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Barbara Lefebvre montre l’école en marche… arrière

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« La réalité, c’est quand on se cogne », disait Jacques Lacan. Visiblement, depuis bien longtemps, les « pédagogistes » de l’Education nationale se cognent au réel sans que les chocs répétés ne semblent entamer le moins du monde leur détermination à ignorer le mur sur lequel se fracassent leurs théories et qui s’appelle la réalité.

Ramener les experts sur terre

Le petit monde du pédagogisme est un écosystème fonctionnant en vase clos et se nourrissant exclusivement de ses propres illusions depuis près de cinquante ans. Cette constance dans le déni et l’aveuglement forcerait presque le respect ou susciterait l’amusement si elle s’appliquait à des sujets moins graves que la transmission du savoir et la formation scolaire des générations nouvelles. Condorcet disait lui que : « Sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est toujours esclave. » Assurément, les politiques publiques en matière d’éducation suivies au cours des dernières décennies se font fort de réaliser la prophétie de l’infortuné philosophe des Lumières.

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Barbara Lefebvre en sait quelque chose, elle qui se trouve aux premières loges, enseignant l’histoire-géographie dans le cycle secondaire depuis 1998. Cela fait longtemps aussi que l’enseignante tente de ramener sur terre les experts et décideurs de l’Education nationale en attirant leur attention sur l’inadéquation complète de leurs généreuses théories avec la réalité scolaire mais il est vrai que de l’Olympe du Ministère, de l’Inspection Générale ou de l’Université, on daigne rarement regarder vers le bas. « À différentes occasions, j’ai constaté ce mépris dans lequel nous étions tenus par ces responsables qui pensent, comprennent, savent tout mieux que nous, les péquenots du terrain ! Tant d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une classe ou alors dans un lycée de centre-ville, attendant d’être exfiltrés grâce à leurs réseaux de l’ENS, de Sciences Po, etc. Ceux-là dont Péguy disait : « Nous n’avons aucune sécurité avec ces jeunes gens qui se faufilent directement dans l’enseignement supérieur de l’histoire, évitant soigneusement tout contact avec les désagréables réalités. »

Le déclin est reporté à une date ultérieure

Les jeunes gens en question deviennent quelquefois les sociologues qui se chargent de faire régner dans les sciences humaines, à l’université, la discipline idéologique en assurant le respect de quelques dogmes qui déteignent nécessairement sur les conceptions des sciences de l’éducation et sur le quotidien des professeurs. Monocausalité de l’explication par le facteur social, relativisme et manipulation statistique, obsession de l’innovation, déconstructivisme scolaire et culte de la technique règnent en maîtres.

En clair : il n’y a pas de problème, seulement une mauvaise manière de lire les statistiques. S’il subsiste des problèmes, ceux-ci n’ont que des causes économiques et sociales, rien que l’on ne puisse solutionner en équipant chaque collégien d’une tablette parce que le numérique, c’est nouveau et que le nouveau, ben c’est l’avenir. Il y a trente ans, en 1989 précisément, Roger Establet et Christian Baudelot le martelaient déjà dans un livre dont le titre résonnait comme un slogan stakhanoviste ou un mot d’ordre de la Révolution culturelle : Le niveau monte.

Baudelot et Establet

Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles. Il est vrai qu’à l’époque déjà Baudelot et Establet étaient particulièrement bien placés pour établir ce brillant diagnostic. Le premier, sociologue althusserien et marxiste, fut touché par la grâce bourdivine dans les années 1960, un peu comme Paul Claudel rencontra la foi au détour d’un pilier de Notre-Dame. Il en devint professeur à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique dans laquelle il diffusa la bonne parole de 1968 à 1989. Quant à Roger Establet, marxiste althusserien lui aussi et ancien de Louis-le-Grand, il a été reçu à l’Ecole Normale Supérieure et a accompli toute sa carrière à l’université. Si le niveau est bien monté pour les deux compères, on n’a pas vraiment l’impression que cela ait été le cas pour les populations scolaires dont les deux sociologues traçaient déjà un portrait d’artiste, désormais complètement surréaliste aux yeux de tous ceux qui ont en 2017 l’occasion de passer un petit peu de temps dans les salles de classes. Après tout, les universitaires sont les premiers à se lamenter de voir débarquer chaque année des populations d’étudiants au niveau toujours un peu plus lamentable. Au vu des ravages exercés dans le secondaire par une partie de la doxa universitaire dans le domaine des sciences sociales et de la pédagogie, on a un peu envie de leur répondre que le moins qu’ils puissent faire et d’assumer un peu leur part du désastre.

Le nivellement monte

Le sérieux de l’ouvrage commis par Baudelot et Establet était déjà quelque peu remis en cause à sa sortie. André Chervel, grammairien et, à l’époque, chercheur du service histoire de l’INRP relevait ainsi: « L’historien, lui, ne manquera pas de constater l’imprécision, voire la légèreté avec laquelle l’histoire est parfois appelée comme témoin à charge et à décharge.»[tooltips content= »André Chervel, Marie Duru-Bellat. « Débat autour d’un livre – A propos d’une question controversée : le niveau scolaire. Baudelot (Christian), Establet (Roger) »]1[/tooltips] . — Le niveau monte : réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles ». In: Revue française de pédagogie, volume 89, 1989. pp. 93-99). Chez les marxistes, on appelle cela du matérialisme dialectique, c’est-à-dire l’emploi, dans la pensée marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers un prisme matérialiste, c’est à dire ne prenant en compte que les rapports de classes dans l’analyse. Les méthodes ont cependant peu changé depuis 1989, voire depuis les années 60. Comme le rappelle avec une certaine justesse Barbara Lefebvre, « depuis que la linguistique a quitté les cénacles universitaires pour se mêler de l’enseignement du français, l’idéologie et le théoricisme prétentieux ont remplacé la pédagogie. » Les « chercheurs » ont supplanté l’enseignant, avec les conséquences que l’on sait dans l’enseignement primaire notamment où les dégâts dans l’apprentissage de la lecture et du calcul sont sans doute les plus effrayants car ils se répercutent à tous les niveaux, du collège au lycée puis jusqu’à l’université.

Mauvais calcul : l’illettrisme explose

Le résultat, témoigne Barbara Lefebvre, se traduit par une dégringolade continuelle du niveau en calcul et une explosion de l’illettrisme, terme que Barbara Lefebvre prend soin de définir et qui renvoie non seulement à une minorité d’élèves ne sachant pas ou presque pas lire ou écrire à l’entrée du collège mais surtout à celles et ceux, bien plus nombreux, qui sont capables de lire mais en revanche incapables de comprendre ce qu’ils lisent. D’année en année, les résultats des enquêtes illustrent la dégringolade d’un niveau en lecture et en calcul qui est, par exemple, en CM1 de quarante points inférieur à la moyenne européenne. Pourtant les plus zélés zélotes de la religion statistique continuent à marteler qu’en 1970, 20 % des élèves d’une génération obtenaient le bac et qu’aujourd’hui c’est 80 %, oubliant de souligner à quel point les formations d’excellence ou tout simplement le marché du travail se sont fermés aux moins bien dotés des 80 %. « Le système n’a cessé de créer des niches d’excellence pour répondre aux parents soucieux de faire réussir leurs enfants. » Et Barbara Lefebvre reconnaît au passage que « nous, les enseignants, sommes d’ailleurs les mieux placés pour savoir où scolariser nos enfants. » Des enseignants qui, pour autant, sont confrontés à une attitude de défiance, voire à une agressivité de plus en plus prononcée et répandue de la part des élèves de cette « Génération ‘J’ai le droit !’ », aussi consumériste et revendicatrice qu’elle est rétive à l’enseignement, mais aussi de la part des parents, engagés pour certains, de plus en plus nombreux, dans une croisade contre l’école « identifiée comme le haut lieu de l’arbitraire ». Evidemment, et c’est le plus problématique, cette opposition devient frontale quand l’école républicaine est directement confrontée à des revendications d’ordre religieux portées par un communautarisme de plus en plus radical dans des zones où l’école et les pouvoirs publics perdent pied, les fameux « territoires perdus » dont les pouvoirs publics, experts et décideurs de l’institution scolaire semblent toujours avoir autant de mal à accepter la réalité.

ZEP au bord de la crise de nerfs

C’est dans ces territoires que le constat dressé par Barbara Lefebvre devient le plus effrayant car c’est là que l’Education nationale échoue de la manière la plus visible à accomplir l’une de ses missions premières, voire historique, c’est-à-dire la vocation et la capacité à enlever chaque jour les élèves qu’accueillent les différents établissements à leur milieu social quel qu’il soit et à les soustraire aux pratiques religieuses ou culturelles qui y sont dominantes pour les confronter à d’autres élèves, venus d’autres milieux, habitués à d’autres pratiques religieuses ou culturelles, dans un espace où il est garanti que l’on n’offre de visibilité à aucune d’entre elles en particulier. « Nous sommes arrivés, écrit Barbara Lefebvre, au point où la catastrophe est une réalité pour de nombreux parents d’élèves, de nombreux enfants, de nombreux enseignants, de nombreux citoyens. » Cette catastrophe est celle de tous. Ce sont à la fois les politiques, les théoriciens de l’école, les équipes de direction, les parents et les professeurs qui en partagent collectivement la responsabilité. Cependant, et en dépit du mépris affiché pour les « péquenots du terrain », ce sont les professeurs qui restent en première ligne pour en assumer et en limiter les conséquences au jour le jour, « luttant, comme l’écrivait Péguy, contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion, contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’Inspecteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’Inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. » Jusqu’à ce qu’il ne soit plus vraiment utile de lutter, bien sûr.

Barbara Lefebvre. Génération « J’ai le droit ! », Albin Michel, 2018.


Le nouveau bac, diplôme pour une pensée unique?

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Suppression des filières, grand oral et culture gé: la nouvelle formule du bac laisse craindre une uniformisation de la pensée.


Pourra-t-on encore appeler, comme dans une série télévisée réputée, les professeurs préparant avec rigueur leurs élèves au baccalauréat, « Terminator » ? La question se pose depuis que la « terminale » est menacée par la prochaine réforme du bac.

La « terminale », c’était l’eldorado du cancre, le rêve inatteignable du rebelle qui, de redoublement en exclusions, de « colles » en cours de rattrapage, désespérait d’aborder enfin ses rives. Terminale, tout le monde descend !

Notre ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, propose à la place : classe de « maturité ». On ne pourra donc même plus sourire de ces adolescents boutonneux, belges ou suisses, affirmant contre toute évidence qu’ils atteignaient la « maturité ». De plus, cette nouvelle dénomination est triste, car après la maturité qu’y a t il ? La vieillesse ! Cela évoque celle de certaines provinces du Canada où les écoles secondaires sont nommées « senior high school ». Notre terrible époque a déjà tendance, sur le marché du travail,  à considérer comme « senior » celui qui a passé trente-cinq ans. Alors « senior » à 17/18 ans ! Mais cette réforme pose d’autres questions.

La « terminale » était un commencement

La première est quasi métaphysique, voire philosophique, touchant en tout cas à la psychologie collective. Les autres pays d’Europe, même s’ils avaient donné un autre nom à cette ultime année du secondaire, la ressentaient bien comme la dernière, puisque la numérotation établie à l’étranger va de la première classe, celle qui suit le « jardin d’enfant », à la onzième, douzième ou treizième, selon l’âge de départ fixé pour le marathon scolaire.

Les Français, splendidement dédaigneux d’une rationalité qu’on leur prête à tort depuis Descartes, tout en l’appelant « terminale » font bien de cette classe un début – et non une fin – puisqu’elle succède à la classe… de première ! La numérotation des classes, après l’école primaire, « remonte » en effet chez nous de la sixième à la terminale. La Belgique, qui avait transposé notre système, y a renoncé en 1975.

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La seconde question que pose cette réforme est pédagogique. Sorte d’Apothéose après l’arrivée au bout du marathon scolaire, la « terminale » fut un temps dite classe de « rhétorique ». Elle préparait, par l’introduction de la philosophie notamment, à l’entrée à l’Université, domaine de l’abstraction théorique par excellence, qui donnait les bases d’une  pratique qui s’apprenait dans la profession elle-même en droit, dans l’enseignement des lettres ou en médecine. Sage précaution, qui évitait le travail d’initiation fait aujourd’hui par les professeurs de l’enseignement supérieur à l’aide de travaux dirigés de « méthode », souvent instaurés après une hécatombe particulièrement meurtrière des étudiants de première année de licence et le plus souvent abandonnées l’année suivante faute de succès tangibles.

Le « bac français », qui marque la fin de la « première » depuis 1969 en France, est du reste le reflet de cette dissociation voulue entre classe de fin d’études d’abord – la « première » – puis classe préparatoire à des études longues. Il y a un consensus, presqu’une coutume, qui transcende les cultures nationales : celle de considérer qu’à 16 ans – âge souhaité en fin de première – l’élève est assez « mur » précisément, pour saisir des concepts mobilisant certes les connaissances accumulées mais aussi les aptitudes que donne une tête non seulement « bien pleine »  mais surtout « bien faite » telle que la souhaitait Michel de Montaigne.

Les filières du bac, gardiennes de la différence

Mais, pour que cette « terminale » ou quel que soit son nom permette de préparer aux études supérieures, encore faudrait-il ne pas supprimer les filières. Nous sommes encore nombreux à avoir passé le bac entre 1969 et 1983, à une période où être en troisième A1 voulait dire être des littéraires purs et durs (Français, latin, grec) par rapport aux A2 (latin, langues), et où être en « C » était être un potentiel Cédric Villani.

Ces filières faisaient de notre parcours de fin d’études un chemin de lys et de roses. Nous préparions en effet nos bacs, avec la paisible certitude de ne pas avoir à démontrer notre aptitude avec des matières pour lesquelles nous n’avons aucune disposition et vers lesquelles ne nous portait aucun élan amoureux.

Enfin ce choix d’orientations précoces répondait aux divisions instaurées dès 1808 par Napoléon, elles correspondaient aux divisions universitaires.Cette porosité, dont on regrette aujourd’hui l’absence, entre le secondaire et le supérieur était bien réelle puisqu’il y avait au XIXe siècle suffisamment peu de candidats pour que les professeurs de l’université fassent eux-mêmes passer les épreuves, comme on le voit dans Le Bachelier de Jules Vallès. Seul vestige de cette époque, probablement destinée à disparaître, le président du jury du baccalauréat est obligatoirement, encore aujourd’hui, un enseignant universitaire. Supprimer les filières générales L, S et ES, pour les remplacer par un « tronc commun » aboutit donc à dissocier plus encore le secondaire du supérieur, le lycée de l’Université. En faire un fourre-tout sans connexion avec l’Université sur lequel il est censé ouvrir n’est pas un service à rendre, ni  à ceux qui l’auront obtenu sans savoir que certaines études leur sont de fait interdites, ni à l’économie d’universités qui tendent à l’autonomie financière et dont les amphis sont construits pour 500 ou 1 000 étudiants de première année. Effectifs qui diminuent des deux tiers l’année suivante !

Il plane enfin quelques inquiétudes sur deux autres nouveautés, l’épreuve de « culture générale « et le « grand oral ».

La « culture générale » et le « grand oral », un conditionnement mental

A travers la culture générale, matière qui n’en est pas une, il est facile de pénaliser par une mauvaise note le candidat – en général tributaire à cet âge de sa culture familiale – dont l’originalité, par rapport à la doxa, « dépasse les bornes » et qui de ce fait a « franchi la ligne jaune » aux yeux du jury potentiellement formaté qui le juge. Ces matières imprécises commencent par être laissées aux bons soins de chaque enseignant mais sont ensuite uniformisées par des questionnaires à choix multiples (QCM) – seul recours des enseignants pour ne pas avoir à lire des centaines de copies de six pages -, ce qui n’est pas sans rappeler la critique faite au système japonais, adepte précoce du QCM et de ces matières qui « apprennent à penser ». Comme l’écrit Edwin O. Reischauer dans son Histoire du Japon et des Japonais : « l’école indiquait aux jeunes ce qu’il fallait penser. Elle formait des sujets dociles acquis à l’orthodoxie officielle (…). Le Japon a le triste privilège d’avoir été le premier pays au monde à utiliser les techniques totalitaires de conditionnement mental et à transformer l’école en instrument du Pouvoir. »

Il en va de même du « Grand oral ». Déjà, la « lettre de présentation » des candidats instaurée en 2012 rappelait fâcheusement l’épreuve sur dossier qui a malencontreusement remplacé dans le concours d’agrégation des facultés de droit l’épreuve écrite anonyme qui rendait le candidat admissible à passer le concours. Lettres de présentation, épreuves sur dossier ou grand oral sont des épreuves subjectives qui permettent d’écarter non pas seulement ceux qui n’auraient pas de notes assez brillantes, mais ceux dont un article de jeunesse ou un épisode scolaire antérieur révélerait opportunément une opinion dissidente avec la doxa du jour – car les sciences hélas n’évitent pas ce piège.

Un risque d’uniformisation de la pensée

Cela est d’autant plus grave que la même idéologie qui ne veut voir qu’une seule tête en généralisant le « tronc commun » veut aussi obstinément, depuis que Lionel Jospin l’a déclaré publiquement en arrivant au ministère de l’Education nationale en 1988, « donner le bac à tout le monde » : à 91% des candidats qui ont désormais leur bac général, on y est presque !

Alors bien sûr, certains y échappent. Si la quasi totalité des candidats l’ont, il s’agit en réalité de  37% d’une classe d’âge. Bacs pro et techno en poche ou décrocheurs dès l’âge légal de la fin de l’obligation scolaire, ils deviennent parfois comme Fabrice Lucchini, Gérard Depardieu, Sacha Guitry, Georges Brassens ou le géneral Bigeard des esprits rebelles, qui tiennent à s’affranchir des idées obligatoires de leur époque et à le faire savoir.

Cela ne nous consolera pas cependant de ce risque immense d’uniformisaton de la pensée. Comme l’a souligné un esprit libre, celui de Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes lorsqu’elle était  directrice de l’ENA, elle touche en priorité ceux qui du bac passeront aux grandes écoles ou aux universités, c’est a dire les dirigeants de demain.

Monsieur le ministre de l’Education nationale, de grâce, entre deux réunions de concertation sur la future réforme, prenez le temps d’aller lui demander son avis. Afin de revoir votre copie…

Une Jeanne d’Arc métisse, et alors ?

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Orléans a choisi Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc lors des célébrations annuelles qui lui sont consacrées. Les réseaux sociaux lui reprochent… sa couleur de peau.


