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Stupre et lucre en Chine

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Tang Can

Deux photos tournent certainement en boucle dans les cauchemars des dirigeants communistes chinois : celle de Gorbatchev, qui, afin de survivre, fait de la pub pour les sacs Vuitton en dernière page du NY Times. Et celle du couple Ceaușescu arrivé au terme de sa gloire.

GorbatchevCeaușescu

Ces dirigeants ont donc résolu de ne pas s’appauvrir comme Gorbatchev (et sont donc devenus immensément riches) et de ne pas perdre le pouvoir comme les Ceaușescu (d’où les luttes violentes au sommet de l’appareil post-maoïste).

Ces deux cauchemars ont entrainé la chute de très nombreux dirigeants suprêmes du régime pour délits de (gigantesque) corruption. La presse occidentale s’est fait l’écho des médias chinois sur ce sujet, et je n’ai rien à ajouter pour l’information des lecteurs de Causeur.

Mais ce dont la presse parisienne a peu parlé, ce sont les flots de stupre qui se sont mêlés aux fleuves de lucre. Sur le lucre, la presse officielle chinoise regorge de détails et de chiffres. Quant au stupre, cette même presse en sert de bonnes portions, mais le relais principal est pris par Weibo (le Twitter chinois) et autres réseaux sociaux.

Afin de ne pas lasser avec des répétitions sur les horreurs de la révo. cul et les quarante millions de morts de faim du Président Mao, je me suis donc plongée, un peu, dans le web chinois, plus précisément dans l’intense information commerciale, politique, culturelle, et privée, assurée par des réseaux sociaux très développés, beaucoup plus que Facebook en France.

Six cent millions de Chinois, de toutes conditions, vivent accrochés à leurs smartphone et tablettes et font circuler d’une manière inconnue en Europe des quantités infernales de nouvelles. La censure veille, bloque et débloque certains mots et manipule en rémunérant des « WuMaoYuan », des « singes à cinq sous », un calembour sur l’homophonie de « singe » avec « employé » dans l’expression 「網評猿」 ou 「五毛員」. On ne sait pas combien il y en a précisément, mais assurément beaucoup.

« 5 maos », c’est un demi RMB, soit 0,08€. C’est la rémunération, modeste, des étudiants et chômeurs travaillant littéralement « à la pièce », pour faire la claque sur certains sujets favorables au pouvoir mais aussi lancer des rumeurs, ou en combattre d’autres, diffuser les infos les plus salaces sur les dirigeants déchus, ou qui vont bientôt choir.

Un exemple : une jolie dame chinoise a la réputation d’avoir transmis une maladie à ses nombreux amants. Les réseaux sociaux bourdonnent abondamment sur le sujet. Pourquoi parler de cette « histoire de fesses » dans Causeur, qui n’est pas un tabloïd londonien ?

Parce que la dame en question, Tang Can 湯燦, est une chanteuse très célèbre en Chine. Elle a même été quelque chose comme colonel-chanteuse au ministère de la Défense.

Tang Can

Quand ce n’était pas en uniforme [photo ci-dessus], elle passait sur les chaînes de TV dans des mises en scène grandioses.

Les amants auxquels elle aurait transmis le SIDA ne sont pas n’importe qui : Bo XiLai 薄熙來 qui voulait devenir Président de la République (mais vient d’être condamné à la prison à vie), Zhou YongKang 周永康, membre du comité permanent du Bureau politique du PCC, chef suprême des services de justice et de police (qui va être prochainement condamné à la même peine, et peut-être plus), Xu CaiHou 徐才厚, l’ancien n°1 des forces armées chinoises (qu’une mort opportune a fait échapper à la prison), Li DongSheng 李東生, devenu ministre de la sécurité publique pour avoir glissé Mme Tang dans le lit de l’un de ses patrons, etc.

Bo XiLaiZhou YongKangXu CaiHouLi DongSheng

Cette séduisante chanteuse serait en détention à WuHan, sinon déjà libérée en échange de confidences sur ses amants et leurs juteuses combines. Il est plus certain que plusieurs de ses imposants amants sont bien en prison : ce sont les « tigres » que vise la campagne anti-corruption en cours et fortement médiatisée.

Parmi le million de Chinois installés en France (sans compter les Taiwanais), y compris les étudiants que je fréquente, les discussions vont bon train sur les affaires de sexe du pouvoir pékinois ; celles-ci suscitent des clics nombreux, par millions, sur le web chinois hors de Chine, en  plus de la fermentation des réseaux sociaux en Chine même.

Nous voilà donc au cœur d’une indéniable réalité, mais aussi suspecte que les gens qui la propagent et dont discutent tous les Chinois. Quoi qu’il en soit, en Chine et en chinois, Tang Can est l’une des plus célèbres femmes fatales, un sujet pour un feuilleton TV.

Des universitaires ont déjà rédigé des thèses sur ce thème. Pour n’en citer qu’une, disponible sur Google books : Social Issues in China : Gender, Ethnicity, Labor, and the Environment, par Hao ZhiDong & autres. Un chapitre donne, de manière très académique, les noms de plusieurs officiels, policiers, gouverneurs, etc. qui avouent tous plus de cent maîtresses.

Parmi les nombreuses célébrités politico-sexuelles qui défraient la chronique, citons également Li Wei 李薇, d’origine franco-vietnamienne, milliardaire elle aussi grâce à une ribambelle d’amants puissants – donc riches – qu’elle a d’abord recrutés dans la province du YunNan, avant de gagner la capitale, en passant par la province du ShanDong. Elle a droit sur le web chinois à une longue notice biographique, détaillant une impressionnante liste de hiérarques industriels et administratifs comme amants homologués.

Elle est au centre de livres pas encore traduits en français, dont Tiger Head, Snake Tails : China today, how it got there and why it has to change de Jonathan Fenby.

Détenue quelque temps, Li Wei aurait été libérée après avoir livré tout toutes sortes de détails sur la manière dont ses anciens amants, tout en s’enrichissant, l’auraient considérablement enrichie. C’est la revue CaiJing, le très sérieux magazine économique publié à Pékin, qui a débusqué et dévoilé en 2011 les scandaleuses maîtresses des dirigeants corrompus et leurs performances financières, sous la plume de deux journalistes, Rao Zhi 饒智 et Luo ChangPing 羅昌平. Ils n’ont pu le faire sans avoir reçu des encouragements précis d’une autre faction, plus puissante encore, les « tueurs de tigres » au sein de la haute direction du PCC.

Couverture de la revue CaiJing
Couverture de la revue CaiJing

Bo XiLai et Zhou YongKang, son protecteur, sont crédités d’avoir connu ou entretenu 800 maîtresses, dont de nombreuses présentatrices des chaînes de télévision nationales, provinciales et municipales (les réseaux câblés).

Pour être équitable, et respecter la parité, le web chinois donne aussi le nom et les photos de jeunes hommes vigoureux, célèbres en Chine pour savoir consoler les épouses des dirigeants communistes déchus. Le plus célèbre : Rui ChengGang 芮成鋼 aurait avoué à la police avoir rendu heureuses une vingtaine de « cougars », épouses de potentats corrompus en manque d’orgasmes. La plus célèbre de ses abonnées serait l’épouse de Ling JiHua 令計劃, qui fut le directeur de cabinet de l’ancien président de la République Hu JinTao 胡錦濤. La chute de Ling (et de sa famille) est survenue après que son fils eut trouvé la mort en percutant sa Ferrari sur une pile de pont avec deux jeunes cover girls nues à ses côtés.

Rui ChengGang
Rui ChengGang

Rui ChengGang était une star du paysage audiovisuel chinois. Au forum de Davos, il avait interpellé en très bon anglais, de manière cavalière, l’ambassadeur américain à Pékin, Garry Locke (un Californien d’origine chinoise, connu pour la modestie de son train de vie). Il avait fait de même avec le Président Obama à Séoul, scandalisant la presse coréenne par son arrogance.

Je plonge dans ces flots de stupre et de lucre, spectaculairement étalés, pour ne rien ignorer des réalités chinoises, mais également pour interpeller les lecteurs sur un point majeur de la perception de la Chine en France.

L’adoration de la Chine y semble perpétuelle. Il n’y a pas si longtemps, droite et gauche rivalisaient de complaisance envers les crimes du maoïsme, en particulier le « grand bond en avant » et ses 40 millions de morts de faim, avant que Pol Pot, soutenu par Pékin au plus fort du génocide cambodgien, ne trouve à Paris de nombreux admirateurs.

Maintenant, c’est de la Chine capitaliste-maoïste et de ses capitaux-post-maoïstes  que les Français sont énamourés. C’est pour cela qu’il faut un peu explorer la sexualité politique du post-maoïsme, capitaliste mais toujours maoïste, même si le régime se réclame aussi aujourd’hui du confucianisme.

Après cette tribune, à qui pourrais-je réclamer mes 5 sous (5 maos de RMB) pour avoir répandu auprès des lecteurs français la version soufflée par le « ministère chinois de la Vérité », appellation orwellienne des trois départements officiels de la propagande qu’ont adoptée les internautes Chinois : « Tang Can a-t-elle passé le virus du SIDA à Bo XiLai ? Ou simplement les morpions de Zhou YongKang ? ». On imagine l’inquiétude des malheureux corrompus.

A suivre…

Valls? Un «crétin» utile

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manuel valls fn departementales immigration

« Endormissement : passage de l’état de veille à l’état de sommeil », dit le Larousse. Pour avoir cherché à ramener la classe politique et, au-delà, les Français, à un « état de veille » vis-à-vis du FN, Manuel Valls a été désigné à la vindicte générale. De Marion Maréchal-Le Pen à Michel Onfray, le diagnostic a été unanime : l’hôte de Matignon serait un « crétin ».

Naturellement, le Premier ministre est parti en guerre contre le FN avant une échéance électorale qui s’annonçait redoutable pour le PS : il s’agissait d’abord pour lui de remobiliser un électorat socialiste déçu, pour ne pas dire navré, par la première partie du quinquennat de François Hollande. Depuis sa nomination à Matignon, Manuel Valls se signale par ailleurs de manière récurrente par des outrances verbales qui desservent les causes qu’il prétend servir : comme l’usage récent, et décalé, du mot « apartheid ». Mais en dénonçant l’« endormissement » de l’Hexagone devant la montée du FN, le Premier ministre a au contraire trouvé le mot juste : Marine Le Pen est désormais aux portes du pouvoir, son élection à l’Élysée en 2017 reste improbable, mais elle n’est plus inconcevable, et chacun continue de vaquer à ses petites occupations.[access capability= »lire_inedits »]

Mieux, ou plutôt pire : on assiste à une « marinisation » des esprits, la dénonciation permanente par la présidence du FN de « l’ultralibéralisme » n’étant pas sans effet sur certains grands esprits à la gauche de la gauche. En 2012, Jean-Luc Mélenchon s’était autoproclamé ennemi numéro un de Marine Le Pen : cela ne l’a pas empêché depuis de refuser de choisir dans certaines élections partielles entre l’UMP et le FN quand ces deux formations restaient seules en lice au second tour. Que fera-t-il en 2017 si Marine Le Pen se retrouve au second tour face au candidat UMP ? Personne aujourd’hui n’a la réponse. Philosophe vétilleux sur son rang, Onfray a le droit de reconnaître Alain de Benoist comme un de ses pairs, et pas Bernard-Henri Lévy. Reste que, sur le terrain politique, Alain de Benoist apporte à Marine Le Pen un soutien certes « critique » mais revendiqué. Ce qui n’est pas un… « détail » !

Sonner le tocsin devant le « danger FN » ne sert bien sûr strictement à rien : nous avons déploré dans plusieurs ouvrages la propension de la gauche à camper sur une posture morale parfaitement inefficiente. Allons-y à notre tour d’une petite provocation. Depuis l’irruption du FN dans le paysage politique français, il y a maintenant trente ans, mis à part Bruno Mégret, une seule personne a réussi à entamer le magot de la famille Le Pen : Patrick Buisson, ancien directeur de Minute, et scénariste de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. C’est en se salissant les mains, en venant en particulier sur le terrain de l’immigration, l’interdit des interdits, que l’on peut faire reculer le FN.

Mais, justement, Valls ne s’est pas contenté de paroles. Si son usage inapproprié du mot « apartheid » paraissait induire une sollicitude exclusive en faveur des « quartiers », où sont regroupées les populations d’origine immigrée, le Premier ministre a décidé d’une série de mesures en faveur de la « France périphérique » chère au géographe Christophe Guilluy, où sont regroupées les catégories populaires plus anciennement françaises. Des catégories ignorées depuis longtemps par toutes les gauches, et chez lesquelles Marine Le Pen cartonne.

On peut se moquer du barnum gouvernemental dans l’Aisne, où le Premier ministre s’est transporté pour faire ses annonces. Ça vient bien tard. Mais c’est un pas dans la bonne direction. Dans ces conditions, on nous permettra de préférer ce « crétin » de Valls à l’idiot utile qu’est devenu Michel Onfray ; plutôt Valls aussi que les simplets de l’UMP, du type Sarkozy, qui continuent de se délecter dans la tambouille politicienne.[/access]

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00705510_000017.

Günter Grass, grand écrivain, hélas!

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Günter GrassGünter Grass était de l’espèce, en voie de disparition, des « grands écrivains ».  

Un de ceux dont même Fleur Pellerin  serait capable de citer le nom si on lui demandait d’évoquer une grande figure de la littérature allemande contemporaine. Ce qui distingue un grand écrivain d’un bon écrivain, ce n’est pas l’attribution du prix Nobel – les littérateurs estimables, mais mineurs, couronnés par l’Académie suédoise sont légion – mais la rencontre d’un homme de lettres avec son peuple, l’Histoire et l’universelle humanité. Ecrire dans une langue majeure, appartenir à une nation porteuse de tragique historique est, certes, un avantage pour accéder à ce statut, mais il existe, heureusement, des exceptions : Knut Hamsun et Milan Kundera en sont la preuve. On peut être, également, un grand écrivain en dépit de ses errements politiques ou mêmes éthiques dans le domaine extra littéraire : Jean Paul Sartre et Louis Ferdinand Céline en attestent.

Günter Grass était un grand écrivain de l’espèce roublarde, gestionnaire avisé de son image publique, sachant à merveille ne pas se faire oublier par quelque sortie scandaleuse quand sa production littéraire faiblissait : son  coming out  en 2006, révélant qu’il avait rejoint volontairement, en octobre 1944, une Panzerdivision SS à l’âge de 17 ans, était un modèle dans le genre bras d’honneur à ses admirateurs politiquement corrects de l’Allemagne petite-bourgeoise. Il avait jusque-là prétendu n’avoir servi, comme beaucoup d’adolescents de son âge, que dans la défense anti-aérienne. Menteur ? Et alors ? Qui ne l’est pas dans cette génération ?

