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Iran: quand la propagande du regime se retourne contre lui

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Sûr de lui, après s’être raconté des histoires à lui-même suite à la guerre des Douze Jours l’année dernière, le régime iranien envoie désormais des signaux erratiques dans la région – presque convulsifs. Reste une grande question: comment traduire une supériorité militaire écrasante en victoire politique durable? A cette interrogation, seuls les Iraniens peuvent apporter une réponse, observe Gil Mihaely dans son analyse.


À l’issue de la guerre des Douze Jours, en juin dernier, les dirigeants de la République islamique d’Iran ont tiré leurs propres conclusions. Le récit qu’ils se sont forgé est d’une grande simplicité. Dans la nuit du 12 au 13 juin 2025, ils ont été pris de court, frappés de stupeur par l’attaque israélienne déclenchée aux premières heures du jour. Les dégâts ont été lourds. Les bombardiers américains B2 ont ensuite anéanti une part essentielle de leurs capacités d’enrichissement de l’uranium et éliminé plusieurs des principaux scientifiques chargés de l’ensemble du programme nucléaire, y compris dans sa dimension militaire.

Huit mois plus tard…

Mais, dans la version qu’ils retiennent, l’essentiel est ailleurs. Grâce au leadership et à la clairvoyance du guide suprême Ali Khamenei, le régime a su se redresser. Les différents corps de l’appareil d’État ont fait bloc, sans défection notable. Mieux encore, la société, que l’on disait fragmentée et épuisée, aurait retrouvé ses réflexes patriotiques pour resserrer les rangs autour d’une patrie présentée comme agressée. C’est cette lecture, autant psychologique que stratégique, qui structure aujourd’hui leur confiance retrouvée.

Mieux encore, les missiles iraniens ont fini par contourner les systèmes de défenses qu’Israël et les Etats-Unis ont déployé et des villes et des infrastructures israéliennes ont été touchées. La situation israélienne est devenue tellement critique, continue le récit iranien, que les Américains se voyaient obligés d’intervenir pour mettre fin à la guerre pour sauver leurs alliés à court des munitions. Enfin, Trump a demandé un cessez-le-feu non pas d’une position de force, mais parce qu’il avait peur.

Huit mois plus tard, ces mêmes dirigeants, du moins ceux qui sont encore en place, se retrouvent dans une situation identique, peut-être plus grave encore. De nouveau la stupeur. De nouveau la surprise. De nouveau une décapitation dès les premières minutes du conflit. Mais cette fois, c’est réellement la tête qui tombe. Et, surtout, l’Iran ne fait plus face à Israël seul.

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En moins de quarante-huit heures, le régime, amputé de son centre nerveux, semble avoir perdu la maîtrise des opérations. Il ne parvient plus à imposer une ligne stratégique cohérente. Les signaux envoyés dans la région sont erratiques, presque convulsifs. Oman est touché. Une installation française est visée. Aux Émirats arabes unis, des hôtels et des infrastructures subissent des dégâts. En Arabie saoudite, une raffinerie est frappée. Même une base britannique à Chypre entre dans le champ des cibles.

Ali Larijani, l’un de ceux qui tentent d’assurer une direction politique dans la tempête, est contraint d’admettre que ces actions ne traduisent pas une stratégie unifiée dictée depuis Téhéran. Elles relèveraient plutôt d’initiatives prises par différents chefs de corps, chacun agissant selon sa propre logique opérationnelle. L’image qui s’impose est celle d’un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui, en temps de guerre, aurait perdu tout contact avec son quartier général.

L’échec même des négociations entre l’Iran et les États-Unis ces dernières semaines peut être attribué également à cette perception répandue au sein de la direction iranienne selon laquelle, la guerre de Douze Jours fut un échec d’Israël et des États-Unis et que si elle continuait quelques jours de plus l’Iran aurait pu dicter ses conditions à Trump… Cette conviction qu’une nouvelle attaque américaine pourrait, certes, infliger des dommages importants et toucher certains hauts responsables, mais qu’il est impossible de menacer la survie même du régime. Cette perception, exprimé pendant les négociations explique la remarque de Trump qui se disait étonné du refus des Iraniens d’accepter ses propositions. Lui-même avait d’autres souvenir de la manière dont la guerre de Douze Jours s’est déroulée et s’est terminée.

Récit officiel

Mais à Téhéran, la guerre des Douze Jours n’a pas été présentée comme la seule victoire de cette année ouverte sous les auspices de Norouz 2025. Dans le récit officiel, elle s’inscrit dans une séquence plus large, celle d’une République islamique que l’on disait encerclée, affaiblie, contestée de l’intérieur, et qui aurait pourtant tenu bon sur tous les fronts essentiels. Et bien sûr cette autre grande victoire contre la « sédition et la rébellion ».  La vague de protestations qui a éclaté fin décembre 2025 a certes été réprimée avec une brutalité meurtrière. Les miliciens ont tiré sans broncher. Les familles endeuillées ont dû payer les balles utilisées pour tuer leurs proches. Ramadan est arrivé et bientôt c’était le printemps.

La guerre a surpris l’Iran samedi matin dans la situation la plus fragile que le pays ait connue depuis 1979. La contestation a été noyée dans le sang, mais les problèmes de fond auxquels la République islamique est confrontée ne se sont pas dissipés. Au contraire, la crise de légitimité s’est approfondie et la crise économique s’est aggravée.

Fin décembre, les bazaris étaient descendus dans la rue lorsque le dollar s’échangeait autour de 1,4 million de rials. Aujourd’hui, il en faudrait 1,66 million, à supposer encore que l’on trouve un vendeur. Et la guerre ne dure que depuis cinquante heures.

L’économie est déjà fortement perturbée. Les dégâts se multiplient, en particulier là où cela compte réellement pour le régime : son matériel militaire, ses capacités de commandement et de contrôle, ses infrastructures stratégiques et, bien sûr, ses hommes. Le peuple peut s’appauvrir davantage, il peut s’épuiser encore. Mais les missiles, les lanceurs, les radars et les installations liées au programme nucléaire devront être remplacés ou reconstruits rapidement, coûte que coûte. Et bien entendu, la nomenclature, les Pasdaran, les Basidj doivent être nourris, logés et protégés. C’est là que se situe la hiérarchie réelle des priorités.

Il est difficile d’évaluer l’impact de l’attaque israélo-américaine sur la stabilité du régime, et plus encore sur sa survie même. Il est douteux qu’une frappe aérienne, aussi significative soit-elle, puisse renverser la République islamique et instaurer une alternative viable sur ses ruines sans la participation active de millions de citoyens iraniens. Cependant, on peut affaiblir encore ce régime, le priver encore des moyens d’agir et de contrôler, faire peur à ses fidèles et enhardir ses détracteurs. Chaque frappe augmente les chances d’ébranler ses fondements.

Quels buts de guerre ?

La question clé demeure la suivante. Quel est l’objectif concret de l’attaque israélo-américaine combinée et, par conséquent, quel mécanisme permettra de mettre un terme à la campagne militaire actuelle ? « Dégrader des capacités » ou « préparer les conditions d’un changement de régime » ne constituent pas des objectifs militaires. Ce sont des formules politiques, des horizons stratégiques flous. Une armée, elle, a besoin de buts précis, mesurables, atteignables, inscrits dans une temporalité définie.

À ce stade, il y a plus d’interrogations que de certitudes. La première et la plus importante concerne l’impact de la guerre sur la stabilité du régime. Sera-t-il capable d’absorber le choc, de survivre au conflit, de préserver sa cohésion interne ? Parviendra-t-il à empêcher que les citoyens iraniens ne profitent des brèches ouvertes par les frappes pour investir la rue et occuper les espaces où les forces du régime ne sont plus physiquement et massivement présentes ? Toute la question est là. Non pas seulement la destruction matérielle, mais la capacité de l’appareil sécuritaire à maintenir la peur chez ses adversaires, et la discipline et le contrôle dans ses propres rangs au moment même où son propre centre de gravité est fortement bousculé.

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À l’issue de la guerre des Douze Jours s’est ouvert en Iran un débat entre deux écoles. La première soutenait que les principaux défis auxquels le pays est confronté sont de nature interne et non externe. Selon cette analyse, ce ne sont pas d’abord les pressions étrangères qui fragilisent le régime, mais ses propres dysfonctionnements économiques et sociaux. L’inflation chronique, l’effondrement monétaire, la corruption systémique, la paralysie d’un appareil productif sous perfusion et la défiance croissante des classes moyennes expliqueraient davantage la vulnérabilité du système que les frappes adverses.

Dans cette perspective, seule une amélioration radicale de la situation économique pourrait inverser la dynamique. Autrement dit, la solution résiderait dans une transformation structurelle de la gestion macroéconomique, une relance réelle de la production nationale et une réduction durable de l’inflation. Seule une économie à nouveau respirable, sinon prospère du moins stabilisée, permettrait au régime d’absorber les crises successives et de restaurer un minimum de légitimité politique.

Mais une telle réorientation suppose nécessairement un allègement des sanctions. Leur contournement a atteint ses limites. Les circuits parallèles et les réseaux opaques de trafic ne suffisent plus à faire tourner une économie de 90 millions d’habitants. Quant aux contrats mirobolants annoncés avec la Chine il y a quelques années, présentés comme un basculement stratégique historique, ils sont restés pour l’essentiel à l’état d’affichage politique.

Leurs détracteurs considéraient que les coups subis ne justifiaient pas une modification des objectifs stratégiques fondamentaux de la République islamique. Plus encore, à leurs yeux les leçons des récents conflits pointent clairement vers la solution définitive : l’arme nucléaire. L’Iran ayant accompli déjà le plus dur, il faudrait tout faire pour s’en doter aussi rapidement que possible. Ensuite seulement, abrité par cette assurance vie à toute épreuve, viendrait le temps du pouvoir d’achat…

Ce débat, en réalité, posait une question simple et redoutable pour le régime. Continuer à privilégier la posture de résistance ou accepter que la survie passe d’abord par une normalisation économique. Ce débat a été tranché sans ambiguïté par le guide suprême Ali Khamenei, qui a affirmé qu’il n’existait pas d’alternative à la voie de la résistance et à la fermeté face à Israël et aux États-Unis. Bien avant que les premiers avions aient décollés à leur première mission, les dés étaient jetés. 

Les écrivains français: entre domestication et disparition

Dans le dernier film de Valérie Donzelli, un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l’écriture et découvre la pauvreté. La littérature survit là où tout échoue.


On parle beaucoup ces jours-ci d’À pied d’œuvre, le film de Valérie Donzelli, revenu de la Mostra de Venise 2025 avec le prix du meilleur scénario avant d’arriver enfin en salles. Un prix prestigieux. Des applaudissements debout. Tout ce que notre époque reconnaît comme consécration. Et pourtant le sujet du film raconte l’inverse : un homme qui quitte la réussite. Ancien photographe des visages célèbres, payé pour fabriquer du désir autour de gens déjà désirés, il bifurque volontairement. Il quitte la machine quand elle tourne.

Vœu de pauvreté 

Descendre est obscène aujourd’hui. On pardonne l’échec. Jamais le refus de réussir. Alors il accepte les petits boulots, les horaires morcelés, les tâches invisibles, celles qui tiennent le décor quotidien et que personne ne regarde. Il entre dans ce monde discret où l’individu disparaît derrière la fonction. Déjà cela dérange : un homme qui pouvait rester du bon côté accepte de devenir interchangeable.

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Pendant ce temps, il écrit. Ni le livre ni le film ne mythifient ce geste. Pas de lyrisme. Pas de vocation proclamée. L’écriture reste hors champ, protégée, comme un feu fragile qu’on ne laisse pas consumer. La photographie avait été mangée par la répétition, la commande, la rentabilité. L’écriture, elle, doit rester pauvre pour survivre. Non pas romantiquement pauvre, mais économiquement inutile, préservée de ce qui finit toujours par user le désir.

L’auteur contemporain vit différemment. Festivals, prix, plateaux radio, il ne produit plus seulement des livres. Il entretient une présence, continue, fébrile. Le succès agit comme une laisse élégante. Plus l’avance grossit, plus la liberté diminue. On apprend à ne pas décevoir le lecteur. À prolonger ce qui marche. À devenir reconnaissable avant même d’être nécessaire. La littérature se met à parler la langue du marketing culturel. Silencieusement, elle se civilise.

Une existence « disruptive »

C’est peut-être là que réapparaît, presque malgré lui, la fonction politique de l’écrivain. Non plus l’intellectuel des plateaux, mais celui qui vit autrement que le monde ne le demande. L’écrivain n’agit pas par programme. Il dérange simplement. Une existence incertaine, improductive, inutile au regard du rendement général. Aujourd’hui, refuser la carrière devient subversif. Refuser, ralentir, accepter la perte de statut – ce n’est pas un geste politique affiché. C’est une dissonance. Une déviation silencieuse qui rappelle que la société n’est jamais totalement close sur ses propres règles.

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Le personnage d’À pied d’œuvre devient alors une anomalie morale. Mauvais calcul social. Excellent calcul existentiel. Car la vérité mise à nu par le film est simple : la littérature supporte mal la professionnalisation. Elle exige prudence. Elle impose la répétition. Elle répète ce qui marche. Elle se civilise. Et pourtant, elle survit encore – là où tout le reste échoue. Elle survit là où elle cesse d’être une carrière.

La littérature n’est pas faite pour améliorer une vie. Elle la complique. Elle isole, elle appauvrit, elle rend suspect. Dans une société où chacun optimise son existence, choisir l’incertitude est presque une faute morale. Peut-être est-ce là, au fond, la leçon du film et du livre : la littérature survit là où tout s’achète. Là où le succès devient chaîne, la désertion est encore possible. Là où l’on croit que tout se récompense, elle seule demeure libre.

Alliance États-unis et Israël: le retour d’un ancien mythe

Guerre contre l’Iran. « Israël contrôle les États-Unis », entend-on parfois. Bien sûr: comme dans Jud Süß, il suffit d’imaginer un marionnettiste invisible pour transformer la première puissance mondiale en prince naïf et faire passer la complexité du monde pour un vieux scénario rassurant.


Il y a des idées qui ne meurent pas. Elles changent de visage, elles traversent les régimes, elles abandonnent les uniformes pour revêtir les habits de l’analyse géopolitique. Elles se croient modernes. Elles sont anciennes.

« Israël manipule les États-Unis. » « Israël commande Washington. » « L’Amérique fait la guerre pour Israël » sont de celles-là. Ces phrases ont aujourd’hui l’allure du bon sens critique. Elles se présentent comme dévoilement d’un secret. Elles prétendent percer le voile. Mais leur architecture est plus vieille que ceux qui les prononcent.

Pour comprendre leur puissance, il faut revenir à une œuvre de cinéma — et à la mécanique qu’elle a cristallisée.

Le laboratoire du mythe

En 1940, sous l’autorité vigilante de Joseph Goebbels, sort le film Jud Süß, réalisé par Veit Harlan. Il prétend raconter l’histoire de Joseph Süß Oppenheimer, financier juif du XVIIIᵉ siècle au service du duc de Wurtemberg. Mais ce n’est pas une biographie. C’est une démonstration.

Le film installe une structure simple et redoutable : le pouvoir visible est faible ; le pouvoir réel est caché ; le pouvoir caché est juif. Süß apparaît d’abord comme séduisant, cultivé, nécessaire au fonctionnement de l’État. Il apporte richesse et efficacité. Puis la narration glisse. La séduction devient menace. L’influence devient corruption. L’intelligence devient complot.

La mise en scène ne hurle pas. Elle travaille en douceur. Les décors sont soignés, le jeu d’acteur mesuré, l’esthétique quasi naturaliste. C’est précisément cette respectabilité formelle qui donne sa force au poison. Le spectateur ne se sent pas manipulé : il a l’impression d’assister à une fresque historique.

Le récit suit un arc limpide : infiltration, corruption, purification. La pendaison finale n’est pas seulement un dénouement dramatique ; elle est une catharsis. Le corps social, contaminé, se purifie en expulsant l’élément étranger.

La propagande a trouvé là sa forme parfaite : transformer un mythe en évidence narrative.