Un jury composé de représentants de la ville d’Orléans, de l’armée, de l’Église et de l’association « Orléans Jeanne d’Arc » a choisi pour incarner l’héroïne de 1429 lors des fêtes johanniques de 2018 une jeune fille de 17 ans « brillante et pieuse », répondant à des critères précis : être catholique pratiquante, habiter Orléans depuis au moins 10 ans, être scolarisée dans un lycée orléanais public ou privé, et donner gratuitement du temps aux autres. Scandale sur les réseaux sociaux !

Parce qu’elle habite Orléans depuis longtemps, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une locale, sacrilège en ces temps où la mobilité et les flux incessants seraient la nouvelle norme ? Non ! Parce qu’elle donne gratuitement de son temps, alors que d’autres ne jurent que par les échanges marchands ? Non plus ! Parce qu’elle est catholique, ce qui aux yeux de certains suffirait à la classer parmi les dangereux réactionnaires et/ou les obscurantistes irrationnels ? Encore moins ! Alors pourquoi ?

Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs

Parce qu’elle est métisse. Mathilde Edey Gamassou est métisse – j’ai un peu l’impression d’être Louis de Funès disant « Salomon est juif »… Et la Toile s’enflamme. On évoque « Depardieu incarnant Nelson Mandela », on parle de « réécriture de l’histoire ».

Soyons honnêtes. J’aime beaucoup Andy Lau et Lupita Nyong’o, mais s’ils étaient choisis pour jouer Périclès et Aspasie dans un film historique je m’interrogerais sérieusement sur l’agenda du réalisateur : maladresse ou propagande ? Mais il n’est pas question de ça ici ! Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge.

Comme l’a dit le maire d’Orléans, il s’agit d’incarner « les valeurs de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire son courage, sa foi et sa vision. » Sinon, le casting ne s’intéresserait pas à la religion catholique des prétendantes mais uniquement à leur physique, testerait leurs performances à cheval et une épée à la main, ou leur capacité à galvaniser des troupes par leur seule présence. Or, ce n’est pas le cas. Il ne s’agit donc pas tant de représenter Jeanne d’Arc que son héritage, spirituel et moral.

La différence entre ethnie et culture

Et je ne crois pas avoir lu les mêmes protestations lorsqu’une publicité d’Eurostar montrait Jeanne avec un drapeau anglais, ce qui pour le coup me semblait franchement de mauvais goût eut égard aux circonstances de la mort de la Pucelle – et je précise que je n’ai rien contre les Anglais, affubler d’un drapeau français un héros d’Outre-Manche mort à Crécy me gênerait tout autant.

Certains voient dans la reconnaissance de la dimension multi-ethnique de notre société un cheval de Troie du multiculturalisme. L’argument n’est pas absurde, le danger est réel, mais je pense qu’ils ont tort en associant systématiquement les deux. C’est au contraire en insistant scrupuleusement sur la différence entre ethnie et culture que nous nous défendrons le mieux contre le relativisme et les communautarismes.

Certains peuvent craindre que Mathilde Edey Gamassou soit si inattendue dans le rôle que cela en devienne involontairement parodique, ce qui serait irrespectueux à la fois envers cette jeune fille et envers Jeanne d’Arc. Ces inquiétudes seraient fondées si le rôle de la Pucelle était joué par quelqu’un de manifestement incapable de porter l’armure avec un minimum d’élégance et de panache, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le problème ici.

Mathilde Edey Gamassou est accusée d’être qui elle est

Reste le triste et inévitable constat : une bonne partie des critiques est tout simplement raciste, ou du moins racialiste. A ceux-là, je rappellerai donc quelques évidences – et même si je déteste en général l’argument d’autorité, parfois la question de la compétence et de la crédibilité se pose.

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la civilisation de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! On lit dans les Lettres à Lucilius : « Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux » (Lettre 44). Prétendez-vous savoir ce qu’est l’Occident mieux que Sénèque ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner les vertus chevaleresques de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Il y a un métis parmi les Chevaliers de la Table Ronde : Feirefiz, décrit dans Parzival comme né d’un père blanc et d’une mère noire. Prétendez-vous savoir ce qu’est la chevalerie mieux que Wolfram von Eschenbach ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la foi de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Le Christ a dit : « Allez, et de toutes les Nations faites des disciples » (Matthieu 28.19). Prétendez-vous savoir ce qu’est un chrétien mieux que Jésus ?

Edwy Plenel n’aurait pas pu faire Jeanne d’Arc

Si vous pensez que Mathilde doit incarner le patriotisme de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Edwy Plenel est blanc, et je ne crois pas qu’il aime la France. Patrice Quarteron en revanche est noir, et il y a peu de gens qui défendent notre pays avec autant de bon sens, de courage et de passion que lui. Et il n’est pas seul ! Charles N’Tchoréré et Addi Bâ Mamadou étaient noirs. Prétendez-vous savoir ce qu’est le patriotisme mieux que deux soldats morts pour la France ?

Jeanne d’Arc n’a pas baissé la tête devant ses juges ni devant ses bourreaux. Elle n’a pas baissé la tête devant les hypocrites, les traîtres, les brutes.

Chère Mathilde, quoi qu’on puisse te dire, ne baisse pas la tête devant des imbéciles.

Jeanne d’Arc métissée, une polémique artificiellement gonflée

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Oui, Mathilde Edey Gamassou a été victime de propos racistes. Mais était-il nécessaire de faire de commentaires marginaux un phénomène médiatique ? Non, le « péril fasciste » n’est pas à nos portes. 


Jeanne d’Arc est un personnage fascinant, à la fois incarnation de la France catholique traditionnelle et de l’idéal républicain. Jeune fille très fervente, elle répondit à l’appel de Dieu pour libérer le Royaume, contribua à la restauration du pouvoir monarchique et devint sainte de l’Eglise catholique.

Jeune fille modeste, elle sut s’imposer face aux hommes (à l’époque on était vraiment dans une société patriarcale), s’habiller comme eux et les commander. Elle tint tête aux puissants du Royaume, fit face à l’Eglise et devint un symbole de progrès et d’émancipation.  A la fois nostalgique et pleine d’espérance, elle fut merveilleusement décrite par Péguy, en rêvant sa « Meuse endormeuse et douce à mon enfance ».

Jeanne d’Arc n’a pas de couleur

Je suis originaire de Lorraine, mes grands-parents se sont mariés à la chapelle de Bermont où Jeanne avait l’habitude de prier, j’ai vécu à Orléans, mon cousin lui a récemment consacré un reportage à la télévision, ma sœur a défilé aux fêtes johanniques, Jeanne d’Arc est donc un personnage dont je me sens proche. Je n’aurais pourtant pas la prétention de me l’accaparer. Elle appartient à tous les français et nulle faction ne saurait s’en attribuer exclusivement l’héritage.

Si un jour j’ai pu me sentir contrarié par une jeune fille incarnant Jeanne, ce fut en voyant le film de Luc Besson, pas par Mathilde Edey Gamassou

 

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Si un jour j’ai pu me sentir contrarié par une jeune fille incarnant Jeanne, ce fut en voyant le film de Luc Besson, tourné en anglais et dans lequel l’héroïne était interprétée par une personne de culture anglo-saxonne. Quel anachronisme ! En revanche, qu’une jeune femme métisse, Mathilde Edey Gamassou, représente Jeanne d’Arc aux prochaines fêtes d’Orléans, cela ne me gêne absolument pas. Jeanne d’Arc est un tel symbole qu’on ne saurait la résumer à un degré de pigmentation cutanée.

Rappelons aux puristes que si Jeanne n’était métisse, elle n’était pas non plus orléanaise ni même pure Française de souche

Certes, la vraie Jeanne d’Arc n’était pas métisse, mais rappelons aux puristes qu’elle ne venait pas non plus d’Orléans et qu’elle n’était pas vraiment Française de souche. Son village Domrémy, aujourd’hui en « Grand Est » était à l’époque dépendant de la seigneurie de Vaucouleurs, aux confins des duchés de Bar et de Lorraine.

Ce n’est pas le sujet. Comme l’écrit justement Aurélien Marq dans Causeur : « Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge ».

Le « déferlement de haine », une armée de trois péquins

Effectivement, depuis quelques jours, de nombreuses critiques ont été adressées à l’association Orléans-Jeanne-d’Arc pour avoir procédé à la désignation d’une jeune fille métisse. La presse a relayé cette information en se faisant l’écho d’un « déferlement de haines » sur les réseaux sociaux. Alors, regardons de plus près les fameux commentaires haineux.

Dénonçant le racisme, France Bleu Orléans aura publié en premier un article ayant pour titre : « la fachosphère se déchaine sur la nouvelle Jeanne d’Arc ». Pour toute illustration des déchaînements annoncés, il est fait état d’un tweet de « Pont d’Arcole » dénonçant le « forçage de l’idéologie multiculturelle ». Jusqu’ici, critiquer le multiculturalisme ne constitue pas une infraction pénale et parler de racisme est plus que prématuré. Beaucoup de sites d’information ont également déploré le racisme en faisant part de commentaires dénonçant une Jeanne « non blanche », s’en prenant à « la réécriture de l’histoire de France », suggérant encore « Depardieu pour interpréter Nelson Mandela », proposant de mettre « Jeanne en burqa l’an prochain » et se contentant d’indiquer que sur des sites Internet d’extrême droite, ce choix est dénoncé comme « une propagande prométissage ». Les propos ne sont certes pas très malins, mais de là à les qualifier de racistes (on rappellera que le racisme est un délit), il ne faut pas exagérer. Attention, risque de fake news. Espérons qu’il est encore permis de critiquer le multiculturalisme sans commettre d’infraction.

Le quart d’heure de gloire inespéré des racistes anonymes

Mathilde a, pourtant, bel et bien été victime de propos racistes. L’article de France bleu Orléans publie les contributions de parfaits anonymes (auxquels il est donné une audience inespérée). Un commentaire de « Tintin Tu » qui présente des représentations de la pucelle et écrit « j’ai beau chercher », un autre de « Nadège » qui commente « on marche vraiment sur la tête dans ce pays » et enfin un dernier de « Alphsombre » qui trouve que Jeanne est « moche à crever et qu’on se rapproche de la tête de babouin ». Alors soit, offusquons-nous de commentaires imbéciles de trois anonymes qui n’ont pas compris grand-chose.

A force de jouer sur la peur, on surestime une menace inexistante

Aujourd’hui, nous apprenons que le procureur de la République d’Orléans a ouvert une enquête pour découvrir l’identité de deux individus : le premier qui avait comparé la jeune femme à un babouin et le second qui lui avait répondu en publiant une photo de bananes. Le déferlement de haine annoncé, c’est donc en réalité deux pauvres types qui « tweetent » anonymement des bêtises derrière leur écran. Espérons que la République n’est pas en danger chaque fois que « Tintin Tu » et « Alphsombre » s’emparent de leur clavier ! A force de jouer sur la peur, on fait d’un non-événement un sujet d’actualité, on surestime une menace inexistante.

Les propos sont odieux et ils méritent d’être punis. Mais pourquoi les relayer à ce point ? N’est-ce pas faire trop d’honneur aux auteurs de commentaires sans intérêt ? Qualifier leur acte de « déferlement de haine », n’est-ce pas leur accorder une capacité de nuisance qu’ils n’ont pas ?

Marlène Schiappa met (encore) les pieds dans le plat

Cela aurait pu demeurer insignifiant si un représentant de l’Etat n’était pas intervenu sur ce sujet. L’inénarrable Marlène Schiappa s’est bien évidemment engouffrée dans la brèche (on n’en attendait pas moins d’elle) s’en prenant à la « fachosphère » et menaçant de saisir la DILCRAH (nième organe financé sur fonds publics et qui sait mieux que tout le monde comment il faut penser).

On se demande bien ce qu’il va ressortir de cet entretien de la plus haute importance. Réjouissons-nous de voir que notre sous-ministre n’a rien de mieux à faire que de jouer au petit délateur après avoir lu trois commentaires sur Fdesouche.

Il y a une dimension assez pathétique à voir un membre de l’exécutif se livrer à une réaction indignée selon une méthode maintes fois éprouvée : relayer les propos idiots de trois fachos, surestimer leur importance, crier au péril fasciste puis se poser en rempart de la menace qu’on vient artificiellement de créer pour enfin nous servir le baratin antiraciste. Dénoncer la fachosphère en 2018, quel courage !

Une bonne conscience à peu de frais

Mais c’est tellement pratique de s’acheter une bonne conscience à peu de frais en se portant héroïquement défenseur d’un « péril fasciste » qui n’existe pas. Cela permet de s’octroyer généreusement une posture de résistante alors qu’on ne fait que se vautrer dans le conformisme ambiant.

Il serait regrettable de systématiquement renvoyer Mathilde à ses origines

Laissons donc Mathilde tranquille et ne lui gâchons pas sa fête. Il serait vraiment triste pour elle que son nom demeure associé à une polémique artificiellement gonflée par ceux qui prétendent être de son côté. Il serait regrettable qu’elle soit systématiquement renvoyée à ses origines et qu’on ne retienne d’elle que sa couleur de peau et non ce qu’elle fait et représente.

Ne la prenons pas en otage, Mathilde ne mérite pas d’être plainte ou prise en pitié, elle doit être félicitée, célébrée et fêtée.

Réjouissons-nous pour celle qui représentera Jeanne d’Arc, femme pleine d’espérance, aux antipodes des valeurs véhiculées par la société de consommation mondialisée, matérialiste et nihiliste. Réjouissons-nous pour celle qui représentera Jeanne d’Arc, symbole de la France éternelle, libre, indépendante, rebelle et fière.

En Europe, un Macron a fait le printemps


Si notre nouveau président est encore loin d’avoir résorbé le chômage et la malaise identitaire, il a su conquérir une stature internationale et remettre le pays en ordre de marche. La France n’est plus le village gaulois de la mondialisation. Il était temps. 


Ainsi donc l’homme malade de l’Europe est devenu son dernier rempart. Jusqu’à être sacré par The Economist, si critique ces derniers temps, comme le « pays de l’année 2017 ». Que cela plaise ou non, ils sont nombreux au-delà de nos frontières à estimer que la France est de retour grâce à Emmanuel Macron. « Tous mes amis anglo-saxons l’adorent », confie Lara Marlowe, une Californienne correspondante à Paris de The Irish Times, qui ajoute : « Il n’y a pas si longtemps, nous les Américains, nous avions Obama et vous aviez Hollande… Aujourd’hui, vous avez Macron et nous, nous avons Trump… »

Macron, yes he can ?

L’aura du président français est due pour partie à une conjonction astrale favorable. Sur le plan international aussi, il a la baraka. En Allemagne, Angela Merkel est engluée dans des difficultés internes, conséquence de sa gestion angélique de l’arrivée massive de migrants. Elle a eu du mal à trouver un allié pour gouverner. Plus personne ne la désigne comme la « patronne ». En Angleterre, Theresa May est embourbée dans le Brexit, plus facile à décider qu’à gérer. Nombre de Français qui s’étaient établis à Londres sont sur le retour. En Espagne, Mariano Rajoy est encore plus affaibli après les élections en Catalogne. Quant à l’Italie, elle est prise entre deux spectres : l’arrivée au pouvoir de Beppe Grillo et le retour de Sylvio Berlusconi.

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Macron s’est imposé sur la scène internationale en un temps record. Jusqu’à faire naître l’idée d’un printemps français. Après tout, même un vieux pays, passablement fourbu, peut connaître une nouvelle jeunesse. En l’espace de quelques mois, l’hexagone n’a pas résolu comme par enchantement les problèmes qui le minent depuis de nombreuses années : en particulier un chômage de masse qui touche au premier chef les jeunes des milieux défavorisés, et un malaise identitaire provoqué par la difficile intégration des immigrés d’origine extra-européenne. Sur ces deux plans, on est loin du compte. Mais, à nouveau, impossible n’est plus français. Et l’on se prend à penser à propos de Macron : yes, he can

La France est le dernier pays à s’apercevoir qu’elle va mieux

Naturellement, la France est le dernier pays à s’apercevoir qu’elle va mieux. Bisbilles, as usual : notre tempérament national nous porte toujours à privilégier ce qui fâche. Du côté de Mélenchon, on qualifie Macron de « président des riches ». Du côté du FN et de la droite, on met en cause son européisme assumé et son laxisme supposé en matière d’immigration et d’insécurité. Nos indécrottables droit-de-l’hommistes le présentent au contraire comme un quasi-nazi lancé dans la chasse aux migrants. L’important reste toutefois que les Français le regardent avec une certaine bienveillance : désarçonnés dans un premier temps par son ego effectivement surdimensionné, ils créditent désormais Macron de faire. Quoi donc ? Le job, tout simplement !

Par quel miracle ? Pour la première fois depuis longtemps, la France a un président libre, libre de ses décisions. François Hollande l’a illustré jusqu’à la caricature : en choisissant de gouverner avec la seule gauche, il s’est placé sous le joug de la fraction de la gauche qui refuse de mettre ses montres à l’heure depuis… 1917. On l’a vu avec la loi El Khomri : à partir du moment où Hollande s’est vu suspecter de dérive libérale, des frondeurs se sont dressés au sein même du Parti socialiste pour l’empêcher d’avancer. Pas question de revenir sur les « acquis ». Le libéralisme ne passera pas !

Macron, un homme sans idéologie

Même s’il s’est efforcé de donner le change par son volontarisme sautillant, Nicolas Sarkozy est resté pareillement enfermé dans son camp : la droite. Ce faisant, il a gouverné à l’ombre du Front national et sous les projecteurs de la gauche morale. La majorité des électeurs de l’UMP souhaitaient davantage de fermeté en matière d’immigration et d’insécurité. Mais comment y parvenir sans donner le sentiment de faire du FN light ? Sarkozy n’a pas su gérer la contradiction. Même échec sur le plan économique. Quand on est à droite, comment donner plus de libertés aux entreprises sans passer pour un agent du Medef ? Sarkozy n’a même pas esquissé une réforme du marché du travail. Comme… Jean-Luc Mélenchon, l’ex-président était convaincu que les Français étaient brouillés avec le libéralisme.

