eu des articles dans les journaux, mais on en parle peu : plus sagement, à compter de 1982 et jusqu’en 2010, la France a fourni un tiers des besoins en uranium enrichi des 6 réacteurs électro-nucléaires de l’île. Une soixantaine de magasins Carrefour emploient des milliers de Taïwanais, etc.

Les Taïwanais voyagent sans visa dans la plupart des pays de l’Europe continentale et peuvent résider en France aussi souvent qu’ils le souhaitent, trois mois d’affilée au maximum, dans la limite de 180 jours par an. Les Français bénéficient des mêmes facilités dans l’autre sens.

Les étudiants français sont nombreux à apprendre le chinois à Taïwan où ils apprécient une douceur de vivre inconnue sur le continent, une absence totale de racisme, un régime démocratique avec une liberté totale de la presse, de fréquentes élections, une vie quotidienne agréable, et à bon marché.

Le cinéma taïwanais connaît en France un certain succès, notamment Hou HsiaoHsien, Lee Ang et Tsai MingLiang et on traduit régulièrement quelques romans publiés à Taïwan.

J’aurai l’occasion de reparler de tous ces sujets et de leur corollaire : la pression de plus en plus insistante de Pékin en faveur d’une «unification» qui — comme le mot le laisse deviner — divise de plus en plus les Taïwanais entre eux.

Comme on l’a dit plaisamment : «Ce que beaucoup de Formosans n’aiment pas chez les communistes chinois, c’est qu’ils leur rappellent le KuoMinTang». L’une des origines de cette durable division au sein de la population formosane, c’est la «terreur blanche» que le parti KuoMinTang (autrement appelé «parti nationaliste», réfugié à Taïwan après sa défaite devant les communistes en 1949) a fait peser sur l’île pendant plusieurs années après les terribles et tragiques massacres du printemps 1947. Je ne reviens pas sur ce sujet que j’ai déjà évoqué ailleurs.

Alors, ne parlerai-je pas de la Chine dans mon blog sur le site de Causeur ?

Si, bien évidemment, en particulier parce que je me suis lancée dans le sous-titrage en langue française des films d’un cinéaste indépendant chinois exceptionnel, Hu Jie (Hu est son patronyme) dont j’ai été l’interprète lors de sa récente escale en France.

hu jie

L’un d’eux, Ne pleurez pas sur mon cadavre, raconte le premier meurtre de la Révolution culturelle. Ce film offre une clef pour les Français qui veulent comprendre quelque-chose à la Chine. Tous les Chinois et les Taïwanais en connaissent le sujet, grâce au web, même s’ils n’ont pas tous encore vu ce film de Hu Jie. J’en ai déjà parlé ici.

Mais, aujourd’hui, je voudrai faire une digression sur d’autres personnages que les Chinois (et les Taïwan) connaissent bien mais que les Français ne connaissent pas encore. Le 20 mars dernier, la Cinémathèque française a programmé un autre documentaire de Hu Jie que j’ai sous-titré en français : «Affiches de propagande de la Révolution culturelle».

Je ne raconte pas ici ce film qui sera bientôt en accès libre sur DailyMotion et YouTube dans cette version française. Mais, à la manière de Phil Casoar dans son magnifique album «Les Héros de Budapest» (qu’il vient juste de m’offrir parce que j’ai tiré son portrait, ce dont je le remercie vivement), je vais essayer, à partir d’une seule image de ce film, de raconter une histoire que – là encore – tous les Chinois connaissent mais pratiquement aucun Français.

Un des artistes interviewés par Hu s’appelle Yan ZhengXue. Né en 1944, il rapporte comment – pendant la «révolution culturelle» – il a été torturé pendant trois jours, et condamné à mort, pour avoir oublié de peindre une des deux oreilles du Président Mao en le présentant de trois-quarts sur une gigantesque fresque murale, et pour avoir tracé un trait de repère à travers le visage du «grand timonier».

Finalement, il eut la chance qu’un militaire (qui devait valider sa condamnation à mort) accepte son explication : le trait, léger et provisoire, était rendu nécessaire par les dimensions de la fresque. Yan ne fut donc pas exécuté. Quelques années plus tard, Hu Jie retrouva le peintre Yan à Pékin et le filma devant deux bustes en plâtre qui m’ont intriguée lorsque plan par plan je travaillais au sous-titrage.

