Accueil Édition Abonné Avril 2026 La boîte du bouquiniste

La boîte du bouquiniste

"La Fermeture", Alphonse Boudard, Robert Laffont, 1986


La boîte du bouquiniste
Alphonse Boudard D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


La Fermeture: 13 avril 1946, la fin des maisons closes, Alphonse Boudard, Robert Laffont, 1986.

Le 13 avril 1946 était votée la loi « interdisant les maisons de tolérance sur l’ensemble du territoire français ». En avril 1986, pour en marquer le quarantième anniversaire, Alphonse Boudard publie La Fermeture. Sur la couverture, au-dessus d’un titre on ne peut plus sobre, la photo colorée d’une prostituée début de siècle à peine vêtue donne le ton de l’ouvrage. Et le ton, c’est bien la marque de fabrique de Boudard : sa gouaille populo et son argot fleuri enrichissent un style mordant, souvent hilarant, qu’il met au service d’un récit inclassable, à mi-chemin entre l’autobiographie, le reportage journalistique et le travail d’historien. Sous ses airs de vieux poulbot cabossé par la vie, Alphonse Boudard est un sérieux érudit.

Il a le don de la variation sur un thème, et en Paganini de la langue, la maison close devient le rade à filles, le clandé, le bouclard et le bobinard, la maison de plaisirs, de tolérance ou de joie, le bordel, le boxon, le lupanar, le claque… En immersion dans ce milieu trouble, on voit passer une marée de harengs, de maquereaux et de morues – et on ne parle pas là de poissonnerie. Les souteneurs portent parfois les mêmes costumes croisés à rayures que les politiciens qui hantent les salons privés de ces établissements – la rosette en moins. Il faut montrer patte blanche dès l’entrée face à la maîtresse des lieux : la tenancière est une mère maquerelle qui protège ses filles. Pour les messieurs, cette gérante-proxénète sait se faire entremetteuse. On l’appelle Madame, Dame, Abbesse… Elle connaît les flics du quartier, voire les gradés de la Mondaine, quai des Orfèvres. Des relations toujours utiles.

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Boudard pousse les portes des luxueux et mythiques One Two Two, Sphinx et Chabanais, mais aussi du Fourcy et du Panier Fleury, des bouges où les femmes font plus de soixante-dix passes par jour. L’histoire des maisons closes est à la fois sordide et éclatante, l’auteur ne peut qu’en convenir. Mais il s’interroge d’emblée sur le moment choisi pour décider de leur fermeture, rappelant qu’en 1946 le Français libéré a toujours le ventre creux, que les gouvernements valsent, que l’Indochine vacille… « La France redevenait un pays de petites combines, petits congrès politicards après une période kafkaïenne… héroïque, dira-t-on plus tard dans les manuels scolaires. Ambiguë en réalité, indéchiffrable, incompréhensible. »

Pour régénérer un pays souillé par quatre années d’occupation, Marthe Richard est mise en avant par le MRP, « le parti des curetons, des cagots, des pisse-froid, bande-mou, etc. ». Héroïne du renseignement durant la Grande Guerre, elle devient l’égérie du parti de la morale au Palais-Bourbon. On sait peu de choses d’elle, sa photo n’est jamais publiée dans la presse… Boudard mène l’enquête pour lui tirer le portrait.

Sa croisade anti-bordels rencontre peu d’opposition et sa loi, à peine débattue, est votée dans la quasi-indifférence. Pourtant, comme le souligne Pierre Mac Orlan : « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule. » Quarante ans plus tard, Alphonse Boudard se demande si les filles laissées en plein air sur les trottoirs et dans les bois « ont gagné à l’affaire ». Et quarante ans après lui, la question demeure sans réponse. 

La fermeture - 13 avril 1946 : la fin des maisons closes

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Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Journaliste. Dernière publication "Vivre en ville" (Les éditions du Cerf, 2023)

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