De là vient la force d’Emmanuel Macron : il a cassé un système paralysant en choisissant de s’appuyer sur une coalition rose, bleu et orange. Il a détaché de la gauche les sociaux-démocrates assumés, séduit la droite moderniste en se proclamant probusiness, et rallié le centre. Ce faisant, il a donné vie à un monstre pas franchement attrayant : l’UMPS. Sauf que grâce à un système électoral qui permet d’obtenir une majorité parlementaire à partir d’une minorité dans le pays, il a réalisé l’UMPS sans l’UMP, aujourd’hui rebaptisée les Républicains, et sans le PS. Du coup, le monstre s’est trouvé paré des attraits de la nouveauté.

Cette coalition transpartisane permet à Macron de gouverner à l’abri de la tyrannie de l’idéologie. Ayant « coupé l’omelette par les deux bouts », pour reprendre une expression d’Alain Juppé, il a mis les « deux bouts » hors d’état de nuire. Contrairement à ses prédécesseurs, l’actuel président n’est entravé ni par la gauche radicale ni par le Front national. Mélenchon l’avait promis : le libéralisme était si étranger au génie français que sa formation allait réunir plus d’un million de manifestants sur les Champs-Élysées pour s’opposer à la réforme du marché du travail. On connaît la suite… Le porte-parole de la France insoumise a reconnu lui-même que Macron avait « marqué le point ». La France n’est plus condamnée à affronter la mondialisation à reculons.

La France n’a plus peur

La liberté retrouvée du président lui permet de s’attaquer à des dossiers réputés « indémerdables » sans paraître guidé par des a priori. Ainsi, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il n’est pas très glorieux d’avoir cédé aux zadistes, mais du moins en a-t-on fini avec cet interminable feuilleton. Ainsi, la maîtrise des flux migratoires. La loi reste à voter, mais la volonté affichée est claire : la France continuera d’accueillir les demandeurs d’asile, tout en limitant l’entrée des immigrés pour raisons économiques.

Il serait ridicule de ne décerner à Macron que des prix d’excellence. Sur chaque dossier, on peut émettre des réserves, trouver les choix malgré tout timides, voire franchement contestables. On peut estimer par exemple que la réforme du marché du travail ne va pas assez loin. Ou encore déplorer que le président persiste dans le flou sur les rapports entre la République et l’islam, sur la question de la laïcité. On peut encore regretter que la France reste une monarchie et que Macron le souligne en choisissant régulièrement Versailles pour ses grands shows.

Mais, enfin, la France respire ! Enfin, la France n’est plus enfermée dans des querelles scolastiques où elle s’épuisait. Enfin, la France est réconciliée avec le réel. Enfin, la France ne regarde plus les exemples étrangers comme des menaces sur son identité. Enfin, la France n’a plus peur de son ombre. C’est le grand mérite du créateur de la République en marche : avoir remis la France… en marche.

L'Ambigu Monsieur Macron

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Rejoindre Macron, c’est trahir De Gaulle

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Les « gaullistes » qui rejoignent Macron ne savent pas ce qu’ils font. Le président est l’antithèse du général. Quand De Gaulle avait « une certaine idée de la France », Macron en a une de la finance. Un rappel à l’ordre gaullien du plus vieux mouvement de jeunes gaullistes, l’Union des Jeunes pour le Progrès (UJP). 


Se dire gaulliste à vingt ans n’est pas facile. De Gaulle est mort en 1970 et le terme « gaulliste » en lui-même peut paraître dépassé. Ce qui est incontestable, en revanche, c’est que l’héritage de la droite française, depuis la Seconde Guerre mondiale, a été façonné par la personne et la pensée du père de la Ve République. Si être gaulliste peut sembler désuet en 2018, il est urgent d’être gaullien, c’est-à-dire de concevoir l’action publique principalement au travers du prisme de la préservation de la souveraineté nationale et de la préoccupation d’une nécessaire solidarité nationale.

Macron, une certaine idée de la finance

Aujourd’hui, l’Union des Jeunes pour le Progrès (UJP), mouvement de jeunesse fondé en 1965 à la demande du général de Gaulle, est considéré comme le gardien du « gaullisme social ». Son héritage historique, des parrains illustres tels Pompidou, Malraux, Chaban-Delmas et son prix de l’Appel du 18 juin récompensant un gaulliste reconnu, en font la dernière association créée par De Gaulle encore en exercice dans l’espace politique actuel. Ce passé nous honore et nous oblige. Face aux bouleversements politiques récents, il est de notre devoir de prendre nos responsabilités. L’UJP s’est érigée contre l’extrême droite : en témoignent les batailles menées par Rudolph Granier – notre ancien président – contre l’utilisation par le Front national de la croix de Lorraine, symbole de la Résistance. Notre mouvement s’élève sans transiger face aux doctrines réactionnaires qui cherchent à renfermer notre pays sur lui-même. Ceci étant dit, les jeunes gaullistes, fidèles à leurs valeurs héritées du christianisme social ne peuvent se satisfaire du macronisme, avatar New Age du giscardisme, la Silicon Valley en plus.

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Macron serait-il le De Gaulle du XXIème siècle ? Aux partisans de cette comparaison hasardeuse rappelons que le Général était un farouche partisan de la participation et de la troisième voie en matière économique. Cette vision qui s’oppose à la fois « au capitalisme abusif » et « au communisme écrasant » propose un ordre juste associant harmonieusement le capital et le travail. Cette « voie de la concorde et de justice fructifiant dans la liberté », selon son concepteur, sort du dualisme de la lutte des classes en mettant en place dans les entreprises une participation au capital, aux responsabilités et aux bénéfices. À l’inverse, le président Macron moque les « illettrés », « les fainéants », « et les gens qui ne sont rien ».

Macron, l’anti-De Gaulle

La vraie question ne serait-elle pas : Macron est-il l’antithèse du gaullisme ? Certes, le chef de l’État a souhaité, sur TF1 le 15 octobre 2017, « revisiter cette belle invention gaulliste de l’intéressement et de la participation ». Mais au-delà des mots et d’une communication menée d’une main de maître, on assiste à une hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) de près de 60 % équivalant à une perte de pouvoir d’achat pour environ huit millions de personnes. À ceci s’ajoute l’augmentation du prix du pétrole, la polémique sur la baisse des aides personnalisées au logement (APL). Non, Macron n’est pas de Gaulle !

Si Jupiter peut ressembler au « grand Charles » par sa volonté d’opter pour un pouvoir exécutif fort et resserré, l’électorat de ces deux hommes d’État est fort différent. Macron, en effet, réconcilie la bourgeoisie de gauche boboïsée et la bourgeoisie de droite, celle des « gens du juste-milieu », déjà moquée par Verlaine dans son poème Monsieur Prudhomme. Anciens soutiens de Delors pour les premiers, électeurs de Giscard, Barre et Bayrou pour les seconds, cet électorat politique qui se fonde sur une petite caste de privilégiés a oublié le peuple. Macron ne serait-il qu’une copie de Louis-Philippe, le « roi-bourgeois », comme le démontre l’essayiste Olivier Gracia dans L’histoire se répète toujours deux fois ?

Face aux lâcheurs, il est urgent d’être gaullien

Le combat des jeunes gaullistes est intrinsèquement lié à celui pour le progrès social. Mais ce dernier doit-il être sacrifié au profit d’une ubérisation de la société, de ses codes et de ses corps intermédiaires ? Au coup de com’ permanent, l’Union des Jeunes pour le Progrès préfère les propositions concrètes, comme la mise à disposition de bourses pour les classes moyennes dans l’enseignement supérieur. Déjà, le « nouveau monde » s’effrite après la défaite aux sénatoriales puis aux législatives partielles, ouvrant les appétits du Front national et de la France insoumise.

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Face aux lâcheurs qui préfèrent un maroquin ou un poste sous la bannière d’En Marche, l’UJP préfère la constance de ses idées. Renouer avec l’esprit gaullien, tel doit être l’objectif de notre famille politique pour revenir au pouvoir. Une droite qui retrouve « une certaine idée de la France », celle qui parle aux jeunes, aux classes moyennes et populaires, en un mot aux oubliés qui se réfugient dans l’abstention. Ce projet, c’est celui qui est défendu, aujourd’hui, par les Républicains. Une vision qui, derrière les caricatures des médias et des bien-pensants, s’adresse à tous et ne s’interdit aucun tabou. Une droite qui parle de régalien et de sécurité mais aussi d’écologie et d’éducation, car en quoi ne serait-elle pas légitime pour évoquer l’enracinement, la préservation de nos paysages et le mérite ?

En marche avec les Républicains

Soutenir les Républicains et leur vision pour la France, ce n’est pas tomber dans une opposition sectaire et bornée. C’est participer, à notre rythme, à la constitution d’un projet pour la France fondée sur les territoires. La diversité de notre pays, notamment spatiale, doit être comprise dans son ensemble. La France est aussi péri-urbaine et rurale, contrairement à ce que semble penser le président. Opposer la France des villes et celles des champs, alimentant et exacerbant la fracture sociale, c’est risquer l’explosion des votes contestataires aux prochaines élections européennes. Cette défense de la France des oubliés passe par le maintien du Sénat et des dotations des collectivités territoriales.

« Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, il faut ensuite avoir le courage de le dire, il faut ensuite l’énergie de le faire », disait Clémenceau. La droite républicaine sait ce qu’elle veut, le dit malgré les vents contraires et les protestations des Macron-béats, il ne lui reste plus qu’à le faire.

Comment nos sociétés sont devenues les réseaux sociaux

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Les soubresauts de l’actualité, du mouvement #balancetonporc et de sa réplique « liberté d’importuner », les velléités gouvernementales d’éradiquer par une loi la déferlante des fake news, les tweets dévastateurs de Trump, mais aussi la multiplication des agressions contre pompiers et policiers donnent l’impression d’un dérèglement généralisé de nos sociétés. On peut tenter de chercher la cohérence de ce chaos: la dislocation du lien entre la réalité et l’imaginaire.

Les infrastructures déterminent les superstructures

Il faut rappeler que les opinions, les débats, les prises de décisions même, en politique, se jouent davantage au niveau des représentations que des réalités. Marx nous enseigne la façon dont nos sociétés se construisent et évoluent. Les infrastructures déterminent les superstructures, c’est-à-dire que les conditions concrètes, économiques, technologiques de nos existences matérielles conditionnent la morale, les façons d’être et de penser, et surtout les modalités des relations sociales, autrement dit le « vivre-ensemble ».

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Cela devrait nous alerter sur l’illusion qui veut que nos façons de vivre et de penser « tombent du ciel » et que des idées pures agissent et évoluent de façon autonome, déconnectées des autres sphères de l’existence, et singulièrement du système de production. Il semble pourtant que c’est ce que croient nombre de nos contemporains qui se perçoivent comme radicalement libres de toute détermination extérieure et totalement autonomes dans leurs actions et dans leurs choix.

Un siècle après Marx, Guy Debord théorise la « société du spectacle ».  La filiation avec le marxisme est assumée ; mais il opère une sorte de retournement. Ainsi quand il écrit: « La réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel » ; ou encore : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ».

A la droite du dieu smartphone

N’est-il pas pertinent de s’inscrire dans cette filiation et de voir dans la révolution numérique que nous vivons l’étape historique suivante ? La construction de Debord correspond au temps de la splendeur de la télévision. Aujourd’hui, la figure centrale est devenue le smartphone. La télévision était encore extérieure à l’individu ; tous les professeurs ayant tenté la périlleuse aventure d’arracher à un adolescent sa tablette savent mieux que d’autres à quel point la technologie fait corps avec la personne, au point que c’est ce corps qui s’adapte, par des modifications anatomiques pour l’instant mineures, comme celui de toutes les « petites poucettes » chères à Michel Serres.

On retrouve cet arraisonnement global du corps dans les jeux vidéo de la dernière génération, la Wii, et bien sûr les casques de réalité virtuelle. La deuxième composante de cette nouvelle infrastructure dont l’ensemble fait système, ce sont toutes les autres applications des technologies du numérique, les réseaux sociaux, Facebook et la multitude de forums en tout genre, qui forment un univers en expansion fulgurante. L’étape suivante sera l’incorporation de la technologie dans le corps grâce aux techniques du transhumanisme.

La toute récente enquête de l’IFOP réalisée à la demande de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch) confirme l’hypothèse avancée ici. Il y a en effet un large recouvrement entre l’adhésion aux thèses complotistes, la jeunesse de la population, l’équipement en matière de technologies numériques et l’engagement dans ces technologies via les forums et les jeux vidéo.

Les réseaux sociaux, une vérité alternative

La simple recension des faits alternatifs ne suffit plus ; il faut désormais composer avec une réalité alternative. Cet univers fantasmé tend à dominer mentalement le « vrai » monde ; on assiste à la colonisation de l’imaginaire collectif par le monde virtuel. Celui-ci est le cadre dans lequel les représentations se construisent, les opinions s’élaborent, mais aussi celui dans lequel se figent les identités. Ouvrant la voie, plus des deux tiers des Américains (67 %) s’informent désormais via les plateformes sociales, dont 20 % fréquemment, selon le nouveau rapport du Pew Research Center sur l’usage des réseaux sociaux dans l’accès à l’information. Et près de la moitié s’informent exclusivement sur Facebook. De sorte que l’écart avec le réel se creuse jusqu’à se rompre, ce qui signifie que les comportements dans la « vraie vie » sont de moins en moins adaptés aux exigences d’une société pacifique et apaisée. L’avatar n’est plus un fantasme de l’individu, c’est l’individu qui est un messager de son avatar.

S’agissant des fake news, on ne s’intéressera pas à ce qu’Ingrid Riocreux définit comme « la diffusion consciente et assumée du faux dans le but de nuire à une personne », mais aux intox qui apparaissent lorsque la subjectivité de l’auteur l’emporte sur la réalité objective. Il n’est pas si simple de distinguer croyances et connaissances. Les premières suivent souvent le cours de nos désirs, les autres impliquent effort, renoncement aux illusions, désenchantement. « (…) Il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté ; et (…) la connaissance de l’une et le sentiment de l’autre font un combat dont le succès est bien incertain », disait Pascal.

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Nul besoin de laborieux apprentissage pour Homo numericus : pour lui, la connaissance est innée. Tout maître est donc superflu, voire voué à l’opprobre. Dans ce monde parallèle, l’intellectuel n’a plus droit de cité. L’individualisme narcissique (l’autre face d’Homo numericus) implique la prédominance de la recherche de plaisir et l’absence de limites à l’accomplissement de ses moindres caprices. Une telle disposition d’esprit ne laisse aucune chance à l’austère recherche de la vérité. L’exode mental dans l’autre monde est bien plus gratifiant ; tout y trouve une forme de cohérence ; il est saturé d’explications qui présentent toujours un énorme avantage sur celles du monde réel : celui de la simplicité. « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe », disait déjà Tocqueville. Ainsi, les fake news sont-elles les vérités du monde alternatif.

« Tout est possible, tout est permis »

Les mécanismes de la pensée que favorise ce monde parallèle sont bien connus : c’est la logique du clic, elle-même dérivée de l’architecture binaire de l’ordinateur. Le courant passe ou ne passe pas dans le tuyau microscopique. On « like » ou pas. L’éthique de la discussion est fruste : on signe la pétition en ligne ou pas, mais nul ne peut en amender le contenu, et d’ailleurs personne n’y songe. Les opinions sont déjà constituées, il ne reste qu’à faire son choix, comme au supermarché, et à s’inscrire dans un camp, étant entendu qu’il n’y en a que deux, quel que soit l’objet du débat. D’où la très forte adéquation de ce monde au populisme et à son opposition constitutive entre l’élite et le peuple. Aux solidarités traditionnelles se substitue le non moins mythique « vivre-ensemble », qui occulte la réalité d’une société atomisée.

Dans cette bulle de filtre, ainsi que l’a dénommée Eli Parizer, tout ce qui vient du monde réel est dépouillé de sa finitude, de ses laideurs, de ses scories, tout devient léger, « tout est possible, tout est permis » comme le chantait Georges Moustaki à propos de Mai 68.

Il ne faut donc pas s’étonner que de nouvelles utopies prolifèrent dans ce monde. Le fondamentalisme d’une démocratie directe prétendument parfaite y est opposé à la déliquescence de notre démocratie représentative. On y joue à la révolution, comme lors du mouvement Nuit debout. Ainsi la contestation sociale fait-elle mouvement de la rue vers les réseaux. On y assiste aussi à de grandes réconciliations: tous les Français y sont Charlie un jour, Johnny un autre. Il est enfin le cadre d’un respect quasi religieux des minorités, qui deviennent par définition opprimées et donc sacralisées, la victime ayant résolument supplanté le héros, ce qui amène en juillet 2017 la députée insoumise Danièle Obono à trouver « infâme » la loi de 2004 prohibant le voile et à défendre les stages réservés aux non-Blancs.

La box de Pandore

Cependant, pour que ce monde alternatif soit crédible, il faut y introduire le mal. Le jour n’existerait pas plus sans la nuit, que l’été sans l’hiver ou le calme sans la tempête. Le monde virtuel est un monde sans zone grise, ni aube, ni crépuscule, ni printemps, ni automne. Sur le modèle soixante-huitard du CRS = SS, il est peuplé d’oppresseurs et de tyrans imaginaires. Toute inclination vers le conservatisme y est suspecte de faire le lit du néonazisme. La bureaucratie bruxelloise y devient dictature. Les hommes à la galanterie un peu trop entreprenante deviennent des porcs ou des bourreaux, et les femmes aimant les jeux de la séduction des salopes.

Notons les conséquences de l’euphémisation, voire de l’esthétisation de la violence. Le caillassage des voitures de police ou de pompiers en devient le prolongement naturel. Ainsi sont apparues sur Twitter des vidéos de l’agression de deux policiers la nuit du réveillon à Champigny-sur-Marne dans lesquelles on entend des rires narquois. Le jeu est passé de l’écran à la rue.

Il faut observer, enfin, que ce dispositif exclut les subtilités du second degré, amenant à censurer moralement ou réellement ce qui jadis était protégé par une sorte d’immunité symbolique dans les domaines de l’art, de la culture et de l’humour.

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Ainsi se déploie ce monde imaginaire où l’e-sport (bientôt promu discipline olympique) supplantera probablement le « vrai » sport, comme le e-commerce est en train de supplanter les antiques magasins. L’énorme puissance de cette nouvelle articulation économie-société-culture est qu’elle s’impose sans coercition externe : chaque individu est l’auteur de sa propre aliénation. La télévision pouvait être contestée, rejetée, bannie du foyer ; le numérique, s’incorporant à la personne, ne peut et pourra de moins en moins en être évacué. Sans réaction déterminée, nous n’échapperons pas à la tyrannie douce.

