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Wauquiez: causer au peuple, ça s’apprend !

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Les Français sont las de la langue de bois. Conscient de ce ras-le-bol, Laurent Wauquiez a peut-être orchestré ses « fuites ». S’il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans ces sorties peu gracieuses, le président LR ne pourra éternellement se retrancher derrière l’appel au peuple. Plutôt que de parler la langue des bistrots, un homme politique doit surtout avoir quelque chose à leur dire.


Cette affaire Wauquiez qui aura tenu l’affiche plusieurs jours avant d’être chassée par d’autres clous nous a offert un spectacle comique de haut vol. Et toute la classe politique y a apporté sa contribution en jouant au con avec brio – et en nous prenant pour des buses.

Sacré numéro

Dans le premier rôle, Wauquiez s’est bien payé notre fiole, avec son sourire de premier communiant tout étonné du charivari qu’il a suscité et se payant en prime le luxe de jouer les victimes d’un journalisme de bas étage parce que des propos qu’il a tenus dans un cadre semi-public (une salle de classe, ce n’est pas le salon d’un copain) sont devenus publics. Son numéro de « on cherche à m’abattre » face à Ruth Elkrief était vraiment épatant.

Tout aussi surjouée, l’indignation de ses détracteurs qui ont fait assaut de mines outragées et d’épithètes dramatiques, sur le mode, je ne mange pas de ce pain là, j’ai une autre idée de la politique, ce n’est pas bien de dire du mal de ses camarades, la bonne blague.  À les entendre, on aurait pu croire que le chef de LR avait fait l’apologie d’Hitler. Les pauvrets étaient choqués, horrifiés, indignés. M’dame, il a dit « guignols » ! Et même « conneries » ! Faut lui laver la bouche avec du savon.

Propos de bistrot

Les propos du patron de LR devant ses étudiants lyonnais (en tout cas le florilège qu’en a diffusé Quotidien) ne brillent pas par leur distinction, ni, pour l’essentiel, par leur discernement. Mais quiconque a passé une heure, en privé ou en off, avec un politique, a entendu mille fois pire, en particulier sur les camarades de parti de l’intéressé. Chaque semaine, la page 2 du Canard enchaîné, dont on se délecte dans tous les couloirs de la République, est pleine de ces ragots et vacheries qu’on se balance anonymement entre camarades de parti ou confrères de gouvernement. « Bien entendu c’est off », comme le disait le titre d’un livre de Daniel Carton promettant de balancer « ce que les journalistes politiques ne racontent jamais ». Le plus souvent, cela ressemble à des propos de bistrot, quand on répète la rumeur du jour avec l’air convaincu de celui qui en sait long. « Depuis le début, je sais que c’est Lelandais qui a fait le coup », dit madame Michu. « Darmanin, vous verrez, il va tomber », dit Wauquiez. Cela n’a aucune conséquence, ni importance, mais cela amuse la galerie ou le compagnon de comptoir.

Il n’y a pas de « off » qui tienne

Reste à savoir si le chef de la droite a été ou non l’organisateur de ce mystère par lequel il a feint d’être dépassé. Comme tout le monde, j’avais du mal à avaler qu’un garçon aussi brillant ait sérieusement pu croire que des paroles prononcées devant trente personnes allaient rester confidentielles. À l’ère des réseaux sociaux et des téléphones espions, tous les politiques le savent et Wauquiez l’a d’ailleurs explicitement affirmé, au-delà de trois personnes (et encore il faut bien les choisir), il n’y a pas de « off » qui tienne.

Convaincus que ce qui les indigne (ou ce par quoi ils font mine d’être indignés) indigne les Français, la plupart des commentateurs ont défendu la thèse de la gaffe par excès de confiance. Puisque, de leur point de vue, ce qu’avait dit Laurent Wauquiez était très mal, cela ne pouvait que le desservir. Et comme il est très intelligent, c’est une bourde.

Un dérapage très contrôlé ?

Sans doute influencée par ce brouhaha réprobateur, j’y ai d’abord cru. De fait, on sous-estime toujours, chez les politiques, la part de l’impréparation, voire de la bêtise ordinaire que nous partageons tous, on soupçonne du machiavélisme là où il y a de l’amateurisme. J’ai commencé à douter sérieusement en entendant Laurent Neumann expliquer sur BFM TV que l’incongruité apparente des propos de Wauquiez cachait une véritable cohérence : ils le montrent en représentant du peuple face à des élites baignant dans le politiquement correct pour complaire aux médias.

Mais comme dans un roman policier, c’est un détail qui, en éclairant tout, m’a fait pencher pour la thèse du dérapage très contrôlé. On ne voyait pas bien ce que venait faire l’attaque contre Sarkozy dans cette litanie de rosseries sur Macron, Darmanin, Pécresse ou Juppé. Je ne dispose d’aucune information, mais j’ai du mal à ne pas imaginer que cette histoire farfelue d’espionnage présidentiel est la réponse du berger Patrick Buisson à la bergère Sarkozy. En clair, cette petite mise en scène pourrait bien être le ballon d’essai d’une nouvelle ligne Buisson concoctée en coulisses par l’ex-éminence grise de Sarkozy. Wauquiez s’est d’ailleurs explicitement campé en défenseur des classes moyennes contre un Macron déconnecté et méprisant le populo et en représentant du parler vrai face au ronron médiatique. Si tout cela n’est pas signé Buisson, c’est assez bien imité.

Tous les populismes ne se valent pas

Il serait absurde de reprocher à Wauquiez son virage populiste. En effet, alors que Macron occupe l’espace de la gentille droite et de la gentille gauche réunies, il y a un royaume à conquérir du côté de l’électorat en déshérence du Front national, cette France périphérique qui est aussi en grande partie la France d’avant. Celui qui s’y collera ne fera pas seulement un bon coup politique, il œuvrera utilement pour son pays. Contrairement à ce que claironnent la plupart de mes confrères, ce qui est immoral, ce n’est pas de parler à cette France et de se soucier de ses inquiétudes, c’est de l’abandonner et de la mépriser.

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Wauquiez veut s’adresser à ce « pays réel » qui apparaît généralement dans les médias affublé de qualificatifs peu flatteurs voire quasi injurieux (allant de passéiste à raciste), fort bien. Encore faut-il avoir quelque chose à lui dire. On ne récusera pas l’expression « bullshit médiatique », car c’est le mot précis qui, plusieurs fois par jour, vient à l’esprit de millions de gens devant leur poste de télévision ou de radio. Cependant, c’est peut-être avoir une piètre idée du peuple que chercher à l’emballer avec des allusions finaudes sur les frasques sexuelles supposées de ses adversaires et amis. S’il veut rompre avec l’air du temps, Laurent Wauquiez devrait plutôt se garder d’alimenter le grand air du soupçon. Bien sûr que dans les bistrots, des tas de gens sont convaincus de savoir qui a fait tomber Fillon (question à laquelle on aimerait connaître la réponse) ou ce qui arrivera à Gérald Darmanin. Mais il ne sert à rien de parler ostensiblement la langue des bistrots, l’important, c’est de la comprendre. Il y a certainement un bon populisme : il ne consiste ni à parler comme le peuple, ni à lui dire ce qu’il veut entendre.

La cause du peuple

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Les Rien-pensants

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Laurent Wauquiez: Paris perdu, pari gagné !

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La polémique sur les propos discrètement enregistrés de Laurent Wauquiez est purement parisienne et révèle la fracture entre la capitale et sa périphérie. Ca tombe bien, c’est à elle que le président de LR s’adresse. 


Je débarque de ma province comtoise et il est question de Laurent Wauquiez. Evidemment. C’est le sujet médiatique numéro un depuis vendredi soir. Et l’accusé est allé enfin s’expliquer la veille sur l’antenne de BFM TV. Immédiatement, sur le plateau de Sud Radio ce matin, j’ai compris que j’allais avoir le rôle ingrat de défenseur. D’avocat du diable.

Il n’y a que Paris pour s’offusquer

Mes trois interlocuteurs tapent comme des sourds sur Wauquiez. C’est un populiste. Il est irresponsable. Il se « trumpise ». Il raconte n’importe quoi pour qu’on fasse attention à lui. C’est à mon tour d’intervenir. J’attire l’attention sur le fait que, dans l’électorat de droite, il y a ce sentiment que l’ensemble de la presse tire toujours dans le même sens, qu’une phrase polémique d’Emmanuel Macron, c’est un jour de débats sur les chaînes info, quand c’est quatre avec Fillon ou Wauquiez. C’était d’ailleurs la première salve lancée par le président LR sur le plateau de Ruth Elkrief. Mes interlocuteurs protestent.

C’est à ce moment que l’animatrice de l’émission, Valérie Expert, prend l’appel d’une auditrice biterroise. Et elle défend Wauquiez bien plus énergiquement que je ne l’ai fait. Il y aura deux autres appels du même genre. Ce sentiment existe bien, et mes trois comparses sont bien obligés de le constater. Quant à le trouver justifié, en revanche, ce ne sera pas pour aujourd’hui, à écouter leurs protestations et leurs tentatives avortées de remettre l’auditeur fourvoyé sur le bon chemin. Pourtant, Muriel, Sammy et les autres existent bien et ils soutiennent l’homme à la parka rouge. On a l’impression qu’ils se fichent bien que ce soit Wauquiez ou un autre mais l’agacement est tel qu’ils ont pris leur téléphone pour dire leur vérité.

Laurent Wauquiez parle à la France qui vote pour lui

Cette coupure Paris « mainstream » vs. France des petites villes et des campagnes, elle existe, elle s’élargit et c’est bien aux habitants de la seconde que Wauquiez a voulu parler. Depuis sa fameuse tribune au JDD, on sait que c’est bien dans les provinces que les marges de manœuvre électorales existent. Le processus électoral de l’automne dernier, qui l’a mené à la tête des Républicains, lui a aussi permis de constater que plus les médias le présentaient en Bête du Gévaudan, plus il était populaire dans son propre camp. A-t-il lu le formidable livre de notre camarade Gérald Andrieu, qui racontait la défiance de la France périphérique envers le journaliste venu de Paris, et à qui on accepte de parler que parce qu’il a eu l’idée géniale de venir à sa rencontre avec son seul sac-à-dos ? C’est possible. Si la comparaison avec Trump a finalement un sens, c’est dans la compréhension que, pour bonne partie du pays, le divorce avec la presse « mainstream », dont Quotidien n’est que l’avant-garde arrogante et ricaneuse, est acté. Alors Wauquiez en profite.

Malgré sa balourdise, qui le conduit à égratigner Sarko le grand commandeur. Malgré ses formules de communicants qui finissent par ressembler à des tics de langage (« Madame Ruth Elkrief, permettez-moi de répondre à votre question », combien de fois ?). Malgré le soupçon d’insincérité qui pèse sur lui, l’ancien disciple de Jacques Barrot reconverti en apôtre de la droite décomplexée version Puy-en-Velay.

A qui perd Paris, gagne la France

Alors que l’émission s’achevait, les chiffres d’audience de l’interview de Laurent Wauquiez sur BFM TV tombaient sur le fil Twitter de Valérie Expert. 786 000 personnes en moyenne avec un pic tutoyant le million de téléspectateurs. Un vrai carton d’audience sur une chaîne d’information continue. Une émission diffusée à 19h00. Où regarde-t-on la télévision à cette heure ? Certainement pas dans la France des métropoles. Il y a trois jours, je confiais à un jeune wauquiéziste que son patron aurait pu se priver de cette séquence et mettre plutôt le paquet sur la suppression des petites lignes de train préconisée par le rapport Spinetta. Finalement, elle lui sera peut-être bénéfique. Trop fort !

Le peuple de la frontière

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Dérapage

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Les écoles hors contrat, coupables de mieux réussir que l’Etat ?

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Une proposition de loi, discutée aujourd’hui et demain au Sénat, veut « simplifier et renforcer l’encadrement » des écoles hors contrat. Sous prétexte de lutter contre l’islamisme, des parlementaires comptent menotter un enseignement dont la réussite fait de l’ombre au système public. 


Tous les matins, 6,8 millions d’élèves rejoignent les bancs du premier degré. Parmi ces enfants, environ 40 000 suivent l’enseignement de ce que l’État appelle les écoles « hors contrat », terme à la fois imprécis et réducteur pour rendre compte d’une réalité multiple.

Les écoles hors contrat, c’est beaucoup plus que ça

Imprécis car il est faux de dire que ces écoles n’ont aucun devoir, aucune responsabilité envers la collectivité publique : les lois Goblet du 30 octobre 1886, Falloux du 15 mars 1850 et Astier du 25 juillet 1919 régissent ainsi l’ouverture de ces écoles. Rappelons également que 73% des établissements hors contrat ouverts à la rentrée 2017 auront été contrôlés d’ici juin.

