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Avant-Garde

Il y a vingt ans, le wokisme pointait déjà le bout de son mufle…


D’un geste las, Félix Lassalle repoussa le journal sur le guéridon de marbre. Au risque de renverser le verre auquel il n’avait pas touché, quand ses amis en étaient à leur troisième tournée. Il avait la mine défaite.

  – Je suis sonné, dit-il.

Précision inutile. Ses yeux hagards (ceux d’un boxeur au bord du KO) disaient assez l’étendue du désastre.

  – Allons, Félix, ressaisis-toi ! C’est toi le maire, non ? Il est normal que tu sois en première ligne quand il y a des coups à prendre. Et puis qui attache de l’importance à cette feuille de chou ?

André le pharmacien essaie de dédramatiser. Sans conviction excessive. Derrière le maire, c’est l’adjoint à la culture qui est visé. Et il est adjoint à la culture.

 Félix a repris le journal. Une fois de plus il relit l’article. A haute voix. Comme une réalité qu’il se refuse encore à admettre.

 – Ce titre, André, ce titre assassin : « La coupable incurie d’un maire »…Et, la suite : « Vierville à vau-l’eau… Faillite culturelle… Aucune ambition… Déclin inéluctable… ». Quant à la chute : « Ainsi, alors que toutes ses voisines ont su se mettre en valeur par l’organisation de manifestations susceptibles d’attirer de nombreux estivants, Vierville végète, Vierville se meurt, abandonnée à son sort lamentable par des édiles dont l’incapacité éclate désormais aux yeux de tous ».

 – Le style en est lourd. Et pompeux.

Monsieur Delprat risque ce commentaire pertinent encore que superfétatoire en semblable circonstance. Parce qu’il faut bien rompre le silence qui devient pesant. Il est vrai que sa qualité de professeur à la retraite lui confère en la matière une indiscutable autorité.

Derrière son bar, Achille, le patron du café du Vieux-Pont, n’a rien perdu de la conversation :

 – Faut bien dire, Monsieur le maire et, sauf votre respect, qu’il ne se passe rien, ici. L’été, pas le moindre touriste. Le commerce en pâtit. Alors qu’ailleurs… Tournoi de pétanque à Orangeris, jumping à Prédailles, son et lumière au château de Machecoul, floralies de Compans-sur-Nère, Chorales à St Prou, théâtre à Villenouvelle, yoga et judo à Montargent, j’en oublie sûrement… Partout, la foule, les terrasses des cafés garnies, la presse, les reportages à la télé. La vie, quoi !

L’expression de la vox populi. Un nouveau coup de poignard. Cette fois, l’opposition en embuscade a les faveurs de la rue. La situation est grave. Assez grave pour exiger un sursaut immédiat.

  Félix se redresse, inspire largement, promène sur l’assistance le regard dominateur du chef blessé mais conscient qu’il doit jusqu’au bout assurer sa mission.

 – Messieurs, c’est dans l’urgence que se révèlent les stratèges, dans l’adversité que l’on reconnaît les cœurs bien trempés. Notre bateau prend l’eau, il n’a pas encore coulé ! Nous sommes en juin, certes, et il nous reste peu de temps pour relever le défi. Mais je vous certifie que l’été ne se passera pas sans que Vierville ne fasse parler d’elle. Il en va de l’honneur d’un maire. Et, bien entendu, de ses collaborateurs. André, dès demain, réunion exceptionnelle du conseil municipal. A huis clos, bien entendu. Nous allons prendre le taureau par les cornes.

Jamais séance n’avait été plus animée. Une ambiance électrique. L’intensité d’un brainstorming auquel chacun avait à cœur de participer, ne fut-ce que pour témoigner à Félix une solidarité bien nécessaire en ces temps de turbulence. Les idées fusaient, chacune suscitant son lot d’objections.

 – Pourquoi pas un feu d’artifice ?

 – Il y en a au moins trois, le 14 juillet dans les bourgs environnants. Et en dehors de cette date, ce serait plutôt incongru !

 – Un concours de majorettes ?

 – Trop commun.

 – Un élection de miss ?

 – En été, toutes les jolies filles de la région transhument vers les plages, vous le savez bien. Si nous nous retrouvons comme candidates avec les quatre laiderons demeurés au pays, nous nous couvrirons de ridicule. Le remède sera bien pire que le mal.

 Sont ainsi évoqués sans plus de succès un tournoi de bridge (trop élitiste), un grand bal champêtre (trop populaire), un baptême de l’air en hélicoptère (trop onéreux), sans compter, une exposition de peinture, une foire à la brocante, une course cycliste, toutes propositions rejetées pour des raisons diverses mais non dépourvues, hélas, de fondements. Le découragement commence à se lire sur les visages.

 – Je vous rappelle, dit Félix, que le temps presse. Si nous ne trouvons rien, si nous ne parvenons pas à mettre sur pied, dans la quinzaine qui vient, une manifestation qui attire à Vierville la grande foule, il ne me restera plus qu’à présenter ma démission. Et la vôtre. Autant dire livrer la mairie à ce grigou de Ferran et à sa bande. Avec tout ce que cela implique.

 Comme chacun médite sur cette sombre perspective, une voix, celle du second adjoint, s’élève du fond de la salle.

 – Ce qu’il nous faut c’est un festival.

 Le mot a un effet magique. Enthousiasme immédiat. Adhésion unanime. Des festivals, la France en compte par milliers. De toute espèce. Pas la moindre bourgade de quelque importance qui ne s’enorgueillisse de posséder le sien. En rejoignant la cohorte, Vierville entrera dans la modernité. Et l’honneur sera sauf.

Reste seulement à imaginer la spécificité de la chose, ce que M. Delprat exprime en une métaphore korzibskienne :

  – Nous avons la carte, il nous faut maintenant le territoire. Un festival, très bien mais un festival de quoi ?

C’est là qu’André manifeste tout son génie :

 – Organisons un festival de jazz !

Le jazz, aucun ici n’en a une notion très claire. Louis Armstrong, certes, mais il paraît qu’il est mort. Sidney Bechet aussi. De toute façon pas question de faire appel à des vedettes, la modicité du budget l’interdit, et l’urgence de l’échéance.

 On ne peut compter que sur les moyens du bord. A savoir le neveu du boucher qui joue de la cornemuse, Roselyne, la fille de l’antiquaire, dotée d’un beau brin de voix, quelques rescapés de la défunte fanfare et le cousin accordéoniste de Félix qui ne se dérobera pas devant le devoir. Le dentiste, féru de musique contemporaine, percussionniste à l’occasion, fera un directeur artistique très convenable.

En un rien de temps, le programme est bouclé.

 – Ça va swinguer ! conclut André au comble du ravissement.

A lire aussi, Thomas Morales: Les flagellants du livre

Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, assure Pascal, la face du monde en eût été changée. Saluons, une fois encore, l’intervention de la Providence. Si la voiture de Clément Gironde, en ballade dans la région, n’avait succombé, sur la place de Vierville, à une asphyxie du carburateur, les choses eussent pris un tour bien différent.

Est-il utile de présenter Clément Gironde ? Spécialiste de jazz (mais de quoi, cet esprit éminent, n’est-il pas spécialiste ?), il distille d’une plume absconse, dans le Quotidien du Soir, des avis péremptoires. Tout Paris se range à ses jugements, pour surprenants qu’ils soient souvent.

Une sommité d’autant plus respectée que le paradoxe est son domaine et qu’il a su élever l’amphigouri à la hauteur d’une institution.

Bref, un penseur. Capable de faire ou de défaire une réputation, pour le seul plaisir de choquer le bourgeois. Lequel, c’est bien connu, n’aime rien tant qu’être fouaillé.

Pour l’heure, attablé au café du Vieux-Pont, Gironde trompe son ennui devant un demi de bière, en attendant de pouvoir reprendre la route. Et comme il professe à longueur de colonnes sa proximité avec le peuple, il a cru bon d’engager la conversation avec Achille.

 – Jolie petite ville. Un peu endormie toutefois. Il semble qu’il ne s’y passe pas grand-chose, n’est-ce pas ?

Achille cesse d’astiquer son comptoir. Naguère encore, il eût abondé dans le sens de cet étranger. Mais les choses sont en train de changer. Et son honneur de Viervillois est désagréablement titillé par une estimation qu’il sent plutôt péjorative.

 – Oh, c’était vrai jusqu’ici, répond-il. Mais nous aurons dans huit jours un festival de jazz. (Il prononce « jase » confortant ainsi l’opinion de ceux qui veulent entendre dans ce terme un dérivé du verbe « jaser ») ;

 – De jazz ! très intéressant ! Quel est donc le programme ?

 Achille désigne d’un geste l’affiche placardée au coin du bar.

 – Tous des gens du pays. Excellents musiciens. J’en sais quelque chose : depuis une semaine, ils répètent comme des forcenés dans mon arrière-salle. Vous entendriez la cornemuse ! Et l’accordéon ! Quant à Roselyne, une voix… C’est simple, elle mériterait de passer à la télé.

Déclic. Clément Gironde tient un sujet en or et il doit justement rédiger sa chronique. Pour un peu, il s’écrierait : « Garçon de quoi écrire ! » mais la formule a déjà beaucoup servi. (Elle a même fourni le titre d’un de ses livres à un académicien. Pouah !)

 – Auriez-vous du papier et un crayon ? Merci.


                                               Extrait du Quotidien du soir 

                                               De notre envoyé spécial

Vierville réinvente le jazz !

« Le jazz, je l’ai souvent écrit, surgit où on ne l’attend pas. Ai-je assez vitupéré ces musiciens, nourris de tradition, s’obstinant à respecter les canons surannés d’une musique devenue obsolète, symbole d’un impérialisme culturel contribuant à l’aliénation des masses ! Ai-je assez daubé sur les rassemblements estivaux que je persiste à honorer de ma présence, mais pour mieux les dynamiter ! Ai-je assez appelé de mes vœux un renouvellement, que dis-je, une révolution qui pulvériserait les frontières, rendrait à la créativité son rôle plein et entier !

Cette révolution, il appartenait à la province d’en brandir le flambeau. Vierville l’a compris, qui a mis sur pied, dans l’enthousiasme populaire, le festival de jazz le plus novateur de tous ceux auxquels il nous sera donné d’assister cet été. Bousculées les habitudes, à la trappe les conventions. Du neuf, de l’inédit. Aucune de ces têtes d’affiche que l’on s’arrache ailleurs à prix d’or mais des artistes issus du terroir, porteurs d’une authenticité qui a depuis longtemps déserté les grandes scènes. Emblématique en un mot, de ce jazz vif qui emprunte d’un pied résolu les sentiers de la création.

Ainsi saluera-t-on l’audace des organisateurs qui n’hésitent pas à promouvoir des instruments peu usités ouvrant des voies (et des voix) insoupçonnées à la musique que nous aimons.

La cornemuse est de ceux-là. Qui douterait qu’elle ne porte l’avenir du jazz ? Conjuguée à celle de l’accordéon, qui a déjà fait ses preuves en ce domaine, sa sonorité la désigne incontestablement comme l’instrument le plus apte à traduire la révolte des jeunes générations.

Sans doute quelques grincheux réactionnaires objecteront-ils que faire swinguer une cornemuse relève de la gageure. A ceux-là nous répondrons que l’opinion des grincheux nous importe peu. Aussi peu que le swing. Ils n’ont pas compris, ces ignares obtus, que l’essence de la musique réside dans sa capacité à surprendre. Que le concept de transgression est le moteur de la nouveauté et confère à l’art toute sa puissance contestataire.

Laissons-les à leurs ressassements stériles. Rendons-nous tous à Vierville dont ce premier festival sonnera comme un manifeste : celui d’un jazz enfin libéré de ses carcans, ouvert sur des lendemains radieux, auxquels aspirent tous les amoureux du progrès. »

Clément Gironde


Ils accoururent, par trains spéciaux et même par charters. Envahirent la terrasse du café du Vieux Pont. Se pâmèrent devant le podium érigé sur le terrain de sport. Roselyne glapit, l’accordéon grinça, la cornemuse émit des couinements. Ils adorèrent. On ne pouvait trouver plus « tendance ».

Il paraît, aux dernières nouvelles, que le ministre de la Culture se déplacera bientôt à Vierville. Il tient à remettre, en personne, à Félix Lassalle, les insignes de Chevalier des Arts et Lettres. Chacun ici s’accorde à dire que c’est une distinction bien méritée.

Au véritable french tacos

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Israël, de l’État et des états d’âme

Les critiques de Delphine Horvilleur contre Israël mêlent – et emmêlent – position morale et opinion politique. Au-delà de la polémique qu’elles ont suscitée, elles réveillent une querelle plus profonde née de la tension entre deux définitions du judaïsme, théologique et politique, religieuse et nationale. Alors que la synthèse israélienne ne fonctionne plus, il est urgent de penser l’État juif


La tribune dans laquelle Delphine Horvilleur dénonce l’action du gouvernement Nétanyahou à Gaza a suscité au sein de la communauté juive une vive polémique qui mérite mieux que des explications superficielles. Les raisons de la colère sont de deux ordres. D’abord, on reproche à la rabbine d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui souhaitent la destruction d’Israël. Cet argument est vrai, mais sans pertinence, car il interdit toute critique de l’État juif à qui que ce soit, même à ceux qui n’ont que de bonnes intentions envers lui. Le deuxième motif de querelle, c’est que ce texte réveille la tension structurelle entre deux définitions du judaïsme – théologique et généalogique. Pour les uns, c’est une religion d’individus et de communautés, pour les autres un peuple (est juif qui naît de mère juive), donc la matrice d’un État-nation, de sorte qu’on peut être juif sans observer le moindre commandement. La synthèse israélienne fait peu ou prou du judaïsme une religion d’État. On connaît la plus brève Constitution du monde : Israël est un État juif et démocratique. Pour cela, il faut d’abord qu’il soit un État.

Le reproche comme preuve d’amour

Commençons par les faits. C’est-à-dire en revenant sur les propos de Delphine Horvilleur en s’efforçant de ne pas les trahir. La rabbine adresse à l’État juif ce qu’elle considère comme la plus haute preuve d’affection : des reproches. C’est par amour, dit-elle, qu’elle interpelle Israël, l’invitant à ouvrir les yeux sur ses fautes. Des fautes qu’elle énumère clairement : l’éloignement des principes de la démocratie libérale, la légitimation de partis politiques à caractère raciste, l’indifférence à la souffrance palestinienne, le refus – risqué pour la vie des otages – d’arrêter la guerre et enfin le rejet de toute perspective d’État palestinien. Enfin, elle dénonce la faim imposée aux civils et la douleur des enfants de Gaza. À travers cette réprobation, elle se réclame de l’exigence éthique du judaïsme, dont elle rappelle qu’il ne peut rester sourd à la souffrance.

Ce réquisitoire n’est pas sans fondement. Nombre de ces sujets divisent aussi la société israélienne, en particulier les réformes institutionnelles menées par Benjamin Nétanyahou. Considérées comme une attaque en règle contre la Cour suprême, dernier contre-pouvoir dans l’équilibre constitutionnel israélien, ces réformes ont été contestées dès leur annonce en janvier 2023 et, selon les sondages, sont rejetées par la majorité des Israéliens.

Ensuite se pose la question des partis racistes et suprémacistes dirigés par les ministres Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Horvilleur n’a pas tort de dire que ces deux personnalités politiques marginales sont utilisées par Nétanyahou comme des alliés dans sa stratégie d’affaiblissement de la Cour. Sur ce point, la rabbine prend une position morale, fondée sur des valeurs qu’elle partage avec beaucoup d’Israéliens, peut-être même la majorité (rappelons qu’en novembre 2022, Nétanyahou n’a pas gagné le vote populaire), qui estiment que Nétanyahou n’est plus légitime et qu’il aurait dû démissionner pour laisser aux électeurs le soin d’attribuer les responsabilités dans la débâcle du 7-Octobre.

Une opinion politique plus qu’un impératif moral

Horvilleur traite ensuite les questions liées au conflit israélo-palestinien. Quand elle défend l’existence d’un État indépendant et un horizon politique pour les Palestiniens, elle exprime non pas une position morale, mais une opinion politique. Elle ne peut pas la justifier au nom d’une autorité éthique.

Elle aborde bien sûr la douloureuse question de la famine, ce qu’on appelle la « weaponisation » de l’aide alimentaire et humanitaire dans une logique militaire de siège. Cette question est à la fois politique et morale. Cependant, il faut aussi être rigoureux sur les faits. La famine générale annoncée n’a heureusement pas eu lieu, même si le niveau des réserves est tombé dramatiquement bas. Le Premier ministre israélien manie volontiers la menace, ne serait-ce que pour satisfaire les deux ministres déjà mentionnés, mais heureusement n’emploie le bâton qu’avec une grande retenue. C’est encore lui qui, pendant quatorze ans, a évité une guerre totale avec le Hamas, préférant faire financer l’organisation par le Qatar. C’est toujours lui qui vient d’autoriser l’entrée de l’aide à Gaza quand les stocks, reconstitués pendant le cessez-le-feu de janvier-mars dernier sont de nouveau arrivés à un niveau dangereux.