De l’individu à l’État

Après 1945, le Juif isolé cesse d’être la figure centrale du soupçon. L’histoire a changé d’échelle. L’État d’Israël existe. Il possède une armée, une diplomatie, des alliances. Le mythe ne disparaît pas. Il se transpose. On ne dit plus : « le Juif contrôle le prince ». On dit : « Israël contrôle les États-Unis ».

La scène a changé : le duché de Wurtemberg est devenu la Maison-Blanche. Le conseiller financier s’est transformé en « lobby ». Mais la dramaturgie demeure : un pouvoir officiel — américain — et derrière lui une influence cachée qui dicterait la marche du monde.

Ce déplacement est d’une efficacité remarquable. Il permet d’actualiser la structure sans en assumer l’héritage. On ne parle plus de race. On parle d’influence. On ne parle plus de complot juif. On parle d’alliance asymétrique.

Pourtant, la logique narrative est la même : le visible ment ; le réel est ailleurs ;
et cet ailleurs porte un nom juif.

La tentation de la simplification

Pourquoi cette idée séduit-elle ? Parce qu’elle simplifie un monde devenu illisible. Les relations entre Israël et les États-Unis sont complexes : intérêts stratégiques communs, rivalités internes, jeux électoraux, considérations militaires, pressions régionales. La politique américaine au Moyen-Orient ne se réduit pas à une seule variable. Mais la thèse de la manipulation offre une clé unique. Elle transforme l’enchevêtrement des causes en scénario clair : un acteur unique tire les ficelles.

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Ce faisant, elle produit un paradoxe : elle déresponsabilise la puissance américaine. Elle transforme la première armée du monde en instrument passif. Comme si Washington n’avait ni intérêts propres ni logique impériale. Comme si ses décisions militaires ne relevaient pas de calculs géopolitiques — discutables, parfois tragiques — mais d’une contrainte extérieure. On retrouve ici la structure de Jud Süß : le prince faible, le conseiller tout-puissant.

L’efficacité d’un récit

Le film de 1940 n’était pas seulement une œuvre antisémite ; il était une leçon de dramaturgie politique. Il montrait comment fabriquer un ennemi total :

  • séduisant pour mieux tromper,
  • intégré pour mieux infiltrer,
  • indispensable pour mieux dominer.

Cette architecture mentale est redoutablement adaptable. Elle peut migrer d’un contexte à l’autre. Elle peut survivre au régime qui l’a produite. Aujourd’hui, elle réapparaît sous des formes diverses : dans certains milieux d’extrême droite ;
dans des discours islamistes ; dans des segments d’une gauche radicale anti-impérialiste. Les idéologies diffèrent. La structure du soupçon est identique.

Analyse et responsabilité

Il ne s’agit pas de nier l’existence de réseaux d’influence, de groupes de pression, d’alliances stratégiques. Toute démocratie connaît des forces qui cherchent à orienter les décisions publiques. Israël et les États-Unis entretiennent une relation particulière, forte, durable. Elle mérite analyse, critique, débat.

Mais lorsque cette relation est transformée en preuve d’une domination occulte, on quitte l’analyse pour entrer dans la mythologie.

La frontière est subtile. Elle ne se situe pas dans le droit de critiquer une politique, mais dans la manière de raconter le pouvoir.

Le film de Veit Harlan a montré qu’un récit bien construit peut donner à une fiction l’apparence de l’évidence. Il a démontré qu’on peut faire passer une structure fantasmatique pour une vérité historique.

C’est peut-être là sa leçon la plus inquiétante : le danger ne réside pas seulement dans la haine explicite, mais dans la cohérence séduisante d’un récit. 

Le monde contemporain n’a pas besoin d’un marionnettiste invisible pour expliquer ses guerres. Il lui suffit de la collision d’intérêts, d’idéologies, de peurs et d’erreurs humaines.

Lorsque l’on affirme qu’Israël « oblige » les États-Unis à faire la guerre, on ne répète pas mécaniquement le passé. Mais on réactive, parfois sans le savoir, une vieille architecture de pensée : celle qui cherche toujours un centre caché pour expliquer la complexité du réel.

Et c’est peut-être cela qu’il faut apprendre à reconnaître — non pour interdire la critique, mais pour la préserver du mythe.

Ruffin pas seulement contre les rupins?

Le député de la Somme croit pouvoir convaincre les électeurs de gauche de voter pour lui, parce qu’il a découvert qu’à côté de la France des cités islamisées qu’apprécie tant Jean-Luc Mélenchon, demeure une France des campagnes plus traditionnelle… Ses chances de succès électoral semblent faibles.


François Ruffin avait cru brillamment se distinguer en promettant, s’il était élu président de la République en 2027, de ne se faire payer qu’au SMIC. Cette démagogie, ne comprenant rien aux aspirations du peuple français, avait même été critiquée, voire moquée, par la gauche et l’extrême gauche. Ce que désirent les citoyens, c’est une synthèse entre la majesté républicaine et la simplicité scandinave. Rien à voir, donc, avec ce misérabilisme surjoué !

Curieuse une

On aurait pu considérer que la cause était entendue, que M. Ruffin était un excellent réalisateur – un peu notre Ken Loach au petit pied – mais que, pour l’Élysée, il n’était pas crédible…

Pourtant, Marianne, hebdomadaire que j’apprécie, a choisi de poser en couverture, sous sa photographie, une interrogation qui le remet autrement en lumière : « Lui, président ? »

Passé le premier moment de saisissement, on lit avec curiosité le long entretien qui lui est consacré. Pour l’essentiel, les réponses qu’il apporte au collectif de journalistes qui l’interroge ne bouleversent rien, ne marquent aucune rupture véritable et s’inscrivent — sans vouloir l’offenser — dans une forme de banalité progressiste dont la tiédeur contraste avec le délire révolutionnaire et jusqu’au-boutiste d’un Jean-Luc Mélenchon.

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De ma part, d’ailleurs, ce n’est pas forcément un passif que cette relative modération ; mais il me semble que, pour être dans ce registre, nous avons déjà suffisamment d’autres personnalités plus fiables et plus classiques que François Ruffin !

Son argumentation m’a surtout intéressé lorsqu’il cherche à répondre au grief de son manque de crédibilité présidentielle. Il a déjà quelque chose en commun avec tous ceux qui exercent le pouvoir ou ambitionnent, à tort ou à raison, d’y accéder: il ne doute pas et se montre même si satisfait de lui-même qu’il s’imagine aisément face à Vladimir Poutine et à Donald Trump, persuadé de pouvoir leur résister. Après tout, dans le registre du virtuel, pourquoi ne croirait-on pas sur parole celui qui se juge à la hauteur ?

Peut mieux faire !

François Ruffin, comme tant d’autres, est sans doute plus convaincant lorsqu’il oppose à son inexpérience et au risque qu’il représenterait les faibles résultats, les médiocres réussites de la classe politique classique, de droite comme de gauche, et qu’il en tire la conclusion qu’elle n’a pas de leçons à donner et qu’il ferait nécessairement mieux.

Je ne suis pas persuadé que l’adhésion à cette démonstration puisse être totale, car on peut tout de même préférer un professionnel, même s’il a commis des erreurs, à un amateur qui n’a rien prouvé.

Sur ce dernier point, François Ruffin me paraît à la fois se surestimer et user d’un sophisme en jouant sur le concept de normalité. On comprend bien qu’en se décrétant non normal, il vise François Hollande, qui avait déclaré vouloir être un président « normal », mais sans suffisamment l’expliciter ; et qu’il conclut, de cette absence prétendue de normalité, à une indéniable aptitude présidentielle. Ce qui est, pour le moins, un raccourci audacieux !

D’autant plus que M. Ruffin exagère le caractère atypique de son parcours et de ses activités. Il veut en faire une épopée quand, tout au plus — et ce n’est déjà pas rien —, il y a chez lui de l’agitateur et du vibrion. Même si la petite cour qui l’entoure — elle se constitue toujours, même lorsqu’on prétend s’en garder ! — le conforte dans sa croyance qu’on l’attend, qu’on l’espère et que la primaire de gauche lui sera favorable. Les illusions sont toujours belles et précieuses avant qu’on ne les perde.

Ruffin n’est pas seulement destiné à combattre les rupins. Mais, dans l’espace de la politique traditionnelle, le député Ruffin occupe certes une place amplifiée par une réelle sympathie médiatique ; faut-il pour autant l’admirer parce qu’il aurait découvert, contre LFI, que la France et le peuple existaient ? Et d’un futur qui ne serait pas aux couleurs d’aujourd’hui, il ne sera jamais l’inventeur !

Jean-Luc Mélenchon: l’ivresse de la radicalité

À Lyon, jeudi dernier, des rires qui dérangent… À l’approche des municipales, Jean-Luc Mélenchon a très mauvaise presse. Ses alliés de gauche prennent leurs distances avec lui ou, du moins, font bien semblant. Le leader de LFI est dans une fuite en avant: il sait que s’il y a de nombreux candidats à l’élection présidentielle, le seuil pour atteindre le second tour sera plus bas. Et, une fois face au Rassemblement national, son projet pourrait bien être de «bordéliser» la France en menant un troisième tour dans la rue.


Dernière minute ! Errare humanum est, sed perseverare diabolicum ? Récidive. Hier soir, à Perpignan, Jean-Luc Mélenchon a plaisanté sur la prononciation du nom de son adversaire Raphaël Glucksmann, alors que des accusations d’antisémitisme avaient déjà surgi la semaine dernière après qu’il ait ironisé sur le nom de Jeffrey Epstein, suggérant, à mots à peine voilés, l’existence d’un complot destiné à dissimuler les origines juives du criminel américain… « Monsieur Glucksman et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon…, après j’en ai pour des heures » s’est amusé le leader lfiste. Lors de sa première mention du nom de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon le prononce « Glucksman ». Lorsqu’il se reprend ensuite, il dit « Glucksmane ». « Ok Jean-Marie Le Pen » a répliqué sur Twitter l’eurodéputé Place Publique • MP.

Où trouve-t-il toute cette énergie ? Ou, plus sérieusement, jusqu’où ira-t-il dans la provocation, dans l’outrance et le racolage islamo-gauchiste ? Politiques reçus lors des émissions dominicales et éditocrates spécialisés ont été invités à se prononcer pendant le weekend, même si l’actualité internationale a occupé la plupart du temps d’antenne. Car oui, la semaine dernière, le leader de l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, avait encore frappé !

La brebis gateuse des municipales ?

Dix jours après l’agression mortelle de Quentin Deranque à Lyon, Jean-Luc Mélenchon était en meeting, jeudi 26 février, pour soutenir sa candidate Anaïs Belouassa-Cherifi aux municipales. C’est dans ce contexte déjà inflammable qu’il a tenu des propos qui lui valent aujourd’hui d’être accusé d’antisémitisme par l’ensemble de la classe politique. Il voudrait se victimiser et jouer les vilains petits canards, il ne s’y prendrait pas autrement.

Dénonçant ce qu’il considère comme un traitement médiatique hostile envers son mouvement, il a ironisé sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein. En multipliant les approximations volontaires — « Epstein », « Epstine », « Ennchtaïne », « Ennstine », « Frankenstine » « Frankenchtaïne » — il a suggéré que les médias adapteraient la prononciation de certains noms à des fins inavouées. Les rires nourris d’une salle de 2000 militants acquise à sa cause ont renforcé l’impression d’un sous-entendu appuyé. Pour ses détracteurs, le message était clair: évoquer, par insinuation, l’origine juive d’un nom pour nourrir une critique des médias relève de codes historiquement associés à l’antisémitisme. Décodeur : les journalistes auraient selon Mélenchon changé la prononciation du nom du criminel sexuel américain pour cacher sa confession juive, et détourner les regards vers la Russie (« Ça fait plus russe, hein… Eh beh voilà tout le monde comprend comment il faut faire… »). Le journaliste Laurent Joffrin a ainsi estimé que cette sortie dans laquelle Mélenchon joue sur les codes de l’antisémitisme et disserte sur les noms juifs devant une foule hilare le faisait ressembler à « un orateur fasciste des années 30 ». Le journaliste recevra avec sa rédaction François Hollande, Bernard Cazeneuve et Jérôme Guedj, lesquels ont sa préférence à gauche, le 24 mars prochain lors d’un évènement au cours duquel il devrait renommer son site Le Journal, dont le slogan « On peut être de gauche et avoir une bonne droite » peut désormais sembler de mauvais goût à certains par les temps qui courent.

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Le président Emmanuel Macron a, quant à lui, réagi assez sobrement en publiant sur le réseau X un extrait récent de discours tenu lors de la cérémonie d’hommage à Hilan Alimi, au cours de laquelle il avait évoqué l’antisémitisme de gauche, accompagné de ces mots : « C’était il y a quinze jours… » Olivier Faure, l’allié socialiste de Mélenchon dont la cote de popularité dans les sondages ne va jamais bien fort, a dénoncé des propos qui, selon lui, réutilisent les ressorts du fascisme : « Est antifasciste celui qui combat le fascisme, pas celui qui en réutilise les ressorts les plus dangereux ». Marine Tondelier a également pris ses distances, déclarant : « Rien ne va dans ses propos. Rien, ça suffit maintenant ! » Est-ce à dire qu’ils ne parleront plus avec les Insoumis dans l’entre-deux-tours des élections municipales qui auront lieu dans 15 jours ?  Bien sûr que non. On se souvient par ailleurs que l’impayable cheffe des écolos est une grande copine du rappeur Médine. Elle avait maintenu son invitation controversée aux universités d’été de son parti à celui qui ironisait sur l’essayiste petite-fille de déporté Rachel Khan en la traitant de « ResKHANpée »… Interrogé par Le Parisien, l’avocat lyonnais et ancien responsable de la LICRA Alain Jakubowicz a indiqué que c’était selon lui la poursuite de la descente aux enfers de l’extrême gauche. « Le « Epstein » de Jean-Luc Mélenchon lui restera collé à la peau comme Durafour crématoire à celle de Jean-Marie Le Pen. » On verra bien. Mais il est vrai que ces derniers mois, les cornes du diable semblent définitivement vouloir passer de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon…


Mauvaise séquence insoumise et agendas cachés

La nouvelle polémique intervient alors que La France insoumise traverse une période délicate. L’enquête sur la mort de Quentin Deranque mentionne l’implication présumée de proches collaborateurs liés au mouvement. Les responsabilités judiciaires exactes restent à établir, mais le contexte fragilise l’image du parti. Des assistants parlementaires LFI dorment en prison et on n’a plus revu le député Raphaël Arnault au Palais Bourbon depuis le drame. Mais, contre toute attente, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a décidé de soutenir son député, fondateur de la Jeune Garde, groupe « antifa » par ailleurs soupçonné de reconstitution d’association dissoute par la justice…

Dans cette séquence politique violente, il n’est pas certain que les positions des autres principaux acteurs politiques aient été tout à fait compréhensibles par le grand public qui observe la vie politique de loin. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont déploré la mort de Quentin Deranque, mais ils n’ont pas souhaité associer leur mouvement à l’hommage rendu à ce « martyr » des nationalistes à Lyon, par crainte de la présence d’éléments radicaux. Sur LCI, vendredi soir, Jordan Bardella a essayé de se refaire en étant intraitable sur l’épisode du dérapage à connotation antisémite lyonnais : « On se croirait dans un spectacle de Dieudonné ! Jean-Luc Mélenchon est dans une dérive extrêmement grave. Il est dans un monde parallèle et on a l’impression d’assister au retour des années 30. Depuis le 7-Octobre, son mouvement a fait le choix de souffler sur les braises de l’antisémitisme dans notre pays. »

Le choix de LFI de conserver son soutien à la Jeune Garde et au député Arnault, alors que les liens avec le crime semblent évidents, est incompréhensible et accablant pour l’opinion. Les propos de M. Faure ou de Mme Tondelier condamnant l’énième outrance de notre Général Tapioca insoumis de jeudi arrivent bien tardivement et semblent insincères, après tant d’autres dérapages des élus insoumis durant le conflit opposant Israël au Hamas à Gaza ces dernières années. Les partenaires de gauche ont toujours donné l’impression de ménager la chèvre et le chou, contestant ici des propos ou là leur forme, mais ne rompant jamais véritablement avec le parti mélenchoniste par crainte d’être trop faibles électoralement sans les LFistes.

