Les soubresauts de l’actualité, du mouvement #balancetonporc et de sa réplique « liberté d’importuner », les velléités gouvernementales d’éradiquer par une loi la déferlante des fake news, les tweets dévastateurs de Trump, mais aussi la multiplication des agressions contre pompiers et policiers donnent l’impression d’un dérèglement généralisé de nos sociétés. On peut tenter de chercher la cohérence de ce chaos: la dislocation du lien entre la réalité et l’imaginaire.

Les infrastructures déterminent les superstructures

Il faut rappeler que les opinions, les débats, les prises de décisions même, en politique, se jouent davantage au niveau des représentations que des réalités. Marx nous enseigne la façon dont nos sociétés se construisent et évoluent. Les infrastructures déterminent les superstructures, c’est-à-dire que les conditions concrètes, économiques, technologiques de nos existences matérielles conditionnent la morale, les façons d’être et de penser, et surtout les modalités des relations sociales, autrement dit le « vivre-ensemble ».

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Cela devrait nous alerter sur l’illusion qui veut que nos façons de vivre et de penser « tombent du ciel » et que des idées pures agissent et évoluent de façon autonome, déconnectées des autres sphères de l’existence, et singulièrement du système de production. Il semble pourtant que c’est ce que croient nombre de nos contemporains qui se perçoivent comme radicalement libres de toute détermination extérieure et totalement autonomes dans leurs actions et dans leurs choix.

Un siècle après Marx, Guy Debord théorise la « société du spectacle ».  La filiation avec le marxisme est assumée ; mais il opère une sorte de retournement. Ainsi quand il écrit: « La réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel » ; ou encore : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ».

A la droite du dieu smartphone

N’est-il pas pertinent de s’inscrire dans cette filiation et de voir dans la révolution numérique que nous vivons l’étape historique suivante ? La construction de Debord correspond au temps de la splendeur de la télévision. Aujourd’hui, la figure centrale est devenue le smartphone. La télévision était encore extérieure à l’individu ; tous les professeurs ayant tenté la périlleuse aventure d’arracher à un adolescent sa tablette savent mieux que d’autres à quel point la technologie fait corps avec la personne, au point que c’est ce corps qui s’adapte, par des modifications anatomiques pour l’instant mineures, comme celui de toutes les « petites poucettes » chères à Michel Serres.

On retrouve cet arraisonnement global du corps dans les jeux vidéo de la dernière génération, la Wii, et bien sûr les casques de réalité virtuelle. La deuxième composante de cette nouvelle infrastructure dont l’ensemble fait système, ce sont toutes les autres applications des technologies du numérique, les réseaux sociaux, Facebook et la multitude de forums en tout genre, qui forment un univers en expansion fulgurante. L’étape suivante sera l’incorporation de la technologie dans le corps grâce aux techniques du transhumanisme.

La toute récente enquête de l’IFOP réalisée à la demande de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch) confirme l’hypothèse avancée ici. Il y a en effet un large recouvrement entre l’adhésion aux thèses complotistes, la jeunesse de la population, l’équipement en matière de technologies numériques et l’engagement dans ces technologies via les forums et les jeux vidéo.

Les réseaux sociaux, une vérité alternative

La simple recension des faits alternatifs ne suffit plus ; il faut désormais composer avec une réalité alternative. Cet univers fantasmé tend à dominer mentalement le « vrai » monde ; on assiste à la colonisation de l’imaginaire collectif par le monde virtuel. Celui-ci est le cadre dans lequel les représentations se construisent, les opinions s’élaborent, mais aussi celui dans lequel se figent les identités. Ouvrant la voie, plus des deux tiers des Américains (67 %) s’informent désormais via les plateformes sociales, dont 20 % fréquemment, selon le nouveau rapport du Pew Research Center sur l’usage des réseaux sociaux dans l’accès à l’information. Et près de la moitié s’informent exclusivement sur Facebook. De sorte que l’écart avec le réel se creuse jusqu’à se rompre, ce qui signifie que les comportements dans la « vraie vie » sont de moins en moins adaptés aux exigences d’une société pacifique et apaisée. L’avatar n’est plus un fantasme de l’individu, c’est l’individu qui est un messager de son avatar.

S’agissant des fake news, on ne s’intéressera pas à ce qu’Ingrid Riocreux définit comme « la diffusion consciente et assumée du faux dans le but de nuire à une personne », mais aux intox qui apparaissent lorsque la subjectivité de l’auteur l’emporte sur la réalité objective. Il n’est pas si simple de distinguer croyances et connaissances. Les premières suivent souvent le cours de nos désirs, les autres impliquent effort, renoncement aux illusions, désenchantement. « (…) Il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté ; et (…) la connaissance de l’une et le sentiment de l’autre font un combat dont le succès est bien incertain », disait Pascal.