À lire aussi, Noémie Halioua : La guerre des juifs

Enfin, sur la question des otages, Horvilleur est victime d’un malentendu courant. Dans le passé, Israël a fait des choix variés, parfois contradictoires, face à des situations comparables : opérations commando pour délivrer les otages quand c’était possible, libérations de prisonniers palestiniens, négociations de cessez-le-feu, redéploiements de forces, voire versements de rançons quand aucune option militaire ne s’offrait. Mais Israël n’a jamais accepté d’arrêter une guerre contre des otages. L’objectif stratégique israélien à Gaza est simple : éviter un second 7-Octobre, éradiquer à long terme le Hamas, et empêcher toute tentative de reconstruction militaire de l’organisation. La même logique s’applique au Liban : Israël vise un cessez-le-feu non garanti par un tiers, mais imposé par sa propre force armée. Étrange, sans doute, mais toutes les autres méthodes ont échoué jusqu’à présent.

On peut légitimement s’étonner du fait que les buts de guerre n’aient toujours pas été atteints après dix-huit mois de combats, et se demander logiquement quand ils le seront. À ces excellentes questions on peut répondre que les marins de Christophe Colomb en posaient d’aussi bonnes. Mais on ne peut pas esquiver les interrogations sur l’existence d’objectifs stratégiques cachés, notamment celui d’une occupation permanente de la bande de Gaza et d’un déplacement massif de ses habitants. Soyons honnête : il est possible que ces objectifs existent. Certes, si on s’en tient à ses décisions, Nétanyahou ne compte ni s’approprier Gaza, ni la vider de sa population, mais certains de ses ministres ne cachent nullement avoir ce projet en tête. Or un jeu de dupes s’est installé à ce sujet au sein de la coalition gouvernementale, dont on ne saurait dire pour l’heure qui en sortira vainqueur.

Un pouvoir dirigé par un prince machiavélien

Israël est dirigé par un homme qui pourrait donner des cours particuliers à Machiavel, un homme mis en examen pour corruption. L’état mental de son épouse et de son fils cadet fait les choux gras de la presse. Ce princeps israélien n’aurait jamais dû être au pouvoir le 7 octobre 2023, et certainement pas y rester les six cents jours suivants. Pourtant, il y est, et tout à fait légalement.

Agissant avec un cynisme absolu, méfiant envers les militaires, les espions et les institutions, Nétanyahou n’obéit qu’au rapport de forces. C’est un Prince machiavélien dont l’unique boussole est la raison de l’État juif. Or, l’État est un objet que le judaïsme n’a jamais véritablement pensé. Rappelons que le christianisme, né de l’oppression romaine, a dû se transformer à partir du ive siècle, lorsqu’il est devenu religion d’État : de la main amputée du martyr à celle qui tient le glaive. Dix-sept siècles plus tard, le judaïsme se trouve à son tour face à son Constantin. Or il n’existe pas de philosophie politique juive. Il n’y a pas de « miroirs des princes » rédigés par des rabbins pour un roi ou un dauphin. Pas de saint Augustin pour distinguer la Cité de Dieu de la cité terrestre. Pas de Thomas d’Aquin pour articuler légitimité, bien commun et pouvoir spirituel. Pas même de Bossuet pour tirer une doctrine politique de l’Écriture. Aucun duc juif ne peut envoyer ses condottieri prendre une ville juive assiégée pendant Yom Kippour tombant un Shabbat.

De la communauté à l’État : un saut non résolu

Les Juifs ont rencontré l’État après 1948. Les sionistes, lecteurs de Locke, Hobbes, Jefferson, Machiavel, Marx et Lénine, avaient des repères clairs. Les rabbins et les exégètes des textes hébraïques n’ont eu que des miettes à commenter. Comment passer d’une communauté qui ne décide ni de la guerre ni de la paix, ni de la vie ni de la mort, à une entité politique capable de recruter des soldats et d’user de la violence ? Pendant des siècles, en l’absence d’une collectivité politique juive, la règle était simple : Dina de-malkhuta dina (« la loi de l’État est la loi »). En vertu de ce principe talmudique, les juifs doivent obéir aux lois du pays où ils résident, même si elles ne relèvent pas de la tradition religieuse juive. Ainsi, le respect de l’ordre étatique était la façon juive d’articuler autorité spirituelle et pouvoir temporel. Il faudrait relire Max Weber, pour qui l’acte politique n’est moral que si on accepte d’en porter la charge, y compris celle des conséquences non désirées mais prévisibles. Celui qui appelle à l’arrêt d’un conflit doit aussi considérer ce qui se produira après. Pour reprendre les mots du général de Gaulle, il s’agit de « vouloir les conséquences de ce qu’on veut ». Dans le cas de la guerre à Gaza, cela signifie par exemple ne pas se contenter de dire que la destruction du Hamas est un objectif légitime : il faut aussi se demander à quel prix, avec quels effets sur la population civile, avec quelles répercussions diplomatiques et régionales, et surtout avec quelle sortie politique crédible. Quant aux otages, la notion de pidyon shvuyim (« rachat des captifs »), souvent mentionnée dans le débat sur leur sort, est un parfait exemple de notre problématique. La Bible, évoquant des périodes où les Hébreux mènent une existence qu’on peut qualifier de politique sur leur terre, n’en parle pas. La question se pose au début de l’exil et logiquement la réponse n’est pas celle d’un royaume, mais celle de communautés vivant sous autorité étrangère, répondant à un impératif humanitaire et à la nécessité de solidarité collective. C’est dans les centres talmudiques de Babylonie et ensuite dans les communautés médiévales et jusqu’au xvie siècle que le Choul’han Aroukh codifie cette prescription, précisant qu’il s’agit de la « plus grande mitsva ». Un État juif peut-il agir de la même manière qu’une communauté juive de Worms ou de Meknès ?

Il n’y a pas de solution facile ou évidente à la tension entre l’impératif de ne pas céder à la terreur et celui de ne pas se laisser déshumaniser par elle. Critiquer l’État juif est légitime, mais pas suffisant. Si l’on veut être capable de conjuguer la fidélité au peuple juif et la fidélité à l’idée de justice, il faut aussi penser l’État juif.

Devoir d’incrédulité

Spécialiste de politique étrangère depuis plus de quarante ans, Vincent Hervouët a couvert suffisamment de conflits pour ne pas prendre pour argent comptant la communication des belligérants et se méfier des analyses moralisantes. Une qualité rare au sein d’une profession si conformiste


Causeur. Vous êtes l’un des rares, non le seul éditorialiste à défendre l’État hébreu en rappelant obstinément que la guerre a été déclenchée le 7-Octobre. Le seul aussi à parler des otages. Le 22 mai, dans votre chronique d’Europe 1, vous avez pulvérisé Jean-Noël Barrot soulignant rageusement que notre gouvernement avait exactement la même conception du droit international et le même narratif de la guerre que le Hamas. Peut-être, mais ce n’est pas le gouvernement, dont la lecture prévaut désormais de Harvard au bistrot du coin, qui est isolé. Votre analyse serait-elle influencée par une forme d’élégance (ou de dandysme) ?

Vincent Hervouët. Je suis breton, j’ai la tête dure et cela m’a valu plusieurs séjours au placard. Sans en tirer gloire, car c’est toujours un échec. Mais vous faites erreur. Je ne suis pas seul. Sur Gaza comme sur le Donbass, la plupart de mes interlocuteurs sont à l’étranger. Ils ont été aux affaires ou ce sont des confrères que je connais depuis longtemps. Ils ont la distance, l’expérience. Ils savent et ils doutent. Mes papiers sont influencés par nos discussions. Et puis, j’ai des confrères ici dont je respecte le courage. Je ne méprise pas la presse française. Mais je la connais. Quand elle s’aveugle, elle s’obstine… et puis, elle oublie. J’ai souvenir d’une consœur débarquant à Pristina pour faire le tour des charniers imaginaires où 100 000 Kosovars avaient été enterrés comme elle le racontait depuis des semaines dans son journal… Elle écoutait l’OTAN. Elle suivait le Quai d’Orsay. Elle aimait Bernard Kouchner. Vingt ans après, la même trouvait qu’Hashim Thaçi était à sa place, aux côtés d’Emmanuel Macron et de Jean-Yves Le Drian, lors des cérémonies marquant le centenaire de 14-18, alors que le président de la Serbie, notre alliée dans la Grande Guerre, était relégué dans une tribune secondaire. Rien compris, rien appris… Depuis que le président kosovar croupit dans une cellule à La Haye, elle n’en parle plus. Mais elle a pris du galon. Elle cultive encore ses bonnes relations au Quai. Sa devise pourrait être : derrière le Barrot, toujours ! Elle ferraille désormais pour Volodymyr Zelensky et contre Benyamin Nétanyahou. Toujours en croisade. Vertueuse. Bien alignée. Si j’hésite à m’enrôler à ses côtés, ce n’est pas du dandysme, mais une prudence élémentaire.

La détestation d’Israël est depuis longtemps le fonds de commerce de l’islamo-gauche. Ce qui est nouveau, c’est que de nombreux Israéliens et amis d’Israël ici rivalisent dans la condamnation et l’indignation. Est-ce comparable à ce qui s’est passé après Sabra et Chatila ?

J’ai passé l’été 1982 au Liban. Je travaillais pour Le Quotidien de Paris. Beyrouth assiégée était la providence des reporters. Il n’y avait pas besoin de se baisser pour trouver une histoire ou des témoins. À l’est, j’ai échappé de très peu à la voiture piégée qui a explosé devant l’Hôtel Alexandre. À l’ouest, ma chambre d’hôtel a été dévastée par une roquette. Les principaux acteurs étaient à portée de main. Tous complotaient et certains racontaient n’importe quoi. C’était le pays des tapis volants. Israël était considéré comme la source de toutes les malveillances. Je me suis laissé intoxiquer sur l’hôpital de Bourj el-Brajné. L’armée israélienne prétendait avoir visé une pièce d’artillerie de l’OLP. En voyant les vieillards blessés dans leur lit, j’étais écœuré, évidemment. Je n’ai pas trouvé trace de la DCA palestinienne. J’en ai déduit qu’il n’y en avait jamais eu. J’avais tort.

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Sur Sabra et Chatila, des responsables m’ont livré plusieurs versions, présentées comme irréfutables, mais impossibles à prouver. Quelle que soit la vérité, le massacre a mis Israël sur la sellette et il a constitué en effet un tournant.

Mais comme l’avait été l’attentat de la rue des Rosiers, un mois plus tôt ! À la veille de cette tuerie, la presse française s’impatientait et dénonçait le siège de Beyrouth qui s’éternisait depuis deux mois. Les navettes diplomatiques américaines de Philip Habib piétinaient. Les téléspectateurs ne supportaient plus ce spectacle de guerre. François Mitterrand promettait de « sauver Beyrouth ». Ronald Reagan surnommait M. Begin, « Bomber Fan ». Aux yeux de tous, Israël était un pays méchant. À l’époque, personne ne dénonçait les « islamo-gauchistes ». Il y avait une appellation officielle, « le camp des islamo-progressistes », le seul honorable pour la presse française. Les tueurs envoyés par Abou Nidal ont retourné l’opinion. Cela a duré le temps que sèche le sang sur le pavé. La Légion étrangère a protégé le repli de l’OLP, Arafat a sauvé sa peau. Béchir Gemayel a été élu, puis assassiné. Le ton général à Paris était à la suspicion : Israël n’a jamais été innocent.

Que l’accusation de génocide soit malfaisante et mensongère, c’est entendu. Cependant, la guerre n’est-elle pas aujourd’hui disproportionnée ?

Gaza est une sale guerre. Comme toutes celles livrées aux terroristes, elle recèle un piège. Finir par ressembler à l’ennemi, épouser son inhumanité. Le Hamas n’avait aucun autre objectif de guerre. Sa seule ambition est d’entraîner son ennemi aux enfers. Les représailles les plus féroces lui permettant de rassembler sa base autour de lui. La solitude d’Israël est la victoire posthume de Yahya Al-Sinwar. Israël a toujours su combien il était vulnérable, gardant le fusil à portée de main. Le 7-Octobre l’a pourtant sidéré comme le 11-Septembre avait stupéfait les États-Unis. Découvrir la haine absolue que l’on suscite et mesurer l’innocence dont on a fait preuve redoublent la douleur. Sur le coup, George Bush avait déclaré « la guerre au terrorisme », promettant l’éradication du mal. On a vu le résultat en Irak comme en Afghanistan… Benyamin Nétanyahou en a fait autant avec la fin du Hamas, en plus de la libération des otages. Cela implique la capitulation de l’ennemi. Là est l’illusion : la guerre asymétrique n’est pas un duel à la loyale, bien ritualisé. Quels que soient les précautions prises et l’honneur des militaires, c’est une mêlée haineuse, un bain de sang avec des fous qui emportent la bataille d’opinion, car ils sont les plus cyniques, poussant les civils en première ligne et devant les caméras. Pour gagner, il faudrait doser la répression implacable contre les terroristes et l’ouverture politique qui les couperait de leur base… C’est la théorie. Cela exige du temps, Benyamin Nétanyahou n’en avait pas. Chacun le sait. Mais cela ne veut pas dire qu’il aurait pu faire autrement. Personne n’a la solution, surtout pas ceux qui lui font la leçon et prétendent que « la violence appelle la violence », parce qu’ils ont oublié le 7-Octobre.

Tsahal n’est-elle pas coupable d’exactions et autres actes inhumains ?

L’armée israélienne n’a pas encore été accusée de pratiquer la torture comme l’avait été l’armée française pendant la bataille d’Alger. Elle n’a pas eu recours aux escadrons de la mort comme les services espagnols face à l’ETA, aux exécutions sommaires d’innocents comme l’armée britannique face à l’IRA, ni à la contre-terreur et aux massacres de représailles comme l’armée algérienne pendant la décennie noire, l’armée russe face aux indépendantistes tchétchènes, l’armée congolaise avec le M23. Elle seule est accusée de génocide. Cela suffit à m’interroger.

Comment faire l’amour dans un monde sans livres ?

Notre chroniqueur est incorrigible. Donnez-lui le plus mince prétexte, quelques lignes tirées du dernier numéro de Causeur (courez l’acheter !), les ratiocinations d’un vieil écrivain sud-américain récemment décédé, additionnez-y quelque souvenir brûlant de sa jeunesse perdue, et aussitôt il se met en ordre de bataille, la lance ou la plume dardée…


Évoquant, dans le dernier numéro de Causeur, l’écrivain sud-américain Mario Vargas Llosa, qui vient de mourir, Georgia Ray écrit ces quelques lignes qui résument admirablement tout ce que l’on peut dire de l’écrivain péruvien — et par ailleurs Académicien français, tant Paris lui fut, toute sa vie, une fête :

« Avec lui, l’homme ne se contente pas d’une « relation sentimentale un peu terne avec une femme séduisante, sympathique, abstème, végétarienne et catholique convaincue » (Tours et détours de la vilaine fille). Il veut tenir la femme dans ses bras, l’embrasser, la mordre, lui faire l’amour dans « une chambre étroite aux murs roses piquetés d’images pornographiques et religieuses » et « la faire rougir comme une paysanne ». Il veut « respirer son odeur », « boire sa salive », « lécher son palais et ses gencives », « coller son oreille à son nombril pour écouter les rumeurs profondes de son corps », « sentir la secrète vie de ses veines et sa peau tiède battre sous ses lèvres », la faire jouir étendue sur le dos, « les cuisses ouvertes pour faire une place à sa tête », « savourer la fragrance qui sort de son ventre ». Bref, « l’aimer comme un homme et se foutre de tout le reste ». L’amoureux est un sentimental qui hésite entre se rendre intéressant avec deux-trois théories érotico-biologiques sur le désir instinctif (La Tante Julia et le scribouillard) et déclarer à la femme aimée : « Je te veux et te désire de toute mon âme, de tout mon corps » (Tours et détours…). Dans les deux cas, il est le strict opposé du tyran, de l’homme de pouvoir, de celui qui, comme le dictateur dominicain Rafael Trujillo (1891-1961), dont il brosse le portrait grandiose dans La Fête au bouc, a des « couilles glacées » quand il s’agit de faire tuer Untel, mais des « testicules en ébullition » à l’idée de pouvoir encore, malgré « l’urine qui glisse de sa vessie sans demander l’autorisation de sa prostate morte », enfoncer « sa petite pointe visqueuse et chaude » dans la bouche d’une « belle poupée défaillant de plaisir dans ses bras », et « faire crier comme autrefois une petite femelle » dans le lupanar de la Maison d’Acajou. »

La fin des bourreaux

Rassurons les féministes déjà outrées à la lecture d’une telle prose. Trujillo meurt mitraillé, sept balles le transpercent tandis qu’il parcourt son île dans sa Chevrolet Bel Air. Ainsi périssent les exploiteurs de la misère féminine.

