La XXVIIIe et dernière édition se tient à Paris du 13 au 21 juin
Unique au monde dans son genre, le Festival de l’Imaginaire a fait accourir à Paris et ailleurs en France les manifestations artistiques ou cultuelles les plus authentiques de peuples de tous les continents. Il obéissait à cette image et à cette politique généreuse d’une France universaliste ouverte aux civilisations du monde et à leurs traditions séculaires.
Alors que la France aujourd’hui souffre indéniablement d’une immigration incontrôlée de malheureux déracinés dont le surnombre finit par altérer sa propre identité, le Festival de l’Imaginaire tout au contraire s’est voué depuis 1982 à découvrir et affirmer le meilleur du patrimoine immatériel des peuples du monde. En près d’une trentaine d’éditions, il aura enrichi notre perception des autres cultures, des autres peuples, en nous ouvrant au génie créateur multiforme de l’humanité entière. C’est pourtant à ce festival que le ministère de la Culture donne aujourd’hui le coup de grâce en supprimant la dernière et misérable subvention de 200 000 euros accordée à la Maison des Cultures du Monde qui l’a créé et qui va disparaître avec lui. Elle doit se saborder faute de moyens pour survivre, alors qu’aux temps fastes elle bénéficiait d’un million d’euros de subventions. Pour 200 000 euros donc disparaît une institution unique en son genre… cependant par exemple qu’un seul sénateur coûte au pays à peu près 135 000 euros par an. Voire plus d’un million, si l’on divise les 353 millions de largesses que l’État verse au Sénat, par le nombre de sénateurs qui sont 348…
Or on n’a toujours pas prouvé que l’existence du Sénat était indispensable à la survie à la nation quand la Culture l’est indéniablement.
Le génie des peuples
Ballet royal du Cambodge, gamelans d’Indonésie ou danses des cours royales de Java, chants des llaneros de Colombie, hymnes de l’Eglise des Coptes de l’Egypte, théâtre masqué du Kerala et danses sacrées de l’Inde, théâtre Nô du Japon, samba et mazurka du Cap Vert, sorties de masques des Dogons du Mali, candomblé du Brésil, théâtre Tchiloli de l’ile de Sao Tomé, opéra du Jardin des Poiriers de la Chine ancienne ou marionnettes de Taïwan, danses de l’Andalousie, confréries soufies d’Albanie ou de Turquie, chants bretons, rites du Pérou célébrant la Vierge du Carmen, conteurs venus d’Islande, son de Vera Cruz, au Mexique, théâtre balinais, danses de cour de Corée, canzuna a la carritera de Sicile, masques Makishi du Zimbabwe, jota de l’Aragon, rituels, musiques, danses et théâtre traditionnels du monde entier : ces manifestations du génie des peuples, et cent autres encore, en grand danger de disparaître sous les coups du fanatisme musulman, des prêcheurs évangélistes américains, du tourisme massif, de la modernité aveugle, du désintérêt et de l’imbécillité des gouvernements, de l’ignorance en général, toutes ont été présentées par le Festival de l’Imaginaire qui a contribué ainsi à leur fragile survie.
Cette programmation est donc la dernière. Et rien ne pourra remplacer la science, la générosité et la pertinence du Festival de l’Imaginaire fondé par Cherif Khaznadar et Françoise Gründ, puis dirigé par Arwad Esber, au moment où les tensions augmentent si dangereusement dans le monde, où les dialogues les plus cruciaux entre les peuples sont compromis, où la lutte contre le racisme et la barbarie est plus essentielle que jamais.
Ni la programmation erratique du Musée des Arts premiers, au quai Branly, ni les rares concerts de musique indienne ou persane du Théâtre de la Ville, ni les rarissimes apparitions des cultures traditionnelles dans les festivals français ne combleront le vide douloureux laissé par le Festival de l’Imaginaire ou ne se substitueront aux idéaux de la Maison des Cultures du Monde. Cette disparition en est d’autant plus lamentable, sinon scandaleuse.
Elle reflète l’indifférence aux cultures venues de loin, la misère de la politique d’un ministère passé sous la coupe d’une arriviste sans aucune légitimité à son poste, la petitesse de vue des pouvoirs publics qui ne savent plus défendre une certaine image de la France. Et cette image passait par l’ouverture de notre pays aux manifestations artistiques séculaires venues du monde entier.
Festival de l’Imaginaire
13 juin, 20h : Le Turc Kudsi Ergüner (ney), l’Irakien Omar Bashir (oud), la Syrienne Waed Bouhassoun (chant). Théâtre de l’Alliance française 14 juin, 20h : Tablao flamenco. Théâtre Zingaro, Aubervilliers 15 juin, 11h30 : Musique flamenca, chant et guitare. Square Trousseau. Concert gratuit. 16 juin, 20h : Ensemble Waed Bouhassoun. Théâtre de l’Alliance française. 17 juin, 20h : Ensemble Dudukner, d’Arménie. Théâtre de l’Alliance française. 18 juin, 20h : Chants soufis d’Alep Dhikr Qâdirî Khâlwatî. Théâtre de l’Alliance française. 19 juin, 15h30. Théâtre d’ombres. Iara, une légende amazonienne. Alliance française. 19 juin, 20h. Samba de Itapuâ. Rumo do Vento. Théâtre de l’Alliance française. 20 juin, 20h. Musiques et danses coréennes. Théâtre de l’Alliance française 21 juin, de 15h à 16h30. Rencontres d’ethnoscénologie. Théâtre de l’Alliance française 22 juin, 18h. Chamamé d’Argentine. Théâtre Berthelot, Montreuil.
Les remous qui agitent la communauté juive depuis la publication de la tribune de Delphine Horvilleur illustrent une longue tradition d’affrontements internes. Ses détracteurs ne lui reprochent pas d’exprimer ses idées, mais de se parer d’une supériorité morale pour les défendre
Des soldats tombent, des familles pleurent leurs morts, Israël lutte pour sa survie – et pendant ce temps, le petit monde juif francophone se déchire sur la tribune d’une femme rabbin. Pas de doute : nous sommes bien au royaume de France. Il est vrai que Delphine Horvilleur n’y est pas allée avec le dos de la cuillère en publiant un texte titré « Gaza/Israël : aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire ». Dans lequel elle estime notamment que la conduite de la guerre à Gaza est « contraire à la morale humaine et à l’éthique juive », et dénonce « des déplacements de population forcés » allant jusqu’à utiliser le terme définitif de « nettoyage ethnique » pour criminaliser l’œuvre de l’armée israélienne. Depuis sa parution, la tribune met le feu aux poudres dans un milieu communautaire grand comme un mouchoir de poche, mais dont les remous résonnent à l’échelle du monde.
Répliques, ripostes…
Sur les boucles WhatsApp des synagogues, les murs Facebook des grands-mères, dans les bulletins confessionnels ou les revues spécialisées, la colère gronde et les contre-arguments fusent. « La masse des juifs supporte patiemment que ces juifs sublimes lui fassent la leçon, mais parfois elle se rebiffe », s’agace le psychanalyste Daniel Sibony dans Tribune Juive, tandis que, toujours dans la même revue, le philosophe Charles Rojzman part aussi au charbon : « Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément un gouvernement. Il s’agit de rappeler que le droit d’Israël à se défendre est non négociable. Et que le rôle du judaïsme, dans cette heure tragique, n’est pas d’accabler son propre peuple pour sauver son image morale. » Dans Actualité juive ; l’avocate Yaelle Scemama questionne habilement : « Quel autre chemin politique et militaire Israël devrait-il emprunter pour en finir définitivement avec le Hamas ? » Un petit florilège assez représentatif de l’indignation suscitée par cette critique émanant d’une personnalité qui se définit comme sioniste, alors que la guerre se poursuit sur le terrain.
Est-ce la première guerre des juifs sur fond de désaccord idéologique ? Loin s’en faut : cette affaire illustre au contraire une longue tradition d’affrontements internes, presque constitutive de cette identité religieuse. Le désaccord n’est pas un accident : c’est un principe structurant de la pensée juive, qui vibre dans les débats les plus contemporains, comme dans son histoire et ses textes bibliques.
Observons le couple le plus célèbre de l’histoire talmudique : Hillel et Shammaï. Deux sages qui vivaient du temps du Second Temple, devenus les symboles de visions diamétralement opposées des textes. Hillel, venu de Babylone, humble et accueillant, prône une lecture souple, tournée vers l’humain, des lois religieuses. Lorsqu’un païen lui demande de résumer la Torah « sur un pied », il répond : « Ce qui est odieux à toi, ne le fais pas à ton prochain. C’est toute la Torah ; le reste est commentaire. Va et étudie. » Hillel incarne l’ouverture, la pédagogie, la compassion. Une lecture politique dirait qu’Hillel est un juif de gauche.
Shammaï, à l’inverse, incarne la rigueur, la fermeté, le respect strict des règles. Une lecture politisante le dirait de droite. Dans la même anecdote, il repousse le questionneur à coups de règle. Pour lui, la loi ne se résume pas, elle s’applique, point barre. Il représente la discipline, le refus du compromis, l’attachement à la lettre. Leurs écoles – Beit Hillel et Beit Shammaï – s’opposeront durant des générations sur des centaines de points de la vie religieuse : la validité des mariages, les lois de pureté, ou des détails liturgiques comme l’ordre d’allumage des bougies de Hanouka. Beit Hillel allume une bougie de plus chaque soir, pour symboliser la croissance de la lumière ; Beit Shammaï fait l’inverse, en souvenir des offrandes décroissantes du Temple. L’opposition entre Hillel et Shammaï n’est pas une anomalie. Et l’affaire Horvilleur, à sa manière, ne fait que rejouer cette partition ancienne : celle d’un peuple qui pense, débat, se divise – souvent bruyamment –, mais pour qui le désaccord est une forme de vitalité.
Un judaïsme pluriel, entre Tel-Aviv et Jérusalem
Aujourd’hui encore, le judaïsme est traversé par des courants multiples : orthodoxe, libéral, conservateur, et plus récemment encore, la « modern orthodoxy », qui nous vient tout droit des États-Unis. Il existe cinquante nuances de pratiques, de positions, de lectures officielles, non officielles. Cette vitalité se retrouve aussi dans la géographie israélienne : Jérusalem, religieuse, conservatrice, ancrée dans la tradition, contre Tel-Aviv, laïque, libertaire, tournée vers l’avenir. L’une vote à droite, l’autre à gauche. L’une abrite le mur des Lamentations, l’autre, les plus grandes boîtes de nuit du Moyen-Orient et la plus grande Gay Pride du continent asiatique. L’une prie, l’autre danse jusqu’au bout de la nuit. Alors, qui a raison, qui a tort ? Où se trouve l’essence du judaïsme ? En fonction de sa sensibilité, chacun voit midi à sa porte.
Ce qui est constant, en revanche, c’est la violence des affrontements internes. Le juif de gauche et le juif de droite, le juif religieux et l’agnostique, s’exècrent souvent avec une virulence toute particulière. Pourquoi ? Freud appelait cela le narcissisme des petites différences : plus les groupes sont proches, plus ce qui les distingue les rend fous. Les conflits les plus féroces sont fratricides. Et en ce sens, la guerre de chapelle n’est pas propre au judaïsme. Dans le christianisme, elle se décline entre partisans de Vatican II et traditionalistes. Chez les musulmans, les fréristes affrontent les laïques, qui souvent le payent au prix de leur liberté, voire de leur vie.
Mais ce qui distingue peut-être le judaïsme, c’est que même ceux qui ne cherchent pas à porter une parole religieuse sont, malgré eux, considérés comme porte-parole. En 1962, Philip Roth en fait l’expérience. Invité à parler de littérature à la Yeshiva University de New York, l’auteur de Goodbye, Columbus est pris à partie : on l’accuse de « trahir la cause juive », de nourrir l’antisémitisme en caricaturant la famille juive américaine. Roth se défend : il n’écrit pas au nom des juifs, il écrit sur les juifs. Le judaïsme est pour lui une matière littéraire, sa matière propre, pas une bannière idéologique.
C’est peut-être cela qui n’est pas pardonné à Delphine Horvilleur : non de défendre ses idées, mais de le faire au nom d’une vérité religieuse, d’une éthique juive, de se saisir des textes qui sont universels pour faire valoir sa propre sensibilité politique qui, dès lors qu’elle se pare d’une supériorité morale, revient à nier celle des autres.
Plongé dans un décor façon Almodóvar transposé dans un quartier populaire andalou, ce Barbier de Séville survolté et jubilatoire, servi par une mise en scène virevoltante et une distribution éclatante, offre à l’Opéra-Bastille un final de saison à pas manquer, selon notre critique musical.
C’est la cinquième reprise de ce Barbier de Séville d’anthologie, production du Grand Théâtre de Genève millésimée 2010, accueillie une nouvelle fois cette année par l’Opéra-Bastille jusqu’au 13 juillet, en guise d’ultime feu d’artifice estival, la saison lyrique rouvrant en septembre prochain avec La Bohème – reprise de la très belle mise en scène de Paul Guth, dans un casting superlatif.
Un must
Le prolifique Rossini (1792-1868) n’a pas 25 ans quand il pond, en trois semaines, sur un livret d’un certain Cesare Sterbini, cette adaptation lyrique de la pièce de Beaumarchais, initialement baptisée par le compositeur Almaviva, ou l’inutile précaution, et dont l’écrivain résume ainsi l’intrigue : « Un vieillard amoureux [Bartholo] prétend épouser demain sa pupille [Rosine, dont il convoite la dot] ; un jeune Amant plus adroit le prévient [le comte d’Almaviva], et ce jour même en fait sa femme, à la barbe [grâce au valet barbier Figaro] et dans la maison du Tuteur ».
Triomphe (presque) immédiat de ce must du lyrique créé à Rome en 1816, promis comme l’on sait à une postérité sans équivalent dans le répertoire. Flanqué de son décorateur attitré Paolo Fantin, le scénographe d’origine vénitienne Damiano Michieletto projette sur ce chef d’œuvre une fraîcheur bienvenue, en choisissant de transposer l’action à l’époque contemporaine et à la situer dans un quartier populaire sévillan (mais qui tout aussi bien pourrait être madrilène).
Rue taguée, antennes satellites accrochée sur la façade crépie couleur vieux-rose, enseigne au néon blanc signalant le snack bar « Barracuda » dans lequel s’affaire la tenancière, poubelle attendant le passage de la benne, fenêtres aux volets peints en verts, linge séchant aux balcons des trois étages de l’édifice, voisins livrés à leurs occupations du jour dans l’atardecer ibérique éclairé d’ampoules jaunes… Peu préoccupé du panneau « interdiction de stationner », Almaviva a garé sa « caisse à savon » vulgaire et rutilante au pied de l’immeuble (quand s’achève le deuxième acte, c’est juché sur une moto qu’il sortira de scène).
