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Centrafrique: Idriss Déby Itno, roi du pétrole

Centrafrique: Idriss Déby Itno, roi du pétrole

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L’ intervention française en Centrafrique, succédant de près aux opérations maliennes, nous apprendrait, si nous avions le droit d’ouvrir les yeux, qu’un certain nombre de pays africains ne savent toujours pas se gouverner. Ou ne le savent plus. Ce n’est pas le lieu ici d’énumérer les causes de cette impuissance politique – héritage de la colonisation, tracé artificiel des frontières, corruption des élites, pillage organisé ou ingérence extérieure. Les faits sont pourtant là, et à l’instabilité habituelle s’est ajoutée, depuis le « Printemps arabe », la progression de l’islamisme radical vers le centre du continent. La France de François Hollande, comme la « communauté internationale » d’ailleurs, a tergiversé trop longtemps, par peur d’être soupçonnée de néocolonialisme, aggravant finalement les conditions de son intervention, au Mali comme en Centrafrique.[access capability=”lire_inedits”] Dans ce pays, la France a cru bon de laisser libre cours à la diplomatie africaine, le président déchu François Bozizé ayant en effet longtemps été le protégé des chefs d’État du Congo, du Tchad et du Cameroun. Ce sont eux qui l’avaient remis en selle, en janvier 2013, après la fuite de son gouvernement lors de la première attaque de la Séléka, la rébellion venue du nord. Mais ils l’ont laissé tomber, découragés par son incurie et la gabegie de sa gestion – il s’était notamment mis à dos tous les producteurs de diamant de ce pays riche en minerais en les spoliant purement et simplement. C’est ainsi qu’une alliance baroque d’anciens combattants du Darfour, de bandits et de « coupeurs de routes », mal organisés et mal armés, a pu en si peu de temps entrer dans Bangui, la capitale, et mettre le pays à feu et à sang. Le nouveau président, Michel Djotodia, lui-même issu de la Séléka, qui avait promis de ramener l’ordre, s’est avéré à son tour bien incapable de passer des promesses aux actes. En réalité, il ne contrôlait qu’une petite partie des éléments de la Séléka et il n’y avait plus d’armée centrafricaine depuis longtemps.

Derrière ces sanglantes péripéties, il se joue dans cette partie de l’Afrique, encore naine politiquement et économiquement, un « Grand Jeu » qui met aux prises les puissances montantes du continent. La République centrafricaine est elle-même, comme de très nombreux pays de la région, une mosaïque d’ethnies : aussi le raid de la Séléka a-t-il pu être interprété comme une revanche de celles du nord, en parties musulmanes, sur les « hommes du fleuve », issus des ethnies du sud qui tiennent le pays depuis l’indépendance. Ce qui a ébranlé l’équilibre religieux qui prévalait jusque-là dans cette société très majoritairement chrétienne ou animiste. Cependant, le chaos n’est pas certain. Il est possible, en effet, que le Tchad d’Idriss Déby, le grand voisin du nord qui a fait au Mali la preuve de sa puissance, ait volontairement laissé pourrir la situation pour apparaître ensuite comme le seul capable de restaurer l’ordre. Que les soldats tchadiens constituent aujourd’hui l’ossature de la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique) révèle que leur pays est le grand vainqueur de la lutte d’influence qui l’oppose au Congo de Sassou-Nguesso.

Seul à disposer d’une armée opérationnelle, seul aussi à avoir mis en garde dès la chute de Kadhafi contre une « somalisation » de la Libye, Idriss Déby, qui a noué une entente cordiale avec le Niger du débonnaire Mahamadou Issoufou, est bel et bien l’homme fort de cette Afrique, le rempart contre le chaos sur une ligne qui va de la Mauritanie au Kenya. Le 7 décembre, à l’Élysée, au sommet France- Afrique, il est apparu comme tel, l’autocrate triomphant, le Bonaparte de l’Afrique du milieu. La France, a-t-il avancé finement, quand elle intervient en Centrafrique, « le fait dans l’intérêt de l’Afrique certes, mais aussi dans celui de l’Europe qui en subit, à travers les prises d’otages, les menaces qui planent sur ses intérêts économiques ». Et c’est à N’Djamena que Jean-Yves Le Drian s’est rendu le 13 décembre, après sa visite en Centrafrique. Au Tchad aussi qu’une semaine plus tard, Samatha Power, ambassadrice américaine auprès de l’ONU, est allée plaider la paix. Bref, la France a admis en Afrique ce qu’elle avait refusé de comprendre dans les conflits libyen et syrien : dans une poudrière régionale ou menaçant de le devenir, il faut s’appuyer sur un régime puissant, aussi peu sympathique puisse-t-il sembler – en témoignent les accusations lancées contre ses hommes par une partie de la population centrafricaine. La realpolitik est de retour. Dans le centre de l’Afrique, elle passe par le Tchad.[/access]

*Photo: Mary Altaffer/AP/SIPA.AP21460491_000003.

 

Janvier 2014 #9

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste et essayiste.

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