Surnommé « Mario Viagra Llosa » dans ses dernières années, le romancier péruvien fut un grand amateur de femmes et de littérature — celles qui s’écrient, dans la moiteur du lit, celle qui s’écrit, celle qui se lit. Parce que c’est la même chose : on séduit et on consomme en récitant (ou en se récitant) les fragments de textes, les mots pêchés au hasard des bibliothèques. Entrer dans une bibliothèque comme on entre dans une femme, errer dans l’odeur d’une bibliothèque, voilà une aventure sensuelle que ne comprendront pas les ravagés du radada qui ont eu leurs premiers émois avec Traci Lords ou Tabatha Cash au lieu d’expérimenter la chaleur de leur paume en pensant à Emma Bovary. Ce n’est pas un hasard si Vargas Llosa consacra un essai bouillonnant (L’Orgie perpétuelle, 1975, le texte par lequel j’ai découvert Llosa) à Madame Bovary en particulier et à Flaubert en général, le plus grand érotomane de la littérature française.

À lire aussi, Georgia Ray : De sexe et d’âme

Faire l’amour à travers les mots… Combien de fois ai-je susurré à quelque créature encore alanguie d’une étreinte sublime (forcément sublime, dirait Marguerite Duras) ces mots qui me venaient spontanément aux lèvres — et que j’avais pêchés dans L’Histoire de Juliette : « Je viens de te procurer les deux plus grands plaisirs dont une femme puisse jouir ; il faut que tu me dises franchement duquel des deux tu as été le mieux délectée… » — interrogations très ordinaires auxquelles seules les plus cultivées répondaient, en souriant avec une espièglerie complice : « Ô mon ami! j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. » Et à ces mots nous éclations de rire.

Les autres, je m’en débarrassais. Comment rester avec quelqu’un qui ne partage pas vos mots ?

Contre la pauvreté pornographique

Bien sûr, ce n’est pas dans les pauvretés pornographiques auxquelles s’abonnent nos bambins (40% en ont fait l’expérience avant le début du collège) que vous trouverez des joliesses de cet acabit. Et les enseignants qui, sous prétexte que la littérature classique use de mots démodés, préfèrent étudier Annie Ernaux qui « venge sa race » en s’offrant de jeunes étalons impécunieux ne savent pas ce qu’ils font perdre à leurs élèves.

Imaginez le cours que l’on peut produire en faisant réfléchir des adolescents sur les quatre lignes suivantes :

« — J’ai tort, j’ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.

— Pourquoi ?… Emma ! Emma !

— Oh ! Rodolphe !… fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule.

Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. »

Suit une ligne de blanc, blanc comme la peau d’Emma où, en cet instant même, s’aventure Rodolphe…

C’est ainsi que Vargas Llosa est entré en littérature — comme on entre dans les ordres, mais c’est beaucoup plus tumultueux.

Alors, lisez, lisez et faites lire, et écrivez, osez écrire, relisez-vous, corrigez-vous (dans tout auteur il y a un sadique et un masochiste alternativement), lisez à demi-voix, comme au confessionnal, comme dans la semi-obscurité d’une chambre lourde de désirs et de parfums baudelairiens. Lisez et écrivez — il n’y a rien de mieux à faire, en attendant d’arriver à la fin — au mot Fin qui clôt enfin la page et votre aventure terrestre.

L'orgie perpétuelle: Flaubert et «Madame Bovary»

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Meloni, Weidel: femmes vraiment libérées, elles…

La chef du gouvernement italien est une femme déconstruite. Quant à la chef de l’extrême droite allemande, elle vit en couple lesbien avec une Sri Lankaise ! Ni wokistes, ni soumises.


Leur vie privée, leurs choix personnels assumés au grand jour, fièrement revendiqués, en rupture cinglante avec les préjugés dont on se plaît à accabler les conservateurs – les femmes surtout, évidemment, notamment quand elles s’investissent dans la dynamique conservatrice, droitière. Pour la gauche, au sens le plus large — du centre bien mou à l’extrême bien ranci —, on les imagine de préférence monoandres, arrivées vierges au mariage (chrétien, bien sûr), devenant à vie la créature d’un seul mâle qu’elles serviraient avec dévotion, trouvant le sommet de leur accomplissement personnel dans de très pieuses œuvres et de très prudes organisations humanitaires.

Meloni, une femme déconstruite

Or, Giorgia Meloni, l’Italienne, et Alice Weidel, l’Allemande, conduisent leur existence comme nombre de femmes confites en progressisme aimerait fort mener la leur, mais s’en abstiennent faute du courage suffisant. Le courage de braver les conventions, de faire fi des on-dit et des insultes, de dominer jusqu’à ce que leur propre famille politique aurait historiquement tendance à tenir pour intangible, inscrit dans le marbre de la règle morale.

Ces deux femmes, têtes politiques de premier plan, ne sont pas seulement des femmes libérées dans leur discours ou la revendication verbeuse de tribunes, elles le sont dans leur vie. Dans leur quotidien. Tranquillement, avec la force sereine dont seuls les vrais caractères sont investis.

Giorgia Meloni apprend sa grossesse le jour de son anniversaire, à trente-neuf ans. Elle vit en couple mais n’est pas mariée. Elle est donc mère célibataire. Fille mère comme on disait voilà peu encore dans les profondeurs de l’Italie très chrétienne. On sait par ailleurs qu’elle eut par le passé des relations avec d’autres hommes, plusieurs, épisodes dont elle ne fit jamais grand mystère.

Lorsque son enfant est venu au monde, elle publia une brève annonce : « Ma fille est née. Ginevra ». Aussitôt, la gauchouillerie aux aguets, dépitée de ne pouvoir l’attaquer sur le fait qu’elle ne fût pas passée devant le maire et le curé, s’empressa de lancer urbi et orbi : « Giorgia Meloni joue la patriote par devant, puis elle va accoucher en Suisse. » Dans leur hâte de nuire, ces fins esprits n’avaient pas compris que Ginevra n’était en aucune façon la bonne ville de Genève, mais tout simplement le prénom de la petite fille.

Alice Weidel, en couple gay interracial

Alice Weidel, elle, leader de l’Afd, l’Alternative pour l’Allemagne, se situe tout autant en rupture avec le rigorisme de mœurs supposé consubstantiel de la droite de la droite germanique. Lesbienne revendiquée, elle est mariée à une Suissesse d’origine Sri Lankaise. Elles ont deux enfants, portés par l’épouse et élevés avec elle en Suisse.

Là aussi, la gauchouillerie n’a pas craint de se donner en ridicule. Parce qu’elle est très farouchement opposée à la théorie du genre, au changement de sexe, elle est régulièrement accusée,  non seulement de transphobie, mais – un comble – d’homophobie. Une homophobie à laquelle les mêmes missionnaires du politiquement correct s’empressent d’associer l’islamophobie, puisque cette responsable politique se déclare adversaire résolue de l’immigration en open bar et de l’islamisation de son pays en quoi, elle voit, à juste titre, la menace homophobe, bien réelle celle-là, pour ce qu’elle est elle-même et tant d’autres personnes outre Rhin, de tous les sexes si je puis ainsi m’exprimer. Ces convictions très affirmées, elle les partage avec sa collègue italienne. De même que la condamnation sans failles de l’obscurantisme woke.

Fortes personnalités

Elles me font penser, ces deux fortes personnalités, à ce qu’étaient chez nous autrefois une George Sand ou mieux encore une Colette qui, quant à elle, affichait haut et clair son aversion pour les bas-bleus suffragettes de l’époque. Ces deux aînées, en effet, n’avaient nullement besoin de se draper dans le militantisme féministe, elles étaient le féminisme.

Tout comme aujourd’hui le sont Giorgia Meloni et Alice Weidel. À aucun moment elles ne se sont dit : « Puisque j’ai des ambitions politiques, qui plus est à droite, faisons comme tant d’autres. Sauvons les apparences et menons la vie qu’on attend de nous. » Jamais ! Elles ont eu l’audace de s’imposer telles qu’elles sont, en rupture avec les conventions, les bons usages, la sacro-sainte règle commune. Et l’audace a payé. Or, c’est évidemment dans ce courage-là, porté dès leurs premiers pas dans la vie publique, qu’elles puisent celui de conduire l’une et l’autre crânement, avec une détermination plutôt rare, leurs combats politiques d’aujourd’hui. Enfin, si on veut bien me permettre une petite note personnelle, j’avouerai que le pied de nez, voire le bras d’honneur, que ces deux femmes de la droite de la droite adressent aux braillardes du néoféminisme progressiste (et non féministe…) me comble de jubilation. Avec elles, désormais, la femme libérée, c’est à droite, dans le camp du conservatisme intelligent, éclairé, qu’il convient de la chercher. J’adore.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Iran: frappes massives d’Israël contre le régime

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Israël a finalement lancé cette nuit un plan mûri depuis trente ans. Les premiers bombardements israéliens sur des sites militaires et nucléaires à Téhéran et à Natanz ont été « couronnés de succès » a déclaré le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou ce matin. « Nous avons frappé le haut commandement, nous avons frappé des scientifiques de haut niveau qui encouragent le développement de bombes atomiques, nous avons frappé des installations nucléaires », a-t-il ajouté. Le grand mystère : la réaction de la rue iranienne.


Dans la nuit du 12 au 13 juin, vers 2h15 du matin, Israël a lancé une série de frappes d’envergure contre des cibles militaires et nucléaires iraniennes, marquant un tournant stratégique majeur au Moyen-Orient. L’opération, selon les sources officielles et des confirmations croisées, visait à désorganiser le programme nucléaire militaire de la République islamique et à décapiter son commandement sécuritaire. Le site d’enrichissement d’uranium de Natanz, plusieurs complexes liés aux missiles balistiques et le quartier général des Gardiens de la révolution à Téhéran figurent parmi les cibles principales.

Impasse diplomatique

Au cœur de cette attaque : l’intention d’Israël de bloquer l’Iran à la veille de son accès à la bombe nucléaire. Selon les autorités israéliennes, Téhéran disposerait désormais de stocks d’uranium enrichi suffisants pour produire jusqu’à quinze têtes nucléaires en l’espace de quelques jours. Cette estimation, combinée à l’impasse diplomatique entre l’Iran et les puissances occidentales, a semble-t-il convaincu Jérusalem qu’il n’était plus possible d’attendre.

A ne pas manquer: Causeur: A-t-on le droit de défendre Israël?

Les pertes du côté iranien sont considérables. Le général Hossein Salami, chef des Gardiens de la révolution, et le général Mohammad Bagheri, chef d’état-major des forces armées, auraient été tués lors des frappes, tout comme deux scientifiques nucléaires de haut niveau, Faridoon Abbasi et Mohammad Tehranchi. Une trentaine d’autres officiers auraient également été tués. Ce ciblage du cœur du dispositif sécuritaire iranien suggère une infiltration préalable des services israéliens, probablement appuyée par un travail de renseignement de longue haleine.

Une attaque attendue depuis des mois

La stratégie israélienne repose ici moins sur l’effet de surprise chronologique – l’attaque était largement anticipée par les observateurs – que sur le choix des cibles. La communication israélienne des jours précédents, marquée par des fuites et des déclarations énigmatiques, aurait pu avoir pour but de pousser les principaux responsables iraniens à se regrouper dans leurs centres de commandement, où ils ont été visés. Cette méthode rappelle les précédentes opérations ciblées israéliennes, y compris l’élimination du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en septembre dernier.

Cette attaque intervient dans un contexte de tensions croissantes. Quelques heures avant les frappes, les États-Unis ont annoncé l’évacuation partielle de plusieurs de leurs ambassades dans la région, dont celle de Bagdad, ainsi qu’une alerte maximale sur les déplacements vers l’Irak. Bien qu’elle ne soit pas directement impliquée dans l’attaque, Washington semble en avoir validé le principe et se tient prêt à soutenir Israël en cas de représailles.

En réponse, Téhéran a déjà annoncé des mesures de rétorsion. L’Iran prévoit l’ouverture d’un nouveau centre d’enrichissement d’uranium dans une zone sécurisée et entend moderniser le site de Fordow avec des centrifugeuses de dernière génération, capables d’enrichir l’uranium à des taux supérieurs à 60%, seuil sans équivalent dans un usage civil. Ces annonces ont été accompagnées, dans les jours précédents, de discours menaçants du commandement des Gardiens de la révolution, réaffirmant la volonté de l’Iran de se préparer à une confrontation directe.

L’objectif israélien va toutefois au-delà du simple sabotage technique. Si la destruction d’infrastructures nucléaires permet de gagner du temps, elle ne supprime pas l’expertise ni la volonté politique. À plus long terme, Tel-Aviv semble viser l’affaiblissement durable du régime iranien, voire, selon certains analystes, une transformation politique interne. Le nom de l’opération, Am Kalavi (« Un peuple se lève comme un lion »), reflète une double symbolique : un hommage évident à l’opération militaire lancée par Israël, d’abord, et un clin d’œil au lion, effacé du drapeau iranien depuis 46 ans, ensuite. La question cruciale ce matin est donc de savoir si les Iraniens vont se sentir visés et humiliés ou si, au contraire, ils verront dans cette opération une attaque contre un régime honni et une occasion à passer à l’acte…

Négociations internationales

Les réactions internationales restent prudentes. La plupart des capitales condamnent officiellement l’usage de la force, tout en exprimant officieusement leur inquiétude face à la progression du programme nucléaire iranien. À Washington, l’opération israélienne pourrait être perçue comme un levier diplomatique : si elle affaiblit réellement la position iranienne, elle pourrait être utilisée comme atout dans d’éventuelles négociations à venir. La situation actuelle ne correspond pas encore à une guerre totale et irréversible. Un accord entre Washington et Téhéran demeure envisageable. La voie de la négociation n’est pas entièrement écartée, malgré la nouvelle pression. Le bâton n’élimine pas encore toutes les carottes.

Quoi qu’il en soit, une nouvelle phase s’ouvre. En frappant au cœur du dispositif nucléaire et sécuritaire iranien, Israël a choisi d’assumer une confrontation directe dont l’issue reste incertaine. L’État hébreu engage ses forces non pour retarder, mais pour potentiellement remodeler l’équilibre stratégique régional.

Podcast: Émeutes à Los Angeles et en Irlande du Nord. Iran/États-Unis, l’échec?

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


En Californie, les opérations des agents de « ICE » (Immigration and Customs Enforcement), l’agence de police douanière et de contrôle des frontières des États-Unis, destinées à arrêter et à expulser les immigrés clandestins, suscitent une opposition parfois violente. La police locale fait son travail, mais Donald Trump a envoyé la Garde Nationale et même des US Marines pour l’aider à maintenir l’ordre et à protéger la propriété fédérale. Ces mesures présidentielles sont-elles nécessaires pour contrer une violence débordante ou servent-elles surtout à renforcer l’autorité fédérale et à saper celle du gouverneur de la Californie, le démocrate, Gavin Newsom?

Israël vient de lancer des frappes contre des sites militaires et nucléaires en Iran. Mais auparavant (cet épisode à a été enregistré jeudi après-midi), les négociations entre les États-Unis et l’Iran sur le nucléaire semblaient au point mort. Trump a-t-il de nouveau perdu patience avec le régime des mollahs?

L’été dernier, l’Irlande du Nord, en même temps qu’un certain nombre de villes en Angleterre, a connu des émeutes violentes provoquées par des tensions entre autochtones et immigrés. Cette semaine, dans deux villes à majorité protestante, de nouvelles scènes de violence ont éclaté après une manifestation pacifique provoquée par l’agression sexuelle présumée d’une jeune fille par deux garçons roms de 14 ans. Certes, l’Irlande du Nord n’est pas étrangère à violence, mais des émeutes similaires ont éclaté à Dublin, dans la République irlandaise, en novembre 2023. Pourquoi les Irlandais protestent-ils aussi violemment contre l’immigration?

Grand expert en relations internationales, Harold Hyman analyse ces actualités en expliquant les contextes historiques, politiques et diplomatiques en question.

Le Festival de l’Imaginaire assassiné!

La XXVIIIe et dernière édition se tient à Paris du 13 au 21 juin


Unique au monde dans son genre, le Festival de l’Imaginaire a fait accourir à Paris et ailleurs en France les manifestations artistiques ou cultuelles les plus authentiques de peuples de tous les continents. Il obéissait à cette image et à cette politique généreuse d’une France universaliste ouverte aux civilisations du monde et à leurs traditions séculaires. 

Alors que la France aujourd’hui souffre indéniablement d’une immigration incontrôlée de malheureux déracinés dont le surnombre finit par altérer sa propre identité, le Festival de l’Imaginaire tout au contraire s’est voué depuis 1982 à découvrir et affirmer le meilleur du patrimoine immatériel des peuples du monde. En près d’une trentaine d’éditions, il aura enrichi notre perception des autres cultures, des autres peuples, en nous ouvrant au génie créateur multiforme de l’humanité entière. C’est pourtant à ce festival que le ministère de la Culture donne aujourd’hui le coup de grâce en supprimant la dernière et misérable subvention de 200 000 euros accordée à la Maison des Cultures du Monde qui l’a créé et qui va disparaître avec lui. Elle doit se saborder faute de moyens pour survivre, alors qu’aux temps fastes elle bénéficiait d’un million d’euros de subventions. Pour 200 000 euros donc disparaît une institution unique en son genre… cependant par exemple qu’un seul sénateur coûte au pays à peu près 135 000 euros par an. Voire plus d’un  million, si l’on divise les 353 millions de largesses que l’État verse au Sénat, par le nombre de sénateurs qui sont 348…

Or on n’a toujours pas prouvé que l’existence du Sénat était indispensable à la survie à la nation quand la Culture l’est indéniablement.