Comme un film d’Almodovar
Très ingénieux, ce dispositif scénographique parfaitement réaliste, comme tout droit sorti d’un film d’Almodovar, réservera au spectateur la surprise de pivoter sur lui-même, dans un tourbillon parfaitement en phase avec le tempo allègre, voire délirant de la partition, révélant de proche en proche, comme dans un écorché d’architecture, toutes les entrailles de l’édifice : double volée d’escaliers conduisant aux étages, pièces aux murs de papiers peints, mobilier en formica, loge minuscule du concierge, etc. Dans un ballet millimétré, les protagonistes circulent sur ce plateau qui s’emballe, finit par tourbillonner telle une toupie, le sortilège de cette régie de haute précision s’accordant impeccablement avec l’alacrité, le pétillement, la virtuosité presque « gaguesque » de la musique, dont le rythme pétaradant et les vocalises proprement vertigineuses exigent des chanteurs, pour être convaincants, qu’ils soient également doués d’une vitalité de tous les instants.
C’est peu dire que le ténor sud-africain Levy Sekgapane fait l’affaire en Almaviva, rôle qu’il chantait déjà merveilleusement il y a trois ans, sa présence scénique bondissante, enjouée sans cabotinage, ajoutant à la perfection ouvragée de son vibrato. Dans celui de Rosina, on découvre pour cette reprise parisienne la mezzo-soprano américaine Isabel Leonard, laquelle n’en est pourtant pas, et de loin, à une prise de rôle : elle l’a déjà chanté maintes fois – entre autres au Metropolitan Opera (à partir du 28 juin à Paris, le rôle est confié à la mezzo colorature Aidul Akmetshina, qui le chantait déjà en 2022 ici même – et fort bien). Bartolo quant à lui ne saurait être mieux campé que par la basse italienne Carlo Lepore cette fois encore, lequel affuble cet emploi d’une veine bouffonne, histrionique, parodique irrésistibles. Si, au soir de la première, le baryton italien Mattia Olivieri incarnait un Figaro moins éloquent qu’attendu, il faut saluer globalement une distribution de haut vol jusque dans les seconds rôles. Au pupitre, le chef vénézuélien Diego Matheuz dirige l’orchestre et les chœurs maison sans faire d’étincelles (mais il faut bien dire que l’immensité de la salle de la Bastille ne se prête pas particulièrement au volume sonore propre à l’opera buffa). Quoiqu’il en soit Il Barbiere di Siviglia sort vainqueur de cette production qui, étonnamment, n’a pas pris une ride : comme on dit, « ça fonctionne » – et c’est là l’essentiel. Le public ravi applaudit à tout rompre, d’ailleurs.
Le Barbier de Séville. Opera buffa en deux actes de Gioacchino Rossini. Avec Levy Sekgapane, Isabel Leonard/Aigul Akhmestshina, Mattia Olivieri, Carlo Lepore… Direction: Diego Matheuz. Mise en scène : Damiano Michieletto. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.
Durée : 3h15
Opéra – Bastille, les 13, 16, 19, 25, 28 juin, 2, 5, 8, 11 juillet à 19h30 ; les 22 juin et 13 juillet à 14h30.
Suite aux violences survenues à Paris au début de ce mois à la faveur d’un match de football remporté à Munich, notre chroniqueur prône le retour au bled pour les émeutiers qui en seraient issus.
J’ai beau essayer de me forcer, je n’arrive pas à partager l’indignation générale après les razzias sur les Champs-Elysées qui ont suivi la victoire du PSG. Les images des pillages et des saccages m’ont fait à peu près autant d’effet que celles d’un tremblement de terre au Pakistan et je suis tenté d’écrire que je m’en fous comme de l’an quarante mais je vais chercher une autre expression. L’année des Allemands défilant sur les Champs, je ne dirais pas que je m’en fous. J’ai même parfois l’impression que ça recommence, même si ça ne ressemble pas à ce que nos aînés ont connu. Hier l’envahisseur défilait en ordre et botté ; à présent il y court en Nike et dans le chaos. Hier, il brandissait la bannière du racisme ; aujourd’hui il sort du cheval de Troie de l’antiracisme, ce don des Dieux modernes de la fraternité entre les peuples et de l’enrichissement culturel, ce cadeau empoisonné pour lequel nous avons ouvert les portes de la cité aux vandales. Et nous ne savons plus comment les refermer.
C’est un monde !
Si la tiers-mondisation de ma banlieue reste un crève-cœur, j’ai fait le deuil de « la plus belle avenue du monde » depuis longtemps. Ravagée par ce nuage de sauterelles mondial que l’on appelle tourisme, par ces troupeaux qui descendent des cars pour enlaidir le monde, la pauvre vieille artère est occupée du matin au soir par un ex tiers-monde que le commerce a sorti de la misère et qui déferle en short sur les capitales de la vieille Europe. Dirions-nous que c’était mieux avant ? Je me tâte. En haut de l’avenue, on pose pour la photo. Quand j’y passe, j’ai toujours une pensée pour la Chine, avec son milliard de clapiers que meublent un milliard de buffets sur lesquels on a posé pour faire joli un milliard de cadres où sourient devant l’arc de triomphe un milliard de Chinois. En descendant, on croise des Saoudiennes voilées qui sortent de palaces où des larbins aux sourires chroniques courbent l’échine et tendent la main. Les moins fortunées portent elles-mêmes des sacs remplis de saloperies hors de prix qui font rêver les ploucs de tous les bleds, de Ouarzazate à Doha.
Sur les deux trottoirs, on trouve des boutiques de maillots de foot et des magasins de sacs Vuitton. Un chroniqueur paresseux, que le recyclage des clichés n’embarrasse pas, écrirait que deux mondes se côtoient. Moi, je n’en vois qu’un. Les rupins sapés comme des racailles et les racailles qui ont des envies de luxe appartiennent au même. Comme nous le dit Alain Finkielkraut, « La nouvelle élite française post-bourgeoise n’en a rien à faire de la culture… aujourd’hui la seule chose qui distingue les riches des pauvres, c’est l’argent ». Et l’endroit où se donnent rendez-vous toutes les vulgarités du monde, de toutes les classes et de toutes les nations, de la jet set et de la banlieue, ce sont les Champs Elysées. Voilà pourquoi lorsque les boutiquiers des Champs, ces aimants à racaille qui font la publicité de la diversité jusqu’à la nausée, sont victimes de leur succès et des vandales de troisième génération, je m’en tape comme de l’année black blanc beur et de sa Coupe du monde. Ils se plaignent ? Qu’ils ouvrent des librairies et leurs vitrines seront à l’abri, sauf s’ils appartiennent à une droite sans peur et qu’ils osent le quartier latin.
Zemmour, sors de ce corps
Ce qui me chagrine en revanche, c’est la surenchère de propositions sécuritaires que l’on avance pour apporter une réponse pénale aux pillages et aux saccages. J’entends que l’on veut plus de fermeté, plus de peines et plus de prisons et je comprends que l’on ait envie de mettre les barbares hors d’état de nuire, mais en déclinant une formule zemmourienne, je dirais que même en couvrant la France de centres de détention, on ne pourra pas incarcérer toute l’Afrique. La tentation est forte d’aller vers toujours plus de répression mais n’est-ce pas une autre façon de devenir un pays du tiers-monde ? Demain, le moindre débordement français dans une manifestation risque d’être sanctionné à l’aune de la nocence racaille. Je m’en inquiète et je préfèrerais que les débats se portent vers une autre solution, celle vers où nous mènent presque tous les problèmes d’insécurité que nous rencontrons : la remigration.
Cette solution qui est dans toutes les têtes mais dans aucun discours fait dire à notre camarade Dartigolles : « Et vous voulez les envoyer où ? Ils sont Français. » Il a raison, ils le sont. C’est plus qu’un problème, c’est un nœud. Juridique, diplomatique, constitutionnel, humanitaire, budgétaire, et j’en passe. On appelle ça un nœud gordien, un de ces nœud devenu indénouables parce que trop emmêlé, celui qu’Alexandre le Grand a rencontré dans la ville de Gordion (d’où le nom), et qu’il a su trancher d’un coup d’épée, car le bonhomme n’était pas du genre à laisser un problème sans solution en lançant un vain débat citoyen ou en créant un ministère (d’où la grandeur). Ils sont donc Français comme nous le rappelle Olivier. Mais l’Algérie aussi était française, et cette erreur les Algériens ont su la réparer. Et ils ne se sont pas contentés de renvoyer « chez eux » les délinquants et les criminels. Inspirons-nous donc de leur clairvoyance et de la sagesse de leur décision et à notre tour, tâchons de ne pas persévérer dans la nôtre, de la réparer avec un peu plus d’humanité que celle qui a manqué au rapatriement en trois semaines d’un million de pieds noirs menacés de mort. Cessons donc de promettre aux ressortissants étrangers trop bien connus des services de police des punitions qui ne dissuadent décidément pas, et faisons-les, avec humanité, en toute sécurité et en classe bizness si c’est le prix à payer : remigrer.
Vaste question à laquelle tente de répondre la collection « Birthday Book », lancée par Frédéric Taddeï, chez Grasset. Une idée géniale a besoin de couvertures colorées. Ici, on est servi. Sur la table d’une librairie ou dans une vitrine, impossible de louper ladite collection.
Tout ce que les gens célèbres ont fait à toutes les époques et dans tous les domaines, à votre âge, voilà le fil rouge fluo déroulé par Taddeï. « L’âge est un quartier de la vie que l’on habite tous ensemble, écrit-il, même si ce n’est pas au même moment. » Prenons Spinoza, Sagan, Poutine, Paris Hilton ou encore Dwayne Johnson. Rien ne semble les réunir, sauf qu’à 23 ans, tous les cinq, ils leur arrivent un truc pas banal qui les extirpe du troupeau bêlant humain. Spinoza est banni à vie par sa communauté, Sagan mise tout sur le 8 à la roulette et rafle la mise, Poutine entre au KGB, événement insignifiant aux conséquences pourtant incalculables, Hilton est victime d’une sextape, le dernier croit sa vie finie. « Le succès n’a pas d’âge, ajoute Taddeï, les catastrophes non plus. » On peut connaitre la prison au même âge, comme Léonard de Vinci, Voltaire, Malraux, Geneviève de Gaulle, Nadejda Tolokonnikova, la fondatrice des Pussy Riots. Quant au futur président de la République, François Mitterrand, il rêve d’évasion dans son camp de prisonniers en Allemagne.
Au lieu de prendre une année, celle de votre naissance, et de résumer ce qui se passait au moment où vous poussiez votre premier cri, la collection décline les événements survenus à des personnalités singulières, au même âge. À 23 ans, me direz-vous, c’est normal que ça swingue. Moins à 54 ans. Et pourtant. Antony Hopkins reçoit l’Oscar du meilleur acteur pour Le Silence des agneaux. C’est l’apogée de sa carrière ; Anne-Marie Périer, directrice de Elle, épouse Michel Sardou ; Laurence Ferrari anime Punchline sur CNews, la petite chaine qui monte qui monte ; Bret Easton Ellis publie White, son premier livre de non-fiction qui attaque frontalement le wokisme et suscite une vive polémique ; Enzo Ferrari remporte pour la première fois le championnat du monde de Formule 1 des conducteurs grâce à la victoire d’Alberto Ascari – tandis que certains songent déjà à prendre leur retraite. À 50 ans, les exemples retenus donnent un sacré coup de fouet. Jugez plutôt : Louis de Funès devient une star du box-office ; Jacques Guerlain lance le parfum Shalimar, un succès planétaire ; Orson Welles s’installe à Paris avec la ravissante Oja Kodar, qui a la moitié de son âge, elle sera son dernier amour. Bon, Rembrandt est ruiné, tandis que Julie Gayet épouse François Hollande – qui a ri ?
La collection de Taddeï est rafraichissante. L’homme, journaliste, animateur de radio et de télé – on regrette Ce soir (ou jamais !) – , est un esprit libre – son interview de Delon reste un moment mémorable – qui surgit là où on l’attend le moins. Il est, depuis décembre 2024, directeur de l’hebdomadaire Marianne. A quel âge, au fait ? 63 ans.
Une collection à glisser dans le sac de voyage (8 euros, 96 pages).
* Dernier ouvrage paru : Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, Éditions de l’Observatoire, 2024, 240 pages.
Le géographe Christophe Guilluy approfondit sa réflexion sur la France périphérique. Délaissant les chiffres pour les lettres, son nouvel essai prend la forme de la fable, du conte, pour mieux décrire le fossé qui sépare les élites déconnectées de Métropolia des gens ordinaires de Périphéria
Dans son dernier ouvrage, Métropolia et Périphéria – titre soufflé par Jean-Claude Michéa – Christophe Guilluy, le penseur de la France périphérique à qui nous devons le concept d’insécurité culturelle, délaisse les chiffres, les statistiques et les tableurs Excel pour le conte, la fable, le théâtre. Lorsque l’ouvrage parut, je travaillais, en vue de mon prochain essai, à la question de savoir ce que la littérature peut apporter à nos hommes politiques. La rencontre ne pouvait manquer d’avoir lieu.
Causeur. Ce qui retient d’abord l’attention est le choix que vous avez fait de la fable, du conte. Votre livre s’offre comme un implicite mais joyeux plaidoyer pour les histoires, pour les vertus de l’écriture narrative, fictionnelle. « Les chiffres, la seule réalité susceptible d’impressionner à notre époque ! » disait Hannah Arendt. N’est-ce pas là un des ressorts majeurs de la crise que nous vivons ? Le réel déborde de toute part des mailles de ce filet dans lequel on croyait le tenir bien enserré, et la bise venant, nos politiques se trouvent fort dépourvus.
Christophe Guilluy. J’ajouterais qu’une pensée solide n’a absolument pas besoin de la béquille des chiffres et encore moins de cartes modélisées. Un concept éclairant tient tout seul. D’ailleurs, que reste-t-il des siècles passés sinon la littérature, le théâtre, et aussi ne les oublions pas, ces vieilles cartes jaunies et joliment imprécises. Ces cartes du xviie ou xviiie siècles rayonnent par leur beauté et leur poésie, elles donnent plus à voir par les dessins et les illustrations dont elles sont habillées que celles que fabrique l’IA aujourd’hui. De nos jours, les clercs, experts ou politiques ont la prétention de rationaliser la vie comme si l’existence était modélisable, programmable. Ce faisant, ils passent à côté du mystère qui nous constitue, c’est pourquoi ils ne comprennent pas le basculement culturel à l’œuvre en Occident.