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Seul François Hollande s’en est un peu mieux tiré auprès de l’opinion, en étant très clair dès le début de la séquence Quentin. Rêvant de revenir à l’Élysée, l’ancien président et désormais député socialiste de Tulle avait, dès après la mort du militant nationaliste, tiré ses conclusions sur RTL le lundi 26 février : « Ça ne peut plus être lui, c’est terminé », avant d’évoquer « une forme de marginalité politique » dans laquelle le leader de La France insoumise se « complaît et restera ». Nous verrons bien s’il est entendu dans un mois par le reste de la gauche – qu’il a tant déçu. Trouvera-t-on encore des alliances entre LFI et le reste de la gauche pour sauver les villes menacées de basculer à droite ?

La base trinque mais tient bon

Enfin, un reportage du Monde nous apprenait ce weekend1 que sur le terrain les militants insoumis font grise mine. « On nous renvoie à la mort du militant d’extrême droite et ça bloque les discussions. Je me suis même entendu dire : Vous et vos complices vous êtes des tueurs » témoigne sous couvert d’anonymat un lfiste à Wazemmes, près de Lille, constatant que le débat est rompu avec certains citoyens. Tant qu’ils soutiennent la Jeune Garde, peut-on vraiment plaindre ces militants dont Le Monde s’apitoie du sort ? Des locaux ont par ailleurs été ciblés ou vandalisés, en province, ce qui est évidemment intolérable. « L’antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet » bottait en touche le leader Insoumis, qui refuse toujours de s’excuser. « La brutalisation de la vie politique est du côté de ceux qui veulent nous faire taire à force de menaces et d’insultes à tous propos. Ils suscitent délibérément la violence contre LFI» estimait-il vendredi soir.

Samedi matin, l’actualité était passée à l’Iran et LFI, qui n’a pas manqué une nouvelle fois de la ramener, se voyait reprocher de déplorer les éventuels morts civils dans les bombardements américano-israéliens, alors qu’ils n’avaient rien dit de la sanglante répression du régime des Mollahs en janvier.

Certains en viennent désormais à réclamer la dissolution de LFI, présentée comme une mesure de salut public. Avant d’agiter des interdictions spectaculaires, commençons par nous mobiliser dans les urnes et à soutenir les adversaires du parti d’extrême gauche. Dans le camp d’en face, chez les progressistes, il est plus que temps de refuser toute compromission d’appareil avec des candidats affiliés à un mouvement qui entretient l’ambiguïté et soutient des milices dites « antifa ». On ne dissout pas des millions d’électeurs qui ont voté — ou voteront encore — pour ce mouvement. À moins, quoi ? De leur retirer leur carte d’électeur ? Leurs droits civiques ? On n’interdit pas des idées, même contestables. On les combat.


  1. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/27/c-est-beaucoup-plus-tendu-pour-nous-comment-la-mort-de-quentin-deranque-percute-la-campagne-des-municipales-pour-la-gauche_6668572_823448.html ↩︎

Liberté pour l’Iran!

Le président français se trompe s’il pense qu’on pouvait encore négocier avec le régime des mollahs. On ne débat pas avec les descendants islamistes des nazis, on les abat, estime notre contributeur.


Enfin ! Israël et les Etats-Unis d’Amérique, après d’interminables mais nécessaires mois de minutieuse préparation en forme d’apparentes tergiversations, ont enfin mis conjointement à exécution, en cet historique jour du 28 février 2026, leur menace d’intervenir militairement à l’encontre de l’abominable et criminel régime des mollahs de la République Islamique d’Iran.

Un impératif moral et humain: libérer le peuple iranien du tyrannique régime des mollahs

Leur but avoué ? Triple, officiellement : mettre un terme, certes, au programme nucléaire, ainsi qu’au développement des missiles balistiques, de cette tyrannique, corrompue, terroriste et antisémite théocratie d’un autre âge, mais, surtout, libérer le peuple iranien lui-même de ce pouvoir qui ne cesse, depuis son avènement, il y a 47 longues et cruelles années, de le réprimer, sans foi ni loi, dans le plus féroce des bains de sang. Avec, il y a quelques semaines à peine, le massacre de milliers de civils innocents et désarmés.

C’est d’ailleurs en ce sens – venir concrètement en aide, à leurs côtés, aux démocrates iraniens luttant, au nom de la liberté, contre la barbarie des mollahs – que, pas plus tard que ce 19 janvier dernier, je lançais dans la presse, avec plus d’une cinquantaine d’intellectuels majeurs au sein de l’intelligentsia française (dont Elisabeth Badinter, Arnaud Benedetti, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Renée Fregosi, Rachel Khan, Arno Klarsfeld, Elisabeth Lévy, Céline Pina, Robert Redeker, Pierre-André Taguieff, Manuel Valls…) un appel solennel[1] aux principaux dirigeants occidentaux.

A lire aussi: Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

Reste à espérer, bien sûr, qu’après la décapitation, ce 28 février toujours, de cet épouvantable régime des mollahs – dont la mort du prétendu « guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei, qui ne cessa en outre d’exhorter à l’anéantissement pur et simple, insupportable menace existentielle, de l’Etat d’Israël en tant que tel –, le peuple iranien, digne hériter de la grande et belle culture perse, retrouve véritablement la liberté, sans laquelle il n’est point de civilisation qui vaille, qu’il mérite assurément !

La dette morale de la France: quand elle protégeait l’ayatollah Khomeny, père de la république islamique d’Iran

Mais, par-delà même ces réflexions inhérentes à tout authentique démocrate, féru d’humanisme, soucieux des droits de l’homme tout autant que de la tolérance des idées, un point, capital, ne cesse toutefois de tarauder ceux qui, comme moi, portent la France, berceau des Lumières, au cœur de leur conscience morale en ce qu’elle a de plus haut et noble.

Car, oui, comment, dans un passé non si lointain, de 1978 à 1979, date de la tristement célèbre « Révolution Islamique » précisément, la France, alors sous la présidence de feu Valéry Giscard d’Estaing, a-t-elle pu accueillir aussi généreusement sur son sol, en le protégeant dans un luxueuse demeure de Neauphle-le-Château, non loin de Paris, un tyran aussi sanguinaire, fanatique et résolu, que l’ayatollah Khomeiny ?

Le fourvoiement de certains des grands intellectuels français

Pis : comment des intellectuels, philosophes et penseurs, de la trempe de Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Louis Althusser, Pierre Bourdieu ou Maurice Clavel (l’autoproclamé et très surestimé père des « nouveaux philosophes » au sein desquels émergèrent, à l’époque, André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy) ont-ils pu se fourvoyer à ce point en cautionnant publiquement, aveuglés par leur propre et seul sectarisme idéologique, un être aussi dangereusement abject que ce même ayatollah Khomeiny ?

LFI: l’islamo-gauchisme persiste et signe dans son inconditionnel soutien à la barbarie du régime des mollahs

Mais le pire, pour en revenir à l’actualité la plus tragiquement brûlante d’aujourd’hui, c’est qu’un parti politique aussi radical que La France Insoumise du très autoritaire Jean-Luc Mélenchon, sans même parler de ses infâmes sbires (Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot…), persiste et signe, ces jours-ci, dans cette même dérive islamo-gauchiste, voire carrément, à lire certains de leurs tweets les plus récents en la matière, antisémite plus encore qu’antisioniste !

Oui, c’est bien là, toute honte bue et pour paraphraser ici le titre d’un célèbre ouvrage de l’admirable Julian Benda, une « nouvelle trahison des clercs », elle-même instillée, pour s’en référer cette fois à l’intitulé d’un non moins lucide et fameux essai du grand Raymond Aron, par un obstiné, tout aussi tenace et obtus, « opium des intellectuels » !

Macron et son pathétique aveu d’impuissance pour la France d’aujourd’hui

L’immense faute morale, plus encore que la simple quoique grave erreur politique, ne s’arrête cependant pas là, bien au contraire, hélas. Car comment comprendre en effet, encore aujourd’hui, que l’actuel président de la République française, Emmanuel Macron en personne, s’entête encore, envers et contre tout, dans le plus lâche des esprits munichois, à vouloir dialoguer, privilégiant pour cela on ne sait quelle absurde stratégie diplomatique, avec ce fanatique régime des mollahs, lesquels, dans le récent massacre de leur propre peuple dans sa légitime aspiration à la liberté, vient même de concurrencer, dans le registre de l’horreur, les pires crimes des nazis.

A lire aussi: Pas d’alternative à la chute du régime iranien

Qu’il ne s’étonne donc pas, l’impuissant et pusillanime, parfois jusqu’au ridicule, Emmanuel Macron, que plus grand monde n’écoute d’ailleurs dans ses incessantes gesticulations, si, de son propre et pathétique aveu lors de son dernier conseil de défense et de sécurité à l’Elysée, « la France n’a pas été prévenue ni impliquée » dans le déclenchement de l’intervention militaire d’Israël et des Etats-Unis d’Amérique, ce 28 février donc, à l’encontre du dictatorial régime d’Iran !

On ne débat pas avec les descendants islamistes des nazis ; on les abat !

Car non, Monsieur le président: on ne débat pas avec les descendants islamistes des nazis ; on les abat, pour le bien de l’humanité tout entière comme pour la sauvegarde de nos démocraties occidentales, sinon l’avenir même de la civilisation en son ensemble !

C’est là le difficile mais courageux honneur, fût-il parfois malaisé à assumer au sein de la conscience humaine, des vrais amants de la liberté, ce bien précieux, aussi inestimable qu’inaliénable, entre tous.


Daniel Salvatore Schiffer est contributeur de l’ouvrage collectif LFI : anatomie d’une perversion (Editions David Reinharc) dirigé par de Pierre-André Taguieff, publié le 5 mars prochain NDLR.

LFI - Anatomie d'une perversion

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[1] https://www.causeur.fr/massacre-en-iran-appel-solennel-des-intellectuels-francais-aux-dirigeants-occidentaux-321668

Le visage de la Palestine

Juif de gauche et sioniste blessé, Claude Askolovitch continue de penser que le petit Mohamed est mort sous les balles de Tsahal. Mais plutôt qu’en faire un symbole ou l’étendard d’une cause, il veut lui rendre sa singularité.


Je ne sais rien de Mohamed al-Durah, sinon que cet enfant est mort à douze ans contre le corps blessé de son père, le 30 septembre 2000 à Gaza, dans un échange de tirs entre forces palestiniennes et l’armée israélienne, au moment où se défaisait la paix d’Oslo.

« Rien » veut dire ceci. Je ne sais pas quelle équipe de football Mohamed aimait, le nom de ses amis, s’il avait déjà regardé une fille, quelles étaient les odeurs de sa maison et du cou de sa mère. Je sais juste qu’il avait accompagné son père Jamal à la recherche d’une voiture d’occasion et la mort l’attendait. (Je pense ici au Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, sans doute pour ce couple humilié, un père et un fils pauvres, mais dans ce film nul ne mourait.)

Que je ne sache rien de Mohamed vivant me dit la Palestine. Un peuple volé de sa terre fut aussi volé de ses vies. Il pouvait être une cause, une menace, un ennemi ou un remords, il n’était jamais un enfant vivant. L’individualité appartient aux maîtres, pas aux dominés. Ainsi de Mohamed. Il fut un timbre, des affiches, le nom d’un hôpital à Gaza qu’Israël a bombardé dans la dernière guerre. Il fut l’Enfant palestinien et il fut dans mon peuple, je suis juif, le nom d’un scandale et le nom d’un déni.

A lire aussi, notre dossier de février : Qui a tué la vérité ?

Il m’est étrange de parler de Mohamed al-Durah quand tant d’enfants sont morts ces trois dernières années. L’horreur a muté. Les Palestiniens ont gagné le droit d’être des individus. Je sais par exemple que vécut une jeune fille nommée Lubna Alyaan, qui jouait du violon au conservatoire de Gaza, qui porte le nom d’Edward Saïd, historien palestinien et ami du virtuose israélien Barenboim, et je sais que Lubna, avec sa famille, a péri le 21 novembre 2023. L’enfant au violon, mes frères juifs, n’est pas seulement nôtre.

Mohamed al-Durah aimait-il la musique?

Je n’ai pas compris jadis ce qui se jouait autour de cet enfant. La calomnie montant, je me proclamai l’ami de Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, attaqué pour le reportage sur la mort de Mohamed. D’où parles-tu camarade ? Je parlais depuis mon judaïsme de gauche et mon sionisme blessé ; je parlais de qui me ressemblait.

C’est encore en juif que je parle ici. L’affaire Al-Durah fut ce moment où l’on nous invita au déni. D’un enfant mort, on construisit un récit alternatif, on ne disait pas encore « fake news ». Mohamed n’était pas mort sous les balles israéliennes. Mohamed n’était pas mort du tout. Mohamed était une propagande. Ce récit rencontra un besoin d’innocence. Annuler la mort de Mohamed permettait d’annuler toutes les morts de tous les Mohamed de Palestine. Ce que nous avions fait – ce qu’un pays, Israël, indissociable de nous – avait pu faire, pour exister, et depuis pour détruire, n’existerait plus si Mohamed vivait.

L’affaire Al-Durah invita les juifs à considérer comme négligeable la vie et la mort des autres. Elle fut donc un prélude. Nous nous sommes arrangés des enfants morts de Gaza ; le Hamas et le 7-Octobre n’en sont pas la seule raison. En Israël gouvernement des profanateurs, qui ont banalisé le meurtre commis en notre nom. Ils poursuivent les négateurs de la mort de Mohamed.

En septembre dernier, revenu du néant, m’est apparu Jamal al-Durah, qui avait survécu à vingt-cinq années de deuil, et la guerre aussi. Le journal de gauche Mediapart l’avait retrouvé dans le camp d’Al-Bureij. Jamal, dans la dernière guerre, a perdu deux frères, une belle-sœur, une nièce, et puis encore un fils, Ahmed, mort le 18 janvier 2025, âgé de 33 ans, et qui avait 8 ans quand son frère Mohamed est parti, dont nous n’avons rien su vraiment.

Pas d’alternative à la chute du régime iranien

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Donald Trump a finalement décidé de frapper Téhéran, samedi, alors que les Etats-Unis n’étaient pas directement menacés par l’Iran. La France et l’OTAN doivent choisir leur camp.


La mort de l’ayatollah Khamenei et de plusieurs hauts dirigeants iraniens constitue un succès indéniable. Le cœur du pouvoir théocratique a été frappé de plein fouet. Pourtant, la riposte iranienne dépasse les anticipations. Téhéran s’était manifestement préparé de longue date non seulement à l’attaque, mais aussi à la disparition de son guide suprême.

Les missiles iraniens ont plu sur Israël, la Jordanie, Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et le nord de l’Irak. Si la plupart, imprécis, n’ont provoqué que des dommages spectaculaires plus que meurtriers, d’autres ont atteint des cibles sensibles : aéroports, installations pétrolières, et même des radars américains de haute technologie.

Cette riposte, qui montre à quel point le régime iranien aurait pu, laissé à lui-même, devenir plus menaçant au cours des prochaines années (décennies ?), justifie au contraire plus impérieusement sa destruction.

Quelle résilience du régime ?

Les frappes alliées, promises pour durer au moins une semaine, se poursuivent sans que l’on discerne, à ce stade, des signes tangibles d’effondrement du régime. Comment imaginer que les mêmes manifestants désarmés, fauchés par balles réelles il y a deux mois dans les rues des villes iraniennes, puissent aujourd’hui l’emporter par la seule force de leur protestation ?

Une large frange de la population aspire sans doute à la fin de ce joug islamiste. Reste qu’un appareil militaro-religieux-étatique, solidement enraciné, n’entend à ce stade nullement déposer les armes. Les répercussions au sein du monde chiite hors d’Iran demeurent, elles aussi, une inconnue majeure.

