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Brooke Shields : de l’étoile à l’enseigne

De la figuration à la consommation


Brooke Shields : de l’étoile à l’enseigne
Le Lagon bleu, Christopher Atkins, Brooke Shields © REX FEATURES/SIPA

C’est un regrettable basculement. Le cinéma des années 1980 a progressivement transformé des actrices comme Brooke Shields, autrefois filmées comme des présences presque mythiques, en images exposées et consommables.


La lumière des néons éclaire tout, mais ne révèle rien. Elle attire, sature, remplace. La lumière des étoiles, elle, exige l’obscurité ; elle n’impose pas, elle apparaît. Entre ces deux lumières se joue peut-être une histoire du cinéma. Celle de Brooke Shields en est une illustration frappante.

Certaines actrices ne jouent pas : elles apparaissent. Dans The Blue Lagoon (1980), comme dans Endless Love (1981), Brooke Shields n’interprète pas un rôle au sens classique : elle incarne une présence. Son visage presque immobile capte la lumière. Il s’en dégage un alliage d’innocence et de gravité qui dépasse le simple jeu d’actrice.

Dans Le Lagon bleu, tout concourt à cette apparition. L’île « non cartographiée », les eaux limpides, la nudité originelle du monde : Brooke Shields y évoque une figure archaïque, presque mythologique. Elle n’est pas sans rappeler Aphrodite surgissant de l’écume. Le film ne raconte pas seulement une histoire : il laisse affleurer une image plus ancienne, plus profonde.

Endless Love prolonge cette dimension. Une scène en particulier mérite attention : celle de la réception chez les parents de Jade. Rien n’indique la nature de cette fête. Ni anniversaire, ni célébration précise. Cette indétermination lui donne une dimension presque rituelle. La maison devient un lieu de passage. Au milieu des convives, Jade se détache peu à peu, comme si la foule n’était qu’un fond indistinct destiné à faire surgir sa présence.

Lorsqu’elle monte l’escalier pour rejoindre David, le temps semble suspendu. Le cinéma touche ici à quelque chose de rare : non pas la représentation d’un sentiment, mais son apparition. Ce moment tient moins du récit que de la révélation.

Et pourtant, cette promesse ne sera pas tenue.

Une descente vers l’exposition

Dès Sahara (1983), quelque chose bascule. La même actrice, filmée quelques années plus tôt comme une apparition, est désormais exposée comme un spectacle. La scène où elle glisse le long d’une rampe d’escalier, sous le regard des hommes, ne relève plus du même régime d’images. Ce n’est plus une montée vers le mythe, mais une descente vers l’exposition.

Le contraste est saisissant : d’un film à l’autre, Brooke Shields passe d’une présence à une image. D’un mystère à une démonstration.

C’est ici que s’éclaire la formule : une étoile transformée en enseigne.

Une étoile, au cinéma, n’est pas seulement une célébrité. C’est une figure qui échappe en partie à ce qui la montre. Quelque chose en elle résiste, demeure en retrait. L’enseigne, au contraire, est faite pour être vue. Elle n’existe que pour cela. Elle attire le regard, mais ne le retient pas.

Or, dans les années 1980, Hollywood change de nature. Il ne s’agit plus seulement de raconter des histoires, mais de produire des images exportables. Le cinéma devient un vecteur d’influence. Ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power n’est pas une abstraction : c’est un système qui transforme les visages en supports, les acteurs en surface.

De la présence à l’écran à la consommation d’image

Brooke Shields en a été l’une des victimes les plus visibles. Après ses premiers succès, sa carrière se poursuit — Sahara, plus tard des comédies comme The Bachelor (1999), puis des séries télévisées — mais quelque chose s’est perdu. Non pas son talent, ni même sa présence, mais la manière dont le cinéma la regardait. Ce regard, qui pouvait révéler, s’est mis à exploiter.

Il ne s’agit pas ici de juger une filmographie, mais de constater un déplacement. Le cinéma des années 1980 semble avoir renoncé, en partie, à faire apparaître des présences pour produire des images immédiatement consommables.

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Brooke Shields n’a pas disparu pour autant. Elle a même résisté. Diplômée de Princeton, dotée d’une intelligence et d’une culture remarquables, elle montre que ce qui manquait n’était pas en elle, mais dans les rôles qu’on lui proposait.

Reste une question. Le cinéma est-il encore capable de faire apparaître des étoiles — ou est-il condamné à fabriquer des enseignes ?

La Baltique et mon Rêve

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