Un seul livre, suivi d’un film culte, «  Le Tambour », publié en 1959 et tourné en 1979 par Volker Schlöndorff, suffit à installer Grass dans le panthéon de la littérature mondiale du XXe siècle. On oublie, en général, que ce chef d’œuvre, transcription picaresque de ses souvenirs d’enfance à Dantzig touchée par la fureur nazie, fut élaboré à Paris, lors d’un séjour de quatre ans de Grass dans la capitale française. C’est ainsi qu’il parvint à sortir du provincialisme germanique d’après-guerre et à ne pas se laisser enfermer, comme la plupart des écrivains de sa génération, dans la « Trümmerlitteratur » (littérature des ruines), ressassant l’effondrement physique et moral de la nation allemande. Son œuvre doit autant à Rabelais qu’à Goethe ou Thomas Mann, un coup de génie d’autodidacte sorti du peuple et n’ayant aucun surmoi hégélien ou heideggérien : il importe insolemment dans le sérieux germanique des folies venues d’ailleurs. On ne saurait mieux sentir cette imprégnation que dans le dialogue, enregistré en 1999 par la télévision allemande, entre Pierre Bourdieu et Günter Grass. Ce dernier venait de recevoir le prix Nobel, et Bourdieu avait fait un succès éditorial outre Rhin avec son livre La misère du monde. Ce qui devait être un duo d’admiration mutuelle entre deux auteurs regardant le monde du point de vue des « dominés » fut d’emblée perturbé par un Grass s’étonnant du pesant manque d’humour de Bourdieu…

Autre filouterie : Günter Grass passe aujourd’hui, en Allemagne et ailleurs, pour une « grande conscience de gauche », au motif qu’il s’engagea aux côtés de Willy Brandt, puis de Gerhard Schröder dans leur combat politique pour la conquête de la chancellerie. En fait, Grass n’avait pas d’idées politiques bien élaborées, et seule la détestation de la petite bourgeoisie étriquée – qu’elle s’incarne dans un parti chrétien-démocrate vulgairement économiste, ou dans des fonctionnaires sociaux-démocrates embourgeoisés – guidait son action politique. Son allégeance allait à ses semblables : des dirigeants venus « d’en bas », travaillés par des passions de tous ordres, celle du pouvoir, bien sûr, mais aussi la bouffe et le sexe. L’unification allemande, en 1990, le désola : il y vit la déferlante du consumérisme occidental sur la partie du pays qui en avait été préservée, ce qui faisait de la RDA un conservatoire muséal de l’Allemagne de son enfance. Il fit également scandale en publiant un poème accusant Israël de mettre en danger la paix du monde avec son armement nucléaire, au moment même où Ahmadinejad prônait l’éradication du « cancer sioniste ». Que Grass soit  né quelques mois seulement avant Jean-Marie Le Pen n’est peut-être pas tout à fait étranger à ce type de comportement lorsque survient le grand âge…

Günter Grass, jusqu’à sa mort, vécut dans un petit village près de Lübeck, en Allemagne du nord. Il me fut donné de le rencontrer, en 1983, lorsque la campagne électorale du SPD fit halte dans son domaine. Pendant que l’assistance se régalait de l’anguille à la sauce à l’aneth, spécialité locale, je ne pus m’empêcher de constater l’étonnante ressemblance de Günter Grass avec Francis Blanche : même morphologie trapue et massive, même yeux pétillants dans un visage lunaire, même humour ravageur… C’est Blanche, et non Bourdieu, qui eut été son interlocuteur idéal.

*Photo : FRITZ REISS/AP/SIPA/AP20481874_000003

Chrétiens d’Orient : supplique à l’ONG France

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chretiens orient syrie colosimo iran

La navrante affaire de la RATP aura au moins eu une vertu : nous rappeler l’amnésie collective qui frappe une partie du Vieux continent. Et pas simplement ses élites. La transhumance spirituelle de « gaulois », nés et élevés dans le christianisme, puis brusquement convertis à l’islam version djihadiste, manifeste de façon paroxystique la déshérence culturelle dans laquelle nous baignons. Une France réduite au fameux plébiscite de tous les jours, qui s’apparente de plus en plus à un contrat signé entre colocataires contraints et forcés, ne sait ni d’où elle vient ni où elle va. Il y a une dizaine d’années, les sages membres de la Convention pour l’avenir de l’Europe avaient tranché : l’héritage de l’Europe n’est pas plus gréco-latine que chrétien, l’UE devant borner son identité aux ponts qui ornent nos billets en euros. Même topo pour les chrétiens d’Orient, inspirateurs d’une fraternité supposément identitaire, donc coupable. Heureusement, le Pape François vient de remettre les pendules à l’heure en dénonçant, cent ans après, le « génocide arménien » en écho à l’épuration religieuse en cours sur les rives du Tigre et de l’Euphrate.

Au micro de Jean-Jacques Bourdin la semaine dernière, l’éditeur et philosophe des religions Jean-François Colosimo n’a pas économisé ses critiques à l’encontre de la lâcheté française. Ce sentiment vil et égoïste nous fait abandonner les chrétiens orientaux comme des « petits frères égarés » indignes de notre solidarité :  pas assez exotiques pour enflammer les défenseurs des sans-papiers, moines tibétains et Indiens d’Amazonie, mais sans doute trop arabisés pour susciter le flot de compassion qui submerge nos compatriotes dès que des touristes occidentaux périssent dans un tsunami. Sinistre sort. Les descendants des premiers chrétiens, aujourd’hui livrés à la violence ciblée de l’Etat islamique, sont bel et bien devenus les « hommes en trop » d’un monde arabe qu’ils ont en grande partie façonné, enrichi de leurs apports culturels et révolutionné grâce à leur participation aux mouvements de libération nationale des XIXe et XXe siècles.

Ne dénonçant qu’un vague « génocide culturel » à la tribune de l’ONU, le gouvernement français se comporte « comme une ONG », d’après l’expression qu’a employée Colosimo : 1500 visas accordés, cela ne fait pas une politique. Non qu’il faille ouvrir encore davantage nos frontières à ces pauvres hères déracinés. La France ne peut ni ne doit accueillir toute la misère du monde. Bon sang, ces chrétiens ont un nom, une adresse, une identité irréductibles qu’il s’agit de respecter, au lieu de les entasser à Sarcelles, comme certaines chaisières fort bien intentionnées rêveraient de le faire. Il n’est de grande politique que géostratégique. Aussi, tant que notre diplomatie refusera de se donner les moyens d’agir en faveur des minorités du Levant, Hollande, Valls et Fabius pourront verser toutes les larmes de crocodile du monde sur la tragédie des chrétiens. Au risque de singer Colosimo, j’insiste sur un point sensible : seul l’engagement de troupes militaires au sol, y compris en Syrie, en sus des bombardements au-dessus de l’Irak, pourrait garantir la sécurité des foyers chrétiens de la région et combattre efficacement Daech. Jusqu’ici, ces pauvres chrétiens n’ont d’autre option que l’exil ou la réclusion avant la capitulation, type Fort Chabrol.

Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut, disait le Général. Evidemment, un tel coup de collier exige une complète refonte de notre politique étrangère. Oubliées les accolades avec l’émir du Qatar, grand mécène du salafisme devant Allah miséricordieux, les contrats d’armements juteux avec l’Arabie Saoudite, et l’alignement systématique sur une OTAN qui, nolens volens, tolère en son sein une Turquie base arrière de l’Etat islamique. Hélas, on imagine mal Fabius tonner contre Ankara avec la même vigueur que les autorités tunisiennes, lesquelles ont légitimement rappelé au gouvernement turc ses devoirs dans la lutte contre le terrorisme . Car, comme l’a brillamment exposé Luc Rosenzweig, nos gouvernants s’entêtent dans le développement d’un axe diplomatique sunnite qui ne signifie plus rien à l’heure de la barbarie da’echiste. Sur le terrain, ce sont les gardiens de la Révolution iraniens, les milices chiites irakiennes et les troupes du Hezbollah qui assurent encore la prééminence de l’armée syrienne sur les djihadistes et font refluer l’Etat islamique en Irak. De larges pans de ces guerriers chiites ne sont sans doute guère fréquentables aux yeux de démocraties légitimement attachées à la sécurité d’Israël et à la stabilité de la région. Mais que dire des pétromonarchies sunnites alliées de l’Occident? Devant Bourdin, Colosimo n’a pas manqué d’énoncer une évidence : les juifs et chrétiens Iraniens peuvent pratiquer leur religion, contrairement aux esclaves philippins qui suent le burnous dans les pays du Golfe sans aucun droit cultuel.

Nos « socialistes » néoconservateurs feraient bien d’y réfléchir à deux fois avant de prononcer de grandes phrases définitives sur l’avenir de la Syrie ou les ambiguïtés (réelles) de l’Iran. La signature – certes, au forceps – de l’accord cadre de Lausanne augure peut-être d’une reconfiguration globale du Moyen-Orient. Même le guide Ali Khamenei, entre deux sorties pessimistes, s’est hasardé à déclarer qu’il n’excluait pas d’aborder les dossiers yéménites, libanais, syrien et irakien avec ses interlocuteurs occidentaux, démentant ainsi les récents propos de son vassal Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah libanais. Téhéran serait-il plus enclin à transiger si la question nucléaire trouvait un règlement définitif ? Il serait bon que le quai d’Orsay se pose au moins la question d’une collaboration avec les mollahs iraniens dans l’échiquier régional. Serions-nous plus dogmatiques que les Kurdes laïcs alliés à la République islamique à la faveur des circonstances ? Quand il s’agit de mettre à bas les coupeurs de mains, on ne devrait pas affecter de garder les mains propres…

Les hommes en trop : La malédiction des chrétiens d'Orient

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*Photo : DR. Eglise de Hama (Syrie).

Enseigner les religions… sans religiosité ?

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Doubler le nombre de mosquées en France ? Autoriser dans le métro une affiche pour un concert en faveur des chrétiens d’Orient ? Imposer la neutralité religieuse dans les crèches privées ? Interdire le voile islamique à l’Université ? Réformer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat ? De toutes parts, la question religieuse ne cesse de confronter les fondements de la société française tout en embarrassant ses dirigeants incapables, par souci électoraliste, de définir une ligne cohérente et pérenne en la matière.

A ceux d’aujourd’hui comme à ceux de demain, nous recommanderons donc la lecture des actes du colloque « Enseigner les religions : regards et apports de l’histoire » qui a réuni en mai 2012 à l’Université Laval de Québec des universitaires, des historiens et des théologiens, en provenance de différents pays. Des échanges dont François Moog, de l’Institut catholique de Paris, note dans une postface qu’ils n’auraient jamais pu avoir lieu dans le cadre de l’université française en raison, selon lui, d’un « conflit des idéologies ». Après la « sortie de la religion » énoncée par le philosophe Marcel Gauchet, les responsables de ces actes publiés aux Editions Hermann, Brigitte Caulier et Joël Molinario, respectivement Professeur à l’Université Laval et Professeur à l’Institut catholique de Paris, insistent dans une introduction sur « une nouvelle configuration du religieux » marquée par « la subjectivation », « la désinstitutionalisation » et « la recherche identitaire ». Si une première partie de l’ouvrage, à dominante historique, se consacre « aux entreprises de conversion dans le Nouveau Monde » et aux « ères de colonisation », la seconde s’intéresse plus directement à la place et aux perspectives de l’enseignement des religions dans les systèmes éducatifs contemporains. C’est-à-dire « laïcs ».

Fallait-il à ce titre – et s’en inquiéter signe autant une appartenance culturelle qu’un doute épistémologique – rassembler sous le vocable « enseignement » ce qui appartient peut-être davantage aux missions d’évangélisation et de conversion, c’est-à-dire aux transmissions de la foi entre croyants ? C’est Claude Prudhomme, de l’Université Lumière Lyon 2, qui ébauche le premier cette nécessaire distanciation en rappelant la méfiance entre « l’histoire missionnaire » et « la communauté universitaire » : la seconde reprochant « non sans raison » à la première « de subordonner ses travaux à la promotion de la cause » religieuse, celle d’une visée confessionnelle. Et de proposer, loin d’un enseignement reposant sur un « comparatisme plat » ou un « catalogue des similitudes et des différences », que toute histoire des religions s’écrive « dans une approche croisée » qui s’interroge sur « les effets de la cohabitation et de la compétition religieuse sur chaque confession » car celle-ci « investit toute l’existence individuelle et collective ».

Les « constructions identitaires », notamment la « poussée des radicalismes politico-religieux en islam » en sont, selon l’auteur, « une manifestation spectaculaire ». Il requiert même d’envisager les faits religieux à travers une histoire de « la circulation de leurs modèles », de « leurs allers et retours » et de « leurs emprunts et influences réciproques ». Une véritable contribution, selon lui, à « l’apprentissage d’un pluralisme qui implique la reconnaissance mutuelle ». Mais l’auteur n’ignore pas non plus les résistances des institutions religieuses, inquiètes des conséquences d’une collaboration méthodologique imposée par les sciences sociales en termes de « dilution de la spécificité des religions » et de contestation de leur autorité à « dire le vrai et le bon ». Claude Prudhomme affiche d’ailleurs sa perplexité sur le bilan des trente années des thèses universitaires à doubleau sceau, catholique et laïc.