Répercussions mondiales

Les ondes de choc de cette crise se propageront partout. Les cours du pétrole vont s’envoler et les Bourses sans doute plonger. La Chine risque de se voir privée d’un de ses principaux fournisseurs de pétrole. Paradoxalement, Vladimir Poutine, allié de Téhéran, pourrait tirer profit de la flambée des prix du pétrole et du gaz pour financer sa guerre en Ukraine.

A lire aussi: Des mollahs aux pieds d’argile

Si le conflit s’éternise, il pèsera lourdement sur la politique intérieure américaine et sur l’élection des midterms. L’opinion publique américaine est, on le sait, hostile aux aventures extérieures et Donald Trump a été élu précisément pour rompre avec les guerres de changement de régime.

La France et l’OTAN au pied du mur

Le président Macron et les dirigeants de l’Union européenne, une fois de plus, appellent à la « retenue » et au « respect du droit international » : une posture totalement déphasée, qui les met d’emblée hors-jeu. Si une telle rhétorique diplomatique pouvait encore se défendre avant le déclenchement des hostilités, elle n’a plus aucun sens depuis que la guerre a commencé.

Pour les pays européens de l’OTAN – victimes par le passé du terrorisme islamiste commandité par Téhéran et qui pourraient demain l’être de ses missiles à portée intermédiaire –, qui ne cessent de proclamer leur attachement viscéral au lien transatlantique et à la solidarité américaine, l’heure est venue de soutenir sans réserve, ne serait-ce que verbalement, l’opération américaine. Bien sûr, ils s’en abstiendront, préférant une fois encore laisser les États-Unis (et Israël) assumer seuls le « sale boulot », gaspillant ainsi une occasion historique de consolider ce lien qu’ils affirment si précieux et de défendre, concrètement, la civilisation occidentale face à la menace existentielle que représente l’Iran des ayatollahs.

Même si l’on ignore encore qui le remplacera, le régime doit tomber. Il n’y a plus d’alternative, certainement pas par la diplomatie. Sa survie serait une défaite cuisante pour Israël, pour les États-Unis et pour l’Occident tout entier. Il redeviendrait une menace majeure pour Israël, pour la région et pour l’Europe bien davantage que pour les Etats-Unis.

Jeffrey Epstein, l’homme aux 100 000 contacts

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Le sombre profil de Jeffrey Epstein révèle que, derrière la mise en scène sophistiquée du pouvoir des États et de nos élites, se dissimule un univers bien plus trivial, obsédé par le sexe et l’argent — ces totems immuables et éternels qui traversent toutes les sociétés humaines.


Qui était réellement Jeffrey Epstein ? Et, surtout, que dit-il du monde tel qu’il était et tel qu’il est encore présentement ? Ces questions restent partiellement irrésolues, même s’il est déjà possible de tirer quelques conclusions de ce feuilleton politico-médiatique désormais vieux d’une vingtaine d’années ; Non, tout n’a pas encore été dit sur le Lolita Express, ses passagers, ses correspondants réguliers, leur volonté de domination, leurs vices et leurs peurs. Avec la dernière révélation de plus de 3 millions de documents, encore en cours d’analyse, c’est un univers qui se dévoile, où l’entregent et le réseau compte plus que le talent et le savoir-faire. Un univers dont les acteurs « tremblent » de peur, ainsi que l’a justement rappelé Philippe de Villiers.

Jeffrey Epstein côtoyait tout ce que la bonne société globalisée compte de personnes importantes. Princes européens et princes arabes voisinaient les directeurs d’agence de mannequins, les grands financiers new-yorkais, les agents secrets russes et israéliens, les chefs d’Etats, les artistes, les spin doctors et les scientifiques les plus reconnus. Il était un prince de ce monde, dont la principale compétence consistait à mettre en relation des milieux proches qui pouvaient se croiser sans se connaître.

Le New-Yorkais était aussi un fixer, capable de trouver en quelques heures un moyen de blanchir de l’argent via les services de paiement en ligne de jeux-vidéos, de dénicher une demoiselle de compagnie russe pour un grand dirigeant en voyage à Paris, ou encore de négocier la vente d’un système de cybersécurité à un Etat africain. L’homme n’avait pas réellement de « métier » au sens où le commun des mortels l’entend : il faisait profession de distiller son influence. Raison pour laquelle il s’affichait constamment avec les plus puissants, montrant ainsi qu’il en était.

A lire aussi: Affaire Epstein: la Justice à l’heure de la data

Comment expliquer d’ailleurs autrement que Jeffrey Epstein fut capable de s’infliger les longs monologues narcissiques de Jack Lang au cours de dîners mondains parisiens ? il avait besoin de l’ancien ministre de la Culture pour pénétrer les cercles de pouvoir français. Jack Lang lui prêtait son aura en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes, de prêts de chauffeurs et de maisons, d’investissement dans des structures spéculatives destinées à l’achat – désintéressé et de l’ordre du mécénat selon la famille Lang – d’œuvres de jeunes artistes inconnus qui, par magie, allaient évidemment devenir les coqueluches du marché…

Le dévoilement des courriels d’Epstein, l’homme aux 100.000 contacts, est donc apocalyptique au sens étymologique du terme. Cela montre que le roi est nu. Derrière la sophistiquée mise en scène du pouvoir des Etats se cache un monde finalement médiocre, obnubilé par le sexe et l’argent, totems éternels de toutes les sociétés humaines. Pour réussir dans les affaires, il faut connaître des Jeffrey Epstein, ces hommes qui ouvrent des portes, qui permettent d’enjamber les salamalecs protocolaires et les barrières administratives. Au sein de l’hyperclasse mondialisée, on se joue des règles et des convenances. Le puissant s’affranchit de la morale commune, perçue comme anachronique, presque pathétique. Rien n’est tabou, rien ne peut être refusé à ceux qui possèdent tout. Y compris le plus choquant, sorti des pages de Sade ou Pasolini.

Un système d’exploitation de filles rôdé et vicieux

Et, de fait, Jeffrey Epstein s’est longtemps pensé intouchable. Tout commence au printemps 2005. À Palm Beach, une mère décroche son téléphone et appelle la police : sa fille de 14 ans aurait été approchée par une femme lui proposant une soirée dans la demeure d’un richissime financier new-yorkais. La mission est simple, l’approche bien rôdée : un massage, en petite tenue, contre 300 dollars de pourboire. Une somme ridicule à l’échelle de la fortune de Jeffrey Epstein — l’équivalent d’un demi-centime pour le commun des mortels.  Epstein se retrouve inscrit au registre des délinquants sexuels et finit derrière les barreaux… mais dans une prison très particulière. Six jours sur sept, il est autorisé à quitter sa cellule pour aller travailler à son bureau. Une faveur indécente, qui passe très mal aux États-Unis, pays rarement connu pour sa mansuétude envers ce genre de criminels.

Selon plusieurs employés de maison, Epstein recevait quotidiennement des « massages », presque toujours prodigués par des jeunes filles différentes. À l’époque, certains enquêteurs affirment même qu’il filmait systématiquement ce qui se passait entre les murs de sa résidence — y compris lorsque des invités étaient de la partie. De quoi constituer une confortable réserve de moyens de pression sur des politiciens et partenaires d’affaires ? La question est posée. Solidement défendu par le gratin du barreau américain — parmi lesquels Alan Dershowitz — Epstein s’en est pourtant sorti. Un parcours presque exemplaire pour cet enfant de Brooklyn issu d’un milieu modeste, dont les dons en mathématiques avaient attiré l’attention d’Alan Greenberg, le tout-puissant patron de la banque Bear Stearns, devenu son parrain et mentor.

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Si l’affaire s’était arrêtée là, elle serait restée un banal exemple de justice à deux vitesses, une démonstration de plus de ce que l’argent permet d’acheter. Mais Epstein n’était pas un homme ordinaire. Il avait surtout un carnet d’adresses spectaculaire. En 2015, Virginia Roberts relança contre toute attente la machine judiciaire – elle a depuis mis fin à ses jours -. Elle accuse alors l’ami de Bill Clinton et de Donald Trump — ce dernier ayant pris ses distances au milieu des années 2000 en expliquant qu’Epstein aimait les femmes autant que lui… mais beaucoup trop jeunes. Secret jusqu’à la manie, Epstein conservait des carnets détaillant les noms de ses invités, ses résidences, ses bateaux, et surtout son jet privé, le fameux « Lolita Express », avec lequel il convoyait de jeunes et jolies recrues vers ses lieux de villégiature et de débauche.

Ils savaient tous mais n’ont rien dit : un réseau affranchi d’idéologie

Exemplaire de l’affaire Jeffrey Epstein sous nos latitudes hexagonales, la famille Lang est typique de ces personnalités d’élite qui ont sciemment fermé les yeux, et probablement minimisé en privé les faits reprochés à leur charmant ami. Ces derniers jours, Jack Lang et sa fille Caroline se sont enfoncés dans l’indécence, multipliant les omissions et niant les évidences qu’ont fait apparaître leurs échanges. Caroline Lang a même osé se présenter en mère célibataire sans le sou pour expliquer les raisons ayant poussé Epstein à lui léguer plusieurs millions d’euros… Elle et son père ont nié avoir été ses intimes, et même ses amis, alors qu’ils l’invitaient à des dîners de famille. Un échange révèle que Jack Lang et sa fille se vantaient auprès d’Epstein de prendre la défense de Woody Allen ou Roman Polanski.

Au sein de ce microcosme, la réputation n’est jamais vraiment salie. Elle ne l’est pas tant qu’un homme n’est pas définitivement condamné et exposé en place publique. Autrement, ses vices sont vus comme des lubies et les avantages procurés beaucoup plus significatifs que les risques pris. Il se peut même que son goût des très jeunes filles fut vu comme excusable. Il s’agissait de « prostituées », de Lolitas ayant bénéficié de la protection d’un pygmalion riche et savant, etc. Après tout, le prince Andrew lui-même avait eu l’occasion de goûter à ces massages, qui sommes-nous donc pour juger des mœurs des uns et des autres. Et quand bien même, certaines furent contraintes et menacées de chantage, tant que cela n’était pas su, on pouvait bien s’accommoder d’un homme d’un commerce aussi agréable en société.

Les Lang ont-ils eu honte de voisiner des personnalités sulfureuses d’autres bords politiques dans ces dossiers ? Car Jeffrey Epstein était un homme très adroit. Volontiers raciste dans ses échanges, de manière assez primaire, il n’était pas homme aux fidélités idéologiques. Outre Noam Chomsky, l’homme échangeait avec une grande régularité avec Steve Bannon, l’une des figures de l’alt-right et de l’internationale populiste. L’ambiance était à la plaisante complicité entre les deux hommes, Bannon préparant alors un documentaire visant à rétablir l’image du financier. Les échanges portaient notamment sur la géopolitique ou les stratégies à employer pour réussir à amadouer Donald Trump.

Avec Ehud Barak, Jeffrey Esptein devisait du remplacement des Israéliens d’origine mizrahis par des Russes fraîchement convertis. Avec Jean-François Gariépy ou Peter Thiel, l’homme d’affaires se plaisait à rêver de manipulations génétiques et d’eugénisme, de « lumières obscures », de manipulation des masses. Multicarte, Jeffrey Epstein était un de ces mauvais génies qui, du World Economic Forum à Riadh en passant par Moscou, mettait de l’huile dans les rouages d’un monde cynique où les idéologies comme les croyances ont fait la place à l’astuce et à la malignité.

L’Île, le Diable et le bonheur


C’est un roman d’après-guerre, au récit débridé, maîtrisé, aux personnages de pure poésie, au style éblouissant. Au diable psychologie et réalisme ! Un diable, d’ailleurs, bien présent — vrai Méphisto de chair et d’os— qui croise la route du narrateur. C’est le rêve d’un écrivain mêlant souvenirs et réflexions dans sa quête du bonheur.

Le narrateur, un écrivain d’âge mûr, se rend à Madère sur les traces d’un ami, parti là-bas, avant la guerre, sans jamais donner depuis de ses nouvelles. Madère, le Paradis sur terre, l’île aux fleurs volcanique, verdoyante et accidentée, c’est au pied de la falaise la plus haute d’Europe, dans le village de Ribeira, que l’ami, Charles, est retrouvé mort. Suicide ? Accident ? Le récit se noue avec virtuosité à travers des rencontres, des retours en arrière, à la fois rapides et nonchalants. Ne déflorons pas la rencontre avec Méphisto — que Bernanos ne renierait pas– sachant bien qu’avec lui, c’est toujours d’un deal qu’il s’agit. Après quoi, le narrateur, revenu dans la région parisienne, concrétise ses rêves– philanthropique et personnel– en faisant construire, à Buc-Chalo (ah ! ce nom !), une maison avec un jardin à terrasses, en même temps qu’un restaurant coopératif, rue Jacob. Ainsi se reconstitue un cercle d’amis, où l’on reconnaît certains noms connus du monde des lettres. On s’y perd un peu et se retrouve toujours, avec tous ces personnages, dans un dédale de chapitres courts, elliptiques, toujours surprenants. Les lignes consacrées à Lanza del Vasto et à « sa confrérie » sont savoureuses.

A lire aussi, Jonathan Siksou: La boîte du bouquiniste

Ce roman tranche par son esthétique continue sur les autres livres del’auteur de Le bonheur de Barbezieux. Mais on y retrouve la morale de Chardonne, faite de réserve et de pudeur dans les sentiments et les relations humaines, d’acceptation de la souffrance. « J’ai cru aux mots non aux idées » dit le narrateur. Non qu’il n’y ait d’idées dans ce roman, que l’on peut résumer ainsi : sottise d’un engagement politique radical et nostalgie d’un monde d’avant — celui de 1940. Détachement bienvenu, soit-dit en passant, pour un lecteur actuel. Les thèmes éternels y sont traités avec élégance: bonheur, vieillesse, unions, vie en société, avec son art de la conversation, dégoût des effusions de toutes sortes.

Mais l’Eden, c’est, bien sûr, les femmes. Le roman n’en manque pas ! Mary, Alice, Hortense, Denise, Régine, Angèle, que de femmes dans ce roman, véritables fleurs de papier, poétiques en diable ! Après le passage de trois d’entre elles qu’il n’a pu retenir, le diable –ou le hasard– fait retomber le narrateur, ruiné, dans les bras d’Angèle, cette femme « non bousculante » connue jeune fille « quand elle savait rendre toute chose plaisante par le rayonnement continuel d’un esprit bien fait. » Ce que le narrateur appelle « savoir ménager vos nerfs. »

Que la quête du bonheur se trouve dans une île inaccessible puis dans un jardin n’étonnera pas chez Chardonne, amoureux des bords de Seine et des tableaux de Manet. On goûtera aussi un automne au bord du lac Léman avec « ses couleurs rayonnantes de vitrail ». Poésie qui n’exclut pas la présence de forces obscures. Ainsi, Angèle : « Vous jouez un rôle… Vous êtes un être plein de passion et de désordre qui ne parle que raison…Vous me faites peur ».

De Vivre à Madère, Denis Tillinac écrivait : « Des petites phrases en forme d’aquarelles. » Qui saurait résister à l’originalité, la grâce, de ce roman ? S’il est vrai qu’une des grandes déceptions de la vie « c’est de vouloir rendre un être heureux sans y parvenir, » le bonheur, continûment analysé, inlassablement recherché, y transparaît également dans chaque chapitre. Telle la visite de cette jeune fille, venue voir le jardin, et qui remercie son propriétaire en lui récitant, à la fin de leur rencontre, et « d’une voix énergique », la fable Les Deux pigeons.

172 pages

Vivre à Madère (Les cahiers rouges)

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Iran: quand la propagande du regime se retourne contre lui

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Des religieux et d’autres partisans du régime pleurent lors d’un rassemblement après que la télévision d’État a officiellement annoncé la mort du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, en Iran, dimanche 1er mars 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Sûr de lui, après s’être raconté des histoires à lui-même suite à la guerre des Douze Jours l’année dernière, le régime iranien envoie désormais des signaux erratiques dans la région – presque convulsifs. Reste une grande question: comment traduire une supériorité militaire écrasante en victoire politique durable? A cette interrogation, seuls les Iraniens peuvent apporter une réponse, observe Gil Mihaely dans son analyse.