La France n’a aucune stratégie géopolitique

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La situation internationale connaît, depuis une trentaine d’années, des bouleversements considérables, faits pour durer : effondrement de l’URSS, émergence de la Chine, éruption islamique… Malheureusement, il n’est, dans ce contexte nouveau, que trois sortes de commentaires sur la politique étrangère française dans ce contexte.

Les journalistes regardent ailleurs

– Les futilités qui se bornent à décrire le nombre de pays visités par Emmanuel Macron, les distances parcourues. Tant il est vrai qu’Emmanuel Macron semble se distraire à l’excès de ces déplacements, ou de ces signes extérieurs de diplomatie que sont les rencontres à l’Élysée ou à Versailles. On observe aussi avec curiosité des fautes de goût effarantes en particulier en Afrique : au Burkina Faso et, récemment, au Sénégal où il a posé avec Rihanna, une chanteuse de variété. On recourt alors à des locutions toutes prêtes, substituts à la réflexion : ce « très jeune » président « casse les codes ». Il « renouvelle le style ».

– Les thuriféraires qui notent que notre olympien président tutoie les grands de ce monde, résiste à la poignée de mains de Donald Trump, dit à Vladimir Poutine ce qu’il pense des médias russes, et – effet d’aubaine – après le Brexit et l’affaiblissement politique d’Angela Merkel, deviendrait le « seul leader naturel de l’Europe »…

– Et il y a enfin les très sérieux spécialistes de chaque partie du monde qui commentent, le plus souvent très bien,  ce qui se passe et pourquoi. Mais jamais une vue d’ensemble pour proposer des idées neuves. On dit d’Emmanuel Macron qu’il mène une politique étrangère « dans la continuité », ce qui est censé rassurer, faire sérieux. Hélas, c’est à dire comme depuis 40 ans : ni lucidité ni anticipation, ni indépendance ni leadership, ni habileté, opportunisme ou heuristique.

L’élève Macron manque d’imagination…

Le Brexit aurait été, par exemple, une occasion unique pour repenser la construction européenne, y maintenir le Royaume-Uni, respecter les demandes des nations pré-dissidentes (les quatre du groupe de Višegrad : Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie ; l’Autriche ; les Pays-Bas), redonner confiance aux opinions publiques.

En Afrique, par ailleurs, dans la lutte pour la paix et la sécurité, ce gouvernement, pas plus que le précédent, n’a su entendre, au-delà des faits djihadistes, les appels des populations du nord Mali (une zone plus grande que France) à un respect culturel, économique, social et démocratique. La France avait pourtant toutes les cartes en main après sa victoire militaire. Le 16 juillet 2013, j’en avais directement averti le précédent ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. On maintient donc depuis lors dans tout l’Azawad les frustrations qui alimentent les rebellions. Et ce n’est pas prêt de se terminer.

Le 8 février 2018, le Comité interministériel de la coopération internationale et du développement (CICID) a rendu publiques ses préconisations pour le développement économique de l’Afrique dont tout le monde proclame qu’il est indispensable à l’équilibre de notre partie du monde. Ce relevé de conclusions, c’est l’ancien monde calcifié : les priorités affirmées ce sont surtout, outre l’éducation, l’accord de Paris et l’égalité femmes/hommes. Les cadres politiques choisis pour ces actions sont Bruxelles, les structures multilatérales, les fondations (de Borloo, Raffarin, Rocard, voire Soros). Un travail de bon élève sans créativité. Beaucoup d’argent dépensé mais rien sur le co-dévelopement des PME industrielles ou agricoles, là où se créent les emplois qui stabilisent les générations migrantes. Parmi les pays bénéficiaires de nos impôts, il y a l’Éthiopie, la Gambie et le Liberia (du nouveau président George Weah), anglophones; mais pas le Cameroun francophone et sa ligne de front contre Boko Haram.

…alors que le monde est en pleine réinvention

En Europe et au Moyen-Orient, un front original s’est désormais constitué : Russie-Turquie-Iran (accords d’Astana) en face d’un autre Etats-Unis-Arabie saoudite-Israël. Le battlefield ? Kurdistan, Syrie (Liban ?). Des face à face militaires inédits (turco-américain, notamment) se produisent chaque jour comme des renversements inopinés d’alliances ou d’hostilité. La France est bien incapable de faire des choix audacieux. Souvenons-nous que François Mitterrand et Jacques Chirac avaient été incapables de prendre, en ex-Yougoslavie, des positions conformes à l’intérêt national.

En infléchissant la « stratégie » bruxelloise vis-à-vis de l’Ukraine, la France pourrait pourtant retourner la Russie et, en suivant le brise-glace Trump, isolé pour l’instant sur la démultilatéralisation, négocier avec les Etats-Unis pour proposer des solutions politiques innovantes et durables, en Ukraine et en Syrie. Neutralité, fédéralisation, démocratisation et paix en Ukraine. En Syrie/Irak, en finir avec les accords Sykes-Picot (deuxième période) et créer enfin les conditions d’une paix ethnico-religieuse au Moyen-Orient.

La Turquie de l’après-Erdogan peut sombrer dans la confrontation multidimensionnelle : il faut s’y tenir prêt. Anticiper. Même chose en Algérie. Mais pour cela il eût fallu une philosophie politique d’une autre hauteur de vues et qui sache tenir compte des réalités et des aspirations humaines, des volontés de vivre (ou de ne pas) vivre ensemble que seules savent incarner les nations démocratiques.

La Politique étrangère de la France depuis 1945

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Souâd Ayada, l’anti-Michel Lussault

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L’arrivée de Souâd Ayada à la tête du Conseil supérieur des programmes (CSP), le 23 novembre dernier, est une bonne nouvelle. Encore que nous aurions préféré la disparition du CSP et de toutes ces « Commissions », « Hauts Conseils » et autres « Autorités administratives indépendantes » (AAI, elles sont au nombre de 26) totalement entre les mains du gouvernement – même si c’est de façon indirecte – pour exercer des missions qui relèvent normalement de l’exécutif ou du législatif. Ces autorités ne sont que des leurres et des fusibles, selon la technique des « ballons d’essai » permettant de gouverner sans en prendre les risques.

Des bonnes nouvelles…

Le CSP, il est vrai, n’est pas une AAI. Mais il fonctionne de la même manière, pour les mêmes raisons et n’est pas supprimable par décret, ayant été créé par la loi Peillon de 2013, loi de sape de l’école dite loi de « refondation ». Car il est bon d’appeler une chose par le contraire de ce qu’elle fait. Mais la « démission » du précédent président, Michel Lussault, a permis la nomination de Souâd Ayada. Bonne nouvelle.

A lire aussi: Lussault vs Blanquer: deux conceptions de l’école s’opposent

Autre bonne nouvelle, la démission de Sylvie Plane, « linguiste », promoteur du « prédicat », notion qui peut se comprendre, mais qui avait pour effet d’éteindre l’enseignement de la grammaire au bénéfice de ce qu’on appelle aujourd’hui, un métalangage (un langage qui parle du langage). C’est sans doute intéressant pour les linguistes, mais parfaitement désastreux pour l’école ! Cette affaire du « prédicat » est d’ailleurs significative de ces commissions indépendantes… de l’école et qui statuent en l’air, selon les modes universitaires, au seul bénéfice de leurs présidents.

Avant le CSP, il y avait le CNP, le Conseil national des programmes. Avant le CNP ? Le Haut Conseil de l’éducation. Et avant ? Avant, c’était le HCE, Haut Conseil de l’Evaluation de l’école. Et encore avant ? Avant tous ces Conseils et Hauts conseils, on faisait appel aux corps d’Inspection de l’Education nationale et tout particulièrement à l’Inspection générale, seul corps réellement indépendant du pouvoir, inamovible, à la qualification scientifique vérifiée et en liaison constante avec la réalité des classes, même si tout cela ne se vérifie pas toujours.

…et des bons points

Eh bien justement, avec cette nomination, on retrouve l’Inspection générale, car Souâd Ayada est inspecteur général. Ne serait-elle pas plutôt inspectrice ? Non, si on en croit le rapport du jury du CAPES, session 2015, « présenté par Mme Souâd Ayada, Inspecteur général de l’éducation nationale. » Mme Souâd Ayada était même, jusqu’à cette nomination, « doyen » du groupe de philosophie. Premier bon point.

Deuxième bon point, elle est philosophe et, pour la pédagogie, c’est ce qui peut se faire de mieux, car il faut mettre fin à l’errance structurelle imposée par les « experts ». Elle est spécialiste de spiritualités ? Voilà qui va nous changer du matérialisme ambiant. Et cela tombe bien, car l’école est une affaire de spiritualité. Spécialiste de spiritualité islamique ? Tant mieux.

Troisième bon point, ses premières remarques, faites ici et là, et notamment devant la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, sont les bonnes. Par exemple sur la manière dont l’Islam est présenté à l’école et surtout dans les manuels scolaires : idéologique. Elle estime qu’on n’enseigne pas l’islam, on ne fait que du « vivre ensemble ». L’enseignement, à l’école, doit obéir à toutes les règles de l’enseignement scientifique. Et au passage, on regarde ce qu’il y a à faire du côté des manuels scolaires, car, en effet, on peut se demander si les éditeurs ne joueraient pas un peu trop le jeu du pédagogisme et du « vivre ensemble », comme on a pu le voir, récemment, à propos de l’écriture inclusive.

Un quatrième bon pour la conception des programmes : « Un programme ne peut pas tout dire. […] Il dit ce qu’on ne peut pas ne pas enseigner […]. (Il faut) soutenir un programme qui ne rate pas l’élémentaire. L’élémentaire à partir duquel le complexe, l’ouvert, pourra se construire ».

Le pédagogisme bouge encore

Et comme il ne faut pas n’être que positif, on va arrêter avec les bons points. Il y en aurait pourtant bien d’autres à distribuer. Voici donc un demi-mauvais point. C’est à propos du récit national. En réponse à la question du député Raphaël Gérard, Souâd Ayada explique : « je crois qu’un programme a vocation à construire un imaginaire commun. Oui. Un imaginaire commun qui ne soit pas fermé sur lui-même et qui soit en mesure, aussi, de s’ouvrir sur d’autres imaginaires. »

Ici, on a confondu construction de symboles et imaginaire… Ce n’est pas très grave, mais il fallait bien trouver du négatif dans cette heureuse nomination.

Pourtant tout n’ira pas comme sur des roulettes. Ce n’est pas pour rien que le pédagogisme s’est imposé pratiquement sans résistance non seulement en France, mais dans tous les pays développés. Revenir à une école qui enseigne – aucun des pays touchés par le pédagogisme n’y a réussi – ne se fera pas sans mal, mais la méthode du ministre, qui est de ne pas faire de Grand Soir, d’y aller tout doucement, en choisissant les bonnes personnes, laisse tout de même quelques espoirs.

C'est le français qu'on assassine

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Wauquiez: causer au peuple, ça s’apprend !

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Les Français sont las de la langue de bois. Conscient de ce ras-le-bol, Laurent Wauquiez a peut-être orchestré ses « fuites ». S’il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans ces sorties peu gracieuses, le président LR ne pourra éternellement se retrancher derrière l’appel au peuple. Plutôt que de parler la langue des bistrots, un homme politique doit surtout avoir quelque chose à leur dire.


Cette affaire Wauquiez qui aura tenu l’affiche plusieurs jours avant d’être chassée par d’autres clous nous a offert un spectacle comique de haut vol. Et toute la classe politique y a apporté sa contribution en jouant au con avec brio – et en nous prenant pour des buses.

Sacré numéro

Dans le premier rôle, Wauquiez s’est bien payé notre fiole, avec son sourire de premier communiant tout étonné du charivari qu’il a suscité et se payant en prime le luxe de jouer les victimes d’un journalisme de bas étage parce que des propos qu’il a tenus dans un cadre semi-public (une salle de classe, ce n’est pas le salon d’un copain) sont devenus publics. Son numéro de « on cherche à m’abattre » face à Ruth Elkrief était vraiment épatant.

Tout aussi surjouée, l’indignation de ses détracteurs qui ont fait assaut de mines outragées et d’épithètes dramatiques, sur le mode, je ne mange pas de ce pain là, j’ai une autre idée de la politique, ce n’est pas bien de dire du mal de ses camarades, la bonne blague.  À les entendre, on aurait pu croire que le chef de LR avait fait l’apologie d’Hitler. Les pauvrets étaient choqués, horrifiés, indignés. M’dame, il a dit « guignols » ! Et même « conneries » ! Faut lui laver la bouche avec du savon.

Propos de bistrot

Les propos du patron de LR devant ses étudiants lyonnais (en tout cas le florilège qu’en a diffusé Quotidien) ne brillent pas par leur distinction, ni, pour l’essentiel, par leur discernement. Mais quiconque a passé une heure, en privé ou en off, avec un politique, a entendu mille fois pire, en particulier sur les camarades de parti de l’intéressé. Chaque semaine, la page 2 du Canard enchaîné, dont on se délecte dans tous les couloirs de la République, est pleine de ces ragots et vacheries qu’on se balance anonymement entre camarades de parti ou confrères de gouvernement. « Bien entendu c’est off », comme le disait le titre d’un livre de Daniel Carton promettant de balancer « ce que les journalistes politiques ne racontent jamais ». Le plus souvent, cela ressemble à des propos de bistrot, quand on répète la rumeur du jour avec l’air convaincu de celui qui en sait long. « Depuis le début, je sais que c’est Lelandais qui a fait le coup », dit madame Michu. « Darmanin, vous verrez, il va tomber », dit Wauquiez. Cela n’a aucune conséquence, ni importance, mais cela amuse la galerie ou le compagnon de comptoir.

Il n’y a pas de « off » qui tienne

Reste à savoir si le chef de la droite a été ou non l’organisateur de ce mystère par lequel il a feint d’être dépassé. Comme tout le monde, j’avais du mal à avaler qu’un garçon aussi brillant ait sérieusement pu croire que des paroles prononcées devant trente personnes allaient rester confidentielles. À l’ère des réseaux sociaux et des téléphones espions, tous les politiques le savent et Wauquiez l’a d’ailleurs explicitement affirmé, au-delà de trois personnes (et encore il faut bien les choisir), il n’y a pas de « off » qui tienne.

Convaincus que ce qui les indigne (ou ce par quoi ils font mine d’être indignés) indigne les Français, la plupart des commentateurs ont défendu la thèse de la gaffe par excès de confiance. Puisque, de leur point de vue, ce qu’avait dit Laurent Wauquiez était très mal, cela ne pouvait que le desservir. Et comme il est très intelligent, c’est une bourde.

Un dérapage très contrôlé ?

Sans doute influencée par ce brouhaha réprobateur, j’y ai d’abord cru. De fait, on sous-estime toujours, chez les politiques, la part de l’impréparation, voire de la bêtise ordinaire que nous partageons tous, on soupçonne du machiavélisme là où il y a de l’amateurisme. J’ai commencé à douter sérieusement en entendant Laurent Neumann expliquer sur BFM TV que l’incongruité apparente des propos de Wauquiez cachait une véritable cohérence : ils le montrent en représentant du peuple face à des élites baignant dans le politiquement correct pour complaire aux médias.

Mais comme dans un roman policier, c’est un détail qui, en éclairant tout, m’a fait pencher pour la thèse du dérapage très contrôlé. On ne voyait pas bien ce que venait faire l’attaque contre Sarkozy dans cette litanie de rosseries sur Macron, Darmanin, Pécresse ou Juppé. Je ne dispose d’aucune information, mais j’ai du mal à ne pas imaginer que cette histoire farfelue d’espionnage présidentiel est la réponse du berger Patrick Buisson à la bergère Sarkozy. En clair, cette petite mise en scène pourrait bien être le ballon d’essai d’une nouvelle ligne Buisson concoctée en coulisses par l’ex-éminence grise de Sarkozy. Wauquiez s’est d’ailleurs explicitement campé en défenseur des classes moyennes contre un Macron déconnecté et méprisant le populo et en représentant du parler vrai face au ronron médiatique. Si tout cela n’est pas signé Buisson, c’est assez bien imité.

Tous les populismes ne se valent pas

Il serait absurde de reprocher à Wauquiez son virage populiste. En effet, alors que Macron occupe l’espace de la gentille droite et de la gentille gauche réunies, il y a un royaume à conquérir du côté de l’électorat en déshérence du Front national, cette France périphérique qui est aussi en grande partie la France d’avant. Celui qui s’y collera ne fera pas seulement un bon coup politique, il œuvrera utilement pour son pays. Contrairement à ce que claironnent la plupart de mes confrères, ce qui est immoral, ce n’est pas de parler à cette France et de se soucier de ses inquiétudes, c’est de l’abandonner et de la mépriser.

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Wauquiez veut s’adresser à ce « pays réel » qui apparaît généralement dans les médias affublé de qualificatifs peu flatteurs voire quasi injurieux (allant de passéiste à raciste), fort bien. Encore faut-il avoir quelque chose à lui dire. On ne récusera pas l’expression « bullshit médiatique », car c’est le mot précis qui, plusieurs fois par jour, vient à l’esprit de millions de gens devant leur poste de télévision ou de radio. Cependant, c’est peut-être avoir une piètre idée du peuple que chercher à l’emballer avec des allusions finaudes sur les frasques sexuelles supposées de ses adversaires et amis. S’il veut rompre avec l’air du temps, Laurent Wauquiez devrait plutôt se garder d’alimenter le grand air du soupçon. Bien sûr que dans les bistrots, des tas de gens sont convaincus de savoir qui a fait tomber Fillon (question à laquelle on aimerait connaître la réponse) ou ce qui arrivera à Gérald Darmanin. Mais il ne sert à rien de parler ostensiblement la langue des bistrots, l’important, c’est de la comprendre. Il y a certainement un bon populisme : il ne consiste ni à parler comme le peuple, ni à lui dire ce qu’il veut entendre.

Les Rien-pensants

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Barbara Lefebvre montre l’école en marche… arrière

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barbare lefebvre generation
Barbara Lefebvre, auteure du livre Generation "jai le droit" paru chez Albin Michel. Paris, FRANCE - 17/01/2018//IBO_IBOC.005/Credit:IBO/SIPA/1801172255

« La réalité, c’est quand on se cogne », disait Jacques Lacan. Visiblement, depuis bien longtemps, les « pédagogistes » de l’Education nationale se cognent au réel sans que les chocs répétés ne semblent entamer le moins du monde leur détermination à ignorer le mur sur lequel se fracassent leurs théories et qui s’appelle la réalité.