Le génie des peuples

Ballet royal du Cambodge, gamelans d’Indonésie ou danses des cours royales de Java, chants des llaneros de Colombie, hymnes de l’Eglise des Coptes de l’Egypte, théâtre masqué du Kerala et danses sacrées de l’Inde, théâtre du Japon, samba et mazurka du Cap Vert, sorties de masques des Dogons du Mali, candomblé du Brésil, théâtre Tchiloli de l’ile de Sao Tomé, opéra du Jardin des Poiriers de la Chine ancienne ou marionnettes de Taïwan, danses de l’Andalousie, confréries soufies d’Albanie ou de Turquie, chants bretons, rites du Pérou célébrant la Vierge du Carmen, conteurs venus d’Islande, son de Vera Cruz, au Mexique, théâtre balinais, danses de cour de Corée, canzuna a  la carritera de Sicile, masques Makishi du Zimbabwe, jota de l’Aragon, rituels, musiques, danses et théâtre traditionnels du monde entier :  ces manifestations du génie des peuples, et cent autres encore, en grand danger de disparaître sous les coups du fanatisme musulman, des prêcheurs évangélistes américains, du tourisme massif, de la modernité aveugle, du désintérêt et de l’imbécillité des gouvernements, de l’ignorance en général, toutes ont été présentées par le Festival de l’Imaginaire qui a contribué ainsi à leur fragile survie.

Cette programmation est donc la dernière. Et rien ne pourra remplacer la science, la générosité et la pertinence du Festival de l’Imaginaire  fondé par Cherif Khaznadar et Françoise Gründ, puis dirigé par Arwad Esber, au moment où les tensions augmentent si dangereusement dans le monde, où les dialogues les plus cruciaux entre les peuples sont compromis, où la lutte contre le racisme et la barbarie est plus essentielle que jamais.

Ni la programmation erratique du Musée des Arts premiers, au quai Branly, ni les rares concerts de musique indienne ou persane du Théâtre de la Ville, ni les rarissimes apparitions des cultures traditionnelles dans les festivals français ne combleront le vide douloureux laissé par le Festival de l’Imaginaire ou ne se substitueront aux idéaux de la Maison des Cultures du Monde. Cette disparition en est d’autant plus lamentable, sinon scandaleuse.

Elle reflète l’indifférence aux cultures venues de loin, la misère de la politique d’un ministère passé sous la coupe d’une arriviste sans aucune légitimité à son poste, la petitesse de vue des pouvoirs publics qui ne savent plus défendre une certaine image de la France. Et cette image passait par l’ouverture de notre pays aux manifestations artistiques séculaires venues du monde entier.


Festival de l’Imaginaire

13 juin, 20h : Le Turc Kudsi Ergüner (ney), l’Irakien Omar Bashir (oud), la Syrienne Waed Bouhassoun (chant). Théâtre de l’Alliance française
14 juin, 20h : Tablao flamenco. Théâtre Zingaro, Aubervilliers
15 juin, 11h30 : Musique flamenca, chant et guitare. Square Trousseau. Concert gratuit. 16 juin, 20h : Ensemble Waed Bouhassoun. Théâtre de l’Alliance française.
17 juin, 20h : Ensemble Dudukner, d’Arménie. Théâtre de l’Alliance française.
18 juin, 20h : Chants soufis d’Alep Dhikr Qâdirî Khâlwatî. Théâtre de l’Alliance française. 19 juin, 15h30. Théâtre d’ombres. Iara, une légende amazonienne. Alliance française.
19 juin, 20h. Samba de Itapuâ. Rumo do Vento. Théâtre de l’Alliance française.
20 juin, 20h. Musiques et danses coréennes. Théâtre de l’Alliance française
21 juin, de 15h à 16h30. Rencontres d’ethnoscénologie. Théâtre de l’Alliance française 22 juin, 18h. Chamamé d’Argentine. Théâtre Berthelot, Montreuil.

Festival de l’Imaginaire ; 06 19 77 45 03 ou billeterie@maisondesculturesdumonde.com

Maisondesculturesdumonde.org

La guerre des juifs

Les remous qui agitent la communauté juive depuis la publication de la tribune de Delphine Horvilleur illustrent une longue tradition d’affrontements internes. Ses détracteurs ne lui reprochent pas d’exprimer ses idées, mais de se parer d’une supériorité morale pour les défendre


Débat talmudique entre érudits juifs, Josef J. Süss, vers 1890–1910 © D.R.

Des soldats tombent, des familles pleurent leurs morts, Israël lutte pour sa survie – et pendant ce temps, le petit monde juif francophone se déchire sur la tribune d’une femme rabbin. Pas de doute : nous sommes bien au royaume de France. Il est vrai que Delphine Horvilleur n’y est pas allée avec le dos de la cuillère en publiant un texte titré « Gaza/Israël : aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire ». Dans lequel elle estime notamment que la conduite de la guerre à Gaza est « contraire à la morale humaine et à l’éthique juive », et dénonce « des déplacements de population forcés » allant jusqu’à utiliser le terme définitif de « nettoyage ethnique » pour criminaliser l’œuvre de l’armée israélienne. Depuis sa parution, la tribune met le feu aux poudres dans un milieu communautaire grand comme un mouchoir de poche, mais dont les remous résonnent à l’échelle du monde.

Répliques, ripostes…

Sur les boucles WhatsApp des synagogues, les murs Facebook des grands-mères, dans les bulletins confessionnels ou les revues spécialisées, la colère gronde et les contre-arguments fusent. « La masse des juifs supporte patiemment que ces juifs sublimes lui fassent la leçon, mais parfois elle se rebiffe », s’agace le psychanalyste Daniel Sibony dans Tribune Juive, tandis que, toujours dans la même revue, le philosophe Charles Rojzman part aussi au charbon : « Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément un gouvernement. Il s’agit de rappeler que le droit d’Israël à se défendre est non négociable. Et que le rôle du judaïsme, dans cette heure tragique, n’est pas d’accabler son propre peuple pour sauver son image morale. » Dans Actualité juive ; l’avocate Yaelle Scemama questionne habilement : « Quel autre chemin politique et militaire Israël devrait-il emprunter pour en finir définitivement avec le Hamas ? » Un petit florilège assez représentatif de l’indignation suscitée par cette critique émanant d’une personnalité qui se définit comme sioniste, alors que la guerre se poursuit sur le terrain.

Est-ce la première guerre des juifs sur fond de désaccord idéologique ? Loin s’en faut : cette affaire illustre au contraire une longue tradition d’affrontements internes, presque constitutive de cette identité religieuse. Le désaccord n’est pas un accident : c’est un principe structurant de la pensée juive, qui vibre dans les débats les plus contemporains, comme dans son histoire et ses textes bibliques.

À lire aussi, Ivan Rioufol : Ardisson, Gaza, la pensée mondaine et ses effets débilitants

Observons le couple le plus célèbre de l’histoire talmudique : Hillel et Shammaï. Deux sages qui vivaient du temps du Second Temple, devenus les symboles de visions diamétralement opposées des textes. Hillel, venu de Babylone, humble et accueillant, prône une lecture souple, tournée vers l’humain, des lois religieuses. Lorsqu’un païen lui demande de résumer la Torah « sur un pied », il répond : « Ce qui est odieux à toi, ne le fais pas à ton prochain. C’est toute la Torah ; le reste est commentaire. Va et étudie. » Hillel incarne l’ouverture, la pédagogie, la compassion. Une lecture politique dirait qu’Hillel est un juif de gauche.

Shammaï, à l’inverse, incarne la rigueur, la fermeté, le respect strict des règles. Une lecture politisante le dirait de droite. Dans la même anecdote, il repousse le questionneur à coups de règle. Pour lui, la loi ne se résume pas, elle s’applique, point barre. Il représente la discipline, le refus du compromis, l’attachement à la lettre. Leurs écoles – Beit Hillel et Beit Shammaï – s’opposeront durant des générations sur des centaines de points de la vie religieuse : la validité des mariages, les lois de pureté, ou des détails liturgiques comme l’ordre d’allumage des bougies de Hanouka. Beit Hillel allume une bougie de plus chaque soir, pour symboliser la croissance de la lumière ; Beit Shammaï fait l’inverse, en souvenir des offrandes décroissantes du Temple. L’opposition entre Hillel et Shammaï n’est pas une anomalie. Et l’affaire Horvilleur, à sa manière, ne fait que rejouer cette partition ancienne : celle d’un peuple qui pense, débat, se divise – souvent bruyamment –, mais pour qui le désaccord est une forme de vitalité.

Un judaïsme pluriel, entre Tel-Aviv et Jérusalem

Aujourd’hui encore, le judaïsme est traversé par des courants multiples : orthodoxe, libéral, conservateur, et plus récemment encore, la « modern orthodoxy », qui nous vient tout droit des États-Unis. Il existe cinquante nuances de pratiques, de positions, de lectures officielles, non officielles. Cette vitalité se retrouve aussi dans la géographie israélienne : Jérusalem, religieuse, conservatrice, ancrée dans la tradition, contre Tel-Aviv, laïque, libertaire, tournée vers l’avenir. L’une vote à droite, l’autre à gauche. L’une abrite le mur des Lamentations, l’autre, les plus grandes boîtes de nuit du Moyen-Orient et la plus grande Gay Pride du continent asiatique. L’une prie, l’autre danse jusqu’au bout de la nuit. Alors, qui a raison, qui a tort ? Où se trouve l’essence du judaïsme ? En fonction de sa sensibilité, chacun voit midi à sa porte.

Ce qui est constant, en revanche, c’est la violence des affrontements internes. Le juif de gauche et le juif de droite, le juif religieux et l’agnostique, s’exècrent souvent avec une virulence toute particulière. Pourquoi ? Freud appelait cela le narcissisme des petites différences : plus les groupes sont proches, plus ce qui les distingue les rend fous. Les conflits les plus féroces sont fratricides. Et en ce sens, la guerre de chapelle n’est pas propre au judaïsme. Dans le christianisme, elle se décline entre partisans de Vatican II et traditionalistes. Chez les musulmans, les fréristes affrontent les laïques, qui souvent le payent au prix de leur liberté, voire de leur vie.

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Une parole individuelle perçue comme… collective

Mais ce qui distingue peut-être le judaïsme, c’est que même ceux qui ne cherchent pas à porter une parole religieuse sont, malgré eux, considérés comme porte-parole. En 1962, Philip Roth en fait l’expérience. Invité à parler de littérature à la Yeshiva University de New York, l’auteur de Goodbye, Columbus est pris à partie : on l’accuse de « trahir la cause juive », de nourrir l’antisémitisme en caricaturant la famille juive américaine. Roth se défend : il n’écrit pas au nom des juifs, il écrit sur les juifs. Le judaïsme est pour lui une matière littéraire, sa matière propre, pas une bannière idéologique.

C’est peut-être cela qui n’est pas pardonné à Delphine Horvilleur : non de défendre ses idées, mais de le faire au nom d’une vérité religieuse, d’une éthique juive, de se saisir des textes qui sont universels pour faire valoir sa propre sensibilité politique qui, dès lors qu’elle se pare d’une supériorité morale, revient à nier celle des autres.

Un «Barbier…» décoiffant clôture la saison lyrique parisienne!

Plongé dans un décor façon Almodóvar transposé dans un quartier populaire andalou, ce Barbier de Séville survolté et jubilatoire, servi par une mise en scène virevoltante et une distribution éclatante, offre à l’Opéra-Bastille un final de saison à pas manquer, selon notre critique musical.


C’est la cinquième reprise de ce Barbier de Séville d’anthologie, production du Grand Théâtre de Genève millésimée 2010, accueillie une nouvelle fois cette année par l’Opéra-Bastille jusqu’au 13 juillet, en guise d’ultime feu d’artifice estival, la saison lyrique rouvrant en septembre prochain avec La Bohème – reprise de la très belle mise en scène de Paul Guth, dans un casting superlatif.  

Un must

Le prolifique Rossini (1792-1868) n’a pas 25 ans quand il pond, en trois semaines, sur un livret d’un certain Cesare Sterbini, cette adaptation lyrique de la pièce de Beaumarchais, initialement baptisée par le compositeur Almaviva, ou l’inutile précaution, et dont l’écrivain résume ainsi l’intrigue : « Un vieillard amoureux [Bartholo] prétend épouser demain sa pupille [Rosine, dont il convoite la dot] ; un jeune Amant plus adroit le prévient [le comte d’Almaviva], et ce jour même en fait sa femme, à la barbe [grâce au valet barbier Figaro] et dans la maison du Tuteur ».

Triomphe (presque) immédiat de ce must du lyrique créé à Rome en 1816, promis comme l’on sait à une postérité sans équivalent dans le répertoire. Flanqué de son décorateur attitré Paolo Fantin, le scénographe d’origine vénitienne Damiano Michieletto projette sur ce chef d’œuvre une fraîcheur bienvenue, en choisissant de transposer l’action à l’époque contemporaine et à la situer dans un quartier populaire sévillan (mais qui tout aussi bien pourrait être madrilène).

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Rue taguée, antennes satellites accrochée sur la façade crépie couleur vieux-rose, enseigne au néon blanc signalant le snack bar « Barracuda » dans lequel s’affaire la tenancière, poubelle attendant le passage de la benne, fenêtres aux volets peints en verts, linge séchant aux balcons des trois étages de l’édifice, voisins livrés à leurs occupations du jour dans l’atardecer ibérique éclairé d’ampoules jaunes… Peu préoccupé du panneau « interdiction de stationner », Almaviva a garé sa « caisse à savon » vulgaire et rutilante au pied de l’immeuble (quand s’achève le deuxième acte, c’est juché sur une moto qu’il sortira de scène).

Comme un film d’Almodovar

Très ingénieux, ce dispositif scénographique parfaitement réaliste, comme tout droit sorti d’un film d’Almodovar, réservera au spectateur la surprise de pivoter sur lui-même, dans un tourbillon parfaitement en phase avec le tempo allègre, voire délirant de la partition, révélant de proche en proche, comme dans un écorché d’architecture, toutes les entrailles de l’édifice :  double volée d’escaliers conduisant aux étages, pièces aux murs de papiers peints, mobilier en formica, loge minuscule du concierge, etc. Dans un ballet millimétré, les protagonistes circulent sur ce plateau qui s’emballe, finit par tourbillonner telle une toupie, le sortilège de cette régie de haute précision s’accordant impeccablement avec l’alacrité, le pétillement, la virtuosité presque « gaguesque » de la musique, dont le rythme pétaradant et les vocalises proprement vertigineuses exigent des chanteurs, pour être convaincants, qu’ils soient également doués d’une vitalité de tous les instants.

C’est peu dire que le ténor sud-africain Levy Sekgapane fait l’affaire en Almaviva, rôle qu’il chantait déjà merveilleusement il y a trois ans, sa présence scénique bondissante, enjouée sans cabotinage, ajoutant à la perfection ouvragée de son vibrato. Dans celui de Rosina, on découvre pour cette reprise parisienne la mezzo-soprano américaine Isabel Leonard, laquelle n’en est pourtant pas, et de loin, à une prise de rôle : elle l’a déjà chanté maintes fois – entre autres au Metropolitan Opera (à partir du 28 juin à Paris, le rôle est confié à la mezzo colorature Aidul Akmetshina, qui le chantait déjà en 2022 ici même – et fort bien). Bartolo quant à lui ne saurait être mieux campé que par la basse italienne Carlo Lepore cette fois encore, lequel affuble cet emploi d’une veine bouffonne, histrionique, parodique irrésistibles. Si, au soir de la première, le baryton italien Mattia Olivieri incarnait un Figaro moins éloquent qu’attendu, il faut saluer globalement une distribution de haut vol jusque dans les seconds rôles. Au pupitre, le chef vénézuélien Diego Matheuz dirige l’orchestre et les chœurs maison sans faire d’étincelles (mais il faut bien dire que l’immensité de la salle de la Bastille ne se prête pas particulièrement au volume sonore propre à l’opera buffa). Quoiqu’il en soit Il Barbiere di Siviglia sort vainqueur de cette production qui, étonnamment, n’a pas pris une ride : comme on dit, « ça fonctionne » – et c’est là l’essentiel. Le public ravi applaudit à tout rompre, d’ailleurs.    


Le Barbier de Séville. Opera buffa en deux actes de Gioacchino Rossini. Avec Levy Sekgapane, Isabel Leonard/Aigul Akhmestshina, Mattia Olivieri, Carlo Lepore… Direction: Diego Matheuz. Mise en scène : Damiano Michieletto. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h15

Opéra – Bastille, les 13, 16, 19, 25, 28 juin, 2, 5, 8, 11 juillet à 19h30 ; les 22 juin et 13 juillet à 14h30.

Avant-Garde

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Image d'illustration.

Il y a vingt ans, le wokisme pointait déjà le bout de son mufle…


D’un geste las, Félix Lassalle repoussa le journal sur le guéridon de marbre. Au risque de renverser le verre auquel il n’avait pas touché, quand ses amis en étaient à leur troisième tournée. Il avait la mine défaite.

  – Je suis sonné, dit-il.

