Accueil Site Page 19

Le luxe s’ennuie à mourir

À force de confondre sérieux et grandeur, une partie du luxe a fini par prendre la pesanteur pour une preuve d’excellence. Or une maison qui ne sait plus jouer ne sert plus le beau: elle administre du joli cher. Loewe x Ghibli, ou hier Virgil Abloh chez Vuitton, rappellent qu’un luxe vivant accepte les greffes. Le reste n’est souvent qu’un mausolée bien éclairé.


Le luxe adore aujourd’hui les mines graves. Il aime les récits patrimoniaux, les objets qu’il faudrait contempler avec dévotion, les campagnes qui ressemblent à des enterrements très bien financés. Il aime la pénombre, la phrase lente sur la transmission, la main, le geste, le temps long. Tout cela peut être très beau. Tout cela devient surtout très ennuyeux quand il n’y a plus que cela.

Car c’est peut-être le vrai problème d’une partie du luxe contemporain : il ne meurt pas seulement de vulgarité. Il meurt aussi d’ennui. À force de se prendre au sérieux, il finit par confondre la pesanteur avec la grandeur, la raideur avec la distinction, la solennité avec le beau. Il produit des objets impeccables, des vitrines impeccables, des discours impeccables – et parfois plus rien qui respire.

A chaque marque sa chapelle

Le mot est rude, mais juste : beaucoup de maisons sont devenues consanguines. Elles ne fréquentent plus que leurs propres signes. Elles parlent à leur propre clergé. Elles citent leurs archives, célèbrent leur héritage, reconduisent leurs codes, et prennent cette boucle fermée pour une preuve de noblesse. C’est souvent l’inverse. Un luxe qui ne se laisse plus déplacer finit par radoter.

Loewe x Studio Ghibli dit exactement le contraire. Entre 2021 et 2023, la maison a construit trois capsules autour de My Neighbor Totoro, Spirited Away et Howl’s Moving Castle. Elle les a pensées non comme des licences décoratives, mais comme une rencontre entre artisanat et narration. Ghibli y apportait son merveilleux grave, sa poésie du détail, son culte du dessin vivant. Loewe, elle, y répondait dans sa propre langue : le cuir, l’intarsia, la marqueterie, la broderie, la patience.

C’est exactement ce qu’on attend d’un grand exercice de luxe : non pas un clin d’œil, mais une rencontre. D’un côté, un maroquinier d’exception. De l’autre, un studio qui a traité l’anime comme un art de la dévotion. Deux excellences. Deux disciplines de la forme. Deux manières de croire que la beauté mérite du temps. La rencontre paraît inattendue seulement à ceux qui imaginent encore le luxe comme une forteresse sectorielle. En réalité, elle est profondément cohérente.

La rencontre des imaginaires

Loewe n’a pas abaissé sa maison en allant vers Ghibli. Elle l’a allégée. Mieux : elle lui a rendu une grâce. Les personnages et paysages de Miyazaki n’ont pas été collés sur des produits comme on plaque un logo sur une casquette ; ils ont été traduits dans le langage même de la maison. Voilà toute la différence entre le jeu et la grimace marketing. Les maisons fragiles ont peur du jeu, parce qu’elles sentent que leur légitimité tremble. Les maisons fortes peuvent se le permettre, parce qu’elles savent qu’un peu de fantaisie n’avilit pas la hauteur. Elle en est souvent la preuve.

Il faut donc le dire sans révérence excessive : on ne veut pas d’un luxe d’entre-soi. On veut un luxe de greffes. Un luxe qui accepte la rencontre avec d’autres excellences, d’autres imaginaires, d’autres cultures de forme. Pas pour faire jeune. Pas pour faire du bruit. Pas pour acheter artificiellement un supplément de désir. Mais pour éviter de tourner en rond dans le salon familial des vieilles certitudes.

(De gauche à droite) Kylie Jenner, Kim Kardashian, Kanye West et Virgil Abloh assistent au défilé Louis Vuitton Homme Printemps/Été 2019 dans le cadre de la Fashion Week de Paris, le 21 juin 2018 à Paris. © Laurent VU/SIPA  / 00864725_000048

C’est aussi ce qu’avait signifié, à sa manière, l’arrivée de Virgil Abloh chez Louis Vuitton. Ce qui comptait n’était pas seulement le streetwear, ni le casting, ni l’onde médiatique. C’était le geste. Il ne « détendait » pas Vuitton. Il lui rendait des fenêtres. Il rappelait à une maison immense qu’elle n’était pas condamnée à ne parler qu’à son propre miroir. Abloh n’a pas fait entrer le vulgaire dans le luxe ; il a rouvert une circulation. Et un luxe qui ne circule plus finit toujours par sentir le renfermé.

La rencontre juste

Évidemment, toute greffe n’est pas brillante. Toute collab n’est pas juste. Tout écart n’est pas une grâce. La TAG Heuer x Super Mario relevait davantage du gadget que du poème. Mais même ce cas-limite rappelait au moins une chose utile : le jeu n’est pas forcément une indignité. Ce qui est indigne, en revanche, c’est de prendre l’ennui pour une preuve de sérieux.

La vraie frontière n’est donc pas entre le sérieux et le fun. Elle est entre la rencontre juste et le gimmick. Entre la greffe et l’opération de communication. Entre l’ouverture qui enrichit et l’opportunisme qui singe. Loewe x Ghibli fonctionne parce que deux mondes s’y reconnaissent sans se trahir : le merveilleux de Miyazaki devient cuir, volume, patience, détail ; l’artisanat de Loewe se laisse traverser par une poésie japonaise sans perdre sa tenue. Voilà ce qu’on veut. Pas un luxe transformé en parc d’attractions. Un luxe qui retrouve assez de confiance pour ne pas s’adorer en permanence.

Car le fond du sujet est là. Le luxe ressemble parfois aujourd’hui à un certain art contemporain : beaucoup de joli, peu de pensée. Beaucoup de surface, peu de nécessité. Beaucoup de respectabilité culturelle, peu de trouble. Or quand l’art ne pense plus rien, il finit souvent par servir le joli au lieu du beau. Le luxe connaît la même pente. Il fabrique des objets aimables, impeccables, bien élevés, culturellement homologués, mais trop souvent incapables de porter une idée, un déplacement, une forme de risque. Ils plaisent. Ils n’ouvrent rien.

Le joli console. Le beau, lui, déplace. Il dérange un peu. Il crée une tension. Le luxe qui se borne à bien exécuter ses propres codes devient vite une industrie du joli cher. Cela suffit au statut ; cela ne suffit pas au désir. On peut respecter longtemps un objet qui ne surprend plus. On ne le désire pas avec la même intensité.

Le cléricalisme du luxe

C’est pourquoi le conservatisme de confort qui règne dans une partie du secteur est si profondément stérile. Il confond protection et sclérose. Il croit défendre le luxe en le maintenant dans la révérence, alors qu’il l’enferme dans la répétition. Il prend l’ennui pour une preuve de sérieux. Il oublie qu’une maison vraiment souveraine n’a pas peur d’être déplacée. Elle n’a pas peur de rencontrer autre chose que sa propre généalogie.

Le pire alibi du luxe contemporain, c’est de baptiser excellence ce qui n’est souvent qu’une peur de vivre. Il se donne des airs de hauteur quand il n’ose plus qu’une chose : se citer lui- même.

Le luxe n’a pas besoin d’être « cool ». Il n’a pas besoin de singer la culture pop pour rester vivant. Il a besoin de garder assez de liberté pour ne pas se réduire à sa propre statue. Voilà la leçon de Loewe x Ghibli. Voilà aussi, à sa manière, celle d’Abloh chez Vuitton. Un grand luxe n’est pas un luxe qui se cite sans fin. C’est un luxe qui sait encore accueillir d’autres formes de grâce sans perdre la sienne.

À défaut, il lui restera le prestige, bien sûr. Les prix aussi. La liturgie, encore. Mais plus cette qualité plus rare, plus fragile, plus décisive : la vie.

Brooke Shields : de l’étoile à l’enseigne

C’est un regrettable basculement. Le cinéma des années 1980 a progressivement transformé des actrices comme Brooke Shields, autrefois filmées comme des présences presque mythiques, en images exposées et consommables.


La lumière des néons éclaire tout, mais ne révèle rien. Elle attire, sature, remplace. La lumière des étoiles, elle, exige l’obscurité ; elle n’impose pas, elle apparaît. Entre ces deux lumières se joue peut-être une histoire du cinéma. Celle de Brooke Shields en est une illustration frappante.

Certaines actrices ne jouent pas : elles apparaissent. Dans The Blue Lagoon (1980), comme dans Endless Love (1981), Brooke Shields n’interprète pas un rôle au sens classique : elle incarne une présence. Son visage presque immobile capte la lumière. Il s’en dégage un alliage d’innocence et de gravité qui dépasse le simple jeu d’actrice.

Dans Le Lagon bleu, tout concourt à cette apparition. L’île « non cartographiée », les eaux limpides, la nudité originelle du monde : Brooke Shields y évoque une figure archaïque, presque mythologique. Elle n’est pas sans rappeler Aphrodite surgissant de l’écume. Le film ne raconte pas seulement une histoire : il laisse affleurer une image plus ancienne, plus profonde.

Endless Love prolonge cette dimension. Une scène en particulier mérite attention : celle de la réception chez les parents de Jade. Rien n’indique la nature de cette fête. Ni anniversaire, ni célébration précise. Cette indétermination lui donne une dimension presque rituelle. La maison devient un lieu de passage. Au milieu des convives, Jade se détache peu à peu, comme si la foule n’était qu’un fond indistinct destiné à faire surgir sa présence.

Lorsqu’elle monte l’escalier pour rejoindre David, le temps semble suspendu. Le cinéma touche ici à quelque chose de rare : non pas la représentation d’un sentiment, mais son apparition. Ce moment tient moins du récit que de la révélation.

Et pourtant, cette promesse ne sera pas tenue.

Une descente vers l’exposition

Dès Sahara (1983), quelque chose bascule. La même actrice, filmée quelques années plus tôt comme une apparition, est désormais exposée comme un spectacle. La scène où elle glisse le long d’une rampe d’escalier, sous le regard des hommes, ne relève plus du même régime d’images. Ce n’est plus une montée vers le mythe, mais une descente vers l’exposition.

Le contraste est saisissant : d’un film à l’autre, Brooke Shields passe d’une présence à une image. D’un mystère à une démonstration.

C’est ici que s’éclaire la formule : une étoile transformée en enseigne.

Une étoile, au cinéma, n’est pas seulement une célébrité. C’est une figure qui échappe en partie à ce qui la montre. Quelque chose en elle résiste, demeure en retrait. L’enseigne, au contraire, est faite pour être vue. Elle n’existe que pour cela. Elle attire le regard, mais ne le retient pas.

Or, dans les années 1980, Hollywood change de nature. Il ne s’agit plus seulement de raconter des histoires, mais de produire des images exportables. Le cinéma devient un vecteur d’influence. Ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power n’est pas une abstraction : c’est un système qui transforme les visages en supports, les acteurs en surface.

De la présence à l’écran à la consommation d’image

Brooke Shields en a été l’une des victimes les plus visibles. Après ses premiers succès, sa carrière se poursuit — Sahara, plus tard des comédies comme The Bachelor (1999), puis des séries télévisées — mais quelque chose s’est perdu. Non pas son talent, ni même sa présence, mais la manière dont le cinéma la regardait. Ce regard, qui pouvait révéler, s’est mis à exploiter.

Il ne s’agit pas ici de juger une filmographie, mais de constater un déplacement. Le cinéma des années 1980 semble avoir renoncé, en partie, à faire apparaître des présences pour produire des images immédiatement consommables.

A lire aussi: Le cinéma en accéléré, un cauchemar déjà en marche?

Brooke Shields n’a pas disparu pour autant. Elle a même résisté. Diplômée de Princeton, dotée d’une intelligence et d’une culture remarquables, elle montre que ce qui manquait n’était pas en elle, mais dans les rôles qu’on lui proposait.

Reste une question. Le cinéma est-il encore capable de faire apparaître des étoiles — ou est-il condamné à fabriquer des enseignes ?

La Baltique et mon Rêve

Price: ---

0 used & new available from

Le libéralisme et la démocratie sont-ils vraiment compatibles?

0

« La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie » Carl Schmitt


Carl Schmitt (1888-1985) fut longtemps victime du point Godwin. Ses accointances avec le régime national-socialiste (dont il fut écarté en partie pour sa complaisance envers le catholicisme) jetèrent ses œuvres dans les livres maudits de ces penseurs de la révolution conservatrice à l’image de Heidegger, de Spengler ou de Jünger, dont les accusations de proto-nazisme ne manquèrent pas de coller à l’héritage. Pourtant, celui qu’Hannah Arendt décrivit comme « l’homme le plus significatif dans le domaine du droit constitutionnel et du droit international » continue de fasciner par ses réflexions relatives à la théologie politique, à la notion de souveraineté ou à la dialectique politique entre ami et ennemi, en faisant de lui un incontournable de la philosophie politique du XXᵉ siècle.

L’essence du parlementarisme

Dans Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (soit ‘La situation du parlementarisme actuel dans l’histoire de la pensée’), Carl Schmitt entend mêler philosophie du droit, histoire des idées et politique. Son objectif ? « Atteindre le noyau ultime du Parlement moderne » afin de dissocier plusieurs concepts qui, selon lui, se sont confondus à tort dans le parlementarisme, à savoir la démocratie et le libéralisme. Véritable « décret providentiel » prédit par Tocqueville et Guizot (qui sont, en apôtres du libéralisme, les adversaires idéologiques à l’état pur de notre intéressé), la démocratie n’avait à cet instant, sinon une simple forme d’organisation, pas le moindre contenu politique. À vrai dire, il y avait des démocrates chez les socialistes, chez les bonapartistes, et même dans une fraction de la bourgeoisie libérale, encore que cette dernière eût longtemps plaidé en faveur du suffrage censitaire. Il distingue ce faisant la forme (en théorie) de l’autorité et son contenu (en pratique). Si le régime démocratique avait à ce moment une forme, son contenu réel, c’est-à-dire sa mise en application, restait vague. Carl Schmitt écrit à ce propos : « Une démocratie peut être militariste ou pacifiste, absolutiste ou libérale, centralisatrice ou décentralisée, progressiste ou réactionnaire ». Quiconque trouvera cette phrase provocatrice ou dénuée de cohérence politique, arguant que démocratie et liberté vont de pair, sera surpris par la suite de la démonstration. Pourquoi Schmitt choisit-il de dissocier la pensée libérale de l’idéal démocratique ? D’abord parce que le pouvoir du peuple repose sur une notion abstraite qu’est celle de ‘peuple’. Le problème de la démocratie réside dans l’impossibilité de définir clairement la volonté générale, concept rousseauiste qui ne se superpose jamais au principe d’unanimité. Schmitt pointe en effet un paradoxe : « la situation où les démocrates sont dans la minorité est en effet très fréquente ». Dans la mesure où la démocratie n’est l’apanage que de marginaux à certaines époques, il apparaît difficile de l’imposer, sinon quoi cette contrainte enfreint le principe même de volonté majoritaire (réduction par défaut de la volonté générale). En réalité, le problème d’une minorité de démocrates ne peut se régler que par l’éducation du peuple, éducation faite nécessairement par un éducateur, fût-il un individu ou bien une classe aristocratique. Dans cette phase transitoire d’éducation, il est bien question d’un groupe minoritaire qui dicte à un groupe majoritaire (les non-démocrates) ce qu’ils doivent penser, ce après quoi le groupe majoritaire accepte la démocratie. Cette phase de dictature (au sens étymologique, à savoir d’une autorité qui dicte) n’est ainsi pour Schmitt pas le contraire de la démocratie, mais bien son corollaire naturel.