Réducteur car il ne saisit pas des réalités diverses : parmi ces écoles, certaines encouragent des formes de pédagogie innovantes (comme les écoles Montessori), d’autres ont pour ambition de venir en aide aux enfants les plus défavorisés (comme les écoles Espérance Banlieues), d’autres, enfin, ont vocation à enseigner dans un cadre confessionnel (20% seulement des écoles hors contrat, contrairement à ce que pourraient croire les laïcs les plus vigilants)… Plutôt que des écoles hors contrat, on pourrait donc les appeler des écoles « de la société civile », chacune manifestant l’engagement d’enseignants, de responsables et de parents en faveur du bien commun des générations futures.

A lire aussi: L’école (de banlieue) qui fait chanter la Marseillaise

Si certains passent à côté de cette mosaïque éducative, tous se rejoignent sur trois constats. Le premier, le plus connu sans doute, est la dynamique exceptionnelle de l’école libre : ces huit dernières années, les effectifs du privé hors contrat ont plus que doublé dans le premier degré. Ce plébiscite des parents se manifeste symétriquement par la désaffection de plus en plus manifeste pour l’enseignement public. Alors même que l’école publique attire chaque année moins d’élèves, le hors contrat croît en moyenne de 15% chaque année. Mieux : sur les 22 académies où l’enseignement public est en baisse en 2017, 14 voient les effectifs du privé hors contrat augmenter. Le privé hors contrat est ce que l’on pourrait appeler le bon élève du système éducatif français.

Les écoles hors contrat, l’arbre qui montre la forêt

Alors que la rue de Grenelle ne cesse de financer des classes de préscolarisation (en l’occurrence, des enseignements pour les enfants de deux ans) pour un résultat médiocre (-3% d’élèves en REP+ [éducation prioritaire renforcée] – et -1,7% en REP [éducation prioritaire] cette année), le hors contrat agit et remplit les objectifs du ministre Jean-Michel Blanquer : +16,1% en REP et REP+ à la rentrée 2017. Quand on sait que les classements internationaux insistent justement sur la nécessité de la préscolarisation pour lutter contre les inégalités scolaires, il faut se réjouir de la présence d’écoles hors contrat sur les territoires populaires et dans les communes difficiles. Enfin, les initiatives liées au hors contrat, tant dans le premier degré qu’ensuite, tendent à se professionnaliser : l’école 42 de Xavier Niel en est un exemple, comme le lycée pilote ouvert par Acadomia à Nice ou les onze écoles du réseau Espérance Banlieues dont la vocation est d’aider les enfants des quartiers défavorisés.

Vitalité, engagement, professionnalisation : trois termes qui décrivent concrètement la vocation des écoles hors contrat. Dans ce contexte, la proposition de loi visant à simplifier et mieux encadrer le régime d’ouverture des établissements privés hors contrat, déposée au Sénat en juin 2017 et discutée aujourd’hui et demain (21 et 22 février), pose problème. Annick Billon, rapporteur de cette proposition, prévoit en effet de lutter contre « des phénomènes de radicalisation religieuse, de sectarisme, d’amateurisme ou d’insuffisance pédagogique », prenant l’exemple de la fermeture de l’école islamique Al-Badr à Toulouse. Que des écoles soient gangrenées, en France, par le fondamentalisme musulman, c’est sans doute le cas. Que certaines insuffisances pédagogiques puissent être constatées dans nos écoles, cela n’étonnera pas les anciens élèves que nous sommes. Mais en quoi consiste cette proposition de loi ? Trois articles la composent : le premier impose l’allongement des délais d’opposition du maire et des services de l’État lors de la constitution d’une nouvelle école ; le second oblige un contrôle régulier, tous les cinq ans, des établissements ; et le troisième exige un niveau pédagogique minimum pour chaque chef d’établissement. En somme, le Sénat souhaite combattre les dérives fondamentalistes et l’endoctrinement idéologique à coup d’allongements administratifs. La belle affaire !

Le Sénat se trompe de combat

Ajouter de nouvelles réglementations et de nouvelles contraintes à notre arsenal n’y changera rien. C’est se tromper de combat que de chercher à entraver un modèle en plein essor. A moins qu’il n’y ait des raisons moins avouables, comme le laisse entendre l’affirmation confondante du sénateur socialiste David Assouline : « Notre timidité à cet égard fait le lit des fondamentalismes issus de toutes les religions, qui régulièrement s’unissent pour mener des combats contre le progrès, comme lors des manifestations contre le mariage pour tous »

Si le législateur souhaite s’attaquer au mal qui ronge notre société, qu’il le fasse clairement et efficacement : c’est en démantelant les écoles coraniques, en faisant la chasse aux madrasas illégales implantées sur notre sol et en évaluant, sur pièce, le contenu pédagogique de chaque établissement que l’Etat protègera les enfants, rassurera les familles et œuvrera pour le bien du pays. Mais imposer aux écoles hors contrat toute une série de normes ex ante ne conduira encore une fois qu’à tuer dans l’œuf une vitalité et des initiatives innovantes, que tel service administratif obscur pourra juger bonnes ou mauvaises. Au contraire, évaluer régulièrement les méthodes pédagogiques employées dans toutes les écoles françaises – privées et publiques, d’ailleurs – se révèlera bien plus utile pour les élèves.

Finalement, l’école privée hors contrat dérange parce qu’elle réussit et qu’elle s’efforce d’apporter des réponses nouvelles et originales aux maux d’un système éducatif ankylosé. Mais, de grâce, laissons pour une fois l’idéologie de côté, épargnons du travail inutile à l’administration de l’Education nationale et laissons vivre et fleurir la liberté scolaire afin de nous attaquer à un problème, bien réel cette fois : le fondamentalisme musulman.

Du Mammouth au Titanic: La déséducation nationale

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Djordje Kuzmanovic (FI) : « L’immigration économique est d’abord un drame pour les pays d’origine »


Porte-parole de la France insoumise pour les questions internationales, Djordje Kuzmanovic dessine le monde selon Mélenchon. Du Venezuela à la Russie en passant par l’immigration, aucune question sensible ne passe à l’as. Entretien.


Causeur. Avant d’accepter cet entretien, vous m’avez dit en être à votre troisième procès avec des journalistes. Pourquoi avez-vous autant maille à partir avec les médias ?

Djordje Kuzmanovic. Quand on veut ridiculiser nos positions internationales, on opte pour le dénigrement plutôt que pour l’argumentation. On m’accuse ainsi d’être « rouge-brun », agent d’influence prorusse, ami des dictateurs et d’autres inepties. C’est souvent le fait de réseaux atlantistes. Cette même stratégie s’est exercée contre Jean-Luc Mélenchon pour le discréditer au cours des deux dernières semaines précédant le premier tour de l’élection présidentielle.

…mais votre programme prévoyait bel et bien l’adhésion de la France à l’Alliance bolivarienne des Amériques (ALBA) qu’a créée Chavez…

Cette séquence a été un détournement honteux. Le point 62 de notre programme proposait simplement l’adhésion de la France aux accords économiques de l’ALBA, dans le but de désenclaver la Guyane. C’est un département où la situation sociale est catastrophique, avec 25 % de chômage et près de 50 % de pauvreté. Quand Macron signe un accord économique avec l’Iran, nous ne l’accusons pas de soutenir son régime théocratique !

On peut être sur la même longueur d’onde que Vladimir Poutine sur certaines de ses positions géopolitiques

Ne faites pas comme si Mélenchon n’avait pas applaudi à tout rompre le régime de Maduro, taxant de suppôt des États-Unis tout critique de l’expérience chaviste. Du simple point de vue démocratique, un tel alignement soulève des questions.

Il y a beaucoup de critiques à faire au régime chaviste, en particulier sur sa gestion de l’économie, des ressources pétrolières et ses problèmes de corruption, mais pas du point de vue de la démocratie. La plupart des médias sont tenus par le secteur privé. J’étais observateur lors des dernières élections et elles se sont déroulées de manière transparente, comme les 15 élections précédentes. Même Jimmy Carter, l’ancien président des Etats-Unis l’a reconnu !

À force de défendre des régimes autoritaires, vous donnez raison à vos adversaires. Soutenez-vous Vladimir Poutine ?

Mais nous ne soutenons pas les régimes autoritaires ! Où et quand exactement ? Nos détracteurs devraient plutôt s’occuper de la poutre dans leur œil – je pense spécialement à l’Arabie saoudite ou au Qatar. On peut, par exemple, être sur la même longueur d’onde que Vladimir Poutine sur certaines de ses positions géopolitiques, quand elles sont dans l’intérêt de la France. Mais nous n’adhérons pas à son programme, d’ailleurs très libéral. Pour la prochaine élection présidentielle russe, notre préférence va à Pavel Groudinine, soutenu par l’ensemble des forces de gauche.

C’est-à-dire notamment par le Parti communiste. Vous n’êtes donc pas le poutinien que caricaturent certains médias ! Peut-être pour éviter ce genre de raccourcis, votre programme prévoit de placer les médias « au service du peuple ». Comptez-vous les mettre sous surveillance ?

Au contraire, nous reprenons mot pour mot le programme du Conseil national de la Résistance qui souhaitait une presse débarrassée des influences étrangères et des pouvoirs d’argent. Et pour cause : 90 % des médias français sont détenus par neuf milliardaires ! Certes, les éditorialistes prétendent rester libres, mais Xavier Niel a un jour très honnêtement reconnu : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix ! » C’est ce qu’il a fait avec le groupe Le Monde, qu’il possède avec Matthieu Pigasse. Une telle influence est problématique en démocratie.

Je défends une liberté d’expression totale, telle que la prône le premier amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique

Posséder un journal ne signifie pas forcément contrôler sa ligne éditoriale, mais passons. Vous entendez créer un Conseil national des médias censé garantir une information libre et indépendante. Comprenez-vous que ce projet inquiète ?

Non, c’est plutôt la concentration des médias aux mains de quelques financiers qui devrait inquiéter ! Nous proposons de créer une instance autonome, telle qu’il en existe déjà en Belgique et au Québec, indépendante des pouvoirs d’argent, de l’État et des partis politiques. Cette instance de déontologie du journalisme pourrait inclure des citoyens et des journalistes professionnels qui examineraient les griefs en délivrant des bons et des mauvais points en statuant sur l’honnêteté des reportages.

Tancer ou récompenser les journalistes comme des enfants, c’est manier la carotte et le bâton.

Un bâton pas trop dur, puisqu’il n’y aurait pas de sanctions de type judiciaire, mais l’esquisse de l’honnêteté de tel ou tel journaliste par rapport aux faits rapportés. De plus en plus de gens peuvent vérifier les informations sur internet, cela les aiderait à faire des « fact check ».

Vous plaisantez ? Internet fourmille de fausses nouvelles ! Comme Emmanuel Macron, souhaitez-vous interdire leur propagation sur internet ?

Légiférer n’est pas la bonne façon de faire. Qui déterminera qu’une nouvelle est fausse ou non ? On ne sait jamais qui pourrait prendre un jour le pouvoir et utiliser une loi de contrôle des médias pour censurer tout ce qu’il décréterait être une fake news. Au risque de vous étonner, étant un disciple de Noam Chomsky je défends une liberté d’expression totale, telle que la prône le premier amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique ; cela vaut mieux qu’une censure ou une loi mémorielle.

Vous avez une conception de la liberté d’expression assez libérale, voire anglo-saxonne. Or, le programme international de la France insoumise voit dans la présence militaire américaine à travers le monde la première des menaces pour la paix.

Nous ne sommes pas des simplistes qui ânonnent systématiquement : « C’est la faute des États-Unis ! » Néanmoins, les États-Unis ont créé ou attisé toute une série de conflits au nom de la défense de leurs intérêts.

À quels exemples pensez-vous ?

Je pourrais vous citer le Chili, l’Irak, le Salvador ou l’Indonésie parmi des dizaines d’exemples. Je pense aussi aux Pentagone Papers. Voyez Snowden… Ou encore le coup d’État contre Mossadegh en Iran en 1953, et dont nous payons encore le prix aujourd’hui. En 2009, au Honduras, sous Barack Obama, les États-Uniens ont appuyé le renversement du président Zelaya, ouvrant la porte à une dictature qui a assassiné plusieurs centaines d’opposants, dont 62 journalistes. En Syrie, ils ont reproduit la stratégie d’appui aux mouvements islamistes expérimentée contre l’URSS, sans réfléchir aux conséquences à long terme. Globalement, l’influence états-unienne au Moyen-Orient s’exerce par le fort soutien aussi bien à Israël qu’à l’Arabie saoudite, que Trump ne fait qu’exacerber en reconnaissant Jérusalem comme capitale exclusive d’Israël ou en autorisant la guerre au Yémen par l’Arabie saoudite.

 L’intervention russe a empêché Daech de s’installer durablement en tant qu’État

Pourquoi les ingérences russes, notamment en Syrie, vous inspirent-elles plus de sympathie ?