Le premier est celui de Lin Zhao, une jeune femme dont je ne parlerai pas aujourd’hui car elle est le sujet d’un film de deux heures sur lequel je reviendrai, en mai prochain, à l’occasion de sa programmation à la Cinémathèque. Lin Zhao fut emprisonnée pendant plusieurs années avant d’être exécutée en 1978 à ShangHai, pour avoir refusé toute autocritique et avoir écrit avec son sang des textes violemment anti-maoïstes.

mao

Le second est celui de Zhang ZhiXin, que l’on aperçoit dans un plan fugace. Zhang n’était pas une dissidente comme Lin Zhao, mais une communiste sincère, partisan de Deng XiaoPing et donc, pour son malheur, critique à l’égard de Madame Mao (Jiang Qing). Elle fut en conséquence arrêtée, longuement torturée, à ShenYang, la grande ville du Nord-Ouest, dans l’ex «Mandchourie», dont le patron politique et militaire était alors Mao YuanXin, neveu de Mao ZeDong.

Les prisonniers de droit commun furent invités à la violer. Il semble que le neveu du président ait fait de la persécution de Zhang ZhiXin l’un de ses caprices. Elle finit folle, coincée dans une cellule où elle ne pouvait se tenir debout, trempant le peu de mantou (pain à la vapeur) qu’on lui donnait pour survivre dans le sang de ses règles. Mao YuanXin, ordonna son exécution en avril 1975 et – pour l’empêcher de crier, on lui coupa la gorge.

Après l’arrestation de Mme Mao et de sa «Bande des quatre», aussitôt après la mort du «grand timonier», son neveu Mao YuanXin fut arrêté et condamné à 18 années de prison.

Revenu au pouvoir avec Deng XiaoPing, Hu YaoBang fit réhabiliter Zhang ZhiXin, mais sans grande explication ni repentance. Dès lors, on condamnera la Révolution culturelle, on réhabilitera ses victimes, mais sans mettre en cause Mao lui-même : une tâche difficile et forcément superficielle. Les quatre millions de morts de la Révolution culturelle ne sont donc pas oubliés, ils ont été en grande partie – pour les plus célèbres – réhabilités. Leurs familles, et de célèbres survivants, ont été plus ou moins indemnisés.

Des milliers de pages sont consacrées à Zhang ZhiXin – héroïne du PCC – sur le web chinois. Il ne s’agit pas de «détails pointus pour spécialistes» mais du coeur de la culture chinoise contemporaine, que nombre de Chinois voudraient voir mieux connue et comprise en Occident. Ils sont cependant un peu pessimistes sur la capacité des Occidentaux à s’intéresser à ces sujets et les comprendre.

Le peintre et sculpteur Yan ZhengXue a proposé que ses statues soient installées sur des sites publics symboliques. On le lui a refusé. Depuis, il a passé trois ans en prison pour harcèlement judiciaire de fonctionnaires sur d’autres sujets.

À la fin du film sur les affiches de propagande de la Révolution culturelle, le vice-président de l’Université de Pékin explique que “Mao a détruit l’agriculture et l’économie chinoises. Mais ce n’est pas très grave – ajoute-t-il – car en quelques années la Chine s’en sortira. Par contre Mao et le maoïsme ont détruit la culture et la sociabilité, la confiance mutuelle et cela il faudra des générations pour y remédier.”

À Taïwan, les massacres de 1947 et la “terreur blanche” ont été épouvantables, mais la société s’en est remise, car l’oppression policière fut le fait d’une minorité contre la majorité qui a depuis retrouvé les libertés démocratiques. En Chine, la Révolution culturelle a été autre chose, comme une guerre civile qui a totalement détruit le lien social, avec des enfants dénonçant ou battant leurs parents (comme le réalisateur Chen KaiGe, qui ne s’en est pas encore remis). Mao demeure au coeur du système malgré ses crimes et bien que le pouvoir soit désormais aux mains des enfants de ceux qu’il a fait torturer. C’est sans doute cette différence qui explique, pour une bonne part, que “l’unification” — entre la Chine encore maoïste schizophrène et Taïwan démocratique — sera très difficile.