A lire aussi: Jospin: après les roses, les épines

Il n’a pas fallu attendre longtemps avant d’entrer dans la provocation conceptuelle. Pourtant cette idée d’une liaison naturelle entre tentation autoritaire et pouvoir du peuple trouve ses sources bien avant l’époque moderne. Déjà dans l’Antiquité, et notamment chez Platon, la démocratie, considérée comme ignorance collective, était fustigée comme la marche vers la tyrannie (encore qu’en histoire des idées, le tyran et le dictateur ne fussent jamais mis sur le même plan, le premier étant celui qui soumettait le collectif à son caprice privé, et le second celui qui se voyait confier en temps d’urgence la responsabilité collective. Nous ne nous attarderons pas sur cette distinction qui a le mérite de ne pas mettre les César, Cromwell, Robespierre, Bonaparte à égalité avec les tyrans du XXᵉ siècle). Toujours est-il qu’encore ici, ni la démocratie ni la dictature ne revêtent un contenu explicite d’autorité. Du moins, il y a bien un contenu politique qui s’est développé chez les penseurs modernes, de Locke à Constant en passant par Montesquieu. Ce contenu politique, c’est le Parlement. Fruit de la pensée libérale, de cette quête anti-absolutiste dont la France puisa ses inspirations outre-Manche, le Parlement est la clé de voûte de la critique schmittienne du libéralisme. Organe politique du pouvoir législatif, le Parlement est présenté par Schmitt comme un dérivé de la raison pratique d’une part, et s’inscrit d’autre part dans une logique de musellement de la souveraineté. Sur cette question de souveraineté, il est bon de rappeler que les libéraux de la Révolution (davantage de 1789 que de 1793) abhorraient l’idéal démocratique. Dans son discours du 7 septembre 1789, Emmanuel Sieyès, figure par excellence du libéralisme anti-démocratique, s’exclamait : « Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ». Anti-rousseauiste, Sieyès répondait déjà à la tentation d’une démocratie directe et d’une souveraineté populaire, lesquelles furent l’apanage du jacobinisme de 1793. Pourtant, bien que les hommes de 89 fussent dépassés sur leur gauche, bien que la pensée libérale bourgeoise se tût un temps face à la pensée républicaine stricte, le parlementarisme comme doctrine d’une primauté du Parlement dans l’exercice de la souveraineté (nationale et non populaire) se fraya un chemin qui lui permit au cours du XIXᵉ siècle de s’imposer comme le gage d’une nouvelle conception de la démocratie : celle de représentation.

La démocratie dite « représentative » (nous séparons volontairement ces deux termes en ce qu’ils constituent un oxymore dans la pensée schmittienne, nous y reviendrons) est née d’un principe simple découlant de la raison pratique. Dans la mesure où il est impossible de sonder individuellement tous les citoyens et qu’une forme directe de démocratie est, dans les sociétés modernes, anachronique au vu du nombre considérable d’individus, le Parlement se présenterait comme une « commission du peuple » chargée de représenter sa volonté. Mais alors, quels sont les principes communs à cette commission dans les démocraties modernes ? Ce que Schmitt nomme la discussion. Le Parlement découle en réalité, selon une expression du théologien Rudolf Smend, d’un processus de « dynamique-dialectique », à savoir le débat. Le débat se manifeste par l’opposition permanente des opinions qui, selon le raisonnement classique porté par les libéraux (Schmitt citant François Guizot comme en étant le « représentant typique »), suit le schéma rationaliste suivant. Les représentants sont contraints de trancher sur la vérité afin de mettre en œuvre une politique. Pour accéder à cette vérité, ils accordent une plus grande publicité aux affaires de l’État, ce qui favorise la logique de liberté de la presse. Si, sur le papier, ce schéma promeut la liberté d’opinion dont Schmitt ne cherche pas nécessairement à faire le procès, il freine également la puissance législative. Or si le parlementarisme moderne est la cible principale de cet essai, c’est précisément parce que sa foi en la discussion perpétuelle s’est substituée à la prise de décision rapide, et que les représentants du peuple ont pris peu à peu en otage l’intérêt commun au profit des intérêts particuliers. C’est sur cette base que Carl Schmitt entend avancer sa thèse d’une incompatibilité entre parlementarisme et démocratie.

Le Parlement contre le pouvoir du peuple

Si l’opposition entre libéralisme et démocratie, entre État de droit et souveraineté populaire, sonne aux yeux des modernes comme un non-sens, toujours est-il que ce que l’on aime à nommer « démocratie libérale » sonne en histoire des idées bien plus comme un oxymore que comme un pléonasme. L’historien français Jean-Jacques Chevallier explique qu’avant de devenir les deux faces d’une même pièce, démocratie et libéralisme étaient antithétiques en France. Tandis que la démocratie était synonyme de suffrage universel (masculin) et défendue par la gauche radicale ainsi que par les bonapartistes (ceux-ci tirant leur légitimité de l’appel du peuple par plébiscite), le libéralisme rimait quant à lui du suffrage censitaire et de gouvernement d’une élite. Jusqu’au rétablissement du suffrage universel masculin en 1848, gauche libérale (républicains modérés) et droite orléaniste (défendant la monarchie constitutionnelle) abhorraient cette idée selon laquelle le peuple tout entier aurait légitimité à participer aux affaires politiques. René Rémond poursuit cette analyse en arguant qu’au XVIIIᵉ siècle déjà, la démocratie était considérée comme un régime autoritaire pouvant menacer les libertés, là où au contraire l’aristocratie était vue comme le meilleur rempart à la tyrannie du peuple contre les libertés fondamentales. Chez Carl Schmitt, l’opposition entre parlementarisme (fruit de la pensée libérale) et démocratie résulte d’une différence de genre. Si la démocratie repose sur un principe d’homogénéité (de ce qui est du même genre), le parlementarisme libéral n’est devenu que le produit d’un principe d’hétérogénéité. Cette hétérogénéité est une hétérogénéité d’intérêts. Entre qui ? Entre les différents partis siégeant au sein du Parlement. Le principal souci de la discussion publique issue du schéma rationaliste, c’est que sous le masque du débat d’idées dont se réjouissaient (à raison) les Guizot, Stuart-Mill et Bentham, s’est révélée selon les mots de Schmitt « une classe d’hommes passablement honnis » davantage soucieux de leurs intérêts partisans que de leur devoir initial, à savoir la représentation de la volonté générale. « La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie ». Le terme de ‘gouvernement’ n’est ici pas à entendre dans son sens moderne qui l’assimile au pouvoir exécutif, mais dans son sens classique de l’exercice du pouvoir politique. Mais si le Parlement représente des intérêts hétérogènes, quelle est cette homogénéité inhérente pour Schmitt au régime démocratique réel ? Quel est ce « principe d’identité » si cher au théoricien de la fameuse dialectique ami-ennemi (que nous n’analyserons pas dans cet article) inhérente à la politique ? L’unanimité. La volonté générale rousseauiste ne peut fonctionner selon Schmitt que pour un peuple aux aspirations homogènes. Comment transcrire politiquement la volonté générale d’un peuple si chaque individu n’aspire pas aux mêmes choses ?

A lire aussi, Marcel Gauchet: Un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme

Ayant écarté le consensus libéral (il faut admettre que notre juriste est l’anti-Guizot par excellence, et qu’il n’est par conséquent pas un théoricien du compromis et de la nuance), il convient de présenter la solution schmittienne : l’élaboration des lois et la prise de décision sans discussion. Plutôt que de trouver la volonté générale en discutant, pourquoi ne pas l’exprimer par acclamation ? Le Parlement étant une obstruction démocratique d’intérêts privés, il faut pour Schmitt opposer à la conscience libérale de l’individu isolé dans ses intérêts une unité du peuple qui exprimerait sa volonté en acclamant directement ceux (ou celui) qu’il juge légitimes. Si les libéraux lui reprocheront que l’acclamation ne peut que nourrir les passions populaires et menacer les droits de l’individu, le juriste remarque, lui, que le penchant naturellement antilibéral du peuple ne nécessite pas de percevoir l’expression directe de sa volonté comme antidémocratique, au contraire. Les deux exemples qu’il énonce ne sont d’ailleurs pas anodins : « Le bolchevisme et le fascisme sont certes antilibéraux, comme toute dictature, mais pas nécessairement antidémocratiques ». La démocratie ne pourrait donc que s’exprimer par l’exclusion de l’hétérogénéité qui menace l’unité du peuple dans l’expression de sa volonté. Si ici Schmitt ne détaille pas le fond de ce qu’il considère comme « hétérogène », c’est parce que l’identité du peuple (le contenu de sa volonté) reste très abstraite. L’individualisme libéral, quant à lui, ne peut que participer encore plus de cette désunion du peuple en enfermant les individus dans la sphère privée et en les déconnectant de la politique, devenue l’affaire de factions et de partis désintéressés de la représentation. La publicité des affaires est ainsi incompatible avec le paradigme représentatif imposé par l’idéologie de la classe bourgeoise (le libéralisme). Seule la démocratie directe par acclamation peut, selon Schmitt, exprimer l’identité démocratique et l’homogénéité. Cette homogénéité est celle permise notamment par les régimes césaristes. Le césarisme est une notion politique d’autant plus intéressante sous la plume d’un penseur comme Schmitt qu’elle permet de mettre en opposition les penseurs de la révolution conservatrice, fussent-ils fascistes ou non, avec les écrits d’intellectuels communistes à l’image de Gramsci ou de Trotsky. En histoire des idées, il désigne un régime politique tirant sa légitimité d’une relation directe entre le peuple et un chef charismatique, souvent militaire, qui fait primer la dimension plébiscitaire et référendaire de la démocratie au détriment de l’option parlementaire.

Difficile de résumer la pensée d’un auteur aussi brûlant que celui-ci en un seul ouvrage. Il est important que le lecteur voie cette analyse de la relation entre parlementarisme et démocratie comme une modeste introduction à un courant de l’histoire des idées dans la lignée des théories de la contre-révolution dont nous avions déjà élaboré la critique, à savoir les anti-Lumières. Si Carl Schmitt a marqué l’ensemble du spectre politique, de Lukács à Derrida en passant par Strauss et Arendt, c’est parce que sa critique de la modernité, son étatisme et son antilibéralisme ont pu inspirer aussi bien un pan de la pensée post-marxiste à l’image de la philosophe Chantal Mouffe, que certains intellectuels de la Nouvelle Droite comme Alain de Benoist. C’est ce qui rend son œuvre fascinante.


  • Rémond, René. Introduction à l’histoire de notre temps (Tomes 1 et 2). France, Seuil : 1974.
  • Schmitt, Carl. Parlementarisme et démocratie. France, Seuil : 1988.
  • Schmitt, Carl. The crisis of Parliamentary Democracy. US, MIT Press : 1988.

The Crisis of Parliamentary Democracy

Price: ---

0 used & new available from

Renaud Camus expliqué aux parents

J’essaie de faire comprendre Renaud Camus à mes parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, je suis passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet de son dernier essai, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin que je leur fasse un dessin.


Je vais avoir moins de mal à parler autour de moi du dernier essai de Renaud Camus, Décolonisation, que du précédent, La Destruction des Européens d’Europe, mais il va quand même falloir faire de l’explication de titre aux Juifs de ma famille effarouchés par l’écrivain « antisémite » depuis « l’affaire », et qui n’ont pas tellement envie d’être détrompés depuis qu’il ose mettre les pieds dans leur champ lexical pour parler d’autre chose que de leur extermination.

Avec le « grand remplacement » déjà, il avait fallu trouver les mots pour convaincre mes aînés que non, l’écrivain n’exposait pas une théorie et ne dénonçait pas un complot, mais décrivait ce qu’il voyait : un processus sans précédent dans l’histoire des colonisations ; un processus aux ressorts complexes : les colons ne sont pas les colonisateurs, les remplaçants ne sont pas les remplacistes, l’occupant n’est pas l’occupateur.

Petit point de méthode

Il avait fallu rappeler aux parents pas très portés sur la chose remplaciste que personne n’accusait Massaré, l’aide-soignante de mémé, dévouée et attentionnée, pas plus que Rachid, l’épicier gentil, souriant, toujours prêt à rendre service, d’être animés par un esprit de conquête, un désir de revanche ou une haine des Blancs.

Chacun sa méthode, moi j’ai la sauterelle. C’est gentil une sauterelle, ça ne pique même pas, et quand c’est criquet ça donne de bons conseils à Pinocchio. Mais dans son nuage, sans penser à mal, elle ravage le champ.

— Voilà, c’est ça l’immigration massive et incontrôlée, la submersion comme on dit. Ils ne sont pas méchants, enfin pas tous. Et le problème n’est pas là, hélas, enfin pas seulement.

— Hein maman, tu vois ce que je veux dire ? 

— Mais oui, et il va bien le petit ? Tu m’as apporté des photos ?

Et voilà, si vous croyez que c’est facile.

A lire aussi: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Et puis rebelote avec le génocide par substitution. Là, même Finkielkraut a calé, alors tonton Marco, vous pensez !

— Alors mon fils, tu vois bien qu’il n’est pas net ton gars. Un génocide ça ne se fait pas tout seul.

— Mais il ne compare pas les méthodes, il ne dit pas que les 10 000 morts par jour assassinés quand Auschwitz tournait à plein régime et la submersion migratoire c’est la même chose, mais reconnaît que si on laisse faire, il pourrait bien rester un jour autant d’Européens en Europe qu’il reste de Juifs aujourd’hui en Allemagne, en Pologne ou en Hollande. Le résultat serait le même. Et puis renvoyer la politesse aux décoloniaux par la formule d’Aimé Césaire, le poète noir et communiste qui s’inquiétait du nombre de Blancs aux Antilles, avoue que ça a de la gueule.

— Si tu le dis ! Et ta mère comment qu’ça va ?

Avec sa destruction des Européens d’Europe, j’ai été à deux doigts de jeter l’éponge. D’autant que, sitôt un incendie Renaud Camus éteint d’un côté, j’ai un départ de feu Éric Zemmour de l’autre.

— Dis-moi mon fils, c’est quoi cette histoire avec ton Zemmour sur Pétain ? Et sur Dreyfus ?

Et me voilà reparti dans mes explications talmudiques sur le thème de c’est plus compliqué que ça. Mais au bout de cinq minutes, tata Arlette a décroché et j’ai droit à :

— Et t’y as vu comme elle est belle sa femme ? On dirait un peu la fille de Maurice.

— Oui d’accord mais on s’en fout de ça. Tu as compris ce que je t’ai dit ?

— Oui, oui, il me prend pour une idiote çui-là ? Allez, on passe à table.

Je pourrais essayer de convaincre que les Juifs n’ont pas le monopole du mot génocide. J’ai plutôt envie de refiler le bébé, le numéro de tata Arlette, à messieurs Zemmour et Camus en leur disant écoutez les gars, débrouillez-vous avec elle, moi je laisse tomber. Mais je ne suis pas assez intime avec le président de Reconquête ! ou avec l’un des plus grands prosateurs aujourd’hui de la langue française selon Alain Finkielkraut pour être aussi familier. Alors je ne laisse pas tomber, je remets la grosse pierre sur mon dos et je remonte la colline, jusqu’à la prochaine fois. Parce que je n’ai pas encore abordé l’épineuse question de la deuxième carrière d’Adolf Hitler ou celle de la seconde occupation.

Gravure représentant le fléau des sauterelles en Egypte, Bible allemande dite « de Cologne », 1483.

Avis de décolonisation

J’étais parti pour vous parler de son dernier essai. Je m’y colle, vous avez l’air moins bouchés que mes Juifs habituels. Avec Décolonisation, Renaud Camus retourne les mots et voilà qu’apparaît du sens. Il nous rappelle qu’à présent, les indigènes, les colonisés c’est nous, les envahisseurs, les colons, ce sont eux. Et avec notre sens de l’accueil, nos utopies, nos naïvetés, nos présomptions, puisque l’essence de la colonisation, c’est le transfert de population, l’Europe est aujourd’hui vingt fois plus colonisée qu’elle n’a jamais colonisé elle-même.

Mais qui sont eux et qui sommes-nous ? La reine Victoria était impératrice des Indes. Et indienne pour autant ? Le maire de Londres Sadiq Khan est anglais et ça ne surprend personne. Et so british ? Là, j’en vois qui sourient. Tout le monde n’a pas perdu le sens commun ? Tout n’est-il donc pas foutu ?