Si nos politiques doivent vous lire toute affaire cessante, c’est d’abord pour guérir de ce sortilège des données quantitatives qui leur donnent l’illusion de comprendre et de maîtriser quoi que ce soit. « Ils croulent sous la DATA et nous comprennent de moins en moins […] comme si cette pluie de chiffres ne servait qu’à alimenter l’ignorance et à recouvrir la réalité », faites-vous dire à un de vos « îliens ». La chose n’est-elle pas fatale ? La condition humaine n’est ni un problème technique, ni une équation mathématique, contrairement à ce que postule l’autoproclamé « cercle de la raison »…
Alimenter l’ignorance, c’est exactement ce que politiques, experts et médias ont fait pour éteindre culturellement le mouvement des gilets jaunes, et surtout ce qu’il représentait au départ : un mouvement existentiel, mais aussi un mystère – ce qui a déterminé des gens si différents à se réunir sur des ronds-points autour de valeurs simples et humaines.
Il y a deux siècles, l’auteur des Âmes mortes, Nicolaï Gogol, inventait la plus belle réponse aux élites russes qui ne percevaient dans le peuple qu’une masse d’arriérés : il créait « l’âme russe ». Une âme qui n’avait cessé de flotter comme un mystère dans les périphéries du continent, mais que les hommes au pouvoir ne distinguaient pas. Le regard vide de l’aristocratie et de la bourgeoisie était pour Gogol le signe que le pays était désormais dirigé par… des âmes mortes ! Quelques décennies en avance, il annonçait une révolte inéluctable. Pensez-vous que nous vivions autre chose aujourd’hui ?
Métropolia incarne à merveille les âmes mortes, il suffit d’observer le regard vide de ceux qui nous dirigent. A contrario, c’est bien à Périphéria que survit l’âme du peuple français – ou américain – comme nous le prouvent tous les mouvements de contestations sociales ou politiques qui ont traversé les pays occidentaux ces dernières décennies.
Ce choix de la fiction procède d’un constat d’impuissance et d’échec : « Nous croulons sous les diagnostics […] sans qu’aucun gouvernement n’entame le moindre aggiornamento », observez-vous. Toutefois, il n’entre pas que du dépit dans le parti que vous avez pris. Car la première vertu de la fable est sa légèreté, sa grâce. On sourit souvent aux tableaux que vous peignez – les détails du chapitre sur l’école sont particulièrement savoureux. « Prenons-y garde, avertissait Hippolyte Taine, la gaieté est encore un ressort, le dernier en France qui maintienne l’homme debout, le meilleur pour garder à l’âme son ton, sa résistance et sa force. »Je ne pense pas vous trahir en vous prêtant cette disposition d’esprit…
Oui, la joie fait sens. Elle revêt pour moi un caractère presque sacré. Je dirais même qu’elle est prophétique puisqu’elle nous inscrit dans la vie, sa magie et sa continuité. À l’inverse, l’affliction, la déploration – ces postures extrêmement fréquentes au salon – est une forme de nihilisme, un luxe petit-bourgeois, qui n’est pas à la portée des gens ordinaires. La satire permet en effet de contourner le magma de données et de discours fumeux que produit Métropolia en continu. Elle éclaire aussi le ridicule et l’impuissance de nos fausses élites devant l’effondrement inéluctable de leur modèle.
Il est une chose que ne parviennent pas à admettre nos bourgeois-bohèmes à trottinette, c’est qu’on vit mal dans le monde rêvé des progressistes. Leur sentiment profond est que l’homme ordinaire n’est pas à la hauteur : on lui promettait un monde sans frontières, sans patrie, sans histoire, sans christianisme, et cet « hillbilly », ce « plouc », pour reprendre le titre que J. D. Vance a donné à son autobiographie, reste attaché à ces vieilleries. Comment ne pas songer à la description des nobles par Tocqueville à la veille de la Révolution : « Comme ils continuent à marcher les premiers, ils croient qu’ils conduisent encore. […] En réalité, personne ne les suit, ils sont seuls. » Vous faites bien apparaître la stérilité à laquelle ils se condamnent.
Métropolia n’est qu’idéologie. Elle ne produit rien, pas même des masques ni du Doliprane ! Elle ne doit sa survie qu’à une domination du monde culturel et à la production de fausses morales dont elle a besoin pour conserver son pouvoir. Mais le langage inversé de cet univers communicationnel (ville ouverte, vivre ensemble…) ne suffit plus, le réel est immortel, il revient toujours. Un exemple ? Nous empruntons 750 millions d’euros sur les marchés financiers et ne produisons rien, comment imaginer une seconde que cette situation soit viable durablement ?
Plus important encore, en s’isolant dans des citadelles – maintenant verrouillées par des ZFE – « Métropolia l’égotique » s’assèche comme l’illustre la médiocrité de sa production universitaire et littéraire, sans parler de son cinéma nombriliste projeté dans des salles vides. Comment ne pas voir que tous les grands écrivains et politiques se sont toujours nourris de l’âme des peuples : Dostoïevski de la paysannerie russe, Céline des petites gens qui entrent dans son cabinet, London des « gens d’en bas », de Gaulle, des Français. Cette sève, Métropolia s’en est privée. Elle se meurt culturellement avant de s’effondrer économiquement. On ne peut pas bâtir une grande œuvre et encore moins une grande politique sur une fausse morale, une fausse religion.
Si vous avez fait le choix de la géographie, c’est que vous en aviez contracté la passion dans vos « lectures des voyageurs, de London à Verne, et, bien sûr, des classiques de la géographie » et vous citez notamment l’immense Vidal de La Blache, le maître du romancier-géographe Julien Gracq[1]. Mais vous découvrez que le département universitaire de géographie est peuplé « de petits technocrates » qui ne parlent que d’« ingénierie territoriale » et de « modélisation ».
La géographie – comme les sciences humaines – est aux mains des robots, des technocrates, des statisticiens et des idéologues. Vidal de La Blache ne les considérerait certainement pas comme des géographes. Les géographes contemporains se préoccupent moins de géographie – qui est l’interaction entre l’homme et un milieu naturel – que d’idéologie. En réalité, cette discipline (comme l’ensemble des sciences molles) n’a fait qu’accompagner le grand mouvement de modélisation de tout et de rien, jusqu’à disparaître sous un magma de chiffres. Aujourd’hui, ce ne sont plus des géographes qui font vivre la géographie, mais des auteurs comme Sylvain Tesson.
Par la grâce de la fable, vous entendez rendre aux hommes leur poids de réalité, mais aussi rien de moins que leur âme, leur mystère.On pourrait toutefois vous reprocher d’en rester à un schéma binaire : de parer les hommes ordinaires de toutes les vertus et les élites de tous les vices. Même si la common decency qui distingue les premiers, la conscience qu’il est des choses qui ne se font pas, autrement dit, le fait de vivre avec l’interdit, est une manière de reconnaître qu’il n’est pas de bonté originelle.
Je vous répondrai en m’appuyant sur ma propre expérience que je raconte dans le livre. J’ai grandi dans un environnement déchristianisé et où les idéologies impressionnaient peu les habitants. J’ai donc « bricolé » un ciel étoilé, ce que je croyais être une forme de transcendance, en fantasmant le monde intellectuel et académique « de gauche ». Arrivé à ce que Jack London nomme le « salon », je n’ai pu que constater non seulement le mépris de classe, mais surtout l’absence de toute transcendance et un désintérêt profond pour la richesse de la vie ordinaire, pour ne pas dire l’humanité. Cette expérience m’a conforté dans l’idée que la morale était en nous, que les valeurs humaines sous-tendaient une transcendance dont j’étais forcé de constater qu’elle n’existait plus à Métropolia.
L’attachement au bien commun, à une société décente, aux territoires n’est pas seulement une posture, elle est l’attachement à des principes qui font la civilisation. Or, c’est précisément la remise en cause par le monde d’en haut de ces deux piliers qui a entraîné l’effondrement des sociétés occidentales.
« La vie n’est pas douce, mais peut être adoucie », disait Orwell. Ce que vous faites valoir, me semble-t-il, est que dans l’art d’adoucir la vie, les gens ordinaires sont restés infiniment plus doués que nos spécialistes de la « réinvention » perpétuelle de nos vies.
C’est ce que j’appelle la dialectique du quotidien, c’est-à-dire l’articulation permanente entre réel et morale, entre passion et raison, un dialogue vital « en bas », dans le monde des limites matérielles et morales. Cette dialectique est parfaitement étrangère à Métropolia qui a aboli les limites. Cette dialectique du quotidien, c’est celle qui explique qu’un individu peut être le matin dans le « rejet de l’autre » mais fraternel l’après-midi. Voilà trente ans que les gens ordinaires ont fait ce diagnostic, ce qui explique qu’au fond les gens ne souhaitent pas que l’« ennemi » soit un « ennemi éternel » ; c’est d’ailleurs pourquoi la rhétorique de la guerre civile n’a jamais pris. La demande de la majorité ordinaire (quelles que soient les origines) repose sur quatre points cardinaux : demande de travail, préservation du bien commun de l’État-providence, demande de sécurité et de régulation des flux.
Quasiment la même année, en 2016-2017, nous publiions, vous Le Crépuscule de la France d’en haut, moi, Le Crépuscule des idoles progressistes, n’avons-nous pas péché par excès d’optimisme, l’aube tarde à se lever, n’est-ce pas ? La chose passera-t-elle par la violence, comme le suggère votre tomber de rideau?
Oui, nos crépuscules se sont croisés, mais je crois que nous décrivions tous les deux ceux que j’appelle les « Dorian Gray du progressisme ». La peur panique du monde d’en haut est le signe ultime d’un délabrement moral et de sa pensée. Métropolia a peur parce qu’elle est condamnée. Mais nous, nous, survivrons. Et avec nous, la civilisation et ses valeurs. Car j’insiste sur ce point : la civilisation est d’abord portée par la multitude comme le montre le basculement culturel et politique.
Je ne crois absolument pas à l’effondrement/disparition de l’Occident. Le soft power des classes populaires est en train de faire basculer le centre de gravité du monde de Métropolia vers Périphéria. La bombe finale n’a de portée que métaphorique, le transfert s’opérera sans violence. Le monde multipolaire qui émerge est celui de Périphéria, celui de la civilisation, de la production et du mystère des valeurs humaines présentes dans la multitude. Le pragmatisme et la morale sont en nous. Ils ne meurent jamais.
Christophe Guilluy, Métropolia et Périphéria, Flammarion, 2025, 224 pages.
[1] Lire, sur ce point, le magnifique échange entre Julien Gracq et Régis Debray dans Par amour de l’art : une éducation intellectuelle (Gallimard, 1998).
Autour de la Flottille de Gaza : mots dévoyés et mensonges.
Je n’avais pas l’intention d’épiloguer sur ce bateau pour Gaza qui a défrayé la chronique jusqu’à son arraisonnement par la marine israélienne, car la mise en scène en était vraiment trop grossière. De plus, l’intervention israélienne s’est effectuée sans le moindre accroc. Il y a quinze ans, l’arrivée des commandos israéliens sur le bateau turc Mavi Marmara avait provoqué dix morts et une rupture des relations d’Israël avec la Turquie qui ne s’est jamais plus véritablement amendée.
Société du spectacle
Ici, au lieu du paquebot qu’était le Mavi Marmara, on avait affaire à un petit voilier de plaisance, bateau amiral et seul représentant en réalité de cette soi-disant « flottille » de la liberté. Il faut lire les messages grandiloquents où Rima Hassan et ses amis écrivaient qu’ils n’avaient pas peur de la mort. Au lieu du martyre, ils ont obtenu des sandwiches, la marine israélienne a elle aussi fait quelques progrès dans la société du spectacle dans laquelle nous baignons.
Clap de fin d’une partie achevée dans un ridicule que les commentaires de Jean-Luc Mélenchon sur l’héroïsme des militants rendaient encore plus grotesque? Malheureusement, ce n’est pas sûr.
En écoutant Greta Thunberg prétendre qu’elle avait été « kidnappée » j’ai compris que l’affaire n’était pas terminée. Car « kidnapper » c’est le mot qu’on a utilisé, cette fois à juste titre, pour ceux qui ont été enlevés le 7-Octobre, dont certains ont été assassinés et dont d’autres croupissent depuis plus de 600 jours dans les tunnels du Hamas. Le regard épouvanté de Shiri Bibas comparé au calme des militantes de la flottille dit tout. Ces dernières savaient, au rebours de leurs déclarations sur la barbarie d’Israël, que rien de grave ne leur arriverait. Cela n’a pas empêché Greta Thunberg de se plaindre dès son retour à Stockholm, où elle avait été expédiée illico après avoir signé un document où elle reconnaissait avoir commis une infraction en violant le blocus, ce qui justifiait son expulsion. Nul doute que Rima Hassan, qui, avec les deux tiers des participants à la flottille, a refusé de signer ce document et est donc en prison le temps de l’enquête administrative, nous présentera un festival à charge contre son kidnapping et contre la police israélienne.
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Guerre des mots
Le terme de kidnapping a été repris par Manuel Bompard et ses collègues de LFI. C’est la mise en équivalence avec l’enlèvement des Israéliens. Plus encore, si Greta Thunberg a été « kidnappée » le 9 juin 2025, cela signifie au fond que 251 personnes ne l’ont pas été le 7 octobre 2023. Je me demande si leurs avocats ne vont pas qualifier d’entrave à la liberté d’opinion la proposition qui a été faite par les autorités israéliennes de visionner un film sur le 7 octobre, aux douze militants arrêtés qui ont courageusement refusé, pour ne pas mettre en risque leur droit à l’aveuglement.
Dans cette guerre, les mêmes mots peuvent servir aussi bien de brûlots que d’extincteurs.
Il y a d’autres mots dont le sens risque d’être carbonisé. Si Rima Hassan n’est pas expulsée au plus vite, ses amis vont la présenter comme une otage. On devine les fulminations de Mélenchon et les tweets de Marion Aubry, celle qui avait refusé au Parlement européen de soutenir l’admirable Boualem Sansal, otage du gouvernement algérien. C’est mettre en regard des situations qui n’ont rien de commun, un exercice dans lequel les communicants pro-Hamas sont des maitres, comme en témoignent les usages actuels des mots génocide, extermination et famine. Bien sûr la députée européenne qui est une imposture en elle-même, puisqu’elle se présente comme une réfugiée palestinienne alors qu’elle est surtout la fille d’une Syrienne qui a fui son pays pour échapper à son mari, lui-même technicien militaire pour le régime syrien, va dès sa sortie soigner son image factice d’héroïne indomptable.