À l’issue de la guerre des Douze Jours, en juin dernier, les dirigeants de la République islamique d’Iran ont tiré leurs propres conclusions. Le récit qu’ils se sont forgé est d’une grande simplicité. Dans la nuit du 12 au 13 juin 2025, ils ont été pris de court, frappés de stupeur par l’attaque israélienne déclenchée aux premières heures du jour. Les dégâts ont été lourds. Les bombardiers américains B2 ont ensuite anéanti une part essentielle de leurs capacités d’enrichissement de l’uranium et éliminé plusieurs des principaux scientifiques chargés de l’ensemble du programme nucléaire, y compris dans sa dimension militaire.

Huit mois plus tard…

Mais, dans la version qu’ils retiennent, l’essentiel est ailleurs. Grâce au leadership et à la clairvoyance du guide suprême Ali Khamenei, le régime a su se redresser. Les différents corps de l’appareil d’État ont fait bloc, sans défection notable. Mieux encore, la société, que l’on disait fragmentée et épuisée, aurait retrouvé ses réflexes patriotiques pour resserrer les rangs autour d’une patrie présentée comme agressée. C’est cette lecture, autant psychologique que stratégique, qui structure aujourd’hui leur confiance retrouvée.

Mieux encore, les missiles iraniens ont fini par contourner les systèmes de défenses qu’Israël et les Etats-Unis ont déployé et des villes et des infrastructures israéliennes ont été touchées. La situation israélienne est devenue tellement critique, continue le récit iranien, que les Américains se voyaient obligés d’intervenir pour mettre fin à la guerre pour sauver leurs alliés à court des munitions. Enfin, Trump a demandé un cessez-le-feu non pas d’une position de force, mais parce qu’il avait peur.

Huit mois plus tard, ces mêmes dirigeants, du moins ceux qui sont encore en place, se retrouvent dans une situation identique, peut-être plus grave encore. De nouveau la stupeur. De nouveau la surprise. De nouveau une décapitation dès les premières minutes du conflit. Mais cette fois, c’est réellement la tête qui tombe. Et, surtout, l’Iran ne fait plus face à Israël seul.

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En moins de quarante-huit heures, le régime, amputé de son centre nerveux, semble avoir perdu la maîtrise des opérations. Il ne parvient plus à imposer une ligne stratégique cohérente. Les signaux envoyés dans la région sont erratiques, presque convulsifs. Oman est touché. Une installation française est visée. Aux Émirats arabes unis, des hôtels et des infrastructures subissent des dégâts. En Arabie saoudite, une raffinerie est frappée. Même une base britannique à Chypre entre dans le champ des cibles.

Ali Larijani, l’un de ceux qui tentent d’assurer une direction politique dans la tempête, est contraint d’admettre que ces actions ne traduisent pas une stratégie unifiée dictée depuis Téhéran. Elles relèveraient plutôt d’initiatives prises par différents chefs de corps, chacun agissant selon sa propre logique opérationnelle. L’image qui s’impose est celle d’un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui, en temps de guerre, aurait perdu tout contact avec son quartier général.

L’échec même des négociations entre l’Iran et les États-Unis ces dernières semaines peut être attribué également à cette perception répandue au sein de la direction iranienne selon laquelle, la guerre de Douze Jours fut un échec d’Israël et des États-Unis et que si elle continuait quelques jours de plus l’Iran aurait pu dicter ses conditions à Trump… Cette conviction qu’une nouvelle attaque américaine pourrait, certes, infliger des dommages importants et toucher certains hauts responsables, mais qu’il est impossible de menacer la survie même du régime. Cette perception, exprimé pendant les négociations explique la remarque de Trump qui se disait étonné du refus des Iraniens d’accepter ses propositions. Lui-même avait d’autres souvenir de la manière dont la guerre de Douze Jours s’est déroulée et s’est terminée.

Récit officiel

Mais à Téhéran, la guerre des Douze Jours n’a pas été présentée comme la seule victoire de cette année ouverte sous les auspices de Norouz 2025. Dans le récit officiel, elle s’inscrit dans une séquence plus large, celle d’une République islamique que l’on disait encerclée, affaiblie, contestée de l’intérieur, et qui aurait pourtant tenu bon sur tous les fronts essentiels. Et bien sûr cette autre grande victoire contre la « sédition et la rébellion ».  La vague de protestations qui a éclaté fin décembre 2025 a certes été réprimée avec une brutalité meurtrière. Les miliciens ont tiré sans broncher. Les familles endeuillées ont dû payer les balles utilisées pour tuer leurs proches. Ramadan est arrivé et bientôt c’était le printemps.

La guerre a surpris l’Iran samedi matin dans la situation la plus fragile que le pays ait connue depuis 1979. La contestation a été noyée dans le sang, mais les problèmes de fond auxquels la République islamique est confrontée ne se sont pas dissipés. Au contraire, la crise de légitimité s’est approfondie et la crise économique s’est aggravée.

Fin décembre, les bazaris étaient descendus dans la rue lorsque le dollar s’échangeait autour de 1,4 million de rials. Aujourd’hui, il en faudrait 1,66 million, à supposer encore que l’on trouve un vendeur. Et la guerre ne dure que depuis cinquante heures.

L’économie est déjà fortement perturbée. Les dégâts se multiplient, en particulier là où cela compte réellement pour le régime : son matériel militaire, ses capacités de commandement et de contrôle, ses infrastructures stratégiques et, bien sûr, ses hommes. Le peuple peut s’appauvrir davantage, il peut s’épuiser encore. Mais les missiles, les lanceurs, les radars et les installations liées au programme nucléaire devront être remplacés ou reconstruits rapidement, coûte que coûte. Et bien entendu, la nomenclature, les Pasdaran, les Basidj doivent être nourris, logés et protégés. C’est là que se situe la hiérarchie réelle des priorités.

Il est difficile d’évaluer l’impact de l’attaque israélo-américaine sur la stabilité du régime, et plus encore sur sa survie même. Il est douteux qu’une frappe aérienne, aussi significative soit-elle, puisse renverser la République islamique et instaurer une alternative viable sur ses ruines sans la participation active de millions de citoyens iraniens. Cependant, on peut affaiblir encore ce régime, le priver encore des moyens d’agir et de contrôler, faire peur à ses fidèles et enhardir ses détracteurs. Chaque frappe augmente les chances d’ébranler ses fondements.

Quels buts de guerre ?

La question clé demeure la suivante. Quel est l’objectif concret de l’attaque israélo-américaine combinée et, par conséquent, quel mécanisme permettra de mettre un terme à la campagne militaire actuelle ? « Dégrader des capacités » ou « préparer les conditions d’un changement de régime » ne constituent pas des objectifs militaires. Ce sont des formules politiques, des horizons stratégiques flous. Une armée, elle, a besoin de buts précis, mesurables, atteignables, inscrits dans une temporalité définie.

À ce stade, il y a plus d’interrogations que de certitudes. La première et la plus importante concerne l’impact de la guerre sur la stabilité du régime. Sera-t-il capable d’absorber le choc, de survivre au conflit, de préserver sa cohésion interne ? Parviendra-t-il à empêcher que les citoyens iraniens ne profitent des brèches ouvertes par les frappes pour investir la rue et occuper les espaces où les forces du régime ne sont plus physiquement et massivement présentes ? Toute la question est là. Non pas seulement la destruction matérielle, mais la capacité de l’appareil sécuritaire à maintenir la peur chez ses adversaires, et la discipline et le contrôle dans ses propres rangs au moment même où son propre centre de gravité est fortement bousculé.

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À l’issue de la guerre des Douze Jours s’est ouvert en Iran un débat entre deux écoles. La première soutenait que les principaux défis auxquels le pays est confronté sont de nature interne et non externe. Selon cette analyse, ce ne sont pas d’abord les pressions étrangères qui fragilisent le régime, mais ses propres dysfonctionnements économiques et sociaux. L’inflation chronique, l’effondrement monétaire, la corruption systémique, la paralysie d’un appareil productif sous perfusion et la défiance croissante des classes moyennes expliqueraient davantage la vulnérabilité du système que les frappes adverses.

Dans cette perspective, seule une amélioration radicale de la situation économique pourrait inverser la dynamique. Autrement dit, la solution résiderait dans une transformation structurelle de la gestion macroéconomique, une relance réelle de la production nationale et une réduction durable de l’inflation. Seule une économie à nouveau respirable, sinon prospère du moins stabilisée, permettrait au régime d’absorber les crises successives et de restaurer un minimum de légitimité politique.

Mais une telle réorientation suppose nécessairement un allègement des sanctions. Leur contournement a atteint ses limites. Les circuits parallèles et les réseaux opaques de trafic ne suffisent plus à faire tourner une économie de 90 millions d’habitants. Quant aux contrats mirobolants annoncés avec la Chine il y a quelques années, présentés comme un basculement stratégique historique, ils sont restés pour l’essentiel à l’état d’affichage politique.

Leurs détracteurs considéraient que les coups subis ne justifiaient pas une modification des objectifs stratégiques fondamentaux de la République islamique. Plus encore, à leurs yeux les leçons des récents conflits pointent clairement vers la solution définitive : l’arme nucléaire. L’Iran ayant accompli déjà le plus dur, il faudrait tout faire pour s’en doter aussi rapidement que possible. Ensuite seulement, abrité par cette assurance vie à toute épreuve, viendrait le temps du pouvoir d’achat…

Ce débat, en réalité, posait une question simple et redoutable pour le régime. Continuer à privilégier la posture de résistance ou accepter que la survie passe d’abord par une normalisation économique. Ce débat a été tranché sans ambiguïté par le guide suprême Ali Khamenei, qui a affirmé qu’il n’existait pas d’alternative à la voie de la résistance et à la fermeté face à Israël et aux États-Unis. Bien avant que les premiers avions aient décollés à leur première mission, les dés étaient jetés. 

Les écrivains français: entre domestication et disparition

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© Pitchipoï Productions / France 2 cinéma

Dans le dernier film de Valérie Donzelli, un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l’écriture et découvre la pauvreté. La littérature survit là où tout échoue.


On parle beaucoup ces jours-ci d’À pied d’œuvre, le film de Valérie Donzelli, revenu de la Mostra de Venise 2025 avec le prix du meilleur scénario avant d’arriver enfin en salles. Un prix prestigieux. Des applaudissements debout. Tout ce que notre époque reconnaît comme consécration. Et pourtant le sujet du film raconte l’inverse : un homme qui quitte la réussite. Ancien photographe des visages célèbres, payé pour fabriquer du désir autour de gens déjà désirés, il bifurque volontairement. Il quitte la machine quand elle tourne.

Vœu de pauvreté 

Descendre est obscène aujourd’hui. On pardonne l’échec. Jamais le refus de réussir. Alors il accepte les petits boulots, les horaires morcelés, les tâches invisibles, celles qui tiennent le décor quotidien et que personne ne regarde. Il entre dans ce monde discret où l’individu disparaît derrière la fonction. Déjà cela dérange : un homme qui pouvait rester du bon côté accepte de devenir interchangeable.

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Pendant ce temps, il écrit. Ni le livre ni le film ne mythifient ce geste. Pas de lyrisme. Pas de vocation proclamée. L’écriture reste hors champ, protégée, comme un feu fragile qu’on ne laisse pas consumer. La photographie avait été mangée par la répétition, la commande, la rentabilité. L’écriture, elle, doit rester pauvre pour survivre. Non pas romantiquement pauvre, mais économiquement inutile, préservée de ce qui finit toujours par user le désir.

L’auteur contemporain vit différemment. Festivals, prix, plateaux radio, il ne produit plus seulement des livres. Il entretient une présence, continue, fébrile. Le succès agit comme une laisse élégante. Plus l’avance grossit, plus la liberté diminue. On apprend à ne pas décevoir le lecteur. À prolonger ce qui marche. À devenir reconnaissable avant même d’être nécessaire. La littérature se met à parler la langue du marketing culturel. Silencieusement, elle se civilise.

Une existence « disruptive »

C’est peut-être là que réapparaît, presque malgré lui, la fonction politique de l’écrivain. Non plus l’intellectuel des plateaux, mais celui qui vit autrement que le monde ne le demande. L’écrivain n’agit pas par programme. Il dérange simplement. Une existence incertaine, improductive, inutile au regard du rendement général. Aujourd’hui, refuser la carrière devient subversif. Refuser, ralentir, accepter la perte de statut – ce n’est pas un geste politique affiché. C’est une dissonance. Une déviation silencieuse qui rappelle que la société n’est jamais totalement close sur ses propres règles.

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Le personnage d’À pied d’œuvre devient alors une anomalie morale. Mauvais calcul social. Excellent calcul existentiel. Car la vérité mise à nu par le film est simple : la littérature supporte mal la professionnalisation. Elle exige prudence. Elle impose la répétition. Elle répète ce qui marche. Elle se civilise. Et pourtant, elle survit encore – là où tout le reste échoue. Elle survit là où elle cesse d’être une carrière.

La littérature n’est pas faite pour améliorer une vie. Elle la complique. Elle isole, elle appauvrit, elle rend suspect. Dans une société où chacun optimise son existence, choisir l’incertitude est presque une faute morale. Peut-être est-ce là, au fond, la leçon du film et du livre : la littérature survit là où tout s’achète. Là où le succès devient chaîne, la désertion est encore possible. Là où l’on croit que tout se récompense, elle seule demeure libre.

Alliance États-unis et Israël: le retour d’un ancien mythe

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Des Turcs manifestent contre l'intervention américaine et israélienne contre l'Iran, Istanbul, 1er mars 2026 © Khalil Hamra/AP/SIPA

Guerre contre l’Iran. « Israël contrôle les États-Unis », entend-on parfois. Bien sûr: comme dans Jud Süß, il suffit d’imaginer un marionnettiste invisible pour transformer la première puissance mondiale en prince naïf et faire passer la complexité du monde pour un vieux scénario rassurant.


Il y a des idées qui ne meurent pas. Elles changent de visage, elles traversent les régimes, elles abandonnent les uniformes pour revêtir les habits de l’analyse géopolitique. Elles se croient modernes. Elles sont anciennes.

« Israël manipule les États-Unis. » « Israël commande Washington. » « L’Amérique fait la guerre pour Israël » sont de celles-là. Ces phrases ont aujourd’hui l’allure du bon sens critique. Elles se présentent comme dévoilement d’un secret. Elles prétendent percer le voile. Mais leur architecture est plus vieille que ceux qui les prononcent.

Pour comprendre leur puissance, il faut revenir à une œuvre de cinéma — et à la mécanique qu’elle a cristallisée.

Le laboratoire du mythe

En 1940, sous l’autorité vigilante de Joseph Goebbels, sort le film Jud Süß, réalisé par Veit Harlan. Il prétend raconter l’histoire de Joseph Süß Oppenheimer, financier juif du XVIIIᵉ siècle au service du duc de Wurtemberg. Mais ce n’est pas une biographie. C’est une démonstration.

Le film installe une structure simple et redoutable : le pouvoir visible est faible ; le pouvoir réel est caché ; le pouvoir caché est juif. Süß apparaît d’abord comme séduisant, cultivé, nécessaire au fonctionnement de l’État. Il apporte richesse et efficacité. Puis la narration glisse. La séduction devient menace. L’influence devient corruption. L’intelligence devient complot.

La mise en scène ne hurle pas. Elle travaille en douceur. Les décors sont soignés, le jeu d’acteur mesuré, l’esthétique quasi naturaliste. C’est précisément cette respectabilité formelle qui donne sa force au poison. Le spectateur ne se sent pas manipulé : il a l’impression d’assister à une fresque historique.

Le récit suit un arc limpide : infiltration, corruption, purification. La pendaison finale n’est pas seulement un dénouement dramatique ; elle est une catharsis. Le corps social, contaminé, se purifie en expulsant l’élément étranger.

La propagande a trouvé là sa forme parfaite : transformer un mythe en évidence narrative.