Renaud Camus nous fait une proposition, à moins de nous satisfaire de cette colonisation-là, nous avons une bataille à mener : la décolonisation. Parce qu’aucune occupation n’a jamais pris fin sans le départ de l’occupant, aucune colonisation ne s’est jamais achevée sans le retour chez lui du colon, sa remigration. Mais ils sont Français, nous dit-on. Il y a le droit, la Constitution, les traités européens… L’Algérie aussi était française, et depuis plus longtemps. Il n’y a pas d’erreur que l’on ne puisse réparer. Et il ne saurait y avoir décolonisation avec le droit qui a assuré la colonisation.

A lire aussi: «Le remplacisme est un ennemi implacable du temps»

Comme de bien entendu, un passage va faire tiquer. Même moi, je ne suis pas sûr de le suivre dans son développement de cette formule Entre la concentration marxienne du capital, telle que nous en vivons l’aboutissement, et la concentration des camps du même nom, il y a forcément des liens. Chacun jugera si comparaison est bien raisonnable.

Dans l’essai de notre écrivain, le sujet est mieux traité, et le propos démontré, détaillé, illustré, et tout est bien mieux dit. Mais ce n’est pas vers le « mieux dit » que notre grand écrivain doit tendre, c’est vers le « mieux compris », vous l’aurez compris. Enfin j’espère.

L'affranchi

Price: ---

0 used & new available from

Décolonisation

Price: ---

0 used & new available from

Michael Jackson: imprimez la légende

Notre contributeur est sorti ravi de sa séance du film évoquant les débuts de la star américaine – et dont la critique est pour le moins partagée


Le biopic de l’Américain Antoine Fuqua sur le phénoménal Michael Jackson, sorti mercredi, est un pari réussi… mais, oui, à condition de prendre en compte quelques remarques préalables.

Le biopic au cinéma, surtout lorsqu’il concerne une célébrité comme l’est et le sera pour l’éternité « The King of Pop », constitue par essence un exercice hautement périlleux… Au terme d’un métrage d’un peu plus de deux heures, il semble évidemment impossible de satisfaire tout le monde : fans, profanes, partisans, détracteurs, amis, ennemis, idolâtres, aigris et haineux… Surtout lorsque l’on ambitionne de traiter la première partie de la trajectoire d’une personnalité aussi hors norme que MJ, avec « ses rayons et ses ombres », comme écrirait Victor Hugo.

Print the legend

Autant l’affirmer tout net : on sort de la projection de Michael bouleversés, sonnés, sidérés, tant le choc est brutal et finalement assez inattendu par rapport à tout ce que l’on a pu lire et écouter çà et là de la part de certains médias parisiens pseudo-intellos ou pseudo-branchés (qui se reconnaîtront…), définitivement prisonniers des canons et des dogmes de notre temps. On a surtout pu décrypter et ressentir leur déception de ne pas avoir assisté à la version putassière et racoleuse qu’ils semblaient appeler de leurs vœux… Voilà leurs stimuli : la rumeur, le caniveau, la fange, l’infamie, les larmes, le sang… et bien entendu la monstration des « affaires » de pédophilie ! Le gros mot est lâché !

Rappelons à toutes ces belles plumes « expertes » que le parti pris des auteurs est de couvrir les origines du phénomène Michael : ses dures années d’apprentissage familial, son aventure avec ses frères (The Jackson Five) puis son envol avec sa carrière solo (via les albums Off the Wall, Thriller) jusqu’au mémorable Bad Tour de 1987-1989. Or, les premières accusations de pédophilie n’ont lieu qu’en 1993… et, si l’on veut être totalement objectifs et transparents, précisons qu’à ce jour, aucune plainte n’a totalement abouti ! Même post-mortem, le chanteur est donc toujours présumé innocent.

Ceci étant posé, force est de reconnaître que le film est coproduit par une partie de la fratrie de la star, qui a délibérément choisi un traitement « favorable ». Rappelons-nous cette fameuse phrase qui clôt le cultissime film L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! ». Michael n’est-il pas une légende vivante ? La plus grande star que la planète pop culture ait jamais connue ? L’homme qui a réussi à vendre plus de 500 millions de disques à travers le monde (certaines sources évoquent même le milliard !), devant Elvis Presley et The Beatles ! L’équivalent d’un être humain sur seize (ou sur huit) posséderait un disque de MJ ! Plus célèbre que le Christ, pour reprendre le formidable titre du livre écrit par Yves Bigot en 2004, consacré aux plus grandes rock stars de la planète.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Mais Michael, au-delà de la seule sphère de la « pop culture », avait cette capacité rare d’hybrider et de métisser tous les genres, tous les styles de musique, à l’instar des neuf titres de l’album Thriller — dont sept singles de légende — qui se serait vendu à près de 70 (100 ?) millions d’exemplaires à ce jour. Tout n’est sans doute pas « authentiquement réel » dans la version voulue par les auteurs et les producteurs… mais qu’importe ! On ne va pas voir un film au cinéma comme l’on regarderait un documentaire d’investigation sur une chaîne d’info continue, qui lui-même est forcément subjectif car réalisé par un être humain avec ses opinions et sa sensibilité, même si on le nomme « journaliste » sur un plan professionnel.

Les clés du succès

Le plus important me semble que l’émotion soit au rendez-vous à chaque image, à chaque plan, à chaque instant. Tout est fluide et parfaitement huilé, orchestré, agencé. Le contrat en direction du spectateur est donc parfaitement rempli. Il l’est pour plusieurs raisons. Le réalisateur américain Antoine Fuqua est loin d’être un manchot ! C’est quand même l’homme de l’excellent Training Day, qui avait valu l’Oscar du meilleur acteur à Denzel Washington en 2002. On lui doit également de solides films d’action tels que Shooter, tireur d’élite, Equalizer ou encore La Rage au ventre… en attendant sa prochaine version de Hannibal Barca, le général carthaginois qui a défié Rome, avec toujours Denzel dans le rôle-titre. Deuxième observation : l’acteur principal, Jaafar Jackson, 29 ans, le propre neveu du « King of Pop », est tout bonnement incroyable ! Sa prestation scénique et artistique est en tout point exceptionnelle. jusque dans les cordes de sa propre voix imitant celle du maître. Troisième facteur de réussite : l’acteur Colman Domingo, interprétant l’âme grise, le mauvais génie de Michael, son père autoritaire et machiavélique, Joseph, dit Jo, contribue également puissamment à consolider la trame dramatique et tragique du métrage. Michael Jackson apparaît avant tout comme un enfant battu, maltraité et systématiquement rabaissé par son père… Ce « Bad Jo » n’hésite pas à sortir son ceinturon pour le corriger, tout en l’affublant d’un quolibet terrible (« Big Nose »), ce qui peut, en partie, expliquer la volonté de l’artiste de recourir ensuite à la chirurgie esthétique plus que de raison.

L’émotion nous gagne encore lorsque l’on voit le jeune homme, très seul et introverti dans un monde d’adultes qu’il refuse et rejette, s’entourer d’amis imaginaires (Peter Pan et son fameux royaume de Neverland…), tout en parlant à des animaux de compagnie plus ou moins loufoques et exotiques : un singe, un lama, une girafe, un python (il y a d’ailleurs une scène d’intérieur assez terrifiante)… L’ensemble de ce biopic peut ainsi être lu comme la progressive et complexe tentative de « désintoxication », de « desserrement », de « décarcération » d’un fils prodige hors des griffes d’un père-manager aux méthodes brutales et cyniques.

Machine à tubes

Le métrage offre enfin un aperçu fort stimulant de la confection de ces grands tubes du XXe siècle. C’est en voyant à la télévision américaine un reportage sur la guerre des gangs à Los Angeles au début des années 80 que le génie de la pop a l’idée de la chanson Beat It, en faisant appel à Eddie Van Halen, alors star du plus grand groupe de heavy metal, pour le poste de lead guitar. Et c’est en regardant une série de films d’épouvante — L’Homme au masque de cire d’André de Toth (1953, avec Vincent Price dans le rôle du professeur Jarrod), La Mouche noire de Kurt Neumann (1958), La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968) — que l’artiste aura l’idée géniale du tube Thriller, en embauchant le réalisateur John Landis pour la confection du plus long vidéo-clip musical de l’histoire.

https://www.youtube.com/watch?v=sOnqjkJTMaA

Impossible de ne pas mentionner l’influence de Rick Baker, le génie des effets spéciaux du cinéma fantastique de l’époque. Le clip de Thriller n’est pas seulement de la musique : c’est l’invasion du cinéma d’horreur de série B dans le salon des familles conservatrices américaines. Toujours est-il que l’Histoire était en marche, inarrêtable, irréversible, inaltérable, transcendée par un artiste hors norme, soucieux de s’adresser à la planète entière, par-delà les ghettos, les classes sociales, les races et les ethnies… Un message qui sera explicité avec encore plus de force dans l’album Dangerous (1991) et son phénoménal tube Black or White (avec Slash à la guitare, et les premières techniques de morphing pour le clip).

Mais ça, c’est une autre histoire… qui devrait sans doute constituer la deuxième partie du biopic (avec davantage de zones d’ombre ?) que l’on attend évidemment avec impatience. Et évidemment, nous vous recommandons de voir le film en VO sous-titrée !

2h10

« Précieux » Giraudoux ? Très

0

Une évocation en hommage à Giraudoux l’Enchanteur – avant de filer au Festival Off d’Avignon en juillet pour y voir La Guerre de Troie n’aura pas lieu, mise en scène par l’épatant Edouard Dossetto et sa troupe (vue au Studio Hébertot). Conseil d’ami.


            « On a tort de croire au hasard, au bonheur du hasard. Les êtres ne se dérangent dans la vie que pour vous apporter des leçons, des signes, ou des devoirs (…). Ce qu’ils disent par leur voix n’est pas du tout ce qu’ils disent par leur apparition (…). Car les êtres qui surgissent viennent en général pour vous emmener… » (Choix des élues)

« Ces hommes qui me regardent, ces femmes qui m’envient voient en moi l’amour. Évidemment…On ne personnifie bien que ce qu’on n’est pas. » (ibid.)

Isabelle Adjani dans la pièce de théâtre « Ondine », de Jean Giraudoux, Comédie Française, 1972 © LIDO/SIPA

On recommandera de remiser aux oubliettes l’image figée de Jean Giraudoux (1882-1944) longtemps véhiculée par le « Profil d’une œuvre » sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu – tant on aimerait évoquer Giraudoux sans qu’immanquablement ce soit cette pièce remarquable qu’on nomme.

Autre conseil : se rappeler le mot du général de Gaulle qui disait reconnaître « immédiatement un imbécile à trois signes », trois formules creuses : « la douce France, le réalisme de Balzac et la préciosité de Giraudoux. »

Se souvenir aussi, pour la tonalité de la prose de l’Enchanteur, du secret de l’amnésique Siegfried (Siegfried et le Limousin), retrouvé blessé entre deux tranchées, devenu chancelier d’Allemagne (la France et l’Allemagne, la grande affaire de Giraudoux, ancien combattant, germaniste et diplomate).

Ce secret, c’est un simple mot français : « C’est le type de l’épithète banale, commune, presque vulgaire, mais il est ce qu’il y avait en moi d’insoluble. C’est le mot qui m’accompagnera dans ma mort. Mon seul bagage (…). Vous allez rire, c’est le mot ‘’ravissant’’. (Il répète, les yeux fermés) : ‘’ravissant’’. »

Enfin, pour goûter l’humour de Giraudoux critique des institutions et administrations qu’il a tant fréquentées, citer Busiris (La Guerre de Troie…), auteur d’un amendement sur les mesures « défensives-offensives » dont il obtient, à force d’obstination, le reclassement en mesures « offensives-défensives » – Busiris qui sait que « l’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position morale internationale ».

Sourire, donc, avec Giraudoux (« Nul moyen, sinon par barbarie, de résister au sourire de Giraudoux », disait André Gide).

« La femme est rare. La plupart des hommes épousent une médiocre contrefaçon des hommes, un peu plus retorse, un peu plus souple, un peu plus belle, s’épousent eux-mêmes (…). La femme est forte, elle enjambe les crues, elle renverse les trônes, elle arrête les années. Sa peau est le marbre. Quand il y en a une, elle est l’impasse du monde… Où vont les fleuves, les nuages, les oiseaux isolés ? Se jeter dans la femme. Mais elle est rare… Il faut fuir quand on la voit, car, si elle aime, si elle déteste, elle est implacable… Sa compassion est implacable… Mais elle est rare… » (Choix des élues)

Toute son œuvre atteste sa capacité à transfigurer ce qu’il voit ou imagine – à défaire la supposée réalité pour imposer la seule chose qui lui importe : la poésie – la fiction de son regard imposée à la fiction de la réalité. Et habiter ainsi un monde à sa convenance – c’est le mot connu et exemplaire de l’herméneute Giraudoux : « Veux-tu découvrir le monde ? / Ferme les yeux, Rosemonde. »(Suzanne et le Pacifique)

Et dans Choix des élues (un des plus beaux romans avec Aventures de Jérôme Bardini) – lorsqu’il énonce les symptômes qui annoncent la « fin » d’une jeune fille (Claudie) :

« Elle abdiquait le son si pur qu’elle rendait sur la terre ; elle devenait lente et furtive. Claudie ne savait plus être là sans y être, être absente en étant présente. Pour voir clair elle allumait, pour sortir elle ouvrait la porte. Elle n’avait plus la manie d’entrer dans une baignoire pleine au ras du bord, comme si elle allait non s’y baigner mais s’y dissoudre… »

Absolue singularité du ton de Giraudoux dans son siècle.

« Cette vie sans but de femme sans homme, c’était là sa couronne, c’était là son métier. Solitaire, anonyme, pure, elle goûtait cette joie de l’élection que les autres femmes ne trouvent que dans l’encerclement, le nom et le plaisir… »

(Choix des élues)

« On ne peut guère donner de l’innocence qu’une définition : l’innocence d’un être est l’adaptation absolue à l’univers dans lequel il vit. » (Intermezzo)

Il y avait jusqu’alors, outre l’œuvre et les biographies irréprochables de Jacques Body (2004) et de Mauricette Berne/Guy Tessier (2010), deux essais magnifiques, giralduciens en diable, à lire pour qui voulait rencontrer Giraudoux : Giraudoux par lui-même de Chris Marker (1952, « le coup de force de Giraudoux est d’avoir enraciné l’au-delà dans l’immanent », « cette mise à mort de Dieu par l’idéalisme ») et Giraudoux ? Tiens !… de Paul Guimard (1988).

« Tout le monde sait que ce sont justement en ce bas monde les humains les plus réussis et les plus sensibles qui sont les hommes de paille du destin et de sa brutalité. » (Choix des élues – ce titre, quand même !)

Aujourd’hui, à côté du scrupuleux vade-mecum (vie et œuvre) de Jacqueline Blancart-Cassou, c’est le démesuré Dictionnaire Giraudoux qui fait évènement – voire époque : 516 entrées, la crème des giralduciens et la quintessence de 70 années d’études giralduciennes : capiteux bouquet.

Coda : A l’attention de ceux qui n’ont jamais lu l’Électre de Giraudoux – pour leur donner… envie :

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? / Demande au mendiant. Il le sait. / Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Louis Aragon : « Comment cela s’est passé, je n’en sais rien. Le certain est que j’ai changé. Un beau jour, je me suis aperçu que j’avais pris goût à Giraudoux. Il ne m’irritait plus… Oui : je m’étais mis à aimer ça. Tout ça… Et, qu’on me pardonne ! c’est, je crois, la France que je m’étais mis à aimer en Giraudoux. »

Jean Prévost : « Les écrivains les moins compris, les plus attaqués pour leur étrangeté, leur bizarrerie, leur goût du procédé, me semblent les plus français de langue et d’esprit, les plus spontanés et les plus populaires d’expression : Claudel et Giraudoux. »

Chris Marker – auteur d’un des premiers très bons essais biographiques (Le Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1952 – bien avant La Jetée, donc) (sourire) : « Notre accord avec tout ce que l’œuvre de Giraudoux contient de joueur, de rieur, de phosphorescent, n’est possible qu’à partir d’une confiance absolue dans le sérieux de l’entreprise. »

1) Dictionnaire Jean Giraudoux – Dir. André Job et Sylviane Coyault, avec la collaboration de Pierre d’Almeida, Honoré Champion, 2 vol. (624 pages et 532 pages).