Précision inutile. Ses yeux hagards (ceux d’un boxeur au bord du KO) disaient assez l’étendue du désastre.

  – Allons, Félix, ressaisis-toi ! C’est toi le maire, non ? Il est normal que tu sois en première ligne quand il y a des coups à prendre. Et puis qui attache de l’importance à cette feuille de chou ?

André le pharmacien essaie de dédramatiser. Sans conviction excessive. Derrière le maire, c’est l’adjoint à la culture qui est visé. Et il est adjoint à la culture.

 Félix a repris le journal. Une fois de plus il relit l’article. A haute voix. Comme une réalité qu’il se refuse encore à admettre.

 – Ce titre, André, ce titre assassin : « La coupable incurie d’un maire »…Et, la suite : « Vierville à vau-l’eau… Faillite culturelle… Aucune ambition… Déclin inéluctable… ». Quant à la chute : « Ainsi, alors que toutes ses voisines ont su se mettre en valeur par l’organisation de manifestations susceptibles d’attirer de nombreux estivants, Vierville végète, Vierville se meurt, abandonnée à son sort lamentable par des édiles dont l’incapacité éclate désormais aux yeux de tous ».

 – Le style en est lourd. Et pompeux.

Monsieur Delprat risque ce commentaire pertinent encore que superfétatoire en semblable circonstance. Parce qu’il faut bien rompre le silence qui devient pesant. Il est vrai que sa qualité de professeur à la retraite lui confère en la matière une indiscutable autorité.

Derrière son bar, Achille, le patron du café du Vieux-Pont, n’a rien perdu de la conversation :

 – Faut bien dire, Monsieur le maire et, sauf votre respect, qu’il ne se passe rien, ici. L’été, pas le moindre touriste. Le commerce en pâtit. Alors qu’ailleurs… Tournoi de pétanque à Orangeris, jumping à Prédailles, son et lumière au château de Machecoul, floralies de Compans-sur-Nère, Chorales à St Prou, théâtre à Villenouvelle, yoga et judo à Montargent, j’en oublie sûrement… Partout, la foule, les terrasses des cafés garnies, la presse, les reportages à la télé. La vie, quoi !

L’expression de la vox populi. Un nouveau coup de poignard. Cette fois, l’opposition en embuscade a les faveurs de la rue. La situation est grave. Assez grave pour exiger un sursaut immédiat.

  Félix se redresse, inspire largement, promène sur l’assistance le regard dominateur du chef blessé mais conscient qu’il doit jusqu’au bout assurer sa mission.

 – Messieurs, c’est dans l’urgence que se révèlent les stratèges, dans l’adversité que l’on reconnaît les cœurs bien trempés. Notre bateau prend l’eau, il n’a pas encore coulé ! Nous sommes en juin, certes, et il nous reste peu de temps pour relever le défi. Mais je vous certifie que l’été ne se passera pas sans que Vierville ne fasse parler d’elle. Il en va de l’honneur d’un maire. Et, bien entendu, de ses collaborateurs. André, dès demain, réunion exceptionnelle du conseil municipal. A huis clos, bien entendu. Nous allons prendre le taureau par les cornes.

Jamais séance n’avait été plus animée. Une ambiance électrique. L’intensité d’un brainstorming auquel chacun avait à cœur de participer, ne fut-ce que pour témoigner à Félix une solidarité bien nécessaire en ces temps de turbulence. Les idées fusaient, chacune suscitant son lot d’objections.

 – Pourquoi pas un feu d’artifice ?

 – Il y en a au moins trois, le 14 juillet dans les bourgs environnants. Et en dehors de cette date, ce serait plutôt incongru !

 – Un concours de majorettes ?

 – Trop commun.

 – Un élection de miss ?

 – En été, toutes les jolies filles de la région transhument vers les plages, vous le savez bien. Si nous nous retrouvons comme candidates avec les quatre laiderons demeurés au pays, nous nous couvrirons de ridicule. Le remède sera bien pire que le mal.

 Sont ainsi évoqués sans plus de succès un tournoi de bridge (trop élitiste), un grand bal champêtre (trop populaire), un baptême de l’air en hélicoptère (trop onéreux), sans compter, une exposition de peinture, une foire à la brocante, une course cycliste, toutes propositions rejetées pour des raisons diverses mais non dépourvues, hélas, de fondements. Le découragement commence à se lire sur les visages.

 – Je vous rappelle, dit Félix, que le temps presse. Si nous ne trouvons rien, si nous ne parvenons pas à mettre sur pied, dans la quinzaine qui vient, une manifestation qui attire à Vierville la grande foule, il ne me restera plus qu’à présenter ma démission. Et la vôtre. Autant dire livrer la mairie à ce grigou de Ferran et à sa bande. Avec tout ce que cela implique.

 Comme chacun médite sur cette sombre perspective, une voix, celle du second adjoint, s’élève du fond de la salle.

 – Ce qu’il nous faut c’est un festival.

 Le mot a un effet magique. Enthousiasme immédiat. Adhésion unanime. Des festivals, la France en compte par milliers. De toute espèce. Pas la moindre bourgade de quelque importance qui ne s’enorgueillisse de posséder le sien. En rejoignant la cohorte, Vierville entrera dans la modernité. Et l’honneur sera sauf.

Reste seulement à imaginer la spécificité de la chose, ce que M. Delprat exprime en une métaphore korzibskienne :

  – Nous avons la carte, il nous faut maintenant le territoire. Un festival, très bien mais un festival de quoi ?

C’est là qu’André manifeste tout son génie :

 – Organisons un festival de jazz !

Le jazz, aucun ici n’en a une notion très claire. Louis Armstrong, certes, mais il paraît qu’il est mort. Sidney Bechet aussi. De toute façon pas question de faire appel à des vedettes, la modicité du budget l’interdit, et l’urgence de l’échéance.

 On ne peut compter que sur les moyens du bord. A savoir le neveu du boucher qui joue de la cornemuse, Roselyne, la fille de l’antiquaire, dotée d’un beau brin de voix, quelques rescapés de la défunte fanfare et le cousin accordéoniste de Félix qui ne se dérobera pas devant le devoir. Le dentiste, féru de musique contemporaine, percussionniste à l’occasion, fera un directeur artistique très convenable.

En un rien de temps, le programme est bouclé.

 – Ça va swinguer ! conclut André au comble du ravissement.

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Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, assure Pascal, la face du monde en eût été changée. Saluons, une fois encore, l’intervention de la Providence. Si la voiture de Clément Gironde, en ballade dans la région, n’avait succombé, sur la place de Vierville, à une asphyxie du carburateur, les choses eussent pris un tour bien différent.

Est-il utile de présenter Clément Gironde ? Spécialiste de jazz (mais de quoi, cet esprit éminent, n’est-il pas spécialiste ?), il distille d’une plume absconse, dans le Quotidien du Soir, des avis péremptoires. Tout Paris se range à ses jugements, pour surprenants qu’ils soient souvent.

Une sommité d’autant plus respectée que le paradoxe est son domaine et qu’il a su élever l’amphigouri à la hauteur d’une institution.

Bref, un penseur. Capable de faire ou de défaire une réputation, pour le seul plaisir de choquer le bourgeois. Lequel, c’est bien connu, n’aime rien tant qu’être fouaillé.

Pour l’heure, attablé au café du Vieux-Pont, Gironde trompe son ennui devant un demi de bière, en attendant de pouvoir reprendre la route. Et comme il professe à longueur de colonnes sa proximité avec le peuple, il a cru bon d’engager la conversation avec Achille.

 – Jolie petite ville. Un peu endormie toutefois. Il semble qu’il ne s’y passe pas grand-chose, n’est-ce pas ?

Achille cesse d’astiquer son comptoir. Naguère encore, il eût abondé dans le sens de cet étranger. Mais les choses sont en train de changer. Et son honneur de Viervillois est désagréablement titillé par une estimation qu’il sent plutôt péjorative.

 – Oh, c’était vrai jusqu’ici, répond-il. Mais nous aurons dans huit jours un festival de jazz. (Il prononce « jase » confortant ainsi l’opinion de ceux qui veulent entendre dans ce terme un dérivé du verbe « jaser ») ;

 – De jazz ! très intéressant ! Quel est donc le programme ?

 Achille désigne d’un geste l’affiche placardée au coin du bar.

 – Tous des gens du pays. Excellents musiciens. J’en sais quelque chose : depuis une semaine, ils répètent comme des forcenés dans mon arrière-salle. Vous entendriez la cornemuse ! Et l’accordéon ! Quant à Roselyne, une voix… C’est simple, elle mériterait de passer à la télé.

Déclic. Clément Gironde tient un sujet en or et il doit justement rédiger sa chronique. Pour un peu, il s’écrierait : « Garçon de quoi écrire ! » mais la formule a déjà beaucoup servi. (Elle a même fourni le titre d’un de ses livres à un académicien. Pouah !)

 – Auriez-vous du papier et un crayon ? Merci.


                                               Extrait du Quotidien du soir 

                                               De notre envoyé spécial

Vierville réinvente le jazz !

« Le jazz, je l’ai souvent écrit, surgit où on ne l’attend pas. Ai-je assez vitupéré ces musiciens, nourris de tradition, s’obstinant à respecter les canons surannés d’une musique devenue obsolète, symbole d’un impérialisme culturel contribuant à l’aliénation des masses ! Ai-je assez daubé sur les rassemblements estivaux que je persiste à honorer de ma présence, mais pour mieux les dynamiter ! Ai-je assez appelé de mes vœux un renouvellement, que dis-je, une révolution qui pulvériserait les frontières, rendrait à la créativité son rôle plein et entier !

Cette révolution, il appartenait à la province d’en brandir le flambeau. Vierville l’a compris, qui a mis sur pied, dans l’enthousiasme populaire, le festival de jazz le plus novateur de tous ceux auxquels il nous sera donné d’assister cet été. Bousculées les habitudes, à la trappe les conventions. Du neuf, de l’inédit. Aucune de ces têtes d’affiche que l’on s’arrache ailleurs à prix d’or mais des artistes issus du terroir, porteurs d’une authenticité qui a depuis longtemps déserté les grandes scènes. Emblématique en un mot, de ce jazz vif qui emprunte d’un pied résolu les sentiers de la création.

Ainsi saluera-t-on l’audace des organisateurs qui n’hésitent pas à promouvoir des instruments peu usités ouvrant des voies (et des voix) insoupçonnées à la musique que nous aimons.

La cornemuse est de ceux-là. Qui douterait qu’elle ne porte l’avenir du jazz ? Conjuguée à celle de l’accordéon, qui a déjà fait ses preuves en ce domaine, sa sonorité la désigne incontestablement comme l’instrument le plus apte à traduire la révolte des jeunes générations.

Sans doute quelques grincheux réactionnaires objecteront-ils que faire swinguer une cornemuse relève de la gageure. A ceux-là nous répondrons que l’opinion des grincheux nous importe peu. Aussi peu que le swing. Ils n’ont pas compris, ces ignares obtus, que l’essence de la musique réside dans sa capacité à surprendre. Que le concept de transgression est le moteur de la nouveauté et confère à l’art toute sa puissance contestataire.

Laissons-les à leurs ressassements stériles. Rendons-nous tous à Vierville dont ce premier festival sonnera comme un manifeste : celui d’un jazz enfin libéré de ses carcans, ouvert sur des lendemains radieux, auxquels aspirent tous les amoureux du progrès. »

Clément Gironde


Ils accoururent, par trains spéciaux et même par charters. Envahirent la terrasse du café du Vieux Pont. Se pâmèrent devant le podium érigé sur le terrain de sport. Roselyne glapit, l’accordéon grinça, la cornemuse émit des couinements. Ils adorèrent. On ne pouvait trouver plus « tendance ».

Il paraît, aux dernières nouvelles, que le ministre de la Culture se déplacera bientôt à Vierville. Il tient à remettre, en personne, à Félix Lassalle, les insignes de Chevalier des Arts et Lettres. Chacun ici s’accorde à dire que c’est une distinction bien méritée.

Au véritable french tacos

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Israël, de l’État et des états d’âme

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Manifestation anti-Netanyahou à Tel-Aviv, 23 mars 2024 © SOPA Images/SIPA

Les critiques de Delphine Horvilleur contre Israël mêlent – et emmêlent – position morale et opinion politique. Au-delà de la polémique qu’elles ont suscitée, elles réveillent une querelle plus profonde née de la tension entre deux définitions du judaïsme, théologique et politique, religieuse et nationale. Alors que la synthèse israélienne ne fonctionne plus, il est urgent de penser l’État juif


La tribune dans laquelle Delphine Horvilleur dénonce l’action du gouvernement Nétanyahou à Gaza a suscité au sein de la communauté juive une vive polémique qui mérite mieux que des explications superficielles. Les raisons de la colère sont de deux ordres. D’abord, on reproche à la rabbine d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui souhaitent la destruction d’Israël. Cet argument est vrai, mais sans pertinence, car il interdit toute critique de l’État juif à qui que ce soit, même à ceux qui n’ont que de bonnes intentions envers lui. Le deuxième motif de querelle, c’est que ce texte réveille la tension structurelle entre deux définitions du judaïsme – théologique et généalogique. Pour les uns, c’est une religion d’individus et de communautés, pour les autres un peuple (est juif qui naît de mère juive), donc la matrice d’un État-nation, de sorte qu’on peut être juif sans observer le moindre commandement. La synthèse israélienne fait peu ou prou du judaïsme une religion d’État. On connaît la plus brève Constitution du monde : Israël est un État juif et démocratique. Pour cela, il faut d’abord qu’il soit un État.

Le reproche comme preuve d’amour

Commençons par les faits. C’est-à-dire en revenant sur les propos de Delphine Horvilleur en s’efforçant de ne pas les trahir. La rabbine adresse à l’État juif ce qu’elle considère comme la plus haute preuve d’affection : des reproches. C’est par amour, dit-elle, qu’elle interpelle Israël, l’invitant à ouvrir les yeux sur ses fautes. Des fautes qu’elle énumère clairement : l’éloignement des principes de la démocratie libérale, la légitimation de partis politiques à caractère raciste, l’indifférence à la souffrance palestinienne, le refus – risqué pour la vie des otages – d’arrêter la guerre et enfin le rejet de toute perspective d’État palestinien. Enfin, elle dénonce la faim imposée aux civils et la douleur des enfants de Gaza. À travers cette réprobation, elle se réclame de l’exigence éthique du judaïsme, dont elle rappelle qu’il ne peut rester sourd à la souffrance.

Ce réquisitoire n’est pas sans fondement. Nombre de ces sujets divisent aussi la société israélienne, en particulier les réformes institutionnelles menées par Benjamin Nétanyahou. Considérées comme une attaque en règle contre la Cour suprême, dernier contre-pouvoir dans l’équilibre constitutionnel israélien, ces réformes ont été contestées dès leur annonce en janvier 2023 et, selon les sondages, sont rejetées par la majorité des Israéliens.

Ensuite se pose la question des partis racistes et suprémacistes dirigés par les ministres Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Horvilleur n’a pas tort de dire que ces deux personnalités politiques marginales sont utilisées par Nétanyahou comme des alliés dans sa stratégie d’affaiblissement de la Cour. Sur ce point, la rabbine prend une position morale, fondée sur des valeurs qu’elle partage avec beaucoup d’Israéliens, peut-être même la majorité (rappelons qu’en novembre 2022, Nétanyahou n’a pas gagné le vote populaire), qui estiment que Nétanyahou n’est plus légitime et qu’il aurait dû démissionner pour laisser aux électeurs le soin d’attribuer les responsabilités dans la débâcle du 7-Octobre.

Une opinion politique plus qu’un impératif moral

Horvilleur traite ensuite les questions liées au conflit israélo-palestinien. Quand elle défend l’existence d’un État indépendant et un horizon politique pour les Palestiniens, elle exprime non pas une position morale, mais une opinion politique. Elle ne peut pas la justifier au nom d’une autorité éthique.

Elle aborde bien sûr la douloureuse question de la famine, ce qu’on appelle la « weaponisation » de l’aide alimentaire et humanitaire dans une logique militaire de siège. Cette question est à la fois politique et morale. Cependant, il faut aussi être rigoureux sur les faits. La famine générale annoncée n’a heureusement pas eu lieu, même si le niveau des réserves est tombé dramatiquement bas. Le Premier ministre israélien manie volontiers la menace, ne serait-ce que pour satisfaire les deux ministres déjà mentionnés, mais heureusement n’emploie le bâton qu’avec une grande retenue. C’est encore lui qui, pendant quatorze ans, a évité une guerre totale avec le Hamas, préférant faire financer l’organisation par le Qatar. C’est toujours lui qui vient d’autoriser l’entrée de l’aide à Gaza quand les stocks, reconstitués pendant le cessez-le-feu de janvier-mars dernier sont de nouveau arrivés à un niveau dangereux.