D’abord, il faut préciser que cette intervention était légale au regard du droit international, la Russie étant alliée du gouvernement syrien. Il est évident que Moscou a agi pour défendre ses intérêts : conserver le port militaire de Tartous, soutenir un régime qui lui est favorable et éliminer le plus possible des 3 500 terroristes parlant russe. Au moins a-t-elle le mérite de le reconnaître. Bachar Al-Assad n’aurait jamais tenu sans l’appui russe. Mais l’intervention russe a empêché Daech de s’installer durablement en tant qu’État. La prise de Damas aurait été une catastrophe sans précédent. Comme on l’a vu en Irak et en Libye, la méthode américaine qui consiste à soutenir n’importe qui, et souvent les pires, puis à renverser entièrement l’État en place amène un chaos propice au développement de nouveaux foyers terroristes, dont les attentats en France sont l’une des conséquences.

Pour autant, serons-nous mieux protégés en sortant de l’OTAN comme vous le proposez ?

La France doit d’abord compter sur elle-même pour assurer sa défense. L’OTAN est une organisation belliciste dont l’existence ne se justifie pas. Nous aimerions que notre pays redevienne la puissance indépendante qu’il était et retrouve son rôle d’équilibre, dans une logique gaullienne.

Si la France sort de l’OTAN, devra-t-elle conserver sa force de dissuasion et ses moyens d’intervention ?

La force militaire dont doit se doter notre pays dépend des buts géopolitiques que nous nous fixons. Or, en l’état actuel, le financement de nos armées est insuffisant pour assurer les missions qui lui sont confiées. En parallèle, réfléchissons aux économies possibles, en réduisant de moitié notre dissuasion aérienne sans entamer notre capacité de dissuasion globale. Nous proposons la mise en place d’une conférence internationale sur la réduction des armements nucléaires, pour reprendre un processus interrompu depuis la disparition de l’URSS.

Votre raisonnement s’appliquerait peut-être à un monde d’État-nations souverains, mais la France est membre de l’Union européenne, de la zone euro et d’autres ensembles supranationaux qui limitent ses marges de manœuvre.

Notre approche des relations internationales est globale et découle du rôle que nous voyons pour la France. Nous plaçons celui-ci sous le sceau de l’indépendance et de la souveraineté recouvrée, c’est pourquoi dans le programme de la France insoumise tout commence avec le Plan B pour l’Europe. Depuis septembre 2015, à la suite des diktats insupportables de l’UE contre le peuple grec, nous avons organisé cinq sommets avec nos partenaires européens pour construire une autre Europe, celle des peuples. « À traités constants », comme le disent Benoît Hamon et Yannis Varoufakis, on ne peut rien réaliser ; nous devons récupérer notre souveraineté budgétaire et notre contrôle sur la monnaie. Nous nous opposons également aux traités de libre-échange, comme le CETA signé en catimini avec le Canada, qui aliènent notre pays au profit des multinationales.

Ce programme a le mérite d’être clair. En quoi votre expérience d’officier de l’armée française, notamment dans l’Afghanistan des années 2000, a-t-elle nourri votre itinéraire idéologique ?

En Afghanistan, j’ai constaté le contrôle total des États-Unis sur tous les aspects opérationnels d’importance. Nos objectifs de guerre déclarés – apporter la paix et la démocratie, défendre les droits des femmes – se sont révélés pure propagande. Malgré les promesses, rares ont été les écoles ou les hôpitaux construits. La région a été encore plus déstabilisée, le trafic d’héroïne a explosé et dix-sept ans après, les reliquats de Daech et les talibans dominent en Afghanistan. Quelle réussite !

L’immigration économique n’a aucun sens dans un pays avec 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres

Je comprends que vous désapprouviez les opérations extérieures armées, mais jusqu’où va votre refus de l’ingérence ?

Nous n’acceptons d’interventions militaires extérieures que multilatérales sous mandat de l’ONU, pour arrêter un massacre de grande échelle, et unilatéralement s’il y a une menace grave des intérêts de la France. Mais, quelle que soit l’intervention, elle doit être menée en ayant un plan politique de sortie de crise, ce qui n’a clairement pas été le cas au Mali, condamnant nos soldats à y rester durablement.

Vos scrupules à piétiner les frontières vous amènent à critiquer l’immigration massive. Cela vous a-t-il attiré des inimitiés à la gauche de la gauche ?

J’ai eu effectivement des divergences avec certains. Les réfugiés de guerre doivent être accueillis dignement selon le respect des conventions internationales dont la France est signataire. Je défends la thèse selon laquelle l’immigration économique, en dehors du fait qu’elle n’a aucun sens dans un pays avec 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres, est d’abord un drame pour les pays d’origine des immigrés et pour les immigrés eux-mêmes. Le pillage des ressources premières d’un pays, l’imposition d’une dette indigne et insupportable, les traités de libre-échange qui détruisent les économies locales, comme les accords de partenariat économique (APE) avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) sont criminels et produisent la misère dont les migrations ne sont qu’une des conséquences. À cela s’ajoute le pillage des cerveaux. Une étude récente de l’INED montre que les migrants qui arrivent en Occident sont en moyenne nettement plus diplômés que leurs compatriotes restés au pays. On doit donc se battre pour que chacun puisse vivre de son travail dignement dans son pays, pas pour organiser la mobilité générale des travailleurs au service du capital.

Certains de vos camarades apparaissent comme des alliés objectifs du grand patronat dans leur défense d’un immigrationnisme sans contraintes.

Le Medef, le patronat allemand ou la Commission européenne voient d’un bon œil les migrants économiques, car cela leur permet de faire pression sur les salaires dans un contexte de chômage fort. L’UE souhaite d’ailleurs créer un « visa bleu » pour amener plus de diplômés issus des pays en voie de développement. Cette oligarchie organise le chaos à son propre service à travers le dumping social, les fermetures d’usines en France, leur réouverture dans des pays à moindre coût, les travailleurs détachés – directive à laquelle nous nous opposons. À ce titre, ce qui se passe avec l’Ukraine est très grave. L’un des buts de l’accord de libre-échange avec ce pays est d’aggraver le dumping social en Europe : nous parlons d’un pays de 46 millions d’habitants avec un salaire mensuel moyen de 100 euros ! Nous proposons de régulariser tous les sans-papiers sur le sol national afin que tous soient égaux face au travail, mais en même temps nous ferons voter des lois sanctionnant durement les entrepreneurs utilisant des travailleurs clandestins, car c’est là qu’est le véritable « appel d’air ».

Non, Edouard Philippe, il ne suffit pas d’être compétent pour trouver un travail

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La France est ce pays où plus d’1,5 millions de gens qualifiés sont au chômage. Parce que les recruteurs ne sont pas toujours compétents et que le travail semble « réservé » à ceux qui en ont déjà un…


Il est grand temps de briser une omerta bien française : des personnes compétentes et expérimentées sont au chômage. Notre Premier ministre, Edouard Philippe, a pourtant martelé au Salon des Entrepreneurs, le 7 février 2018, que « la meilleure des sécurités, [était] la compétence de chaque individu ».

Pour trouver un travail, il faut déjà avoir un travail

Tous âges confondus, 1 612 010 demandeurs d’emploi de niveau Bac + 2 au moins étaient inscrits à Pole Emploi en France métropolitaine au 31 décembre 2017[tooltips content= »Sources statistiques : DARES et APEC »]1[/tooltips].

L’Association pour l’Emploi des Cadres (APEC) se félicite pourtant du nombre anticipé d’embauches de cadres en 2018 : 271 000 contre 240 000 en 2017. Mais combien d’années faudra-t-il à ce rythme pour écouler le stock de chômeurs de niveau Bac +2 et plus ? Sur la base de ces derniers chiffres, il faudrait de 6 à 7 ans à condition de ne pas recruter de cadres déjà en poste. Or, la réalité, qui intègre le « turn- over » est cruelle : les premiers recrutés sont  les salariés déjà en poste que les entreprises vont débaucher. Si l’on tient compte des licenciements, démissions, départs en retraite… les effectifs de cadres n’ont progressé que de 54000 en 2017. Il faudrait donc près de 30 ans pour écouler le « stock » des 1 612 010 demandeurs d’emploi actuels de niveau minimum Bac+2 !

Les 35-50 ans, la tranche d’âge ignorée

Sur ce « stock » de talents inemployés, l’acharnement à les présenter par classe d’âge,  surtout à opposer lesdits « juniors » aux « seniors », en vient à occulter ceux qui ont entre 35 et 50 ans soit plus de 615 260 professionnels potentiellement compétents, expérimentés, en pleine force de l’âge et qui ne demandent qu’à travailler !

Pour l’heure, ils font peu de bruit car il y a une certaine pudeur à dire : « j’ai fait des études, j’ai développé des aptitudes, je cultive mes réseaux et pourtant,  je ne trouve pas de boulot ! ». Les politiques de tous bords évitent d’aborder ce sujet qui met mal à l’aise et ne font ainsi qu’amplifier le phénomène.

Ces 35-50 ans, diplômés, parfois de nos meilleures écoles et universités, qui ont déjà fait leurs preuves,  étaient « seulement », si j’ose dire, 285 850 au 31 décembre 2007. En dix ans, leur nombre a plus que doublé (+ 115 %). Nous avons un gisement de talents inemployés que nous gâchons voire détruisons, alors même qu’il devrait servir à redresser le pays !

Il ne suffit plus d’être compétent…

D’après notre Premier ministre, « tout investissement en matière de compétences est un investissement qui paie et qui rapporte ». Si en théorie, cela sonne vrai, peut-il faire fi de ce que ressentent ceux qui l’écoutent, bien formés et expérimentés et qui ne retrouvent pas le chemin d’un travail rémunéré ? Ah, s’il suffisait d’être compétent, monsieur le Premier ministre, pour retrouver un emploi en France !

A contrario, ne connaissez-vous pas des personnes en poste, extrêmement bien rémunérées, ayant atteint leur degré d’incompétence comme l’a théorisé Laurence J. Peter et Raymond Hull dans leur ouvrage Le Principe de Peter ? N’est-ce pas celles-là même qui s’octroient souvent le pouvoir de jauger et juger, lors d’embauches, de futurs subalternes ?

Recruteurs incompétents et statistiques manipulées

C’est bien là où le bât blesse ! Ne faut-il pas revoir en profondeur les critères de recrutement au sein de certaines entreprises ? Sont-elles toutes capables de recruter correctement sur des bases objectives et non discriminatoires ?

A lire aussi: Emploi: les recruteurs sont-ils tous compétents pour juger si vous l’êtes ?

Ce qui est certain, c’est que, depuis des années, les Français se laissent enfumer par des statistiques manipulées à des fins de communication politique et au service de certains pouvoirs.

Monsieur Philippe, allez-vous continuer à alimenter l’omerta ou, finalement, avoir le courage de la briser ? Cela induira de nombreuses remises en cause de positions dominantes et figées et ne se fera pas sans casse au sein d’un système français qui doit se réformer à tout prix. C’est pourtant une condition sine qua non pour changer de regard sur le chômage, faire émerger une nouvelle vision du monde du travail et trouver de véritables solutions collectivement salvatrices et porteuses d’avenir pour tous.

Immigration: les Canadiens ne sont pas Justin Trudeau


C’est trop d’ « injustes » ! Beaucoup de Canadiens – anglophones et Québécois réunis – ne sont pas ravis de l’accueil inconditionnel réservé aux migrants par Justin Trudeau. Haro sur le paradis multiculti.


Depuis l’élection du Premier ministre Justin Trudeau en 2015, le Canada est plus que jamais perçu comme l’eldorado du multiculturalisme. Mais ce cliché cache une réalité bien différente.

Trop d’immigrés, pas assez de « Justes »

Plusieurs chiffres indiquent que la terre de l’érable n’est pas seulement un pays « hospitalier à la différence », selon la formule du philosophe Charles Taylor. Ainsi, en mars 2017, selon un sondage de l’institut Crop, 40 % des Canadiens jugeaient qu’il y avait trop d’immigrés. Plus de la moitié des Canadiens exprimaient des craintes sur l’avenir de leur culture et de leur identité.

A lire aussi: Dans le Calais belge, les « nouveaux Justes » dénoncent les « rafles » de migrants

Quelques mois plus tard, une enquête Ipsos révèle qu’environ la moitié de la population canadienne ne croit pas à l’intégration des derniers arrivés. Aux antipodes des discours vivre-ensemblistes, 41 % des Canadiens pensent que les réfugiés mentent sur leur situation et viennent au Canada pour des raisons exclusivement économiques. Trump semble même avoir fait des émules outre-frontière puisque 52 % des personnes interrogées voient dans certains migrants des terroristes venus semer « la violence et la destruction ».