2) Giraudoux, de Jacqueline Blancart-Cassou, Pardès, 128 pages.

"Qui suis-je?" Giraudoux

Price: ---

0 used & new available from

Morceaux choisis (très « Giraudoux ») :

« Sur un atoll, un Hollandais tout blanc s’est mis au garde à vous devant ce qu’il croit un bateau hollandais et qui n’est qu’une phrase française. » (Choix des élues)

« Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. » (Aventures de Jérôme Bardini)

« Quand meurt une personne aimée à laquelle vous devez écrire une lettre, si vous êtes égoïste, vous vous en réjouissez. Si vous êtes bon, vous n’aurez de tranquillité qu’après avoir écrit cette réponse. » (Juliette au pays des hommes)

« La seule assise de la vie est la sécurité de ceux qu’on trompe, l’admiration de ceux que l’on tolère, la liaison à vous par le sang et la chair de ceux auxquels vous-mêmes n’êtes attachés que par la convention et l’habitude. » (Choix des élues)

« C’est comme cela que se suicident les raffinés : la veille ils ne bronchent pas si leur collection de timbre brûle ou leur Degas se crève. » (Aventures de Jérôme Bardini

« Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. » (ibid.)


A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, francophones ou non.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


La Fermeture: 13 avril 1946, la fin des maisons closes, Alphonse Boudard, Robert Laffont, 1986.

Le 13 avril 1946 était votée la loi « interdisant les maisons de tolérance sur l’ensemble du territoire français ». En avril 1986, pour en marquer le quarantième anniversaire, Alphonse Boudard publie La Fermeture. Sur la couverture, au-dessus d’un titre on ne peut plus sobre, la photo colorée d’une prostituée début de siècle à peine vêtue donne le ton de l’ouvrage. Et le ton, c’est bien la marque de fabrique de Boudard : sa gouaille populo et son argot fleuri enrichissent un style mordant, souvent hilarant, qu’il met au service d’un récit inclassable, à mi-chemin entre l’autobiographie, le reportage journalistique et le travail d’historien. Sous ses airs de vieux poulbot cabossé par la vie, Alphonse Boudard est un sérieux érudit.

Il a le don de la variation sur un thème, et en Paganini de la langue, la maison close devient le rade à filles, le clandé, le bouclard et le bobinard, la maison de plaisirs, de tolérance ou de joie, le bordel, le boxon, le lupanar, le claque… En immersion dans ce milieu trouble, on voit passer une marée de harengs, de maquereaux et de morues – et on ne parle pas là de poissonnerie. Les souteneurs portent parfois les mêmes costumes croisés à rayures que les politiciens qui hantent les salons privés de ces établissements – la rosette en moins. Il faut montrer patte blanche dès l’entrée face à la maîtresse des lieux : la tenancière est une mère maquerelle qui protège ses filles. Pour les messieurs, cette gérante-proxénète sait se faire entremetteuse. On l’appelle Madame, Dame, Abbesse… Elle connaît les flics du quartier, voire les gradés de la Mondaine, quai des Orfèvres. Des relations toujours utiles.

A lire aussi: Beigbeder contre les robots

Boudard pousse les portes des luxueux et mythiques One Two Two, Sphinx et Chabanais, mais aussi du Fourcy et du Panier Fleury, des bouges où les femmes font plus de soixante-dix passes par jour. L’histoire des maisons closes est à la fois sordide et éclatante, l’auteur ne peut qu’en convenir. Mais il s’interroge d’emblée sur le moment choisi pour décider de leur fermeture, rappelant qu’en 1946 le Français libéré a toujours le ventre creux, que les gouvernements valsent, que l’Indochine vacille… « La France redevenait un pays de petites combines, petits congrès politicards après une période kafkaïenne… héroïque, dira-t-on plus tard dans les manuels scolaires. Ambiguë en réalité, indéchiffrable, incompréhensible. »

Pour régénérer un pays souillé par quatre années d’occupation, Marthe Richard est mise en avant par le MRP, « le parti des curetons, des cagots, des pisse-froid, bande-mou, etc. ». Héroïne du renseignement durant la Grande Guerre, elle devient l’égérie du parti de la morale au Palais-Bourbon. On sait peu de choses d’elle, sa photo n’est jamais publiée dans la presse… Boudard mène l’enquête pour lui tirer le portrait.

Sa croisade anti-bordels rencontre peu d’opposition et sa loi, à peine débattue, est votée dans la quasi-indifférence. Pourtant, comme le souligne Pierre Mac Orlan : « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule. » Quarante ans plus tard, Alphonse Boudard se demande si les filles laissées en plein air sur les trottoirs et dans les bois « ont gagné à l’affaire ». Et quarante ans après lui, la question demeure sans réponse. 

La fermeture - 13 avril 1946 : la fin des maisons closes

Price: ---

0 used & new available from

Lionel Duroy: destination Moldavie

Moldavie, mon amour…


Vous aviez prévu un week-end à Rome, Barcelone, ou Dublin ? Et si vous partiez plutôt en Moldavie, pays « confetti » coincé entre la Roumanie et l’Ukraine ?

C’est une sorte d’Atlantide pétrifiée depuis la chute de l’URSS, avec encore quelques statues de Lénine qui attendent qu’on les jette au sol, le linge qui pend sur un fil jeté entre deux platanes sur la place du théâtre de Chişinǎu, la capitale, ou encore les églises orthodoxes aux façades jaunes, surmontées de coupoles bulbeuses gris acier, sans oublier, ici et là, quelques vieux tracteurs MTZ 50 dans la campagne jouxtant les villes.

Le fleuve Pruth, bien connu des spectateurs de LCI

Le nouveau livre de Lionel Duroy nous entraine dans un voyage pour le moins dépaysant. Auteur de plus d’une vingtaine de romans, dont Le Chagrin – prix François-Mauriac –, sans oublier les collaborations à plusieurs autobiographies de célébrités – je pense en particulier à celle de Gérard Depardieu, Ça c’est fait comme ça – il propose de nous retrouver le 20 octobre 2024, jour d’élection en Moldavie. Évitant l’écueil d’écrire un reportage rasoir, il crée le personnage de l’écrivain Marc Orban, son double, qui suit pas à pas Maria Ivanova, directrice d’un mensuel culturel, L’Observatorul. La jeune femme est divorcée, ce qui est mal vu en Moldavie, et mère d’une petite fille qui vomit durant les trajets en voiture. Elle vote dans son village natal, et se retrouve confrontée à sa mère qui n’a pas supporté son divorce. L’accueil qui lui est réservé est du reste surprenant. Ses parents agriculteurs ont la nostalgie du kolkhoze et de la collectivisation. Ils regrettent l’URSS – l’indépendance fut acquise en 1999 – qui les asservissait mais leur permettait de ne manquer de rien. Ils ne possédaient pas la liberté. Le Pruth, frontière naturelle avec la Roumanie, hérissée de barbelés électrifiés, était infranchissable, mais qu’importe. Aujourd’hui les barbelés n’existent plus mais ils n’ont pas les moyens de prendre un billet de train.

A lire aussi, du même auteur: Bye Baye

L’enjeu du scrutin est capital : Maia Sandu, la présidente sortante, fait de cette élection un référendum pour le rattachement de la Moldavie à l’Union Européenne. Face à elle, Alexandr Stoianoglo, homme de la corruption généralisée, soutenu par les oligarques russes, pilleurs du petit pays.

La part du gâteau

Cette plongée à l’intérieur de l’Etat moldave donne, au-delà de la mélancolie qu’elle peut susciter chez certains, le tournis. Maria Ivanova déclare : « Le communisme a cessé d’exister quand mes parents se sont mariés, ils auraient pu se retourner et découvrir l’inhumanité de ce régime, mais non, ils le regrettent et soutiennent Poutine qui, de la même façon, jette les homosexuels et les dissidents en prison, quand il ne les fait pas assassiner. » Dissidents honnis, naturellement, à l’image de Gorbatchev « qui a tout foutu par terre », s’écrie le père de Maria. Il poursuit : « Ça tournait à fond en ce temps-là, j’avais vingt ans, je m’en souviens. Toute la production partait dans le pays, et jusqu’à Vladivostok, pas de concurrence, pas besoin de chercher des débouchés, chaque famille recevait sa part du gâteau. » Poutine pourrait envahir la Moldavie, il y trouverait de nombreux alliés. Mais, comme le souligne Maria Ivanova à Marc, il est moins coûteux pour le maitre du Kremlin de faire assassiner Maia Sandu que de déclarer la guerre aux moldaves.

Le oui finit par l’emporter, de très peu. C’est un timide refus à la soumission russe. Il faut plus que jamais soutenir les peuples qui la refusent. Et surtout, il faut aimer la Moldavie aux immeubles désuets et aux petites places paisibles.

Lionel Duroy, Une journée dans la vie de Maria Ivanova, Flammarion, 176 pages.

Une journée dans la vie de Maria Ivanova

Price: ---

0 used & new available from

🎙️ Podcast: Attal pense à 2027; Trump pense à novembre; Macron soutient le Liban; Starmer se soutient à peine

0

Avec Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


En France, il y a une véritable inflation des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Parmi eux, l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal. Ce dernier a publié un livre, En homme libre, afin de prendre de la distance par rapport au président actuel, à qui il fait un certain nombre de reproches. Le problème, c’est que cette tentative pour « tuer le père » sur le plan personnel est loin de le tuer sur le plan idéologique.

Emmanuel Macron lui-même cherche à affirmer son statut d’homme d’Etat en affichant son soutien au Liban dans la crise actuelle. Mais avec quelle crédibilité? La Résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui date de 2006, a prévu le désarmement du Hezbollah par la FINUL. Les efforts de cette force internationale se sont révélées inefficaces; pourquoi croire que la France fera mieux toute seule?

A lire aussi: Déracinés des villes, abandonnés des champs

On répète que Donald Trump est en train d’aliéner sa base électorale en poursuivant le conflit armé avec l’Iran. Certes, cette guerre n’est pas populaire aux Etats-Unis. Pourtant, un sondage commandité par la chaîne de droite, Fox News, suggère que les électeurs républicains continuent à soutenir leur parti sur la plupart des questions économiques et sociales. Il est vrai que le média qui a publié ces résultats n’est pas impartial, mais le Parti démocrate, qui critique la guerre de manière intransigeante, aura du mal à attirer les électeurs de droite.

La descente aux enfers du Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, se poursuit, et c’est toujours l’affaire Mandelson qui en est la cause. Cette semaine, le haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, sir Olly Robbins, que Starmer a renvoyé en lui faisant porter le chapeau de la nomination de Mandelson au poste d’ambassadeur à Washington, a témoigné devant une commission parlementaire. Il a certifié avoir subi une pression énorme de la part du bureau du Premier ministre pour accélérer le processus de nomination de l’ancien ministre qui a dû déjà démissionner deux fois au cours de sa carrière politique et qui est aujourd’hui accusé d’avoir partagé des données confidentielles avec Jeffrey Epstein quand il faisait partie du gouvernement britannique à l’époque de la crise financière. Le manque à la fois de jugement et de courage dont fait preuve Starmer lui attire les critiques de ses propres ministres et l’hostilité de la fonction publique.

En homme libre

Price: ---

0 used & new available from

Bardella au Medef: déjeuner en terre inconnue

Les liens se renforcent entre le Rassemblement national et les milieux économiques. Ancien conseiller discret, le gestionnaire et polytechnicien François Durvye a quitté le fonds Otium de Pierre-Édouard Stérin pour rejoindre directement Jordan Bardella. Reste à savoir quelle part de souverainisme les chefs d’entreprise sont prêts à accepter, et, en retour, quelle dose de libéralisme économique le RN intégrera dans son programme en vue de 2027.


Dans leur frénésie de respectabilité, Marine Le Pen et Jordan Bardella ne lésinent pas sur les dîners en ville. Cette semaine encore, lundi 20 avril, Jordan Bardella déjeunait avec le bureau exécutif du Medef dans le 17e arrondissement parisien.

Quelques semaines plus tôt, Marine Le Pen avait réuni une quinzaine de grands patrons du CAC 40 dont Bernard Arnault et Patrick Pouyanné autour d’une table « discrète ». Si discrète que toute la presse nationale en avait parlé !

Le parti envoie même une lettre commune aux chefs d’entreprise pour préparer 2027 en promettant de « lever les verrous normatifs » qui étouffent l’économie. On se pince.

La fin d’un tabou

Dans les matinales, les porte-parole déroulent le nouveau mantra : le RN est « pro-business », adepte de la simplification administrative, de l’allègement des charges et de la défense de la compétitivité française. Jordan Bardella, flanqué de ses conseillers économiques François Durvye et Alexandre Loubet, a exposé les grandes lignes de son projet devant le Medef. Le 1er mai, à Mâcon, la « Fête de la nation » viendra donner à tout cela un petit air populaire et conquérant. Le cordon sanitaire craque, paraît-il. Le tabou tombe. Hourra.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Notre-Dame des bureaucrates

Sauf que… les patrons sont-ils vraiment en train de virer RN ? Le CAC 40 sonde, c’est vrai. Il teste le terrain « pour voir », comme on dit au poker. Les grands groupes veulent savoir jusqu’où Bardella est prêt à aller sur la baisse des charges, la réduction des normes européennes et la fiscalité. Ils donnent des gages à un parti qui caracole dans les sondages. Mais restons sérieux : les PDG restent les marionnettistes, pas les marionnettes du parti à la flamme.

Libres échanges

Historiquement, la grande bourgeoisie française a parfois flirté avec la droite nationale quand celle-ci défendait protectionnisme et rentes de situation. Mais la mondialisation a tout changé. Aujourd’hui, LVMH, L’Oréal, Schneider ou Danone réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires hors de France. Leur ADN est pro libre-échange, pro Commission européenne et pro laissez-faire globalisé. Le Medef parle d’échanges « légitimes » avec tous les partis ? Traduction : on écoute tout le monde, on ne s’engage avec personne.

Le RN donne des gages : vote contre l’augmentation du Smic, contre la taxe Zucman, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, mais les patrons restent pragmatiques. Ils misent sur plusieurs chevaux à la fois. Ils testent Bardella « au cas où ». Le parti, lui, cherche à prouver qu’il peut gouverner sans faire fuir les investisseurs.

Le tabou s’effrite, incontestablement. Le RN se patronise à vue d’œil. Mais comme l’écrit Marianne, il n’est pas certain que les patrons se RN-isent. Reste à savoir si cette cour effrénée débouchera sur un mariage ou sur un simple flirt de convenance. Entre les attentes du patronat (retraites, coût du travail, désindustrialisation) et les fondamentaux souverainistes du mouvement, les contradictions sont bien réelles. Les grands patrons resteront-ils les cyniques calculateurs qu’ils ont toujours été, ou finiront-ils par se laisser séduire pour de bon?

Une chose est sûre: la vraie normalisation ne se mesurera pas au nombre de déjeuners, mais à celui des actes. Pour l’instant, tout le monde joue le jeu. Et personne ne sait encore vraiment qui, pour finir, mangera l’autre.

Le luxe s’ennuie à mourir

0
© Loewe / Studio Ghibli / Jurgen Teller / Instagram

À force de confondre sérieux et grandeur, une partie du luxe a fini par prendre la pesanteur pour une preuve d’excellence. Or une maison qui ne sait plus jouer ne sert plus le beau: elle administre du joli cher. Loewe x Ghibli, ou hier Virgil Abloh chez Vuitton, rappellent qu’un luxe vivant accepte les greffes. Le reste n’est souvent qu’un mausolée bien éclairé.