Dans ce jeu de faux-semblants notons que le bateau apportait à Gaza une aide minuscule, d’ailleurs distribuée par les Israéliens après leur saisie de la cargaison. De fait, les militants humanitaires auraient été bien en peine d’effectuer de façon sécurisée la moindre distribution alimentaire s’ils avaient pu accoster. Pour eux tout se termine donc assez bien, même si les Israéliens ne leur ont pas concédé une posture de résistants, mais plutôt de losers, ce qui aux yeux de Mélenchon comme à ceux de Trump, est une tare impardonnable.
Un blocus maritime validé par l’ONU
Notons aussi que le Soudan, où la famine est dramatique, ne bénéficie d’aucune indignation internationale et que la diabolisation d’Israël permet de minimiser la responsabilité massive du Hamas dans la mauvaise distribution de l’aide passée sous l’égide de l’ONU, cette ONU qui n’est jamais en panne de compromission avec l’organisation terroriste palestinienne, comme le confirment des documents récemment présentés.
Après l’arraisonnement du Mavi Marmara, une commission d’enquête, la Commission Palmer, fut mise en place par le Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki-moon. Elle conclut que le blocus naval imposé par Israël était légal au regard du droit international, et que, en situation de guerre, un pays a le droit de contrôler, inspecter et capturer les navires suspectés de violer un blocus, même sur haute mer. Ce qui met à mal une autre distorsion langagière appliquée à Israël, l’accusation de piraterie.
Un membre de la fameuse «flottille», le Brésilien Thiago Avila, avait présenté Nasrallah, le leader défunt du Hezbollah, comme un martyr source d’inspiration pour les peuples, et une autre, l’Allemande Yasemin Acar, avait posté une video où elle dansait de joie en apprenant que des missiles iraniens bombardaient Israël. Quant à Rima Hassan, elle avait, entre autres, accusé Israël de la mort des enfants Bibas. Il est difficile de croire que le désir de venir en aide aux déshérités de Gaza ait été la seule motivation de tous les passagers du bateau Madleen.
Cela montre que c’est finalement le mot humanitaire lui-même qui a été dévoyé dans cette randonnée médiatique, dont l’organisateur en coulisse est un vieux briscard du Hamas, le Palestino-britannique Zaher Birawi, fondateur de la Coalition de la flottille de la liberté. C’est cette fondation qui avait affrété le Mavi Marmara : quelques humanitaires avaient alors servi de vitrine pour masquer le noyau de passagers lourdement militarisés. Quinze ans plus tard, le casting médiatique a un peu changé, mais la finalité demeure: diaboliser Israël…
Alors que les offres touristiques « adults only » se multiplient, une question « qui dérange » fait surface : nos enfants seraient-ils devenus indésirables dans l’espace public? Derrière la tendance No Kids, c’est toute une réflexion sur l’éducation et le laxisme parental qui s’impose, avance notre chroniqueuse
Une mode récente distille l’idée que les enfants sont une nuisance dans certains lieux publics ; des offres commerciales de vacances entre autres sélectionnent « for adults only » (adultes seulement) ce qui représente actuellement 3 % de l’offre touristique a indiqué le « syndicat des Entreprises du voyage » à l’AFP.
Évidemment cette attitude pose question, il faudrait interdire les enfants de certains lieux car on ne les y supporterait plus ; d’ailleurs au passage soyons honnête : qui n’a pas été prêt à faire sortir du wagon des enfants hurleurs dont les parents devaient avoir des boules Quiès (des wagons sans enfants, futur créneau juteux ?!)
L’adulte d’abord, l’enfant ensuite ?
Plus sérieusement, on peut accepter l’idée que certains endroits soient réservés aux adultes avec de bonnes raisons, c’est une liberté comme une autre, mais le gouvernement a pris cette menace au premier degré alors que cela renvoie à une problématique beaucoup plus importante : celle de la façon dont nos enfants sont (de plus en plus) mal élevés, ou simplement pas élevés du tout. Le mouvement de Mai 1968 en France a lancé le slogan très populaire « Il est interdit d’interdire », ce qui a ouvert la voie à une génération de parents très tolérants — un phénomène qui ne cesse de s’amplifier.
Une éducation qui consiste à traiter les petits dès le départ comme des adultes miniatures dont on doit respecter les desiderata. Que penser lorsqu’au restaurant on demande très sérieusement à un enfant de trois ans s’il préfère l’omelette aux herbes ou la sole meunière (sic) et qu’après, on lui donne une tablette pour l’occuper ? On a interdit la bonne vieille (petite) fessée, plus, étant bien sûr inadmissible. Cela dit, 23% des parents déclarent encore donner une fessée, 20% bousculer leur enfant et 15% donner une gifle, peut-être ne faut-il pas s’en offusquer exagérément ? Rappelez-vous que François Bayrou en campagne électorale avait donné une tape à un jeune garçon qui lui faisait les poches ! Il avait pris cinq points dans les sondages. Une exception car nous sommes très contradictoires, nous voulons de l’autorité, mais la récusons dès qu’elle s’instaure.
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Le symptôme d’un malaise éducatif généralisé
L’enfant roi règne, et on le comprend puisqu’il y est incité. Le phénomène est grave car cela contribue à l’accentuation de tous les troubles sociétaux que nous connaissons… manque d’obéissance en général, tenue dégradée, impolitesse, manque de respect (vous savez ce fameux « respect » dont les voyous n’ont que ce mot à la bouche dès que quelque chose les dérange) ; et s’il vous pique votre portable, c’est une « incivilité », pas méchant une incivilité.
À l’école les parents donnent raison à l’enfant puni et accusent le professeur, jadis quand on rentrait avec une punition, la punition en question faisait souvent l’objet d’une autre à la maison.
Bref, nous élevons mal nos enfants, et dans tous les milieux. Nous avons peur qu’ils ne nous aiment pas si nous faisons preuve de sévérité, d’où vient cette inquiétude ? De trop de conseils de psys tourmentés ? L’Éducation nationale a, petit à petit, inversé l’enseignement pour le faire tourner autour de l’enfant et non plus autour de ce qu’il doit apprendre et savoir. Les professeurs essayent de ressembler à leurs élèves en étant le plus « cool » possible, eux aussi ont peur. Le tutoiement s’est généralisé partout pour abolir les distances, et pourtant ces distances sont nécessaires pour qu’il y ait une hiérarchie morale et intellectuelle. Tant et si bien que lorsque des jeunes arrivent dans les entreprises, en stage ou pour leur premier emploi, il faut souvent tout reprendre à zéro et leur inculquer un minimum de savoir-vivre comportemental (on appelle ça le savoir-être), ne serait-ce que pour garder les clients, pas cool eux… Ne parlons même pas des fautes d’orthographe qui ne sont plus un problème pour réussir ses examens car cela traumatise l’impétrant.
Des réponses politiques à côté de la plaque ?
On se demande si la récente nomination au gouvernement d’une haut-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry indiquant s’interroger sur la « place donnée aux enfants dans notre société » et fustigeant un environnement qui « privilégie le confort des adultes, au détriment de l’inclusion et du bien-être des plus jeunes » est indispensable ? Quant à la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, elle a déposé en mai dernier une proposition de loi visant à interdire les d’espaces « no Kids » car discriminants pour les enfants : de quoi sauver la jeunesse.
Nous réfléchissons et intervenons à l’envers de ce qu’il faut dire et faire. Il faudrait punir les parents laxistes ! S’il faut s’interroger, c’est sur la façon de mobiliser les parents à éduquer leurs enfants : seule façon de leur donner une vraie chance dans la vie et de préserver l’avenir de notre société. L’école doit enseigner et les parents éduquer. La tolérance doublée de la fameuse bienveillance, n’est plus une option devant la dégradation des mœurs au sens large. Nous nous plaignons presque tous d’un glissement vers une inéluctable décadence. Très sérieusement il serait judicieux de proposer des formations aux parents désorientés ou ignorants. Ce sont eux qui devraient à la rentrée des classes faire un stage préparatoire précisant leurs responsabilités et leurs devoirs de discipline à imposer. Avant d’inciter les couples à faire plus d’enfants (grâce à un congé de paternité élargi, belle motivation) on devrait s’occuper de la façon dont ils les élèveront. Je suis consciente de l’aspect cruel, bourgeois, rétrograde et contre-tendanciel de ces propos de bon sens. Mais j’assume.
Concernant la montée de la violence dans la société française, les «élites» doivent rendre des comptes, estime notre chroniqueur Ivan Rioufol. Une minute de silence est organisée à midi dans les établissements scolaires suite au meurtre de la surveillante Mélanie, poignardée mardi à Nogent par un jeune.
Il n’y a rien à attendre du monde politique actuel. Ces « élites » doivent céder la place ou entamer leur mea-culpa, si elles ne veulent pas être chassées par la colère du peuple trahi. Les dirigeants, confrontés à une violence enragée au cœur de l’Ecole – une surveillante tuée à coups de couteau par un élève, mardi dans un collège de Nogent (Haute-Marne) -, se montrent incapables d’aller à la source d’un demi-siècle de duperies pédagogistes et égalitaristes, dénoncées vainement par les plus lucides des observateurs.
Révolution timide
La ministre de l’Éducation, Elisabeth Borne, découvre la réalité lorsqu’elle déclare (RTL, 5 juin) : « Il faut prendre le temps de réfléchir pour proposer des solutions opérantes ». Depuis mardi, le président de la République et son gouvernement rivalisent en propositions marginales : interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans (Emmanuel Macron), des armes blanches élevées au rang d’ « ennemi public » (François Bayrou), des téléphones portables, des écrans, des jeux vidéo (Yaël Braun-Pivet).
Or ce n’est pas seulement la timide « révolution pénale » (suppression du sursis, peines planchers, etc.) proposée par Gérald Darmanin qui répondra à l’effondrement du système. Une révolution est urgente, oui. Mais elle doit balayer les idées fausses qui ont abimé la société, à commencer par l’Education. Relire Platon (La République, III e siècle avant JC) : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leur parole, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et toute jeunesse le début de la tyrannie ». Ce même procès du jeunisme reste à refaire.
Une jeunesse sans repères sur les ruines du progressisme
Mais Macron est l’obstacle au bouleversement idéologique qui permettra peut-être de reconstruire, sur les ruines d’un progressisme prétendument éclairé dont le macronisme s’est voulu l’héritier. Après la nouvelle tragédie qui a coûté la vie à Mélanie, 31 ans, le chef de l’Etat s’est ému d’un « déferlement de violences insensées », en oubliant ses propos précédents voyant des propagandes autour des commentaires sur « l’invasion du pays et les derniers faits divers ». En fait, les diversions du chef de l’État, qui alarme à grand spectacle sur le réchauffement climatique ou l’état des océans, ne sont destinées qu’à occulter ses démissions sur les questions sécuritaires, reléguées au rang de sentiments populistes et d’extrême droite. Macron a choisi de se désintéresser des plaintes existentielles du peuple ordinaire pour préférer se mettre à l’écoute de la nouvelle « rue arabe » quand elle réclame la dévotion face au palestinisme et la criminalisation de l’Etat d’Israël. C’est cette trahison qu’incarne le chef de l’Etat lorsqu’il s’inquiète davantage du sort de la pro-Hamas Rima Hassan, qui refuse son extradition d’Israël, que du calvaire silencieux que subit Boualem Sansal, amoureux de la France, dans une prison algérienne. Cette haine anti-française, qui suinte des postures du chef de l’Etat, est insupportable.
Contrairement à d’autres commentateurs, Elisabeth Lévy refuse d’accabler le gouvernement après le meurtre au couteau dramatique de la surveillante du collège de Haute-Marne. Nous vous proposons d’écouter sa chronique radio.Devant les enquêteurs, l’adolescent meurtrier n’exprime ni regrets ni compassion.
Plus on en sait sur le meurtrier de Mélanie, moins on comprend son acte. C’est d’autant plus inquiétant et vertigineux. Sous réserve des informations qui viendront peut-être infirmer les hypothèses actuelles, à l’écoute de l’avocat de ce garçon, ou du procureur, cela ressemble de plus en plus à un meurtre sans pourquoi. Ce qui se rapproche le plus d’un crime gratuit.
Derrière les apparences…
Il n’y avait apparemment aucun contentieux entre la victime et le tueur. Visiblement, il n’aurait pas supporté d’être recadré quelques jours plus tôt, pour une histoire d’embrassade dans le collège ;
Il n’y a pas d’explication sociologique ou culturelle : le père de Quentin n’est pas alcoolique, il n’a pas été élevé dans la haine de la France, ni dans une famille déstructurée ;
Quentin n’était pas scolarisé dans un collège violent, et n’habitait pas non plus dans un quartier prioritaire de la politique de la ville. Et le drame s’est produit en présence des gendarmes, donc on ne peut pas non plus mettre en cause le laxisme de l’Éducation nationale ;
Enfin, Quentin était inconnu des services de police, donc il n’y a pas de défaillance de la justice non plus.
Certes, il a été exclu deux fois pour violences. Il est facile de dire aujourd’hui qu’on aurait dû détecter un risque plus grave. Mais il n’y a pas de science exacte pour anticiper les passages à l’acte. Et on ne peut pas psychiatriser l’ensemble de la jeunesse. Résultat, et c’est le plus déconcertant : nous n’avons pas de coupable à accabler. On ne peut pas accuser l’État, le gouvernement ou je-ne-sais quel ministre.
Si ce n’est la faute de personne, peut-on parler de fait divers ?
Non, pas complètement. Car la récurrence de ces violences inexpliquées en fait un phénomène de société. Le nombre d’adolescents poursuivis pour assassinat, meurtre, coups mortels ou violence aggravée a doublé depuis 2017, passant de 1207 à 2095 en 2023. Cette violence gratuite et totalement disproportionnée par rapport à l’enjeu de départ devient banale. Un couteau peut sortir pour une casquette volée, une cigarette refusée ou une fille convoitée. Il n’y a pas de responsabilité politique, mais peut-être une responsabilité collective. Chaque parent éduque ses enfants, mais c’est la société tout entière qui fabrique un état d’esprit, peut-être une anthropologie.
Éloignons-nous du cas de Quentin…
L’école ne valorise pas l’effort, déteste la verticalité et la hiérarchie. L’air du temps encourage la plainte et la victimisation. On apprend tout sur les droits, rien sur les devoirs. Si les jeunes ont des mentalités de créanciers à qui tout est dû, c’est peut-être aussi parce que cet état d’esprit s’est répandu chez leurs parents.
Qui s’interroge aujourd’hui dans la société sur ses responsabilités dans ce qui lui arrive ? C’est toujours la faute des autres. À force de sacraliser le ressenti, la spontanéité, on fabrique des générations sans Surmoi, des jeunes hommes qui ne s’empêchent pas. Comme le disait Zemmour, il ne s’agit plus de se demander quel monde nous laisserons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à ce monde.