À lire aussi, Noémie Halioua : La guerre des juifs

Enfin, sur la question des otages, Horvilleur est victime d’un malentendu courant. Dans le passé, Israël a fait des choix variés, parfois contradictoires, face à des situations comparables : opérations commando pour délivrer les otages quand c’était possible, libérations de prisonniers palestiniens, négociations de cessez-le-feu, redéploiements de forces, voire versements de rançons quand aucune option militaire ne s’offrait. Mais Israël n’a jamais accepté d’arrêter une guerre contre des otages. L’objectif stratégique israélien à Gaza est simple : éviter un second 7-Octobre, éradiquer à long terme le Hamas, et empêcher toute tentative de reconstruction militaire de l’organisation. La même logique s’applique au Liban : Israël vise un cessez-le-feu non garanti par un tiers, mais imposé par sa propre force armée. Étrange, sans doute, mais toutes les autres méthodes ont échoué jusqu’à présent.

On peut légitimement s’étonner du fait que les buts de guerre n’aient toujours pas été atteints après dix-huit mois de combats, et se demander logiquement quand ils le seront. À ces excellentes questions on peut répondre que les marins de Christophe Colomb en posaient d’aussi bonnes. Mais on ne peut pas esquiver les interrogations sur l’existence d’objectifs stratégiques cachés, notamment celui d’une occupation permanente de la bande de Gaza et d’un déplacement massif de ses habitants. Soyons honnête : il est possible que ces objectifs existent. Certes, si on s’en tient à ses décisions, Nétanyahou ne compte ni s’approprier Gaza, ni la vider de sa population, mais certains de ses ministres ne cachent nullement avoir ce projet en tête. Or un jeu de dupes s’est installé à ce sujet au sein de la coalition gouvernementale, dont on ne saurait dire pour l’heure qui en sortira vainqueur.

Un pouvoir dirigé par un prince machiavélien

Israël est dirigé par un homme qui pourrait donner des cours particuliers à Machiavel, un homme mis en examen pour corruption. L’état mental de son épouse et de son fils cadet fait les choux gras de la presse. Ce princeps israélien n’aurait jamais dû être au pouvoir le 7 octobre 2023, et certainement pas y rester les six cents jours suivants. Pourtant, il y est, et tout à fait légalement.

Agissant avec un cynisme absolu, méfiant envers les militaires, les espions et les institutions, Nétanyahou n’obéit qu’au rapport de forces. C’est un Prince machiavélien dont l’unique boussole est la raison de l’État juif. Or, l’État est un objet que le judaïsme n’a jamais véritablement pensé. Rappelons que le christianisme, né de l’oppression romaine, a dû se transformer à partir du ive siècle, lorsqu’il est devenu religion d’État : de la main amputée du martyr à celle qui tient le glaive. Dix-sept siècles plus tard, le judaïsme se trouve à son tour face à son Constantin. Or il n’existe pas de philosophie politique juive. Il n’y a pas de « miroirs des princes » rédigés par des rabbins pour un roi ou un dauphin. Pas de saint Augustin pour distinguer la Cité de Dieu de la cité terrestre. Pas de Thomas d’Aquin pour articuler légitimité, bien commun et pouvoir spirituel. Pas même de Bossuet pour tirer une doctrine politique de l’Écriture. Aucun duc juif ne peut envoyer ses condottieri prendre une ville juive assiégée pendant Yom Kippour tombant un Shabbat.

De la communauté à l’État : un saut non résolu

Les Juifs ont rencontré l’État après 1948. Les sionistes, lecteurs de Locke, Hobbes, Jefferson, Machiavel, Marx et Lénine, avaient des repères clairs. Les rabbins et les exégètes des textes hébraïques n’ont eu que des miettes à commenter. Comment passer d’une communauté qui ne décide ni de la guerre ni de la paix, ni de la vie ni de la mort, à une entité politique capable de recruter des soldats et d’user de la violence ? Pendant des siècles, en l’absence d’une collectivité politique juive, la règle était simple : Dina de-malkhuta dina (« la loi de l’État est la loi »). En vertu de ce principe talmudique, les juifs doivent obéir aux lois du pays où ils résident, même si elles ne relèvent pas de la tradition religieuse juive. Ainsi, le respect de l’ordre étatique était la façon juive d’articuler autorité spirituelle et pouvoir temporel. Il faudrait relire Max Weber, pour qui l’acte politique n’est moral que si on accepte d’en porter la charge, y compris celle des conséquences non désirées mais prévisibles. Celui qui appelle à l’arrêt d’un conflit doit aussi considérer ce qui se produira après. Pour reprendre les mots du général de Gaulle, il s’agit de « vouloir les conséquences de ce qu’on veut ». Dans le cas de la guerre à Gaza, cela signifie par exemple ne pas se contenter de dire que la destruction du Hamas est un objectif légitime : il faut aussi se demander à quel prix, avec quels effets sur la population civile, avec quelles répercussions diplomatiques et régionales, et surtout avec quelle sortie politique crédible. Quant aux otages, la notion de pidyon shvuyim (« rachat des captifs »), souvent mentionnée dans le débat sur leur sort, est un parfait exemple de notre problématique. La Bible, évoquant des périodes où les Hébreux mènent une existence qu’on peut qualifier de politique sur leur terre, n’en parle pas. La question se pose au début de l’exil et logiquement la réponse n’est pas celle d’un royaume, mais celle de communautés vivant sous autorité étrangère, répondant à un impératif humanitaire et à la nécessité de solidarité collective. C’est dans les centres talmudiques de Babylonie et ensuite dans les communautés médiévales et jusqu’au xvie siècle que le Choul’han Aroukh codifie cette prescription, précisant qu’il s’agit de la « plus grande mitsva ». Un État juif peut-il agir de la même manière qu’une communauté juive de Worms ou de Meknès ?

Il n’y a pas de solution facile ou évidente à la tension entre l’impératif de ne pas céder à la terreur et celui de ne pas se laisser déshumaniser par elle. Critiquer l’État juif est légitime, mais pas suffisant. Si l’on veut être capable de conjuguer la fidélité au peuple juif et la fidélité à l’idée de justice, il faut aussi penser l’État juif.

Devoir d’incrédulité

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Vincent Hervouët © BO/SIPA

Spécialiste de politique étrangère depuis plus de quarante ans, Vincent Hervouët a couvert suffisamment de conflits pour ne pas prendre pour argent comptant la communication des belligérants et se méfier des analyses moralisantes. Une qualité rare au sein d’une profession si conformiste


Causeur. Vous êtes l’un des rares, non le seul éditorialiste à défendre l’État hébreu en rappelant obstinément que la guerre a été déclenchée le 7-Octobre. Le seul aussi à parler des otages. Le 22 mai, dans votre chronique d’Europe 1, vous avez pulvérisé Jean-Noël Barrot soulignant rageusement que notre gouvernement avait exactement la même conception du droit international et le même narratif de la guerre que le Hamas. Peut-être, mais ce n’est pas le gouvernement, dont la lecture prévaut désormais de Harvard au bistrot du coin, qui est isolé. Votre analyse serait-elle influencée par une forme d’élégance (ou de dandysme) ?

Vincent Hervouët. Je suis breton, j’ai la tête dure et cela m’a valu plusieurs séjours au placard. Sans en tirer gloire, car c’est toujours un échec. Mais vous faites erreur. Je ne suis pas seul. Sur Gaza comme sur le Donbass, la plupart de mes interlocuteurs sont à l’étranger. Ils ont été aux affaires ou ce sont des confrères que je connais depuis longtemps. Ils ont la distance, l’expérience. Ils savent et ils doutent. Mes papiers sont influencés par nos discussions. Et puis, j’ai des confrères ici dont je respecte le courage. Je ne méprise pas la presse française. Mais je la connais. Quand elle s’aveugle, elle s’obstine… et puis, elle oublie. J’ai souvenir d’une consœur débarquant à Pristina pour faire le tour des charniers imaginaires où 100 000 Kosovars avaient été enterrés comme elle le racontait depuis des semaines dans son journal… Elle écoutait l’OTAN. Elle suivait le Quai d’Orsay. Elle aimait Bernard Kouchner. Vingt ans après, la même trouvait qu’Hashim Thaçi était à sa place, aux côtés d’Emmanuel Macron et de Jean-Yves Le Drian, lors des cérémonies marquant le centenaire de 14-18, alors que le président de la Serbie, notre alliée dans la Grande Guerre, était relégué dans une tribune secondaire. Rien compris, rien appris… Depuis que le président kosovar croupit dans une cellule à La Haye, elle n’en parle plus. Mais elle a pris du galon. Elle cultive encore ses bonnes relations au Quai. Sa devise pourrait être : derrière le Barrot, toujours ! Elle ferraille désormais pour Volodymyr Zelensky et contre Benyamin Nétanyahou. Toujours en croisade. Vertueuse. Bien alignée. Si j’hésite à m’enrôler à ses côtés, ce n’est pas du dandysme, mais une prudence élémentaire.

La détestation d’Israël est depuis longtemps le fonds de commerce de l’islamo-gauche. Ce qui est nouveau, c’est que de nombreux Israéliens et amis d’Israël ici rivalisent dans la condamnation et l’indignation. Est-ce comparable à ce qui s’est passé après Sabra et Chatila ?

J’ai passé l’été 1982 au Liban. Je travaillais pour Le Quotidien de Paris. Beyrouth assiégée était la providence des reporters. Il n’y avait pas besoin de se baisser pour trouver une histoire ou des témoins. À l’est, j’ai échappé de très peu à la voiture piégée qui a explosé devant l’Hôtel Alexandre. À l’ouest, ma chambre d’hôtel a été dévastée par une roquette. Les principaux acteurs étaient à portée de main. Tous complotaient et certains racontaient n’importe quoi. C’était le pays des tapis volants. Israël était considéré comme la source de toutes les malveillances. Je me suis laissé intoxiquer sur l’hôpital de Bourj el-Brajné. L’armée israélienne prétendait avoir visé une pièce d’artillerie de l’OLP. En voyant les vieillards blessés dans leur lit, j’étais écœuré, évidemment. Je n’ai pas trouvé trace de la DCA palestinienne. J’en ai déduit qu’il n’y en avait jamais eu. J’avais tort.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Israël, le déchirement

Sur Sabra et Chatila, des responsables m’ont livré plusieurs versions, présentées comme irréfutables, mais impossibles à prouver. Quelle que soit la vérité, le massacre a mis Israël sur la sellette et il a constitué en effet un tournant.

Mais comme l’avait été l’attentat de la rue des Rosiers, un mois plus tôt ! À la veille de cette tuerie, la presse française s’impatientait et dénonçait le siège de Beyrouth qui s’éternisait depuis deux mois. Les navettes diplomatiques américaines de Philip Habib piétinaient. Les téléspectateurs ne supportaient plus ce spectacle de guerre. François Mitterrand promettait de « sauver Beyrouth ». Ronald Reagan surnommait M. Begin, « Bomber Fan ». Aux yeux de tous, Israël était un pays méchant. À l’époque, personne ne dénonçait les « islamo-gauchistes ». Il y avait une appellation officielle, « le camp des islamo-progressistes », le seul honorable pour la presse française. Les tueurs envoyés par Abou Nidal ont retourné l’opinion. Cela a duré le temps que sèche le sang sur le pavé. La Légion étrangère a protégé le repli de l’OLP, Arafat a sauvé sa peau. Béchir Gemayel a été élu, puis assassiné. Le ton général à Paris était à la suspicion : Israël n’a jamais été innocent.

Que l’accusation de génocide soit malfaisante et mensongère, c’est entendu. Cependant, la guerre n’est-elle pas aujourd’hui disproportionnée ?

Gaza est une sale guerre. Comme toutes celles livrées aux terroristes, elle recèle un piège. Finir par ressembler à l’ennemi, épouser son inhumanité. Le Hamas n’avait aucun autre objectif de guerre. Sa seule ambition est d’entraîner son ennemi aux enfers. Les représailles les plus féroces lui permettant de rassembler sa base autour de lui. La solitude d’Israël est la victoire posthume de Yahya Al-Sinwar. Israël a toujours su combien il était vulnérable, gardant le fusil à portée de main. Le 7-Octobre l’a pourtant sidéré comme le 11-Septembre avait stupéfait les États-Unis. Découvrir la haine absolue que l’on suscite et mesurer l’innocence dont on a fait preuve redoublent la douleur. Sur le coup, George Bush avait déclaré « la guerre au terrorisme », promettant l’éradication du mal. On a vu le résultat en Irak comme en Afghanistan… Benyamin Nétanyahou en a fait autant avec la fin du Hamas, en plus de la libération des otages. Cela implique la capitulation de l’ennemi. Là est l’illusion : la guerre asymétrique n’est pas un duel à la loyale, bien ritualisé. Quels que soient les précautions prises et l’honneur des militaires, c’est une mêlée haineuse, un bain de sang avec des fous qui emportent la bataille d’opinion, car ils sont les plus cyniques, poussant les civils en première ligne et devant les caméras. Pour gagner, il faudrait doser la répression implacable contre les terroristes et l’ouverture politique qui les couperait de leur base… C’est la théorie. Cela exige du temps, Benyamin Nétanyahou n’en avait pas. Chacun le sait. Mais cela ne veut pas dire qu’il aurait pu faire autrement. Personne n’a la solution, surtout pas ceux qui lui font la leçon et prétendent que « la violence appelle la violence », parce qu’ils ont oublié le 7-Octobre.

Tsahal n’est-elle pas coupable d’exactions et autres actes inhumains ?

L’armée israélienne n’a pas encore été accusée de pratiquer la torture comme l’avait été l’armée française pendant la bataille d’Alger. Elle n’a pas eu recours aux escadrons de la mort comme les services espagnols face à l’ETA, aux exécutions sommaires d’innocents comme l’armée britannique face à l’IRA, ni à la contre-terreur et aux massacres de représailles comme l’armée algérienne pendant la décennie noire, l’armée russe face aux indépendantistes tchétchènes, l’armée congolaise avec le M23. Elle seule est accusée de génocide. Cela suffit à m’interroger.

Comment faire l’amour dans un monde sans livres ?

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Mario Vargas Llosa (1936 - 2025) accueilli à l'Académie française le jeudi 9 février 2023. Il est le premier à y entrer sans jamais avoir écrit directement en français © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Notre chroniqueur est incorrigible. Donnez-lui le plus mince prétexte, quelques lignes tirées du dernier numéro de Causeur (courez l’acheter !), les ratiocinations d’un vieil écrivain sud-américain récemment décédé, additionnez-y quelque souvenir brûlant de sa jeunesse perdue, et aussitôt il se met en ordre de bataille, la lance ou la plume dardée…


Évoquant, dans le dernier numéro de Causeur, l’écrivain sud-américain Mario Vargas Llosa, qui vient de mourir, Georgia Ray écrit ces quelques lignes qui résument admirablement tout ce que l’on peut dire de l’écrivain péruvien — et par ailleurs Académicien français, tant Paris lui fut, toute sa vie, une fête :

« Avec lui, l’homme ne se contente pas d’une « relation sentimentale un peu terne avec une femme séduisante, sympathique, abstème, végétarienne et catholique convaincue » (Tours et détours de la vilaine fille). Il veut tenir la femme dans ses bras, l’embrasser, la mordre, lui faire l’amour dans « une chambre étroite aux murs roses piquetés d’images pornographiques et religieuses » et « la faire rougir comme une paysanne ». Il veut « respirer son odeur », « boire sa salive », « lécher son palais et ses gencives », « coller son oreille à son nombril pour écouter les rumeurs profondes de son corps », « sentir la secrète vie de ses veines et sa peau tiède battre sous ses lèvres », la faire jouir étendue sur le dos, « les cuisses ouvertes pour faire une place à sa tête », « savourer la fragrance qui sort de son ventre ». Bref, « l’aimer comme un homme et se foutre de tout le reste ». L’amoureux est un sentimental qui hésite entre se rendre intéressant avec deux-trois théories érotico-biologiques sur le désir instinctif (La Tante Julia et le scribouillard) et déclarer à la femme aimée : « Je te veux et te désire de toute mon âme, de tout mon corps » (Tours et détours…). Dans les deux cas, il est le strict opposé du tyran, de l’homme de pouvoir, de celui qui, comme le dictateur dominicain Rafael Trujillo (1891-1961), dont il brosse le portrait grandiose dans La Fête au bouc, a des « couilles glacées » quand il s’agit de faire tuer Untel, mais des « testicules en ébullition » à l’idée de pouvoir encore, malgré « l’urine qui glisse de sa vessie sans demander l’autorisation de sa prostate morte », enfoncer « sa petite pointe visqueuse et chaude » dans la bouche d’une « belle poupée défaillant de plaisir dans ses bras », et « faire crier comme autrefois une petite femelle » dans le lupanar de la Maison d’Acajou. »

La fin des bourreaux

Rassurons les féministes déjà outrées à la lecture d’une telle prose. Trujillo meurt mitraillé, sept balles le transpercent tandis qu’il parcourt son île dans sa Chevrolet Bel Air. Ainsi périssent les exploiteurs de la misère féminine.