Le luxe adore aujourd’hui les mines graves. Il aime les récits patrimoniaux, les objets qu’il faudrait contempler avec dévotion, les campagnes qui ressemblent à des enterrements très bien financés. Il aime la pénombre, la phrase lente sur la transmission, la main, le geste, le temps long. Tout cela peut être très beau. Tout cela devient surtout très ennuyeux quand il n’y a plus que cela.

Car c’est peut-être le vrai problème d’une partie du luxe contemporain : il ne meurt pas seulement de vulgarité. Il meurt aussi d’ennui. À force de se prendre au sérieux, il finit par confondre la pesanteur avec la grandeur, la raideur avec la distinction, la solennité avec le beau. Il produit des objets impeccables, des vitrines impeccables, des discours impeccables – et parfois plus rien qui respire.

A chaque marque sa chapelle

Le mot est rude, mais juste : beaucoup de maisons sont devenues consanguines. Elles ne fréquentent plus que leurs propres signes. Elles parlent à leur propre clergé. Elles citent leurs archives, célèbrent leur héritage, reconduisent leurs codes, et prennent cette boucle fermée pour une preuve de noblesse. C’est souvent l’inverse. Un luxe qui ne se laisse plus déplacer finit par radoter.

Loewe x Studio Ghibli dit exactement le contraire. Entre 2021 et 2023, la maison a construit trois capsules autour de My Neighbor Totoro, Spirited Away et Howl’s Moving Castle. Elle les a pensées non comme des licences décoratives, mais comme une rencontre entre artisanat et narration. Ghibli y apportait son merveilleux grave, sa poésie du détail, son culte du dessin vivant. Loewe, elle, y répondait dans sa propre langue : le cuir, l’intarsia, la marqueterie, la broderie, la patience.

C’est exactement ce qu’on attend d’un grand exercice de luxe : non pas un clin d’œil, mais une rencontre. D’un côté, un maroquinier d’exception. De l’autre, un studio qui a traité l’anime comme un art de la dévotion. Deux excellences. Deux disciplines de la forme. Deux manières de croire que la beauté mérite du temps. La rencontre paraît inattendue seulement à ceux qui imaginent encore le luxe comme une forteresse sectorielle. En réalité, elle est profondément cohérente.

La rencontre des imaginaires

Loewe n’a pas abaissé sa maison en allant vers Ghibli. Elle l’a allégée. Mieux : elle lui a rendu une grâce. Les personnages et paysages de Miyazaki n’ont pas été collés sur des produits comme on plaque un logo sur une casquette ; ils ont été traduits dans le langage même de la maison. Voilà toute la différence entre le jeu et la grimace marketing. Les maisons fragiles ont peur du jeu, parce qu’elles sentent que leur légitimité tremble. Les maisons fortes peuvent se le permettre, parce qu’elles savent qu’un peu de fantaisie n’avilit pas la hauteur. Elle en est souvent la preuve.

Il faut donc le dire sans révérence excessive : on ne veut pas d’un luxe d’entre-soi. On veut un luxe de greffes. Un luxe qui accepte la rencontre avec d’autres excellences, d’autres imaginaires, d’autres cultures de forme. Pas pour faire jeune. Pas pour faire du bruit. Pas pour acheter artificiellement un supplément de désir. Mais pour éviter de tourner en rond dans le salon familial des vieilles certitudes.

(De gauche à droite) Kylie Jenner, Kim Kardashian, Kanye West et Virgil Abloh assistent au défilé Louis Vuitton Homme Printemps/Été 2019 dans le cadre de la Fashion Week de Paris, le 21 juin 2018 à Paris. © Laurent VU/SIPA  / 00864725_000048

C’est aussi ce qu’avait signifié, à sa manière, l’arrivée de Virgil Abloh chez Louis Vuitton. Ce qui comptait n’était pas seulement le streetwear, ni le casting, ni l’onde médiatique. C’était le geste. Il ne « détendait » pas Vuitton. Il lui rendait des fenêtres. Il rappelait à une maison immense qu’elle n’était pas condamnée à ne parler qu’à son propre miroir. Abloh n’a pas fait entrer le vulgaire dans le luxe ; il a rouvert une circulation. Et un luxe qui ne circule plus finit toujours par sentir le renfermé.

La rencontre juste

Évidemment, toute greffe n’est pas brillante. Toute collab n’est pas juste. Tout écart n’est pas une grâce. La TAG Heuer x Super Mario relevait davantage du gadget que du poème. Mais même ce cas-limite rappelait au moins une chose utile : le jeu n’est pas forcément une indignité. Ce qui est indigne, en revanche, c’est de prendre l’ennui pour une preuve de sérieux.

La vraie frontière n’est donc pas entre le sérieux et le fun. Elle est entre la rencontre juste et le gimmick. Entre la greffe et l’opération de communication. Entre l’ouverture qui enrichit et l’opportunisme qui singe. Loewe x Ghibli fonctionne parce que deux mondes s’y reconnaissent sans se trahir : le merveilleux de Miyazaki devient cuir, volume, patience, détail ; l’artisanat de Loewe se laisse traverser par une poésie japonaise sans perdre sa tenue. Voilà ce qu’on veut. Pas un luxe transformé en parc d’attractions. Un luxe qui retrouve assez de confiance pour ne pas s’adorer en permanence.

Car le fond du sujet est là. Le luxe ressemble parfois aujourd’hui à un certain art contemporain : beaucoup de joli, peu de pensée. Beaucoup de surface, peu de nécessité. Beaucoup de respectabilité culturelle, peu de trouble. Or quand l’art ne pense plus rien, il finit souvent par servir le joli au lieu du beau. Le luxe connaît la même pente. Il fabrique des objets aimables, impeccables, bien élevés, culturellement homologués, mais trop souvent incapables de porter une idée, un déplacement, une forme de risque. Ils plaisent. Ils n’ouvrent rien.

Le joli console. Le beau, lui, déplace. Il dérange un peu. Il crée une tension. Le luxe qui se borne à bien exécuter ses propres codes devient vite une industrie du joli cher. Cela suffit au statut ; cela ne suffit pas au désir. On peut respecter longtemps un objet qui ne surprend plus. On ne le désire pas avec la même intensité.

Le cléricalisme du luxe

C’est pourquoi le conservatisme de confort qui règne dans une partie du secteur est si profondément stérile. Il confond protection et sclérose. Il croit défendre le luxe en le maintenant dans la révérence, alors qu’il l’enferme dans la répétition. Il prend l’ennui pour une preuve de sérieux. Il oublie qu’une maison vraiment souveraine n’a pas peur d’être déplacée. Elle n’a pas peur de rencontrer autre chose que sa propre généalogie.

Le pire alibi du luxe contemporain, c’est de baptiser excellence ce qui n’est souvent qu’une peur de vivre. Il se donne des airs de hauteur quand il n’ose plus qu’une chose : se citer lui- même.

Le luxe n’a pas besoin d’être « cool ». Il n’a pas besoin de singer la culture pop pour rester vivant. Il a besoin de garder assez de liberté pour ne pas se réduire à sa propre statue. Voilà la leçon de Loewe x Ghibli. Voilà aussi, à sa manière, celle d’Abloh chez Vuitton. Un grand luxe n’est pas un luxe qui se cite sans fin. C’est un luxe qui sait encore accueillir d’autres formes de grâce sans perdre la sienne.

À défaut, il lui restera le prestige, bien sûr. Les prix aussi. La liturgie, encore. Mais plus cette qualité plus rare, plus fragile, plus décisive : la vie.

Brooke Shields : de l’étoile à l’enseigne

0
Le Lagon bleu, Christopher Atkins, Brooke Shields © REX FEATURES/SIPA

C’est un regrettable basculement. Le cinéma des années 1980 a progressivement transformé des actrices comme Brooke Shields, autrefois filmées comme des présences presque mythiques, en images exposées et consommables.


La lumière des néons éclaire tout, mais ne révèle rien. Elle attire, sature, remplace. La lumière des étoiles, elle, exige l’obscurité ; elle n’impose pas, elle apparaît. Entre ces deux lumières se joue peut-être une histoire du cinéma. Celle de Brooke Shields en est une illustration frappante.

Certaines actrices ne jouent pas : elles apparaissent. Dans The Blue Lagoon (1980), comme dans Endless Love (1981), Brooke Shields n’interprète pas un rôle au sens classique : elle incarne une présence. Son visage presque immobile capte la lumière. Il s’en dégage un alliage d’innocence et de gravité qui dépasse le simple jeu d’actrice.

Dans Le Lagon bleu, tout concourt à cette apparition. L’île « non cartographiée », les eaux limpides, la nudité originelle du monde : Brooke Shields y évoque une figure archaïque, presque mythologique. Elle n’est pas sans rappeler Aphrodite surgissant de l’écume. Le film ne raconte pas seulement une histoire : il laisse affleurer une image plus ancienne, plus profonde.

Endless Love prolonge cette dimension. Une scène en particulier mérite attention : celle de la réception chez les parents de Jade. Rien n’indique la nature de cette fête. Ni anniversaire, ni célébration précise. Cette indétermination lui donne une dimension presque rituelle. La maison devient un lieu de passage. Au milieu des convives, Jade se détache peu à peu, comme si la foule n’était qu’un fond indistinct destiné à faire surgir sa présence.

Lorsqu’elle monte l’escalier pour rejoindre David, le temps semble suspendu. Le cinéma touche ici à quelque chose de rare : non pas la représentation d’un sentiment, mais son apparition. Ce moment tient moins du récit que de la révélation.

Et pourtant, cette promesse ne sera pas tenue.

Une descente vers l’exposition

Dès Sahara (1983), quelque chose bascule. La même actrice, filmée quelques années plus tôt comme une apparition, est désormais exposée comme un spectacle. La scène où elle glisse le long d’une rampe d’escalier, sous le regard des hommes, ne relève plus du même régime d’images. Ce n’est plus une montée vers le mythe, mais une descente vers l’exposition.

Le contraste est saisissant : d’un film à l’autre, Brooke Shields passe d’une présence à une image. D’un mystère à une démonstration.

C’est ici que s’éclaire la formule : une étoile transformée en enseigne.

Une étoile, au cinéma, n’est pas seulement une célébrité. C’est une figure qui échappe en partie à ce qui la montre. Quelque chose en elle résiste, demeure en retrait. L’enseigne, au contraire, est faite pour être vue. Elle n’existe que pour cela. Elle attire le regard, mais ne le retient pas.

Or, dans les années 1980, Hollywood change de nature. Il ne s’agit plus seulement de raconter des histoires, mais de produire des images exportables. Le cinéma devient un vecteur d’influence. Ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power n’est pas une abstraction : c’est un système qui transforme les visages en supports, les acteurs en surface.

De la présence à l’écran à la consommation d’image

Brooke Shields en a été l’une des victimes les plus visibles. Après ses premiers succès, sa carrière se poursuit — Sahara, plus tard des comédies comme The Bachelor (1999), puis des séries télévisées — mais quelque chose s’est perdu. Non pas son talent, ni même sa présence, mais la manière dont le cinéma la regardait. Ce regard, qui pouvait révéler, s’est mis à exploiter.

Il ne s’agit pas ici de juger une filmographie, mais de constater un déplacement. Le cinéma des années 1980 semble avoir renoncé, en partie, à faire apparaître des présences pour produire des images immédiatement consommables.

A lire aussi: Le cinéma en accéléré, un cauchemar déjà en marche?

Brooke Shields n’a pas disparu pour autant. Elle a même résisté. Diplômée de Princeton, dotée d’une intelligence et d’une culture remarquables, elle montre que ce qui manquait n’était pas en elle, mais dans les rôles qu’on lui proposait.

Reste une question. Le cinéma est-il encore capable de faire apparaître des étoiles — ou est-il condamné à fabriquer des enseignes ?

La Baltique et mon Rêve

Price: ---

0 used & new available from

Le libéralisme et la démocratie sont-ils vraiment compatibles?

0
Le parlement et en arrière plan la Tour Eiffel, Paris. DR.

« La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie » Carl Schmitt


Carl Schmitt (1888-1985) fut longtemps victime du point Godwin. Ses accointances avec le régime national-socialiste (dont il fut écarté en partie pour sa complaisance envers le catholicisme) jetèrent ses œuvres dans les livres maudits de ces penseurs de la révolution conservatrice à l’image de Heidegger, de Spengler ou de Jünger, dont les accusations de proto-nazisme ne manquèrent pas de coller à l’héritage. Pourtant, celui qu’Hannah Arendt décrivit comme « l’homme le plus significatif dans le domaine du droit constitutionnel et du droit international » continue de fasciner par ses réflexions relatives à la théologie politique, à la notion de souveraineté ou à la dialectique politique entre ami et ennemi, en faisant de lui un incontournable de la philosophie politique du XXᵉ siècle.

L’essence du parlementarisme

Dans Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (soit ‘La situation du parlementarisme actuel dans l’histoire de la pensée’), Carl Schmitt entend mêler philosophie du droit, histoire des idées et politique. Son objectif ? « Atteindre le noyau ultime du Parlement moderne » afin de dissocier plusieurs concepts qui, selon lui, se sont confondus à tort dans le parlementarisme, à savoir la démocratie et le libéralisme. Véritable « décret providentiel » prédit par Tocqueville et Guizot (qui sont, en apôtres du libéralisme, les adversaires idéologiques à l’état pur de notre intéressé), la démocratie n’avait à cet instant, sinon une simple forme d’organisation, pas le moindre contenu politique. À vrai dire, il y avait des démocrates chez les socialistes, chez les bonapartistes, et même dans une fraction de la bourgeoisie libérale, encore que cette dernière eût longtemps plaidé en faveur du suffrage censitaire. Il distingue ce faisant la forme (en théorie) de l’autorité et son contenu (en pratique). Si le régime démocratique avait à ce moment une forme, son contenu réel, c’est-à-dire sa mise en application, restait vague. Carl Schmitt écrit à ce propos : « Une démocratie peut être militariste ou pacifiste, absolutiste ou libérale, centralisatrice ou décentralisée, progressiste ou réactionnaire ». Quiconque trouvera cette phrase provocatrice ou dénuée de cohérence politique, arguant que démocratie et liberté vont de pair, sera surpris par la suite de la démonstration. Pourquoi Schmitt choisit-il de dissocier la pensée libérale de l’idéal démocratique ? D’abord parce que le pouvoir du peuple repose sur une notion abstraite qu’est celle de ‘peuple’. Le problème de la démocratie réside dans l’impossibilité de définir clairement la volonté générale, concept rousseauiste qui ne se superpose jamais au principe d’unanimité. Schmitt pointe en effet un paradoxe : « la situation où les démocrates sont dans la minorité est en effet très fréquente ». Dans la mesure où la démocratie n’est l’apanage que de marginaux à certaines époques, il apparaît difficile de l’imposer, sinon quoi cette contrainte enfreint le principe même de volonté majoritaire (réduction par défaut de la volonté générale). En réalité, le problème d’une minorité de démocrates ne peut se régler que par l’éducation du peuple, éducation faite nécessairement par un éducateur, fût-il un individu ou bien une classe aristocratique. Dans cette phase transitoire d’éducation, il est bien question d’un groupe minoritaire qui dicte à un groupe majoritaire (les non-démocrates) ce qu’ils doivent penser, ce après quoi le groupe majoritaire accepte la démocratie. Cette phase de dictature (au sens étymologique, à savoir d’une autorité qui dicte) n’est ainsi pour Schmitt pas le contraire de la démocratie, mais bien son corollaire naturel.