De l’individu à l’État

Après 1945, le Juif isolé cesse d’être la figure centrale du soupçon. L’histoire a changé d’échelle. L’État d’Israël existe. Il possède une armée, une diplomatie, des alliances. Le mythe ne disparaît pas. Il se transpose. On ne dit plus : « le Juif contrôle le prince ». On dit : « Israël contrôle les États-Unis ».

La scène a changé : le duché de Wurtemberg est devenu la Maison-Blanche. Le conseiller financier s’est transformé en « lobby ». Mais la dramaturgie demeure : un pouvoir officiel — américain — et derrière lui une influence cachée qui dicterait la marche du monde.

Ce déplacement est d’une efficacité remarquable. Il permet d’actualiser la structure sans en assumer l’héritage. On ne parle plus de race. On parle d’influence. On ne parle plus de complot juif. On parle d’alliance asymétrique.

Pourtant, la logique narrative est la même : le visible ment ; le réel est ailleurs ;
et cet ailleurs porte un nom juif.

La tentation de la simplification

Pourquoi cette idée séduit-elle ? Parce qu’elle simplifie un monde devenu illisible. Les relations entre Israël et les États-Unis sont complexes : intérêts stratégiques communs, rivalités internes, jeux électoraux, considérations militaires, pressions régionales. La politique américaine au Moyen-Orient ne se réduit pas à une seule variable. Mais la thèse de la manipulation offre une clé unique. Elle transforme l’enchevêtrement des causes en scénario clair : un acteur unique tire les ficelles.

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Ce faisant, elle produit un paradoxe : elle déresponsabilise la puissance américaine. Elle transforme la première armée du monde en instrument passif. Comme si Washington n’avait ni intérêts propres ni logique impériale. Comme si ses décisions militaires ne relevaient pas de calculs géopolitiques — discutables, parfois tragiques — mais d’une contrainte extérieure. On retrouve ici la structure de Jud Süß : le prince faible, le conseiller tout-puissant.

L’efficacité d’un récit

Le film de 1940 n’était pas seulement une œuvre antisémite ; il était une leçon de dramaturgie politique. Il montrait comment fabriquer un ennemi total :

  • séduisant pour mieux tromper,
  • intégré pour mieux infiltrer,
  • indispensable pour mieux dominer.

Cette architecture mentale est redoutablement adaptable. Elle peut migrer d’un contexte à l’autre. Elle peut survivre au régime qui l’a produite. Aujourd’hui, elle réapparaît sous des formes diverses : dans certains milieux d’extrême droite ;
dans des discours islamistes ; dans des segments d’une gauche radicale anti-impérialiste. Les idéologies diffèrent. La structure du soupçon est identique.

Analyse et responsabilité

Il ne s’agit pas de nier l’existence de réseaux d’influence, de groupes de pression, d’alliances stratégiques. Toute démocratie connaît des forces qui cherchent à orienter les décisions publiques. Israël et les États-Unis entretiennent une relation particulière, forte, durable. Elle mérite analyse, critique, débat.

Mais lorsque cette relation est transformée en preuve d’une domination occulte, on quitte l’analyse pour entrer dans la mythologie.

La frontière est subtile. Elle ne se situe pas dans le droit de critiquer une politique, mais dans la manière de raconter le pouvoir.

Le film de Veit Harlan a montré qu’un récit bien construit peut donner à une fiction l’apparence de l’évidence. Il a démontré qu’on peut faire passer une structure fantasmatique pour une vérité historique.

C’est peut-être là sa leçon la plus inquiétante : le danger ne réside pas seulement dans la haine explicite, mais dans la cohérence séduisante d’un récit. 

Le monde contemporain n’a pas besoin d’un marionnettiste invisible pour expliquer ses guerres. Il lui suffit de la collision d’intérêts, d’idéologies, de peurs et d’erreurs humaines.

Lorsque l’on affirme qu’Israël « oblige » les États-Unis à faire la guerre, on ne répète pas mécaniquement le passé. Mais on réactive, parfois sans le savoir, une vieille architecture de pensée : celle qui cherche toujours un centre caché pour expliquer la complexité du réel.

Et c’est peut-être cela qu’il faut apprendre à reconnaître — non pour interdire la critique, mais pour la préserver du mythe.

Ruffin pas seulement contre les rupins?

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Le député de gauche François Ruffin au salon de l'Agriculture à Paris, 26 février 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Le député de la Somme croit pouvoir convaincre les électeurs de gauche de voter pour lui, parce qu’il a découvert qu’à côté de la France des cités islamisées qu’apprécie tant Jean-Luc Mélenchon, demeure une France des campagnes plus traditionnelle… Ses chances de succès électoral semblent faibles.


François Ruffin avait cru brillamment se distinguer en promettant, s’il était élu président de la République en 2027, de ne se faire payer qu’au SMIC. Cette démagogie, ne comprenant rien aux aspirations du peuple français, avait même été critiquée, voire moquée, par la gauche et l’extrême gauche. Ce que désirent les citoyens, c’est une synthèse entre la majesté républicaine et la simplicité scandinave. Rien à voir, donc, avec ce misérabilisme surjoué !

Curieuse une

On aurait pu considérer que la cause était entendue, que M. Ruffin était un excellent réalisateur – un peu notre Ken Loach au petit pied – mais que, pour l’Élysée, il n’était pas crédible…

Pourtant, Marianne, hebdomadaire que j’apprécie, a choisi de poser en couverture, sous sa photographie, une interrogation qui le remet autrement en lumière : « Lui, président ? »

Passé le premier moment de saisissement, on lit avec curiosité le long entretien qui lui est consacré. Pour l’essentiel, les réponses qu’il apporte au collectif de journalistes qui l’interroge ne bouleversent rien, ne marquent aucune rupture véritable et s’inscrivent — sans vouloir l’offenser — dans une forme de banalité progressiste dont la tiédeur contraste avec le délire révolutionnaire et jusqu’au-boutiste d’un Jean-Luc Mélenchon.

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De ma part, d’ailleurs, ce n’est pas forcément un passif que cette relative modération ; mais il me semble que, pour être dans ce registre, nous avons déjà suffisamment d’autres personnalités plus fiables et plus classiques que François Ruffin !

Son argumentation m’a surtout intéressé lorsqu’il cherche à répondre au grief de son manque de crédibilité présidentielle. Il a déjà quelque chose en commun avec tous ceux qui exercent le pouvoir ou ambitionnent, à tort ou à raison, d’y accéder: il ne doute pas et se montre même si satisfait de lui-même qu’il s’imagine aisément face à Vladimir Poutine et à Donald Trump, persuadé de pouvoir leur résister. Après tout, dans le registre du virtuel, pourquoi ne croirait-on pas sur parole celui qui se juge à la hauteur ?

Peut mieux faire !

François Ruffin, comme tant d’autres, est sans doute plus convaincant lorsqu’il oppose à son inexpérience et au risque qu’il représenterait les faibles résultats, les médiocres réussites de la classe politique classique, de droite comme de gauche, et qu’il en tire la conclusion qu’elle n’a pas de leçons à donner et qu’il ferait nécessairement mieux.

Je ne suis pas persuadé que l’adhésion à cette démonstration puisse être totale, car on peut tout de même préférer un professionnel, même s’il a commis des erreurs, à un amateur qui n’a rien prouvé.

Sur ce dernier point, François Ruffin me paraît à la fois se surestimer et user d’un sophisme en jouant sur le concept de normalité. On comprend bien qu’en se décrétant non normal, il vise François Hollande, qui avait déclaré vouloir être un président « normal », mais sans suffisamment l’expliciter ; et qu’il conclut, de cette absence prétendue de normalité, à une indéniable aptitude présidentielle. Ce qui est, pour le moins, un raccourci audacieux !

D’autant plus que M. Ruffin exagère le caractère atypique de son parcours et de ses activités. Il veut en faire une épopée quand, tout au plus — et ce n’est déjà pas rien —, il y a chez lui de l’agitateur et du vibrion. Même si la petite cour qui l’entoure — elle se constitue toujours, même lorsqu’on prétend s’en garder ! — le conforte dans sa croyance qu’on l’attend, qu’on l’espère et que la primaire de gauche lui sera favorable. Les illusions sont toujours belles et précieuses avant qu’on ne les perde.

Ruffin n’est pas seulement destiné à combattre les rupins. Mais, dans l’espace de la politique traditionnelle, le député Ruffin occupe certes une place amplifiée par une réelle sympathie médiatique ; faut-il pour autant l’admirer parce qu’il aurait découvert, contre LFI, que la France et le peuple existaient ? Et d’un futur qui ne serait pas aux couleurs d’aujourd’hui, il ne sera jamais l’inventeur !

Jean-Luc Mélenchon: l’ivresse de la radicalité

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Lyon, 26 février 2026 © Bony/SIPA

À Lyon, jeudi dernier, des rires qui dérangent… À l’approche des municipales, Jean-Luc Mélenchon a très mauvaise presse. Ses alliés de gauche prennent leurs distances avec lui ou, du moins, font bien semblant. Le leader de LFI est dans une fuite en avant: il sait que s’il y a de nombreux candidats à l’élection présidentielle, le seuil pour atteindre le second tour sera plus bas. Et, une fois face au Rassemblement national, son projet pourrait bien être de «bordéliser» la France en menant un troisième tour dans la rue.


Dernière minute ! Errare humanum est, sed perseverare diabolicum ? Récidive. Hier soir, à Perpignan, Jean-Luc Mélenchon a plaisanté sur la prononciation du nom de son adversaire Raphaël Glucksmann, alors que des accusations d’antisémitisme avaient déjà surgi la semaine dernière après qu’il ait ironisé sur le nom de Jeffrey Epstein, suggérant, à mots à peine voilés, l’existence d’un complot destiné à dissimuler les origines juives du criminel américain… « Monsieur Glucksman et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon…, après j’en ai pour des heures » s’est amusé le leader lfiste. Lors de sa première mention du nom de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon le prononce « Glucksman ». Lorsqu’il se reprend ensuite, il dit « Glucksmane ». « Ok Jean-Marie Le Pen » a répliqué sur Twitter l’eurodéputé Place Publique • MP.

Où trouve-t-il toute cette énergie ? Ou, plus sérieusement, jusqu’où ira-t-il dans la provocation, dans l’outrance et le racolage islamo-gauchiste ? Politiques reçus lors des émissions dominicales et éditocrates spécialisés ont été invités à se prononcer pendant le weekend, même si l’actualité internationale a occupé la plupart du temps d’antenne. Car oui, la semaine dernière, le leader de l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, avait encore frappé !

La brebis gateuse des municipales ?

Dix jours après l’agression mortelle de Quentin Deranque à Lyon, Jean-Luc Mélenchon était en meeting, jeudi 26 février, pour soutenir sa candidate Anaïs Belouassa-Cherifi aux municipales. C’est dans ce contexte déjà inflammable qu’il a tenu des propos qui lui valent aujourd’hui d’être accusé d’antisémitisme par l’ensemble de la classe politique. Il voudrait se victimiser et jouer les vilains petits canards, il ne s’y prendrait pas autrement.

Dénonçant ce qu’il considère comme un traitement médiatique hostile envers son mouvement, il a ironisé sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein. En multipliant les approximations volontaires — « Epstein », « Epstine », « Ennchtaïne », « Ennstine », « Frankenstine » « Frankenchtaïne » — il a suggéré que les médias adapteraient la prononciation de certains noms à des fins inavouées. Les rires nourris d’une salle de 2000 militants acquise à sa cause ont renforcé l’impression d’un sous-entendu appuyé. Pour ses détracteurs, le message était clair: évoquer, par insinuation, l’origine juive d’un nom pour nourrir une critique des médias relève de codes historiquement associés à l’antisémitisme. Décodeur : les journalistes auraient selon Mélenchon changé la prononciation du nom du criminel sexuel américain pour cacher sa confession juive, et détourner les regards vers la Russie (« Ça fait plus russe, hein… Eh beh voilà tout le monde comprend comment il faut faire… »). Le journaliste Laurent Joffrin a ainsi estimé que cette sortie dans laquelle Mélenchon joue sur les codes de l’antisémitisme et disserte sur les noms juifs devant une foule hilare le faisait ressembler à « un orateur fasciste des années 30 ». Le journaliste recevra avec sa rédaction François Hollande, Bernard Cazeneuve et Jérôme Guedj, lesquels ont sa préférence à gauche, le 24 mars prochain lors d’un évènement au cours duquel il devrait renommer son site Le Journal, dont le slogan « On peut être de gauche et avoir une bonne droite » peut désormais sembler de mauvais goût à certains par les temps qui courent.

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Le président Emmanuel Macron a, quant à lui, réagi assez sobrement en publiant sur le réseau X un extrait récent de discours tenu lors de la cérémonie d’hommage à Hilan Alimi, au cours de laquelle il avait évoqué l’antisémitisme de gauche, accompagné de ces mots : « C’était il y a quinze jours… » Olivier Faure, l’allié socialiste de Mélenchon dont la cote de popularité dans les sondages ne va jamais bien fort, a dénoncé des propos qui, selon lui, réutilisent les ressorts du fascisme : « Est antifasciste celui qui combat le fascisme, pas celui qui en réutilise les ressorts les plus dangereux ». Marine Tondelier a également pris ses distances, déclarant : « Rien ne va dans ses propos. Rien, ça suffit maintenant ! » Est-ce à dire qu’ils ne parleront plus avec les Insoumis dans l’entre-deux-tours des élections municipales qui auront lieu dans 15 jours ?  Bien sûr que non. On se souvient par ailleurs que l’impayable cheffe des écolos est une grande copine du rappeur Médine. Elle avait maintenu son invitation controversée aux universités d’été de son parti à celui qui ironisait sur l’essayiste petite-fille de déporté Rachel Khan en la traitant de « ResKHANpée »… Interrogé par Le Parisien, l’avocat lyonnais et ancien responsable de la LICRA Alain Jakubowicz a indiqué que c’était selon lui la poursuite de la descente aux enfers de l’extrême gauche. « Le « Epstein » de Jean-Luc Mélenchon lui restera collé à la peau comme Durafour crématoire à celle de Jean-Marie Le Pen. » On verra bien. Mais il est vrai que ces derniers mois, les cornes du diable semblent définitivement vouloir passer de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon…


Mauvaise séquence insoumise et agendas cachés

La nouvelle polémique intervient alors que La France insoumise traverse une période délicate. L’enquête sur la mort de Quentin Deranque mentionne l’implication présumée de proches collaborateurs liés au mouvement. Les responsabilités judiciaires exactes restent à établir, mais le contexte fragilise l’image du parti. Des assistants parlementaires LFI dorment en prison et on n’a plus revu le député Raphaël Arnault au Palais Bourbon depuis le drame. Mais, contre toute attente, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a décidé de soutenir son député, fondateur de la Jeune Garde, groupe « antifa » par ailleurs soupçonné de reconstitution d’association dissoute par la justice…

Dans cette séquence politique violente, il n’est pas certain que les positions des autres principaux acteurs politiques aient été tout à fait compréhensibles par le grand public qui observe la vie politique de loin. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont déploré la mort de Quentin Deranque, mais ils n’ont pas souhaité associer leur mouvement à l’hommage rendu à ce « martyr » des nationalistes à Lyon, par crainte de la présence d’éléments radicaux. Sur LCI, vendredi soir, Jordan Bardella a essayé de se refaire en étant intraitable sur l’épisode du dérapage à connotation antisémite lyonnais : « On se croirait dans un spectacle de Dieudonné ! Jean-Luc Mélenchon est dans une dérive extrêmement grave. Il est dans un monde parallèle et on a l’impression d’assister au retour des années 30. Depuis le 7-Octobre, son mouvement a fait le choix de souffler sur les braises de l’antisémitisme dans notre pays. »

Le choix de LFI de conserver son soutien à la Jeune Garde et au député Arnault, alors que les liens avec le crime semblent évidents, est incompréhensible et accablant pour l’opinion. Les propos de M. Faure ou de Mme Tondelier condamnant l’énième outrance de notre Général Tapioca insoumis de jeudi arrivent bien tardivement et semblent insincères, après tant d’autres dérapages des élus insoumis durant le conflit opposant Israël au Hamas à Gaza ces dernières années. Les partenaires de gauche ont toujours donné l’impression de ménager la chèvre et le chou, contestant ici des propos ou là leur forme, mais ne rompant jamais véritablement avec le parti mélenchoniste par crainte d’être trop faibles électoralement sans les LFistes.