Trudeau rassemble les Canadiens

Comme partout en Occident, le fantasme d’un Disneyland multiculti ne séduit guère que les élites. Si ces enquêtes nous livrent un scoop, c’est que Canadiens anglophones et Québécois répondent – pour une fois – d’une même voix. Ainsi, un jeune dirigeant libéral-libertaire gouverne une population largement réfractaire à l’immigration. Toute coïncidence avec un pays cousin…

Dommage pour la France, Najat Vallaud-Belkacem a donc choisi l’édition…

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Non contente d’avoir ruiné l’école, Najat Vallaud-Belkacem s’attaque à l’édition. L’ancienne ministre de l’Education veut promouvoir « les batailles culturelles du progressisme ».


Najat Vallaud-Belkacem renonce donc à briguer la tête du PS, qui n’arrivait pas à lui garantir le salaire qu’elle demandait, et elle entre dans l’édition : elle sera directrice de collection chez Fayard.

D’aucuns pourraient s’étonner : elle a donc aussi des compétences dans ce domaine ? Pas plus pas moins qu’en tant que ministre de l’Education.

Les « batailles culturelles du progressisme »

L’ex-protégée de Ségolène Royal, dont elle fut porte-parole ; l’ex-ministre de François Hollande ; l’ex-chouchou de Gérard Collomb — avant qu’il la voue aux gémonies — a donc annoncé son intention de diriger une collection d’essais intitulée « Raison de plus » et « consacrée aux batailles culturelles du progressisme », a-t-elle expliqué à l’Obs (autant s’exprimer chez soi). Son but ? Faire émerger de nouvelles propositions et de nouveaux talents. Elle aura fort à faire, l’expression « intellectuel de gauche », après avoir été un quasi-pléonasme dans les années 1950-1960, est devenue un oxymore. Sic transit.

J’ai moi-même un petit passé éditorial. J’ai travaillé — il y a plus de trente ans à présent — avec Louis Magnard, qui était un grand éditeur ; avec Marie-Pierre Brossollet (chez Belin), qui était une grande éditrice ; avec Franck Spengler, qui domine la scène éditoriale érotique (mais pas seulement) depuis des lustres ; et surtout avec Pierre Marchand, chez Gallimard — l’inventeur des Folio-Junior, des « Livres dont vous êtes le héros », de la collection Découvertes et des Guides Gallimard. Seul ou en société, j’ai participé à ces diverses aventures éditoriales. Dix ans de bonheur.

Najat Vallaud-Belkacem, une femme qui aime porter le chapeau

Et avec Jean-Claude Gawsewitch, d’abord chez Ramsay, puis dans la maison qui porte son nom, avant qu’il ne rachète Balland. Ce furent les heures glorieuses de la Fabrique du crétin — et de la suite. Gawsewitch était un vrai éditeur, rusé, matois, légèrement arnaqueur — mais avec un sens éditorial certain. Je lui ai amené fin 2010 un ami du PS (si, si, j’en ai !), Guillaume Bachelay, qui était certainement, à l’époque, le type le plus doué de sa génération — à tel titre que le PS l’a tuer, comme dit l’autre, même s’il est toujours membre de sa direction collégiale. Un garçon doté d’un sens aigu de la formule qui tue. Je pensais que Bachelay avait un vrai livre en lui — un vrai livre politique de haut niveau.

Mais il était aussi bon camarade, et il nous a amené la petite Vallaud-Belkacem, à peine plus jeune que lui, qui se demandait alors que faire (j’allais dire « comme Lénine », mais n’exagérons pas). « Promise à un brillant avenir », nous dit Guillaume. Bien. Et alors ? « Nous allons signer à deux un abécédaire sur le FN » — et c’est ainsi que parut en septembre 2011 aux éditions Gawsewitch un opuscule intitulé Réagissez ! Répondre au FN de A à Z. Pas ce que j’ai fait de plus brillant, mais c’était en quelque sorte une bonne œuvre.

A lire aussi: Jean-Michel Blanquer doit tout à Najat Vallaud-Belkacem

« Signer à deux », avait dit Bachelay. En fait, il donna au livre son style, ses formules, ses idées, sa syntaxe. Vallaud-Belkacem fit le reste. Après tout, elle avait réalisé la même opération l’année précédente avec Eric Keslassy (Pluralité visible et égalité des opportunités, un excellent titre promu par…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Zeev Sternhell, savant utile de l’antisionisme

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L’historien israélien, Zeev Sternhell, a comparé l’Etat hébreu au « nazisme à ses débuts ». L’édito d’Elisabeth Lévy.


Un Israélien qui compare Israël au « nazisme des débuts », voilà qui ne peut qu’enchanter, du Monde à France Inter, de Mediapart au Muslim Post. D’autant plus que Zeev Sternhell a l’avantage de conférer une  pseudo-scientificité à deux grandes causes, la détestation de la France et la haine d’Israël – quel autre sentiment peut inspirer un pays en voie de nazification ? En effet, avant de devenir le savant utile de l’antisionisme extrême gauchiste européen, Sternhell s’est rendu célèbre avec Ni droite, ni gauche, publié en 1983, une analyse du fascisme français qui est à peu près partout et toujours prête à resurgir, thèse assez proche de celle de L’idéologie française de BHL, paru deux ans plus tôt, et recyclée depuis en mépris du populo et de ses idées nauséabondes.

Sternhell, leur « bon juif » idéal

Bref, avec Shlomo Sand, l’historien qui considère que le peuple juif est un mythe, et quelques autres, Sternhell fait partie des Israéliens fréquentables. Et pour les sites islamistes il est le « bon juif » idéal. Ce qui est marrant, c’est que, même concernant le fascisme français, Shlomo Sand lui conteste la qualité d’historien. De fait, outre qu’elle est abjecte, sa comparaison est idiote car elle oublie un léger détail : il n’y avait pas, en 1930, de conflit entre les Juifs et l’Allemagne, ni de Juifs souhaitant bruyamment la disparition de l’Allemagne ou célébrant la mort de petites filles allemandes.

Le plus écœurant, c’est la gourmandise avec laquelle notre radio publique s’est jetée sur cette bonne feuille. En dépit d’une actualité chargée, sur France Culture, on lui a accordé l’honneur des titres, honneur inédit pour un texte de cette nature. Emportée par son élan – ou son inconscient-, la journaliste a annoncé : « Un intellectuel israélien compare Israël au nazisme des années 1940. » Sternhell, et c’est déjà dingue, parle du nazisme des débuts. Celui des années 1940, c’est celui de la fin – de l’extermination. Peu importent ces distinctions, nombre de journalistes, imbus de leurs grands sentiments et de leur méconnaissance totale du dossier, étaient trop heureux de trouver, sous une plume israélienne, cette confirmation de tous les poncifs qu’ils ont en tête. Saluons donc Bernard Guetta qui, ce mardi matin, a remis les pendules à l’heure.

Tout n’est pas faux, bien sûr, dans le libelle publié, lundi 19 février, par Le Monde sous le titre accrocheur : « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Sternhell s’appuie sur des projets du gouvernement de geler par la loi et pour toujours le statut de Jérusalem, ainsi que sur des signes réels de la montée d’un nationalisme raciste. Mais, faute de regard historique (ou, dit plus simplement, de la prise en compte du contexte), il sort subrepticement de la route de l’argumentation pour dérouler un scénario qui conduit au mieux à l’apartheid et au pire suivez mon regard.

La hallalisation des esprits fait son chemin

Il y a en effet en Israël des rabbins qui ont appelé à l’assassinat d’Yitzhak Rabin, ou des élus qui réclament des salles d’accouchement séparées pour les Arabes et pour les Juives. Le nationalisme extrémiste, volontiers raciste sur les bords, progresse, y compris dans l’armée. En tout cas, la hallalisation des esprits (c’est-à-dire la propension à diviser le monde entre pur et impur) fait son chemin chez pas mal de juifs.

Mais il y a aussi des juifs pour la Palestine, des soldats militant pour la paix, une presse déchaînée, des ONG brailleuses et une intelligentsia raffinée, sans oublier une justice, une police et tout le reste, pour défendre l’Etat de droit s’il est menacé. Bref, toute une cacophonie judéo-israélienne dans laquelle on souhaite bonne chance à un dictateur.

Surtout, tout occupé qu’il est à déceler les germes de nazisme chez ses concitoyens, Sternhell oublie de porter son regard un peu plus loin. S’il l’avait fait, il aurait pu entendre et voir des expressions beaucoup plus inquiétantes du nationalisme trempé dans l’antisémitisme le plus crasse, expressions qui vont jusqu’au poignard, à la roquette, sans oublier la volonté de destruction tranquillement assumée dans des mosquées ou des salles de classe. Ajoutons qu’en Israël, Sternhell et les autres ont pignon sur rue et c’est très bien. S’il y a des partisans de la paix avec Israël dans le monde arabe, ils rasent les murs, ou sont menacés de mort. Et dans les pays arabes, il n’y a pas de question juive.

Sans majorité juive, il n’y a plus d’Etat juif

S’il avait vu tout cela, Sternhell aurait compris que la volonté de conserver une majorité juive ne révèle nullement une haine raciale. La plupart des Israéliens le savent, sans majorité juive, il n’y a plus d’Etat juif. Fin du sionisme, chapitre clos. C’est d’ailleurs ce souci qui devrait conduire le gouvernement israélien à rechercher une séparation négociée avec les Palestiniens, qu’ils soient ou pas (et ils ne le sont pas) les partenaires idéaux.

Oui, l’occupation qui pourrit la vie des Palestiniens opère un travail de sape souterrain  dans la société israélienne. Mais le danger, pour Israël, n’est pas de sombrer dans le nazisme. Il est de perdre le sens de la pluralité – et de finir par ressembler à ses voisins.


Les Rien-pensants

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SNCF: l’adieu aux petites lignes ou le désenchantement de la France

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Au nom de la rentabilité, le rapport Spinetta veut fermer les lignes les moins fréquentées. C’est l’identité de la France qui est menacée.


Vous vous souvenez peut-être du poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, écrit pendant la Résistance pour célébrer le départ des jeunes combattants pour le maquis :

J’emmène avec moi le refrain
De cent noms dits par tout le monde
Adieu Forléans Marimbault
Vollore-Ville Volmerange
Avize Avoine Vallerange
Ainval-Septoutre Mongibaud
Fains-la-Folie Aumur Andance
Guillaume-Peyrouse Escarmin
Dancevoir Parmilieu Parmain
Linthes-Pleurs Caresse Abondance.

Gare à Spinetta

Je ne sais pas s’il y a une gare à Volmerange ou Caresse et si c’est encore le cas, il y a de fortes chances que bientôt, il n’y en ait plus, pour peu que le gouvernement suive les recommandations du rapport Spinetta sur l’avenir de la SNCF. Toutes ces gares ressembleront désormais à l’ancienne gare de Cahors évoquée par un autre poète, Valery Larbaud :

Tu étends au soleil des collines ton quai vide
(Ce quai qu’autrefois balayait
La robe d’air tourbillonnant des grands express)
Ton quai silencieux au bord d’une prairie,
Avec les portes toujours fermées de tes salles d’attente,
Dont la chaleur de l’été craquelle les volets…

Il n’y a pas que les cheminots qui risquent de perdre leur statut, ce statut qu’on s’obstine à confondre avec un privilège alors qu’il est le résultat de luttes sociales. Et que plutôt de l’envier, on pourrait désirer que d’autres salariés en bénéficient, parce que l’égalité, cette fameuse égalité, il n’y a aucune raison de la confondre avec un nivellement par le bas, à moins de croire la propagande sans aucune retenue des médias ces temps-ci.

Non, nous allons, nous tous, perdre aussi des noms. Ces noms si français qui pour le coup, eux, forment la véritable identité française avec leur syllabes rêveuses qui n’excluent personne au nom du sang, de la religion ou de la couleur de la peau.

Douce France, trop cher pays de mon enfance ?

J’ai eu la chance, dans ma vie d’écrivain un peu nomade, de prendre ces petites lignes improbables et j’ai souvent noté sur un carnet ces noms qui à eux seuls forment un poème. Par exemple, entre Limoges et Ussel, quand les rails épousent les contours de la Vienne : Saint-Priest-Taurion, Brignac, St-Léonard-de-Noblat et son viaduc, St-Denis-des-Murs, Chateauneuf-Bujaleuf, Eymoutiers-Lac de Vassivière, La Celle-Corrèze, Bugeat, Perols, Jassonneix, Meymac-Ussel.

Perdre une petite ligne, pour certains, c’est jouer sur une variable d’ajustement, pour d’autres, c’est perdre des noms, répétons-le, des noms, c’est-à-dire des paysages, une certaine manière de tutoyer la forêt et l’horizon au rythme de ce qu’on appelait jadis du joli nom de Micheline. Je me souviens aussi de la ligne la plus lente que j’ai connue, qui m’a fait passer du Puy de Dôme aux forêts de la Haute Corrèze en allant de Clermont-Ferrand à Brive-la-Gaillarde.