A lire aussi: Jospin: après les roses, les épines

Il n’a pas fallu attendre longtemps avant d’entrer dans la provocation conceptuelle. Pourtant cette idée d’une liaison naturelle entre tentation autoritaire et pouvoir du peuple trouve ses sources bien avant l’époque moderne. Déjà dans l’Antiquité, et notamment chez Platon, la démocratie, considérée comme ignorance collective, était fustigée comme la marche vers la tyrannie (encore qu’en histoire des idées, le tyran et le dictateur ne fussent jamais mis sur le même plan, le premier étant celui qui soumettait le collectif à son caprice privé, et le second celui qui se voyait confier en temps d’urgence la responsabilité collective. Nous ne nous attarderons pas sur cette distinction qui a le mérite de ne pas mettre les César, Cromwell, Robespierre, Bonaparte à égalité avec les tyrans du XXᵉ siècle). Toujours est-il qu’encore ici, ni la démocratie ni la dictature ne revêtent un contenu explicite d’autorité. Du moins, il y a bien un contenu politique qui s’est développé chez les penseurs modernes, de Locke à Constant en passant par Montesquieu. Ce contenu politique, c’est le Parlement. Fruit de la pensée libérale, de cette quête anti-absolutiste dont la France puisa ses inspirations outre-Manche, le Parlement est la clé de voûte de la critique schmittienne du libéralisme. Organe politique du pouvoir législatif, le Parlement est présenté par Schmitt comme un dérivé de la raison pratique d’une part, et s’inscrit d’autre part dans une logique de musellement de la souveraineté. Sur cette question de souveraineté, il est bon de rappeler que les libéraux de la Révolution (davantage de 1789 que de 1793) abhorraient l’idéal démocratique. Dans son discours du 7 septembre 1789, Emmanuel Sieyès, figure par excellence du libéralisme anti-démocratique, s’exclamait : « Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ». Anti-rousseauiste, Sieyès répondait déjà à la tentation d’une démocratie directe et d’une souveraineté populaire, lesquelles furent l’apanage du jacobinisme de 1793. Pourtant, bien que les hommes de 89 fussent dépassés sur leur gauche, bien que la pensée libérale bourgeoise se tût un temps face à la pensée républicaine stricte, le parlementarisme comme doctrine d’une primauté du Parlement dans l’exercice de la souveraineté (nationale et non populaire) se fraya un chemin qui lui permit au cours du XIXᵉ siècle de s’imposer comme le gage d’une nouvelle conception de la démocratie : celle de représentation.

La démocratie dite « représentative » (nous séparons volontairement ces deux termes en ce qu’ils constituent un oxymore dans la pensée schmittienne, nous y reviendrons) est née d’un principe simple découlant de la raison pratique. Dans la mesure où il est impossible de sonder individuellement tous les citoyens et qu’une forme directe de démocratie est, dans les sociétés modernes, anachronique au vu du nombre considérable d’individus, le Parlement se présenterait comme une « commission du peuple » chargée de représenter sa volonté. Mais alors, quels sont les principes communs à cette commission dans les démocraties modernes ? Ce que Schmitt nomme la discussion. Le Parlement découle en réalité, selon une expression du théologien Rudolf Smend, d’un processus de « dynamique-dialectique », à savoir le débat. Le débat se manifeste par l’opposition permanente des opinions qui, selon le raisonnement classique porté par les libéraux (Schmitt citant François Guizot comme en étant le « représentant typique »), suit le schéma rationaliste suivant. Les représentants sont contraints de trancher sur la vérité afin de mettre en œuvre une politique. Pour accéder à cette vérité, ils accordent une plus grande publicité aux affaires de l’État, ce qui favorise la logique de liberté de la presse. Si, sur le papier, ce schéma promeut la liberté d’opinion dont Schmitt ne cherche pas nécessairement à faire le procès, il freine également la puissance législative. Or si le parlementarisme moderne est la cible principale de cet essai, c’est précisément parce que sa foi en la discussion perpétuelle s’est substituée à la prise de décision rapide, et que les représentants du peuple ont pris peu à peu en otage l’intérêt commun au profit des intérêts particuliers. C’est sur cette base que Carl Schmitt entend avancer sa thèse d’une incompatibilité entre parlementarisme et démocratie.

Le Parlement contre le pouvoir du peuple

Si l’opposition entre libéralisme et démocratie, entre État de droit et souveraineté populaire, sonne aux yeux des modernes comme un non-sens, toujours est-il que ce que l’on aime à nommer « démocratie libérale » sonne en histoire des idées bien plus comme un oxymore que comme un pléonasme. L’historien français Jean-Jacques Chevallier explique qu’avant de devenir les deux faces d’une même pièce, démocratie et libéralisme étaient antithétiques en France. Tandis que la démocratie était synonyme de suffrage universel (masculin) et défendue par la gauche radicale ainsi que par les bonapartistes (ceux-ci tirant leur légitimité de l’appel du peuple par plébiscite), le libéralisme rimait quant à lui du suffrage censitaire et de gouvernement d’une élite. Jusqu’au rétablissement du suffrage universel masculin en 1848, gauche libérale (républicains modérés) et droite orléaniste (défendant la monarchie constitutionnelle) abhorraient cette idée selon laquelle le peuple tout entier aurait légitimité à participer aux affaires politiques. René Rémond poursuit cette analyse en arguant qu’au XVIIIᵉ siècle déjà, la démocratie était considérée comme un régime autoritaire pouvant menacer les libertés, là où au contraire l’aristocratie était vue comme le meilleur rempart à la tyrannie du peuple contre les libertés fondamentales. Chez Carl Schmitt, l’opposition entre parlementarisme (fruit de la pensée libérale) et démocratie résulte d’une différence de genre. Si la démocratie repose sur un principe d’homogénéité (de ce qui est du même genre), le parlementarisme libéral n’est devenu que le produit d’un principe d’hétérogénéité. Cette hétérogénéité est une hétérogénéité d’intérêts. Entre qui ? Entre les différents partis siégeant au sein du Parlement. Le principal souci de la discussion publique issue du schéma rationaliste, c’est que sous le masque du débat d’idées dont se réjouissaient (à raison) les Guizot, Stuart-Mill et Bentham, s’est révélée selon les mots de Schmitt « une classe d’hommes passablement honnis » davantage soucieux de leurs intérêts partisans que de leur devoir initial, à savoir la représentation de la volonté générale. « La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie ». Le terme de ‘gouvernement’ n’est ici pas à entendre dans son sens moderne qui l’assimile au pouvoir exécutif, mais dans son sens classique de l’exercice du pouvoir politique. Mais si le Parlement représente des intérêts hétérogènes, quelle est cette homogénéité inhérente pour Schmitt au régime démocratique réel ? Quel est ce « principe d’identité » si cher au théoricien de la fameuse dialectique ami-ennemi (que nous n’analyserons pas dans cet article) inhérente à la politique ? L’unanimité. La volonté générale rousseauiste ne peut fonctionner selon Schmitt que pour un peuple aux aspirations homogènes. Comment transcrire politiquement la volonté générale d’un peuple si chaque individu n’aspire pas aux mêmes choses ?

A lire aussi, Marcel Gauchet: Un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme

Ayant écarté le consensus libéral (il faut admettre que notre juriste est l’anti-Guizot par excellence, et qu’il n’est par conséquent pas un théoricien du compromis et de la nuance), il convient de présenter la solution schmittienne : l’élaboration des lois et la prise de décision sans discussion. Plutôt que de trouver la volonté générale en discutant, pourquoi ne pas l’exprimer par acclamation ? Le Parlement étant une obstruction démocratique d’intérêts privés, il faut pour Schmitt opposer à la conscience libérale de l’individu isolé dans ses intérêts une unité du peuple qui exprimerait sa volonté en acclamant directement ceux (ou celui) qu’il juge légitimes. Si les libéraux lui reprocheront que l’acclamation ne peut que nourrir les passions populaires et menacer les droits de l’individu, le juriste remarque, lui, que le penchant naturellement antilibéral du peuple ne nécessite pas de percevoir l’expression directe de sa volonté comme antidémocratique, au contraire. Les deux exemples qu’il énonce ne sont d’ailleurs pas anodins : « Le bolchevisme et le fascisme sont certes antilibéraux, comme toute dictature, mais pas nécessairement antidémocratiques ». La démocratie ne pourrait donc que s’exprimer par l’exclusion de l’hétérogénéité qui menace l’unité du peuple dans l’expression de sa volonté. Si ici Schmitt ne détaille pas le fond de ce qu’il considère comme « hétérogène », c’est parce que l’identité du peuple (le contenu de sa volonté) reste très abstraite. L’individualisme libéral, quant à lui, ne peut que participer encore plus de cette désunion du peuple en enfermant les individus dans la sphère privée et en les déconnectant de la politique, devenue l’affaire de factions et de partis désintéressés de la représentation. La publicité des affaires est ainsi incompatible avec le paradigme représentatif imposé par l’idéologie de la classe bourgeoise (le libéralisme). Seule la démocratie directe par acclamation peut, selon Schmitt, exprimer l’identité démocratique et l’homogénéité. Cette homogénéité est celle permise notamment par les régimes césaristes. Le césarisme est une notion politique d’autant plus intéressante sous la plume d’un penseur comme Schmitt qu’elle permet de mettre en opposition les penseurs de la révolution conservatrice, fussent-ils fascistes ou non, avec les écrits d’intellectuels communistes à l’image de Gramsci ou de Trotsky. En histoire des idées, il désigne un régime politique tirant sa légitimité d’une relation directe entre le peuple et un chef charismatique, souvent militaire, qui fait primer la dimension plébiscitaire et référendaire de la démocratie au détriment de l’option parlementaire.

Difficile de résumer la pensée d’un auteur aussi brûlant que celui-ci en un seul ouvrage. Il est important que le lecteur voie cette analyse de la relation entre parlementarisme et démocratie comme une modeste introduction à un courant de l’histoire des idées dans la lignée des théories de la contre-révolution dont nous avions déjà élaboré la critique, à savoir les anti-Lumières. Si Carl Schmitt a marqué l’ensemble du spectre politique, de Lukács à Derrida en passant par Strauss et Arendt, c’est parce que sa critique de la modernité, son étatisme et son antilibéralisme ont pu inspirer aussi bien un pan de la pensée post-marxiste à l’image de la philosophe Chantal Mouffe, que certains intellectuels de la Nouvelle Droite comme Alain de Benoist. C’est ce qui rend son œuvre fascinante.


  • Rémond, René. Introduction à l’histoire de notre temps (Tomes 1 et 2). France, Seuil : 1974.
  • Schmitt, Carl. Parlementarisme et démocratie. France, Seuil : 1988.
  • Schmitt, Carl. The crisis of Parliamentary Democracy. US, MIT Press : 1988.

The Crisis of Parliamentary Democracy

Price: ---

0 used & new available from

Renaud Camus expliqué aux parents

0
A gauche, Cyril Bennasar. A droite, Renaud Camus © Hannah Assouline

J’essaie de faire comprendre Renaud Camus à mes parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, je suis passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet de son dernier essai, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin que je leur fasse un dessin.


Je vais avoir moins de mal à parler autour de moi du dernier essai de Renaud Camus, Décolonisation, que du précédent, La Destruction des Européens d’Europe, mais il va quand même falloir faire de l’explication de titre aux Juifs de ma famille effarouchés par l’écrivain « antisémite » depuis « l’affaire », et qui n’ont pas tellement envie d’être détrompés depuis qu’il ose mettre les pieds dans leur champ lexical pour parler d’autre chose que de leur extermination.

Avec le « grand remplacement » déjà, il avait fallu trouver les mots pour convaincre mes aînés que non, l’écrivain n’exposait pas une théorie et ne dénonçait pas un complot, mais décrivait ce qu’il voyait : un processus sans précédent dans l’histoire des colonisations ; un processus aux ressorts complexes : les colons ne sont pas les colonisateurs, les remplaçants ne sont pas les remplacistes, l’occupant n’est pas l’occupateur.

Petit point de méthode

Il avait fallu rappeler aux parents pas très portés sur la chose remplaciste que personne n’accusait Massaré, l’aide-soignante de mémé, dévouée et attentionnée, pas plus que Rachid, l’épicier gentil, souriant, toujours prêt à rendre service, d’être animés par un esprit de conquête, un désir de revanche ou une haine des Blancs.

Chacun sa méthode, moi j’ai la sauterelle. C’est gentil une sauterelle, ça ne pique même pas, et quand c’est criquet ça donne de bons conseils à Pinocchio. Mais dans son nuage, sans penser à mal, elle ravage le champ.

— Voilà, c’est ça l’immigration massive et incontrôlée, la submersion comme on dit. Ils ne sont pas méchants, enfin pas tous. Et le problème n’est pas là, hélas, enfin pas seulement.

— Hein maman, tu vois ce que je veux dire ? 

— Mais oui, et il va bien le petit ? Tu m’as apporté des photos ?

Et voilà, si vous croyez que c’est facile.

A lire aussi: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Et puis rebelote avec le génocide par substitution. Là, même Finkielkraut a calé, alors tonton Marco, vous pensez !

— Alors mon fils, tu vois bien qu’il n’est pas net ton gars. Un génocide ça ne se fait pas tout seul.

— Mais il ne compare pas les méthodes, il ne dit pas que les 10 000 morts par jour assassinés quand Auschwitz tournait à plein régime et la submersion migratoire c’est la même chose, mais reconnaît que si on laisse faire, il pourrait bien rester un jour autant d’Européens en Europe qu’il reste de Juifs aujourd’hui en Allemagne, en Pologne ou en Hollande. Le résultat serait le même. Et puis renvoyer la politesse aux décoloniaux par la formule d’Aimé Césaire, le poète noir et communiste qui s’inquiétait du nombre de Blancs aux Antilles, avoue que ça a de la gueule.

— Si tu le dis ! Et ta mère comment qu’ça va ?

Avec sa destruction des Européens d’Europe, j’ai été à deux doigts de jeter l’éponge. D’autant que, sitôt un incendie Renaud Camus éteint d’un côté, j’ai un départ de feu Éric Zemmour de l’autre.

— Dis-moi mon fils, c’est quoi cette histoire avec ton Zemmour sur Pétain ? Et sur Dreyfus ?

Et me voilà reparti dans mes explications talmudiques sur le thème de c’est plus compliqué que ça. Mais au bout de cinq minutes, tata Arlette a décroché et j’ai droit à :

— Et t’y as vu comme elle est belle sa femme ? On dirait un peu la fille de Maurice.

— Oui d’accord mais on s’en fout de ça. Tu as compris ce que je t’ai dit ?

— Oui, oui, il me prend pour une idiote çui-là ? Allez, on passe à table.

Je pourrais essayer de convaincre que les Juifs n’ont pas le monopole du mot génocide. J’ai plutôt envie de refiler le bébé, le numéro de tata Arlette, à messieurs Zemmour et Camus en leur disant écoutez les gars, débrouillez-vous avec elle, moi je laisse tomber. Mais je ne suis pas assez intime avec le président de Reconquête ! ou avec l’un des plus grands prosateurs aujourd’hui de la langue française selon Alain Finkielkraut pour être aussi familier. Alors je ne laisse pas tomber, je remets la grosse pierre sur mon dos et je remonte la colline, jusqu’à la prochaine fois. Parce que je n’ai pas encore abordé l’épineuse question de la deuxième carrière d’Adolf Hitler ou celle de la seconde occupation.

Gravure représentant le fléau des sauterelles en Egypte, Bible allemande dite « de Cologne », 1483.

Avis de décolonisation

J’étais parti pour vous parler de son dernier essai. Je m’y colle, vous avez l’air moins bouchés que mes Juifs habituels. Avec Décolonisation, Renaud Camus retourne les mots et voilà qu’apparaît du sens. Il nous rappelle qu’à présent, les indigènes, les colonisés c’est nous, les envahisseurs, les colons, ce sont eux. Et avec notre sens de l’accueil, nos utopies, nos naïvetés, nos présomptions, puisque l’essence de la colonisation, c’est le transfert de population, l’Europe est aujourd’hui vingt fois plus colonisée qu’elle n’a jamais colonisé elle-même.

Mais qui sont eux et qui sommes-nous ? La reine Victoria était impératrice des Indes. Et indienne pour autant ? Le maire de Londres Sadiq Khan est anglais et ça ne surprend personne. Et so british ? Là, j’en vois qui sourient. Tout le monde n’a pas perdu le sens commun ? Tout n’est-il donc pas foutu ?