Si le lecteur s’arrêtera, pour son plaisir intellectuel, sur la présentation de Philippe Martin « Enseigner par le livre vers 1780 » – rappelant implicitement cette remarque de Corneille formulée un siècle plus tôt « Publier un texte, c’est l’avilir » (1633) – il concentrera son attention sur les ultimes chapitres « Enseigner les religions à l’école dans les sociétés occidentales ». Lesquels offrent un riche foisonnement d’expériences et de précieuses réflexions sur un sujet particulièrement sensible dans l’Hexagone. Bram Mellink, de l’Université d’Amsterdam, montre dans The curious survival of dutch parochial schools, les évolutions inattendues des écoles confessionnelles aux Pays-Bas, catholiques ou protestantes, entièrement financées par l’Etat et accueillant encore en 2011 « 70% des écoliers néerlandais » : paradoxe, pour l’auteur, d’une société dont le processus de sécularisation aurait transformé jusqu’aux écoles confessionnelles elles-mêmes. Jean-Dominique Durand, de l’Université Jean Moulin Lyon 3, dresse pour sa part un descriptif des plus éclairants – mais sans en tirer les leçons – sur la variété des expériences européennes d’un enseignement de la religion. Flavio Pajer, de l’Université La Salle de Rome, s’interroge quant à lui, « et à l’exception de la France séparatiste », sur « la typologie » des rapports institutionnels entre chaque Etat et « son » Eglise ainsi que sur les orientations européennes en explorant deux documents majeurs : le Toledo Guiding Principles on Teaching about Religions and Beliefs in Publics Schools (OSCE, 2007) et Le Livre Blanc sur le dialogue interculturel (Conseil de l’Europe, 2008). Une des contributions les plus passionnantes reste néanmoins celle de Mireille Estivalèzes, de l’Université de Montréal, intitulée « La place de la culture religieuse à l’école québécoise : tendances récentes ». Un texte qui rejoint dans ses finalités concrètes celui de Claude Prudhomme. L’auteur y évoque le Programme commun d’éthique et de culture religieuse (ECR) qui propose une « approche socioculturelle » de la religion au moyen de « l’étude des différentes expressions du religieux et d’une maîtrise graduelle de la pratique du dialogue argumenté ». Et d’expliciter : la culture religieuse est appréhendée comme une « compétence qui permet de décoder et de comprendre », selon une approche culturelle, « les signes et les expressions du religieux dans leur environnement » et ce, en « privilégiant la culture québécoise ». Refus net de l’approche historique au profit d’un décryptage phénoménologique. Ce qui n’empêche pas Corinne Bonafoux, de l’Université de Savoie, de soulever in fine cet « impensé dans le système éducatif français qui présuppose que l’élève déduit des valeurs de connaissances et passe de valeurs à des comportements ». Une articulation à questionner car les enseignements reçus à l’école n’auraient pas, selon l’auteur, toute l’influence escomptée sur le comportement de l’adulte. La pédagogie éducative et scolaire par la Charte de la laïcité serait-elle déjà vouée à l’échec ?

Enseigner les religions, regards et apports de l’histoire (Sous la direction de Brigitte Caulier et Joël Molinario), Editions Hermann, Coll. « Religions, Cultures et Sociétés », avril 2015.

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Immigration clandestine: la Cour des comptes épingle le droit d’asile

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(AFP) – La politique d’asile en France, dont le coût avoisine les 2 milliards d’euros par an, « est au bord de l’embolie » et n’est « pas soutenable à court terme », selon un document de la Cour des comptes révélé lundi par Le Figaro.

Ce document confidentiel est « une sorte de rapport d’étape », précise Le Figaro, alors que débute mercredi l’examen par la commission des lois du Sénat d’un projet de loi réformant le droit d’asile.

Selon ce document, « la politique d’asile est devenue la principale source d’arrivée d’immigrants clandestins en France ».

Le rapport pointe « une hausse de la demande d’asile jusqu’en 2013 pour atteindre 66.251 dossiers déposés », des « délais de procédure qui s’élèvent à deux ans environ » et « une concentration des demandes sur certains territoires, en particulier l’Ile-de-France ».

La Cour des Comptes a « déploré » lundi la publication « prématurée » de ce document, et mis en garde « contre une lecture partielle et partiale d’un rapport non définitif ».

Selon le document révélé par Le Figaro, la Cour des comptes a procédé au calcul des « dépenses totales effectuées pour les demandeurs d’asile » et conclu à une hausse de 60% en cinq ans : « pour les demandeurs d’asile, le coût global s’élèverait à 990 millions d’euros environ en 2013, contre 626 millions d’euros en 2009 », soit un coût par demandeur de 13.724 euros.

Pour les déboutés, le montant des dépenses « serait équivalent à celui consacré aux demandeurs d’asile », à savoir un milliard d’euros par an et un coût moyen par débouté « allant jusqu’à 5.528 euros ». De ces calculs découle une facture globale de 2 milliards d’euros par an.

Le texte souligne également que, « malgré l’obligation de quitter le territoire français (OQTF) qui leur est notifiée, seul 1% des déboutés sont effectivement éloignés ». La majorité des déboutés « reste en situation irrégulière en France ».

Le document émet des « recommandations provisoires », notamment de « réduire le montant des allocations mensuelles versées aux demandeurs d’asile », de mettre en place un « guichet unique » de traitement des dossiers et d’« exécuter les obligations de quitter le territoire français pour les personnes déboutées ».

Pour Pascal Brice, le directeur général de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), sur la réduction des délais préconisée par le rapport, « le mouvement est déjà engagé ».

« Le nombre de décisions rendues en 2014 a augmenté de 12% par rapport à 2013 », a-t-il ajouté, en précisant que le rythme allait encore accélérer du fait de l’entrée en fonction des 55 personnes recrutées en janvier.

L’an dernier, le taux d’accord des demandeurs d’asile a atteint 28% dont 17% à l’Ofpra (le reste dépendant de la Cour nationale du droit d’asile). L’Ofpra doit présenter son rapport 2014 jeudi.

Chrétiens d’Orient, du martyre à la résurrection?

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chretiens orient armeniens

Le 24 avril, de Los Angeles à Erevan et Alfortville, mais sans passer par Ankara, on célébrera avec solennité et colère le centenaire du génocide arménien. On aura raison. Mais on aura tort d’oublier, encore une fois, une partie des victimes. Car si les Arméniens ont bien été l’objet d’un projet génocidaire, ils n’ont pas été les seuls. Aussi certains préfèrent-ils parler de « génocide des chrétiens d’Orient ». Il ne s’agit nullement de relancer une bataille sémantique qui charrie des enjeux mémoriels et politiques passablement explosifs. Ce n’est pas faire injure aux victimes arméniennes, protégées de l’oubli par l’activisme mémoriel de leurs descendants, de rappeler que toutes les minorités chrétiennes de l’Empire ottoman, notamment les communautés assyrienne, syriaque, assyro-chaldéenne ou araméenne, ont été décimées par les massacres systématiques commis par les Turcs.

Depuis un siècle, le drame des chrétiens d’Orient, planqué sous le tapis proche-oriental, ne fait la une de l’actualité qu’en de rares et sanglantes occasions. Aujourd’hui, les crimes de Daesh ramènent sur le devant de la scène ces populations oubliées, suscitant en Occident un flot de compassion bien tardive. Mais seule une frange marginale de la gauche européenne s’intéresse au Rojava, province située à l’extrême nord de la Syrie, où trois cantons kurdes se sont fédérés en janvier 2014 pour créer un territoire « auto-administré ». Pourtant, c’est peut-être dans cette région qui, il y a un siècle, fut un refuge pour les Assyriens rescapés des massacres que s’écrit aujourd’hui une nouvelle page – que l’on espère moins sombre – de l’histoire des chrétiens d’Orient.

On ne se risquera pas ici à cartographier le maquis touffu des Eglises chrétiennes de Syrie et d’Irak ni à expliciter les options doctrinales et ecclésiales qui les distinguent les unes des autres et qui se superposent aux frontières ethnolinguistiques. Ce qu’il faut comprendre, c’est que chaque chrétien du Rojava (appartenant, pour l’immense majorité, à la communauté assyrienne) se conçoit comme un survivant. Le 24 avril, date choisie pour commémorer l’extermination des Arméniens, le Rojava célébrera le centenaire du Sayfo, c’est-à-dire du « génocide assyrien », nié avec la même énergie par l’État qui l’a perpétré – la Turquie –, mais de surcroît largement ignoré par le reste du monde.[access capability= »lire_inedits »]

Mardin, au Kurdistan turc, joyau architectural de la Mésopotamie – en voie d’homologation par l’Unesco –, est l’endroit idéal pour commencer un pèlerinage mémoriel. Dans cette ville, onze églises – dont l’église syriaque orthodoxe des Quarante-Martyrs, édifiée au vie siècle – témoignent de la richesse du passé chrétien. Quant au présent, c’est une autre affaire, seuls quelques dizaines de fidèles célébrant encore des offices religieux, et dans la plus grande discrétion. De plus, alors que les sept premiers conciles œcuménique se sont déroulés en terre ottomane et que des millions de chrétiens étaient des sujets de l’Empire au début du xxe siècle, la Turquie actuelle n’en compte plus qu’une petite centaine de milliers soit 0,1 % de la population.

Les massacres contre les minorités chrétiennes ont commencé dès la fin du xixe siècle, mais c’est l’accession au pouvoir des Jeunes-Turcs et leur alliance avec le Kaiser Guillaume II lors de la Première Guerre mondiale qui précipitent l’extermination des Arméniens d’Anatolie, mais aussi, ne l’oublions jamais, de l’ensemble des chrétiens ottomans : Grecs pontiques, Assyriens, Chaldéens, Syriaques et protestants. Dans la nuit du 23 au 24 avril 1915, le gouvernement turc ordonne l’arrestation des intellectuels arméniens : le processus de déportation et/ou de massacre systématique des minorités chrétiennes est enclenché. Accusés de former une « cinquième colonne » susceptible de soutenir la Russie ou la Grande-Bretagne, plusieurs centaines de milliers d’Assyriens (un demi-million ?) sont déportés ou passés au fil de l’épée – le mot « sayfo » signifie « épée » en néo-araméen – par des supplétifs stipendiés, les Tchétés, souvent d’origine kurde. Au même moment, 350 000 Grecs pontiques établis sur le littoral de la mer Noire sont aussi massacrés, tandis que plus d’un million d’Arméniens ottomans, soit les deux tiers de cette population, meurent en déportation, dans des wagons à bestiaux, dans les déserts ou dans les camps d’extermination de Raqqa – aujourd’hui « capitale » syrienne de l’État islamique –, de Deir ez-Zor ou de Ras Al-Aïn. Et, suivant des méthodes qui annoncent étrangement celles de l’État islamique, de nombreuses jeunes femmes sont enlevées afin d’être mariées, prostituées ou « ethniquement réassignées » – c’est-à-dire converties. C’est ainsi que des dizaines de milliers de Turcs musulmans se découvrent aujourd’hui avec stupéfaction des grands-mères arméniennes ou assyriennes,.

Il est indéniable que les victimes étaient chrétiennes et les bourreaux musulmans. Pour autant, réduire le génocide à une guerre de religion est un contresens pernicieux. Loin d’être des fous d’Allah, les Jeunes-Turcs revendiquaient explicitement l’héritage de la Révolution française (le mouvement fut fondé le 14 juillet 1889) et affichaient un modernisme laïque particulièrement ostentatoire, pétri de références franc-maçonnes, charbonnières et positivistes. S’il leur est arrivé d’utiliser l’appel au « djihad » à des fins instrumentales, leur zèle génocidaire ne relevait nullement d’un « projet islamique », mais d’une volonté révolutionnaire de créer une version turque de « l’homme nouveau ». Les massacres de chrétiens – pudiquement appelés « déplacements » – furent justifiés par des motivations sécuritaires et « patriotiques », ainsi que par une sorte de « lutte des classes », encourageant ainsi les bandits d’Anatolie à pratiquer la spoliation légale de la petite bourgeoisie chrétienne.

Du reste, le régime kémaliste, qui leur succédera en 1918, n’abandonnera pas leur projet radical d’homogénéisation de la population, mené sous l’étendard de la laïcité. Et le négationnisme d’État qui prévaut aujourd’hui s’inscrit dans la même continuité : comme l’explique la philosophe Hélène Piralian-Simonyan, le « mémoricide » est la poursuite du génocide dès lors que les morts, dont le souvenir même est effacé, ne peuvent plus occuper la fonction d’ancêtres des vivants. Si le gouvernement turc refuse avec constance de reconnaître ses crimes d’hier, c’est bien parce que les neuf années durant lesquelles a été menée cette politique volontariste d’épuration ethnique (1915-1923) sont aussi celles où s’est constituée la Turquie moderne.

Reste que le déni turc a échoué à effacer le passé. Les chrétiens réfugiés au Rojava, en particulier, n’ont jamais cessé d’entretenir la flamme de la mémoire assyro-arménienne. Fondée vers 1920 par des rescapés venus de Diyarbakir ou Mardin, Qamişlo, la « capitale » de la province (souvent appelée dans les médias), devient en quelques années une ville commerçante dont les plans sont dessinés par des architectes français – d’où son surnom, le « Petit Paris de la Syrie ». Au cours du xxe siècle, d’autres populations s’y établissent, notamment une forte communauté juive, dont les liens avec les Kurdes sont profonds et anciens, le fameux clan kurde des Barzani ayant même compté des rabbins. Mais à l’exception de quelques vieillards, la plupart des juifs émigrent dans les années 1950. De nombreux Tchétchènes, établis dans l’Empire ottoman depuis le xviiie siècle, s’installent également à Qamişlo. L’un de leurs descendants, Kamel Akhta, occupant aujourd’hui le poste de vice-ministre de l’Intérieur du Rojava, choix hautement symbolique si on se rappelle que les katibas tchétchènes sont très actives au sein de Daesh. Pour autant, le Rojava n’a rien d’une enclave chrétienne. La majorité est constituée de Kurdes, musulmans sunnites, dont les ancêtres ont fui pour échapper aux persécutions pratiquées en Turquie ou en Syrie. On compte aussi de nombreux quartiers ou villages arabes et bédouins, fondés avec la bénédiction des régimes baasistes d’Hafez el-Assad et de Saddam Hussein pour contrecarrer les éventuels fantasmes irrédentistes des Kurdes ou des communautés chrétiennes.

Cette polyphonie ethnique et religieuse est aujourd’hui revendiquée et proposée en modèle par les autorités de la « démocratie auto-administrée » du Rojava, dont la charte se réfère solennellement aux peuples kurde, arabe, tchétchène, turkmène, mais aussi arménien, chaldéen, assyrien et araméen. Réduire le Rojava à un « État kurde de Syrie », comme on le fait souvent, revient à oublier le rôle qu’y jouent les chrétiens : ainsi, chaque ministère est tricéphale et doit obligatoirement compter un chrétien ; de même, les assemblées élues sont soumises à des règles de représentativité des minorités ; l’araméen – plus précisément un dialecte néo-araméen – est devenu langue officielle à égalité avec le kurde et l’arabe ; enfin, l’engagement des chrétiens dans la guerre est chaque jour plus consistant, le Conseil militaire syriaque alignant désormais près de 2 000 combattants qui se battent à la fois contre les « djihadistes » de Daesh et contre les unités du régime de Bachar el-Assad.

La menace existentielle que fait peser Daesh sur le Rojava – avec la complicité avérée d’une partie de « l’État profond » turc et sur fond de relative passivité des États européens – ravive la mémoire traumatisée des chrétiens. La moindre agression est vécue comme les prémices d’une réédition – ça recommence… En février et mars 2015, des unités de Daesh ont lancé des attaques-éclairs contre l’agglomération de Tall Tamer, majoritairement peuplée d’Assyriens, puis contre la ville de Ras Al-Aïn, déjà attaquée en 2012 par des milices islamistes. Des églises ont été profanées, des civils pris en otage, des combattants exécutés. À l’heure où j’écris ces lignes, les forces du Conseil militaire syriaque et les troupes kurdes semblent contenir l’offensive, mais la menace reste alarmante.