Ecoutez plutôt, fermez les yeux, vous êtes en France : Royat-Chamallières, Durtol-Nohannent, Volvic, Charbonnières-les-Varennes, La Miouze-Rochefort, Laqueuille, Bourg-Lastic-Messeix, Eygurande, Ussel, Meymac, Maussac, Egletons, Rosiers d’Egletons, Montaignac, La Montane, Corrèze, Tulle, Cornil, Aubazine-Saint-Hilaire, Malemort-sur-Corrèze, Brive.

A chaque arrêt ou presque, dans les petites gares au bas de collines qui s’éclairaient au soleil couchant, on pouvait voir des plaques aux cheminots fusillés. Parfois le chauffeur de la voiture descendait et fumait une cigarette pour discuter avec un contrôleur: ils attendaient un couple de personnes âgées qui venait de passer le dimanche chez les enfants et rentrait deux stations plus loin.

Pas rentable, tout ça ! Vous imaginez, près de quatre heures pour faire deux cents kilomètres et en guise de voyageurs quelques vieux, quelques lycéens rentrant dans leurs internats. Non, vraiment ça ne pouvait pas durer.

Un service public doit-il être rentable ?

J’ai quand même gardé le billet. C’était en 2010 ou 2011. Je me disais déjà que si les choses devaient mal tourner, il aura existé encore dans ce pays un service public qui permettait de se rendre un dimanche d’une ville à une autre en train selon un itinéraire hautement improbable mais tellement agréable.

Bien sûr,  dans les débats qui vont commencer, les conflits peut-être, il sera question de rentabilité. Est-ce qu’un service public doit-être rentable ou avant tout… rendre service ?  Il sera aussi question du rôle de l’Etat qui, à force de se recentrer sur ses « missions régaliennes », laissera des opérateurs privés permettre le grand bond en avant libéral et mettre enfin nos chemins de fer au niveau de ceux de la Grande-Bretagne que le monde entier lui envie. Il sera sans doute aussi question, mais moins, d’écologie. Remplacer des trains par des bus quand on se vante d’être, à chaque COP, les champions de la lutte contre les émissions de CO2 ne manquera pas de sel (ou de plomb).

Mais il sera beaucoup moins question, soyons en certain, de l’effet secondaire le plus profondément désespérant du libéralisme : un certain désenchantement du monde.

Les Poésies de A.O. Barnabooth / Poésies diverses

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Raphaël Enthoven: « Twitter se présente comme le porte-voix des ignorés des ‘médias officiels' »


Accro à Twitter, le philosophe devenu journaliste par hasard fait fi des invectives, procès d’intention et autres attaques en meute pour tâcher d’y philosopher. Quand la dialectique casse des briques. Entretien avec Raphaël Enthoven, le gentleman twitter.


Causeur. Critique féroce de Twitter, vous utilisez quotidiennement ce réseau social. Comment justifiez-vous cette contradiction ? 

Raphaël Enthoven. À raison de deux heures par jour, j’y passe un temps fou. Mais c’est du temps gagné. Twitter donne accès à l’ensemble des passions, des opinions, et surtout des préjugés en présence. L’anonymat libère l’insulte et offre à la loupe de l’éthologue des spécimens parfaits. L’enjeu de mon travail est de repérer la mauvaise foi et d’y remplacer l’invective par l’argumentation. Sur Twitter, je suis un poisson-pêcheur. J’en fais partie, tout en y prélevant ce qui m’intéresse. Et la chasse est toujours excellente. De ma fausse terrasse, j’observe, comme à l’opéra, des discours antagonistes produire des comportements identiques. C’est un régal pour les yeux et l’esprit. Twitter est un concentré d’agora.

A lire aussi: Marcel Gauchet: « Les réseaux sociaux ont démocratisé la manipulation »

« Un concentré d’agora » ?! Vous énoncez là le malentendu consubstantiel aux réseaux sociaux : la confusion entre la foule et le peuple…

Cette confusion entre la plèbe et le peuple remonte au XIXe siècle, lorsque Marx disait du prolétariat qu’en raison de ses souffrances, il était fondé à incarner « l’humanité tout entière ». Or, Twitter se présente comme le médium de la plèbe, c’est-à-dire le porte-voix de ceux qui se vivent comme les exclus de la fête médiatique, les ignorés des « médias officiels ». En tweetant, je me suis confronté d’assez près à des opinions qui, à tort ou à raison, pensent d’elles-mêmes qu’elles n’ont pas droit de cité. En cela, il s’agit, aussi, d’un concentré d’agora.

Mon ennemi n’est que la foule. […] Pris singulièrement, chaque individu qui la compose est aussi intelligent qu’un homme peut l’être.

Certes, mais comment voulez-vous introduire de la nuance auprès d’ennemis de la nuance ?

Mon ennemie n’est que la foule. D’où la nuance est bannie, et où chacun abjure sa singularité au profit d’un slogan. Mais pris singulièrement, chaque individu qui compose la foule est aussi intelligent qu’un homme peut l’être. Or, en répondant posément à l’homme des slogans, on arrive parfois à produire le miracle d’un vrai débat, avec de vraies distinctions, des amalgames qu’on récuse et des échanges d’arguments. Mon amie Marylin Maeso (qui enseigne la philosophie) excelle à transformer des disputes en discussions. Son fil Twitter est une machinerie socratique d’où j’ai vu, parfois, des porcs ressortir en galants hommes, des gauchistes devenir hamoniens, et des gens de droite s’intéresser à Merleau-Ponty ! Une merveille…

Le plus souvent, les twittos tuent le débat. Vous fustigez d’ailleurs le « Parti unanime » de Twitter dont les membres ont en commun le refus du pluralisme…

Ce n’est pas le pluralisme qui gêne le « Parti unanime ». C’est la nuance. Le Parti unanime n’est pas le parti d’une opinion en particulier, mais c’est l’ensemble des gens dont l’unique mode de discussion consiste à disqualifier l’opinion qui leur déplaît. L’idée de « Parti unanime » (qui n’est, en fait, qu’un synonyme de ce que Tocqueville appelait « tyrannie de la majorité ») m’est venue le jour où, parce que j’attirais l’attention sur les risques du #balancetonporc, Julien Salingue – l’animateur de cette gentille Pravda égarée dans un monde pluraliste, qui s’appelle Acrimed – a essayé de démontrer, en falsifiant un article écrit en 2011, que j’étais moi-même « raciste et misogyne »… Le crachat était gluant, j’ai mis du temps à m’en nettoyer, mais je dois au morveux d’avoir, à cette occasion, formalisé une intuition précieuse. Car en fait, le Parti unanime est omniprésent. Pour y prendre sa carte, il suffit de discuter à coups de procès d’intention. Moi-même, il m’est arrivé d’y céder.

Cet autisme généralisé pose-t-il un problème démocratique ?

En tout cas, c’est un problème tout à fait spécifique à la démocratie, où chacun prise le débat, mais où, comme Deleuze le remarquait déjà dans Pourparlers, les « débats » ne sont que la juxtaposition péremptoire d’opinions qui se regardent en chiens de faïence, et dont l’enjeu est uniquement de savoir si on a bien disposé du même temps de parole que son ennemi.

Sur Twitter, jusqu’à récemment, une opinion devait tenir en 140 signes. Cette contrainte de forme réduit-elle la pensée ?

La règle des 140 signes était terrible. Elle condamnait à une orthographe lamentable, avec des mots abrégés, illisibles… C’était de l’écriture exclusive ! Un cauchemar. De ce point de vue, le récent passage à 280 signes est intéressant. 280 signes laissent la place au paradoxe. En 280 signes, on peut faire tenir une contradiction, c’est-à-dire obliger les gens à réfléchir.

Ce qui est sale, c’est de porter des gants.

Y êtes-vous récemment parvenu ?

Quand j’observe que les partisans du burkini ne défendent pas, malgré la liberté qu’ils invoquent, le port du string dans les rues de Riyad, il m’arrive de recevoir, au milieu des crachats, la main tendue d’un adversaire qui comprend que mon seul but est de (vraiment) discuter avec lui. Quand j’explique qu’on peut être musulman sans croire en Dieu (car l’islam est un monde, plus encore qu’une religion, et qu’il a, lui aussi, ses tartuffes), au milieu des anathèmes, j’entends des voix sincères qui s’efforcent de comprendre un raisonnement nouveau pour elles. Quand je fais valoir que #balancetonporc comporte aussi un risque de délation, c’est Sandra Muller en personne, à l’origine du mot-clef, qui (à rebours des unanimistes acharnés à démontrer ma rage de mâle blanc) fait valoir qu’on n’a jamais tort d’introduire une nuance dans le débat… Autant de victoires, inutiles mais réjouissantes.

Mais le contact de rageux dégradants est dégradant !

Ce qui est dégradant, c’est de refuser le contact. Ce qui est sale, c’est de porter des gants. En ce qui me concerne, j’y vais, loyalement, mais sans pitié. Je n’en retire aucune fierté. Les rageux ne m’impressionnent pas du tout. Twitter, pour moi, n’est pas une question de courage, mais une question de patience. En tout rageux sommeille un type intéressant. C’est à lui que je m’adresse.

A lire aussi: Réseaux sociaux, la nouvelle servitude volontaire – Par Elisabeth Lévy

Il y a une chose que nous sommes en train de perdre à cause des réseaux sociaux, qui sont le royaume du premier degré, c’est l’humour. Peut-on rire au temps de Twitter ?

Twitter n’est pas l’ennemi de l’humour. On y trouve des choses hilarantes. L’ennemi de l’humour aujourd’hui n’est pas non plus l’Église, que des décennies de sarcasmes ont remise à sa place. L’ennemi de l’humour, à l’ère des revendications communautaires, ce sont ces nouveaux censeurs qui tiennent l’humour pour un outil de domination. « À qui profite l’humour ? » se demandent-ils. Et de répondre : aux dominants, qui brandissent la « liberté d’expression » pour écraser les « racisés ». Autrement dit : oui à l’humour, sous réserve de ne rire ni des Noirs, ni des Arabes, ni des gros, ni des nains, ni des femmes, ni des juifs, ni des pauvres, ni des laids, vous pouvez tout écrire (« sous l’inspection de deux ou trois censeurs », ajouterait Figaro).  Ces censeurs-là descendent en ligne directe des nationalistes avinés qui demandaient aux écrivains d’écrire, pendant la guerre, de grands romans patriotiques. L’un comme l’autre voudraient soumettre l’art (comme l’histoire, d’ailleurs) à l’idée qu’ils se font du Bien. S’ils étaient au pouvoir, il y aurait un art officiel.

Si les esprits obtus fleurissent sur Twitter, y avez-vous également rencontré beaucoup de zigs dans votre genre ?

Bien sûr. Si la plupart des gens combattent pour la victoire de leurs opinions, nous sommes quelques-uns, précis, motivés et parfois influents, à combattre pour le droit universel d’en avoir une. Même, et surtout, quand elle nous déplaît.


Wauquiez: causer au peuple, ça s’apprend !

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laurent wauquiez buisson sarkozy
Laurent Wauquiez. Sipa. Numéro de reportage : 00832559_000019.

Les Français sont las de la langue de bois. Conscient de ce ras-le-bol, Laurent Wauquiez a peut-être orchestré ses « fuites ». S’il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans ces sorties peu gracieuses, le président LR ne pourra éternellement se retrancher derrière l’appel au peuple. Plutôt que de parler la langue des bistrots, un homme politique doit surtout avoir quelque chose à leur dire.


Cette affaire Wauquiez qui aura tenu l’affiche plusieurs jours avant d’être chassée par d’autres clous nous a offert un spectacle comique de haut vol. Et toute la classe politique y a apporté sa contribution en jouant au con avec brio – et en nous prenant pour des buses.

Sacré numéro

Dans le premier rôle, Wauquiez s’est bien payé notre fiole, avec son sourire de premier communiant tout étonné du charivari qu’il a suscité et se payant en prime le luxe de jouer les victimes d’un journalisme de bas étage parce que des propos qu’il a tenus dans un cadre semi-public (une salle de classe, ce n’est pas le salon d’un copain) sont devenus publics. Son numéro de « on cherche à m’abattre » face à Ruth Elkrief était vraiment épatant.

Tout aussi surjouée, l’indignation de ses détracteurs qui ont fait assaut de mines outragées et d’épithètes dramatiques, sur le mode, je ne mange pas de ce pain là, j’ai une autre idée de la politique, ce n’est pas bien de dire du mal de ses camarades, la bonne blague.  À les entendre, on aurait pu croire que le chef de LR avait fait l’apologie d’Hitler. Les pauvrets étaient choqués, horrifiés, indignés. M’dame, il a dit « guignols » ! Et même « conneries » ! Faut lui laver la bouche avec du savon.