Ramener les experts sur terre

Le petit monde du pédagogisme est un écosystème fonctionnant en vase clos et se nourrissant exclusivement de ses propres illusions depuis près de cinquante ans. Cette constance dans le déni et l’aveuglement forcerait presque le respect ou susciterait l’amusement si elle s’appliquait à des sujets moins graves que la transmission du savoir et la formation scolaire des générations nouvelles. Condorcet disait lui que : « Sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est toujours esclave. » Assurément, les politiques publiques en matière d’éducation suivies au cours des dernières décennies se font fort de réaliser la prophétie de l’infortuné philosophe des Lumières.

A lire aussi: Dans les ESPE, on apprend aux jeunes profs à simplifier le français

Barbara Lefebvre en sait quelque chose, elle qui se trouve aux premières loges, enseignant l’histoire-géographie dans le cycle secondaire depuis 1998. Cela fait longtemps aussi que l’enseignante tente de ramener sur terre les experts et décideurs de l’Education nationale en attirant leur attention sur l’inadéquation complète de leurs généreuses théories avec la réalité scolaire mais il est vrai que de l’Olympe du Ministère, de l’Inspection Générale ou de l’Université, on daigne rarement regarder vers le bas. « À différentes occasions, j’ai constaté ce mépris dans lequel nous étions tenus par ces responsables qui pensent, comprennent, savent tout mieux que nous, les péquenots du terrain ! Tant d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une classe ou alors dans un lycée de centre-ville, attendant d’être exfiltrés grâce à leurs réseaux de l’ENS, de Sciences Po, etc. Ceux-là dont Péguy disait : « Nous n’avons aucune sécurité avec ces jeunes gens qui se faufilent directement dans l’enseignement supérieur de l’histoire, évitant soigneusement tout contact avec les désagréables réalités. »

Le déclin est reporté à une date ultérieure

Les jeunes gens en question deviennent quelquefois les sociologues qui se chargent de faire régner dans les sciences humaines, à l’université, la discipline idéologique en assurant le respect de quelques dogmes qui déteignent nécessairement sur les conceptions des sciences de l’éducation et sur le quotidien des professeurs. Monocausalité de l’explication par le facteur social, relativisme et manipulation statistique, obsession de l’innovation, déconstructivisme scolaire et culte de la technique règnent en maîtres.

En clair : il n’y a pas de problème, seulement une mauvaise manière de lire les statistiques. S’il subsiste des problèmes, ceux-ci n’ont que des causes économiques et sociales, rien que l’on ne puisse solutionner en équipant chaque collégien d’une tablette parce que le numérique, c’est nouveau et que le nouveau, ben c’est l’avenir. Il y a trente ans, en 1989 précisément, Roger Establet et Christian Baudelot le martelaient déjà dans un livre dont le titre résonnait comme un slogan stakhanoviste ou un mot d’ordre de la Révolution culturelle : Le niveau monte.

Baudelot et Establet

Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles. Il est vrai qu’à l’époque déjà Baudelot et Establet étaient particulièrement bien placés pour établir ce brillant diagnostic. Le premier, sociologue althusserien et marxiste, fut touché par la grâce bourdivine dans les années 1960, un peu comme Paul Claudel rencontra la foi au détour d’un pilier de Notre-Dame. Il en devint professeur à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique dans laquelle il diffusa la bonne parole de 1968 à 1989. Quant à Roger Establet, marxiste althusserien lui aussi et ancien de Louis-le-Grand, il a été reçu à l’Ecole Normale Supérieure et a accompli toute sa carrière à l’université. Si le niveau est bien monté pour les deux compères, on n’a pas vraiment l’impression que cela ait été le cas pour les populations scolaires dont les deux sociologues traçaient déjà un portrait d’artiste, désormais complètement surréaliste aux yeux de tous ceux qui ont en 2017 l’occasion de passer un petit peu de temps dans les salles de classes. Après tout, les universitaires sont les premiers à se lamenter de voir débarquer chaque année des populations d’étudiants au niveau toujours un peu plus lamentable. Au vu des ravages exercés dans le secondaire par une partie de la doxa universitaire dans le domaine des sciences sociales et de la pédagogie, on a un peu envie de leur répondre que le moins qu’ils puissent faire et d’assumer un peu leur part du désastre.

Le nivellement monte

Le sérieux de l’ouvrage commis par Baudelot et Establet était déjà quelque peu remis en cause à sa sortie. André Chervel, grammairien et, à l’époque, chercheur du service histoire de l’INRP relevait ainsi: « L’historien, lui, ne manquera pas de constater l’imprécision, voire la légèreté avec laquelle l’histoire est parfois appelée comme témoin à charge et à décharge.»[tooltips content= »André Chervel, Marie Duru-Bellat. « Débat autour d’un livre – A propos d’une question controversée : le niveau scolaire. Baudelot (Christian), Establet (Roger) »]1[/tooltips] . — Le niveau monte : réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles ». In: Revue française de pédagogie, volume 89, 1989. pp. 93-99). Chez les marxistes, on appelle cela du matérialisme dialectique, c’est-à-dire l’emploi, dans la pensée marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers un prisme matérialiste, c’est à dire ne prenant en compte que les rapports de classes dans l’analyse. Les méthodes ont cependant peu changé depuis 1989, voire depuis les années 60. Comme le rappelle avec une certaine justesse Barbara Lefebvre, « depuis que la linguistique a quitté les cénacles universitaires pour se mêler de l’enseignement du français, l’idéologie et le théoricisme prétentieux ont remplacé la pédagogie. » Les « chercheurs » ont supplanté l’enseignant, avec les conséquences que l’on sait dans l’enseignement primaire notamment où les dégâts dans l’apprentissage de la lecture et du calcul sont sans doute les plus effrayants car ils se répercutent à tous les niveaux, du collège au lycée puis jusqu’à l’université.

Mauvais calcul : l’illettrisme explose

Le résultat, témoigne Barbara Lefebvre, se traduit par une dégringolade continuelle du niveau en calcul et une explosion de l’illettrisme, terme que Barbara Lefebvre prend soin de définir et qui renvoie non seulement à une minorité d’élèves ne sachant pas ou presque pas lire ou écrire à l’entrée du collège mais surtout à celles et ceux, bien plus nombreux, qui sont capables de lire mais en revanche incapables de comprendre ce qu’ils lisent. D’année en année, les résultats des enquêtes illustrent la dégringolade d’un niveau en lecture et en calcul qui est, par exemple, en CM1 de quarante points inférieur à la moyenne européenne. Pourtant les plus zélés zélotes de la religion statistique continuent à marteler qu’en 1970, 20 % des élèves d’une génération obtenaient le bac et qu’aujourd’hui c’est 80 %, oubliant de souligner à quel point les formations d’excellence ou tout simplement le marché du travail se sont fermés aux moins bien dotés des 80 %. « Le système n’a cessé de créer des niches d’excellence pour répondre aux parents soucieux de faire réussir leurs enfants. » Et Barbara Lefebvre reconnaît au passage que « nous, les enseignants, sommes d’ailleurs les mieux placés pour savoir où scolariser nos enfants. » Des enseignants qui, pour autant, sont confrontés à une attitude de défiance, voire à une agressivité de plus en plus prononcée et répandue de la part des élèves de cette « Génération ‘J’ai le droit !’ », aussi consumériste et revendicatrice qu’elle est rétive à l’enseignement, mais aussi de la part des parents, engagés pour certains, de plus en plus nombreux, dans une croisade contre l’école « identifiée comme le haut lieu de l’arbitraire ». Evidemment, et c’est le plus problématique, cette opposition devient frontale quand l’école républicaine est directement confrontée à des revendications d’ordre religieux portées par un communautarisme de plus en plus radical dans des zones où l’école et les pouvoirs publics perdent pied, les fameux « territoires perdus » dont les pouvoirs publics, experts et décideurs de l’institution scolaire semblent toujours avoir autant de mal à accepter la réalité.

ZEP au bord de la crise de nerfs

C’est dans ces territoires que le constat dressé par Barbara Lefebvre devient le plus effrayant car c’est là que l’Education nationale échoue de la manière la plus visible à accomplir l’une de ses missions premières, voire historique, c’est-à-dire la vocation et la capacité à enlever chaque jour les élèves qu’accueillent les différents établissements à leur milieu social quel qu’il soit et à les soustraire aux pratiques religieuses ou culturelles qui y sont dominantes pour les confronter à d’autres élèves, venus d’autres milieux, habitués à d’autres pratiques religieuses ou culturelles, dans un espace où il est garanti que l’on n’offre de visibilité à aucune d’entre elles en particulier. « Nous sommes arrivés, écrit Barbara Lefebvre, au point où la catastrophe est une réalité pour de nombreux parents d’élèves, de nombreux enfants, de nombreux enseignants, de nombreux citoyens. » Cette catastrophe est celle de tous. Ce sont à la fois les politiques, les théoriciens de l’école, les équipes de direction, les parents et les professeurs qui en partagent collectivement la responsabilité. Cependant, et en dépit du mépris affiché pour les « péquenots du terrain », ce sont les professeurs qui restent en première ligne pour en assumer et en limiter les conséquences au jour le jour, « luttant, comme l’écrivait Péguy, contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion, contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’Inspecteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’Inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. » Jusqu’à ce qu’il ne soit plus vraiment utile de lutter, bien sûr.

Barbara Lefebvre. Génération « J’ai le droit ! », Albin Michel, 2018.


Le nouveau bac, diplôme pour une pensée unique?

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Des lycéens regardent les résultats du bac dans un lycée lillois en 2012. SIPA. 00640311_000006

Suppression des filières, grand oral et culture gé: la nouvelle formule du bac laisse craindre une uniformisation de la pensée.


Pourra-t-on encore appeler, comme dans une série télévisée réputée, les professeurs préparant avec rigueur leurs élèves au baccalauréat, « Terminator » ? La question se pose depuis que la « terminale » est menacée par la prochaine réforme du bac.

La « terminale », c’était l’eldorado du cancre, le rêve inatteignable du rebelle qui, de redoublement en exclusions, de « colles » en cours de rattrapage, désespérait d’aborder enfin ses rives. Terminale, tout le monde descend !

Notre ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, propose à la place : classe de « maturité ». On ne pourra donc même plus sourire de ces adolescents boutonneux, belges ou suisses, affirmant contre toute évidence qu’ils atteignaient la « maturité ». De plus, cette nouvelle dénomination est triste, car après la maturité qu’y a t il ? La vieillesse ! Cela évoque celle de certaines provinces du Canada où les écoles secondaires sont nommées « senior high school ». Notre terrible époque a déjà tendance, sur le marché du travail,  à considérer comme « senior » celui qui a passé trente-cinq ans. Alors « senior » à 17/18 ans ! Mais cette réforme pose d’autres questions.

La « terminale » était un commencement

La première est quasi métaphysique, voire philosophique, touchant en tout cas à la psychologie collective. Les autres pays d’Europe, même s’ils avaient donné un autre nom à cette ultime année du secondaire, la ressentaient bien comme la dernière, puisque la numérotation établie à l’étranger va de la première classe, celle qui suit le « jardin d’enfant », à la onzième, douzième ou treizième, selon l’âge de départ fixé pour le marathon scolaire.

Les Français, splendidement dédaigneux d’une rationalité qu’on leur prête à tort depuis Descartes, tout en l’appelant « terminale » font bien de cette classe un début – et non une fin – puisqu’elle succède à la classe… de première ! La numérotation des classes, après l’école primaire, « remonte » en effet chez nous de la sixième à la terminale. La Belgique, qui avait transposé notre système, y a renoncé en 1975.

A lire aussi: Réforme du bac: retour vers le futur !

La seconde question que pose cette réforme est pédagogique. Sorte d’Apothéose après l’arrivée au bout du marathon scolaire, la « terminale » fut un temps dite classe de « rhétorique ». Elle préparait, par l’introduction de la philosophie notamment, à l’entrée à l’Université, domaine de l’abstraction théorique par excellence, qui donnait les bases d’une  pratique qui s’apprenait dans la profession elle-même en droit, dans l’enseignement des lettres ou en médecine. Sage précaution, qui évitait le travail d’initiation fait aujourd’hui par les professeurs de l’enseignement supérieur à l’aide de travaux dirigés de « méthode », souvent instaurés après une hécatombe particulièrement meurtrière des étudiants de première année de licence et le plus souvent abandonnées l’année suivante faute de succès tangibles.

Le « bac français », qui marque la fin de la « première » depuis 1969 en France, est du reste le reflet de cette dissociation voulue entre classe de fin d’études d’abord – la « première » – puis classe préparatoire à des études longues. Il y a un consensus, presqu’une coutume, qui transcende les cultures nationales : celle de considérer qu’à 16 ans – âge souhaité en fin de première – l’élève est assez « mur » précisément, pour saisir des concepts mobilisant certes les connaissances accumulées mais aussi les aptitudes que donne une tête non seulement « bien pleine »  mais surtout « bien faite » telle que la souhaitait Michel de Montaigne.

Les filières du bac, gardiennes de la différence

Mais, pour que cette « terminale » ou quel que soit son nom permette de préparer aux études supérieures, encore faudrait-il ne pas supprimer les filières. Nous sommes encore nombreux à avoir passé le bac entre 1969 et 1983, à une période où être en troisième A1 voulait dire être des littéraires purs et durs (Français, latin, grec) par rapport aux A2 (latin, langues), et où être en « C » était être un potentiel Cédric Villani.

Ces filières faisaient de notre parcours de fin d’études un chemin de lys et de roses. Nous préparions en effet nos bacs, avec la paisible certitude de ne pas avoir à démontrer notre aptitude avec des matières pour lesquelles nous n’avons aucune disposition et vers lesquelles ne nous portait aucun élan amoureux.

Enfin ce choix d’orientations précoces répondait aux divisions instaurées dès 1808 par Napoléon, elles correspondaient aux divisions universitaires.Cette porosité, dont on regrette aujourd’hui l’absence, entre le secondaire et le supérieur était bien réelle puisqu’il y avait au XIXe siècle suffisamment peu de candidats pour que les professeurs de l’université fassent eux-mêmes passer les épreuves, comme on le voit dans Le Bachelier de Jules Vallès. Seul vestige de cette époque, probablement destinée à disparaître, le président du jury du baccalauréat est obligatoirement, encore aujourd’hui, un enseignant universitaire. Supprimer les filières générales L, S et ES, pour les remplacer par un « tronc commun » aboutit donc à dissocier plus encore le secondaire du supérieur, le lycée de l’Université. En faire un fourre-tout sans connexion avec l’Université sur lequel il est censé ouvrir n’est pas un service à rendre, ni  à ceux qui l’auront obtenu sans savoir que certaines études leur sont de fait interdites, ni à l’économie d’universités qui tendent à l’autonomie financière et dont les amphis sont construits pour 500 ou 1 000 étudiants de première année. Effectifs qui diminuent des deux tiers l’année suivante !

Il plane enfin quelques inquiétudes sur deux autres nouveautés, l’épreuve de « culture générale « et le « grand oral ».

La « culture générale » et le « grand oral », un conditionnement mental

A travers la culture générale, matière qui n’en est pas une, il est facile de pénaliser par une mauvaise note le candidat – en général tributaire à cet âge de sa culture familiale – dont l’originalité, par rapport à la doxa, « dépasse les bornes » et qui de ce fait a « franchi la ligne jaune » aux yeux du jury potentiellement formaté qui le juge. Ces matières imprécises commencent par être laissées aux bons soins de chaque enseignant mais sont ensuite uniformisées par des questionnaires à choix multiples (QCM) – seul recours des enseignants pour ne pas avoir à lire des centaines de copies de six pages -, ce qui n’est pas sans rappeler la critique faite au système japonais, adepte précoce du QCM et de ces matières qui « apprennent à penser ». Comme l’écrit Edwin O. Reischauer dans son Histoire du Japon et des Japonais : « l’école indiquait aux jeunes ce qu’il fallait penser. Elle formait des sujets dociles acquis à l’orthodoxie officielle (…). Le Japon a le triste privilège d’avoir été le premier pays au monde à utiliser les techniques totalitaires de conditionnement mental et à transformer l’école en instrument du Pouvoir. »

Il en va de même du « Grand oral ». Déjà, la « lettre de présentation » des candidats instaurée en 2012 rappelait fâcheusement l’épreuve sur dossier qui a malencontreusement remplacé dans le concours d’agrégation des facultés de droit l’épreuve écrite anonyme qui rendait le candidat admissible à passer le concours. Lettres de présentation, épreuves sur dossier ou grand oral sont des épreuves subjectives qui permettent d’écarter non pas seulement ceux qui n’auraient pas de notes assez brillantes, mais ceux dont un article de jeunesse ou un épisode scolaire antérieur révélerait opportunément une opinion dissidente avec la doxa du jour – car les sciences hélas n’évitent pas ce piège.

Un risque d’uniformisation de la pensée

Cela est d’autant plus grave que la même idéologie qui ne veut voir qu’une seule tête en généralisant le « tronc commun » veut aussi obstinément, depuis que Lionel Jospin l’a déclaré publiquement en arrivant au ministère de l’Education nationale en 1988, « donner le bac à tout le monde » : à 91% des candidats qui ont désormais leur bac général, on y est presque !

Alors bien sûr, certains y échappent. Si la quasi totalité des candidats l’ont, il s’agit en réalité de  37% d’une classe d’âge. Bacs pro et techno en poche ou décrocheurs dès l’âge légal de la fin de l’obligation scolaire, ils deviennent parfois comme Fabrice Lucchini, Gérard Depardieu, Sacha Guitry, Georges Brassens ou le géneral Bigeard des esprits rebelles, qui tiennent à s’affranchir des idées obligatoires de leur époque et à le faire savoir.

Cela ne nous consolera pas cependant de ce risque immense d’uniformisaton de la pensée. Comme l’a souligné un esprit libre, celui de Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes lorsqu’elle était  directrice de l’ENA, elle touche en priorité ceux qui du bac passeront aux grandes écoles ou aux universités, c’est a dire les dirigeants de demain.

Monsieur le ministre de l’Education nationale, de grâce, entre deux réunions de concertation sur la future réforme, prenez le temps d’aller lui demander son avis. Afin de revoir votre copie…

Une Jeanne d’Arc métisse, et alors ?

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Mathilde Edey Gamassou, capture d'écran Youtube

Orléans a choisi Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc lors des célébrations annuelles qui lui sont consacrées. Les réseaux sociaux lui reprochent… sa couleur de peau.