Les chrétiens du Rojava ont donc d’excellentes raisons d’avoir peur. Pour autant, appliquer aux malheurs présents la grille de lecture du passé ne fait qu’entretenir la confusion historique. L’usage abondant du mot « génocide » pour qualifier la situation actuelle pourrait bien être contre-productif en installant le doute sur la réalité de celui qui a bel et bien eu lieu il y a un siècle. Or, sur ce sujet, la propagande va bon train, comme le montrent les vidéos-chocs que s’échangent avec gourmandise les petits internautes-croisés d’Occident, exhibant de supposés « charniers » et de prétendues « crucifixions de chrétiens » – alors qu’il s’agit de musulmans. Le patriarche de Babylone, dignitaire de l’Église chaldéenne, a d’ailleurs rappelé récemment que, malgré les difficultés bien réelles, il n’y a aujourd’hui ni crucifixions ni massacres de chrétiens. On ne fera pas avancer la cause des chrétiens d’Orient par la manipulation et le détournement de cadavres.

Aux croisés de salon qui se délectent d’images gore sans se soucier de leur véracité, on me permettra de préférer les jeunes Européens qui font un choix bien plus viril et quittent leur vie confortable pour aller combattre dans les rangs des forces armées du Rojava, des Unités de protection du peuple kurde (YPG) ou du Conseil militaire syriaque. Certes, ils sont encore moins nombreux que leurs compatriotes partis combattre avec Daesh, mais l’écart se réduit. Tous les profils, y compris les plus pittoresques, se rencontrent chez ces volontaires européens qui refusent de laisser aux daeshistes le monopole du grand frisson guerrier : Kurdes bretons, « cow-boys » irlandais, soldats du Christ, militants d’extrême gauche et vétérans russes orthodoxes se pressent dans les officines de recrutement de Qamişlo, Kobané ou Erbil. De même qu’un nombre croissant de femmes, à l’image d’Ivana Hoffmann, citoyenne allemande, active au sein du Parti communiste marxiste-léniniste de Turquie, qui avait rejoint les forces kurdes en octobre 2014. Elle a été tuée par Daesh en défendant un village chrétien près de Tall Tamer. C’était le 8 mars. Ceux qui tiennent absolument à célébrer la Journée de la femme seraient bien inspirés d’honorer le courage d’Ivana.[/access]

*Photo : Bruno Deniel-Laurent.

«Islamophobie»: le mot qui fâche à droite comme à gauche

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Islamophobie racisme CNCDH(Avec AFP) – Est-il pertinent de parler d’islamophobie à propos des actes et discriminations visant les musulmans ? Bien que ce terme soit piégé, car il interdit toute critique d’ordre religieux, certains le soutiennent.

Le mot vient même de recevoir l’onction de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui, dans son dernier rapport sur le racisme publié cette semaine, « se trouve confortée dans son choix de nommer ce que l’on dénonce et souhaite combattre ».

L’aréopage d’experts et de personnalités se dit clairement favorable à l’usage du terme « islamophobie », même s’il juge utile de le compléter par les expressions « manifestations de haine antimusulmane » et « actes antimusulmans ».

La classe politique et les associations antiracistes se méfient pourtant d’un terme largement contesté à droite, notamment dans une mouvance attachée aux « racines judéo-chrétiennes » de la France, mais aussi à gauche chez les laïques militants.

De fait, plus de 200 « actes antimusulmans » ont été recensés par l’Observatoire national contre l’islamophobie, une composante du Conseil français du culte musulman (CFCM), depuis les attentats djihadistes de janvier, contre 133 pour toute l’année 2014. Evoquant sur un ton plus engagé des « actes islamophobes » comprenant des discriminations d’origine institutionnelle (enseignants, policiers…), le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a lui aussi décrit une flambée du phénomène depuis Charlie.

« L’islamophobie existe, elle est bien ancrée dans la société française, qu’on le veuille ou non », s’agace le président de l’observatoire du CFCM, Abdallah Zekri, tout en se réjouissant que le président François Hollande ait prononcé, en janvier, ce mot que le Premier ministre Manuel Valls n’utilise pas.

« Si les hommes politiques refusent la notion d’islamophobie, il me semble qu’ils ne devraient pas parler d’antisémitisme mais d’actes et de racisme antijuifs », estime encore le responsable musulman.

Une comparaison réfutée par Jean-Christophe Moreau, coauteur de « Islamophobie, la contre-enquête » (Plein Jour) : « Dès sa naissance, le concept d’antisémitisme postulait une donnée biologique, peu importait le degré de religiosité. Alors que l’islamophobie indique une intolérance liée à la pratique, une difficulté d’accepter un retour du religieux ».

Ce spécialiste de l’histoire du droit juge la notion d’islamophobie instrumentalisée par « une base militante » qui défend certaines pratiques, comme le port du voile, relevant selon lui « davantage de l’identité que des droits individuels ». « Il y a une forme d’assignation identitaire qui s’exerce à travers cette confessionnalisation de l’antiracisme », critique-t-il.

L’écrivain Michel Houellebecq rappelait quant à lui récemment dans Le Point : « L’islamophobie et l’antisémitisme ne sont pas symétriques. Si on veut trouver une notion symétrique à celle d’islamophobie, ce serait l’antijudaïsme. Le judaïsme, c’est une religion et, comme l’islam, comme tout système de pensée, on a le droit de la critiquer, d’être antijudaïque, la liberté d’expression doit le permettre.

En France, il n’existe pas non plus d’indicateur spécifique pour comptabiliser les actes antichrétiens en tant que tels. La religion musulmane est donc la seule, à ce jour, à exiger le recensement des atteintes à ses croyances et à les assimiler à une forme de racisme.

Islamophobie la contre-enquête

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Grèce : Syriza ne fait pas le printemps

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tsipras grece syriza

Où sont passées les groupies françaises de Tsipras et Varoufakis ? J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends plus leurs clameurs dans les médias et la bouche des politiques. À peine ai-je trouvé une dame qui, sur le site du Figaro, vantait le courage de la petite Grèce luttant contre toute l’Europe.  C’est le syndrome Kerviel, le petit a forcément raison contre le gros, même si le petit est un escroc et le gros une institution plutôt respectable. Vraiment très puéril.

Rarement emballement médiatique aura  à ce point ressemblé à un tsunami. Même le présentateur-vedette des Experts sur BFM TV Business (haut-lieu du libéralisme économique, et dans ma bouche, c’est un compliment) s’est laissé bluffer. Et que dire de la classe politique ?! De Mélenchon à Marine Le Pen, ils sont nombreux à avoir célébré la victoire de Syriza aux élections législatives grecques. Des animaux de tout poil et de toutes plumes ont glapi de joie dans les forêts médiatiques.

Rarement emballement médiatique aura paru plus frelaté. La raison profonde et inavouable de leur succès : les deux Grecs sont plutôt beaux gosses et ne portent pas de cravate ! Comme pour Laurel et Hardy, il y a un léger décalage dans leurs physiques avantageux, décalage qui leur permet de ne pas faire double emploi. Tsipras est plutôt le gendre idéal qui a jeté son bonnet par dessus les moulins. Visage de beau maffioso sicilien, costume et chemise sombres, mais pas de cravate. L’absence de cravate est un signe infaillible de la profondeur et de l’infaillibilité des idées économiques. Varoufakis, c’est plutôt le motard hyperviril qui réussit la synthèse entre veste de cuir et chemises originales et luxueuses. Il a dû faire rêver beaucoup de dames et pas mal de messieurs. On comprend bien qu’avec autant de sex appeal, ils ne peuvent qu’avoir raison : la Grèce est victime non pas de la lamentable gestion et du clientélisme délirant de sa classe politique, mais de la méchante Europe. On se demande ce que Barack Obama attend pour nommer Ryan Gosling secrétaire d’Etat au Trésor.

Contre le couple Dean Martin et Jerry Lewis, il y a les Allemands. Vous savez, les Allemands, ce peuple barbare et cruel qui depuis la nuit des temps martyrise ses voisins européens (les Français oublient toujours que Louis XIV ravagea le Palatinat façon Gengis Khan). Vous savez les Allemands qui ont tant pillé la Grèce pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui ne doivent pas échapper à leur statut éternel de Coupables par essence. Eh bien les Allemands sont représentés par un couple pas du tout sexy, qui, à cause de son look vieillot, est totalement incapable d’idées économiques novatrices. Une brave dame mûre, les joues tombantes autant que les poches sous les yeux, et un septuagénaire paralytique, qui a des airs de prof si sévère qu’il vous donne des cauchemars où vous cherchez désespérément à vous souvenir des verbes forts et des pluriels irréguliers de l’allemand. Non, mais franchement qui voudrait coucher avec Wolfgang Schaüble, sinon une assistante sexuelle pour handicapés comme il y en a en Suisse ?

Depuis trois mois, le couple de playboys a fait plusieurs fois le tour de l’Europe, demandant beaucoup d’argent sans offrir autre chose que de vagues promesses de rentrées d’argent aléatoires, sans jamais signer une liste de réformes précises. Ils ont fait preuve d’une imagination sans borne, comme ces petits escrocs qui entrent chez une vieille dame et la soûlent d’arguments irrésistibles pour lui extorquer le code de sa carte de crédit. Tsipras et Varoufakis ont ainsi demandé un prêt qui ne serait remboursable que si la Grèce avait des taux de croissance suffisamment positifs. Et ta grand-mère, elle fait du vélo ?

Depuis quelques jours, les duettistes jouent un jeu beaucoup plus dangereux. Tsipras s’est rendu à Moscou pour obtenir de l’argent et la permission d’exporter à nouveau ses aubergines et ses pêches en Russie. Vladimir Poutine va sans doute accepter, et le prix en sera la trahison de l’Europe par la Grèce. Ah bravo, les playboys d’extrême-gauche ! Les Européens se saignent aux quatre veines pour financer les folles dépenses hélléniques, les treizième et quatorzième mois des fonctionnaires, les pensions des faux aveugles qui peuplent l’île de Zakynthos, et en remerciement les Grecs prennent le parti des Russes à propos de l’Ukraine. Encore plus pitoyable : en faisant feu de tout bois pour remplir leurs caisses vides, ils ressuscitent le nationalisme le plus abject du XXème siècle, celui qui a produit deux guerres mondiales, celui que la construction européenne de Jean Monnet avait pour but de bannir à jamais. Nous voilà grâce aux duettistes face à une ligne de fracture entre l’Europe orthodoxe et l’Europe catholico-protestante, fracture qui n’existait plus depuis le Moyen-Âge ! C’est ça, l’extrême gauche, une machine à réactiver les vieilles guerres de religions ? Encore bravo !

Pour comprendre la vision erronée de la Grèce par les Européens, il faut lire l’interview de Nicolas Bloudanis dans L’Opinion du 30 mars. Depuis le XIXème siècle, les Européens fantasment la Grèce moderne comme la continuation légitime de la Grèce antique, berceau de notre civilisation et de notre démocratie. Et pour ce berceau-là, ils ont toutes les indulgences. En réalité la Grèce a subi une très longue occupation turque qui lui a légué une vision ottomane de l’Etat : les finances publiques, dès lors qu’elles n’ont plus été alimentées par les pillages des soldats du sultan, ont été incapables de lever les impôts de manière régulière et efficace, elles n’ont trouvé d’argent que par des emprunts hasardeux.

Mais comment comprendre l’enthousiasme français pour les solutions d’extrême-gauche (j’inclus naturellement le Front national et les frondeurs du Parti socialiste dans cet enthousiasme) ? Comment comprendre cet enthousiasme pour l’anti-réalisme militant ? Comment comprendre que le rêve éveillé séduise plus que la raison ?

*Photo : MESSINIS FILIPPOS/SIPA. 00705401_000005.

Don d’organe: levez-vous, ô cadavres désirés

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don d'organe loi consentement présuméLa majorité de gauche de l’Assemblée Nationale vient de voter un texte de loi autorisant le prélèvement d’organes sur les morts sans l’aval de leur famille ou de leur entourage. Une façon de nationaliser les défunts… Selon les chiffres avancés par le ministère de la Santé, l’intention est louable. Cela permettrait de sauver des centaines de vie car le manque d’organes à greffer est criant, plus de 30% des familles consultées s’opposant à de tels prélèvements.

Soit. Mais contre cette exigence sociétale, considérée comme de santé publique, se dresse un impératif moral plus élevé : la liberté personnelle et individuelle. Les défunts certes n’ont plus la possibilité de donner leur opinion. Mais ceux qui les aiment et les pleurent ont des droits qu’aucun législateur ne peut piétiner. Sauf à considérer que la chair des trépassés n’est que de la chair morte et à la ramener ainsi au statut de la bidoche qu’on découpe dans les abattoirs.

Depuis la nuit des temps, les hommes s’interrogent douloureusement sur l’énigme de la mort. Différents rites funéraires témoignent, depuis longtemps et sous toutes les latitudes, du rapport étroit et singulier aux morts qu’entretiennent les vivants. Et peu importe que l’on croie à l’au-delà, à la réincarnation ou à rien. Nos morts sont à nous. Une propriété inaliénable. Et on viendrait nous demander de les jeter dans la fosse commune du bien pour tous ?

La mort est un sujet trop sérieux pour être laissé aux caprices du législateur. En déposséder les proches et la famille est une aberration stupide et scandaleuse. Mourrez et nous ferons le reste, disent les députés PS. C’est-à-dire mourrez utiles ! Une conception orwelienne d’une société vouée à fabriquer des morts-vivants ou des vivants-morts. Au temps où l’eugénisme était en vogue, on prétendait décider de qui avait le droit de vivre et de qui devait mourir pour arriver à une société plus saine. Là, il s’agit de savoir quel usage on peut faire de vous après votre mort. Intellectuellement et moralement parlant, ce n’est pas fondamentalement différent.

Messieurs les députés laissez les morts tranquilles. Permettez leur de devenir, sans votre intervention, ce que l’Ecclésiaste dit : « poussière, poussière… » Au bout de votre terrifiante logique il y a (oui je sais nous en sommes loin…) l’engrais et le savon qu’on fait avec les cadavres. Vous aimez les cimetières. Car vous êtes morts vous-même. Et depuis longtemps.