Propos de bistrot

Les propos du patron de LR devant ses étudiants lyonnais (en tout cas le florilège qu’en a diffusé Quotidien) ne brillent pas par leur distinction, ni, pour l’essentiel, par leur discernement. Mais quiconque a passé une heure, en privé ou en off, avec un politique, a entendu mille fois pire, en particulier sur les camarades de parti de l’intéressé. Chaque semaine, la page 2 du Canard enchaîné, dont on se délecte dans tous les couloirs de la République, est pleine de ces ragots et vacheries qu’on se balance anonymement entre camarades de parti ou confrères de gouvernement. « Bien entendu c’est off », comme le disait le titre d’un livre de Daniel Carton promettant de balancer « ce que les journalistes politiques ne racontent jamais ». Le plus souvent, cela ressemble à des propos de bistrot, quand on répète la rumeur du jour avec l’air convaincu de celui qui en sait long. « Depuis le début, je sais que c’est Lelandais qui a fait le coup », dit madame Michu. « Darmanin, vous verrez, il va tomber », dit Wauquiez. Cela n’a aucune conséquence, ni importance, mais cela amuse la galerie ou le compagnon de comptoir.

Il n’y a pas de « off » qui tienne

Reste à savoir si le chef de la droite a été ou non l’organisateur de ce mystère par lequel il a feint d’être dépassé. Comme tout le monde, j’avais du mal à avaler qu’un garçon aussi brillant ait sérieusement pu croire que des paroles prononcées devant trente personnes allaient rester confidentielles. À l’ère des réseaux sociaux et des téléphones espions, tous les politiques le savent et Wauquiez l’a d’ailleurs explicitement affirmé, au-delà de trois personnes (et encore il faut bien les choisir), il n’y a pas de « off » qui tienne.

Convaincus que ce qui les indigne (ou ce par quoi ils font mine d’être indignés) indigne les Français, la plupart des commentateurs ont défendu la thèse de la gaffe par excès de confiance. Puisque, de leur point de vue, ce qu’avait dit Laurent Wauquiez était très mal, cela ne pouvait que le desservir. Et comme il est très intelligent, c’est une bourde.

Un dérapage très contrôlé ?

Sans doute influencée par ce brouhaha réprobateur, j’y ai d’abord cru. De fait, on sous-estime toujours, chez les politiques, la part de l’impréparation, voire de la bêtise ordinaire que nous partageons tous, on soupçonne du machiavélisme là où il y a de l’amateurisme. J’ai commencé à douter sérieusement en entendant Laurent Neumann expliquer sur BFM TV que l’incongruité apparente des propos de Wauquiez cachait une véritable cohérence : ils le montrent en représentant du peuple face à des élites baignant dans le politiquement correct pour complaire aux médias.

Mais comme dans un roman policier, c’est un détail qui, en éclairant tout, m’a fait pencher pour la thèse du dérapage très contrôlé. On ne voyait pas bien ce que venait faire l’attaque contre Sarkozy dans cette litanie de rosseries sur Macron, Darmanin, Pécresse ou Juppé. Je ne dispose d’aucune information, mais j’ai du mal à ne pas imaginer que cette histoire farfelue d’espionnage présidentiel est la réponse du berger Patrick Buisson à la bergère Sarkozy. En clair, cette petite mise en scène pourrait bien être le ballon d’essai d’une nouvelle ligne Buisson concoctée en coulisses par l’ex-éminence grise de Sarkozy. Wauquiez s’est d’ailleurs explicitement campé en défenseur des classes moyennes contre un Macron déconnecté et méprisant le populo et en représentant du parler vrai face au ronron médiatique. Si tout cela n’est pas signé Buisson, c’est assez bien imité.

Tous les populismes ne se valent pas

Il serait absurde de reprocher à Wauquiez son virage populiste. En effet, alors que Macron occupe l’espace de la gentille droite et de la gentille gauche réunies, il y a un royaume à conquérir du côté de l’électorat en déshérence du Front national, cette France périphérique qui est aussi en grande partie la France d’avant. Celui qui s’y collera ne fera pas seulement un bon coup politique, il œuvrera utilement pour son pays. Contrairement à ce que claironnent la plupart de mes confrères, ce qui est immoral, ce n’est pas de parler à cette France et de se soucier de ses inquiétudes, c’est de l’abandonner et de la mépriser.

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Wauquiez veut s’adresser à ce « pays réel » qui apparaît généralement dans les médias affublé de qualificatifs peu flatteurs voire quasi injurieux (allant de passéiste à raciste), fort bien. Encore faut-il avoir quelque chose à lui dire. On ne récusera pas l’expression « bullshit médiatique », car c’est le mot précis qui, plusieurs fois par jour, vient à l’esprit de millions de gens devant leur poste de télévision ou de radio. Cependant, c’est peut-être avoir une piètre idée du peuple que chercher à l’emballer avec des allusions finaudes sur les frasques sexuelles supposées de ses adversaires et amis. S’il veut rompre avec l’air du temps, Laurent Wauquiez devrait plutôt se garder d’alimenter le grand air du soupçon. Bien sûr que dans les bistrots, des tas de gens sont convaincus de savoir qui a fait tomber Fillon (question à laquelle on aimerait connaître la réponse) ou ce qui arrivera à Gérald Darmanin. Mais il ne sert à rien de parler ostensiblement la langue des bistrots, l’important, c’est de la comprendre. Il y a certainement un bon populisme : il ne consiste ni à parler comme le peuple, ni à lui dire ce qu’il veut entendre.

La cause du peuple

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Les Rien-pensants

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Laurent Wauquiez: Paris perdu, pari gagné !

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Laurent Wauquiez sur BFM TV, 20 février 2018.

La polémique sur les propos discrètement enregistrés de Laurent Wauquiez est purement parisienne et révèle la fracture entre la capitale et sa périphérie. Ca tombe bien, c’est à elle que le président de LR s’adresse. 


Je débarque de ma province comtoise et il est question de Laurent Wauquiez. Evidemment. C’est le sujet médiatique numéro un depuis vendredi soir. Et l’accusé est allé enfin s’expliquer la veille sur l’antenne de BFM TV. Immédiatement, sur le plateau de Sud Radio ce matin, j’ai compris que j’allais avoir le rôle ingrat de défenseur. D’avocat du diable.

Il n’y a que Paris pour s’offusquer

Mes trois interlocuteurs tapent comme des sourds sur Wauquiez. C’est un populiste. Il est irresponsable. Il se « trumpise ». Il raconte n’importe quoi pour qu’on fasse attention à lui. C’est à mon tour d’intervenir. J’attire l’attention sur le fait que, dans l’électorat de droite, il y a ce sentiment que l’ensemble de la presse tire toujours dans le même sens, qu’une phrase polémique d’Emmanuel Macron, c’est un jour de débats sur les chaînes info, quand c’est quatre avec Fillon ou Wauquiez. C’était d’ailleurs la première salve lancée par le président LR sur le plateau de Ruth Elkrief. Mes interlocuteurs protestent.

C’est à ce moment que l’animatrice de l’émission, Valérie Expert, prend l’appel d’une auditrice biterroise. Et elle défend Wauquiez bien plus énergiquement que je ne l’ai fait. Il y aura deux autres appels du même genre. Ce sentiment existe bien, et mes trois comparses sont bien obligés de le constater. Quant à le trouver justifié, en revanche, ce ne sera pas pour aujourd’hui, à écouter leurs protestations et leurs tentatives avortées de remettre l’auditeur fourvoyé sur le bon chemin. Pourtant, Muriel, Sammy et les autres existent bien et ils soutiennent l’homme à la parka rouge. On a l’impression qu’ils se fichent bien que ce soit Wauquiez ou un autre mais l’agacement est tel qu’ils ont pris leur téléphone pour dire leur vérité.

Laurent Wauquiez parle à la France qui vote pour lui

Cette coupure Paris « mainstream » vs. France des petites villes et des campagnes, elle existe, elle s’élargit et c’est bien aux habitants de la seconde que Wauquiez a voulu parler. Depuis sa fameuse tribune au JDD, on sait que c’est bien dans les provinces que les marges de manœuvre électorales existent. Le processus électoral de l’automne dernier, qui l’a mené à la tête des Républicains, lui a aussi permis de constater que plus les médias le présentaient en Bête du Gévaudan, plus il était populaire dans son propre camp. A-t-il lu le formidable livre de notre camarade Gérald Andrieu, qui racontait la défiance de la France périphérique envers le journaliste venu de Paris, et à qui on accepte de parler que parce qu’il a eu l’idée géniale de venir à sa rencontre avec son seul sac-à-dos ? C’est possible. Si la comparaison avec Trump a finalement un sens, c’est dans la compréhension que, pour bonne partie du pays, le divorce avec la presse « mainstream », dont Quotidien n’est que l’avant-garde arrogante et ricaneuse, est acté. Alors Wauquiez en profite.

Malgré sa balourdise, qui le conduit à égratigner Sarko le grand commandeur. Malgré ses formules de communicants qui finissent par ressembler à des tics de langage (« Madame Ruth Elkrief, permettez-moi de répondre à votre question », combien de fois ?). Malgré le soupçon d’insincérité qui pèse sur lui, l’ancien disciple de Jacques Barrot reconverti en apôtre de la droite décomplexée version Puy-en-Velay.

A qui perd Paris, gagne la France

Alors que l’émission s’achevait, les chiffres d’audience de l’interview de Laurent Wauquiez sur BFM TV tombaient sur le fil Twitter de Valérie Expert. 786 000 personnes en moyenne avec un pic tutoyant le million de téléspectateurs. Un vrai carton d’audience sur une chaîne d’information continue. Une émission diffusée à 19h00. Où regarde-t-on la télévision à cette heure ? Certainement pas dans la France des métropoles. Il y a trois jours, je confiais à un jeune wauquiéziste que son patron aurait pu se priver de cette séquence et mettre plutôt le paquet sur la suppression des petites lignes de train préconisée par le rapport Spinetta. Finalement, elle lui sera peut-être bénéfique. Trop fort !

Le peuple de la frontière

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Dérapage

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Les écoles hors contrat, coupables de mieux réussir que l’Etat ?

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Ecole Montessori bilangue en Haute-Savoie, février 2016. ®AMELIE-BENOIST / BSIP

Une proposition de loi, discutée aujourd’hui et demain au Sénat, veut « simplifier et renforcer l’encadrement » des écoles hors contrat. Sous prétexte de lutter contre l’islamisme, des parlementaires comptent menotter un enseignement dont la réussite fait de l’ombre au système public. 


Tous les matins, 6,8 millions d’élèves rejoignent les bancs du premier degré. Parmi ces enfants, environ 40 000 suivent l’enseignement de ce que l’État appelle les écoles « hors contrat », terme à la fois imprécis et réducteur pour rendre compte d’une réalité multiple.

Les écoles hors contrat, c’est beaucoup plus que ça

Imprécis car il est faux de dire que ces écoles n’ont aucun devoir, aucune responsabilité envers la collectivité publique : les lois Goblet du 30 octobre 1886, Falloux du 15 mars 1850 et Astier du 25 juillet 1919 régissent ainsi l’ouverture de ces écoles. Rappelons également que 73% des établissements hors contrat ouverts à la rentrée 2017 auront été contrôlés d’ici juin.

Réducteur car il ne saisit pas des réalités diverses : parmi ces écoles, certaines encouragent des formes de pédagogie innovantes (comme les écoles Montessori), d’autres ont pour ambition de venir en aide aux enfants les plus défavorisés (comme les écoles Espérance Banlieues), d’autres, enfin, ont vocation à enseigner dans un cadre confessionnel (20% seulement des écoles hors contrat, contrairement à ce que pourraient croire les laïcs les plus vigilants)… Plutôt que des écoles hors contrat, on pourrait donc les appeler des écoles « de la société civile », chacune manifestant l’engagement d’enseignants, de responsables et de parents en faveur du bien commun des générations futures.

A lire aussi: L’école (de banlieue) qui fait chanter la Marseillaise

Si certains passent à côté de cette mosaïque éducative, tous se rejoignent sur trois constats. Le premier, le plus connu sans doute, est la dynamique exceptionnelle de l’école libre : ces huit dernières années, les effectifs du privé hors contrat ont plus que doublé dans le premier degré. Ce plébiscite des parents se manifeste symétriquement par la désaffection de plus en plus manifeste pour l’enseignement public. Alors même que l’école publique attire chaque année moins d’élèves, le hors contrat croît en moyenne de 15% chaque année. Mieux : sur les 22 académies où l’enseignement public est en baisse en 2017, 14 voient les effectifs du privé hors contrat augmenter. Le privé hors contrat est ce que l’on pourrait appeler le bon élève du système éducatif français.