Un jury composé de représentants de la ville d’Orléans, de l’armée, de l’Église et de l’association « Orléans Jeanne d’Arc » a choisi pour incarner l’héroïne de 1429 lors des fêtes johanniques de 2018 une jeune fille de 17 ans « brillante et pieuse », répondant à des critères précis : être catholique pratiquante, habiter Orléans depuis au moins 10 ans, être scolarisée dans un lycée orléanais public ou privé, et donner gratuitement du temps aux autres. Scandale sur les réseaux sociaux !

Parce qu’elle habite Orléans depuis longtemps, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une locale, sacrilège en ces temps où la mobilité et les flux incessants seraient la nouvelle norme ? Non ! Parce qu’elle donne gratuitement de son temps, alors que d’autres ne jurent que par les échanges marchands ? Non plus ! Parce qu’elle est catholique, ce qui aux yeux de certains suffirait à la classer parmi les dangereux réactionnaires et/ou les obscurantistes irrationnels ? Encore moins ! Alors pourquoi ?

Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs

Parce qu’elle est métisse. Mathilde Edey Gamassou est métisse – j’ai un peu l’impression d’être Louis de Funès disant « Salomon est juif »… Et la Toile s’enflamme. On évoque « Depardieu incarnant Nelson Mandela », on parle de « réécriture de l’histoire ».

Soyons honnêtes. J’aime beaucoup Andy Lau et Lupita Nyong’o, mais s’ils étaient choisis pour jouer Périclès et Aspasie dans un film historique je m’interrogerais sérieusement sur l’agenda du réalisateur : maladresse ou propagande ? Mais il n’est pas question de ça ici ! Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge.

Comme l’a dit le maire d’Orléans, il s’agit d’incarner « les valeurs de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire son courage, sa foi et sa vision. » Sinon, le casting ne s’intéresserait pas à la religion catholique des prétendantes mais uniquement à leur physique, testerait leurs performances à cheval et une épée à la main, ou leur capacité à galvaniser des troupes par leur seule présence. Or, ce n’est pas le cas. Il ne s’agit donc pas tant de représenter Jeanne d’Arc que son héritage, spirituel et moral.

La différence entre ethnie et culture

Et je ne crois pas avoir lu les mêmes protestations lorsqu’une publicité d’Eurostar montrait Jeanne avec un drapeau anglais, ce qui pour le coup me semblait franchement de mauvais goût eut égard aux circonstances de la mort de la Pucelle – et je précise que je n’ai rien contre les Anglais, affubler d’un drapeau français un héros d’Outre-Manche mort à Crécy me gênerait tout autant.

Certains voient dans la reconnaissance de la dimension multi-ethnique de notre société un cheval de Troie du multiculturalisme. L’argument n’est pas absurde, le danger est réel, mais je pense qu’ils ont tort en associant systématiquement les deux. C’est au contraire en insistant scrupuleusement sur la différence entre ethnie et culture que nous nous défendrons le mieux contre le relativisme et les communautarismes.

Certains peuvent craindre que Mathilde Edey Gamassou soit si inattendue dans le rôle que cela en devienne involontairement parodique, ce qui serait irrespectueux à la fois envers cette jeune fille et envers Jeanne d’Arc. Ces inquiétudes seraient fondées si le rôle de la Pucelle était joué par quelqu’un de manifestement incapable de porter l’armure avec un minimum d’élégance et de panache, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le problème ici.

Mathilde Edey Gamassou est accusée d’être qui elle est

Reste le triste et inévitable constat : une bonne partie des critiques est tout simplement raciste, ou du moins racialiste. A ceux-là, je rappellerai donc quelques évidences – et même si je déteste en général l’argument d’autorité, parfois la question de la compétence et de la crédibilité se pose.

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la civilisation de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! On lit dans les Lettres à Lucilius : « Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux » (Lettre 44). Prétendez-vous savoir ce qu’est l’Occident mieux que Sénèque ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner les vertus chevaleresques de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Il y a un métis parmi les Chevaliers de la Table Ronde : Feirefiz, décrit dans Parzival comme né d’un père blanc et d’une mère noire. Prétendez-vous savoir ce qu’est la chevalerie mieux que Wolfram von Eschenbach ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la foi de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Le Christ a dit : « Allez, et de toutes les Nations faites des disciples » (Matthieu 28.19). Prétendez-vous savoir ce qu’est un chrétien mieux que Jésus ?

Edwy Plenel n’aurait pas pu faire Jeanne d’Arc

Si vous pensez que Mathilde doit incarner le patriotisme de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Edwy Plenel est blanc, et je ne crois pas qu’il aime la France. Patrice Quarteron en revanche est noir, et il y a peu de gens qui défendent notre pays avec autant de bon sens, de courage et de passion que lui. Et il n’est pas seul ! Charles N’Tchoréré et Addi Bâ Mamadou étaient noirs. Prétendez-vous savoir ce qu’est le patriotisme mieux que deux soldats morts pour la France ?

Jeanne d’Arc n’a pas baissé la tête devant ses juges ni devant ses bourreaux. Elle n’a pas baissé la tête devant les hypocrites, les traîtres, les brutes.

Chère Mathilde, quoi qu’on puisse te dire, ne baisse pas la tête devant des imbéciles.

Jeanne d’Arc métissée, une polémique artificiellement gonflée

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Oui, Mathilde Edey Gamassou a été victime de propos racistes. Mais était-il nécessaire de faire de commentaires marginaux un phénomène médiatique ? Non, le « péril fasciste » n’est pas à nos portes. 


Jeanne d’Arc est un personnage fascinant, à la fois incarnation de la France catholique traditionnelle et de l’idéal républicain. Jeune fille très fervente, elle répondit à l’appel de Dieu pour libérer le Royaume, contribua à la restauration du pouvoir monarchique et devint sainte de l’Eglise catholique.

Jeune fille modeste, elle sut s’imposer face aux hommes (à l’époque on était vraiment dans une société patriarcale), s’habiller comme eux et les commander. Elle tint tête aux puissants du Royaume, fit face à l’Eglise et devint un symbole de progrès et d’émancipation.  A la fois nostalgique et pleine d’espérance, elle fut merveilleusement décrite par Péguy, en rêvant sa « Meuse endormeuse et douce à mon enfance ».

Jeanne d’Arc n’a pas de couleur

Je suis originaire de Lorraine, mes grands-parents se sont mariés à la chapelle de Bermont où Jeanne avait l’habitude de prier, j’ai vécu à Orléans, mon cousin lui a récemment consacré un reportage à la télévision, ma sœur a défilé aux fêtes johanniques, Jeanne d’Arc est donc un personnage dont je me sens proche. Je n’aurais pourtant pas la prétention de me l’accaparer. Elle appartient à tous les français et nulle faction ne saurait s’en attribuer exclusivement l’héritage.

Si un jour j’ai pu me sentir contrarié par une jeune fille incarnant Jeanne, ce fut en voyant le film de Luc Besson, pas par Mathilde Edey Gamassou

 

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Si un jour j’ai pu me sentir contrarié par une jeune fille incarnant Jeanne, ce fut en voyant le film de Luc Besson, tourné en anglais et dans lequel l’héroïne était interprétée par une personne de culture anglo-saxonne. Quel anachronisme ! En revanche, qu’une jeune femme métisse, Mathilde Edey Gamassou, représente Jeanne d’Arc aux prochaines fêtes d’Orléans, cela ne me gêne absolument pas. Jeanne d’Arc est un tel symbole qu’on ne saurait la résumer à un degré de pigmentation cutanée.

Rappelons aux puristes que si Jeanne n’était métisse, elle n’était pas non plus orléanaise ni même pure Française de souche

Certes, la vraie Jeanne d’Arc n’était pas métisse, mais rappelons aux puristes qu’elle ne venait pas non plus d’Orléans et qu’elle n’était pas vraiment Française de souche. Son village Domrémy, aujourd’hui en « Grand Est » était à l’époque dépendant de la seigneurie de Vaucouleurs, aux confins des duchés de Bar et de Lorraine.

Ce n’est pas le sujet. Comme l’écrit justement Aurélien Marq dans Causeur : « Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge ».

Le « déferlement de haine », une armée de trois péquins

Effectivement, depuis quelques jours, de nombreuses critiques ont été adressées à l’association Orléans-Jeanne-d’Arc pour avoir procédé à la désignation d’une jeune fille métisse. La presse a relayé cette information en se faisant l’écho d’un « déferlement de haines » sur les réseaux sociaux. Alors, regardons de plus près les fameux commentaires haineux.

Dénonçant le racisme, France Bleu Orléans aura publié en premier un article ayant pour titre : « la fachosphère se déchaine sur la nouvelle Jeanne d’Arc ». Pour toute illustration des déchaînements annoncés, il est fait état d’un tweet de « Pont d’Arcole » dénonçant le « forçage de l’idéologie multiculturelle ». Jusqu’ici, critiquer le multiculturalisme ne constitue pas une infraction pénale et parler de racisme est plus que prématuré. Beaucoup de sites d’information ont également déploré le racisme en faisant part de commentaires dénonçant une Jeanne « non blanche », s’en prenant à « la réécriture de l’histoire de France », suggérant encore « Depardieu pour interpréter Nelson Mandela », proposant de mettre « Jeanne en burqa l’an prochain » et se contentant d’indiquer que sur des sites Internet d’extrême droite, ce choix est dénoncé comme « une propagande prométissage ». Les propos ne sont certes pas très malins, mais de là à les qualifier de racistes (on rappellera que le racisme est un délit), il ne faut pas exagérer. Attention, risque de fake news. Espérons qu’il est encore permis de critiquer le multiculturalisme sans commettre d’infraction.

Le quart d’heure de gloire inespéré des racistes anonymes

Mathilde a, pourtant, bel et bien été victime de propos racistes. L’article de France bleu Orléans publie les contributions de parfaits anonymes (auxquels il est donné une audience inespérée). Un commentaire de « Tintin Tu » qui présente des représentations de la pucelle et écrit « j’ai beau chercher », un autre de « Nadège » qui commente « on marche vraiment sur la tête dans ce pays » et enfin un dernier de « Alphsombre » qui trouve que Jeanne est « moche à crever et qu’on se rapproche de la tête de babouin ». Alors soit, offusquons-nous de commentaires imbéciles de trois anonymes qui n’ont pas compris grand-chose.

A force de jouer sur la peur, on surestime une menace inexistante

Aujourd’hui, nous apprenons que le procureur de la République d’Orléans a ouvert une enquête pour découvrir l’identité de deux individus : le premier qui avait comparé la jeune femme à un babouin et le second qui lui avait répondu en publiant une photo de bananes. Le déferlement de haine annoncé, c’est donc en réalité deux pauvres types qui « tweetent » anonymement des bêtises derrière leur écran. Espérons que la République n’est pas en danger chaque fois que « Tintin Tu » et « Alphsombre » s’emparent de leur clavier ! A force de jouer sur la peur, on fait d’un non-événement un sujet d’actualité, on surestime une menace inexistante.

Les propos sont odieux et ils méritent d’être punis. Mais pourquoi les relayer à ce point ? N’est-ce pas faire trop d’honneur aux auteurs de commentaires sans intérêt ? Qualifier leur acte de « déferlement de haine », n’est-ce pas leur accorder une capacité de nuisance qu’ils n’ont pas ?

Marlène Schiappa met (encore) les pieds dans le plat

Cela aurait pu demeurer insignifiant si un représentant de l’Etat n’était pas intervenu sur ce sujet. L’inénarrable Marlène Schiappa s’est bien évidemment engouffrée dans la brèche (on n’en attendait pas moins d’elle) s’en prenant à la « fachosphère » et menaçant de saisir la DILCRAH (nième organe financé sur fonds publics et qui sait mieux que tout le monde comment il faut penser).

On se demande bien ce qu’il va ressortir de cet entretien de la plus haute importance. Réjouissons-nous de voir que notre sous-ministre n’a rien de mieux à faire que de jouer au petit délateur après avoir lu trois commentaires sur Fdesouche.

Il y a une dimension assez pathétique à voir un membre de l’exécutif se livrer à une réaction indignée selon une méthode maintes fois éprouvée : relayer les propos idiots de trois fachos, surestimer leur importance, crier au péril fasciste puis se poser en rempart de la menace qu’on vient artificiellement de créer pour enfin nous servir le baratin antiraciste. Dénoncer la fachosphère en 2018, quel courage !

Une bonne conscience à peu de frais

Mais c’est tellement pratique de s’acheter une bonne conscience à peu de frais en se portant héroïquement défenseur d’un « péril fasciste » qui n’existe pas. Cela permet de s’octroyer généreusement une posture de résistante alors qu’on ne fait que se vautrer dans le conformisme ambiant.

Il serait regrettable de systématiquement renvoyer Mathilde à ses origines

Laissons donc Mathilde tranquille et ne lui gâchons pas sa fête. Il serait vraiment triste pour elle que son nom demeure associé à une polémique artificiellement gonflée par ceux qui prétendent être de son côté. Il serait regrettable qu’elle soit systématiquement renvoyée à ses origines et qu’on ne retienne d’elle que sa couleur de peau et non ce qu’elle fait et représente.

Ne la prenons pas en otage, Mathilde ne mérite pas d’être plainte ou prise en pitié, elle doit être félicitée, célébrée et fêtée.

Réjouissons-nous pour celle qui représentera Jeanne d’Arc, femme pleine d’espérance, aux antipodes des valeurs véhiculées par la société de consommation mondialisée, matérialiste et nihiliste. Réjouissons-nous pour celle qui représentera Jeanne d’Arc, symbole de la France éternelle, libre, indépendante, rebelle et fière.

En Europe, un Macron a fait le printemps

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Emmanuel Macron fait la une des médias internationaux. ®D.R.

Si notre nouveau président est encore loin d’avoir résorbé le chômage et la malaise identitaire, il a su conquérir une stature internationale et remettre le pays en ordre de marche. La France n’est plus le village gaulois de la mondialisation. Il était temps. 


Ainsi donc l’homme malade de l’Europe est devenu son dernier rempart. Jusqu’à être sacré par The Economist, si critique ces derniers temps, comme le « pays de l’année 2017 ». Que cela plaise ou non, ils sont nombreux au-delà de nos frontières à estimer que la France est de retour grâce à Emmanuel Macron. « Tous mes amis anglo-saxons l’adorent », confie Lara Marlowe, une Californienne correspondante à Paris de The Irish Times, qui ajoute : « Il n’y a pas si longtemps, nous les Américains, nous avions Obama et vous aviez Hollande… Aujourd’hui, vous avez Macron et nous, nous avons Trump… »

Macron, yes he can ?

L’aura du président français est due pour partie à une conjonction astrale favorable. Sur le plan international aussi, il a la baraka. En Allemagne, Angela Merkel est engluée dans des difficultés internes, conséquence de sa gestion angélique de l’arrivée massive de migrants. Elle a eu du mal à trouver un allié pour gouverner. Plus personne ne la désigne comme la « patronne ». En Angleterre, Theresa May est embourbée dans le Brexit, plus facile à décider qu’à gérer. Nombre de Français qui s’étaient établis à Londres sont sur le retour. En Espagne, Mariano Rajoy est encore plus affaibli après les élections en Catalogne. Quant à l’Italie, elle est prise entre deux spectres : l’arrivée au pouvoir de Beppe Grillo et le retour de Sylvio Berlusconi.

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Macron s’est imposé sur la scène internationale en un temps record. Jusqu’à faire naître l’idée d’un printemps français. Après tout, même un vieux pays, passablement fourbu, peut connaître une nouvelle jeunesse. En l’espace de quelques mois, l’hexagone n’a pas résolu comme par enchantement les problèmes qui le minent depuis de nombreuses années : en particulier un chômage de masse qui touche au premier chef les jeunes des milieux défavorisés, et un malaise identitaire provoqué par la difficile intégration des immigrés d’origine extra-européenne. Sur ces deux plans, on est loin du compte. Mais, à nouveau, impossible n’est plus français. Et l’on se prend à penser à propos de Macron : yes, he can

La France est le dernier pays à s’apercevoir qu’elle va mieux

Naturellement, la France est le dernier pays à s’apercevoir qu’elle va mieux. Bisbilles, as usual : notre tempérament national nous porte toujours à privilégier ce qui fâche. Du côté de Mélenchon, on qualifie Macron de « président des riches ». Du côté du FN et de la droite, on met en cause son européisme assumé et son laxisme supposé en matière d’immigration et d’insécurité. Nos indécrottables droit-de-l’hommistes le présentent au contraire comme un quasi-nazi lancé dans la chasse aux migrants. L’important reste toutefois que les Français le regardent avec une certaine bienveillance : désarçonnés dans un premier temps par son ego effectivement surdimensionné, ils créditent désormais Macron de faire. Quoi donc ? Le job, tout simplement !

Par quel miracle ? Pour la première fois depuis longtemps, la France a un président libre, libre de ses décisions. François Hollande l’a illustré jusqu’à la caricature : en choisissant de gouverner avec la seule gauche, il s’est placé sous le joug de la fraction de la gauche qui refuse de mettre ses montres à l’heure depuis… 1917. On l’a vu avec la loi El Khomri : à partir du moment où Hollande s’est vu suspecter de dérive libérale, des frondeurs se sont dressés au sein même du Parti socialiste pour l’empêcher d’avancer. Pas question de revenir sur les « acquis ». Le libéralisme ne passera pas !

Macron, un homme sans idéologie

Même s’il s’est efforcé de donner le change par son volontarisme sautillant, Nicolas Sarkozy est resté pareillement enfermé dans son camp : la droite. Ce faisant, il a gouverné à l’ombre du Front national et sous les projecteurs de la gauche morale. La majorité des électeurs de l’UMP souhaitaient davantage de fermeté en matière d’immigration et d’insécurité. Mais comment y parvenir sans donner le sentiment de faire du FN light ? Sarkozy n’a pas su gérer la contradiction. Même échec sur le plan économique. Quand on est à droite, comment donner plus de libertés aux entreprises sans passer pour un agent du Medef ? Sarkozy n’a même pas esquissé une réforme du marché du travail. Comme… Jean-Luc Mélenchon, l’ex-président était convaincu que les Français étaient brouillés avec le libéralisme.

De là vient la force d’Emmanuel Macron : il a cassé un système paralysant en choisissant de s’appuyer sur une coalition rose, bleu et orange. Il a détaché de la gauche les sociaux-démocrates assumés, séduit la droite moderniste en se proclamant probusiness, et rallié le centre. Ce faisant, il a donné vie à un monstre pas franchement attrayant : l’UMPS. Sauf que grâce à un système électoral qui permet d’obtenir une majorité parlementaire à partir d’une minorité dans le pays, il a réalisé l’UMPS sans l’UMP, aujourd’hui rebaptisée les Républicains, et sans le PS. Du coup, le monstre s’est trouvé paré des attraits de la nouveauté.