*Photo : Wikipedia.org

Stupre et lucre en Chine

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Tang Can

Tang Can

Deux photos tournent certainement en boucle dans les cauchemars des dirigeants communistes chinois : celle de Gorbatchev, qui, afin de survivre, fait de la pub pour les sacs Vuitton en dernière page du NY Times. Et celle du couple Ceaușescu arrivé au terme de sa gloire.

GorbatchevCeaușescu

Ces dirigeants ont donc résolu de ne pas s’appauvrir comme Gorbatchev (et sont donc devenus immensément riches) et de ne pas perdre le pouvoir comme les Ceaușescu (d’où les luttes violentes au sommet de l’appareil post-maoïste).

Ces deux cauchemars ont entrainé la chute de très nombreux dirigeants suprêmes du régime pour délits de (gigantesque) corruption. La presse occidentale s’est fait l’écho des médias chinois sur ce sujet, et je n’ai rien à ajouter pour l’information des lecteurs de Causeur.

Mais ce dont la presse parisienne a peu parlé, ce sont les flots de stupre qui se sont mêlés aux fleuves de lucre. Sur le lucre, la presse officielle chinoise regorge de détails et de chiffres. Quant au stupre, cette même presse en sert de bonnes portions, mais le relais principal est pris par Weibo (le Twitter chinois) et autres réseaux sociaux.

Afin de ne pas lasser avec des répétitions sur les horreurs de la révo. cul et les quarante millions de morts de faim du Président Mao, je me suis donc plongée, un peu, dans le web chinois, plus précisément dans l’intense information commerciale, politique, culturelle, et privée, assurée par des réseaux sociaux très développés, beaucoup plus que Facebook en France.

Six cent millions de Chinois, de toutes conditions, vivent accrochés à leurs smartphone et tablettes et font circuler d’une manière inconnue en Europe des quantités infernales de nouvelles. La censure veille, bloque et débloque certains mots et manipule en rémunérant des « WuMaoYuan », des « singes à cinq sous », un calembour sur l’homophonie de « singe » avec « employé » dans l’expression 「網評猿」 ou 「五毛員」. On ne sait pas combien il y en a précisément, mais assurément beaucoup.

« 5 maos », c’est un demi RMB, soit 0,08€. C’est la rémunération, modeste, des étudiants et chômeurs travaillant littéralement « à la pièce », pour faire la claque sur certains sujets favorables au pouvoir mais aussi lancer des rumeurs, ou en combattre d’autres, diffuser les infos les plus salaces sur les dirigeants déchus, ou qui vont bientôt choir.

Un exemple : une jolie dame chinoise a la réputation d’avoir transmis une maladie à ses nombreux amants. Les réseaux sociaux bourdonnent abondamment sur le sujet. Pourquoi parler de cette « histoire de fesses » dans Causeur, qui n’est pas un tabloïd londonien ?

Parce que la dame en question, Tang Can 湯燦, est une chanteuse très célèbre en Chine. Elle a même été quelque chose comme colonel-chanteuse au ministère de la Défense.

Tang Can

Quand ce n’était pas en uniforme [photo ci-dessus], elle passait sur les chaînes de TV dans des mises en scène grandioses.

Les amants auxquels elle aurait transmis le SIDA ne sont pas n’importe qui : Bo XiLai 薄熙來 qui voulait devenir Président de la République (mais vient d’être condamné à la prison à vie), Zhou YongKang 周永康, membre du comité permanent du Bureau politique du PCC, chef suprême des services de justice et de police (qui va être prochainement condamné à la même peine, et peut-être plus), Xu CaiHou 徐才厚, l’ancien n°1 des forces armées chinoises (qu’une mort opportune a fait échapper à la prison), Li DongSheng 李東生, devenu ministre de la sécurité publique pour avoir glissé Mme Tang dans le lit de l’un de ses patrons, etc.

Bo XiLaiZhou YongKangXu CaiHouLi DongSheng

Cette séduisante chanteuse serait en détention à WuHan, sinon déjà libérée en échange de confidences sur ses amants et leurs juteuses combines. Il est plus certain que plusieurs de ses imposants amants sont bien en prison : ce sont les « tigres » que vise la campagne anti-corruption en cours et fortement médiatisée.

Parmi le million de Chinois installés en France (sans compter les Taiwanais), y compris les étudiants que je fréquente, les discussions vont bon train sur les affaires de sexe du pouvoir pékinois ; celles-ci suscitent des clics nombreux, par millions, sur le web chinois hors de Chine, en  plus de la fermentation des réseaux sociaux en Chine même.

Nous voilà donc au cœur d’une indéniable réalité, mais aussi suspecte que les gens qui la propagent et dont discutent tous les Chinois. Quoi qu’il en soit, en Chine et en chinois, Tang Can est l’une des plus célèbres femmes fatales, un sujet pour un feuilleton TV.

Des universitaires ont déjà rédigé des thèses sur ce thème. Pour n’en citer qu’une, disponible sur Google books : Social Issues in China : Gender, Ethnicity, Labor, and the Environment, par Hao ZhiDong & autres. Un chapitre donne, de manière très académique, les noms de plusieurs officiels, policiers, gouverneurs, etc. qui avouent tous plus de cent maîtresses.

Parmi les nombreuses célébrités politico-sexuelles qui défraient la chronique, citons également Li Wei 李薇, d’origine franco-vietnamienne, milliardaire elle aussi grâce à une ribambelle d’amants puissants – donc riches – qu’elle a d’abord recrutés dans la province du YunNan, avant de gagner la capitale, en passant par la province du ShanDong. Elle a droit sur le web chinois à une longue notice biographique, détaillant une impressionnante liste de hiérarques industriels et administratifs comme amants homologués.

Elle est au centre de livres pas encore traduits en français, dont Tiger Head, Snake Tails : China today, how it got there and why it has to change de Jonathan Fenby.

Détenue quelque temps, Li Wei aurait été libérée après avoir livré tout toutes sortes de détails sur la manière dont ses anciens amants, tout en s’enrichissant, l’auraient considérablement enrichie. C’est la revue CaiJing, le très sérieux magazine économique publié à Pékin, qui a débusqué et dévoilé en 2011 les scandaleuses maîtresses des dirigeants corrompus et leurs performances financières, sous la plume de deux journalistes, Rao Zhi 饒智 et Luo ChangPing 羅昌平. Ils n’ont pu le faire sans avoir reçu des encouragements précis d’une autre faction, plus puissante encore, les « tueurs de tigres » au sein de la haute direction du PCC.

Couverture de la revue CaiJing
Couverture de la revue CaiJing

Bo XiLai et Zhou YongKang, son protecteur, sont crédités d’avoir connu ou entretenu 800 maîtresses, dont de nombreuses présentatrices des chaînes de télévision nationales, provinciales et municipales (les réseaux câblés).

Pour être équitable, et respecter la parité, le web chinois donne aussi le nom et les photos de jeunes hommes vigoureux, célèbres en Chine pour savoir consoler les épouses des dirigeants communistes déchus. Le plus célèbre : Rui ChengGang 芮成鋼 aurait avoué à la police avoir rendu heureuses une vingtaine de « cougars », épouses de potentats corrompus en manque d’orgasmes. La plus célèbre de ses abonnées serait l’épouse de Ling JiHua 令計劃, qui fut le directeur de cabinet de l’ancien président de la République Hu JinTao 胡錦濤. La chute de Ling (et de sa famille) est survenue après que son fils eut trouvé la mort en percutant sa Ferrari sur une pile de pont avec deux jeunes cover girls nues à ses côtés.

Rui ChengGang
Rui ChengGang

Rui ChengGang était une star du paysage audiovisuel chinois. Au forum de Davos, il avait interpellé en très bon anglais, de manière cavalière, l’ambassadeur américain à Pékin, Garry Locke (un Californien d’origine chinoise, connu pour la modestie de son train de vie). Il avait fait de même avec le Président Obama à Séoul, scandalisant la presse coréenne par son arrogance.

Je plonge dans ces flots de stupre et de lucre, spectaculairement étalés, pour ne rien ignorer des réalités chinoises, mais également pour interpeller les lecteurs sur un point majeur de la perception de la Chine en France.

L’adoration de la Chine y semble perpétuelle. Il n’y a pas si longtemps, droite et gauche rivalisaient de complaisance envers les crimes du maoïsme, en particulier le « grand bond en avant » et ses 40 millions de morts de faim, avant que Pol Pot, soutenu par Pékin au plus fort du génocide cambodgien, ne trouve à Paris de nombreux admirateurs.

Maintenant, c’est de la Chine capitaliste-maoïste et de ses capitaux-post-maoïstes  que les Français sont énamourés. C’est pour cela qu’il faut un peu explorer la sexualité politique du post-maoïsme, capitaliste mais toujours maoïste, même si le régime se réclame aussi aujourd’hui du confucianisme.

Après cette tribune, à qui pourrais-je réclamer mes 5 sous (5 maos de RMB) pour avoir répandu auprès des lecteurs français la version soufflée par le « ministère chinois de la Vérité », appellation orwellienne des trois départements officiels de la propagande qu’ont adoptée les internautes Chinois : « Tang Can a-t-elle passé le virus du SIDA à Bo XiLai ? Ou simplement les morpions de Zhou YongKang ? ». On imagine l’inquiétude des malheureux corrompus.

A suivre…

Valls? Un «crétin» utile

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manuel valls fn departementales immigration

manuel valls fn departementales immigration

« Endormissement : passage de l’état de veille à l’état de sommeil », dit le Larousse. Pour avoir cherché à ramener la classe politique et, au-delà, les Français, à un « état de veille » vis-à-vis du FN, Manuel Valls a été désigné à la vindicte générale. De Marion Maréchal-Le Pen à Michel Onfray, le diagnostic a été unanime : l’hôte de Matignon serait un « crétin ».

Naturellement, le Premier ministre est parti en guerre contre le FN avant une échéance électorale qui s’annonçait redoutable pour le PS : il s’agissait d’abord pour lui de remobiliser un électorat socialiste déçu, pour ne pas dire navré, par la première partie du quinquennat de François Hollande. Depuis sa nomination à Matignon, Manuel Valls se signale par ailleurs de manière récurrente par des outrances verbales qui desservent les causes qu’il prétend servir : comme l’usage récent, et décalé, du mot « apartheid ». Mais en dénonçant l’« endormissement » de l’Hexagone devant la montée du FN, le Premier ministre a au contraire trouvé le mot juste : Marine Le Pen est désormais aux portes du pouvoir, son élection à l’Élysée en 2017 reste improbable, mais elle n’est plus inconcevable, et chacun continue de vaquer à ses petites occupations.[access capability= »lire_inedits »]

Mieux, ou plutôt pire : on assiste à une « marinisation » des esprits, la dénonciation permanente par la présidence du FN de « l’ultralibéralisme » n’étant pas sans effet sur certains grands esprits à la gauche de la gauche. En 2012, Jean-Luc Mélenchon s’était autoproclamé ennemi numéro un de Marine Le Pen : cela ne l’a pas empêché depuis de refuser de choisir dans certaines élections partielles entre l’UMP et le FN quand ces deux formations restaient seules en lice au second tour. Que fera-t-il en 2017 si Marine Le Pen se retrouve au second tour face au candidat UMP ? Personne aujourd’hui n’a la réponse. Philosophe vétilleux sur son rang, Onfray a le droit de reconnaître Alain de Benoist comme un de ses pairs, et pas Bernard-Henri Lévy. Reste que, sur le terrain politique, Alain de Benoist apporte à Marine Le Pen un soutien certes « critique » mais revendiqué. Ce qui n’est pas un… « détail » !

Sonner le tocsin devant le « danger FN » ne sert bien sûr strictement à rien : nous avons déploré dans plusieurs ouvrages la propension de la gauche à camper sur une posture morale parfaitement inefficiente. Allons-y à notre tour d’une petite provocation. Depuis l’irruption du FN dans le paysage politique français, il y a maintenant trente ans, mis à part Bruno Mégret, une seule personne a réussi à entamer le magot de la famille Le Pen : Patrick Buisson, ancien directeur de Minute, et scénariste de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. C’est en se salissant les mains, en venant en particulier sur le terrain de l’immigration, l’interdit des interdits, que l’on peut faire reculer le FN.

Mais, justement, Valls ne s’est pas contenté de paroles. Si son usage inapproprié du mot « apartheid » paraissait induire une sollicitude exclusive en faveur des « quartiers », où sont regroupées les populations d’origine immigrée, le Premier ministre a décidé d’une série de mesures en faveur de la « France périphérique » chère au géographe Christophe Guilluy, où sont regroupées les catégories populaires plus anciennement françaises. Des catégories ignorées depuis longtemps par toutes les gauches, et chez lesquelles Marine Le Pen cartonne.

On peut se moquer du barnum gouvernemental dans l’Aisne, où le Premier ministre s’est transporté pour faire ses annonces. Ça vient bien tard. Mais c’est un pas dans la bonne direction. Dans ces conditions, on nous permettra de préférer ce « crétin » de Valls à l’idiot utile qu’est devenu Michel Onfray ; plutôt Valls aussi que les simplets de l’UMP, du type Sarkozy, qui continuent de se délecter dans la tambouille politicienne.[/access]

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00705510_000017.

Günter Grass, grand écrivain, hélas!

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Günter Grass

Günter GrassGünter Grass était de l’espèce, en voie de disparition, des « grands écrivains ».  

Un de ceux dont même Fleur Pellerin  serait capable de citer le nom si on lui demandait d’évoquer une grande figure de la littérature allemande contemporaine. Ce qui distingue un grand écrivain d’un bon écrivain, ce n’est pas l’attribution du prix Nobel – les littérateurs estimables, mais mineurs, couronnés par l’Académie suédoise sont légion – mais la rencontre d’un homme de lettres avec son peuple, l’Histoire et l’universelle humanité. Ecrire dans une langue majeure, appartenir à une nation porteuse de tragique historique est, certes, un avantage pour accéder à ce statut, mais il existe, heureusement, des exceptions : Knut Hamsun et Milan Kundera en sont la preuve. On peut être, également, un grand écrivain en dépit de ses errements politiques ou mêmes éthiques dans le domaine extra littéraire : Jean Paul Sartre et Louis Ferdinand Céline en attestent.

Günter Grass était un grand écrivain de l’espèce roublarde, gestionnaire avisé de son image publique, sachant à merveille ne pas se faire oublier par quelque sortie scandaleuse quand sa production littéraire faiblissait : son  coming out  en 2006, révélant qu’il avait rejoint volontairement, en octobre 1944, une Panzerdivision SS à l’âge de 17 ans, était un modèle dans le genre bras d’honneur à ses admirateurs politiquement corrects de l’Allemagne petite-bourgeoise. Il avait jusque-là prétendu n’avoir servi, comme beaucoup d’adolescents de son âge, que dans la défense anti-aérienne. Menteur ? Et alors ? Qui ne l’est pas dans cette génération ?