Surnommé « Mario Viagra Llosa » dans ses dernières années, le romancier péruvien fut un grand amateur de femmes et de littérature — celles qui s’écrient, dans la moiteur du lit, celle qui s’écrit, celle qui se lit. Parce que c’est la même chose : on séduit et on consomme en récitant (ou en se récitant) les fragments de textes, les mots pêchés au hasard des bibliothèques. Entrer dans une bibliothèque comme on entre dans une femme, errer dans l’odeur d’une bibliothèque, voilà une aventure sensuelle que ne comprendront pas les ravagés du radada qui ont eu leurs premiers émois avec Traci Lords ou Tabatha Cash au lieu d’expérimenter la chaleur de leur paume en pensant à Emma Bovary. Ce n’est pas un hasard si Vargas Llosa consacra un essai bouillonnant (L’Orgie perpétuelle, 1975, le texte par lequel j’ai découvert Llosa) à Madame Bovary en particulier et à Flaubert en général, le plus grand érotomane de la littérature française.

À lire aussi, Georgia Ray : De sexe et d’âme

Faire l’amour à travers les mots… Combien de fois ai-je susurré à quelque créature encore alanguie d’une étreinte sublime (forcément sublime, dirait Marguerite Duras) ces mots qui me venaient spontanément aux lèvres — et que j’avais pêchés dans L’Histoire de Juliette : « Je viens de te procurer les deux plus grands plaisirs dont une femme puisse jouir ; il faut que tu me dises franchement duquel des deux tu as été le mieux délectée… » — interrogations très ordinaires auxquelles seules les plus cultivées répondaient, en souriant avec une espièglerie complice : « Ô mon ami! j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. » Et à ces mots nous éclations de rire.

Les autres, je m’en débarrassais. Comment rester avec quelqu’un qui ne partage pas vos mots ?

Contre la pauvreté pornographique

Bien sûr, ce n’est pas dans les pauvretés pornographiques auxquelles s’abonnent nos bambins (40% en ont fait l’expérience avant le début du collège) que vous trouverez des joliesses de cet acabit. Et les enseignants qui, sous prétexte que la littérature classique use de mots démodés, préfèrent étudier Annie Ernaux qui « venge sa race » en s’offrant de jeunes étalons impécunieux ne savent pas ce qu’ils font perdre à leurs élèves.

Imaginez le cours que l’on peut produire en faisant réfléchir des adolescents sur les quatre lignes suivantes :

« — J’ai tort, j’ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.

— Pourquoi ?… Emma ! Emma !

— Oh ! Rodolphe !… fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule.

Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. »

Suit une ligne de blanc, blanc comme la peau d’Emma où, en cet instant même, s’aventure Rodolphe…

C’est ainsi que Vargas Llosa est entré en littérature — comme on entre dans les ordres, mais c’est beaucoup plus tumultueux.

Alors, lisez, lisez et faites lire, et écrivez, osez écrire, relisez-vous, corrigez-vous (dans tout auteur il y a un sadique et un masochiste alternativement), lisez à demi-voix, comme au confessionnal, comme dans la semi-obscurité d’une chambre lourde de désirs et de parfums baudelairiens. Lisez et écrivez — il n’y a rien de mieux à faire, en attendant d’arriver à la fin — au mot Fin qui clôt enfin la page et votre aventure terrestre.

L'orgie perpétuelle: Flaubert et «Madame Bovary»

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Meloni, Weidel: femmes vraiment libérées, elles…

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© Francesco Fotia/AGF/SIPA IMAGO/Andreas Gora/SIPA

La chef du gouvernement italien est une femme déconstruite. Quant à la chef de l’extrême droite allemande, elle vit en couple lesbien avec une Sri Lankaise ! Ni wokistes, ni soumises.


Leur vie privée, leurs choix personnels assumés au grand jour, fièrement revendiqués, en rupture cinglante avec les préjugés dont on se plaît à accabler les conservateurs – les femmes surtout, évidemment, notamment quand elles s’investissent dans la dynamique conservatrice, droitière. Pour la gauche, au sens le plus large — du centre bien mou à l’extrême bien ranci —, on les imagine de préférence monoandres, arrivées vierges au mariage (chrétien, bien sûr), devenant à vie la créature d’un seul mâle qu’elles serviraient avec dévotion, trouvant le sommet de leur accomplissement personnel dans de très pieuses œuvres et de très prudes organisations humanitaires.

Meloni, une femme déconstruite

Or, Giorgia Meloni, l’Italienne, et Alice Weidel, l’Allemande, conduisent leur existence comme nombre de femmes confites en progressisme aimerait fort mener la leur, mais s’en abstiennent faute du courage suffisant. Le courage de braver les conventions, de faire fi des on-dit et des insultes, de dominer jusqu’à ce que leur propre famille politique aurait historiquement tendance à tenir pour intangible, inscrit dans le marbre de la règle morale.

Ces deux femmes, têtes politiques de premier plan, ne sont pas seulement des femmes libérées dans leur discours ou la revendication verbeuse de tribunes, elles le sont dans leur vie. Dans leur quotidien. Tranquillement, avec la force sereine dont seuls les vrais caractères sont investis.

Giorgia Meloni apprend sa grossesse le jour de son anniversaire, à trente-neuf ans. Elle vit en couple mais n’est pas mariée. Elle est donc mère célibataire. Fille mère comme on disait voilà peu encore dans les profondeurs de l’Italie très chrétienne. On sait par ailleurs qu’elle eut par le passé des relations avec d’autres hommes, plusieurs, épisodes dont elle ne fit jamais grand mystère.

Lorsque son enfant est venu au monde, elle publia une brève annonce : « Ma fille est née. Ginevra ». Aussitôt, la gauchouillerie aux aguets, dépitée de ne pouvoir l’attaquer sur le fait qu’elle ne fût pas passée devant le maire et le curé, s’empressa de lancer urbi et orbi : « Giorgia Meloni joue la patriote par devant, puis elle va accoucher en Suisse. » Dans leur hâte de nuire, ces fins esprits n’avaient pas compris que Ginevra n’était en aucune façon la bonne ville de Genève, mais tout simplement le prénom de la petite fille.

Alice Weidel, en couple gay interracial

Alice Weidel, elle, leader de l’Afd, l’Alternative pour l’Allemagne, se situe tout autant en rupture avec le rigorisme de mœurs supposé consubstantiel de la droite de la droite germanique. Lesbienne revendiquée, elle est mariée à une Suissesse d’origine Sri Lankaise. Elles ont deux enfants, portés par l’épouse et élevés avec elle en Suisse.

Là aussi, la gauchouillerie n’a pas craint de se donner en ridicule. Parce qu’elle est très farouchement opposée à la théorie du genre, au changement de sexe, elle est régulièrement accusée,  non seulement de transphobie, mais – un comble – d’homophobie. Une homophobie à laquelle les mêmes missionnaires du politiquement correct s’empressent d’associer l’islamophobie, puisque cette responsable politique se déclare adversaire résolue de l’immigration en open bar et de l’islamisation de son pays en quoi, elle voit, à juste titre, la menace homophobe, bien réelle celle-là, pour ce qu’elle est elle-même et tant d’autres personnes outre Rhin, de tous les sexes si je puis ainsi m’exprimer. Ces convictions très affirmées, elle les partage avec sa collègue italienne. De même que la condamnation sans failles de l’obscurantisme woke.

Fortes personnalités

Elles me font penser, ces deux fortes personnalités, à ce qu’étaient chez nous autrefois une George Sand ou mieux encore une Colette qui, quant à elle, affichait haut et clair son aversion pour les bas-bleus suffragettes de l’époque. Ces deux aînées, en effet, n’avaient nullement besoin de se draper dans le militantisme féministe, elles étaient le féminisme.

Tout comme aujourd’hui le sont Giorgia Meloni et Alice Weidel. À aucun moment elles ne se sont dit : « Puisque j’ai des ambitions politiques, qui plus est à droite, faisons comme tant d’autres. Sauvons les apparences et menons la vie qu’on attend de nous. » Jamais ! Elles ont eu l’audace de s’imposer telles qu’elles sont, en rupture avec les conventions, les bons usages, la sacro-sainte règle commune. Et l’audace a payé. Or, c’est évidemment dans ce courage-là, porté dès leurs premiers pas dans la vie publique, qu’elles puisent celui de conduire l’une et l’autre crânement, avec une détermination plutôt rare, leurs combats politiques d’aujourd’hui. Enfin, si on veut bien me permettre une petite note personnelle, j’avouerai que le pied de nez, voire le bras d’honneur, que ces deux femmes de la droite de la droite adressent aux braillardes du néoféminisme progressiste (et non féministe…) me comble de jubilation. Avec elles, désormais, la femme libérée, c’est à droite, dans le camp du conservatisme intelligent, éclairé, qu’il convient de la chercher. J’adore.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Iran: frappes massives d’Israël contre le régime

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Téhéran, 13 juin 2025 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Israël a finalement lancé cette nuit un plan mûri depuis trente ans. Les premiers bombardements israéliens sur des sites militaires et nucléaires à Téhéran et à Natanz ont été « couronnés de succès » a déclaré le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou ce matin. « Nous avons frappé le haut commandement, nous avons frappé des scientifiques de haut niveau qui encouragent le développement de bombes atomiques, nous avons frappé des installations nucléaires », a-t-il ajouté. Le grand mystère : la réaction de la rue iranienne.


Dans la nuit du 12 au 13 juin, vers 2h15 du matin, Israël a lancé une série de frappes d’envergure contre des cibles militaires et nucléaires iraniennes, marquant un tournant stratégique majeur au Moyen-Orient. L’opération, selon les sources officielles et des confirmations croisées, visait à désorganiser le programme nucléaire militaire de la République islamique et à décapiter son commandement sécuritaire. Le site d’enrichissement d’uranium de Natanz, plusieurs complexes liés aux missiles balistiques et le quartier général des Gardiens de la révolution à Téhéran figurent parmi les cibles principales.

Impasse diplomatique

Au cœur de cette attaque : l’intention d’Israël de bloquer l’Iran à la veille de son accès à la bombe nucléaire. Selon les autorités israéliennes, Téhéran disposerait désormais de stocks d’uranium enrichi suffisants pour produire jusqu’à quinze têtes nucléaires en l’espace de quelques jours. Cette estimation, combinée à l’impasse diplomatique entre l’Iran et les puissances occidentales, a semble-t-il convaincu Jérusalem qu’il n’était plus possible d’attendre.

A ne pas manquer: Causeur: A-t-on le droit de défendre Israël?

Les pertes du côté iranien sont considérables. Le général Hossein Salami, chef des Gardiens de la révolution, et le général Mohammad Bagheri, chef d’état-major des forces armées, auraient été tués lors des frappes, tout comme deux scientifiques nucléaires de haut niveau, Faridoon Abbasi et Mohammad Tehranchi. Une trentaine d’autres officiers auraient également été tués. Ce ciblage du cœur du dispositif sécuritaire iranien suggère une infiltration préalable des services israéliens, probablement appuyée par un travail de renseignement de longue haleine.

Une attaque attendue depuis des mois

La stratégie israélienne repose ici moins sur l’effet de surprise chronologique – l’attaque était largement anticipée par les observateurs – que sur le choix des cibles. La communication israélienne des jours précédents, marquée par des fuites et des déclarations énigmatiques, aurait pu avoir pour but de pousser les principaux responsables iraniens à se regrouper dans leurs centres de commandement, où ils ont été visés. Cette méthode rappelle les précédentes opérations ciblées israéliennes, y compris l’élimination du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en septembre dernier.

Cette attaque intervient dans un contexte de tensions croissantes. Quelques heures avant les frappes, les États-Unis ont annoncé l’évacuation partielle de plusieurs de leurs ambassades dans la région, dont celle de Bagdad, ainsi qu’une alerte maximale sur les déplacements vers l’Irak. Bien qu’elle ne soit pas directement impliquée dans l’attaque, Washington semble en avoir validé le principe et se tient prêt à soutenir Israël en cas de représailles.

En réponse, Téhéran a déjà annoncé des mesures de rétorsion. L’Iran prévoit l’ouverture d’un nouveau centre d’enrichissement d’uranium dans une zone sécurisée et entend moderniser le site de Fordow avec des centrifugeuses de dernière génération, capables d’enrichir l’uranium à des taux supérieurs à 60%, seuil sans équivalent dans un usage civil. Ces annonces ont été accompagnées, dans les jours précédents, de discours menaçants du commandement des Gardiens de la révolution, réaffirmant la volonté de l’Iran de se préparer à une confrontation directe.

L’objectif israélien va toutefois au-delà du simple sabotage technique. Si la destruction d’infrastructures nucléaires permet de gagner du temps, elle ne supprime pas l’expertise ni la volonté politique. À plus long terme, Tel-Aviv semble viser l’affaiblissement durable du régime iranien, voire, selon certains analystes, une transformation politique interne. Le nom de l’opération, Am Kalavi (« Un peuple se lève comme un lion »), reflète une double symbolique : un hommage évident à l’opération militaire lancée par Israël, d’abord, et un clin d’œil au lion, effacé du drapeau iranien depuis 46 ans, ensuite. La question cruciale ce matin est donc de savoir si les Iraniens vont se sentir visés et humiliés ou si, au contraire, ils verront dans cette opération une attaque contre un régime honni et une occasion à passer à l’acte…

Négociations internationales

Les réactions internationales restent prudentes. La plupart des capitales condamnent officiellement l’usage de la force, tout en exprimant officieusement leur inquiétude face à la progression du programme nucléaire iranien. À Washington, l’opération israélienne pourrait être perçue comme un levier diplomatique : si elle affaiblit réellement la position iranienne, elle pourrait être utilisée comme atout dans d’éventuelles négociations à venir. La situation actuelle ne correspond pas encore à une guerre totale et irréversible. Un accord entre Washington et Téhéran demeure envisageable. La voie de la négociation n’est pas entièrement écartée, malgré la nouvelle pression. Le bâton n’élimine pas encore toutes les carottes.

Quoi qu’il en soit, une nouvelle phase s’ouvre. En frappant au cœur du dispositif nucléaire et sécuritaire iranien, Israël a choisi d’assumer une confrontation directe dont l’issue reste incertaine. L’État hébreu engage ses forces non pour retarder, mais pour potentiellement remodeler l’équilibre stratégique régional.

Podcast: Émeutes à Los Angeles et en Irlande du Nord. Iran/États-Unis, l’échec?

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Manifestation contre les opérations des agents de ICE (Immigration and Customs Enforcement) devant la mairie de Los Angeles, Etats-Unis, le 12 juin 2025. Ted Soqui/Sipa USA/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


En Californie, les opérations des agents de « ICE » (Immigration and Customs Enforcement), l’agence de police douanière et de contrôle des frontières des États-Unis, destinées à arrêter et à expulser les immigrés clandestins, suscitent une opposition parfois violente. La police locale fait son travail, mais Donald Trump a envoyé la Garde Nationale et même des US Marines pour l’aider à maintenir l’ordre et à protéger la propriété fédérale. Ces mesures présidentielles sont-elles nécessaires pour contrer une violence débordante ou servent-elles surtout à renforcer l’autorité fédérale et à saper celle du gouverneur de la Californie, le démocrate, Gavin Newsom?

Israël vient de lancer des frappes contre des sites militaires et nucléaires en Iran. Mais auparavant (cet épisode à a été enregistré jeudi après-midi), les négociations entre les États-Unis et l’Iran sur le nucléaire semblaient au point mort. Trump a-t-il de nouveau perdu patience avec le régime des mollahs?

L’été dernier, l’Irlande du Nord, en même temps qu’un certain nombre de villes en Angleterre, a connu des émeutes violentes provoquées par des tensions entre autochtones et immigrés. Cette semaine, dans deux villes à majorité protestante, de nouvelles scènes de violence ont éclaté après une manifestation pacifique provoquée par l’agression sexuelle présumée d’une jeune fille par deux garçons roms de 14 ans. Certes, l’Irlande du Nord n’est pas étrangère à violence, mais des émeutes similaires ont éclaté à Dublin, dans la République irlandaise, en novembre 2023. Pourquoi les Irlandais protestent-ils aussi violemment contre l’immigration?

Grand expert en relations internationales, Harold Hyman analyse ces actualités en expliquant les contextes historiques, politiques et diplomatiques en question.

Le Festival de l’Imaginaire assassiné!

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Indonésie © Marie-Noëlle Robert

La XXVIIIe et dernière édition se tient à Paris du 13 au 21 juin


Unique au monde dans son genre, le Festival de l’Imaginaire a fait accourir à Paris et ailleurs en France les manifestations artistiques ou cultuelles les plus authentiques de peuples de tous les continents. Il obéissait à cette image et à cette politique généreuse d’une France universaliste ouverte aux civilisations du monde et à leurs traditions séculaires. 

Alors que la France aujourd’hui souffre indéniablement d’une immigration incontrôlée de malheureux déracinés dont le surnombre finit par altérer sa propre identité, le Festival de l’Imaginaire tout au contraire s’est voué depuis 1982 à découvrir et affirmer le meilleur du patrimoine immatériel des peuples du monde. En près d’une trentaine d’éditions, il aura enrichi notre perception des autres cultures, des autres peuples, en nous ouvrant au génie créateur multiforme de l’humanité entière. C’est pourtant à ce festival que le ministère de la Culture donne aujourd’hui le coup de grâce en supprimant la dernière et misérable subvention de 200 000 euros accordée à la Maison des Cultures du Monde qui l’a créé et qui va disparaître avec lui. Elle doit se saborder faute de moyens pour survivre, alors qu’aux temps fastes elle bénéficiait d’un million d’euros de subventions. Pour 200 000 euros donc disparaît une institution unique en son genre… cependant par exemple qu’un seul sénateur coûte au pays à peu près 135 000 euros par an. Voire plus d’un  million, si l’on divise les 353 millions de largesses que l’État verse au Sénat, par le nombre de sénateurs qui sont 348…

Or on n’a toujours pas prouvé que l’existence du Sénat était indispensable à la survie à la nation quand la Culture l’est indéniablement.

