En 1991, l’arrivée des Juifs d’Ethiopie suscita un sentiment quasi-mystique parmi la population israélienne. On assista à un immense élan de solidarité, tout le monde se précipitant pour accueillir, donner et partager. C’est ainsi que le petit Elhad, né le 25 mai entre Addis-Abeba et Tel Aviv, fut parrainé par Betty et Yossi Crassac, un couple d’Israéliens originaires de Marmande. Le nouveau-né, qui était le onzième enfant d’une famille de Gondar, au nord de l’Ethiopie, vient de finir l’armée et d’entrer dans la vie active[1. Voir À la découverte des Falasha, par Bernard Nantet et Edith Ochs, Payot, 1998.]

L’exode des Juifs d’Ethiopie se fit en plusieurs étapes. Des hauts plateaux de l’ancienne Abyssinie jusqu’au rivage de la Méditerranée, ils furent environ 100 000  à fuir la famine, la guerre et les enlèvements, pour accomplir leur rêve ancestral : partir pour Jérusalem, que les Beta Israël (ou Falasha) appellent « Yerussalem ». Artisans et paysans, ils durent abandonner précipitamment leurs chèvres et leurs outils pour parcourir des centaines de kilomètres à pied,  de nuit, dans des montagnes qui leur étaient inconnues, bravant les bandits, la prison, la maladie et la mort. Il y avait parmi eux beaucoup de femmes et d’enfants (les garçons risquant la conscription à partir de douze ans). Un cinquième de la population ne parvint pas au bout du voyage. Chaque année, un grand rassemblement, le Sig’d, est l’occasion de commémorer tous ces morts.

Les survivants attendirent un an, parfois deux, dans les camps organisés par les Israéliens à Khartoum après d’âpres négociations avec les Soudanais. L’opération Moïse, en 1984-1985, (dont s’inspire le film Va, vis, deviens, de Radu Mihaileanu, sorti en 2005), permis le transfert de quelque 7000 Beta Israël en six semaines, dans le plus grand secret. Mais Khartoum cédant à la pression des pays arabes, 500 personnes restèrent bloquées dans les camps jusqu’à l’opération Josué, organisée par les Américains quelques mois plus tard. Avec près des deux-tiers de la population juive encore en Ethiopie, des enfants furent séparés des parents, devenant de facto des « orphelins de circonstance » qui demeurèrent jusqu’en 1991 dans l’ignorance totale du sort de leurs proches. Les rebelles ayant chassé Mengistu, Israël décida alors d’agir dans l’urgence. Le 24 mai 1991, 34 gros porteurs d’El Al et des Hercule C-130 se relayèrent pendant 36 heures entre Addis Abeba et Tel Aviv pour transporter 14 400 personnes.

Arrivé trois semaines avant l’opération Salomon, Avraham Yitzhak devint, neuf ans plus tard, le premier immigrant éthiopien à terminer brillamment ses études de médecine à Beersheva. Depuis 2011, Rachamim Elazar est ambassadeur israélien, et en 2013, Yityish (Titi) Aynaw a été élue Miss Israël. Des chanteurs, des acteurs, des danseurs… Les voies de l’intégration sont dures et impitoyables, mais pas plus en Israël qu’ailleurs.

Or en 2013, deux affaires concernant les Juifs d’Ethiopie ont fait les délices de la presse israélienne et internationale pour de mauvaises raisons. Le 12 décembre dernier, le Magen David Adom, l’équivalent israélien de la Croix Rouge, a refusé le sang d’une députée d’origine éthiopienne. Scandale ! a crié d’une seule voix la presse, la classe politique, et le bon peuple —imités par tous les médias de la planète qui accusèrent immédiatement les services de santé de refuser ce  sang parce qu’il était « noir ». Or Pnina Tamano-Shata savait très bien que son sang serait refusé. Cette jeune députée, qui appartient au même parti politique que la ministre de la Santé Yael German, est membre de la commission chargée d’établir de nouvelles règles sur le don du sang des Éthiopiens. Deux raisons pour lesquelles elle ne pouvait ignorer que son sang serait refusé conformément aux recommandations de l’OMS.

En effet, l’Organisation mondiale de la santé exclut du don de sang plusieurs catégories, dont les personnes ayant fait des séjours prolongés en Afrique (en raison notamment de l’éventualité d’un contact avec une nouvelle variante de la souche du VIH), de même que celles ayant séjourné en Grande-Bretagne et en Irlande durant l’épidémie de la vache folle, etc. Au Canada, sont également exclues celles ayant reçu une transfusion sanguine dans l’une de ces régions  ­— une pratique assez fréquente après un accouchement en Erythrée, par exemple. Pour sa part, l’EFS, l’Établissement Français du Sang, précise : « Si l’EFS pratique un dépistage systématique (VIH, hépatite B, hépatite C…) sur tous les dons de sang, il existe cependant une période de plusieurs jours suivant l’infection où les anticorps dirigés contre le virus ne sont pas détectables. Pendant cette période, appelée « silencieuse » ou encore « fenêtre sérologique », la personne infectée est porteuse du virus (…) alors même que les tests de dépistage sont négatifs ».

Opération com réussie pour la députée jusque-là inconnue qui faisait partie de la délégation israélienne aux funérailles de Mandela. Signalons toutefois que seuls 4% des Français font don de leur sang. Dommage pour la Croix Rouge.

Cette affaire de sang est donc un pétard mouillé, comme le documentaire de Gal Gabay diffusé à la télévision israélienne en décembre 2012 qui s’interrogeait sur la baisse de la natalité chez les femmes éthiopiennes en Israël ces dix dernières années. Israël était accusé de « stérilisation masquée » pour avoir administré à ces femmes le Depo-Provera, un contraceptif utilisé couramment en Ethiopie et renouvelable tous les trois mois. D’un usage plus simple et plus sûr dans des conditions extrêmes, ce produit était destiné à limiter l’IVG, qui est toujours quatre fois plus fréquente chez les femmes nées en Ethiopie que chez celles nées en Israël. Contraception ou IVG ? Certaines militantes éthiopiennes actives au sein des associations féministes israéliennes devraient y réfléchir- — notamment celles de Isha l’Isha (Femme pour Femme). Mais qu’il y ait des féministes chez les Juifs d’Ethiopie prouve au moins que ces femmes veulent faire autre chose que des enfants…

*Photo : ROSEN RICKI/SIPA. 00118396_000001. 

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