Un seul livre, suivi d’un film culte, «  Le Tambour », publié en 1959 et tourné en 1979 par Volker Schlöndorff, suffit à installer Grass dans le panthéon de la littérature mondiale du XXe siècle. On oublie, en général, que ce chef d’œuvre, transcription picaresque de ses souvenirs d’enfance à Dantzig touchée par la fureur nazie, fut élaboré à Paris, lors d’un séjour de quatre ans de Grass dans la capitale française. C’est ainsi qu’il parvint à sortir du provincialisme germanique d’après-guerre et à ne pas se laisser enfermer, comme la plupart des écrivains de sa génération, dans la « Trümmerlitteratur » (littérature des ruines), ressassant l’effondrement physique et moral de la nation allemande. Son œuvre doit autant à Rabelais qu’à Goethe ou Thomas Mann, un coup de génie d’autodidacte sorti du peuple et n’ayant aucun surmoi hégélien ou heideggérien : il importe insolemment dans le sérieux germanique des folies venues d’ailleurs. On ne saurait mieux sentir cette imprégnation que dans le dialogue, enregistré en 1999 par la télévision allemande, entre Pierre Bourdieu et Günter Grass. Ce dernier venait de recevoir le prix Nobel, et Bourdieu avait fait un succès éditorial outre Rhin avec son livre La misère du monde. Ce qui devait être un duo d’admiration mutuelle entre deux auteurs regardant le monde du point de vue des « dominés » fut d’emblée perturbé par un Grass s’étonnant du pesant manque d’humour de Bourdieu…

Autre filouterie : Günter Grass passe aujourd’hui, en Allemagne et ailleurs, pour une « grande conscience de gauche », au motif qu’il s’engagea aux côtés de Willy Brandt, puis de Gerhard Schröder dans leur combat politique pour la conquête de la chancellerie. En fait, Grass n’avait pas d’idées politiques bien élaborées, et seule la détestation de la petite bourgeoisie étriquée – qu’elle s’incarne dans un parti chrétien-démocrate vulgairement économiste, ou dans des fonctionnaires sociaux-démocrates embourgeoisés – guidait son action politique. Son allégeance allait à ses semblables : des dirigeants venus « d’en bas », travaillés par des passions de tous ordres, celle du pouvoir, bien sûr, mais aussi la bouffe et le sexe. L’unification allemande, en 1990, le désola : il y vit la déferlante du consumérisme occidental sur la partie du pays qui en avait été préservée, ce qui faisait de la RDA un conservatoire muséal de l’Allemagne de son enfance. Il fit également scandale en publiant un poème accusant Israël de mettre en danger la paix du monde avec son armement nucléaire, au moment même où Ahmadinejad prônait l’éradication du « cancer sioniste ». Que Grass soit  né quelques mois seulement avant Jean-Marie Le Pen n’est peut-être pas tout à fait étranger à ce type de comportement lorsque survient le grand âge…

Günter Grass, jusqu’à sa mort, vécut dans un petit village près de Lübeck, en Allemagne du nord. Il me fut donné de le rencontrer, en 1983, lorsque la campagne électorale du SPD fit halte dans son domaine. Pendant que l’assistance se régalait de l’anguille à la sauce à l’aneth, spécialité locale, je ne pus m’empêcher de constater l’étonnante ressemblance de Günter Grass avec Francis Blanche : même morphologie trapue et massive, même yeux pétillants dans un visage lunaire, même humour ravageur… C’est Blanche, et non Bourdieu, qui eut été son interlocuteur idéal.

*Photo : FRITZ REISS/AP/SIPA/AP20481874_000003

Chrétiens d’Orient : supplique à l’ONG France

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chretiens orient syrie colosimo iran

chretiens orient syrie colosimo iran

La navrante affaire de la RATP aura au moins eu une vertu : nous rappeler l’amnésie collective qui frappe une partie du Vieux continent. Et pas simplement ses élites. La transhumance spirituelle de « gaulois », nés et élevés dans le christianisme, puis brusquement convertis à l’islam version djihadiste, manifeste de façon paroxystique la déshérence culturelle dans laquelle nous baignons. Une France réduite au fameux plébiscite de tous les jours, qui s’apparente de plus en plus à un contrat signé entre colocataires contraints et forcés, ne sait ni d’où elle vient ni où elle va. Il y a une dizaine d’années, les sages membres de la Convention pour l’avenir de l’Europe avaient tranché : l’héritage de l’Europe n’est pas plus gréco-latine que chrétien, l’UE devant borner son identité aux ponts qui ornent nos billets en euros. Même topo pour les chrétiens d’Orient, inspirateurs d’une fraternité supposément identitaire, donc coupable. Heureusement, le Pape François vient de remettre les pendules à l’heure en dénonçant, cent ans après, le « génocide arménien » en écho à l’épuration religieuse en cours sur les rives du Tigre et de l’Euphrate.

Au micro de Jean-Jacques Bourdin la semaine dernière, l’éditeur et philosophe des religions Jean-François Colosimo n’a pas économisé ses critiques à l’encontre de la lâcheté française. Ce sentiment vil et égoïste nous fait abandonner les chrétiens orientaux comme des « petits frères égarés » indignes de notre solidarité :  pas assez exotiques pour enflammer les défenseurs des sans-papiers, moines tibétains et Indiens d’Amazonie, mais sans doute trop arabisés pour susciter le flot de compassion qui submerge nos compatriotes dès que des touristes occidentaux périssent dans un tsunami. Sinistre sort. Les descendants des premiers chrétiens, aujourd’hui livrés à la violence ciblée de l’Etat islamique, sont bel et bien devenus les « hommes en trop » d’un monde arabe qu’ils ont en grande partie façonné, enrichi de leurs apports culturels et révolutionné grâce à leur participation aux mouvements de libération nationale des XIXe et XXe siècles.

Ne dénonçant qu’un vague « génocide culturel » à la tribune de l’ONU, le gouvernement français se comporte « comme une ONG », d’après l’expression qu’a employée Colosimo : 1500 visas accordés, cela ne fait pas une politique. Non qu’il faille ouvrir encore davantage nos frontières à ces pauvres hères déracinés. La France ne peut ni ne doit accueillir toute la misère du monde. Bon sang, ces chrétiens ont un nom, une adresse, une identité irréductibles qu’il s’agit de respecter, au lieu de les entasser à Sarcelles, comme certaines chaisières fort bien intentionnées rêveraient de le faire. Il n’est de grande politique que géostratégique. Aussi, tant que notre diplomatie refusera de se donner les moyens d’agir en faveur des minorités du Levant, Hollande, Valls et Fabius pourront verser toutes les larmes de crocodile du monde sur la tragédie des chrétiens. Au risque de singer Colosimo, j’insiste sur un point sensible : seul l’engagement de troupes militaires au sol, y compris en Syrie, en sus des bombardements au-dessus de l’Irak, pourrait garantir la sécurité des foyers chrétiens de la région et combattre efficacement Daech. Jusqu’ici, ces pauvres chrétiens n’ont d’autre option que l’exil ou la réclusion avant la capitulation, type Fort Chabrol.

Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut, disait le Général. Evidemment, un tel coup de collier exige une complète refonte de notre politique étrangère. Oubliées les accolades avec l’émir du Qatar, grand mécène du salafisme devant Allah miséricordieux, les contrats d’armements juteux avec l’Arabie Saoudite, et l’alignement systématique sur une OTAN qui, nolens volens, tolère en son sein une Turquie base arrière de l’Etat islamique. Hélas, on imagine mal Fabius tonner contre Ankara avec la même vigueur que les autorités tunisiennes, lesquelles ont légitimement rappelé au gouvernement turc ses devoirs dans la lutte contre le terrorisme . Car, comme l’a brillamment exposé Luc Rosenzweig, nos gouvernants s’entêtent dans le développement d’un axe diplomatique sunnite qui ne signifie plus rien à l’heure de la barbarie da’echiste. Sur le terrain, ce sont les gardiens de la Révolution iraniens, les milices chiites irakiennes et les troupes du Hezbollah qui assurent encore la prééminence de l’armée syrienne sur les djihadistes et font refluer l’Etat islamique en Irak. De larges pans de ces guerriers chiites ne sont sans doute guère fréquentables aux yeux de démocraties légitimement attachées à la sécurité d’Israël et à la stabilité de la région. Mais que dire des pétromonarchies sunnites alliées de l’Occident? Devant Bourdin, Colosimo n’a pas manqué d’énoncer une évidence : les juifs et chrétiens Iraniens peuvent pratiquer leur religion, contrairement aux esclaves philippins qui suent le burnous dans les pays du Golfe sans aucun droit cultuel.

Nos « socialistes » néoconservateurs feraient bien d’y réfléchir à deux fois avant de prononcer de grandes phrases définitives sur l’avenir de la Syrie ou les ambiguïtés (réelles) de l’Iran. La signature – certes, au forceps – de l’accord cadre de Lausanne augure peut-être d’une reconfiguration globale du Moyen-Orient. Même le guide Ali Khamenei, entre deux sorties pessimistes, s’est hasardé à déclarer qu’il n’excluait pas d’aborder les dossiers yéménites, libanais, syrien et irakien avec ses interlocuteurs occidentaux, démentant ainsi les récents propos de son vassal Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah libanais. Téhéran serait-il plus enclin à transiger si la question nucléaire trouvait un règlement définitif ? Il serait bon que le quai d’Orsay se pose au moins la question d’une collaboration avec les mollahs iraniens dans l’échiquier régional. Serions-nous plus dogmatiques que les Kurdes laïcs alliés à la République islamique à la faveur des circonstances ? Quand il s’agit de mettre à bas les coupeurs de mains, on ne devrait pas affecter de garder les mains propres…

Les hommes en trop : La malédiction des chrétiens d'Orient

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*Photo : DR. Eglise de Hama (Syrie).

Enseigner les religions… sans religiosité ?

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religion éducation laïcité

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Doubler le nombre de mosquées en France ? Autoriser dans le métro une affiche pour un concert en faveur des chrétiens d’Orient ? Imposer la neutralité religieuse dans les crèches privées ? Interdire le voile islamique à l’Université ? Réformer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat ? De toutes parts, la question religieuse ne cesse de confronter les fondements de la société française tout en embarrassant ses dirigeants incapables, par souci électoraliste, de définir une ligne cohérente et pérenne en la matière.

A ceux d’aujourd’hui comme à ceux de demain, nous recommanderons donc la lecture des actes du colloque « Enseigner les religions : regards et apports de l’histoire » qui a réuni en mai 2012 à l’Université Laval de Québec des universitaires, des historiens et des théologiens, en provenance de différents pays. Des échanges dont François Moog, de l’Institut catholique de Paris, note dans une postface qu’ils n’auraient jamais pu avoir lieu dans le cadre de l’université française en raison, selon lui, d’un « conflit des idéologies ». Après la « sortie de la religion » énoncée par le philosophe Marcel Gauchet, les responsables de ces actes publiés aux Editions Hermann, Brigitte Caulier et Joël Molinario, respectivement Professeur à l’Université Laval et Professeur à l’Institut catholique de Paris, insistent dans une introduction sur « une nouvelle configuration du religieux » marquée par « la subjectivation », « la désinstitutionalisation » et « la recherche identitaire ». Si une première partie de l’ouvrage, à dominante historique, se consacre « aux entreprises de conversion dans le Nouveau Monde » et aux « ères de colonisation », la seconde s’intéresse plus directement à la place et aux perspectives de l’enseignement des religions dans les systèmes éducatifs contemporains. C’est-à-dire « laïcs ».

Fallait-il à ce titre – et s’en inquiéter signe autant une appartenance culturelle qu’un doute épistémologique – rassembler sous le vocable « enseignement » ce qui appartient peut-être davantage aux missions d’évangélisation et de conversion, c’est-à-dire aux transmissions de la foi entre croyants ? C’est Claude Prudhomme, de l’Université Lumière Lyon 2, qui ébauche le premier cette nécessaire distanciation en rappelant la méfiance entre « l’histoire missionnaire » et « la communauté universitaire » : la seconde reprochant « non sans raison » à la première « de subordonner ses travaux à la promotion de la cause » religieuse, celle d’une visée confessionnelle. Et de proposer, loin d’un enseignement reposant sur un « comparatisme plat » ou un « catalogue des similitudes et des différences », que toute histoire des religions s’écrive « dans une approche croisée » qui s’interroge sur « les effets de la cohabitation et de la compétition religieuse sur chaque confession » car celle-ci « investit toute l’existence individuelle et collective ».

Les « constructions identitaires », notamment la « poussée des radicalismes politico-religieux en islam » en sont, selon l’auteur, « une manifestation spectaculaire ». Il requiert même d’envisager les faits religieux à travers une histoire de « la circulation de leurs modèles », de « leurs allers et retours » et de « leurs emprunts et influences réciproques ». Une véritable contribution, selon lui, à « l’apprentissage d’un pluralisme qui implique la reconnaissance mutuelle ». Mais l’auteur n’ignore pas non plus les résistances des institutions religieuses, inquiètes des conséquences d’une collaboration méthodologique imposée par les sciences sociales en termes de « dilution de la spécificité des religions » et de contestation de leur autorité à « dire le vrai et le bon ». Claude Prudhomme affiche d’ailleurs sa perplexité sur le bilan des trente années des thèses universitaires à doubleau sceau, catholique et laïc.