Cette coalition transpartisane permet à Macron de gouverner à l’abri de la tyrannie de l’idéologie. Ayant « coupé l’omelette par les deux bouts », pour reprendre une expression d’Alain Juppé, il a mis les « deux bouts » hors d’état de nuire. Contrairement à ses prédécesseurs, l’actuel président n’est entravé ni par la gauche radicale ni par le Front national. Mélenchon l’avait promis : le libéralisme était si étranger au génie français que sa formation allait réunir plus d’un million de manifestants sur les Champs-Élysées pour s’opposer à la réforme du marché du travail. On connaît la suite… Le porte-parole de la France insoumise a reconnu lui-même que Macron avait « marqué le point ». La France n’est plus condamnée à affronter la mondialisation à reculons.

La France n’a plus peur

La liberté retrouvée du président lui permet de s’attaquer à des dossiers réputés « indémerdables » sans paraître guidé par des a priori. Ainsi, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il n’est pas très glorieux d’avoir cédé aux zadistes, mais du moins en a-t-on fini avec cet interminable feuilleton. Ainsi, la maîtrise des flux migratoires. La loi reste à voter, mais la volonté affichée est claire : la France continuera d’accueillir les demandeurs d’asile, tout en limitant l’entrée des immigrés pour raisons économiques.

Il serait ridicule de ne décerner à Macron que des prix d’excellence. Sur chaque dossier, on peut émettre des réserves, trouver les choix malgré tout timides, voire franchement contestables. On peut estimer par exemple que la réforme du marché du travail ne va pas assez loin. Ou encore déplorer que le président persiste dans le flou sur les rapports entre la République et l’islam, sur la question de la laïcité. On peut encore regretter que la France reste une monarchie et que Macron le souligne en choisissant régulièrement Versailles pour ses grands shows.

Mais, enfin, la France respire ! Enfin, la France n’est plus enfermée dans des querelles scolastiques où elle s’épuisait. Enfin, la France est réconciliée avec le réel. Enfin, la France ne regarde plus les exemples étrangers comme des menaces sur son identité. Enfin, la France n’a plus peur de son ombre. C’est le grand mérite du créateur de la République en marche : avoir remis la France… en marche.

L'Ambigu Monsieur Macron

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Rejoindre Macron, c’est trahir De Gaulle

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Emmanuel Macron commémore l'Appel du 18 juin au mont Valérien en 2017 (SIPA. 00811551_000087) / Charles de Gaulle en visite à Londres, le 1er avril 1960 (SIPA. 00378256_000001)

Les « gaullistes » qui rejoignent Macron ne savent pas ce qu’ils font. Le président est l’antithèse du général. Quand De Gaulle avait « une certaine idée de la France », Macron en a une de la finance. Un rappel à l’ordre gaullien du plus vieux mouvement de jeunes gaullistes, l’Union des Jeunes pour le Progrès (UJP). 


Se dire gaulliste à vingt ans n’est pas facile. De Gaulle est mort en 1970 et le terme « gaulliste » en lui-même peut paraître dépassé. Ce qui est incontestable, en revanche, c’est que l’héritage de la droite française, depuis la Seconde Guerre mondiale, a été façonné par la personne et la pensée du père de la Ve République. Si être gaulliste peut sembler désuet en 2018, il est urgent d’être gaullien, c’est-à-dire de concevoir l’action publique principalement au travers du prisme de la préservation de la souveraineté nationale et de la préoccupation d’une nécessaire solidarité nationale.

Macron, une certaine idée de la finance

Aujourd’hui, l’Union des Jeunes pour le Progrès (UJP), mouvement de jeunesse fondé en 1965 à la demande du général de Gaulle, est considéré comme le gardien du « gaullisme social ». Son héritage historique, des parrains illustres tels Pompidou, Malraux, Chaban-Delmas et son prix de l’Appel du 18 juin récompensant un gaulliste reconnu, en font la dernière association créée par De Gaulle encore en exercice dans l’espace politique actuel. Ce passé nous honore et nous oblige. Face aux bouleversements politiques récents, il est de notre devoir de prendre nos responsabilités. L’UJP s’est érigée contre l’extrême droite : en témoignent les batailles menées par Rudolph Granier – notre ancien président – contre l’utilisation par le Front national de la croix de Lorraine, symbole de la Résistance. Notre mouvement s’élève sans transiger face aux doctrines réactionnaires qui cherchent à renfermer notre pays sur lui-même. Ceci étant dit, les jeunes gaullistes, fidèles à leurs valeurs héritées du christianisme social ne peuvent se satisfaire du macronisme, avatar New Age du giscardisme, la Silicon Valley en plus.

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Macron serait-il le De Gaulle du XXIème siècle ? Aux partisans de cette comparaison hasardeuse rappelons que le Général était un farouche partisan de la participation et de la troisième voie en matière économique. Cette vision qui s’oppose à la fois « au capitalisme abusif » et « au communisme écrasant » propose un ordre juste associant harmonieusement le capital et le travail. Cette « voie de la concorde et de justice fructifiant dans la liberté », selon son concepteur, sort du dualisme de la lutte des classes en mettant en place dans les entreprises une participation au capital, aux responsabilités et aux bénéfices. À l’inverse, le président Macron moque les « illettrés », « les fainéants », « et les gens qui ne sont rien ».

Macron, l’anti-De Gaulle

La vraie question ne serait-elle pas : Macron est-il l’antithèse du gaullisme ? Certes, le chef de l’État a souhaité, sur TF1 le 15 octobre 2017, « revisiter cette belle invention gaulliste de l’intéressement et de la participation ». Mais au-delà des mots et d’une communication menée d’une main de maître, on assiste à une hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) de près de 60 % équivalant à une perte de pouvoir d’achat pour environ huit millions de personnes. À ceci s’ajoute l’augmentation du prix du pétrole, la polémique sur la baisse des aides personnalisées au logement (APL). Non, Macron n’est pas de Gaulle !

Si Jupiter peut ressembler au « grand Charles » par sa volonté d’opter pour un pouvoir exécutif fort et resserré, l’électorat de ces deux hommes d’État est fort différent. Macron, en effet, réconcilie la bourgeoisie de gauche boboïsée et la bourgeoisie de droite, celle des « gens du juste-milieu », déjà moquée par Verlaine dans son poème Monsieur Prudhomme. Anciens soutiens de Delors pour les premiers, électeurs de Giscard, Barre et Bayrou pour les seconds, cet électorat politique qui se fonde sur une petite caste de privilégiés a oublié le peuple. Macron ne serait-il qu’une copie de Louis-Philippe, le « roi-bourgeois », comme le démontre l’essayiste Olivier Gracia dans L’histoire se répète toujours deux fois ?

Face aux lâcheurs, il est urgent d’être gaullien

Le combat des jeunes gaullistes est intrinsèquement lié à celui pour le progrès social. Mais ce dernier doit-il être sacrifié au profit d’une ubérisation de la société, de ses codes et de ses corps intermédiaires ? Au coup de com’ permanent, l’Union des Jeunes pour le Progrès préfère les propositions concrètes, comme la mise à disposition de bourses pour les classes moyennes dans l’enseignement supérieur. Déjà, le « nouveau monde » s’effrite après la défaite aux sénatoriales puis aux législatives partielles, ouvrant les appétits du Front national et de la France insoumise.

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Face aux lâcheurs qui préfèrent un maroquin ou un poste sous la bannière d’En Marche, l’UJP préfère la constance de ses idées. Renouer avec l’esprit gaullien, tel doit être l’objectif de notre famille politique pour revenir au pouvoir. Une droite qui retrouve « une certaine idée de la France », celle qui parle aux jeunes, aux classes moyennes et populaires, en un mot aux oubliés qui se réfugient dans l’abstention. Ce projet, c’est celui qui est défendu, aujourd’hui, par les Républicains. Une vision qui, derrière les caricatures des médias et des bien-pensants, s’adresse à tous et ne s’interdit aucun tabou. Une droite qui parle de régalien et de sécurité mais aussi d’écologie et d’éducation, car en quoi ne serait-elle pas légitime pour évoquer l’enracinement, la préservation de nos paysages et le mérite ?

En marche avec les Républicains

Soutenir les Républicains et leur vision pour la France, ce n’est pas tomber dans une opposition sectaire et bornée. C’est participer, à notre rythme, à la constitution d’un projet pour la France fondée sur les territoires. La diversité de notre pays, notamment spatiale, doit être comprise dans son ensemble. La France est aussi péri-urbaine et rurale, contrairement à ce que semble penser le président. Opposer la France des villes et celles des champs, alimentant et exacerbant la fracture sociale, c’est risquer l’explosion des votes contestataires aux prochaines élections européennes. Cette défense de la France des oubliés passe par le maintien du Sénat et des dotations des collectivités territoriales.

« Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, il faut ensuite avoir le courage de le dire, il faut ensuite l’énergie de le faire », disait Clémenceau. La droite républicaine sait ce qu’elle veut, le dit malgré les vents contraires et les protestations des Macron-béats, il ne lui reste plus qu’à le faire.

Comment nos sociétés sont devenues les réseaux sociaux

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Les soubresauts de l’actualité, du mouvement #balancetonporc et de sa réplique « liberté d’importuner », les velléités gouvernementales d’éradiquer par une loi la déferlante des fake news, les tweets dévastateurs de Trump, mais aussi la multiplication des agressions contre pompiers et policiers donnent l’impression d’un dérèglement généralisé de nos sociétés. On peut tenter de chercher la cohérence de ce chaos: la dislocation du lien entre la réalité et l’imaginaire.

Les infrastructures déterminent les superstructures

Il faut rappeler que les opinions, les débats, les prises de décisions même, en politique, se jouent davantage au niveau des représentations que des réalités. Marx nous enseigne la façon dont nos sociétés se construisent et évoluent. Les infrastructures déterminent les superstructures, c’est-à-dire que les conditions concrètes, économiques, technologiques de nos existences matérielles conditionnent la morale, les façons d’être et de penser, et surtout les modalités des relations sociales, autrement dit le « vivre-ensemble ».

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Cela devrait nous alerter sur l’illusion qui veut que nos façons de vivre et de penser « tombent du ciel » et que des idées pures agissent et évoluent de façon autonome, déconnectées des autres sphères de l’existence, et singulièrement du système de production. Il semble pourtant que c’est ce que croient nombre de nos contemporains qui se perçoivent comme radicalement libres de toute détermination extérieure et totalement autonomes dans leurs actions et dans leurs choix.

Un siècle après Marx, Guy Debord théorise la « société du spectacle ».  La filiation avec le marxisme est assumée ; mais il opère une sorte de retournement. Ainsi quand il écrit: « La réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel » ; ou encore : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ».

A la droite du dieu smartphone

N’est-il pas pertinent de s’inscrire dans cette filiation et de voir dans la révolution numérique que nous vivons l’étape historique suivante ? La construction de Debord correspond au temps de la splendeur de la télévision. Aujourd’hui, la figure centrale est devenue le smartphone. La télévision était encore extérieure à l’individu ; tous les professeurs ayant tenté la périlleuse aventure d’arracher à un adolescent sa tablette savent mieux que d’autres à quel point la technologie fait corps avec la personne, au point que c’est ce corps qui s’adapte, par des modifications anatomiques pour l’instant mineures, comme celui de toutes les « petites poucettes » chères à Michel Serres.

On retrouve cet arraisonnement global du corps dans les jeux vidéo de la dernière génération, la Wii, et bien sûr les casques de réalité virtuelle. La deuxième composante de cette nouvelle infrastructure dont l’ensemble fait système, ce sont toutes les autres applications des technologies du numérique, les réseaux sociaux, Facebook et la multitude de forums en tout genre, qui forment un univers en expansion fulgurante. L’étape suivante sera l’incorporation de la technologie dans le corps grâce aux techniques du transhumanisme.

La toute récente enquête de l’IFOP réalisée à la demande de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch) confirme l’hypothèse avancée ici. Il y a en effet un large recouvrement entre l’adhésion aux thèses complotistes, la jeunesse de la population, l’équipement en matière de technologies numériques et l’engagement dans ces technologies via les forums et les jeux vidéo.

Les réseaux sociaux, une vérité alternative

La simple recension des faits alternatifs ne suffit plus ; il faut désormais composer avec une réalité alternative. Cet univers fantasmé tend à dominer mentalement le « vrai » monde ; on assiste à la colonisation de l’imaginaire collectif par le monde virtuel. Celui-ci est le cadre dans lequel les représentations se construisent, les opinions s’élaborent, mais aussi celui dans lequel se figent les identités. Ouvrant la voie, plus des deux tiers des Américains (67 %) s’informent désormais via les plateformes sociales, dont 20 % fréquemment, selon le nouveau rapport du Pew Research Center sur l’usage des réseaux sociaux dans l’accès à l’information. Et près de la moitié s’informent exclusivement sur Facebook. De sorte que l’écart avec le réel se creuse jusqu’à se rompre, ce qui signifie que les comportements dans la « vraie vie » sont de moins en moins adaptés aux exigences d’une société pacifique et apaisée. L’avatar n’est plus un fantasme de l’individu, c’est l’individu qui est un messager de son avatar.

S’agissant des fake news, on ne s’intéressera pas à ce qu’Ingrid Riocreux définit comme « la diffusion consciente et assumée du faux dans le but de nuire à une personne », mais aux intox qui apparaissent lorsque la subjectivité de l’auteur l’emporte sur la réalité objective. Il n’est pas si simple de distinguer croyances et connaissances. Les premières suivent souvent le cours de nos désirs, les autres impliquent effort, renoncement aux illusions, désenchantement. « (…) Il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté ; et (…) la connaissance de l’une et le sentiment de l’autre font un combat dont le succès est bien incertain », disait Pascal.

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Nul besoin de laborieux apprentissage pour Homo numericus : pour lui, la connaissance est innée. Tout maître est donc superflu, voire voué à l’opprobre. Dans ce monde parallèle, l’intellectuel n’a plus droit de cité. L’individualisme narcissique (l’autre face d’Homo numericus) implique la prédominance de la recherche de plaisir et l’absence de limites à l’accomplissement de ses moindres caprices. Une telle disposition d’esprit ne laisse aucune chance à l’austère recherche de la vérité. L’exode mental dans l’autre monde est bien plus gratifiant ; tout y trouve une forme de cohérence ; il est saturé d’explications qui présentent toujours un énorme avantage sur celles du monde réel : celui de la simplicité. « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe », disait déjà Tocqueville. Ainsi, les fake news sont-elles les vérités du monde alternatif.

« Tout est possible, tout est permis »

Les mécanismes de la pensée que favorise ce monde parallèle sont bien connus : c’est la logique du clic, elle-même dérivée de l’architecture binaire de l’ordinateur. Le courant passe ou ne passe pas dans le tuyau microscopique. On « like » ou pas. L’éthique de la discussion est fruste : on signe la pétition en ligne ou pas, mais nul ne peut en amender le contenu, et d’ailleurs personne n’y songe. Les opinions sont déjà constituées, il ne reste qu’à faire son choix, comme au supermarché, et à s’inscrire dans un camp, étant entendu qu’il n’y en a que deux, quel que soit l’objet du débat. D’où la très forte adéquation de ce monde au populisme et à son opposition constitutive entre l’élite et le peuple. Aux solidarités traditionnelles se substitue le non moins mythique « vivre-ensemble », qui occulte la réalité d’une société atomisée.

Dans cette bulle de filtre, ainsi que l’a dénommée Eli Parizer, tout ce qui vient du monde réel est dépouillé de sa finitude, de ses laideurs, de ses scories, tout devient léger, « tout est possible, tout est permis » comme le chantait Georges Moustaki à propos de Mai 68.

Il ne faut donc pas s’étonner que de nouvelles utopies prolifèrent dans ce monde. Le fondamentalisme d’une démocratie directe prétendument parfaite y est opposé à la déliquescence de notre démocratie représentative. On y joue à la révolution, comme lors du mouvement Nuit debout. Ainsi la contestation sociale fait-elle mouvement de la rue vers les réseaux. On y assiste aussi à de grandes réconciliations: tous les Français y sont Charlie un jour, Johnny un autre. Il est enfin le cadre d’un respect quasi religieux des minorités, qui deviennent par définition opprimées et donc sacralisées, la victime ayant résolument supplanté le héros, ce qui amène en juillet 2017 la députée insoumise Danièle Obono à trouver « infâme » la loi de 2004 prohibant le voile et à défendre les stages réservés aux non-Blancs.

La box de Pandore

Cependant, pour que ce monde alternatif soit crédible, il faut y introduire le mal. Le jour n’existerait pas plus sans la nuit, que l’été sans l’hiver ou le calme sans la tempête. Le monde virtuel est un monde sans zone grise, ni aube, ni crépuscule, ni printemps, ni automne. Sur le modèle soixante-huitard du CRS = SS, il est peuplé d’oppresseurs et de tyrans imaginaires. Toute inclination vers le conservatisme y est suspecte de faire le lit du néonazisme. La bureaucratie bruxelloise y devient dictature. Les hommes à la galanterie un peu trop entreprenante deviennent des porcs ou des bourreaux, et les femmes aimant les jeux de la séduction des salopes.

Notons les conséquences de l’euphémisation, voire de l’esthétisation de la violence. Le caillassage des voitures de police ou de pompiers en devient le prolongement naturel. Ainsi sont apparues sur Twitter des vidéos de l’agression de deux policiers la nuit du réveillon à Champigny-sur-Marne dans lesquelles on entend des rires narquois. Le jeu est passé de l’écran à la rue.

Il faut observer, enfin, que ce dispositif exclut les subtilités du second degré, amenant à censurer moralement ou réellement ce qui jadis était protégé par une sorte d’immunité symbolique dans les domaines de l’art, de la culture et de l’humour.

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Ainsi se déploie ce monde imaginaire où l’e-sport (bientôt promu discipline olympique) supplantera probablement le « vrai » sport, comme le e-commerce est en train de supplanter les antiques magasins. L’énorme puissance de cette nouvelle articulation économie-société-culture est qu’elle s’impose sans coercition externe : chaque individu est l’auteur de sa propre aliénation. La télévision pouvait être contestée, rejetée, bannie du foyer ; le numérique, s’incorporant à la personne, ne peut et pourra de moins en moins en être évacué. Sans réaction déterminée, nous n’échapperons pas à la tyrannie douce.