A lire aussi: La Jeune Garde est-elle la milice de la France insoumise?

Seul François Hollande s’en est un peu mieux tiré auprès de l’opinion, en étant très clair dès le début de la séquence Quentin. Rêvant de revenir à l’Élysée, l’ancien président et désormais député socialiste de Tulle avait, dès après la mort du militant nationaliste, tiré ses conclusions sur RTL le lundi 26 février : « Ça ne peut plus être lui, c’est terminé », avant d’évoquer « une forme de marginalité politique » dans laquelle le leader de La France insoumise se « complaît et restera ». Nous verrons bien s’il est entendu dans un mois par le reste de la gauche – qu’il a tant déçu. Trouvera-t-on encore des alliances entre LFI et le reste de la gauche pour sauver les villes menacées de basculer à droite ?

La base trinque mais tient bon

Enfin, un reportage du Monde nous apprenait ce weekend1 que sur le terrain les militants insoumis font grise mine. « On nous renvoie à la mort du militant d’extrême droite et ça bloque les discussions. Je me suis même entendu dire : Vous et vos complices vous êtes des tueurs » témoigne sous couvert d’anonymat un lfiste à Wazemmes, près de Lille, constatant que le débat est rompu avec certains citoyens. Tant qu’ils soutiennent la Jeune Garde, peut-on vraiment plaindre ces militants dont Le Monde s’apitoie du sort ? Des locaux ont par ailleurs été ciblés ou vandalisés, en province, ce qui est évidemment intolérable. « L’antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet » bottait en touche le leader Insoumis, qui refuse toujours de s’excuser. « La brutalisation de la vie politique est du côté de ceux qui veulent nous faire taire à force de menaces et d’insultes à tous propos. Ils suscitent délibérément la violence contre LFI» estimait-il vendredi soir.

Samedi matin, l’actualité était passée à l’Iran et LFI, qui n’a pas manqué une nouvelle fois de la ramener, se voyait reprocher de déplorer les éventuels morts civils dans les bombardements américano-israéliens, alors qu’ils n’avaient rien dit de la sanglante répression du régime des Mollahs en janvier.

Certains en viennent désormais à réclamer la dissolution de LFI, présentée comme une mesure de salut public. Avant d’agiter des interdictions spectaculaires, commençons par nous mobiliser dans les urnes et à soutenir les adversaires du parti d’extrême gauche. Dans le camp d’en face, chez les progressistes, il est plus que temps de refuser toute compromission d’appareil avec des candidats affiliés à un mouvement qui entretient l’ambiguïté et soutient des milices dites « antifa ». On ne dissout pas des millions d’électeurs qui ont voté — ou voteront encore — pour ce mouvement. À moins, quoi ? De leur retirer leur carte d’électeur ? Leurs droits civiques ? On n’interdit pas des idées, même contestables. On les combat.


  1. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/27/c-est-beaucoup-plus-tendu-pour-nous-comment-la-mort-de-quentin-deranque-percute-la-campagne-des-municipales-pour-la-gauche_6668572_823448.html ↩︎

Liberté pour l’Iran!

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À l’occasion des frappes militaires conjointes israélo-américaines contre l’Iran, de nombreux Iraniens se rassemblent à la Potsdamer Platz à Berlin pour protester contre le régime des mollahs, 28 février 2026 © F Boillot/Shutterstock/SIPA

Le président français se trompe s’il pense qu’on pouvait encore négocier avec le régime des mollahs. On ne débat pas avec les descendants islamistes des nazis, on les abat, estime notre contributeur.


Enfin ! Israël et les Etats-Unis d’Amérique, après d’interminables mais nécessaires mois de minutieuse préparation en forme d’apparentes tergiversations, ont enfin mis conjointement à exécution, en cet historique jour du 28 février 2026, leur menace d’intervenir militairement à l’encontre de l’abominable et criminel régime des mollahs de la République Islamique d’Iran.

Un impératif moral et humain: libérer le peuple iranien du tyrannique régime des mollahs

Leur but avoué ? Triple, officiellement : mettre un terme, certes, au programme nucléaire, ainsi qu’au développement des missiles balistiques, de cette tyrannique, corrompue, terroriste et antisémite théocratie d’un autre âge, mais, surtout, libérer le peuple iranien lui-même de ce pouvoir qui ne cesse, depuis son avènement, il y a 47 longues et cruelles années, de le réprimer, sans foi ni loi, dans le plus féroce des bains de sang. Avec, il y a quelques semaines à peine, le massacre de milliers de civils innocents et désarmés.

C’est d’ailleurs en ce sens – venir concrètement en aide, à leurs côtés, aux démocrates iraniens luttant, au nom de la liberté, contre la barbarie des mollahs – que, pas plus tard que ce 19 janvier dernier, je lançais dans la presse, avec plus d’une cinquantaine d’intellectuels majeurs au sein de l’intelligentsia française (dont Elisabeth Badinter, Arnaud Benedetti, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Renée Fregosi, Rachel Khan, Arno Klarsfeld, Elisabeth Lévy, Céline Pina, Robert Redeker, Pierre-André Taguieff, Manuel Valls…) un appel solennel[1] aux principaux dirigeants occidentaux.

A lire aussi: Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

Reste à espérer, bien sûr, qu’après la décapitation, ce 28 février toujours, de cet épouvantable régime des mollahs – dont la mort du prétendu « guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei, qui ne cessa en outre d’exhorter à l’anéantissement pur et simple, insupportable menace existentielle, de l’Etat d’Israël en tant que tel –, le peuple iranien, digne hériter de la grande et belle culture perse, retrouve véritablement la liberté, sans laquelle il n’est point de civilisation qui vaille, qu’il mérite assurément !

La dette morale de la France: quand elle protégeait l’ayatollah Khomeny, père de la république islamique d’Iran

Mais, par-delà même ces réflexions inhérentes à tout authentique démocrate, féru d’humanisme, soucieux des droits de l’homme tout autant que de la tolérance des idées, un point, capital, ne cesse toutefois de tarauder ceux qui, comme moi, portent la France, berceau des Lumières, au cœur de leur conscience morale en ce qu’elle a de plus haut et noble.

Car, oui, comment, dans un passé non si lointain, de 1978 à 1979, date de la tristement célèbre « Révolution Islamique » précisément, la France, alors sous la présidence de feu Valéry Giscard d’Estaing, a-t-elle pu accueillir aussi généreusement sur son sol, en le protégeant dans un luxueuse demeure de Neauphle-le-Château, non loin de Paris, un tyran aussi sanguinaire, fanatique et résolu, que l’ayatollah Khomeiny ?

Le fourvoiement de certains des grands intellectuels français

Pis : comment des intellectuels, philosophes et penseurs, de la trempe de Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Louis Althusser, Pierre Bourdieu ou Maurice Clavel (l’autoproclamé et très surestimé père des « nouveaux philosophes » au sein desquels émergèrent, à l’époque, André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy) ont-ils pu se fourvoyer à ce point en cautionnant publiquement, aveuglés par leur propre et seul sectarisme idéologique, un être aussi dangereusement abject que ce même ayatollah Khomeiny ?

LFI: l’islamo-gauchisme persiste et signe dans son inconditionnel soutien à la barbarie du régime des mollahs

Mais le pire, pour en revenir à l’actualité la plus tragiquement brûlante d’aujourd’hui, c’est qu’un parti politique aussi radical que La France Insoumise du très autoritaire Jean-Luc Mélenchon, sans même parler de ses infâmes sbires (Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot…), persiste et signe, ces jours-ci, dans cette même dérive islamo-gauchiste, voire carrément, à lire certains de leurs tweets les plus récents en la matière, antisémite plus encore qu’antisioniste !

Oui, c’est bien là, toute honte bue et pour paraphraser ici le titre d’un célèbre ouvrage de l’admirable Julian Benda, une « nouvelle trahison des clercs », elle-même instillée, pour s’en référer cette fois à l’intitulé d’un non moins lucide et fameux essai du grand Raymond Aron, par un obstiné, tout aussi tenace et obtus, « opium des intellectuels » !

Macron et son pathétique aveu d’impuissance pour la France d’aujourd’hui

L’immense faute morale, plus encore que la simple quoique grave erreur politique, ne s’arrête cependant pas là, bien au contraire, hélas. Car comment comprendre en effet, encore aujourd’hui, que l’actuel président de la République française, Emmanuel Macron en personne, s’entête encore, envers et contre tout, dans le plus lâche des esprits munichois, à vouloir dialoguer, privilégiant pour cela on ne sait quelle absurde stratégie diplomatique, avec ce fanatique régime des mollahs, lesquels, dans le récent massacre de leur propre peuple dans sa légitime aspiration à la liberté, vient même de concurrencer, dans le registre de l’horreur, les pires crimes des nazis.

A lire aussi: Pas d’alternative à la chute du régime iranien

Qu’il ne s’étonne donc pas, l’impuissant et pusillanime, parfois jusqu’au ridicule, Emmanuel Macron, que plus grand monde n’écoute d’ailleurs dans ses incessantes gesticulations, si, de son propre et pathétique aveu lors de son dernier conseil de défense et de sécurité à l’Elysée, « la France n’a pas été prévenue ni impliquée » dans le déclenchement de l’intervention militaire d’Israël et des Etats-Unis d’Amérique, ce 28 février donc, à l’encontre du dictatorial régime d’Iran !

On ne débat pas avec les descendants islamistes des nazis ; on les abat !

Car non, Monsieur le président: on ne débat pas avec les descendants islamistes des nazis ; on les abat, pour le bien de l’humanité tout entière comme pour la sauvegarde de nos démocraties occidentales, sinon l’avenir même de la civilisation en son ensemble !

C’est là le difficile mais courageux honneur, fût-il parfois malaisé à assumer au sein de la conscience humaine, des vrais amants de la liberté, ce bien précieux, aussi inestimable qu’inaliénable, entre tous.


Daniel Salvatore Schiffer est contributeur de l’ouvrage collectif LFI : anatomie d’une perversion (Editions David Reinharc) dirigé par de Pierre-André Taguieff, publié le 5 mars prochain NDLR.

LFI - Anatomie d'une perversion

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[1] https://www.causeur.fr/massacre-en-iran-appel-solennel-des-intellectuels-francais-aux-dirigeants-occidentaux-321668

Le visage de la Palestine

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DR

Juif de gauche et sioniste blessé, Claude Askolovitch continue de penser que le petit Mohamed est mort sous les balles de Tsahal. Mais plutôt qu’en faire un symbole ou l’étendard d’une cause, il veut lui rendre sa singularité.


Je ne sais rien de Mohamed al-Durah, sinon que cet enfant est mort à douze ans contre le corps blessé de son père, le 30 septembre 2000 à Gaza, dans un échange de tirs entre forces palestiniennes et l’armée israélienne, au moment où se défaisait la paix d’Oslo.

« Rien » veut dire ceci. Je ne sais pas quelle équipe de football Mohamed aimait, le nom de ses amis, s’il avait déjà regardé une fille, quelles étaient les odeurs de sa maison et du cou de sa mère. Je sais juste qu’il avait accompagné son père Jamal à la recherche d’une voiture d’occasion et la mort l’attendait. (Je pense ici au Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, sans doute pour ce couple humilié, un père et un fils pauvres, mais dans ce film nul ne mourait.)

Que je ne sache rien de Mohamed vivant me dit la Palestine. Un peuple volé de sa terre fut aussi volé de ses vies. Il pouvait être une cause, une menace, un ennemi ou un remords, il n’était jamais un enfant vivant. L’individualité appartient aux maîtres, pas aux dominés. Ainsi de Mohamed. Il fut un timbre, des affiches, le nom d’un hôpital à Gaza qu’Israël a bombardé dans la dernière guerre. Il fut l’Enfant palestinien et il fut dans mon peuple, je suis juif, le nom d’un scandale et le nom d’un déni.

A lire aussi, notre dossier de février : Qui a tué la vérité ?

Il m’est étrange de parler de Mohamed al-Durah quand tant d’enfants sont morts ces trois dernières années. L’horreur a muté. Les Palestiniens ont gagné le droit d’être des individus. Je sais par exemple que vécut une jeune fille nommée Lubna Alyaan, qui jouait du violon au conservatoire de Gaza, qui porte le nom d’Edward Saïd, historien palestinien et ami du virtuose israélien Barenboim, et je sais que Lubna, avec sa famille, a péri le 21 novembre 2023. L’enfant au violon, mes frères juifs, n’est pas seulement nôtre.

Mohamed al-Durah aimait-il la musique?

Je n’ai pas compris jadis ce qui se jouait autour de cet enfant. La calomnie montant, je me proclamai l’ami de Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, attaqué pour le reportage sur la mort de Mohamed. D’où parles-tu camarade ? Je parlais depuis mon judaïsme de gauche et mon sionisme blessé ; je parlais de qui me ressemblait.

C’est encore en juif que je parle ici. L’affaire Al-Durah fut ce moment où l’on nous invita au déni. D’un enfant mort, on construisit un récit alternatif, on ne disait pas encore « fake news ». Mohamed n’était pas mort sous les balles israéliennes. Mohamed n’était pas mort du tout. Mohamed était une propagande. Ce récit rencontra un besoin d’innocence. Annuler la mort de Mohamed permettait d’annuler toutes les morts de tous les Mohamed de Palestine. Ce que nous avions fait – ce qu’un pays, Israël, indissociable de nous – avait pu faire, pour exister, et depuis pour détruire, n’existerait plus si Mohamed vivait.

L’affaire Al-Durah invita les juifs à considérer comme négligeable la vie et la mort des autres. Elle fut donc un prélude. Nous nous sommes arrangés des enfants morts de Gaza ; le Hamas et le 7-Octobre n’en sont pas la seule raison. En Israël gouvernement des profanateurs, qui ont banalisé le meurtre commis en notre nom. Ils poursuivent les négateurs de la mort de Mohamed.

En septembre dernier, revenu du néant, m’est apparu Jamal al-Durah, qui avait survécu à vingt-cinq années de deuil, et la guerre aussi. Le journal de gauche Mediapart l’avait retrouvé dans le camp d’Al-Bureij. Jamal, dans la dernière guerre, a perdu deux frères, une belle-sœur, une nièce, et puis encore un fils, Ahmed, mort le 18 janvier 2025, âgé de 33 ans, et qui avait 8 ans quand son frère Mohamed est parti, dont nous n’avons rien su vraiment.

Pas d’alternative à la chute du régime iranien

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Téhéran, 28 février 2026 © AP/SIPA

Donald Trump a finalement décidé de frapper Téhéran, samedi, alors que les Etats-Unis n’étaient pas directement menacés par l’Iran. La France et l’OTAN doivent choisir leur camp.


La mort de l’ayatollah Khamenei et de plusieurs hauts dirigeants iraniens constitue un succès indéniable. Le cœur du pouvoir théocratique a été frappé de plein fouet. Pourtant, la riposte iranienne dépasse les anticipations. Téhéran s’était manifestement préparé de longue date non seulement à l’attaque, mais aussi à la disparition de son guide suprême.

Les missiles iraniens ont plu sur Israël, la Jordanie, Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et le nord de l’Irak. Si la plupart, imprécis, n’ont provoqué que des dommages spectaculaires plus que meurtriers, d’autres ont atteint des cibles sensibles : aéroports, installations pétrolières, et même des radars américains de haute technologie.

Cette riposte, qui montre à quel point le régime iranien aurait pu, laissé à lui-même, devenir plus menaçant au cours des prochaines années (décennies ?), justifie au contraire plus impérieusement sa destruction.

Quelle résilience du régime ?

Les frappes alliées, promises pour durer au moins une semaine, se poursuivent sans que l’on discerne, à ce stade, des signes tangibles d’effondrement du régime. Comment imaginer que les mêmes manifestants désarmés, fauchés par balles réelles il y a deux mois dans les rues des villes iraniennes, puissent aujourd’hui l’emporter par la seule force de leur protestation ?