Si le lecteur s’arrêtera, pour son plaisir intellectuel, sur la présentation de Philippe Martin « Enseigner par le livre vers 1780 » – rappelant implicitement cette remarque de Corneille formulée un siècle plus tôt « Publier un texte, c’est l’avilir » (1633) – il concentrera son attention sur les ultimes chapitres « Enseigner les religions à l’école dans les sociétés occidentales ». Lesquels offrent un riche foisonnement d’expériences et de précieuses réflexions sur un sujet particulièrement sensible dans l’Hexagone. Bram Mellink, de l’Université d’Amsterdam, montre dans The curious survival of dutch parochial schools, les évolutions inattendues des écoles confessionnelles aux Pays-Bas, catholiques ou protestantes, entièrement financées par l’Etat et accueillant encore en 2011 « 70% des écoliers néerlandais » : paradoxe, pour l’auteur, d’une société dont le processus de sécularisation aurait transformé jusqu’aux écoles confessionnelles elles-mêmes. Jean-Dominique Durand, de l’Université Jean Moulin Lyon 3, dresse pour sa part un descriptif des plus éclairants – mais sans en tirer les leçons – sur la variété des expériences européennes d’un enseignement de la religion. Flavio Pajer, de l’Université La Salle de Rome, s’interroge quant à lui, « et à l’exception de la France séparatiste », sur « la typologie » des rapports institutionnels entre chaque Etat et « son » Eglise ainsi que sur les orientations européennes en explorant deux documents majeurs : le Toledo Guiding Principles on Teaching about Religions and Beliefs in Publics Schools (OSCE, 2007) et Le Livre Blanc sur le dialogue interculturel (Conseil de l’Europe, 2008). Une des contributions les plus passionnantes reste néanmoins celle de Mireille Estivalèzes, de l’Université de Montréal, intitulée « La place de la culture religieuse à l’école québécoise : tendances récentes ». Un texte qui rejoint dans ses finalités concrètes celui de Claude Prudhomme. L’auteur y évoque le Programme commun d’éthique et de culture religieuse (ECR) qui propose une « approche socioculturelle » de la religion au moyen de « l’étude des différentes expressions du religieux et d’une maîtrise graduelle de la pratique du dialogue argumenté ». Et d’expliciter : la culture religieuse est appréhendée comme une « compétence qui permet de décoder et de comprendre », selon une approche culturelle, « les signes et les expressions du religieux dans leur environnement » et ce, en « privilégiant la culture québécoise ». Refus net de l’approche historique au profit d’un décryptage phénoménologique. Ce qui n’empêche pas Corinne Bonafoux, de l’Université de Savoie, de soulever in fine cet « impensé dans le système éducatif français qui présuppose que l’élève déduit des valeurs de connaissances et passe de valeurs à des comportements ». Une articulation à questionner car les enseignements reçus à l’école n’auraient pas, selon l’auteur, toute l’influence escomptée sur le comportement de l’adulte. La pédagogie éducative et scolaire par la Charte de la laïcité serait-elle déjà vouée à l’échec ?

Enseigner les religions, regards et apports de l’histoire (Sous la direction de Brigitte Caulier et Joël Molinario), Editions Hermann, Coll. « Religions, Cultures et Sociétés », avril 2015.

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Immigration clandestine: la Cour des comptes épingle le droit d’asile

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(AFP) – La politique d’asile en France, dont le coût avoisine les 2 milliards d’euros par an, « est au bord de l’embolie » et n’est « pas soutenable à court terme », selon un document de la Cour des comptes révélé lundi par Le Figaro.

Ce document confidentiel est « une sorte de rapport d’étape », précise Le Figaro, alors que débute mercredi l’examen par la commission des lois du Sénat d’un projet de loi réformant le droit d’asile.

Selon ce document, « la politique d’asile est devenue la principale source d’arrivée d’immigrants clandestins en France ».

Le rapport pointe « une hausse de la demande d’asile jusqu’en 2013 pour atteindre 66.251 dossiers déposés », des « délais de procédure qui s’élèvent à deux ans environ » et « une concentration des demandes sur certains territoires, en particulier l’Ile-de-France ».

La Cour des Comptes a « déploré » lundi la publication « prématurée » de ce document, et mis en garde « contre une lecture partielle et partiale d’un rapport non définitif ».

Selon le document révélé par Le Figaro, la Cour des comptes a procédé au calcul des « dépenses totales effectuées pour les demandeurs d’asile » et conclu à une hausse de 60% en cinq ans : « pour les demandeurs d’asile, le coût global s’élèverait à 990 millions d’euros environ en 2013, contre 626 millions d’euros en 2009 », soit un coût par demandeur de 13.724 euros.

Pour les déboutés, le montant des dépenses « serait équivalent à celui consacré aux demandeurs d’asile », à savoir un milliard d’euros par an et un coût moyen par débouté « allant jusqu’à 5.528 euros ». De ces calculs découle une facture globale de 2 milliards d’euros par an.

Le texte souligne également que, « malgré l’obligation de quitter le territoire français (OQTF) qui leur est notifiée, seul 1% des déboutés sont effectivement éloignés ». La majorité des déboutés « reste en situation irrégulière en France ».

Le document émet des « recommandations provisoires », notamment de « réduire le montant des allocations mensuelles versées aux demandeurs d’asile », de mettre en place un « guichet unique » de traitement des dossiers et d’« exécuter les obligations de quitter le territoire français pour les personnes déboutées ».

Pour Pascal Brice, le directeur général de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), sur la réduction des délais préconisée par le rapport, « le mouvement est déjà engagé ».

« Le nombre de décisions rendues en 2014 a augmenté de 12% par rapport à 2013 », a-t-il ajouté, en précisant que le rythme allait encore accélérer du fait de l’entrée en fonction des 55 personnes recrutées en janvier.

L’an dernier, le taux d’accord des demandeurs d’asile a atteint 28% dont 17% à l’Ofpra (le reste dépendant de la Cour nationale du droit d’asile). L’Ofpra doit présenter son rapport 2014 jeudi.

Chrétiens d’Orient, du martyre à la résurrection?

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chretiens orient armeniens

chretiens orient armeniens

Le 24 avril, de Los Angeles à Erevan et Alfortville, mais sans passer par Ankara, on célébrera avec solennité et colère le centenaire du génocide arménien. On aura raison. Mais on aura tort d’oublier, encore une fois, une partie des victimes. Car si les Arméniens ont bien été l’objet d’un projet génocidaire, ils n’ont pas été les seuls. Aussi certains préfèrent-ils parler de « génocide des chrétiens d’Orient ». Il ne s’agit nullement de relancer une bataille sémantique qui charrie des enjeux mémoriels et politiques passablement explosifs. Ce n’est pas faire injure aux victimes arméniennes, protégées de l’oubli par l’activisme mémoriel de leurs descendants, de rappeler que toutes les minorités chrétiennes de l’Empire ottoman, notamment les communautés assyrienne, syriaque, assyro-chaldéenne ou araméenne, ont été décimées par les massacres systématiques commis par les Turcs.

Depuis un siècle, le drame des chrétiens d’Orient, planqué sous le tapis proche-oriental, ne fait la une de l’actualité qu’en de rares et sanglantes occasions. Aujourd’hui, les crimes de Daesh ramènent sur le devant de la scène ces populations oubliées, suscitant en Occident un flot de compassion bien tardive. Mais seule une frange marginale de la gauche européenne s’intéresse au Rojava, province située à l’extrême nord de la Syrie, où trois cantons kurdes se sont fédérés en janvier 2014 pour créer un territoire « auto-administré ». Pourtant, c’est peut-être dans cette région qui, il y a un siècle, fut un refuge pour les Assyriens rescapés des massacres que s’écrit aujourd’hui une nouvelle page – que l’on espère moins sombre – de l’histoire des chrétiens d’Orient.

On ne se risquera pas ici à cartographier le maquis touffu des Eglises chrétiennes de Syrie et d’Irak ni à expliciter les options doctrinales et ecclésiales qui les distinguent les unes des autres et qui se superposent aux frontières ethnolinguistiques. Ce qu’il faut comprendre, c’est que chaque chrétien du Rojava (appartenant, pour l’immense majorité, à la communauté assyrienne) se conçoit comme un survivant. Le 24 avril, date choisie pour commémorer l’extermination des Arméniens, le Rojava célébrera le centenaire du Sayfo, c’est-à-dire du « génocide assyrien », nié avec la même énergie par l’État qui l’a perpétré – la Turquie –, mais de surcroît largement ignoré par le reste du monde.[access capability= »lire_inedits »]

Mardin, au Kurdistan turc, joyau architectural de la Mésopotamie – en voie d’homologation par l’Unesco –, est l’endroit idéal pour commencer un pèlerinage mémoriel. Dans cette ville, onze églises – dont l’église syriaque orthodoxe des Quarante-Martyrs, édifiée au vie siècle – témoignent de la richesse du passé chrétien. Quant au présent, c’est une autre affaire, seuls quelques dizaines de fidèles célébrant encore des offices religieux, et dans la plus grande discrétion. De plus, alors que les sept premiers conciles œcuménique se sont déroulés en terre ottomane et que des millions de chrétiens étaient des sujets de l’Empire au début du xxe siècle, la Turquie actuelle n’en compte plus qu’une petite centaine de milliers soit 0,1 % de la population.

Les massacres contre les minorités chrétiennes ont commencé dès la fin du xixe siècle, mais c’est l’accession au pouvoir des Jeunes-Turcs et leur alliance avec le Kaiser Guillaume II lors de la Première Guerre mondiale qui précipitent l’extermination des Arméniens d’Anatolie, mais aussi, ne l’oublions jamais, de l’ensemble des chrétiens ottomans : Grecs pontiques, Assyriens, Chaldéens, Syriaques et protestants. Dans la nuit du 23 au 24 avril 1915, le gouvernement turc ordonne l’arrestation des intellectuels arméniens : le processus de déportation et/ou de massacre systématique des minorités chrétiennes est enclenché. Accusés de former une « cinquième colonne » susceptible de soutenir la Russie ou la Grande-Bretagne, plusieurs centaines de milliers d’Assyriens (un demi-million ?) sont déportés ou passés au fil de l’épée – le mot « sayfo » signifie « épée » en néo-araméen – par des supplétifs stipendiés, les Tchétés, souvent d’origine kurde. Au même moment, 350 000 Grecs pontiques établis sur le littoral de la mer Noire sont aussi massacrés, tandis que plus d’un million d’Arméniens ottomans, soit les deux tiers de cette population, meurent en déportation, dans des wagons à bestiaux, dans les déserts ou dans les camps d’extermination de Raqqa – aujourd’hui « capitale » syrienne de l’État islamique –, de Deir ez-Zor ou de Ras Al-Aïn. Et, suivant des méthodes qui annoncent étrangement celles de l’État islamique, de nombreuses jeunes femmes sont enlevées afin d’être mariées, prostituées ou « ethniquement réassignées » – c’est-à-dire converties. C’est ainsi que des dizaines de milliers de Turcs musulmans se découvrent aujourd’hui avec stupéfaction des grands-mères arméniennes ou assyriennes,.

Il est indéniable que les victimes étaient chrétiennes et les bourreaux musulmans. Pour autant, réduire le génocide à une guerre de religion est un contresens pernicieux. Loin d’être des fous d’Allah, les Jeunes-Turcs revendiquaient explicitement l’héritage de la Révolution française (le mouvement fut fondé le 14 juillet 1889) et affichaient un modernisme laïque particulièrement ostentatoire, pétri de références franc-maçonnes, charbonnières et positivistes. S’il leur est arrivé d’utiliser l’appel au « djihad » à des fins instrumentales, leur zèle génocidaire ne relevait nullement d’un « projet islamique », mais d’une volonté révolutionnaire de créer une version turque de « l’homme nouveau ». Les massacres de chrétiens – pudiquement appelés « déplacements » – furent justifiés par des motivations sécuritaires et « patriotiques », ainsi que par une sorte de « lutte des classes », encourageant ainsi les bandits d’Anatolie à pratiquer la spoliation légale de la petite bourgeoisie chrétienne.

Du reste, le régime kémaliste, qui leur succédera en 1918, n’abandonnera pas leur projet radical d’homogénéisation de la population, mené sous l’étendard de la laïcité. Et le négationnisme d’État qui prévaut aujourd’hui s’inscrit dans la même continuité : comme l’explique la philosophe Hélène Piralian-Simonyan, le « mémoricide » est la poursuite du génocide dès lors que les morts, dont le souvenir même est effacé, ne peuvent plus occuper la fonction d’ancêtres des vivants. Si le gouvernement turc refuse avec constance de reconnaître ses crimes d’hier, c’est bien parce que les neuf années durant lesquelles a été menée cette politique volontariste d’épuration ethnique (1915-1923) sont aussi celles où s’est constituée la Turquie moderne.

Reste que le déni turc a échoué à effacer le passé. Les chrétiens réfugiés au Rojava, en particulier, n’ont jamais cessé d’entretenir la flamme de la mémoire assyro-arménienne. Fondée vers 1920 par des rescapés venus de Diyarbakir ou Mardin, Qamişlo, la « capitale » de la province (souvent appelée dans les médias), devient en quelques années une ville commerçante dont les plans sont dessinés par des architectes français – d’où son surnom, le « Petit Paris de la Syrie ». Au cours du xxe siècle, d’autres populations s’y établissent, notamment une forte communauté juive, dont les liens avec les Kurdes sont profonds et anciens, le fameux clan kurde des Barzani ayant même compté des rabbins. Mais à l’exception de quelques vieillards, la plupart des juifs émigrent dans les années 1950. De nombreux Tchétchènes, établis dans l’Empire ottoman depuis le xviiie siècle, s’installent également à Qamişlo. L’un de leurs descendants, Kamel Akhta, occupant aujourd’hui le poste de vice-ministre de l’Intérieur du Rojava, choix hautement symbolique si on se rappelle que les katibas tchétchènes sont très actives au sein de Daesh. Pour autant, le Rojava n’a rien d’une enclave chrétienne. La majorité est constituée de Kurdes, musulmans sunnites, dont les ancêtres ont fui pour échapper aux persécutions pratiquées en Turquie ou en Syrie. On compte aussi de nombreux quartiers ou villages arabes et bédouins, fondés avec la bénédiction des régimes baasistes d’Hafez el-Assad et de Saddam Hussein pour contrecarrer les éventuels fantasmes irrédentistes des Kurdes ou des communautés chrétiennes.

Cette polyphonie ethnique et religieuse est aujourd’hui revendiquée et proposée en modèle par les autorités de la « démocratie auto-administrée » du Rojava, dont la charte se réfère solennellement aux peuples kurde, arabe, tchétchène, turkmène, mais aussi arménien, chaldéen, assyrien et araméen. Réduire le Rojava à un « État kurde de Syrie », comme on le fait souvent, revient à oublier le rôle qu’y jouent les chrétiens : ainsi, chaque ministère est tricéphale et doit obligatoirement compter un chrétien ; de même, les assemblées élues sont soumises à des règles de représentativité des minorités ; l’araméen – plus précisément un dialecte néo-araméen – est devenu langue officielle à égalité avec le kurde et l’arabe ; enfin, l’engagement des chrétiens dans la guerre est chaque jour plus consistant, le Conseil militaire syriaque alignant désormais près de 2 000 combattants qui se battent à la fois contre les « djihadistes » de Daesh et contre les unités du régime de Bachar el-Assad.

La menace existentielle que fait peser Daesh sur le Rojava – avec la complicité avérée d’une partie de « l’État profond » turc et sur fond de relative passivité des États européens – ravive la mémoire traumatisée des chrétiens. La moindre agression est vécue comme les prémices d’une réédition – ça recommence… En février et mars 2015, des unités de Daesh ont lancé des attaques-éclairs contre l’agglomération de Tall Tamer, majoritairement peuplée d’Assyriens, puis contre la ville de Ras Al-Aïn, déjà attaquée en 2012 par des milices islamistes. Des églises ont été profanées, des civils pris en otage, des combattants exécutés. À l’heure où j’écris ces lignes, les forces du Conseil militaire syriaque et les troupes kurdes semblent contenir l’offensive, mais la menace reste alarmante.