La XXVIIIe et dernière édition se tient à Paris du 13 au 21 juin
Unique au monde dans son genre, le Festival de l’Imaginaire a fait accourir à Paris et ailleurs en France les manifestations artistiques ou cultuelles les plus authentiques de peuples de tous les continents. Il obéissait à cette image et à cette politique généreuse d’une France universaliste ouverte aux civilisations du monde et à leurs traditions séculaires.
Alors que la France aujourd’hui souffre indéniablement d’une immigration incontrôlée de malheureux déracinés dont le surnombre finit par altérer sa propre identité, le Festival de l’Imaginaire tout au contraire s’est voué depuis 1982 à découvrir et affirmer le meilleur du patrimoine immatériel des peuples du monde. En près d’une trentaine d’éditions, il aura enrichi notre perception des autres cultures, des autres peuples, en nous ouvrant au génie créateur multiforme de l’humanité entière. C’est pourtant à ce festival que le ministère de la Culture donne aujourd’hui le coup de grâce en supprimant la dernière et misérable subvention de 200 000 euros accordée à la Maison des Cultures du Monde qui l’a créé et qui va disparaître avec lui. Elle doit se saborder faute de moyens pour survivre, alors qu’aux temps fastes elle bénéficiait d’un million d’euros de subventions. Pour 200 000 euros donc disparaît une institution unique en son genre… cependant par exemple qu’un seul sénateur coûte au pays à peu près 135 000 euros par an. Voire plus d’un million, si l’on divise les 353 millions de largesses que l’État verse au Sénat, par le nombre de sénateurs qui sont 348…
Or on n’a toujours pas prouvé que l’existence du Sénat était indispensable à la survie à la nation quand la Culture l’est indéniablement.
Le génie des peuples
Ballet royal du Cambodge, gamelans d’Indonésie ou danses des cours royales de Java, chants des llaneros de Colombie, hymnes de l’Eglise des Coptes de l’Egypte, théâtre masqué du Kerala et danses sacrées de l’Inde, théâtre Nô du Japon, samba et mazurka du Cap Vert, sorties de masques des Dogons du Mali, candomblé du Brésil, théâtre Tchiloli de l’ile de Sao Tomé, opéra du Jardin des Poiriers de la Chine ancienne ou marionnettes de Taïwan, danses de l’Andalousie, confréries soufies d’Albanie ou de Turquie, chants bretons, rites du Pérou célébrant la Vierge du Carmen, conteurs venus d’Islande, son de Vera Cruz, au Mexique, théâtre balinais, danses de cour de Corée, canzuna a la carritera de Sicile, masques Makishi du Zimbabwe, jota de l’Aragon, rituels, musiques, danses et théâtre traditionnels du monde entier : ces manifestations du génie des peuples, et cent autres encore, en grand danger de disparaître sous les coups du fanatisme musulman, des prêcheurs évangélistes américains, du tourisme massif, de la modernité aveugle, du désintérêt et de l’imbécillité des gouvernements, de l’ignorance en général, toutes ont été présentées par le Festival de l’Imaginaire qui a contribué ainsi à leur fragile survie.
Cette programmation est donc la dernière. Et rien ne pourra remplacer la science, la générosité et la pertinence du Festival de l’Imaginaire fondé par Cherif Khaznadar et Françoise Gründ, puis dirigé par Arwad Esber, au moment où les tensions augmentent si dangereusement dans le monde, où les dialogues les plus cruciaux entre les peuples sont compromis, où la lutte contre le racisme et la barbarie est plus essentielle que jamais.
Ni la programmation erratique du Musée des Arts premiers, au quai Branly, ni les rares concerts de musique indienne ou persane du Théâtre de la Ville, ni les rarissimes apparitions des cultures traditionnelles dans les festivals français ne combleront le vide douloureux laissé par le Festival de l’Imaginaire ou ne se substitueront aux idéaux de la Maison des Cultures du Monde. Cette disparition en est d’autant plus lamentable, sinon scandaleuse.
Elle reflète l’indifférence aux cultures venues de loin, la misère de la politique d’un ministère passé sous la coupe d’une arriviste sans aucune légitimité à son poste, la petitesse de vue des pouvoirs publics qui ne savent plus défendre une certaine image de la France. Et cette image passait par l’ouverture de notre pays aux manifestations artistiques séculaires venues du monde entier.
Festival de l’Imaginaire
13 juin, 20h : Le Turc Kudsi Ergüner (ney), l’Irakien Omar Bashir (oud), la Syrienne Waed Bouhassoun (chant). Théâtre de l’Alliance française 14 juin, 20h : Tablao flamenco. Théâtre Zingaro, Aubervilliers 15 juin, 11h30 : Musique flamenca, chant et guitare. Square Trousseau. Concert gratuit. 16 juin, 20h : Ensemble Waed Bouhassoun. Théâtre de l’Alliance française. 17 juin, 20h : Ensemble Dudukner, d’Arménie. Théâtre de l’Alliance française. 18 juin, 20h : Chants soufis d’Alep Dhikr Qâdirî Khâlwatî. Théâtre de l’Alliance française. 19 juin, 15h30. Théâtre d’ombres. Iara, une légende amazonienne. Alliance française. 19 juin, 20h. Samba de Itapuâ. Rumo do Vento. Théâtre de l’Alliance française. 20 juin, 20h. Musiques et danses coréennes. Théâtre de l’Alliance française 21 juin, de 15h à 16h30. Rencontres d’ethnoscénologie. Théâtre de l’Alliance française 22 juin, 18h. Chamamé d’Argentine. Théâtre Berthelot, Montreuil.
Les remous qui agitent la communauté juive depuis la publication de la tribune de Delphine Horvilleur illustrent une longue tradition d’affrontements internes. Ses détracteurs ne lui reprochent pas d’exprimer ses idées, mais de se parer d’une supériorité morale pour les défendre
Des soldats tombent, des familles pleurent leurs morts, Israël lutte pour sa survie – et pendant ce temps, le petit monde juif francophone se déchire sur la tribune d’une femme rabbin. Pas de doute : nous sommes bien au royaume de France. Il est vrai que Delphine Horvilleur n’y est pas allée avec le dos de la cuillère en publiant un texte titré « Gaza/Israël : aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire ». Dans lequel elle estime notamment que la conduite de la guerre à Gaza est « contraire à la morale humaine et à l’éthique juive », et dénonce « des déplacements de population forcés » allant jusqu’à utiliser le terme définitif de « nettoyage ethnique » pour criminaliser l’œuvre de l’armée israélienne. Depuis sa parution, la tribune met le feu aux poudres dans un milieu communautaire grand comme un mouchoir de poche, mais dont les remous résonnent à l’échelle du monde.
Répliques, ripostes…
Sur les boucles WhatsApp des synagogues, les murs Facebook des grands-mères, dans les bulletins confessionnels ou les revues spécialisées, la colère gronde et les contre-arguments fusent. « La masse des juifs supporte patiemment que ces juifs sublimes lui fassent la leçon, mais parfois elle se rebiffe », s’agace le psychanalyste Daniel Sibony dans Tribune Juive, tandis que, toujours dans la même revue, le philosophe Charles Rojzman part aussi au charbon : « Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément un gouvernement. Il s’agit de rappeler que le droit d’Israël à se défendre est non négociable. Et que le rôle du judaïsme, dans cette heure tragique, n’est pas d’accabler son propre peuple pour sauver son image morale. » Dans Actualité juive ; l’avocate Yaelle Scemama questionne habilement : « Quel autre chemin politique et militaire Israël devrait-il emprunter pour en finir définitivement avec le Hamas ? » Un petit florilège assez représentatif de l’indignation suscitée par cette critique émanant d’une personnalité qui se définit comme sioniste, alors que la guerre se poursuit sur le terrain.
Est-ce la première guerre des juifs sur fond de désaccord idéologique ? Loin s’en faut : cette affaire illustre au contraire une longue tradition d’affrontements internes, presque constitutive de cette identité religieuse. Le désaccord n’est pas un accident : c’est un principe structurant de la pensée juive, qui vibre dans les débats les plus contemporains, comme dans son histoire et ses textes bibliques.
Observons le couple le plus célèbre de l’histoire talmudique : Hillel et Shammaï. Deux sages qui vivaient du temps du Second Temple, devenus les symboles de visions diamétralement opposées des textes. Hillel, venu de Babylone, humble et accueillant, prône une lecture souple, tournée vers l’humain, des lois religieuses. Lorsqu’un païen lui demande de résumer la Torah « sur un pied », il répond : « Ce qui est odieux à toi, ne le fais pas à ton prochain. C’est toute la Torah ; le reste est commentaire. Va et étudie. » Hillel incarne l’ouverture, la pédagogie, la compassion. Une lecture politique dirait qu’Hillel est un juif de gauche.
Shammaï, à l’inverse, incarne la rigueur, la fermeté, le respect strict des règles. Une lecture politisante le dirait de droite. Dans la même anecdote, il repousse le questionneur à coups de règle. Pour lui, la loi ne se résume pas, elle s’applique, point barre. Il représente la discipline, le refus du compromis, l’attachement à la lettre. Leurs écoles – Beit Hillel et Beit Shammaï – s’opposeront durant des générations sur des centaines de points de la vie religieuse : la validité des mariages, les lois de pureté, ou des détails liturgiques comme l’ordre d’allumage des bougies de Hanouka. Beit Hillel allume une bougie de plus chaque soir, pour symboliser la croissance de la lumière ; Beit Shammaï fait l’inverse, en souvenir des offrandes décroissantes du Temple. L’opposition entre Hillel et Shammaï n’est pas une anomalie. Et l’affaire Horvilleur, à sa manière, ne fait que rejouer cette partition ancienne : celle d’un peuple qui pense, débat, se divise – souvent bruyamment –, mais pour qui le désaccord est une forme de vitalité.
Un judaïsme pluriel, entre Tel-Aviv et Jérusalem
Aujourd’hui encore, le judaïsme est traversé par des courants multiples : orthodoxe, libéral, conservateur, et plus récemment encore, la « modern orthodoxy », qui nous vient tout droit des États-Unis. Il existe cinquante nuances de pratiques, de positions, de lectures officielles, non officielles. Cette vitalité se retrouve aussi dans la géographie israélienne : Jérusalem, religieuse, conservatrice, ancrée dans la tradition, contre Tel-Aviv, laïque, libertaire, tournée vers l’avenir. L’une vote à droite, l’autre à gauche. L’une abrite le mur des Lamentations, l’autre, les plus grandes boîtes de nuit du Moyen-Orient et la plus grande Gay Pride du continent asiatique. L’une prie, l’autre danse jusqu’au bout de la nuit. Alors, qui a raison, qui a tort ? Où se trouve l’essence du judaïsme ? En fonction de sa sensibilité, chacun voit midi à sa porte.
Ce qui est constant, en revanche, c’est la violence des affrontements internes. Le juif de gauche et le juif de droite, le juif religieux et l’agnostique, s’exècrent souvent avec une virulence toute particulière. Pourquoi ? Freud appelait cela le narcissisme des petites différences : plus les groupes sont proches, plus ce qui les distingue les rend fous. Les conflits les plus féroces sont fratricides. Et en ce sens, la guerre de chapelle n’est pas propre au judaïsme. Dans le christianisme, elle se décline entre partisans de Vatican II et traditionalistes. Chez les musulmans, les fréristes affrontent les laïques, qui souvent le payent au prix de leur liberté, voire de leur vie.
Mais ce qui distingue peut-être le judaïsme, c’est que même ceux qui ne cherchent pas à porter une parole religieuse sont, malgré eux, considérés comme porte-parole. En 1962, Philip Roth en fait l’expérience. Invité à parler de littérature à la Yeshiva University de New York, l’auteur de Goodbye, Columbus est pris à partie : on l’accuse de « trahir la cause juive », de nourrir l’antisémitisme en caricaturant la famille juive américaine. Roth se défend : il n’écrit pas au nom des juifs, il écrit sur les juifs. Le judaïsme est pour lui une matière littéraire, sa matière propre, pas une bannière idéologique.
C’est peut-être cela qui n’est pas pardonné à Delphine Horvilleur : non de défendre ses idées, mais de le faire au nom d’une vérité religieuse, d’une éthique juive, de se saisir des textes qui sont universels pour faire valoir sa propre sensibilité politique qui, dès lors qu’elle se pare d’une supériorité morale, revient à nier celle des autres.
Plongé dans un décor façon Almodóvar transposé dans un quartier populaire andalou, ce Barbier de Séville survolté et jubilatoire, servi par une mise en scène virevoltante et une distribution éclatante, offre à l’Opéra-Bastille un final de saison à pas manquer, selon notre critique musical.
C’est la cinquième reprise de ce Barbier de Séville d’anthologie, production du Grand Théâtre de Genève millésimée 2010, accueillie une nouvelle fois cette année par l’Opéra-Bastille jusqu’au 13 juillet, en guise d’ultime feu d’artifice estival, la saison lyrique rouvrant en septembre prochain avec La Bohème – reprise de la très belle mise en scène de Paul Guth, dans un casting superlatif.
Un must
Le prolifique Rossini (1792-1868) n’a pas 25 ans quand il pond, en trois semaines, sur un livret d’un certain Cesare Sterbini, cette adaptation lyrique de la pièce de Beaumarchais, initialement baptisée par le compositeur Almaviva, ou l’inutile précaution, et dont l’écrivain résume ainsi l’intrigue : « Un vieillard amoureux [Bartholo] prétend épouser demain sa pupille [Rosine, dont il convoite la dot] ; un jeune Amant plus adroit le prévient [le comte d’Almaviva], et ce jour même en fait sa femme, à la barbe [grâce au valet barbier Figaro] et dans la maison du Tuteur ».
Triomphe (presque) immédiat de ce must du lyrique créé à Rome en 1816, promis comme l’on sait à une postérité sans équivalent dans le répertoire. Flanqué de son décorateur attitré Paolo Fantin, le scénographe d’origine vénitienne Damiano Michieletto projette sur ce chef d’œuvre une fraîcheur bienvenue, en choisissant de transposer l’action à l’époque contemporaine et à la situer dans un quartier populaire sévillan (mais qui tout aussi bien pourrait être madrilène).
Rue taguée, antennes satellites accrochée sur la façade crépie couleur vieux-rose, enseigne au néon blanc signalant le snack bar « Barracuda » dans lequel s’affaire la tenancière, poubelle attendant le passage de la benne, fenêtres aux volets peints en verts, linge séchant aux balcons des trois étages de l’édifice, voisins livrés à leurs occupations du jour dans l’atardecer ibérique éclairé d’ampoules jaunes… Peu préoccupé du panneau « interdiction de stationner », Almaviva a garé sa « caisse à savon » vulgaire et rutilante au pied de l’immeuble (quand s’achève le deuxième acte, c’est juché sur une moto qu’il sortira de scène).