Un écrivain écrit ce qu’il veut

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jauffret camus millet houellebecq

jauffret camus millet houellebecq

Je ne sais pas si Marine Le Pen est bonne à sauter et si par hasard je le pensais, je ne l’écrirais pas comme ça mais, c’est le droit le plus strict, le devoir même, s’il éprouve le besoin de l’écrire, pour Régis Jauffret d’écrire ce qu’il veut écrire car c’est un écrivain. Et les écrivains écrivent ce qu’ils veulent, quand ils veulent et comme ils le veulent. Ils n’ont pas de responsabilité particulière ni de comptes à rendre que ce soit aux yeux de monsieur Rayski, à ceux de Marine Le Pen, de Christiane Taubira ou d’un quelconque pouvoir, d’une quelconque autorité morale, d’un quelconque arbitre du bon goût. À ce rythme-là, Aragon n’aurait pu chanter ni le Guépéou ni « conchier l’armée française dans sa totalité », Genet n’aurait pas pu cracher sur la guerre d’Algérie ni Pasolini sur le fascisme de la consommation. Vous me direz que Pasolini a été assassiné. C’est ce qui arrive aux écrivains qui sont porteurs de mauvaises nouvelles car c’est leur travail. Comme dans l’Antiquité, on tue le messager plutôt que le message. Brasillach a écrit des horreurs, il a été fusillé mais ce que je retiens, c’est que Camus avait signé sa grâce malgré le dégoût que lui inspirait le personnage. Je serai toujours dans le camp de Camus.

Quand monsieur Rayski écrit que Régis Jauffret est « de la merde dans un bas de soie », avec cette éternelle citation de Talleyrand qui peut s’appliquer à peu près à n’importe qui n’importe quand et donc, comme toutes les insultes, ne signifie plus rien, c’est son droit le plus strict également, même si on doute que Monsieur Rayski ait lu un des plus grands textes romanesque paru ces dernières années et qui s’appelle Microfictions (Gallimard 2007).

Pour tout dire, cet appel masqué à la censure sur notre site me choque profondément. Nous nous  faisons ici l’honneur de défendre les indéfendables en matière de littérature et si possible indépendamment de tout opportunisme idéologique. On a parlé ici de Renaud Camus, de Richard Millet, de  Michel Houellebecq le plus sereinement possible et en les envisageant d’abord pour ce qu’ils sont: des écrivains. J’ai beaucoup aimé Renaud Camus, bien avant qu’il ne prenne la tête d’un « combat douteux », comme il est dit dans la Bible, contre Le Grand remplacement. Certaines de ses lignes me choquent profondément, autant que de lire pour le pudique monsieur Rayski, « Marine Le Pen est bonne à sauter ». Pas un instant, pourtant, il ne me viendrait à l’idée de ne pas en parler ou pire, d’inciter à ne pas en parler et de ne pas dire la profonde admiration que j’ai pour des livres comme Roman Roi ou son Journal (au moins jusqu’en 2011).

Faut-il un bureau politique et éditorial, désormais, pour laisser un écrivain publier ce qu’il veut publier ? Monsieur Rayski souhaite-t-il, au nom d’un politiquement correct inversé, qu’on réserve à Régis Jauffret le même sort qu’à Renaud Camus qui n’a plus d’éditeur ? Est-il certain que c’est la seule déclaration de Régis Jauffret qui mérite ses foudres -celle-là remonte à 2011, tout de même. Et puis quelle étrange aporie que de dire qu’il ne faut pas parler d’un écrivain précisément en en parlant ?

Bref, pour terminer,  je me permettrai simplement d’inviter monsieur Rayski à relire le Sartre de Qu’est-ce que la littérature (1948) : « L’art de la prose est solidaire du seul régime où la prose garde un sens : la démocratie. Quand l’une est menacée, l’autre l’est aussi. »

Je ne doute pas, qu’à défaut d’aimer Régis Jauffret, monsieur Rayski soit un démocrate.