Renaud Camus nous fait une proposition, à moins de nous satisfaire de cette colonisation-là, nous avons une bataille à mener : la décolonisation. Parce qu’aucune occupation n’a jamais pris fin sans le départ de l’occupant, aucune colonisation ne s’est jamais achevée sans le retour chez lui du colon, sa remigration. Mais ils sont Français, nous dit-on. Il y a le droit, la Constitution, les traités européens… L’Algérie aussi était française, et depuis plus longtemps. Il n’y a pas d’erreur que l’on ne puisse réparer. Et il ne saurait y avoir décolonisation avec le droit qui a assuré la colonisation.

A lire aussi: «Le remplacisme est un ennemi implacable du temps»

Comme de bien entendu, un passage va faire tiquer. Même moi, je ne suis pas sûr de le suivre dans son développement de cette formule Entre la concentration marxienne du capital, telle que nous en vivons l’aboutissement, et la concentration des camps du même nom, il y a forcément des liens. Chacun jugera si comparaison est bien raisonnable.

Dans l’essai de notre écrivain, le sujet est mieux traité, et le propos démontré, détaillé, illustré, et tout est bien mieux dit. Mais ce n’est pas vers le « mieux dit » que notre grand écrivain doit tendre, c’est vers le « mieux compris », vous l’aurez compris. Enfin j’espère.

L'affranchi

Price: ---

0 used & new available from

Décolonisation

Price: ---

0 used & new available from

Michael Jackson: imprimez la légende

0
Jaafar Jackson interprète Michael Jackson © Universal Pictures

Notre contributeur est sorti ravi de sa séance du film évoquant les débuts de la star américaine – et dont la critique est pour le moins partagée


Le biopic de l’Américain Antoine Fuqua sur le phénoménal Michael Jackson, sorti mercredi, est un pari réussi… mais, oui, à condition de prendre en compte quelques remarques préalables.

Le biopic au cinéma, surtout lorsqu’il concerne une célébrité comme l’est et le sera pour l’éternité « The King of Pop », constitue par essence un exercice hautement périlleux… Au terme d’un métrage d’un peu plus de deux heures, il semble évidemment impossible de satisfaire tout le monde : fans, profanes, partisans, détracteurs, amis, ennemis, idolâtres, aigris et haineux… Surtout lorsque l’on ambitionne de traiter la première partie de la trajectoire d’une personnalité aussi hors norme que MJ, avec « ses rayons et ses ombres », comme écrirait Victor Hugo.

Print the legend

Autant l’affirmer tout net : on sort de la projection de Michael bouleversés, sonnés, sidérés, tant le choc est brutal et finalement assez inattendu par rapport à tout ce que l’on a pu lire et écouter çà et là de la part de certains médias parisiens pseudo-intellos ou pseudo-branchés (qui se reconnaîtront…), définitivement prisonniers des canons et des dogmes de notre temps. On a surtout pu décrypter et ressentir leur déception de ne pas avoir assisté à la version putassière et racoleuse qu’ils semblaient appeler de leurs vœux… Voilà leurs stimuli : la rumeur, le caniveau, la fange, l’infamie, les larmes, le sang… et bien entendu la monstration des « affaires » de pédophilie ! Le gros mot est lâché !

Rappelons à toutes ces belles plumes « expertes » que le parti pris des auteurs est de couvrir les origines du phénomène Michael : ses dures années d’apprentissage familial, son aventure avec ses frères (The Jackson Five) puis son envol avec sa carrière solo (via les albums Off the Wall, Thriller) jusqu’au mémorable Bad Tour de 1987-1989. Or, les premières accusations de pédophilie n’ont lieu qu’en 1993… et, si l’on veut être totalement objectifs et transparents, précisons qu’à ce jour, aucune plainte n’a totalement abouti ! Même post-mortem, le chanteur est donc toujours présumé innocent.

Ceci étant posé, force est de reconnaître que le film est coproduit par une partie de la fratrie de la star, qui a délibérément choisi un traitement « favorable ». Rappelons-nous cette fameuse phrase qui clôt le cultissime film L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! ». Michael n’est-il pas une légende vivante ? La plus grande star que la planète pop culture ait jamais connue ? L’homme qui a réussi à vendre plus de 500 millions de disques à travers le monde (certaines sources évoquent même le milliard !), devant Elvis Presley et The Beatles ! L’équivalent d’un être humain sur seize (ou sur huit) posséderait un disque de MJ ! Plus célèbre que le Christ, pour reprendre le formidable titre du livre écrit par Yves Bigot en 2004, consacré aux plus grandes rock stars de la planète.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Mais Michael, au-delà de la seule sphère de la « pop culture », avait cette capacité rare d’hybrider et de métisser tous les genres, tous les styles de musique, à l’instar des neuf titres de l’album Thriller — dont sept singles de légende — qui se serait vendu à près de 70 (100 ?) millions d’exemplaires à ce jour. Tout n’est sans doute pas « authentiquement réel » dans la version voulue par les auteurs et les producteurs… mais qu’importe ! On ne va pas voir un film au cinéma comme l’on regarderait un documentaire d’investigation sur une chaîne d’info continue, qui lui-même est forcément subjectif car réalisé par un être humain avec ses opinions et sa sensibilité, même si on le nomme « journaliste » sur un plan professionnel.

Les clés du succès

Le plus important me semble que l’émotion soit au rendez-vous à chaque image, à chaque plan, à chaque instant. Tout est fluide et parfaitement huilé, orchestré, agencé. Le contrat en direction du spectateur est donc parfaitement rempli. Il l’est pour plusieurs raisons. Le réalisateur américain Antoine Fuqua est loin d’être un manchot ! C’est quand même l’homme de l’excellent Training Day, qui avait valu l’Oscar du meilleur acteur à Denzel Washington en 2002. On lui doit également de solides films d’action tels que Shooter, tireur d’élite, Equalizer ou encore La Rage au ventre… en attendant sa prochaine version de Hannibal Barca, le général carthaginois qui a défié Rome, avec toujours Denzel dans le rôle-titre. Deuxième observation : l’acteur principal, Jaafar Jackson, 29 ans, le propre neveu du « King of Pop », est tout bonnement incroyable ! Sa prestation scénique et artistique est en tout point exceptionnelle. jusque dans les cordes de sa propre voix imitant celle du maître. Troisième facteur de réussite : l’acteur Colman Domingo, interprétant l’âme grise, le mauvais génie de Michael, son père autoritaire et machiavélique, Joseph, dit Jo, contribue également puissamment à consolider la trame dramatique et tragique du métrage. Michael Jackson apparaît avant tout comme un enfant battu, maltraité et systématiquement rabaissé par son père… Ce « Bad Jo » n’hésite pas à sortir son ceinturon pour le corriger, tout en l’affublant d’un quolibet terrible (« Big Nose »), ce qui peut, en partie, expliquer la volonté de l’artiste de recourir ensuite à la chirurgie esthétique plus que de raison.

L’émotion nous gagne encore lorsque l’on voit le jeune homme, très seul et introverti dans un monde d’adultes qu’il refuse et rejette, s’entourer d’amis imaginaires (Peter Pan et son fameux royaume de Neverland…), tout en parlant à des animaux de compagnie plus ou moins loufoques et exotiques : un singe, un lama, une girafe, un python (il y a d’ailleurs une scène d’intérieur assez terrifiante)… L’ensemble de ce biopic peut ainsi être lu comme la progressive et complexe tentative de « désintoxication », de « desserrement », de « décarcération » d’un fils prodige hors des griffes d’un père-manager aux méthodes brutales et cyniques.

Machine à tubes

Le métrage offre enfin un aperçu fort stimulant de la confection de ces grands tubes du XXe siècle. C’est en voyant à la télévision américaine un reportage sur la guerre des gangs à Los Angeles au début des années 80 que le génie de la pop a l’idée de la chanson Beat It, en faisant appel à Eddie Van Halen, alors star du plus grand groupe de heavy metal, pour le poste de lead guitar. Et c’est en regardant une série de films d’épouvante — L’Homme au masque de cire d’André de Toth (1953, avec Vincent Price dans le rôle du professeur Jarrod), La Mouche noire de Kurt Neumann (1958), La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968) — que l’artiste aura l’idée géniale du tube Thriller, en embauchant le réalisateur John Landis pour la confection du plus long vidéo-clip musical de l’histoire.

https://www.youtube.com/watch?v=sOnqjkJTMaA

Impossible de ne pas mentionner l’influence de Rick Baker, le génie des effets spéciaux du cinéma fantastique de l’époque. Le clip de Thriller n’est pas seulement de la musique : c’est l’invasion du cinéma d’horreur de série B dans le salon des familles conservatrices américaines. Toujours est-il que l’Histoire était en marche, inarrêtable, irréversible, inaltérable, transcendée par un artiste hors norme, soucieux de s’adresser à la planète entière, par-delà les ghettos, les classes sociales, les races et les ethnies… Un message qui sera explicité avec encore plus de force dans l’album Dangerous (1991) et son phénoménal tube Black or White (avec Slash à la guitare, et les premières techniques de morphing pour le clip).

Mais ça, c’est une autre histoire… qui devrait sans doute constituer la deuxième partie du biopic (avec davantage de zones d’ombre ?) que l’on attend évidemment avec impatience. Et évidemment, nous vous recommandons de voir le film en VO sous-titrée !

2h10

« Précieux » Giraudoux ? Très

0
L'écrivain français Jean Giraudoux (1882-1944). DR.

Une évocation en hommage à Giraudoux l’Enchanteur – avant de filer au Festival Off d’Avignon en juillet pour y voir La Guerre de Troie n’aura pas lieu, mise en scène par l’épatant Edouard Dossetto et sa troupe (vue au Studio Hébertot). Conseil d’ami.


            « On a tort de croire au hasard, au bonheur du hasard. Les êtres ne se dérangent dans la vie que pour vous apporter des leçons, des signes, ou des devoirs (…). Ce qu’ils disent par leur voix n’est pas du tout ce qu’ils disent par leur apparition (…). Car les êtres qui surgissent viennent en général pour vous emmener… » (Choix des élues)

« Ces hommes qui me regardent, ces femmes qui m’envient voient en moi l’amour. Évidemment…On ne personnifie bien que ce qu’on n’est pas. » (ibid.)

Isabelle Adjani dans la pièce de théâtre « Ondine », de Jean Giraudoux, Comédie Française, 1972 © LIDO/SIPA

On recommandera de remiser aux oubliettes l’image figée de Jean Giraudoux (1882-1944) longtemps véhiculée par le « Profil d’une œuvre » sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu – tant on aimerait évoquer Giraudoux sans qu’immanquablement ce soit cette pièce remarquable qu’on nomme.

Autre conseil : se rappeler le mot du général de Gaulle qui disait reconnaître « immédiatement un imbécile à trois signes », trois formules creuses : « la douce France, le réalisme de Balzac et la préciosité de Giraudoux. »

Se souvenir aussi, pour la tonalité de la prose de l’Enchanteur, du secret de l’amnésique Siegfried (Siegfried et le Limousin), retrouvé blessé entre deux tranchées, devenu chancelier d’Allemagne (la France et l’Allemagne, la grande affaire de Giraudoux, ancien combattant, germaniste et diplomate).

Ce secret, c’est un simple mot français : « C’est le type de l’épithète banale, commune, presque vulgaire, mais il est ce qu’il y avait en moi d’insoluble. C’est le mot qui m’accompagnera dans ma mort. Mon seul bagage (…). Vous allez rire, c’est le mot ‘’ravissant’’. (Il répète, les yeux fermés) : ‘’ravissant’’. »

Enfin, pour goûter l’humour de Giraudoux critique des institutions et administrations qu’il a tant fréquentées, citer Busiris (La Guerre de Troie…), auteur d’un amendement sur les mesures « défensives-offensives » dont il obtient, à force d’obstination, le reclassement en mesures « offensives-défensives » – Busiris qui sait que « l’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position morale internationale ».

Sourire, donc, avec Giraudoux (« Nul moyen, sinon par barbarie, de résister au sourire de Giraudoux », disait André Gide).

« La femme est rare. La plupart des hommes épousent une médiocre contrefaçon des hommes, un peu plus retorse, un peu plus souple, un peu plus belle, s’épousent eux-mêmes (…). La femme est forte, elle enjambe les crues, elle renverse les trônes, elle arrête les années. Sa peau est le marbre. Quand il y en a une, elle est l’impasse du monde… Où vont les fleuves, les nuages, les oiseaux isolés ? Se jeter dans la femme. Mais elle est rare… Il faut fuir quand on la voit, car, si elle aime, si elle déteste, elle est implacable… Sa compassion est implacable… Mais elle est rare… » (Choix des élues)

Toute son œuvre atteste sa capacité à transfigurer ce qu’il voit ou imagine – à défaire la supposée réalité pour imposer la seule chose qui lui importe : la poésie – la fiction de son regard imposée à la fiction de la réalité. Et habiter ainsi un monde à sa convenance – c’est le mot connu et exemplaire de l’herméneute Giraudoux : « Veux-tu découvrir le monde ? / Ferme les yeux, Rosemonde. »(Suzanne et le Pacifique)

Et dans Choix des élues (un des plus beaux romans avec Aventures de Jérôme Bardini) – lorsqu’il énonce les symptômes qui annoncent la « fin » d’une jeune fille (Claudie) :

« Elle abdiquait le son si pur qu’elle rendait sur la terre ; elle devenait lente et furtive. Claudie ne savait plus être là sans y être, être absente en étant présente. Pour voir clair elle allumait, pour sortir elle ouvrait la porte. Elle n’avait plus la manie d’entrer dans une baignoire pleine au ras du bord, comme si elle allait non s’y baigner mais s’y dissoudre… »

Absolue singularité du ton de Giraudoux dans son siècle.

« Cette vie sans but de femme sans homme, c’était là sa couronne, c’était là son métier. Solitaire, anonyme, pure, elle goûtait cette joie de l’élection que les autres femmes ne trouvent que dans l’encerclement, le nom et le plaisir… »

(Choix des élues)

« On ne peut guère donner de l’innocence qu’une définition : l’innocence d’un être est l’adaptation absolue à l’univers dans lequel il vit. » (Intermezzo)

Il y avait jusqu’alors, outre l’œuvre et les biographies irréprochables de Jacques Body (2004) et de Mauricette Berne/Guy Tessier (2010), deux essais magnifiques, giralduciens en diable, à lire pour qui voulait rencontrer Giraudoux : Giraudoux par lui-même de Chris Marker (1952, « le coup de force de Giraudoux est d’avoir enraciné l’au-delà dans l’immanent », « cette mise à mort de Dieu par l’idéalisme ») et Giraudoux ? Tiens !… de Paul Guimard (1988).

« Tout le monde sait que ce sont justement en ce bas monde les humains les plus réussis et les plus sensibles qui sont les hommes de paille du destin et de sa brutalité. » (Choix des élues – ce titre, quand même !)

Aujourd’hui, à côté du scrupuleux vade-mecum (vie et œuvre) de Jacqueline Blancart-Cassou, c’est le démesuré Dictionnaire Giraudoux qui fait évènement – voire époque : 516 entrées, la crème des giralduciens et la quintessence de 70 années d’études giralduciennes : capiteux bouquet.

Coda : A l’attention de ceux qui n’ont jamais lu l’Électre de Giraudoux – pour leur donner… envie :

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? / Demande au mendiant. Il le sait. / Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Louis Aragon : « Comment cela s’est passé, je n’en sais rien. Le certain est que j’ai changé. Un beau jour, je me suis aperçu que j’avais pris goût à Giraudoux. Il ne m’irritait plus… Oui : je m’étais mis à aimer ça. Tout ça… Et, qu’on me pardonne ! c’est, je crois, la France que je m’étais mis à aimer en Giraudoux. »

Jean Prévost : « Les écrivains les moins compris, les plus attaqués pour leur étrangeté, leur bizarrerie, leur goût du procédé, me semblent les plus français de langue et d’esprit, les plus spontanés et les plus populaires d’expression : Claudel et Giraudoux. »

Chris Marker – auteur d’un des premiers très bons essais biographiques (Le Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1952 – bien avant La Jetée, donc) (sourire) : « Notre accord avec tout ce que l’œuvre de Giraudoux contient de joueur, de rieur, de phosphorescent, n’est possible qu’à partir d’une confiance absolue dans le sérieux de l’entreprise. »

1) Dictionnaire Jean Giraudoux – Dir. André Job et Sylviane Coyault, avec la collaboration de Pierre d’Almeida, Honoré Champion, 2 vol. (624 pages et 532 pages).