Une large frange de la population aspire sans doute à la fin de ce joug islamiste. Reste qu’un appareil militaro-religieux-étatique, solidement enraciné, n’entend à ce stade nullement déposer les armes. Les répercussions au sein du monde chiite hors d’Iran demeurent, elles aussi, une inconnue majeure.

Répercussions mondiales

Les ondes de choc de cette crise se propageront partout. Les cours du pétrole vont s’envoler et les Bourses sans doute plonger. La Chine risque de se voir privée d’un de ses principaux fournisseurs de pétrole. Paradoxalement, Vladimir Poutine, allié de Téhéran, pourrait tirer profit de la flambée des prix du pétrole et du gaz pour financer sa guerre en Ukraine.

A lire aussi: Des mollahs aux pieds d’argile

Si le conflit s’éternise, il pèsera lourdement sur la politique intérieure américaine et sur l’élection des midterms. L’opinion publique américaine est, on le sait, hostile aux aventures extérieures et Donald Trump a été élu précisément pour rompre avec les guerres de changement de régime.

La France et l’OTAN au pied du mur

Le président Macron et les dirigeants de l’Union européenne, une fois de plus, appellent à la « retenue » et au « respect du droit international » : une posture totalement déphasée, qui les met d’emblée hors-jeu. Si une telle rhétorique diplomatique pouvait encore se défendre avant le déclenchement des hostilités, elle n’a plus aucun sens depuis que la guerre a commencé.

Pour les pays européens de l’OTAN – victimes par le passé du terrorisme islamiste commandité par Téhéran et qui pourraient demain l’être de ses missiles à portée intermédiaire –, qui ne cessent de proclamer leur attachement viscéral au lien transatlantique et à la solidarité américaine, l’heure est venue de soutenir sans réserve, ne serait-ce que verbalement, l’opération américaine. Bien sûr, ils s’en abstiendront, préférant une fois encore laisser les États-Unis (et Israël) assumer seuls le « sale boulot », gaspillant ainsi une occasion historique de consolider ce lien qu’ils affirment si précieux et de défendre, concrètement, la civilisation occidentale face à la menace existentielle que représente l’Iran des ayatollahs.

Même si l’on ignore encore qui le remplacera, le régime doit tomber. Il n’y a plus d’alternative, certainement pas par la diplomatie. Sa survie serait une défaite cuisante pour Israël, pour les États-Unis et pour l’Occident tout entier. Il redeviendrait une menace majeure pour Israël, pour la région et pour l’Europe bien davantage que pour les Etats-Unis.

Jeffrey Epstein, l’homme aux 100 000 contacts

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Réunion entre Steve Bannon et Jeffrey Epstein. Date et lieux non identifiés © Epstein Estate/House Oversight/ZUMA/SIPA

Le sombre profil de Jeffrey Epstein révèle que, derrière la mise en scène sophistiquée du pouvoir des États et de nos élites, se dissimule un univers bien plus trivial, obsédé par le sexe et l’argent — ces totems immuables et éternels qui traversent toutes les sociétés humaines.


Qui était réellement Jeffrey Epstein ? Et, surtout, que dit-il du monde tel qu’il était et tel qu’il est encore présentement ? Ces questions restent partiellement irrésolues, même s’il est déjà possible de tirer quelques conclusions de ce feuilleton politico-médiatique désormais vieux d’une vingtaine d’années ; Non, tout n’a pas encore été dit sur le Lolita Express, ses passagers, ses correspondants réguliers, leur volonté de domination, leurs vices et leurs peurs. Avec la dernière révélation de plus de 3 millions de documents, encore en cours d’analyse, c’est un univers qui se dévoile, où l’entregent et le réseau compte plus que le talent et le savoir-faire. Un univers dont les acteurs « tremblent » de peur, ainsi que l’a justement rappelé Philippe de Villiers.

Jeffrey Epstein côtoyait tout ce que la bonne société globalisée compte de personnes importantes. Princes européens et princes arabes voisinaient les directeurs d’agence de mannequins, les grands financiers new-yorkais, les agents secrets russes et israéliens, les chefs d’Etats, les artistes, les spin doctors et les scientifiques les plus reconnus. Il était un prince de ce monde, dont la principale compétence consistait à mettre en relation des milieux proches qui pouvaient se croiser sans se connaître.

Le New-Yorkais était aussi un fixer, capable de trouver en quelques heures un moyen de blanchir de l’argent via les services de paiement en ligne de jeux-vidéos, de dénicher une demoiselle de compagnie russe pour un grand dirigeant en voyage à Paris, ou encore de négocier la vente d’un système de cybersécurité à un Etat africain. L’homme n’avait pas réellement de « métier » au sens où le commun des mortels l’entend : il faisait profession de distiller son influence. Raison pour laquelle il s’affichait constamment avec les plus puissants, montrant ainsi qu’il en était.

A lire aussi: Affaire Epstein: la Justice à l’heure de la data

Comment expliquer d’ailleurs autrement que Jeffrey Epstein fut capable de s’infliger les longs monologues narcissiques de Jack Lang au cours de dîners mondains parisiens ? il avait besoin de l’ancien ministre de la Culture pour pénétrer les cercles de pouvoir français. Jack Lang lui prêtait son aura en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes, de prêts de chauffeurs et de maisons, d’investissement dans des structures spéculatives destinées à l’achat – désintéressé et de l’ordre du mécénat selon la famille Lang – d’œuvres de jeunes artistes inconnus qui, par magie, allaient évidemment devenir les coqueluches du marché…

Le dévoilement des courriels d’Epstein, l’homme aux 100.000 contacts, est donc apocalyptique au sens étymologique du terme. Cela montre que le roi est nu. Derrière la sophistiquée mise en scène du pouvoir des Etats se cache un monde finalement médiocre, obnubilé par le sexe et l’argent, totems éternels de toutes les sociétés humaines. Pour réussir dans les affaires, il faut connaître des Jeffrey Epstein, ces hommes qui ouvrent des portes, qui permettent d’enjamber les salamalecs protocolaires et les barrières administratives. Au sein de l’hyperclasse mondialisée, on se joue des règles et des convenances. Le puissant s’affranchit de la morale commune, perçue comme anachronique, presque pathétique. Rien n’est tabou, rien ne peut être refusé à ceux qui possèdent tout. Y compris le plus choquant, sorti des pages de Sade ou Pasolini.

Un système d’exploitation de filles rôdé et vicieux

Et, de fait, Jeffrey Epstein s’est longtemps pensé intouchable. Tout commence au printemps 2005. À Palm Beach, une mère décroche son téléphone et appelle la police : sa fille de 14 ans aurait été approchée par une femme lui proposant une soirée dans la demeure d’un richissime financier new-yorkais. La mission est simple, l’approche bien rôdée : un massage, en petite tenue, contre 300 dollars de pourboire. Une somme ridicule à l’échelle de la fortune de Jeffrey Epstein — l’équivalent d’un demi-centime pour le commun des mortels.  Epstein se retrouve inscrit au registre des délinquants sexuels et finit derrière les barreaux… mais dans une prison très particulière. Six jours sur sept, il est autorisé à quitter sa cellule pour aller travailler à son bureau. Une faveur indécente, qui passe très mal aux États-Unis, pays rarement connu pour sa mansuétude envers ce genre de criminels.

Selon plusieurs employés de maison, Epstein recevait quotidiennement des « massages », presque toujours prodigués par des jeunes filles différentes. À l’époque, certains enquêteurs affirment même qu’il filmait systématiquement ce qui se passait entre les murs de sa résidence — y compris lorsque des invités étaient de la partie. De quoi constituer une confortable réserve de moyens de pression sur des politiciens et partenaires d’affaires ? La question est posée. Solidement défendu par le gratin du barreau américain — parmi lesquels Alan Dershowitz — Epstein s’en est pourtant sorti. Un parcours presque exemplaire pour cet enfant de Brooklyn issu d’un milieu modeste, dont les dons en mathématiques avaient attiré l’attention d’Alan Greenberg, le tout-puissant patron de la banque Bear Stearns, devenu son parrain et mentor.

A lire aussi: Nous sommes tous des artistes!

Si l’affaire s’était arrêtée là, elle serait restée un banal exemple de justice à deux vitesses, une démonstration de plus de ce que l’argent permet d’acheter. Mais Epstein n’était pas un homme ordinaire. Il avait surtout un carnet d’adresses spectaculaire. En 2015, Virginia Roberts relança contre toute attente la machine judiciaire – elle a depuis mis fin à ses jours -. Elle accuse alors l’ami de Bill Clinton et de Donald Trump — ce dernier ayant pris ses distances au milieu des années 2000 en expliquant qu’Epstein aimait les femmes autant que lui… mais beaucoup trop jeunes. Secret jusqu’à la manie, Epstein conservait des carnets détaillant les noms de ses invités, ses résidences, ses bateaux, et surtout son jet privé, le fameux « Lolita Express », avec lequel il convoyait de jeunes et jolies recrues vers ses lieux de villégiature et de débauche.

Ils savaient tous mais n’ont rien dit : un réseau affranchi d’idéologie

Exemplaire de l’affaire Jeffrey Epstein sous nos latitudes hexagonales, la famille Lang est typique de ces personnalités d’élite qui ont sciemment fermé les yeux, et probablement minimisé en privé les faits reprochés à leur charmant ami. Ces derniers jours, Jack Lang et sa fille Caroline se sont enfoncés dans l’indécence, multipliant les omissions et niant les évidences qu’ont fait apparaître leurs échanges. Caroline Lang a même osé se présenter en mère célibataire sans le sou pour expliquer les raisons ayant poussé Epstein à lui léguer plusieurs millions d’euros… Elle et son père ont nié avoir été ses intimes, et même ses amis, alors qu’ils l’invitaient à des dîners de famille. Un échange révèle que Jack Lang et sa fille se vantaient auprès d’Epstein de prendre la défense de Woody Allen ou Roman Polanski.

Au sein de ce microcosme, la réputation n’est jamais vraiment salie. Elle ne l’est pas tant qu’un homme n’est pas définitivement condamné et exposé en place publique. Autrement, ses vices sont vus comme des lubies et les avantages procurés beaucoup plus significatifs que les risques pris. Il se peut même que son goût des très jeunes filles fut vu comme excusable. Il s’agissait de « prostituées », de Lolitas ayant bénéficié de la protection d’un pygmalion riche et savant, etc. Après tout, le prince Andrew lui-même avait eu l’occasion de goûter à ces massages, qui sommes-nous donc pour juger des mœurs des uns et des autres. Et quand bien même, certaines furent contraintes et menacées de chantage, tant que cela n’était pas su, on pouvait bien s’accommoder d’un homme d’un commerce aussi agréable en société.

Les Lang ont-ils eu honte de voisiner des personnalités sulfureuses d’autres bords politiques dans ces dossiers ? Car Jeffrey Epstein était un homme très adroit. Volontiers raciste dans ses échanges, de manière assez primaire, il n’était pas homme aux fidélités idéologiques. Outre Noam Chomsky, l’homme échangeait avec une grande régularité avec Steve Bannon, l’une des figures de l’alt-right et de l’internationale populiste. L’ambiance était à la plaisante complicité entre les deux hommes, Bannon préparant alors un documentaire visant à rétablir l’image du financier. Les échanges portaient notamment sur la géopolitique ou les stratégies à employer pour réussir à amadouer Donald Trump.

Avec Ehud Barak, Jeffrey Esptein devisait du remplacement des Israéliens d’origine mizrahis par des Russes fraîchement convertis. Avec Jean-François Gariépy ou Peter Thiel, l’homme d’affaires se plaisait à rêver de manipulations génétiques et d’eugénisme, de « lumières obscures », de manipulation des masses. Multicarte, Jeffrey Epstein était un de ces mauvais génies qui, du World Economic Forum à Riadh en passant par Moscou, mettait de l’huile dans les rouages d’un monde cynique où les idéologies comme les croyances ont fait la place à l’astuce et à la malignité.

L’Île, le Diable et le bonheur

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Funchal, Portugal. Image d'illustration Unsplash.

C’est un roman d’après-guerre, au récit débridé, maîtrisé, aux personnages de pure poésie, au style éblouissant. Au diable psychologie et réalisme ! Un diable, d’ailleurs, bien présent — vrai Méphisto de chair et d’os— qui croise la route du narrateur. C’est le rêve d’un écrivain mêlant souvenirs et réflexions dans sa quête du bonheur.

Le narrateur, un écrivain d’âge mûr, se rend à Madère sur les traces d’un ami, parti là-bas, avant la guerre, sans jamais donner depuis de ses nouvelles. Madère, le Paradis sur terre, l’île aux fleurs volcanique, verdoyante et accidentée, c’est au pied de la falaise la plus haute d’Europe, dans le village de Ribeira, que l’ami, Charles, est retrouvé mort. Suicide ? Accident ? Le récit se noue avec virtuosité à travers des rencontres, des retours en arrière, à la fois rapides et nonchalants. Ne déflorons pas la rencontre avec Méphisto — que Bernanos ne renierait pas– sachant bien qu’avec lui, c’est toujours d’un deal qu’il s’agit. Après quoi, le narrateur, revenu dans la région parisienne, concrétise ses rêves– philanthropique et personnel– en faisant construire, à Buc-Chalo (ah ! ce nom !), une maison avec un jardin à terrasses, en même temps qu’un restaurant coopératif, rue Jacob. Ainsi se reconstitue un cercle d’amis, où l’on reconnaît certains noms connus du monde des lettres. On s’y perd un peu et se retrouve toujours, avec tous ces personnages, dans un dédale de chapitres courts, elliptiques, toujours surprenants. Les lignes consacrées à Lanza del Vasto et à « sa confrérie » sont savoureuses.

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Ce roman tranche par son esthétique continue sur les autres livres del’auteur de Le bonheur de Barbezieux. Mais on y retrouve la morale de Chardonne, faite de réserve et de pudeur dans les sentiments et les relations humaines, d’acceptation de la souffrance. « J’ai cru aux mots non aux idées » dit le narrateur. Non qu’il n’y ait d’idées dans ce roman, que l’on peut résumer ainsi : sottise d’un engagement politique radical et nostalgie d’un monde d’avant — celui de 1940. Détachement bienvenu, soit-dit en passant, pour un lecteur actuel. Les thèmes éternels y sont traités avec élégance: bonheur, vieillesse, unions, vie en société, avec son art de la conversation, dégoût des effusions de toutes sortes.

Mais l’Eden, c’est, bien sûr, les femmes. Le roman n’en manque pas ! Mary, Alice, Hortense, Denise, Régine, Angèle, que de femmes dans ce roman, véritables fleurs de papier, poétiques en diable ! Après le passage de trois d’entre elles qu’il n’a pu retenir, le diable –ou le hasard– fait retomber le narrateur, ruiné, dans les bras d’Angèle, cette femme « non bousculante » connue jeune fille « quand elle savait rendre toute chose plaisante par le rayonnement continuel d’un esprit bien fait. » Ce que le narrateur appelle « savoir ménager vos nerfs. »

Que la quête du bonheur se trouve dans une île inaccessible puis dans un jardin n’étonnera pas chez Chardonne, amoureux des bords de Seine et des tableaux de Manet. On goûtera aussi un automne au bord du lac Léman avec « ses couleurs rayonnantes de vitrail ». Poésie qui n’exclut pas la présence de forces obscures. Ainsi, Angèle : « Vous jouez un rôle… Vous êtes un être plein de passion et de désordre qui ne parle que raison…Vous me faites peur ».

De Vivre à Madère, Denis Tillinac écrivait : « Des petites phrases en forme d’aquarelles. » Qui saurait résister à l’originalité, la grâce, de ce roman ? S’il est vrai qu’une des grandes déceptions de la vie « c’est de vouloir rendre un être heureux sans y parvenir, » le bonheur, continûment analysé, inlassablement recherché, y transparaît également dans chaque chapitre. Telle la visite de cette jeune fille, venue voir le jardin, et qui remercie son propriétaire en lui récitant, à la fin de leur rencontre, et « d’une voix énergique », la fable Les Deux pigeons.

172 pages

Vivre à Madère (Les cahiers rouges)

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