Comme un film d’Almodovar
Très ingénieux, ce dispositif scénographique parfaitement réaliste, comme tout droit sorti d’un film d’Almodovar, réservera au spectateur la surprise de pivoter sur lui-même, dans un tourbillon parfaitement en phase avec le tempo allègre, voire délirant de la partition, révélant de proche en proche, comme dans un écorché d’architecture, toutes les entrailles de l’édifice : double volée d’escaliers conduisant aux étages, pièces aux murs de papiers peints, mobilier en formica, loge minuscule du concierge, etc. Dans un ballet millimétré, les protagonistes circulent sur ce plateau qui s’emballe, finit par tourbillonner telle une toupie, le sortilège de cette régie de haute précision s’accordant impeccablement avec l’alacrité, le pétillement, la virtuosité presque « gaguesque » de la musique, dont le rythme pétaradant et les vocalises proprement vertigineuses exigent des chanteurs, pour être convaincants, qu’ils soient également doués d’une vitalité de tous les instants.
C’est peu dire que le ténor sud-africain Levy Sekgapane fait l’affaire en Almaviva, rôle qu’il chantait déjà merveilleusement il y a trois ans, sa présence scénique bondissante, enjouée sans cabotinage, ajoutant à la perfection ouvragée de son vibrato. Dans celui de Rosina, on découvre pour cette reprise parisienne la mezzo-soprano américaine Isabel Leonard, laquelle n’en est pourtant pas, et de loin, à une prise de rôle : elle l’a déjà chanté maintes fois – entre autres au Metropolitan Opera (à partir du 28 juin à Paris, le rôle est confié à la mezzo colorature Aidul Akmetshina, qui le chantait déjà en 2022 ici même – et fort bien). Bartolo quant à lui ne saurait être mieux campé que par la basse italienne Carlo Lepore cette fois encore, lequel affuble cet emploi d’une veine bouffonne, histrionique, parodique irrésistibles. Si, au soir de la première, le baryton italien Mattia Olivieri incarnait un Figaro moins éloquent qu’attendu, il faut saluer globalement une distribution de haut vol jusque dans les seconds rôles. Au pupitre, le chef vénézuélien Diego Matheuz dirige l’orchestre et les chœurs maison sans faire d’étincelles (mais il faut bien dire que l’immensité de la salle de la Bastille ne se prête pas particulièrement au volume sonore propre à l’opera buffa). Quoiqu’il en soit Il Barbiere di Siviglia sort vainqueur de cette production qui, étonnamment, n’a pas pris une ride : comme on dit, « ça fonctionne » – et c’est là l’essentiel. Le public ravi applaudit à tout rompre, d’ailleurs.
Le Barbier de Séville. Opera buffa en deux actes de Gioacchino Rossini. Avec Levy Sekgapane, Isabel Leonard/Aigul Akhmestshina, Mattia Olivieri, Carlo Lepore… Direction: Diego Matheuz. Mise en scène : Damiano Michieletto. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.
Durée : 3h15
Opéra – Bastille, les 13, 16, 19, 25, 28 juin, 2, 5, 8, 11 juillet à 19h30 ; les 22 juin et 13 juillet à 14h30.
Suite aux violences survenues à Paris au début de ce mois à la faveur d’un match de football remporté à Munich, notre chroniqueur prône le retour au bled pour les émeutiers qui en seraient issus.
J’ai beau essayer de me forcer, je n’arrive pas à partager l’indignation générale après les razzias sur les Champs-Elysées qui ont suivi la victoire du PSG. Les images des pillages et des saccages m’ont fait à peu près autant d’effet que celles d’un tremblement de terre au Pakistan et je suis tenté d’écrire que je m’en fous comme de l’an quarante mais je vais chercher une autre expression. L’année des Allemands défilant sur les Champs, je ne dirais pas que je m’en fous. J’ai même parfois l’impression que ça recommence, même si ça ne ressemble pas à ce que nos aînés ont connu. Hier l’envahisseur défilait en ordre et botté ; à présent il y court en Nike et dans le chaos. Hier, il brandissait la bannière du racisme ; aujourd’hui il sort du cheval de Troie de l’antiracisme, ce don des Dieux modernes de la fraternité entre les peuples et de l’enrichissement culturel, ce cadeau empoisonné pour lequel nous avons ouvert les portes de la cité aux vandales. Et nous ne savons plus comment les refermer.
C’est un monde !
Si la tiers-mondisation de ma banlieue reste un crève-cœur, j’ai fait le deuil de « la plus belle avenue du monde » depuis longtemps. Ravagée par ce nuage de sauterelles mondial que l’on appelle tourisme, par ces troupeaux qui descendent des cars pour enlaidir le monde, la pauvre vieille artère est occupée du matin au soir par un ex tiers-monde que le commerce a sorti de la misère et qui déferle en short sur les capitales de la vieille Europe. Dirions-nous que c’était mieux avant ? Je me tâte. En haut de l’avenue, on pose pour la photo. Quand j’y passe, j’ai toujours une pensée pour la Chine, avec son milliard de clapiers que meublent un milliard de buffets sur lesquels on a posé pour faire joli un milliard de cadres où sourient devant l’arc de triomphe un milliard de Chinois. En descendant, on croise des Saoudiennes voilées qui sortent de palaces où des larbins aux sourires chroniques courbent l’échine et tendent la main. Les moins fortunées portent elles-mêmes des sacs remplis de saloperies hors de prix qui font rêver les ploucs de tous les bleds, de Ouarzazate à Doha.
Sur les deux trottoirs, on trouve des boutiques de maillots de foot et des magasins de sacs Vuitton. Un chroniqueur paresseux, que le recyclage des clichés n’embarrasse pas, écrirait que deux mondes se côtoient. Moi, je n’en vois qu’un. Les rupins sapés comme des racailles et les racailles qui ont des envies de luxe appartiennent au même. Comme nous le dit Alain Finkielkraut, « La nouvelle élite française post-bourgeoise n’en a rien à faire de la culture… aujourd’hui la seule chose qui distingue les riches des pauvres, c’est l’argent ». Et l’endroit où se donnent rendez-vous toutes les vulgarités du monde, de toutes les classes et de toutes les nations, de la jet set et de la banlieue, ce sont les Champs Elysées. Voilà pourquoi lorsque les boutiquiers des Champs, ces aimants à racaille qui font la publicité de la diversité jusqu’à la nausée, sont victimes de leur succès et des vandales de troisième génération, je m’en tape comme de l’année black blanc beur et de sa Coupe du monde. Ils se plaignent ? Qu’ils ouvrent des librairies et leurs vitrines seront à l’abri, sauf s’ils appartiennent à une droite sans peur et qu’ils osent le quartier latin.
Zemmour, sors de ce corps
Ce qui me chagrine en revanche, c’est la surenchère de propositions sécuritaires que l’on avance pour apporter une réponse pénale aux pillages et aux saccages. J’entends que l’on veut plus de fermeté, plus de peines et plus de prisons et je comprends que l’on ait envie de mettre les barbares hors d’état de nuire, mais en déclinant une formule zemmourienne, je dirais que même en couvrant la France de centres de détention, on ne pourra pas incarcérer toute l’Afrique. La tentation est forte d’aller vers toujours plus de répression mais n’est-ce pas une autre façon de devenir un pays du tiers-monde ? Demain, le moindre débordement français dans une manifestation risque d’être sanctionné à l’aune de la nocence racaille. Je m’en inquiète et je préfèrerais que les débats se portent vers une autre solution, celle vers où nous mènent presque tous les problèmes d’insécurité que nous rencontrons : la remigration.
Cette solution qui est dans toutes les têtes mais dans aucun discours fait dire à notre camarade Dartigolles : « Et vous voulez les envoyer où ? Ils sont Français. » Il a raison, ils le sont. C’est plus qu’un problème, c’est un nœud. Juridique, diplomatique, constitutionnel, humanitaire, budgétaire, et j’en passe. On appelle ça un nœud gordien, un de ces nœud devenu indénouables parce que trop emmêlé, celui qu’Alexandre le Grand a rencontré dans la ville de Gordion (d’où le nom), et qu’il a su trancher d’un coup d’épée, car le bonhomme n’était pas du genre à laisser un problème sans solution en lançant un vain débat citoyen ou en créant un ministère (d’où la grandeur). Ils sont donc Français comme nous le rappelle Olivier. Mais l’Algérie aussi était française, et cette erreur les Algériens ont su la réparer. Et ils ne se sont pas contentés de renvoyer « chez eux » les délinquants et les criminels. Inspirons-nous donc de leur clairvoyance et de la sagesse de leur décision et à notre tour, tâchons de ne pas persévérer dans la nôtre, de la réparer avec un peu plus d’humanité que celle qui a manqué au rapatriement en trois semaines d’un million de pieds noirs menacés de mort. Cessons donc de promettre aux ressortissants étrangers trop bien connus des services de police des punitions qui ne dissuadent décidément pas, et faisons-les, avec humanité, en toute sécurité et en classe bizness si c’est le prix à payer : remigrer.
Vaste question à laquelle tente de répondre la collection « Birthday Book », lancée par Frédéric Taddeï, chez Grasset. Une idée géniale a besoin de couvertures colorées. Ici, on est servi. Sur la table d’une librairie ou dans une vitrine, impossible de louper ladite collection.
Tout ce que les gens célèbres ont fait à toutes les époques et dans tous les domaines, à votre âge, voilà le fil rouge fluo déroulé par Taddeï. « L’âge est un quartier de la vie que l’on habite tous ensemble, écrit-il, même si ce n’est pas au même moment. » Prenons Spinoza, Sagan, Poutine, Paris Hilton ou encore Dwayne Johnson. Rien ne semble les réunir, sauf qu’à 23 ans, tous les cinq, ils leur arrivent un truc pas banal qui les extirpe du troupeau bêlant humain. Spinoza est banni à vie par sa communauté, Sagan mise tout sur le 8 à la roulette et rafle la mise, Poutine entre au KGB, événement insignifiant aux conséquences pourtant incalculables, Hilton est victime d’une sextape, le dernier croit sa vie finie. « Le succès n’a pas d’âge, ajoute Taddeï, les catastrophes non plus. » On peut connaitre la prison au même âge, comme Léonard de Vinci, Voltaire, Malraux, Geneviève de Gaulle, Nadejda Tolokonnikova, la fondatrice des Pussy Riots. Quant au futur président de la République, François Mitterrand, il rêve d’évasion dans son camp de prisonniers en Allemagne.
Au lieu de prendre une année, celle de votre naissance, et de résumer ce qui se passait au moment où vous poussiez votre premier cri, la collection décline les événements survenus à des personnalités singulières, au même âge. À 23 ans, me direz-vous, c’est normal que ça swingue. Moins à 54 ans. Et pourtant. Antony Hopkins reçoit l’Oscar du meilleur acteur pour Le Silence des agneaux. C’est l’apogée de sa carrière ; Anne-Marie Périer, directrice de Elle, épouse Michel Sardou ; Laurence Ferrari anime Punchline sur CNews, la petite chaine qui monte qui monte ; Bret Easton Ellis publie White, son premier livre de non-fiction qui attaque frontalement le wokisme et suscite une vive polémique ; Enzo Ferrari remporte pour la première fois le championnat du monde de Formule 1 des conducteurs grâce à la victoire d’Alberto Ascari – tandis que certains songent déjà à prendre leur retraite. À 50 ans, les exemples retenus donnent un sacré coup de fouet. Jugez plutôt : Louis de Funès devient une star du box-office ; Jacques Guerlain lance le parfum Shalimar, un succès planétaire ; Orson Welles s’installe à Paris avec la ravissante Oja Kodar, qui a la moitié de son âge, elle sera son dernier amour. Bon, Rembrandt est ruiné, tandis que Julie Gayet épouse François Hollande – qui a ri ?
La collection de Taddeï est rafraichissante. L’homme, journaliste, animateur de radio et de télé – on regrette Ce soir (ou jamais !) – , est un esprit libre – son interview de Delon reste un moment mémorable – qui surgit là où on l’attend le moins. Il est, depuis décembre 2024, directeur de l’hebdomadaire Marianne. A quel âge, au fait ? 63 ans.
Une collection à glisser dans le sac de voyage (8 euros, 96 pages).
* Dernier ouvrage paru : Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, Éditions de l’Observatoire, 2024, 240 pages.
Le géographe Christophe Guilluy approfondit sa réflexion sur la France périphérique. Délaissant les chiffres pour les lettres, son nouvel essai prend la forme de la fable, du conte, pour mieux décrire le fossé qui sépare les élites déconnectées de Métropolia des gens ordinaires de Périphéria
Dans son dernier ouvrage, Métropolia et Périphéria – titre soufflé par Jean-Claude Michéa – Christophe Guilluy, le penseur de la France périphérique à qui nous devons le concept d’insécurité culturelle, délaisse les chiffres, les statistiques et les tableurs Excel pour le conte, la fable, le théâtre. Lorsque l’ouvrage parut, je travaillais, en vue de mon prochain essai, à la question de savoir ce que la littérature peut apporter à nos hommes politiques. La rencontre ne pouvait manquer d’avoir lieu.
Causeur. Ce qui retient d’abord l’attention est le choix que vous avez fait de la fable, du conte. Votre livre s’offre comme un implicite mais joyeux plaidoyer pour les histoires, pour les vertus de l’écriture narrative, fictionnelle. « Les chiffres, la seule réalité susceptible d’impressionner à notre époque ! » disait Hannah Arendt. N’est-ce pas là un des ressorts majeurs de la crise que nous vivons ? Le réel déborde de toute part des mailles de ce filet dans lequel on croyait le tenir bien enserré, et la bise venant, nos politiques se trouvent fort dépourvus.
Christophe Guilluy. J’ajouterais qu’une pensée solide n’a absolument pas besoin de la béquille des chiffres et encore moins de cartes modélisées. Un concept éclairant tient tout seul. D’ailleurs, que reste-t-il des siècles passés sinon la littérature, le théâtre, et aussi ne les oublions pas, ces vieilles cartes jaunies et joliment imprécises. Ces cartes du xviie ou xviiie siècles rayonnent par leur beauté et leur poésie, elles donnent plus à voir par les dessins et les illustrations dont elles sont habillées que celles que fabrique l’IA aujourd’hui. De nos jours, les clercs, experts ou politiques ont la prétention de rationaliser la vie comme si l’existence était modélisable, programmable. Ce faisant, ils passent à côté du mystère qui nous constitue, c’est pourquoi ils ne comprennent pas le basculement culturel à l’œuvre en Occident.