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Nul besoin de laborieux apprentissage pour Homo numericus : pour lui, la connaissance est innée. Tout maître est donc superflu, voire voué à l’opprobre. Dans ce monde parallèle, l’intellectuel n’a plus droit de cité. L’individualisme narcissique (l’autre face d’Homo numericus) implique la prédominance de la recherche de plaisir et l’absence de limites à l’accomplissement de ses moindres caprices. Une telle disposition d’esprit ne laisse aucune chance à l’austère recherche de la vérité. L’exode mental dans l’autre monde est bien plus gratifiant ; tout y trouve une forme de cohérence ; il est saturé d’explications qui présentent toujours un énorme avantage sur celles du monde réel : celui de la simplicité. « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe », disait déjà Tocqueville. Ainsi, les fake news sont-elles les vérités du monde alternatif.

« Tout est possible, tout est permis »

Les mécanismes de la pensée que favorise ce monde parallèle sont bien connus : c’est la logique du clic, elle-même dérivée de l’architecture binaire de l’ordinateur. Le courant passe ou ne passe pas dans le tuyau microscopique. On « like » ou pas. L’éthique de la discussion est fruste : on signe la pétition en ligne ou pas, mais nul ne peut en amender le contenu, et d’ailleurs personne n’y songe. Les opinions sont déjà constituées, il ne reste qu’à faire son choix, comme au supermarché, et à s’inscrire dans un camp, étant entendu qu’il n’y en a que deux, quel que soit l’objet du débat. D’où la très forte adéquation de ce monde au populisme et à son opposition constitutive entre l’élite et le peuple. Aux solidarités traditionnelles se substitue le non moins mythique « vivre-ensemble », qui occulte la réalité d’une société atomisée.

Dans cette bulle de filtre, ainsi que l’a dénommée Eli Parizer, tout ce qui vient du monde réel est dépouillé de sa finitude, de ses laideurs, de ses scories, tout devient léger, « tout est possible, tout est permis » comme le chantait Georges Moustaki à propos de Mai 68.

Il ne faut donc pas s’étonner que de nouvelles utopies prolifèrent dans ce monde. Le fondamentalisme d’une démocratie directe prétendument parfaite y est opposé à la déliquescence de notre démocratie représentative. On y joue à la révolution, comme lors du mouvement Nuit debout. Ainsi la contestation sociale fait-elle mouvement de la rue vers les réseaux. On y assiste aussi à de grandes réconciliations: tous les Français y sont Charlie un jour, Johnny un autre. Il est enfin le cadre d’un respect quasi religieux des minorités, qui deviennent par définition opprimées et donc sacralisées, la victime ayant résolument supplanté le héros, ce qui amène en juillet 2017 la députée insoumise Danièle Obono à trouver « infâme » la loi de 2004 prohibant le voile et à défendre les stages réservés aux non-Blancs.

La box de Pandore

Cependant, pour que ce monde alternatif soit crédible, il faut y introduire le mal. Le jour n’existerait pas plus sans la nuit, que l’été sans l’hiver ou le calme sans la tempête. Le monde virtuel est un monde sans zone grise, ni aube, ni crépuscule, ni printemps, ni automne. Sur le modèle soixante-huitard du CRS = SS, il est peuplé d’oppresseurs et de tyrans imaginaires. Toute inclination vers le conservatisme y est suspecte de faire le lit du néonazisme. La bureaucratie bruxelloise y devient dictature. Les hommes à la galanterie un peu trop entreprenante deviennent des porcs ou des bourreaux, et les femmes aimant les jeux de la séduction des salopes.

Notons les conséquences de l’euphémisation, voire de l’esthétisation de la violence. Le caillassage des voitures de police ou de pompiers en devient le prolongement naturel. Ainsi sont apparues sur Twitter des vidéos de l’agression de deux policiers la nuit du réveillon à Champigny-sur-Marne dans lesquelles on entend des rires narquois. Le jeu est passé de l’écran à la rue.

Il faut observer, enfin, que ce dispositif exclut les subtilités du second degré, amenant à censurer moralement ou réellement ce qui jadis était protégé par une sorte d’immunité symbolique dans les domaines de l’art, de la culture et de l’humour.

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Ainsi se déploie ce monde imaginaire où l’e-sport (bientôt promu discipline olympique) supplantera probablement le « vrai » sport, comme le e-commerce est en train de supplanter les antiques magasins. L’énorme puissance de cette nouvelle articulation économie-société-culture est qu’elle s’impose sans coercition externe : chaque individu est l’auteur de sa propre aliénation. La télévision pouvait être contestée, rejetée, bannie du foyer ; le numérique, s’incorporant à la personne, ne peut et pourra de moins en moins en être évacué. Sans réaction déterminée, nous n’échapperons pas à la tyrannie douce.

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