Les écoles hors contrat, l’arbre qui montre la forêt

Alors que la rue de Grenelle ne cesse de financer des classes de préscolarisation (en l’occurrence, des enseignements pour les enfants de deux ans) pour un résultat médiocre (-3% d’élèves en REP+ [éducation prioritaire renforcée] – et -1,7% en REP [éducation prioritaire] cette année), le hors contrat agit et remplit les objectifs du ministre Jean-Michel Blanquer : +16,1% en REP et REP+ à la rentrée 2017. Quand on sait que les classements internationaux insistent justement sur la nécessité de la préscolarisation pour lutter contre les inégalités scolaires, il faut se réjouir de la présence d’écoles hors contrat sur les territoires populaires et dans les communes difficiles. Enfin, les initiatives liées au hors contrat, tant dans le premier degré qu’ensuite, tendent à se professionnaliser : l’école 42 de Xavier Niel en est un exemple, comme le lycée pilote ouvert par Acadomia à Nice ou les onze écoles du réseau Espérance Banlieues dont la vocation est d’aider les enfants des quartiers défavorisés.

Vitalité, engagement, professionnalisation : trois termes qui décrivent concrètement la vocation des écoles hors contrat. Dans ce contexte, la proposition de loi visant à simplifier et mieux encadrer le régime d’ouverture des établissements privés hors contrat, déposée au Sénat en juin 2017 et discutée aujourd’hui et demain (21 et 22 février), pose problème. Annick Billon, rapporteur de cette proposition, prévoit en effet de lutter contre « des phénomènes de radicalisation religieuse, de sectarisme, d’amateurisme ou d’insuffisance pédagogique », prenant l’exemple de la fermeture de l’école islamique Al-Badr à Toulouse. Que des écoles soient gangrenées, en France, par le fondamentalisme musulman, c’est sans doute le cas. Que certaines insuffisances pédagogiques puissent être constatées dans nos écoles, cela n’étonnera pas les anciens élèves que nous sommes. Mais en quoi consiste cette proposition de loi ? Trois articles la composent : le premier impose l’allongement des délais d’opposition du maire et des services de l’État lors de la constitution d’une nouvelle école ; le second oblige un contrôle régulier, tous les cinq ans, des établissements ; et le troisième exige un niveau pédagogique minimum pour chaque chef d’établissement. En somme, le Sénat souhaite combattre les dérives fondamentalistes et l’endoctrinement idéologique à coup d’allongements administratifs. La belle affaire !

Le Sénat se trompe de combat

Ajouter de nouvelles réglementations et de nouvelles contraintes à notre arsenal n’y changera rien. C’est se tromper de combat que de chercher à entraver un modèle en plein essor. A moins qu’il n’y ait des raisons moins avouables, comme le laisse entendre l’affirmation confondante du sénateur socialiste David Assouline : « Notre timidité à cet égard fait le lit des fondamentalismes issus de toutes les religions, qui régulièrement s’unissent pour mener des combats contre le progrès, comme lors des manifestations contre le mariage pour tous »

Si le législateur souhaite s’attaquer au mal qui ronge notre société, qu’il le fasse clairement et efficacement : c’est en démantelant les écoles coraniques, en faisant la chasse aux madrasas illégales implantées sur notre sol et en évaluant, sur pièce, le contenu pédagogique de chaque établissement que l’Etat protègera les enfants, rassurera les familles et œuvrera pour le bien du pays. Mais imposer aux écoles hors contrat toute une série de normes ex ante ne conduira encore une fois qu’à tuer dans l’œuf une vitalité et des initiatives innovantes, que tel service administratif obscur pourra juger bonnes ou mauvaises. Au contraire, évaluer régulièrement les méthodes pédagogiques employées dans toutes les écoles françaises – privées et publiques, d’ailleurs – se révèlera bien plus utile pour les élèves.

Finalement, l’école privée hors contrat dérange parce qu’elle réussit et qu’elle s’efforce d’apporter des réponses nouvelles et originales aux maux d’un système éducatif ankylosé. Mais, de grâce, laissons pour une fois l’idéologie de côté, épargnons du travail inutile à l’administration de l’Education nationale et laissons vivre et fleurir la liberté scolaire afin de nous attaquer à un problème, bien réel cette fois : le fondamentalisme musulman.

Du Mammouth au Titanic: La déséducation nationale

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Djordje Kuzmanovic (FI) : « L’immigration économique est d’abord un drame pour les pays d’origine »

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Djordje Kuzmanovic, porte-parole de la France insoumise pour les questions internationales. ®Hannah Assouline, janvier 2018

Porte-parole de la France insoumise pour les questions internationales, Djordje Kuzmanovic dessine le monde selon Mélenchon. Du Venezuela à la Russie en passant par l’immigration, aucune question sensible ne passe à l’as. Entretien.


Causeur. Avant d’accepter cet entretien, vous m’avez dit en être à votre troisième procès avec des journalistes. Pourquoi avez-vous autant maille à partir avec les médias ?

Djordje Kuzmanovic. Quand on veut ridiculiser nos positions internationales, on opte pour le dénigrement plutôt que pour l’argumentation. On m’accuse ainsi d’être « rouge-brun », agent d’influence prorusse, ami des dictateurs et d’autres inepties. C’est souvent le fait de réseaux atlantistes. Cette même stratégie s’est exercée contre Jean-Luc Mélenchon pour le discréditer au cours des deux dernières semaines précédant le premier tour de l’élection présidentielle.

…mais votre programme prévoyait bel et bien l’adhésion de la France à l’Alliance bolivarienne des Amériques (ALBA) qu’a créée Chavez…

Cette séquence a été un détournement honteux. Le point 62 de notre programme proposait simplement l’adhésion de la France aux accords économiques de l’ALBA, dans le but de désenclaver la Guyane. C’est un département où la situation sociale est catastrophique, avec 25 % de chômage et près de 50 % de pauvreté. Quand Macron signe un accord économique avec l’Iran, nous ne l’accusons pas de soutenir son régime théocratique !

On peut être sur la même longueur d’onde que Vladimir Poutine sur certaines de ses positions géopolitiques

Ne faites pas comme si Mélenchon n’avait pas applaudi à tout rompre le régime de Maduro, taxant de suppôt des États-Unis tout critique de l’expérience chaviste. Du simple point de vue démocratique, un tel alignement soulève des questions.

Il y a beaucoup de critiques à faire au régime chaviste, en particulier sur sa gestion de l’économie, des ressources pétrolières et ses problèmes de corruption, mais pas du point de vue de la démocratie. La plupart des médias sont tenus par le secteur privé. J’étais observateur lors des dernières élections et elles se sont déroulées de manière transparente, comme les 15 élections précédentes. Même Jimmy Carter, l’ancien président des Etats-Unis l’a reconnu !

À force de défendre des régimes autoritaires, vous donnez raison à vos adversaires. Soutenez-vous Vladimir Poutine ?

Mais nous ne soutenons pas les régimes autoritaires ! Où et quand exactement ? Nos détracteurs devraient plutôt s’occuper de la poutre dans leur œil – je pense spécialement à l’Arabie saoudite ou au Qatar. On peut, par exemple, être sur la même longueur d’onde que Vladimir Poutine sur certaines de ses positions géopolitiques, quand elles sont dans l’intérêt de la France. Mais nous n’adhérons pas à son programme, d’ailleurs très libéral. Pour la prochaine élection présidentielle russe, notre préférence va à Pavel Groudinine, soutenu par l’ensemble des forces de gauche.

C’est-à-dire notamment par le Parti communiste. Vous n’êtes donc pas le poutinien que caricaturent certains médias ! Peut-être pour éviter ce genre de raccourcis, votre programme prévoit de placer les médias « au service du peuple ». Comptez-vous les mettre sous surveillance ?

Au contraire, nous reprenons mot pour mot le programme du Conseil national de la Résistance qui souhaitait une presse débarrassée des influences étrangères et des pouvoirs d’argent. Et pour cause : 90 % des médias français sont détenus par neuf milliardaires ! Certes, les éditorialistes prétendent rester libres, mais Xavier Niel a un jour très honnêtement reconnu : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix ! » C’est ce qu’il a fait avec le groupe Le Monde, qu’il possède avec Matthieu Pigasse. Une telle influence est problématique en démocratie.

Je défends une liberté d’expression totale, telle que la prône le premier amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique

Posséder un journal ne signifie pas forcément contrôler sa ligne éditoriale, mais passons. Vous entendez créer un Conseil national des médias censé garantir une information libre et indépendante. Comprenez-vous que ce projet inquiète ?

Non, c’est plutôt la concentration des médias aux mains de quelques financiers qui devrait inquiéter ! Nous proposons de créer une instance autonome, telle qu’il en existe déjà en Belgique et au Québec, indépendante des pouvoirs d’argent, de l’État et des partis politiques. Cette instance de déontologie du journalisme pourrait inclure des citoyens et des journalistes professionnels qui examineraient les griefs en délivrant des bons et des mauvais points en statuant sur l’honnêteté des reportages.

Tancer ou récompenser les journalistes comme des enfants, c’est manier la carotte et le bâton.

Un bâton pas trop dur, puisqu’il n’y aurait pas de sanctions de type judiciaire, mais l’esquisse de l’honnêteté de tel ou tel journaliste par rapport aux faits rapportés. De plus en plus de gens peuvent vérifier les informations sur internet, cela les aiderait à faire des « fact check ».

Vous plaisantez ? Internet fourmille de fausses nouvelles ! Comme Emmanuel Macron, souhaitez-vous interdire leur propagation sur internet ?

Légiférer n’est pas la bonne façon de faire. Qui déterminera qu’une nouvelle est fausse ou non ? On ne sait jamais qui pourrait prendre un jour le pouvoir et utiliser une loi de contrôle des médias pour censurer tout ce qu’il décréterait être une fake news. Au risque de vous étonner, étant un disciple de Noam Chomsky je défends une liberté d’expression totale, telle que la prône le premier amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique ; cela vaut mieux qu’une censure ou une loi mémorielle.

Vous avez une conception de la liberté d’expression assez libérale, voire anglo-saxonne. Or, le programme international de la France insoumise voit dans la présence militaire américaine à travers le monde la première des menaces pour la paix.

Nous ne sommes pas des simplistes qui ânonnent systématiquement : « C’est la faute des États-Unis ! » Néanmoins, les États-Unis ont créé ou attisé toute une série de conflits au nom de la défense de leurs intérêts.

À quels exemples pensez-vous ?

Je pourrais vous citer le Chili, l’Irak, le Salvador ou l’Indonésie parmi des dizaines d’exemples. Je pense aussi aux Pentagone Papers. Voyez Snowden… Ou encore le coup d’État contre Mossadegh en Iran en 1953, et dont nous payons encore le prix aujourd’hui. En 2009, au Honduras, sous Barack Obama, les États-Uniens ont appuyé le renversement du président Zelaya, ouvrant la porte à une dictature qui a assassiné plusieurs centaines d’opposants, dont 62 journalistes. En Syrie, ils ont reproduit la stratégie d’appui aux mouvements islamistes expérimentée contre l’URSS, sans réfléchir aux conséquences à long terme. Globalement, l’influence états-unienne au Moyen-Orient s’exerce par le fort soutien aussi bien à Israël qu’à l’Arabie saoudite, que Trump ne fait qu’exacerber en reconnaissant Jérusalem comme capitale exclusive d’Israël ou en autorisant la guerre au Yémen par l’Arabie saoudite.

 L’intervention russe a empêché Daech de s’installer durablement en tant qu’État

Pourquoi les ingérences russes, notamment en Syrie, vous inspirent-elles plus de sympathie ?

D’abord, il faut préciser que cette intervention était légale au regard du droit international, la Russie étant alliée du gouvernement syrien. Il est évident que Moscou a agi pour défendre ses intérêts : conserver le port militaire de Tartous, soutenir un régime qui lui est favorable et éliminer le plus possible des 3 500 terroristes parlant russe. Au moins a-t-elle le mérite de le reconnaître. Bachar Al-Assad n’aurait jamais tenu sans l’appui russe. Mais l’intervention russe a empêché Daech de s’installer durablement en tant qu’État. La prise de Damas aurait été une catastrophe sans précédent. Comme on l’a vu en Irak et en Libye, la méthode américaine qui consiste à soutenir n’importe qui, et souvent les pires, puis à renverser entièrement l’État en place amène un chaos propice au développement de nouveaux foyers terroristes, dont les attentats en France sont l’une des conséquences.

Pour autant, serons-nous mieux protégés en sortant de l’OTAN comme vous le proposez ?

La France doit d’abord compter sur elle-même pour assurer sa défense. L’OTAN est une organisation belliciste dont l’existence ne se justifie pas. Nous aimerions que notre pays redevienne la puissance indépendante qu’il était et retrouve son rôle d’équilibre, dans une logique gaullienne.

Si la France sort de l’OTAN, devra-t-elle conserver sa force de dissuasion et ses moyens d’intervention ?