Si nos politiques doivent vous lire toute affaire cessante, c’est d’abord pour guérir de ce sortilège des données quantitatives qui leur donnent l’illusion de comprendre et de maîtriser quoi que ce soit. « Ils croulent sous la DATA et nous comprennent de moins en moins […] comme si cette pluie de chiffres ne servait qu’à alimenter l’ignorance et à recouvrir la réalité », faites-vous dire à un de vos « îliens ». La chose n’est-elle pas fatale ? La condition humaine n’est ni un problème technique, ni une équation mathématique, contrairement à ce que postule l’autoproclamé « cercle de la raison »…
Alimenter l’ignorance, c’est exactement ce que politiques, experts et médias ont fait pour éteindre culturellement le mouvement des gilets jaunes, et surtout ce qu’il représentait au départ : un mouvement existentiel, mais aussi un mystère – ce qui a déterminé des gens si différents à se réunir sur des ronds-points autour de valeurs simples et humaines.
Il y a deux siècles, l’auteur des Âmes mortes, Nicolaï Gogol, inventait la plus belle réponse aux élites russes qui ne percevaient dans le peuple qu’une masse d’arriérés : il créait « l’âme russe ». Une âme qui n’avait cessé de flotter comme un mystère dans les périphéries du continent, mais que les hommes au pouvoir ne distinguaient pas. Le regard vide de l’aristocratie et de la bourgeoisie était pour Gogol le signe que le pays était désormais dirigé par… des âmes mortes ! Quelques décennies en avance, il annonçait une révolte inéluctable. Pensez-vous que nous vivions autre chose aujourd’hui ?
Métropolia incarne à merveille les âmes mortes, il suffit d’observer le regard vide de ceux qui nous dirigent. A contrario, c’est bien à Périphéria que survit l’âme du peuple français – ou américain – comme nous le prouvent tous les mouvements de contestations sociales ou politiques qui ont traversé les pays occidentaux ces dernières décennies.
Ce choix de la fiction procède d’un constat d’impuissance et d’échec : « Nous croulons sous les diagnostics […] sans qu’aucun gouvernement n’entame le moindre aggiornamento », observez-vous. Toutefois, il n’entre pas que du dépit dans le parti que vous avez pris. Car la première vertu de la fable est sa légèreté, sa grâce. On sourit souvent aux tableaux que vous peignez – les détails du chapitre sur l’école sont particulièrement savoureux. « Prenons-y garde, avertissait Hippolyte Taine, la gaieté est encore un ressort, le dernier en France qui maintienne l’homme debout, le meilleur pour garder à l’âme son ton, sa résistance et sa force. »Je ne pense pas vous trahir en vous prêtant cette disposition d’esprit…
Oui, la joie fait sens. Elle revêt pour moi un caractère presque sacré. Je dirais même qu’elle est prophétique puisqu’elle nous inscrit dans la vie, sa magie et sa continuité. À l’inverse, l’affliction, la déploration – ces postures extrêmement fréquentes au salon – est une forme de nihilisme, un luxe petit-bourgeois, qui n’est pas à la portée des gens ordinaires. La satire permet en effet de contourner le magma de données et de discours fumeux que produit Métropolia en continu. Elle éclaire aussi le ridicule et l’impuissance de nos fausses élites devant l’effondrement inéluctable de leur modèle.
Il est une chose que ne parviennent pas à admettre nos bourgeois-bohèmes à trottinette, c’est qu’on vit mal dans le monde rêvé des progressistes. Leur sentiment profond est que l’homme ordinaire n’est pas à la hauteur : on lui promettait un monde sans frontières, sans patrie, sans histoire, sans christianisme, et cet « hillbilly », ce « plouc », pour reprendre le titre que J. D. Vance a donné à son autobiographie, reste attaché à ces vieilleries. Comment ne pas songer à la description des nobles par Tocqueville à la veille de la Révolution : « Comme ils continuent à marcher les premiers, ils croient qu’ils conduisent encore. […] En réalité, personne ne les suit, ils sont seuls. » Vous faites bien apparaître la stérilité à laquelle ils se condamnent.
Métropolia n’est qu’idéologie. Elle ne produit rien, pas même des masques ni du Doliprane ! Elle ne doit sa survie qu’à une domination du monde culturel et à la production de fausses morales dont elle a besoin pour conserver son pouvoir. Mais le langage inversé de cet univers communicationnel (ville ouverte, vivre ensemble…) ne suffit plus, le réel est immortel, il revient toujours. Un exemple ? Nous empruntons 750 millions d’euros sur les marchés financiers et ne produisons rien, comment imaginer une seconde que cette situation soit viable durablement ?
Plus important encore, en s’isolant dans des citadelles – maintenant verrouillées par des ZFE – « Métropolia l’égotique » s’assèche comme l’illustre la médiocrité de sa production universitaire et littéraire, sans parler de son cinéma nombriliste projeté dans des salles vides. Comment ne pas voir que tous les grands écrivains et politiques se sont toujours nourris de l’âme des peuples : Dostoïevski de la paysannerie russe, Céline des petites gens qui entrent dans son cabinet, London des « gens d’en bas », de Gaulle, des Français. Cette sève, Métropolia s’en est privée. Elle se meurt culturellement avant de s’effondrer économiquement. On ne peut pas bâtir une grande œuvre et encore moins une grande politique sur une fausse morale, une fausse religion.
Si vous avez fait le choix de la géographie, c’est que vous en aviez contracté la passion dans vos « lectures des voyageurs, de London à Verne, et, bien sûr, des classiques de la géographie » et vous citez notamment l’immense Vidal de La Blache, le maître du romancier-géographe Julien Gracq[1]. Mais vous découvrez que le département universitaire de géographie est peuplé « de petits technocrates » qui ne parlent que d’« ingénierie territoriale » et de « modélisation ».
La géographie – comme les sciences humaines – est aux mains des robots, des technocrates, des statisticiens et des idéologues. Vidal de La Blache ne les considérerait certainement pas comme des géographes. Les géographes contemporains se préoccupent moins de géographie – qui est l’interaction entre l’homme et un milieu naturel – que d’idéologie. En réalité, cette discipline (comme l’ensemble des sciences molles) n’a fait qu’accompagner le grand mouvement de modélisation de tout et de rien, jusqu’à disparaître sous un magma de chiffres. Aujourd’hui, ce ne sont plus des géographes qui font vivre la géographie, mais des auteurs comme Sylvain Tesson.
Par la grâce de la fable, vous entendez rendre aux hommes leur poids de réalité, mais aussi rien de moins que leur âme, leur mystère.On pourrait toutefois vous reprocher d’en rester à un schéma binaire : de parer les hommes ordinaires de toutes les vertus et les élites de tous les vices. Même si la common decency qui distingue les premiers, la conscience qu’il est des choses qui ne se font pas, autrement dit, le fait de vivre avec l’interdit, est une manière de reconnaître qu’il n’est pas de bonté originelle.
Je vous répondrai en m’appuyant sur ma propre expérience que je raconte dans le livre. J’ai grandi dans un environnement déchristianisé et où les idéologies impressionnaient peu les habitants. J’ai donc « bricolé » un ciel étoilé, ce que je croyais être une forme de transcendance, en fantasmant le monde intellectuel et académique « de gauche ». Arrivé à ce que Jack London nomme le « salon », je n’ai pu que constater non seulement le mépris de classe, mais surtout l’absence de toute transcendance et un désintérêt profond pour la richesse de la vie ordinaire, pour ne pas dire l’humanité. Cette expérience m’a conforté dans l’idée que la morale était en nous, que les valeurs humaines sous-tendaient une transcendance dont j’étais forcé de constater qu’elle n’existait plus à Métropolia.
L’attachement au bien commun, à une société décente, aux territoires n’est pas seulement une posture, elle est l’attachement à des principes qui font la civilisation. Or, c’est précisément la remise en cause par le monde d’en haut de ces deux piliers qui a entraîné l’effondrement des sociétés occidentales.
« La vie n’est pas douce, mais peut être adoucie », disait Orwell. Ce que vous faites valoir, me semble-t-il, est que dans l’art d’adoucir la vie, les gens ordinaires sont restés infiniment plus doués que nos spécialistes de la « réinvention » perpétuelle de nos vies.
C’est ce que j’appelle la dialectique du quotidien, c’est-à-dire l’articulation permanente entre réel et morale, entre passion et raison, un dialogue vital « en bas », dans le monde des limites matérielles et morales. Cette dialectique est parfaitement étrangère à Métropolia qui a aboli les limites. Cette dialectique du quotidien, c’est celle qui explique qu’un individu peut être le matin dans le « rejet de l’autre » mais fraternel l’après-midi. Voilà trente ans que les gens ordinaires ont fait ce diagnostic, ce qui explique qu’au fond les gens ne souhaitent pas que l’« ennemi » soit un « ennemi éternel » ; c’est d’ailleurs pourquoi la rhétorique de la guerre civile n’a jamais pris. La demande de la majorité ordinaire (quelles que soient les origines) repose sur quatre points cardinaux : demande de travail, préservation du bien commun de l’État-providence, demande de sécurité et de régulation des flux.
Quasiment la même année, en 2016-2017, nous publiions, vous Le Crépuscule de la France d’en haut, moi, Le Crépuscule des idoles progressistes, n’avons-nous pas péché par excès d’optimisme, l’aube tarde à se lever, n’est-ce pas ? La chose passera-t-elle par la violence, comme le suggère votre tomber de rideau?
Oui, nos crépuscules se sont croisés, mais je crois que nous décrivions tous les deux ceux que j’appelle les « Dorian Gray du progressisme ». La peur panique du monde d’en haut est le signe ultime d’un délabrement moral et de sa pensée. Métropolia a peur parce qu’elle est condamnée. Mais nous, nous, survivrons. Et avec nous, la civilisation et ses valeurs. Car j’insiste sur ce point : la civilisation est d’abord portée par la multitude comme le montre le basculement culturel et politique.
Je ne crois absolument pas à l’effondrement/disparition de l’Occident. Le soft power des classes populaires est en train de faire basculer le centre de gravité du monde de Métropolia vers Périphéria. La bombe finale n’a de portée que métaphorique, le transfert s’opérera sans violence. Le monde multipolaire qui émerge est celui de Périphéria, celui de la civilisation, de la production et du mystère des valeurs humaines présentes dans la multitude. Le pragmatisme et la morale sont en nous. Ils ne meurent jamais.
Christophe Guilluy, Métropolia et Périphéria, Flammarion, 2025, 224 pages.
[1] Lire, sur ce point, le magnifique échange entre Julien Gracq et Régis Debray dans Par amour de l’art : une éducation intellectuelle (Gallimard, 1998).
Autour de la Flottille de Gaza : mots dévoyés et mensonges.
Je n’avais pas l’intention d’épiloguer sur ce bateau pour Gaza qui a défrayé la chronique jusqu’à son arraisonnement par la marine israélienne, car la mise en scène en était vraiment trop grossière. De plus, l’intervention israélienne s’est effectuée sans le moindre accroc. Il y a quinze ans, l’arrivée des commandos israéliens sur le bateau turc Mavi Marmara avait provoqué dix morts et une rupture des relations d’Israël avec la Turquie qui ne s’est jamais plus véritablement amendée.
Société du spectacle
Ici, au lieu du paquebot qu’était le Mavi Marmara, on avait affaire à un petit voilier de plaisance, bateau amiral et seul représentant en réalité de cette soi-disant « flottille » de la liberté. Il faut lire les messages grandiloquents où Rima Hassan et ses amis écrivaient qu’ils n’avaient pas peur de la mort. Au lieu du martyre, ils ont obtenu des sandwiches, la marine israélienne a elle aussi fait quelques progrès dans la société du spectacle dans laquelle nous baignons.
Clap de fin d’une partie achevée dans un ridicule que les commentaires de Jean-Luc Mélenchon sur l’héroïsme des militants rendaient encore plus grotesque? Malheureusement, ce n’est pas sûr.
En écoutant Greta Thunberg prétendre qu’elle avait été « kidnappée » j’ai compris que l’affaire n’était pas terminée. Car « kidnapper » c’est le mot qu’on a utilisé, cette fois à juste titre, pour ceux qui ont été enlevés le 7-Octobre, dont certains ont été assassinés et dont d’autres croupissent depuis plus de 600 jours dans les tunnels du Hamas. Le regard épouvanté de Shiri Bibas comparé au calme des militantes de la flottille dit tout. Ces dernières savaient, au rebours de leurs déclarations sur la barbarie d’Israël, que rien de grave ne leur arriverait. Cela n’a pas empêché Greta Thunberg de se plaindre dès son retour à Stockholm, où elle avait été expédiée illico après avoir signé un document où elle reconnaissait avoir commis une infraction en violant le blocus, ce qui justifiait son expulsion. Nul doute que Rima Hassan, qui, avec les deux tiers des participants à la flottille, a refusé de signer ce document et est donc en prison le temps de l’enquête administrative, nous présentera un festival à charge contre son kidnapping et contre la police israélienne.
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Guerre des mots
Le terme de kidnapping a été repris par Manuel Bompard et ses collègues de LFI. C’est la mise en équivalence avec l’enlèvement des Israéliens. Plus encore, si Greta Thunberg a été « kidnappée » le 9 juin 2025, cela signifie au fond que 251 personnes ne l’ont pas été le 7 octobre 2023. Je me demande si leurs avocats ne vont pas qualifier d’entrave à la liberté d’opinion la proposition qui a été faite par les autorités israéliennes de visionner un film sur le 7 octobre, aux douze militants arrêtés qui ont courageusement refusé, pour ne pas mettre en risque leur droit à l’aveuglement.
Dans cette guerre, les mêmes mots peuvent servir aussi bien de brûlots que d’extincteurs.
Il y a d’autres mots dont le sens risque d’être carbonisé. Si Rima Hassan n’est pas expulsée au plus vite, ses amis vont la présenter comme une otage. On devine les fulminations de Mélenchon et les tweets de Marion Aubry, celle qui avait refusé au Parlement européen de soutenir l’admirable Boualem Sansal, otage du gouvernement algérien. C’est mettre en regard des situations qui n’ont rien de commun, un exercice dans lequel les communicants pro-Hamas sont des maitres, comme en témoignent les usages actuels des mots génocide, extermination et famine. Bien sûr la députée européenne qui est une imposture en elle-même, puisqu’elle se présente comme une réfugiée palestinienne alors qu’elle est surtout la fille d’une Syrienne qui a fui son pays pour échapper à son mari, lui-même technicien militaire pour le régime syrien, va dès sa sortie soigner son image factice d’héroïne indomptable.
Dans ce jeu de faux-semblants notons que le bateau apportait à Gaza une aide minuscule, d’ailleurs distribuée par les Israéliens après leur saisie de la cargaison. De fait, les militants humanitaires auraient été bien en peine d’effectuer de façon sécurisée la moindre distribution alimentaire s’ils avaient pu accoster. Pour eux tout se termine donc assez bien, même si les Israéliens ne leur ont pas concédé une posture de résistants, mais plutôt de losers, ce qui aux yeux de Mélenchon comme à ceux de Trump, est une tare impardonnable.