DICTIONNAIRE JEAN GIRAUDOUX. 2 volumes

Price: ---

0 used & new available from

2) Giraudoux, de Jacqueline Blancart-Cassou, Pardès, 128 pages.

"Qui suis-je?" Giraudoux

Price: ---

0 used & new available from

Morceaux choisis (très « Giraudoux ») :

« Sur un atoll, un Hollandais tout blanc s’est mis au garde à vous devant ce qu’il croit un bateau hollandais et qui n’est qu’une phrase française. » (Choix des élues)

« Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. » (Aventures de Jérôme Bardini)

« Quand meurt une personne aimée à laquelle vous devez écrire une lettre, si vous êtes égoïste, vous vous en réjouissez. Si vous êtes bon, vous n’aurez de tranquillité qu’après avoir écrit cette réponse. » (Juliette au pays des hommes)

« La seule assise de la vie est la sécurité de ceux qu’on trompe, l’admiration de ceux que l’on tolère, la liaison à vous par le sang et la chair de ceux auxquels vous-mêmes n’êtes attachés que par la convention et l’habitude. » (Choix des élues)

« C’est comme cela que se suicident les raffinés : la veille ils ne bronchent pas si leur collection de timbre brûle ou leur Degas se crève. » (Aventures de Jérôme Bardini

« Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. » (ibid.)


A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, francophones ou non.

La boîte du bouquiniste

0
Alphonse Boudard D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


La Fermeture: 13 avril 1946, la fin des maisons closes, Alphonse Boudard, Robert Laffont, 1986.

Le 13 avril 1946 était votée la loi « interdisant les maisons de tolérance sur l’ensemble du territoire français ». En avril 1986, pour en marquer le quarantième anniversaire, Alphonse Boudard publie La Fermeture. Sur la couverture, au-dessus d’un titre on ne peut plus sobre, la photo colorée d’une prostituée début de siècle à peine vêtue donne le ton de l’ouvrage. Et le ton, c’est bien la marque de fabrique de Boudard : sa gouaille populo et son argot fleuri enrichissent un style mordant, souvent hilarant, qu’il met au service d’un récit inclassable, à mi-chemin entre l’autobiographie, le reportage journalistique et le travail d’historien. Sous ses airs de vieux poulbot cabossé par la vie, Alphonse Boudard est un sérieux érudit.

Il a le don de la variation sur un thème, et en Paganini de la langue, la maison close devient le rade à filles, le clandé, le bouclard et le bobinard, la maison de plaisirs, de tolérance ou de joie, le bordel, le boxon, le lupanar, le claque… En immersion dans ce milieu trouble, on voit passer une marée de harengs, de maquereaux et de morues – et on ne parle pas là de poissonnerie. Les souteneurs portent parfois les mêmes costumes croisés à rayures que les politiciens qui hantent les salons privés de ces établissements – la rosette en moins. Il faut montrer patte blanche dès l’entrée face à la maîtresse des lieux : la tenancière est une mère maquerelle qui protège ses filles. Pour les messieurs, cette gérante-proxénète sait se faire entremetteuse. On l’appelle Madame, Dame, Abbesse… Elle connaît les flics du quartier, voire les gradés de la Mondaine, quai des Orfèvres. Des relations toujours utiles.

A lire aussi: Beigbeder contre les robots

Boudard pousse les portes des luxueux et mythiques One Two Two, Sphinx et Chabanais, mais aussi du Fourcy et du Panier Fleury, des bouges où les femmes font plus de soixante-dix passes par jour. L’histoire des maisons closes est à la fois sordide et éclatante, l’auteur ne peut qu’en convenir. Mais il s’interroge d’emblée sur le moment choisi pour décider de leur fermeture, rappelant qu’en 1946 le Français libéré a toujours le ventre creux, que les gouvernements valsent, que l’Indochine vacille… « La France redevenait un pays de petites combines, petits congrès politicards après une période kafkaïenne… héroïque, dira-t-on plus tard dans les manuels scolaires. Ambiguë en réalité, indéchiffrable, incompréhensible. »

Pour régénérer un pays souillé par quatre années d’occupation, Marthe Richard est mise en avant par le MRP, « le parti des curetons, des cagots, des pisse-froid, bande-mou, etc. ». Héroïne du renseignement durant la Grande Guerre, elle devient l’égérie du parti de la morale au Palais-Bourbon. On sait peu de choses d’elle, sa photo n’est jamais publiée dans la presse… Boudard mène l’enquête pour lui tirer le portrait.

Sa croisade anti-bordels rencontre peu d’opposition et sa loi, à peine débattue, est votée dans la quasi-indifférence. Pourtant, comme le souligne Pierre Mac Orlan : « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule. » Quarante ans plus tard, Alphonse Boudard se demande si les filles laissées en plein air sur les trottoirs et dans les bois « ont gagné à l’affaire ». Et quarante ans après lui, la question demeure sans réponse. 

La fermeture - 13 avril 1946 : la fin des maisons closes

Price: ---

0 used & new available from

Lionel Duroy: destination Moldavie

0
L'écrivain français Lionel Duroy © BALTEL/SIPA

Moldavie, mon amour…


Vous aviez prévu un week-end à Rome, Barcelone, ou Dublin ? Et si vous partiez plutôt en Moldavie, pays « confetti » coincé entre la Roumanie et l’Ukraine ?

C’est une sorte d’Atlantide pétrifiée depuis la chute de l’URSS, avec encore quelques statues de Lénine qui attendent qu’on les jette au sol, le linge qui pend sur un fil jeté entre deux platanes sur la place du théâtre de Chişinǎu, la capitale, ou encore les églises orthodoxes aux façades jaunes, surmontées de coupoles bulbeuses gris acier, sans oublier, ici et là, quelques vieux tracteurs MTZ 50 dans la campagne jouxtant les villes.

Le fleuve Pruth, bien connu des spectateurs de LCI

Le nouveau livre de Lionel Duroy nous entraine dans un voyage pour le moins dépaysant. Auteur de plus d’une vingtaine de romans, dont Le Chagrin – prix François-Mauriac –, sans oublier les collaborations à plusieurs autobiographies de célébrités – je pense en particulier à celle de Gérard Depardieu, Ça c’est fait comme ça – il propose de nous retrouver le 20 octobre 2024, jour d’élection en Moldavie. Évitant l’écueil d’écrire un reportage rasoir, il crée le personnage de l’écrivain Marc Orban, son double, qui suit pas à pas Maria Ivanova, directrice d’un mensuel culturel, L’Observatorul. La jeune femme est divorcée, ce qui est mal vu en Moldavie, et mère d’une petite fille qui vomit durant les trajets en voiture. Elle vote dans son village natal, et se retrouve confrontée à sa mère qui n’a pas supporté son divorce. L’accueil qui lui est réservé est du reste surprenant. Ses parents agriculteurs ont la nostalgie du kolkhoze et de la collectivisation. Ils regrettent l’URSS – l’indépendance fut acquise en 1999 – qui les asservissait mais leur permettait de ne manquer de rien. Ils ne possédaient pas la liberté. Le Pruth, frontière naturelle avec la Roumanie, hérissée de barbelés électrifiés, était infranchissable, mais qu’importe. Aujourd’hui les barbelés n’existent plus mais ils n’ont pas les moyens de prendre un billet de train.

A lire aussi, du même auteur: Bye Baye

L’enjeu du scrutin est capital : Maia Sandu, la présidente sortante, fait de cette élection un référendum pour le rattachement de la Moldavie à l’Union Européenne. Face à elle, Alexandr Stoianoglo, homme de la corruption généralisée, soutenu par les oligarques russes, pilleurs du petit pays.

La part du gâteau

Cette plongée à l’intérieur de l’Etat moldave donne, au-delà de la mélancolie qu’elle peut susciter chez certains, le tournis. Maria Ivanova déclare : « Le communisme a cessé d’exister quand mes parents se sont mariés, ils auraient pu se retourner et découvrir l’inhumanité de ce régime, mais non, ils le regrettent et soutiennent Poutine qui, de la même façon, jette les homosexuels et les dissidents en prison, quand il ne les fait pas assassiner. » Dissidents honnis, naturellement, à l’image de Gorbatchev « qui a tout foutu par terre », s’écrie le père de Maria. Il poursuit : « Ça tournait à fond en ce temps-là, j’avais vingt ans, je m’en souviens. Toute la production partait dans le pays, et jusqu’à Vladivostok, pas de concurrence, pas besoin de chercher des débouchés, chaque famille recevait sa part du gâteau. » Poutine pourrait envahir la Moldavie, il y trouverait de nombreux alliés. Mais, comme le souligne Maria Ivanova à Marc, il est moins coûteux pour le maitre du Kremlin de faire assassiner Maia Sandu que de déclarer la guerre aux moldaves.

Le oui finit par l’emporter, de très peu. C’est un timide refus à la soumission russe. Il faut plus que jamais soutenir les peuples qui la refusent. Et surtout, il faut aimer la Moldavie aux immeubles désuets et aux petites places paisibles.

Lionel Duroy, Une journée dans la vie de Maria Ivanova, Flammarion, 176 pages.

Une journée dans la vie de Maria Ivanova

Price: ---

0 used & new available from

🎙️ Podcast: Attal pense à 2027; Trump pense à novembre; Macron soutient le Liban; Starmer se soutient à peine

0
Dédicace de Gabriel Attal, président du Groupe Ensemble pour la République et ancien Premier ministre qui publie son livre intitulé : "En homme libre", aux Editions de l'Observatoire, à la Librairie Lamartine à Paris le 22 avril 2026. © ISA HARSIN/SIPA

Avec Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


En France, il y a une véritable inflation des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Parmi eux, l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal. Ce dernier a publié un livre, En homme libre, afin de prendre de la distance par rapport au président actuel, à qui il fait un certain nombre de reproches. Le problème, c’est que cette tentative pour « tuer le père » sur le plan personnel est loin de le tuer sur le plan idéologique.

Emmanuel Macron lui-même cherche à affirmer son statut d’homme d’Etat en affichant son soutien au Liban dans la crise actuelle. Mais avec quelle crédibilité? La Résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui date de 2006, a prévu le désarmement du Hezbollah par la FINUL. Les efforts de cette force internationale se sont révélées inefficaces; pourquoi croire que la France fera mieux toute seule?

A lire aussi: Déracinés des villes, abandonnés des champs

On répète que Donald Trump est en train d’aliéner sa base électorale en poursuivant le conflit armé avec l’Iran. Certes, cette guerre n’est pas populaire aux Etats-Unis. Pourtant, un sondage commandité par la chaîne de droite, Fox News, suggère que les électeurs républicains continuent à soutenir leur parti sur la plupart des questions économiques et sociales. Il est vrai que le média qui a publié ces résultats n’est pas impartial, mais le Parti démocrate, qui critique la guerre de manière intransigeante, aura du mal à attirer les électeurs de droite.

La descente aux enfers du Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, se poursuit, et c’est toujours l’affaire Mandelson qui en est la cause. Cette semaine, le haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, sir Olly Robbins, que Starmer a renvoyé en lui faisant porter le chapeau de la nomination de Mandelson au poste d’ambassadeur à Washington, a témoigné devant une commission parlementaire. Il a certifié avoir subi une pression énorme de la part du bureau du Premier ministre pour accélérer le processus de nomination de l’ancien ministre qui a dû déjà démissionner deux fois au cours de sa carrière politique et qui est aujourd’hui accusé d’avoir partagé des données confidentielles avec Jeffrey Epstein quand il faisait partie du gouvernement britannique à l’époque de la crise financière. Le manque à la fois de jugement et de courage dont fait preuve Starmer lui attire les critiques de ses propres ministres et l’hostilité de la fonction publique.

En homme libre

Price: ---

0 used & new available from

Bardella au Medef: déjeuner en terre inconnue

0
Arrivée de Jordan Bardella à un dejeuner avec Patrick Martin du Medef au siege du mouvement patronal, Paris, 20 avril 2026. Derrière lui, le conseiller spécial François Durvye et le député Alexandre Loubet © Romuald Meigneux/SIPA

Les liens se renforcent entre le Rassemblement national et les milieux économiques. Ancien conseiller discret, le gestionnaire et polytechnicien François Durvye a quitté le fonds Otium de Pierre-Édouard Stérin pour rejoindre directement Jordan Bardella. Reste à savoir quelle part de souverainisme les chefs d’entreprise sont prêts à accepter, et, en retour, quelle dose de libéralisme économique le RN intégrera dans son programme en vue de 2027.


Dans leur frénésie de respectabilité, Marine Le Pen et Jordan Bardella ne lésinent pas sur les dîners en ville. Cette semaine encore, lundi 20 avril, Jordan Bardella déjeunait avec le bureau exécutif du Medef dans le 17e arrondissement parisien.

Quelques semaines plus tôt, Marine Le Pen avait réuni une quinzaine de grands patrons du CAC 40 dont Bernard Arnault et Patrick Pouyanné autour d’une table « discrète ». Si discrète que toute la presse nationale en avait parlé !

Le parti envoie même une lettre commune aux chefs d’entreprise pour préparer 2027 en promettant de « lever les verrous normatifs » qui étouffent l’économie. On se pince.

La fin d’un tabou

Dans les matinales, les porte-parole déroulent le nouveau mantra : le RN est « pro-business », adepte de la simplification administrative, de l’allègement des charges et de la défense de la compétitivité française. Jordan Bardella, flanqué de ses conseillers économiques François Durvye et Alexandre Loubet, a exposé les grandes lignes de son projet devant le Medef. Le 1er mai, à Mâcon, la « Fête de la nation » viendra donner à tout cela un petit air populaire et conquérant. Le cordon sanitaire craque, paraît-il. Le tabou tombe. Hourra.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Notre-Dame des bureaucrates

Sauf que… les patrons sont-ils vraiment en train de virer RN ? Le CAC 40 sonde, c’est vrai. Il teste le terrain « pour voir », comme on dit au poker. Les grands groupes veulent savoir jusqu’où Bardella est prêt à aller sur la baisse des charges, la réduction des normes européennes et la fiscalité. Ils donnent des gages à un parti qui caracole dans les sondages. Mais restons sérieux : les PDG restent les marionnettistes, pas les marionnettes du parti à la flamme.

Libres échanges

Historiquement, la grande bourgeoisie française a parfois flirté avec la droite nationale quand celle-ci défendait protectionnisme et rentes de situation. Mais la mondialisation a tout changé. Aujourd’hui, LVMH, L’Oréal, Schneider ou Danone réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires hors de France. Leur ADN est pro libre-échange, pro Commission européenne et pro laissez-faire globalisé. Le Medef parle d’échanges « légitimes » avec tous les partis ? Traduction : on écoute tout le monde, on ne s’engage avec personne.

Le RN donne des gages : vote contre l’augmentation du Smic, contre la taxe Zucman, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, mais les patrons restent pragmatiques. Ils misent sur plusieurs chevaux à la fois. Ils testent Bardella « au cas où ». Le parti, lui, cherche à prouver qu’il peut gouverner sans faire fuir les investisseurs.

Le tabou s’effrite, incontestablement. Le RN se patronise à vue d’œil. Mais comme l’écrit Marianne, il n’est pas certain que les patrons se RN-isent. Reste à savoir si cette cour effrénée débouchera sur un mariage ou sur un simple flirt de convenance. Entre les attentes du patronat (retraites, coût du travail, désindustrialisation) et les fondamentaux souverainistes du mouvement, les contradictions sont bien réelles. Les grands patrons resteront-ils les cyniques calculateurs qu’ils ont toujours été, ou finiront-ils par se laisser séduire pour de bon?

Une chose est sûre: la vraie normalisation ne se mesurera pas au nombre de déjeuners, mais à celui des actes. Pour l’instant, tout le monde joue le jeu. Et personne ne sait encore vraiment qui, pour finir, mangera l’autre.