Les chrétiens du Rojava ont donc d’excellentes raisons d’avoir peur. Pour autant, appliquer aux malheurs présents la grille de lecture du passé ne fait qu’entretenir la confusion historique. L’usage abondant du mot « génocide » pour qualifier la situation actuelle pourrait bien être contre-productif en installant le doute sur la réalité de celui qui a bel et bien eu lieu il y a un siècle. Or, sur ce sujet, la propagande va bon train, comme le montrent les vidéos-chocs que s’échangent avec gourmandise les petits internautes-croisés d’Occident, exhibant de supposés « charniers » et de prétendues « crucifixions de chrétiens » – alors qu’il s’agit de musulmans. Le patriarche de Babylone, dignitaire de l’Église chaldéenne, a d’ailleurs rappelé récemment que, malgré les difficultés bien réelles, il n’y a aujourd’hui ni crucifixions ni massacres de chrétiens. On ne fera pas avancer la cause des chrétiens d’Orient par la manipulation et le détournement de cadavres.

Aux croisés de salon qui se délectent d’images gore sans se soucier de leur véracité, on me permettra de préférer les jeunes Européens qui font un choix bien plus viril et quittent leur vie confortable pour aller combattre dans les rangs des forces armées du Rojava, des Unités de protection du peuple kurde (YPG) ou du Conseil militaire syriaque. Certes, ils sont encore moins nombreux que leurs compatriotes partis combattre avec Daesh, mais l’écart se réduit. Tous les profils, y compris les plus pittoresques, se rencontrent chez ces volontaires européens qui refusent de laisser aux daeshistes le monopole du grand frisson guerrier : Kurdes bretons, « cow-boys » irlandais, soldats du Christ, militants d’extrême gauche et vétérans russes orthodoxes se pressent dans les officines de recrutement de Qamişlo, Kobané ou Erbil. De même qu’un nombre croissant de femmes, à l’image d’Ivana Hoffmann, citoyenne allemande, active au sein du Parti communiste marxiste-léniniste de Turquie, qui avait rejoint les forces kurdes en octobre 2014. Elle a été tuée par Daesh en défendant un village chrétien près de Tall Tamer. C’était le 8 mars. Ceux qui tiennent absolument à célébrer la Journée de la femme seraient bien inspirés d’honorer le courage d’Ivana.[/access]

*Photo : Bruno Deniel-Laurent.

«Islamophobie»: le mot qui fâche à droite comme à gauche

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Islamophobie racisme CNCDH

Islamophobie racisme CNCDH(Avec AFP) – Est-il pertinent de parler d’islamophobie à propos des actes et discriminations visant les musulmans ? Bien que ce terme soit piégé, car il interdit toute critique d’ordre religieux, certains le soutiennent.

Le mot vient même de recevoir l’onction de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui, dans son dernier rapport sur le racisme publié cette semaine, « se trouve confortée dans son choix de nommer ce que l’on dénonce et souhaite combattre ».

L’aréopage d’experts et de personnalités se dit clairement favorable à l’usage du terme « islamophobie », même s’il juge utile de le compléter par les expressions « manifestations de haine antimusulmane » et « actes antimusulmans ».

La classe politique et les associations antiracistes se méfient pourtant d’un terme largement contesté à droite, notamment dans une mouvance attachée aux « racines judéo-chrétiennes » de la France, mais aussi à gauche chez les laïques militants.

De fait, plus de 200 « actes antimusulmans » ont été recensés par l’Observatoire national contre l’islamophobie, une composante du Conseil français du culte musulman (CFCM), depuis les attentats djihadistes de janvier, contre 133 pour toute l’année 2014. Evoquant sur un ton plus engagé des « actes islamophobes » comprenant des discriminations d’origine institutionnelle (enseignants, policiers…), le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a lui aussi décrit une flambée du phénomène depuis Charlie.

« L’islamophobie existe, elle est bien ancrée dans la société française, qu’on le veuille ou non », s’agace le président de l’observatoire du CFCM, Abdallah Zekri, tout en se réjouissant que le président François Hollande ait prononcé, en janvier, ce mot que le Premier ministre Manuel Valls n’utilise pas.

« Si les hommes politiques refusent la notion d’islamophobie, il me semble qu’ils ne devraient pas parler d’antisémitisme mais d’actes et de racisme antijuifs », estime encore le responsable musulman.

Une comparaison réfutée par Jean-Christophe Moreau, coauteur de « Islamophobie, la contre-enquête » (Plein Jour) : « Dès sa naissance, le concept d’antisémitisme postulait une donnée biologique, peu importait le degré de religiosité. Alors que l’islamophobie indique une intolérance liée à la pratique, une difficulté d’accepter un retour du religieux ».

Ce spécialiste de l’histoire du droit juge la notion d’islamophobie instrumentalisée par « une base militante » qui défend certaines pratiques, comme le port du voile, relevant selon lui « davantage de l’identité que des droits individuels ». « Il y a une forme d’assignation identitaire qui s’exerce à travers cette confessionnalisation de l’antiracisme », critique-t-il.

L’écrivain Michel Houellebecq rappelait quant à lui récemment dans Le Point : « L’islamophobie et l’antisémitisme ne sont pas symétriques. Si on veut trouver une notion symétrique à celle d’islamophobie, ce serait l’antijudaïsme. Le judaïsme, c’est une religion et, comme l’islam, comme tout système de pensée, on a le droit de la critiquer, d’être antijudaïque, la liberté d’expression doit le permettre.

En France, il n’existe pas non plus d’indicateur spécifique pour comptabiliser les actes antichrétiens en tant que tels. La religion musulmane est donc la seule, à ce jour, à exiger le recensement des atteintes à ses croyances et à les assimiler à une forme de racisme.

Islamophobie la contre-enquête

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Grèce : Syriza ne fait pas le printemps

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tsipras grece syriza

tsipras grece syriza

Où sont passées les groupies françaises de Tsipras et Varoufakis ? J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends plus leurs clameurs dans les médias et la bouche des politiques. À peine ai-je trouvé une dame qui, sur le site du Figaro, vantait le courage de la petite Grèce luttant contre toute l’Europe.  C’est le syndrome Kerviel, le petit a forcément raison contre le gros, même si le petit est un escroc et le gros une institution plutôt respectable. Vraiment très puéril.

Rarement emballement médiatique aura  à ce point ressemblé à un tsunami. Même le présentateur-vedette des Experts sur BFM TV Business (haut-lieu du libéralisme économique, et dans ma bouche, c’est un compliment) s’est laissé bluffer. Et que dire de la classe politique ?! De Mélenchon à Marine Le Pen, ils sont nombreux à avoir célébré la victoire de Syriza aux élections législatives grecques. Des animaux de tout poil et de toutes plumes ont glapi de joie dans les forêts médiatiques.

Rarement emballement médiatique aura paru plus frelaté. La raison profonde et inavouable de leur succès : les deux Grecs sont plutôt beaux gosses et ne portent pas de cravate ! Comme pour Laurel et Hardy, il y a un léger décalage dans leurs physiques avantageux, décalage qui leur permet de ne pas faire double emploi. Tsipras est plutôt le gendre idéal qui a jeté son bonnet par dessus les moulins. Visage de beau maffioso sicilien, costume et chemise sombres, mais pas de cravate. L’absence de cravate est un signe infaillible de la profondeur et de l’infaillibilité des idées économiques. Varoufakis, c’est plutôt le motard hyperviril qui réussit la synthèse entre veste de cuir et chemises originales et luxueuses. Il a dû faire rêver beaucoup de dames et pas mal de messieurs. On comprend bien qu’avec autant de sex appeal, ils ne peuvent qu’avoir raison : la Grèce est victime non pas de la lamentable gestion et du clientélisme délirant de sa classe politique, mais de la méchante Europe. On se demande ce que Barack Obama attend pour nommer Ryan Gosling secrétaire d’Etat au Trésor.

Contre le couple Dean Martin et Jerry Lewis, il y a les Allemands. Vous savez, les Allemands, ce peuple barbare et cruel qui depuis la nuit des temps martyrise ses voisins européens (les Français oublient toujours que Louis XIV ravagea le Palatinat façon Gengis Khan). Vous savez les Allemands qui ont tant pillé la Grèce pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui ne doivent pas échapper à leur statut éternel de Coupables par essence. Eh bien les Allemands sont représentés par un couple pas du tout sexy, qui, à cause de son look vieillot, est totalement incapable d’idées économiques novatrices. Une brave dame mûre, les joues tombantes autant que les poches sous les yeux, et un septuagénaire paralytique, qui a des airs de prof si sévère qu’il vous donne des cauchemars où vous cherchez désespérément à vous souvenir des verbes forts et des pluriels irréguliers de l’allemand. Non, mais franchement qui voudrait coucher avec Wolfgang Schaüble, sinon une assistante sexuelle pour handicapés comme il y en a en Suisse ?

Depuis trois mois, le couple de playboys a fait plusieurs fois le tour de l’Europe, demandant beaucoup d’argent sans offrir autre chose que de vagues promesses de rentrées d’argent aléatoires, sans jamais signer une liste de réformes précises. Ils ont fait preuve d’une imagination sans borne, comme ces petits escrocs qui entrent chez une vieille dame et la soûlent d’arguments irrésistibles pour lui extorquer le code de sa carte de crédit. Tsipras et Varoufakis ont ainsi demandé un prêt qui ne serait remboursable que si la Grèce avait des taux de croissance suffisamment positifs. Et ta grand-mère, elle fait du vélo ?

Depuis quelques jours, les duettistes jouent un jeu beaucoup plus dangereux. Tsipras s’est rendu à Moscou pour obtenir de l’argent et la permission d’exporter à nouveau ses aubergines et ses pêches en Russie. Vladimir Poutine va sans doute accepter, et le prix en sera la trahison de l’Europe par la Grèce. Ah bravo, les playboys d’extrême-gauche ! Les Européens se saignent aux quatre veines pour financer les folles dépenses hélléniques, les treizième et quatorzième mois des fonctionnaires, les pensions des faux aveugles qui peuplent l’île de Zakynthos, et en remerciement les Grecs prennent le parti des Russes à propos de l’Ukraine. Encore plus pitoyable : en faisant feu de tout bois pour remplir leurs caisses vides, ils ressuscitent le nationalisme le plus abject du XXème siècle, celui qui a produit deux guerres mondiales, celui que la construction européenne de Jean Monnet avait pour but de bannir à jamais. Nous voilà grâce aux duettistes face à une ligne de fracture entre l’Europe orthodoxe et l’Europe catholico-protestante, fracture qui n’existait plus depuis le Moyen-Âge ! C’est ça, l’extrême gauche, une machine à réactiver les vieilles guerres de religions ? Encore bravo !

Pour comprendre la vision erronée de la Grèce par les Européens, il faut lire l’interview de Nicolas Bloudanis dans L’Opinion du 30 mars. Depuis le XIXème siècle, les Européens fantasment la Grèce moderne comme la continuation légitime de la Grèce antique, berceau de notre civilisation et de notre démocratie. Et pour ce berceau-là, ils ont toutes les indulgences. En réalité la Grèce a subi une très longue occupation turque qui lui a légué une vision ottomane de l’Etat : les finances publiques, dès lors qu’elles n’ont plus été alimentées par les pillages des soldats du sultan, ont été incapables de lever les impôts de manière régulière et efficace, elles n’ont trouvé d’argent que par des emprunts hasardeux.

Mais comment comprendre l’enthousiasme français pour les solutions d’extrême-gauche (j’inclus naturellement le Front national et les frondeurs du Parti socialiste dans cet enthousiasme) ? Comment comprendre cet enthousiasme pour l’anti-réalisme militant ? Comment comprendre que le rêve éveillé séduise plus que la raison ?

*Photo : MESSINIS FILIPPOS/SIPA. 00705401_000005.

Don d’organe: levez-vous, ô cadavres désirés

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don d'organe loi consentement présumé

don d'organe loi consentement présuméLa majorité de gauche de l’Assemblée Nationale vient de voter un texte de loi autorisant le prélèvement d’organes sur les morts sans l’aval de leur famille ou de leur entourage. Une façon de nationaliser les défunts… Selon les chiffres avancés par le ministère de la Santé, l’intention est louable. Cela permettrait de sauver des centaines de vie car le manque d’organes à greffer est criant, plus de 30% des familles consultées s’opposant à de tels prélèvements.

Soit. Mais contre cette exigence sociétale, considérée comme de santé publique, se dresse un impératif moral plus élevé : la liberté personnelle et individuelle. Les défunts certes n’ont plus la possibilité de donner leur opinion. Mais ceux qui les aiment et les pleurent ont des droits qu’aucun législateur ne peut piétiner. Sauf à considérer que la chair des trépassés n’est que de la chair morte et à la ramener ainsi au statut de la bidoche qu’on découpe dans les abattoirs.

Depuis la nuit des temps, les hommes s’interrogent douloureusement sur l’énigme de la mort. Différents rites funéraires témoignent, depuis longtemps et sous toutes les latitudes, du rapport étroit et singulier aux morts qu’entretiennent les vivants. Et peu importe que l’on croie à l’au-delà, à la réincarnation ou à rien. Nos morts sont à nous. Une propriété inaliénable. Et on viendrait nous demander de les jeter dans la fosse commune du bien pour tous ?

La mort est un sujet trop sérieux pour être laissé aux caprices du législateur. En déposséder les proches et la famille est une aberration stupide et scandaleuse. Mourrez et nous ferons le reste, disent les députés PS. C’est-à-dire mourrez utiles ! Une conception orwelienne d’une société vouée à fabriquer des morts-vivants ou des vivants-morts. Au temps où l’eugénisme était en vogue, on prétendait décider de qui avait le droit de vivre et de qui devait mourir pour arriver à une société plus saine. Là, il s’agit de savoir quel usage on peut faire de vous après votre mort. Intellectuellement et moralement parlant, ce n’est pas fondamentalement différent.

Messieurs les députés laissez les morts tranquilles. Permettez leur de devenir, sans votre intervention, ce que l’Ecclésiaste dit : « poussière, poussière… » Au bout de votre terrifiante logique il y a (oui je sais nous en sommes loin…) l’engrais et le savon qu’on fait avec les cadavres. Vous aimez les cimetières. Car vous êtes morts vous-même. Et depuis longtemps.

*Photo : Wikipedia.org