Un blocus maritime validé par l’ONU
Notons aussi que le Soudan, où la famine est dramatique, ne bénéficie d’aucune indignation internationale et que la diabolisation d’Israël permet de minimiser la responsabilité massive du Hamas dans la mauvaise distribution de l’aide passée sous l’égide de l’ONU, cette ONU qui n’est jamais en panne de compromission avec l’organisation terroriste palestinienne, comme le confirment des documents récemment présentés.
Après l’arraisonnement du Mavi Marmara, une commission d’enquête, la Commission Palmer, fut mise en place par le Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki-moon. Elle conclut que le blocus naval imposé par Israël était légal au regard du droit international, et que, en situation de guerre, un pays a le droit de contrôler, inspecter et capturer les navires suspectés de violer un blocus, même sur haute mer. Ce qui met à mal une autre distorsion langagière appliquée à Israël, l’accusation de piraterie.
Un membre de la fameuse «flottille», le Brésilien Thiago Avila, avait présenté Nasrallah, le leader défunt du Hezbollah, comme un martyr source d’inspiration pour les peuples, et une autre, l’Allemande Yasemin Acar, avait posté une video où elle dansait de joie en apprenant que des missiles iraniens bombardaient Israël. Quant à Rima Hassan, elle avait, entre autres, accusé Israël de la mort des enfants Bibas. Il est difficile de croire que le désir de venir en aide aux déshérités de Gaza ait été la seule motivation de tous les passagers du bateau Madleen.
Cela montre que c’est finalement le mot humanitaire lui-même qui a été dévoyé dans cette randonnée médiatique, dont l’organisateur en coulisse est un vieux briscard du Hamas, le Palestino-britannique Zaher Birawi, fondateur de la Coalition de la flottille de la liberté. C’est cette fondation qui avait affrété le Mavi Marmara : quelques humanitaires avaient alors servi de vitrine pour masquer le noyau de passagers lourdement militarisés. Quinze ans plus tard, le casting médiatique a un peu changé, mais la finalité demeure: diaboliser Israël…
La ministre déléguée chargée de l'Enfance et des Familles Sarah El Haïry présente le label « le choix des familles » le 11 juin sur TF1. Face à la tendance #NoKids, elle veut remettre l’enfant au cœur de l’espace public... Capture TF1
Alors que les offres touristiques « adults only » se multiplient, une question « qui dérange » fait surface : nos enfants seraient-ils devenus indésirables dans l’espace public? Derrière la tendance No Kids, c’est toute une réflexion sur l’éducation et le laxisme parental qui s’impose, avance notre chroniqueuse
Une mode récente distille l’idée que les enfants sont une nuisance dans certains lieux publics ; des offres commerciales de vacances entre autres sélectionnent « for adults only » (adultes seulement) ce qui représente actuellement 3 % de l’offre touristique a indiqué le « syndicat des Entreprises du voyage » à l’AFP.
Évidemment cette attitude pose question, il faudrait interdire les enfants de certains lieux car on ne les y supporterait plus ; d’ailleurs au passage soyons honnête : qui n’a pas été prêt à faire sortir du wagon des enfants hurleurs dont les parents devaient avoir des boules Quiès (des wagons sans enfants, futur créneau juteux ?!)
L’adulte d’abord, l’enfant ensuite ?
Plus sérieusement, on peut accepter l’idée que certains endroits soient réservés aux adultes avec de bonnes raisons, c’est une liberté comme une autre, mais le gouvernement a pris cette menace au premier degré alors que cela renvoie à une problématique beaucoup plus importante : celle de la façon dont nos enfants sont (de plus en plus) mal élevés, ou simplement pas élevés du tout. Le mouvement de Mai 1968 en France a lancé le slogan très populaire « Il est interdit d’interdire », ce qui a ouvert la voie à une génération de parents très tolérants — un phénomène qui ne cesse de s’amplifier.
Une éducation qui consiste à traiter les petits dès le départ comme des adultes miniatures dont on doit respecter les desiderata. Que penser lorsqu’au restaurant on demande très sérieusement à un enfant de trois ans s’il préfère l’omelette aux herbes ou la sole meunière (sic) et qu’après, on lui donne une tablette pour l’occuper ? On a interdit la bonne vieille (petite) fessée, plus, étant bien sûr inadmissible. Cela dit, 23% des parents déclarent encore donner une fessée, 20% bousculer leur enfant et 15% donner une gifle, peut-être ne faut-il pas s’en offusquer exagérément ? Rappelez-vous que François Bayrou en campagne électorale avait donné une tape à un jeune garçon qui lui faisait les poches ! Il avait pris cinq points dans les sondages. Une exception car nous sommes très contradictoires, nous voulons de l’autorité, mais la récusons dès qu’elle s’instaure.
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Le symptôme d’un malaise éducatif généralisé
L’enfant roi règne, et on le comprend puisqu’il y est incité. Le phénomène est grave car cela contribue à l’accentuation de tous les troubles sociétaux que nous connaissons… manque d’obéissance en général, tenue dégradée, impolitesse, manque de respect (vous savez ce fameux « respect » dont les voyous n’ont que ce mot à la bouche dès que quelque chose les dérange) ; et s’il vous pique votre portable, c’est une « incivilité », pas méchant une incivilité.
À l’école les parents donnent raison à l’enfant puni et accusent le professeur, jadis quand on rentrait avec une punition, la punition en question faisait souvent l’objet d’une autre à la maison.
Bref, nous élevons mal nos enfants, et dans tous les milieux. Nous avons peur qu’ils ne nous aiment pas si nous faisons preuve de sévérité, d’où vient cette inquiétude ? De trop de conseils de psys tourmentés ? L’Éducation nationale a, petit à petit, inversé l’enseignement pour le faire tourner autour de l’enfant et non plus autour de ce qu’il doit apprendre et savoir. Les professeurs essayent de ressembler à leurs élèves en étant le plus « cool » possible, eux aussi ont peur. Le tutoiement s’est généralisé partout pour abolir les distances, et pourtant ces distances sont nécessaires pour qu’il y ait une hiérarchie morale et intellectuelle. Tant et si bien que lorsque des jeunes arrivent dans les entreprises, en stage ou pour leur premier emploi, il faut souvent tout reprendre à zéro et leur inculquer un minimum de savoir-vivre comportemental (on appelle ça le savoir-être), ne serait-ce que pour garder les clients, pas cool eux… Ne parlons même pas des fautes d’orthographe qui ne sont plus un problème pour réussir ses examens car cela traumatise l’impétrant.
Des réponses politiques à côté de la plaque ?
On se demande si la récente nomination au gouvernement d’une haut-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry indiquant s’interroger sur la « place donnée aux enfants dans notre société » et fustigeant un environnement qui « privilégie le confort des adultes, au détriment de l’inclusion et du bien-être des plus jeunes » est indispensable ? Quant à la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, elle a déposé en mai dernier une proposition de loi visant à interdire les d’espaces « no Kids » car discriminants pour les enfants : de quoi sauver la jeunesse.
Nous réfléchissons et intervenons à l’envers de ce qu’il faut dire et faire. Il faudrait punir les parents laxistes ! S’il faut s’interroger, c’est sur la façon de mobiliser les parents à éduquer leurs enfants : seule façon de leur donner une vraie chance dans la vie et de préserver l’avenir de notre société. L’école doit enseigner et les parents éduquer. La tolérance doublée de la fameuse bienveillance, n’est plus une option devant la dégradation des mœurs au sens large. Nous nous plaignons presque tous d’un glissement vers une inéluctable décadence. Très sérieusement il serait judicieux de proposer des formations aux parents désorientés ou ignorants. Ce sont eux qui devraient à la rentrée des classes faire un stage préparatoire précisant leurs responsabilités et leurs devoirs de discipline à imposer. Avant d’inciter les couples à faire plus d’enfants (grâce à un congé de paternité élargi, belle motivation) on devrait s’occuper de la façon dont ils les élèveront. Je suis consciente de l’aspect cruel, bourgeois, rétrograde et contre-tendanciel de ces propos de bon sens. Mais j’assume.
Concernant la montée de la violence dans la société française, les «élites» doivent rendre des comptes, estime notre chroniqueur Ivan Rioufol. Une minute de silence est organisée à midi dans les établissements scolaires suite au meurtre de la surveillante Mélanie, poignardée mardi à Nogent par un jeune.
Il n’y a rien à attendre du monde politique actuel. Ces « élites » doivent céder la place ou entamer leur mea-culpa, si elles ne veulent pas être chassées par la colère du peuple trahi. Les dirigeants, confrontés à une violence enragée au cœur de l’Ecole – une surveillante tuée à coups de couteau par un élève, mardi dans un collège de Nogent (Haute-Marne) -, se montrent incapables d’aller à la source d’un demi-siècle de duperies pédagogistes et égalitaristes, dénoncées vainement par les plus lucides des observateurs.
Révolution timide
La ministre de l’Éducation, Elisabeth Borne, découvre la réalité lorsqu’elle déclare (RTL, 5 juin) : « Il faut prendre le temps de réfléchir pour proposer des solutions opérantes ». Depuis mardi, le président de la République et son gouvernement rivalisent en propositions marginales : interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans (Emmanuel Macron), des armes blanches élevées au rang d’ « ennemi public » (François Bayrou), des téléphones portables, des écrans, des jeux vidéo (Yaël Braun-Pivet).
Or ce n’est pas seulement la timide « révolution pénale » (suppression du sursis, peines planchers, etc.) proposée par Gérald Darmanin qui répondra à l’effondrement du système. Une révolution est urgente, oui. Mais elle doit balayer les idées fausses qui ont abimé la société, à commencer par l’Education. Relire Platon (La République, III e siècle avant JC) : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leur parole, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et toute jeunesse le début de la tyrannie ». Ce même procès du jeunisme reste à refaire.
Une jeunesse sans repères sur les ruines du progressisme
Mais Macron est l’obstacle au bouleversement idéologique qui permettra peut-être de reconstruire, sur les ruines d’un progressisme prétendument éclairé dont le macronisme s’est voulu l’héritier. Après la nouvelle tragédie qui a coûté la vie à Mélanie, 31 ans, le chef de l’Etat s’est ému d’un « déferlement de violences insensées », en oubliant ses propos précédents voyant des propagandes autour des commentaires sur « l’invasion du pays et les derniers faits divers ». En fait, les diversions du chef de l’État, qui alarme à grand spectacle sur le réchauffement climatique ou l’état des océans, ne sont destinées qu’à occulter ses démissions sur les questions sécuritaires, reléguées au rang de sentiments populistes et d’extrême droite. Macron a choisi de se désintéresser des plaintes existentielles du peuple ordinaire pour préférer se mettre à l’écoute de la nouvelle « rue arabe » quand elle réclame la dévotion face au palestinisme et la criminalisation de l’Etat d’Israël. C’est cette trahison qu’incarne le chef de l’Etat lorsqu’il s’inquiète davantage du sort de la pro-Hamas Rima Hassan, qui refuse son extradition d’Israël, que du calvaire silencieux que subit Boualem Sansal, amoureux de la France, dans une prison algérienne. Cette haine anti-française, qui suinte des postures du chef de l’Etat, est insupportable.
Contrairement à d’autres commentateurs, Elisabeth Lévy refuse d’accabler le gouvernement après le meurtre au couteau dramatique de la surveillante du collège de Haute-Marne. Nous vous proposons d’écouter sa chronique radio.Devant les enquêteurs, l’adolescent meurtrier n’exprime ni regrets ni compassion.
Plus on en sait sur le meurtrier de Mélanie, moins on comprend son acte. C’est d’autant plus inquiétant et vertigineux. Sous réserve des informations qui viendront peut-être infirmer les hypothèses actuelles, à l’écoute de l’avocat de ce garçon, ou du procureur, cela ressemble de plus en plus à un meurtre sans pourquoi. Ce qui se rapproche le plus d’un crime gratuit.
Derrière les apparences…
Il n’y avait apparemment aucun contentieux entre la victime et le tueur. Visiblement, il n’aurait pas supporté d’être recadré quelques jours plus tôt, pour une histoire d’embrassade dans le collège ;
Il n’y a pas d’explication sociologique ou culturelle : le père de Quentin n’est pas alcoolique, il n’a pas été élevé dans la haine de la France, ni dans une famille déstructurée ;
Quentin n’était pas scolarisé dans un collège violent, et n’habitait pas non plus dans un quartier prioritaire de la politique de la ville. Et le drame s’est produit en présence des gendarmes, donc on ne peut pas non plus mettre en cause le laxisme de l’Éducation nationale ;
Enfin, Quentin était inconnu des services de police, donc il n’y a pas de défaillance de la justice non plus.
Certes, il a été exclu deux fois pour violences. Il est facile de dire aujourd’hui qu’on aurait dû détecter un risque plus grave. Mais il n’y a pas de science exacte pour anticiper les passages à l’acte. Et on ne peut pas psychiatriser l’ensemble de la jeunesse. Résultat, et c’est le plus déconcertant : nous n’avons pas de coupable à accabler. On ne peut pas accuser l’État, le gouvernement ou je-ne-sais quel ministre.
Si ce n’est la faute de personne, peut-on parler de fait divers ?
Non, pas complètement. Car la récurrence de ces violences inexpliquées en fait un phénomène de société. Le nombre d’adolescents poursuivis pour assassinat, meurtre, coups mortels ou violence aggravée a doublé depuis 2017, passant de 1207 à 2095 en 2023. Cette violence gratuite et totalement disproportionnée par rapport à l’enjeu de départ devient banale. Un couteau peut sortir pour une casquette volée, une cigarette refusée ou une fille convoitée. Il n’y a pas de responsabilité politique, mais peut-être une responsabilité collective. Chaque parent éduque ses enfants, mais c’est la société tout entière qui fabrique un état d’esprit, peut-être une anthropologie.
Éloignons-nous du cas de Quentin…
L’école ne valorise pas l’effort, déteste la verticalité et la hiérarchie. L’air du temps encourage la plainte et la victimisation. On apprend tout sur les droits, rien sur les devoirs. Si les jeunes ont des mentalités de créanciers à qui tout est dû, c’est peut-être aussi parce que cet état d’esprit s’est répandu chez leurs parents.
Qui s’interroge aujourd’hui dans la société sur ses responsabilités dans ce qui lui arrive ? C’est toujours la faute des autres. À force de sacraliser le ressenti, la spontanéité, on fabrique des générations sans Surmoi, des jeunes hommes qui ne s’empêchent pas. Comme le disait Zemmour, il ne s’agit plus de se demander quel monde nous laisserons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à ce monde.