La France n’a aucune stratégie géopolitique

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Emmanuel Macron a rencontré la chanteuse Rihanna et en même temps le président sénégalais Macky Sall lors de sa visite à Dakar, février 2018. SIPA. 00842795_000004

La situation internationale connaît, depuis une trentaine d’années, des bouleversements considérables, faits pour durer : effondrement de l’URSS, émergence de la Chine, éruption islamique… Malheureusement, il n’est, dans ce contexte nouveau, que trois sortes de commentaires sur la politique étrangère française dans ce contexte.

Les journalistes regardent ailleurs

– Les futilités qui se bornent à décrire le nombre de pays visités par Emmanuel Macron, les distances parcourues. Tant il est vrai qu’Emmanuel Macron semble se distraire à l’excès de ces déplacements, ou de ces signes extérieurs de diplomatie que sont les rencontres à l’Élysée ou à Versailles. On observe aussi avec curiosité des fautes de goût effarantes en particulier en Afrique : au Burkina Faso et, récemment, au Sénégal où il a posé avec Rihanna, une chanteuse de variété. On recourt alors à des locutions toutes prêtes, substituts à la réflexion : ce « très jeune » président « casse les codes ». Il « renouvelle le style ».

– Les thuriféraires qui notent que notre olympien président tutoie les grands de ce monde, résiste à la poignée de mains de Donald Trump, dit à Vladimir Poutine ce qu’il pense des médias russes, et – effet d’aubaine – après le Brexit et l’affaiblissement politique d’Angela Merkel, deviendrait le « seul leader naturel de l’Europe »…

– Et il y a enfin les très sérieux spécialistes de chaque partie du monde qui commentent, le plus souvent très bien,  ce qui se passe et pourquoi. Mais jamais une vue d’ensemble pour proposer des idées neuves. On dit d’Emmanuel Macron qu’il mène une politique étrangère « dans la continuité », ce qui est censé rassurer, faire sérieux. Hélas, c’est à dire comme depuis 40 ans : ni lucidité ni anticipation, ni indépendance ni leadership, ni habileté, opportunisme ou heuristique.

L’élève Macron manque d’imagination…

Le Brexit aurait été, par exemple, une occasion unique pour repenser la construction européenne, y maintenir le Royaume-Uni, respecter les demandes des nations pré-dissidentes (les quatre du groupe de Višegrad : Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie ; l’Autriche ; les Pays-Bas), redonner confiance aux opinions publiques.

En Afrique, par ailleurs, dans la lutte pour la paix et la sécurité, ce gouvernement, pas plus que le précédent, n’a su entendre, au-delà des faits djihadistes, les appels des populations du nord Mali (une zone plus grande que France) à un respect culturel, économique, social et démocratique. La France avait pourtant toutes les cartes en main après sa victoire militaire. Le 16 juillet 2013, j’en avais directement averti le précédent ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. On maintient donc depuis lors dans tout l’Azawad les frustrations qui alimentent les rebellions. Et ce n’est pas prêt de se terminer.

Le 8 février 2018, le Comité interministériel de la coopération internationale et du développement (CICID) a rendu publiques ses préconisations pour le développement économique de l’Afrique dont tout le monde proclame qu’il est indispensable à l’équilibre de notre partie du monde. Ce relevé de conclusions, c’est l’ancien monde calcifié : les priorités affirmées ce sont surtout, outre l’éducation, l’accord de Paris et l’égalité femmes/hommes. Les cadres politiques choisis pour ces actions sont Bruxelles, les structures multilatérales, les fondations (de Borloo, Raffarin, Rocard, voire Soros). Un travail de bon élève sans créativité. Beaucoup d’argent dépensé mais rien sur le co-dévelopement des PME industrielles ou agricoles, là où se créent les emplois qui stabilisent les générations migrantes. Parmi les pays bénéficiaires de nos impôts, il y a l’Éthiopie, la Gambie et le Liberia (du nouveau président George Weah), anglophones; mais pas le Cameroun francophone et sa ligne de front contre Boko Haram.

…alors que le monde est en pleine réinvention

En Europe et au Moyen-Orient, un front original s’est désormais constitué : Russie-Turquie-Iran (accords d’Astana) en face d’un autre Etats-Unis-Arabie saoudite-Israël. Le battlefield ? Kurdistan, Syrie (Liban ?). Des face à face militaires inédits (turco-américain, notamment) se produisent chaque jour comme des renversements inopinés d’alliances ou d’hostilité. La France est bien incapable de faire des choix audacieux. Souvenons-nous que François Mitterrand et Jacques Chirac avaient été incapables de prendre, en ex-Yougoslavie, des positions conformes à l’intérêt national.

En infléchissant la « stratégie » bruxelloise vis-à-vis de l’Ukraine, la France pourrait pourtant retourner la Russie et, en suivant le brise-glace Trump, isolé pour l’instant sur la démultilatéralisation, négocier avec les Etats-Unis pour proposer des solutions politiques innovantes et durables, en Ukraine et en Syrie. Neutralité, fédéralisation, démocratisation et paix en Ukraine. En Syrie/Irak, en finir avec les accords Sykes-Picot (deuxième période) et créer enfin les conditions d’une paix ethnico-religieuse au Moyen-Orient.

La Turquie de l’après-Erdogan peut sombrer dans la confrontation multidimensionnelle : il faut s’y tenir prêt. Anticiper. Même chose en Algérie. Mais pour cela il eût fallu une philosophie politique d’une autre hauteur de vues et qui sache tenir compte des réalités et des aspirations humaines, des volontés de vivre (ou de ne pas) vivre ensemble que seules savent incarner les nations démocratiques.

La Politique étrangère de la France depuis 1945

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Souâd Ayada, l’anti-Michel Lussault

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Michel Lussault (à gauche) et Souâd Ayada qui lui a succédé à la tête du Conseil supérieur des programmes (CSP)

L’arrivée de Souâd Ayada à la tête du Conseil supérieur des programmes (CSP), le 23 novembre dernier, est une bonne nouvelle. Encore que nous aurions préféré la disparition du CSP et de toutes ces « Commissions », « Hauts Conseils » et autres « Autorités administratives indépendantes » (AAI, elles sont au nombre de 26) totalement entre les mains du gouvernement – même si c’est de façon indirecte – pour exercer des missions qui relèvent normalement de l’exécutif ou du législatif. Ces autorités ne sont que des leurres et des fusibles, selon la technique des « ballons d’essai » permettant de gouverner sans en prendre les risques.

Des bonnes nouvelles…

Le CSP, il est vrai, n’est pas une AAI. Mais il fonctionne de la même manière, pour les mêmes raisons et n’est pas supprimable par décret, ayant été créé par la loi Peillon de 2013, loi de sape de l’école dite loi de « refondation ». Car il est bon d’appeler une chose par le contraire de ce qu’elle fait. Mais la « démission » du précédent président, Michel Lussault, a permis la nomination de Souâd Ayada. Bonne nouvelle.

A lire aussi: Lussault vs Blanquer: deux conceptions de l’école s’opposent

Autre bonne nouvelle, la démission de Sylvie Plane, « linguiste », promoteur du « prédicat », notion qui peut se comprendre, mais qui avait pour effet d’éteindre l’enseignement de la grammaire au bénéfice de ce qu’on appelle aujourd’hui, un métalangage (un langage qui parle du langage). C’est sans doute intéressant pour les linguistes, mais parfaitement désastreux pour l’école ! Cette affaire du « prédicat » est d’ailleurs significative de ces commissions indépendantes… de l’école et qui statuent en l’air, selon les modes universitaires, au seul bénéfice de leurs présidents.

Avant le CSP, il y avait le CNP, le Conseil national des programmes. Avant le CNP ? Le Haut Conseil de l’éducation. Et avant ? Avant, c’était le HCE, Haut Conseil de l’Evaluation de l’école. Et encore avant ? Avant tous ces Conseils et Hauts conseils, on faisait appel aux corps d’Inspection de l’Education nationale et tout particulièrement à l’Inspection générale, seul corps réellement indépendant du pouvoir, inamovible, à la qualification scientifique vérifiée et en liaison constante avec la réalité des classes, même si tout cela ne se vérifie pas toujours.

…et des bons points

Eh bien justement, avec cette nomination, on retrouve l’Inspection générale, car Souâd Ayada est inspecteur général. Ne serait-elle pas plutôt inspectrice ? Non, si on en croit le rapport du jury du CAPES, session 2015, « présenté par Mme Souâd Ayada, Inspecteur général de l’éducation nationale. » Mme Souâd Ayada était même, jusqu’à cette nomination, « doyen » du groupe de philosophie. Premier bon point.

Deuxième bon point, elle est philosophe et, pour la pédagogie, c’est ce qui peut se faire de mieux, car il faut mettre fin à l’errance structurelle imposée par les « experts ». Elle est spécialiste de spiritualités ? Voilà qui va nous changer du matérialisme ambiant. Et cela tombe bien, car l’école est une affaire de spiritualité. Spécialiste de spiritualité islamique ? Tant mieux.

Troisième bon point, ses premières remarques, faites ici et là, et notamment devant la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, sont les bonnes. Par exemple sur la manière dont l’Islam est présenté à l’école et surtout dans les manuels scolaires : idéologique. Elle estime qu’on n’enseigne pas l’islam, on ne fait que du « vivre ensemble ». L’enseignement, à l’école, doit obéir à toutes les règles de l’enseignement scientifique. Et au passage, on regarde ce qu’il y a à faire du côté des manuels scolaires, car, en effet, on peut se demander si les éditeurs ne joueraient pas un peu trop le jeu du pédagogisme et du « vivre ensemble », comme on a pu le voir, récemment, à propos de l’écriture inclusive.

Un quatrième bon pour la conception des programmes : « Un programme ne peut pas tout dire. […] Il dit ce qu’on ne peut pas ne pas enseigner […]. (Il faut) soutenir un programme qui ne rate pas l’élémentaire. L’élémentaire à partir duquel le complexe, l’ouvert, pourra se construire ».

Le pédagogisme bouge encore

Et comme il ne faut pas n’être que positif, on va arrêter avec les bons points. Il y en aurait pourtant bien d’autres à distribuer. Voici donc un demi-mauvais point. C’est à propos du récit national. En réponse à la question du député Raphaël Gérard, Souâd Ayada explique : « je crois qu’un programme a vocation à construire un imaginaire commun. Oui. Un imaginaire commun qui ne soit pas fermé sur lui-même et qui soit en mesure, aussi, de s’ouvrir sur d’autres imaginaires. »

Ici, on a confondu construction de symboles et imaginaire… Ce n’est pas très grave, mais il fallait bien trouver du négatif dans cette heureuse nomination.

Pourtant tout n’ira pas comme sur des roulettes. Ce n’est pas pour rien que le pédagogisme s’est imposé pratiquement sans résistance non seulement en France, mais dans tous les pays développés. Revenir à une école qui enseigne – aucun des pays touchés par le pédagogisme n’y a réussi – ne se fera pas sans mal, mais la méthode du ministre, qui est de ne pas faire de Grand Soir, d’y aller tout doucement, en choisissant les bonnes personnes, laisse tout de même quelques espoirs.

C'est le français qu'on assassine

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Wauquiez: causer au peuple, ça s’apprend !

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laurent wauquiez buisson sarkozy
Laurent Wauquiez. Sipa. Numéro de reportage : 00832559_000019.

Les Français sont las de la langue de bois. Conscient de ce ras-le-bol, Laurent Wauquiez a peut-être orchestré ses « fuites ». S’il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans ces sorties peu gracieuses, le président LR ne pourra éternellement se retrancher derrière l’appel au peuple. Plutôt que de parler la langue des bistrots, un homme politique doit surtout avoir quelque chose à leur dire.


Cette affaire Wauquiez qui aura tenu l’affiche plusieurs jours avant d’être chassée par d’autres clous nous a offert un spectacle comique de haut vol. Et toute la classe politique y a apporté sa contribution en jouant au con avec brio – et en nous prenant pour des buses.

Sacré numéro

Dans le premier rôle, Wauquiez s’est bien payé notre fiole, avec son sourire de premier communiant tout étonné du charivari qu’il a suscité et se payant en prime le luxe de jouer les victimes d’un journalisme de bas étage parce que des propos qu’il a tenus dans un cadre semi-public (une salle de classe, ce n’est pas le salon d’un copain) sont devenus publics. Son numéro de « on cherche à m’abattre » face à Ruth Elkrief était vraiment épatant.

Tout aussi surjouée, l’indignation de ses détracteurs qui ont fait assaut de mines outragées et d’épithètes dramatiques, sur le mode, je ne mange pas de ce pain là, j’ai une autre idée de la politique, ce n’est pas bien de dire du mal de ses camarades, la bonne blague.  À les entendre, on aurait pu croire que le chef de LR avait fait l’apologie d’Hitler. Les pauvrets étaient choqués, horrifiés, indignés. M’dame, il a dit « guignols » ! Et même « conneries » ! Faut lui laver la bouche avec du savon.

Propos de bistrot

Les propos du patron de LR devant ses étudiants lyonnais (en tout cas le florilège qu’en a diffusé Quotidien) ne brillent pas par leur distinction, ni, pour l’essentiel, par leur discernement. Mais quiconque a passé une heure, en privé ou en off, avec un politique, a entendu mille fois pire, en particulier sur les camarades de parti de l’intéressé. Chaque semaine, la page 2 du Canard enchaîné, dont on se délecte dans tous les couloirs de la République, est pleine de ces ragots et vacheries qu’on se balance anonymement entre camarades de parti ou confrères de gouvernement. « Bien entendu c’est off », comme le disait le titre d’un livre de Daniel Carton promettant de balancer « ce que les journalistes politiques ne racontent jamais ». Le plus souvent, cela ressemble à des propos de bistrot, quand on répète la rumeur du jour avec l’air convaincu de celui qui en sait long. « Depuis le début, je sais que c’est Lelandais qui a fait le coup », dit madame Michu. « Darmanin, vous verrez, il va tomber », dit Wauquiez. Cela n’a aucune conséquence, ni importance, mais cela amuse la galerie ou le compagnon de comptoir.

Il n’y a pas de « off » qui tienne

Reste à savoir si le chef de la droite a été ou non l’organisateur de ce mystère par lequel il a feint d’être dépassé. Comme tout le monde, j’avais du mal à avaler qu’un garçon aussi brillant ait sérieusement pu croire que des paroles prononcées devant trente personnes allaient rester confidentielles. À l’ère des réseaux sociaux et des téléphones espions, tous les politiques le savent et Wauquiez l’a d’ailleurs explicitement affirmé, au-delà de trois personnes (et encore il faut bien les choisir), il n’y a pas de « off » qui tienne.

Convaincus que ce qui les indigne (ou ce par quoi ils font mine d’être indignés) indigne les Français, la plupart des commentateurs ont défendu la thèse de la gaffe par excès de confiance. Puisque, de leur point de vue, ce qu’avait dit Laurent Wauquiez était très mal, cela ne pouvait que le desservir. Et comme il est très intelligent, c’est une bourde.

Un dérapage très contrôlé ?

Sans doute influencée par ce brouhaha réprobateur, j’y ai d’abord cru. De fait, on sous-estime toujours, chez les politiques, la part de l’impréparation, voire de la bêtise ordinaire que nous partageons tous, on soupçonne du machiavélisme là où il y a de l’amateurisme. J’ai commencé à douter sérieusement en entendant Laurent Neumann expliquer sur BFM TV que l’incongruité apparente des propos de Wauquiez cachait une véritable cohérence : ils le montrent en représentant du peuple face à des élites baignant dans le politiquement correct pour complaire aux médias.

Mais comme dans un roman policier, c’est un détail qui, en éclairant tout, m’a fait pencher pour la thèse du dérapage très contrôlé. On ne voyait pas bien ce que venait faire l’attaque contre Sarkozy dans cette litanie de rosseries sur Macron, Darmanin, Pécresse ou Juppé. Je ne dispose d’aucune information, mais j’ai du mal à ne pas imaginer que cette histoire farfelue d’espionnage présidentiel est la réponse du berger Patrick Buisson à la bergère Sarkozy. En clair, cette petite mise en scène pourrait bien être le ballon d’essai d’une nouvelle ligne Buisson concoctée en coulisses par l’ex-éminence grise de Sarkozy. Wauquiez s’est d’ailleurs explicitement campé en défenseur des classes moyennes contre un Macron déconnecté et méprisant le populo et en représentant du parler vrai face au ronron médiatique. Si tout cela n’est pas signé Buisson, c’est assez bien imité.

Tous les populismes ne se valent pas

Il serait absurde de reprocher à Wauquiez son virage populiste. En effet, alors que Macron occupe l’espace de la gentille droite et de la gentille gauche réunies, il y a un royaume à conquérir du côté de l’électorat en déshérence du Front national, cette France périphérique qui est aussi en grande partie la France d’avant. Celui qui s’y collera ne fera pas seulement un bon coup politique, il œuvrera utilement pour son pays. Contrairement à ce que claironnent la plupart de mes confrères, ce qui est immoral, ce n’est pas de parler à cette France et de se soucier de ses inquiétudes, c’est de l’abandonner et de la mépriser.

A lire aussi: Laurent Wauquiez: Paris perdu, pari gagné !

Wauquiez veut s’adresser à ce « pays réel » qui apparaît généralement dans les médias affublé de qualificatifs peu flatteurs voire quasi injurieux (allant de passéiste à raciste), fort bien. Encore faut-il avoir quelque chose à lui dire. On ne récusera pas l’expression « bullshit médiatique », car c’est le mot précis qui, plusieurs fois par jour, vient à l’esprit de millions de gens devant leur poste de télévision ou de radio. Cependant, c’est peut-être avoir une piètre idée du peuple que chercher à l’emballer avec des allusions finaudes sur les frasques sexuelles supposées de ses adversaires et amis. S’il veut rompre avec l’air du temps, Laurent Wauquiez devrait plutôt se garder d’alimenter le grand air du soupçon. Bien sûr que dans les bistrots, des tas de gens sont convaincus de savoir qui a fait tomber Fillon (question à laquelle on aimerait connaître la réponse) ou ce qui arrivera à Gérald Darmanin. Mais il ne sert à rien de parler ostensiblement la langue des bistrots, l’important, c’est de la comprendre. Il y a certainement un bon populisme : il ne consiste ni à parler comme le peuple, ni à lui dire ce qu’il veut entendre.

Les Rien-pensants

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