Le génie des peuples

Ballet royal du Cambodge, gamelans d’Indonésie ou danses des cours royales de Java, chants des llaneros de Colombie, hymnes de l’Eglise des Coptes de l’Egypte, théâtre masqué du Kerala et danses sacrées de l’Inde, théâtre du Japon, samba et mazurka du Cap Vert, sorties de masques des Dogons du Mali, candomblé du Brésil, théâtre Tchiloli de l’ile de Sao Tomé, opéra du Jardin des Poiriers de la Chine ancienne ou marionnettes de Taïwan, danses de l’Andalousie, confréries soufies d’Albanie ou de Turquie, chants bretons, rites du Pérou célébrant la Vierge du Carmen, conteurs venus d’Islande, son de Vera Cruz, au Mexique, théâtre balinais, danses de cour de Corée, canzuna a  la carritera de Sicile, masques Makishi du Zimbabwe, jota de l’Aragon, rituels, musiques, danses et théâtre traditionnels du monde entier :  ces manifestations du génie des peuples, et cent autres encore, en grand danger de disparaître sous les coups du fanatisme musulman, des prêcheurs évangélistes américains, du tourisme massif, de la modernité aveugle, du désintérêt et de l’imbécillité des gouvernements, de l’ignorance en général, toutes ont été présentées par le Festival de l’Imaginaire qui a contribué ainsi à leur fragile survie.

Cette programmation est donc la dernière. Et rien ne pourra remplacer la science, la générosité et la pertinence du Festival de l’Imaginaire  fondé par Cherif Khaznadar et Françoise Gründ, puis dirigé par Arwad Esber, au moment où les tensions augmentent si dangereusement dans le monde, où les dialogues les plus cruciaux entre les peuples sont compromis, où la lutte contre le racisme et la barbarie est plus essentielle que jamais.

Ni la programmation erratique du Musée des Arts premiers, au quai Branly, ni les rares concerts de musique indienne ou persane du Théâtre de la Ville, ni les rarissimes apparitions des cultures traditionnelles dans les festivals français ne combleront le vide douloureux laissé par le Festival de l’Imaginaire ou ne se substitueront aux idéaux de la Maison des Cultures du Monde. Cette disparition en est d’autant plus lamentable, sinon scandaleuse.

Elle reflète l’indifférence aux cultures venues de loin, la misère de la politique d’un ministère passé sous la coupe d’une arriviste sans aucune légitimité à son poste, la petitesse de vue des pouvoirs publics qui ne savent plus défendre une certaine image de la France. Et cette image passait par l’ouverture de notre pays aux manifestations artistiques séculaires venues du monde entier.


Festival de l’Imaginaire

13 juin, 20h : Le Turc Kudsi Ergüner (ney), l’Irakien Omar Bashir (oud), la Syrienne Waed Bouhassoun (chant). Théâtre de l’Alliance française
14 juin, 20h : Tablao flamenco. Théâtre Zingaro, Aubervilliers
15 juin, 11h30 : Musique flamenca, chant et guitare. Square Trousseau. Concert gratuit. 16 juin, 20h : Ensemble Waed Bouhassoun. Théâtre de l’Alliance française.
17 juin, 20h : Ensemble Dudukner, d’Arménie. Théâtre de l’Alliance française.
18 juin, 20h : Chants soufis d’Alep Dhikr Qâdirî Khâlwatî. Théâtre de l’Alliance française. 19 juin, 15h30. Théâtre d’ombres. Iara, une légende amazonienne. Alliance française.
19 juin, 20h. Samba de Itapuâ. Rumo do Vento. Théâtre de l’Alliance française.
20 juin, 20h. Musiques et danses coréennes. Théâtre de l’Alliance française
21 juin, de 15h à 16h30. Rencontres d’ethnoscénologie. Théâtre de l’Alliance française 22 juin, 18h. Chamamé d’Argentine. Théâtre Berthelot, Montreuil.

Festival de l’Imaginaire ; 06 19 77 45 03 ou billeterie@maisondesculturesdumonde.com

Maisondesculturesdumonde.org

La guerre des juifs

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La journaliste Noémie Halioua © Causeur

Les remous qui agitent la communauté juive depuis la publication de la tribune de Delphine Horvilleur illustrent une longue tradition d’affrontements internes. Ses détracteurs ne lui reprochent pas d’exprimer ses idées, mais de se parer d’une supériorité morale pour les défendre


Débat talmudique entre érudits juifs, Josef J. Süss, vers 1890–1910 © D.R.

Des soldats tombent, des familles pleurent leurs morts, Israël lutte pour sa survie – et pendant ce temps, le petit monde juif francophone se déchire sur la tribune d’une femme rabbin. Pas de doute : nous sommes bien au royaume de France. Il est vrai que Delphine Horvilleur n’y est pas allée avec le dos de la cuillère en publiant un texte titré « Gaza/Israël : aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire ». Dans lequel elle estime notamment que la conduite de la guerre à Gaza est « contraire à la morale humaine et à l’éthique juive », et dénonce « des déplacements de population forcés » allant jusqu’à utiliser le terme définitif de « nettoyage ethnique » pour criminaliser l’œuvre de l’armée israélienne. Depuis sa parution, la tribune met le feu aux poudres dans un milieu communautaire grand comme un mouchoir de poche, mais dont les remous résonnent à l’échelle du monde.

Répliques, ripostes…

Sur les boucles WhatsApp des synagogues, les murs Facebook des grands-mères, dans les bulletins confessionnels ou les revues spécialisées, la colère gronde et les contre-arguments fusent. « La masse des juifs supporte patiemment que ces juifs sublimes lui fassent la leçon, mais parfois elle se rebiffe », s’agace le psychanalyste Daniel Sibony dans Tribune Juive, tandis que, toujours dans la même revue, le philosophe Charles Rojzman part aussi au charbon : « Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément un gouvernement. Il s’agit de rappeler que le droit d’Israël à se défendre est non négociable. Et que le rôle du judaïsme, dans cette heure tragique, n’est pas d’accabler son propre peuple pour sauver son image morale. » Dans Actualité juive ; l’avocate Yaelle Scemama questionne habilement : « Quel autre chemin politique et militaire Israël devrait-il emprunter pour en finir définitivement avec le Hamas ? » Un petit florilège assez représentatif de l’indignation suscitée par cette critique émanant d’une personnalité qui se définit comme sioniste, alors que la guerre se poursuit sur le terrain.

Est-ce la première guerre des juifs sur fond de désaccord idéologique ? Loin s’en faut : cette affaire illustre au contraire une longue tradition d’affrontements internes, presque constitutive de cette identité religieuse. Le désaccord n’est pas un accident : c’est un principe structurant de la pensée juive, qui vibre dans les débats les plus contemporains, comme dans son histoire et ses textes bibliques.

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Observons le couple le plus célèbre de l’histoire talmudique : Hillel et Shammaï. Deux sages qui vivaient du temps du Second Temple, devenus les symboles de visions diamétralement opposées des textes. Hillel, venu de Babylone, humble et accueillant, prône une lecture souple, tournée vers l’humain, des lois religieuses. Lorsqu’un païen lui demande de résumer la Torah « sur un pied », il répond : « Ce qui est odieux à toi, ne le fais pas à ton prochain. C’est toute la Torah ; le reste est commentaire. Va et étudie. » Hillel incarne l’ouverture, la pédagogie, la compassion. Une lecture politique dirait qu’Hillel est un juif de gauche.

Shammaï, à l’inverse, incarne la rigueur, la fermeté, le respect strict des règles. Une lecture politisante le dirait de droite. Dans la même anecdote, il repousse le questionneur à coups de règle. Pour lui, la loi ne se résume pas, elle s’applique, point barre. Il représente la discipline, le refus du compromis, l’attachement à la lettre. Leurs écoles – Beit Hillel et Beit Shammaï – s’opposeront durant des générations sur des centaines de points de la vie religieuse : la validité des mariages, les lois de pureté, ou des détails liturgiques comme l’ordre d’allumage des bougies de Hanouka. Beit Hillel allume une bougie de plus chaque soir, pour symboliser la croissance de la lumière ; Beit Shammaï fait l’inverse, en souvenir des offrandes décroissantes du Temple. L’opposition entre Hillel et Shammaï n’est pas une anomalie. Et l’affaire Horvilleur, à sa manière, ne fait que rejouer cette partition ancienne : celle d’un peuple qui pense, débat, se divise – souvent bruyamment –, mais pour qui le désaccord est une forme de vitalité.

Un judaïsme pluriel, entre Tel-Aviv et Jérusalem

Aujourd’hui encore, le judaïsme est traversé par des courants multiples : orthodoxe, libéral, conservateur, et plus récemment encore, la « modern orthodoxy », qui nous vient tout droit des États-Unis. Il existe cinquante nuances de pratiques, de positions, de lectures officielles, non officielles. Cette vitalité se retrouve aussi dans la géographie israélienne : Jérusalem, religieuse, conservatrice, ancrée dans la tradition, contre Tel-Aviv, laïque, libertaire, tournée vers l’avenir. L’une vote à droite, l’autre à gauche. L’une abrite le mur des Lamentations, l’autre, les plus grandes boîtes de nuit du Moyen-Orient et la plus grande Gay Pride du continent asiatique. L’une prie, l’autre danse jusqu’au bout de la nuit. Alors, qui a raison, qui a tort ? Où se trouve l’essence du judaïsme ? En fonction de sa sensibilité, chacun voit midi à sa porte.

Ce qui est constant, en revanche, c’est la violence des affrontements internes. Le juif de gauche et le juif de droite, le juif religieux et l’agnostique, s’exècrent souvent avec une virulence toute particulière. Pourquoi ? Freud appelait cela le narcissisme des petites différences : plus les groupes sont proches, plus ce qui les distingue les rend fous. Les conflits les plus féroces sont fratricides. Et en ce sens, la guerre de chapelle n’est pas propre au judaïsme. Dans le christianisme, elle se décline entre partisans de Vatican II et traditionalistes. Chez les musulmans, les fréristes affrontent les laïques, qui souvent le payent au prix de leur liberté, voire de leur vie.

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Une parole individuelle perçue comme… collective

Mais ce qui distingue peut-être le judaïsme, c’est que même ceux qui ne cherchent pas à porter une parole religieuse sont, malgré eux, considérés comme porte-parole. En 1962, Philip Roth en fait l’expérience. Invité à parler de littérature à la Yeshiva University de New York, l’auteur de Goodbye, Columbus est pris à partie : on l’accuse de « trahir la cause juive », de nourrir l’antisémitisme en caricaturant la famille juive américaine. Roth se défend : il n’écrit pas au nom des juifs, il écrit sur les juifs. Le judaïsme est pour lui une matière littéraire, sa matière propre, pas une bannière idéologique.

C’est peut-être cela qui n’est pas pardonné à Delphine Horvilleur : non de défendre ses idées, mais de le faire au nom d’une vérité religieuse, d’une éthique juive, de se saisir des textes qui sont universels pour faire valoir sa propre sensibilité politique qui, dès lors qu’elle se pare d’une supériorité morale, revient à nier celle des autres.

Un «Barbier…» décoiffant clôture la saison lyrique parisienne!

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"Le Barbier de Séville" à l'Opéra-Bastille, 7 juin 2025 © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Plongé dans un décor façon Almodóvar transposé dans un quartier populaire andalou, ce Barbier de Séville survolté et jubilatoire, servi par une mise en scène virevoltante et une distribution éclatante, offre à l’Opéra-Bastille un final de saison à pas manquer, selon notre critique musical.


C’est la cinquième reprise de ce Barbier de Séville d’anthologie, production du Grand Théâtre de Genève millésimée 2010, accueillie une nouvelle fois cette année par l’Opéra-Bastille jusqu’au 13 juillet, en guise d’ultime feu d’artifice estival, la saison lyrique rouvrant en septembre prochain avec La Bohème – reprise de la très belle mise en scène de Paul Guth, dans un casting superlatif.  

Un must

Le prolifique Rossini (1792-1868) n’a pas 25 ans quand il pond, en trois semaines, sur un livret d’un certain Cesare Sterbini, cette adaptation lyrique de la pièce de Beaumarchais, initialement baptisée par le compositeur Almaviva, ou l’inutile précaution, et dont l’écrivain résume ainsi l’intrigue : « Un vieillard amoureux [Bartholo] prétend épouser demain sa pupille [Rosine, dont il convoite la dot] ; un jeune Amant plus adroit le prévient [le comte d’Almaviva], et ce jour même en fait sa femme, à la barbe [grâce au valet barbier Figaro] et dans la maison du Tuteur ».

Triomphe (presque) immédiat de ce must du lyrique créé à Rome en 1816, promis comme l’on sait à une postérité sans équivalent dans le répertoire. Flanqué de son décorateur attitré Paolo Fantin, le scénographe d’origine vénitienne Damiano Michieletto projette sur ce chef d’œuvre une fraîcheur bienvenue, en choisissant de transposer l’action à l’époque contemporaine et à la situer dans un quartier populaire sévillan (mais qui tout aussi bien pourrait être madrilène).

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Rue taguée, antennes satellites accrochée sur la façade crépie couleur vieux-rose, enseigne au néon blanc signalant le snack bar « Barracuda » dans lequel s’affaire la tenancière, poubelle attendant le passage de la benne, fenêtres aux volets peints en verts, linge séchant aux balcons des trois étages de l’édifice, voisins livrés à leurs occupations du jour dans l’atardecer ibérique éclairé d’ampoules jaunes… Peu préoccupé du panneau « interdiction de stationner », Almaviva a garé sa « caisse à savon » vulgaire et rutilante au pied de l’immeuble (quand s’achève le deuxième acte, c’est juché sur une moto qu’il sortira de scène).

Comme un film d’Almodovar

Très ingénieux, ce dispositif scénographique parfaitement réaliste, comme tout droit sorti d’un film d’Almodovar, réservera au spectateur la surprise de pivoter sur lui-même, dans un tourbillon parfaitement en phase avec le tempo allègre, voire délirant de la partition, révélant de proche en proche, comme dans un écorché d’architecture, toutes les entrailles de l’édifice :  double volée d’escaliers conduisant aux étages, pièces aux murs de papiers peints, mobilier en formica, loge minuscule du concierge, etc. Dans un ballet millimétré, les protagonistes circulent sur ce plateau qui s’emballe, finit par tourbillonner telle une toupie, le sortilège de cette régie de haute précision s’accordant impeccablement avec l’alacrité, le pétillement, la virtuosité presque « gaguesque » de la musique, dont le rythme pétaradant et les vocalises proprement vertigineuses exigent des chanteurs, pour être convaincants, qu’ils soient également doués d’une vitalité de tous les instants.

C’est peu dire que le ténor sud-africain Levy Sekgapane fait l’affaire en Almaviva, rôle qu’il chantait déjà merveilleusement il y a trois ans, sa présence scénique bondissante, enjouée sans cabotinage, ajoutant à la perfection ouvragée de son vibrato. Dans celui de Rosina, on découvre pour cette reprise parisienne la mezzo-soprano américaine Isabel Leonard, laquelle n’en est pourtant pas, et de loin, à une prise de rôle : elle l’a déjà chanté maintes fois – entre autres au Metropolitan Opera (à partir du 28 juin à Paris, le rôle est confié à la mezzo colorature Aidul Akmetshina, qui le chantait déjà en 2022 ici même – et fort bien). Bartolo quant à lui ne saurait être mieux campé que par la basse italienne Carlo Lepore cette fois encore, lequel affuble cet emploi d’une veine bouffonne, histrionique, parodique irrésistibles. Si, au soir de la première, le baryton italien Mattia Olivieri incarnait un Figaro moins éloquent qu’attendu, il faut saluer globalement une distribution de haut vol jusque dans les seconds rôles. Au pupitre, le chef vénézuélien Diego Matheuz dirige l’orchestre et les chœurs maison sans faire d’étincelles (mais il faut bien dire que l’immensité de la salle de la Bastille ne se prête pas particulièrement au volume sonore propre à l’opera buffa). Quoiqu’il en soit Il Barbiere di Siviglia sort vainqueur de cette production qui, étonnamment, n’a pas pris une ride : comme on dit, « ça fonctionne » – et c’est là l’essentiel. Le public ravi applaudit à tout rompre, d’ailleurs.    


Le Barbier de Séville. Opera buffa en deux actes de Gioacchino Rossini. Avec Levy Sekgapane, Isabel Leonard/Aigul Akhmestshina, Mattia Olivieri, Carlo Lepore… Direction: Diego Matheuz. Mise en scène : Damiano Michieletto. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h15

Opéra – Bastille, les 13, 16, 19, 25, 28 juin, 2, 5, 8, 11 juillet à 19h30 ; les 22 juin et 13 juillet à 14h30.