La force militaire dont doit se doter notre pays dépend des buts géopolitiques que nous nous fixons. Or, en l’état actuel, le financement de nos armées est insuffisant pour assurer les missions qui lui sont confiées. En parallèle, réfléchissons aux économies possibles, en réduisant de moitié notre dissuasion aérienne sans entamer notre capacité de dissuasion globale. Nous proposons la mise en place d’une conférence internationale sur la réduction des armements nucléaires, pour reprendre un processus interrompu depuis la disparition de l’URSS.

Votre raisonnement s’appliquerait peut-être à un monde d’État-nations souverains, mais la France est membre de l’Union européenne, de la zone euro et d’autres ensembles supranationaux qui limitent ses marges de manœuvre.

Notre approche des relations internationales est globale et découle du rôle que nous voyons pour la France. Nous plaçons celui-ci sous le sceau de l’indépendance et de la souveraineté recouvrée, c’est pourquoi dans le programme de la France insoumise tout commence avec le Plan B pour l’Europe. Depuis septembre 2015, à la suite des diktats insupportables de l’UE contre le peuple grec, nous avons organisé cinq sommets avec nos partenaires européens pour construire une autre Europe, celle des peuples. « À traités constants », comme le disent Benoît Hamon et Yannis Varoufakis, on ne peut rien réaliser ; nous devons récupérer notre souveraineté budgétaire et notre contrôle sur la monnaie. Nous nous opposons également aux traités de libre-échange, comme le CETA signé en catimini avec le Canada, qui aliènent notre pays au profit des multinationales.

Ce programme a le mérite d’être clair. En quoi votre expérience d’officier de l’armée française, notamment dans l’Afghanistan des années 2000, a-t-elle nourri votre itinéraire idéologique ?

En Afghanistan, j’ai constaté le contrôle total des États-Unis sur tous les aspects opérationnels d’importance. Nos objectifs de guerre déclarés – apporter la paix et la démocratie, défendre les droits des femmes – se sont révélés pure propagande. Malgré les promesses, rares ont été les écoles ou les hôpitaux construits. La région a été encore plus déstabilisée, le trafic d’héroïne a explosé et dix-sept ans après, les reliquats de Daech et les talibans dominent en Afghanistan. Quelle réussite !

L’immigration économique n’a aucun sens dans un pays avec 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres

Je comprends que vous désapprouviez les opérations extérieures armées, mais jusqu’où va votre refus de l’ingérence ?

Nous n’acceptons d’interventions militaires extérieures que multilatérales sous mandat de l’ONU, pour arrêter un massacre de grande échelle, et unilatéralement s’il y a une menace grave des intérêts de la France. Mais, quelle que soit l’intervention, elle doit être menée en ayant un plan politique de sortie de crise, ce qui n’a clairement pas été le cas au Mali, condamnant nos soldats à y rester durablement.

Vos scrupules à piétiner les frontières vous amènent à critiquer l’immigration massive. Cela vous a-t-il attiré des inimitiés à la gauche de la gauche ?

J’ai eu effectivement des divergences avec certains. Les réfugiés de guerre doivent être accueillis dignement selon le respect des conventions internationales dont la France est signataire. Je défends la thèse selon laquelle l’immigration économique, en dehors du fait qu’elle n’a aucun sens dans un pays avec 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres, est d’abord un drame pour les pays d’origine des immigrés et pour les immigrés eux-mêmes. Le pillage des ressources premières d’un pays, l’imposition d’une dette indigne et insupportable, les traités de libre-échange qui détruisent les économies locales, comme les accords de partenariat économique (APE) avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) sont criminels et produisent la misère dont les migrations ne sont qu’une des conséquences. À cela s’ajoute le pillage des cerveaux. Une étude récente de l’INED montre que les migrants qui arrivent en Occident sont en moyenne nettement plus diplômés que leurs compatriotes restés au pays. On doit donc se battre pour que chacun puisse vivre de son travail dignement dans son pays, pas pour organiser la mobilité générale des travailleurs au service du capital.

Certains de vos camarades apparaissent comme des alliés objectifs du grand patronat dans leur défense d’un immigrationnisme sans contraintes.

Le Medef, le patronat allemand ou la Commission européenne voient d’un bon œil les migrants économiques, car cela leur permet de faire pression sur les salaires dans un contexte de chômage fort. L’UE souhaite d’ailleurs créer un « visa bleu » pour amener plus de diplômés issus des pays en voie de développement. Cette oligarchie organise le chaos à son propre service à travers le dumping social, les fermetures d’usines en France, leur réouverture dans des pays à moindre coût, les travailleurs détachés – directive à laquelle nous nous opposons. À ce titre, ce qui se passe avec l’Ukraine est très grave. L’un des buts de l’accord de libre-échange avec ce pays est d’aggraver le dumping social en Europe : nous parlons d’un pays de 46 millions d’habitants avec un salaire mensuel moyen de 100 euros ! Nous proposons de régulariser tous les sans-papiers sur le sol national afin que tous soient égaux face au travail, mais en même temps nous ferons voter des lois sanctionnant durement les entrepreneurs utilisant des travailleurs clandestins, car c’est là qu’est le véritable « appel d’air ».

Non, Edouard Philippe, il ne suffit pas d’être compétent pour trouver un travail

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Edouard Philippe lors du salon des Entrepreneurs de février 2018 à Paris. SIPA. 00843568_000004

La France est ce pays où plus d’1,5 millions de gens qualifiés sont au chômage. Parce que les recruteurs ne sont pas toujours compétents et que le travail semble « réservé » à ceux qui en ont déjà un…


Il est grand temps de briser une omerta bien française : des personnes compétentes et expérimentées sont au chômage. Notre Premier ministre, Edouard Philippe, a pourtant martelé au Salon des Entrepreneurs, le 7 février 2018, que « la meilleure des sécurités, [était] la compétence de chaque individu ».

Pour trouver un travail, il faut déjà avoir un travail

Tous âges confondus, 1 612 010 demandeurs d’emploi de niveau Bac + 2 au moins étaient inscrits à Pole Emploi en France métropolitaine au 31 décembre 2017[tooltips content= »Sources statistiques : DARES et APEC »]1[/tooltips].

L’Association pour l’Emploi des Cadres (APEC) se félicite pourtant du nombre anticipé d’embauches de cadres en 2018 : 271 000 contre 240 000 en 2017. Mais combien d’années faudra-t-il à ce rythme pour écouler le stock de chômeurs de niveau Bac +2 et plus ? Sur la base de ces derniers chiffres, il faudrait de 6 à 7 ans à condition de ne pas recruter de cadres déjà en poste. Or, la réalité, qui intègre le « turn- over » est cruelle : les premiers recrutés sont  les salariés déjà en poste que les entreprises vont débaucher. Si l’on tient compte des licenciements, démissions, départs en retraite… les effectifs de cadres n’ont progressé que de 54000 en 2017. Il faudrait donc près de 30 ans pour écouler le « stock » des 1 612 010 demandeurs d’emploi actuels de niveau minimum Bac+2 !

Les 35-50 ans, la tranche d’âge ignorée

Sur ce « stock » de talents inemployés, l’acharnement à les présenter par classe d’âge,  surtout à opposer lesdits « juniors » aux « seniors », en vient à occulter ceux qui ont entre 35 et 50 ans soit plus de 615 260 professionnels potentiellement compétents, expérimentés, en pleine force de l’âge et qui ne demandent qu’à travailler !

Pour l’heure, ils font peu de bruit car il y a une certaine pudeur à dire : « j’ai fait des études, j’ai développé des aptitudes, je cultive mes réseaux et pourtant,  je ne trouve pas de boulot ! ». Les politiques de tous bords évitent d’aborder ce sujet qui met mal à l’aise et ne font ainsi qu’amplifier le phénomène.

Ces 35-50 ans, diplômés, parfois de nos meilleures écoles et universités, qui ont déjà fait leurs preuves,  étaient « seulement », si j’ose dire, 285 850 au 31 décembre 2007. En dix ans, leur nombre a plus que doublé (+ 115 %). Nous avons un gisement de talents inemployés que nous gâchons voire détruisons, alors même qu’il devrait servir à redresser le pays !

Il ne suffit plus d’être compétent…

D’après notre Premier ministre, « tout investissement en matière de compétences est un investissement qui paie et qui rapporte ». Si en théorie, cela sonne vrai, peut-il faire fi de ce que ressentent ceux qui l’écoutent, bien formés et expérimentés et qui ne retrouvent pas le chemin d’un travail rémunéré ? Ah, s’il suffisait d’être compétent, monsieur le Premier ministre, pour retrouver un emploi en France !

A contrario, ne connaissez-vous pas des personnes en poste, extrêmement bien rémunérées, ayant atteint leur degré d’incompétence comme l’a théorisé Laurence J. Peter et Raymond Hull dans leur ouvrage Le Principe de Peter ? N’est-ce pas celles-là même qui s’octroient souvent le pouvoir de jauger et juger, lors d’embauches, de futurs subalternes ?

Recruteurs incompétents et statistiques manipulées

C’est bien là où le bât blesse ! Ne faut-il pas revoir en profondeur les critères de recrutement au sein de certaines entreprises ? Sont-elles toutes capables de recruter correctement sur des bases objectives et non discriminatoires ?

A lire aussi: Emploi: les recruteurs sont-ils tous compétents pour juger si vous l’êtes ?

Ce qui est certain, c’est que, depuis des années, les Français se laissent enfumer par des statistiques manipulées à des fins de communication politique et au service de certains pouvoirs.

Monsieur Philippe, allez-vous continuer à alimenter l’omerta ou, finalement, avoir le courage de la briser ? Cela induira de nombreuses remises en cause de positions dominantes et figées et ne se fera pas sans casse au sein d’un système français qui doit se réformer à tout prix. C’est pourtant une condition sine qua non pour changer de regard sur le chômage, faire émerger une nouvelle vision du monde du travail et trouver de véritables solutions collectivement salvatrices et porteuses d’avenir pour tous.

Immigration: les Canadiens ne sont pas Justin Trudeau

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Justin Trudeau lors d'un congrès du Parti libéral à Toronto, novembre 2017. SIPA. Shutterstock40609784_000003

C’est trop d’ « injustes » ! Beaucoup de Canadiens – anglophones et Québécois réunis – ne sont pas ravis de l’accueil inconditionnel réservé aux migrants par Justin Trudeau. Haro sur le paradis multiculti.


Depuis l’élection du Premier ministre Justin Trudeau en 2015, le Canada est plus que jamais perçu comme l’eldorado du multiculturalisme. Mais ce cliché cache une réalité bien différente.

Trop d’immigrés, pas assez de « Justes »

Plusieurs chiffres indiquent que la terre de l’érable n’est pas seulement un pays « hospitalier à la différence », selon la formule du philosophe Charles Taylor. Ainsi, en mars 2017, selon un sondage de l’institut Crop, 40 % des Canadiens jugeaient qu’il y avait trop d’immigrés. Plus de la moitié des Canadiens exprimaient des craintes sur l’avenir de leur culture et de leur identité.

A lire aussi: Dans le Calais belge, les « nouveaux Justes » dénoncent les « rafles » de migrants

Quelques mois plus tard, une enquête Ipsos révèle qu’environ la moitié de la population canadienne ne croit pas à l’intégration des derniers arrivés. Aux antipodes des discours vivre-ensemblistes, 41 % des Canadiens pensent que les réfugiés mentent sur leur situation et viennent au Canada pour des raisons exclusivement économiques. Trump semble même avoir fait des émules outre-frontière puisque 52 % des personnes interrogées voient dans certains migrants des terroristes venus semer « la violence et la destruction ».

Trudeau rassemble les Canadiens

Comme partout en Occident, le fantasme d’un Disneyland multiculti ne séduit guère que les élites. Si ces enquêtes nous livrent un scoop, c’est que Canadiens anglophones et Québécois répondent – pour une fois – d’une même voix. Ainsi, un jeune dirigeant libéral-libertaire gouverne une population largement réfractaire à l’immigration. Toute coïncidence avec un pays cousin…

Dommage pour la France, Najat Vallaud-Belkacem a donc choisi l’édition…

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Najat Vallaud-Belkacem rejoint les éditions Fayard (Photo: SIPA. 00812425_000038, juin 2017).

Non contente d’avoir ruiné l’école, Najat Vallaud-Belkacem s’attaque à l’édition. L’ancienne ministre de l’Education veut promouvoir « les batailles culturelles du progressisme ».


Najat Vallaud-Belkacem renonce donc à briguer la tête du PS, qui n’arrivait pas à lui garantir le salaire qu’elle demandait, et elle entre dans l’édition : elle sera directrice de collection chez Fayard.

D’aucuns pourraient s’étonner : elle a donc aussi des compétences dans ce domaine ? Pas plus pas moins qu’en tant que ministre de l’Education.

Les « batailles culturelles du progressisme »

L’ex-protégée de Ségolène Royal, dont elle fut porte-parole ; l’ex-ministre de François Hollande ; l’ex-chouchou de Gérard Collomb — avant qu’il la voue aux gémonies — a donc annoncé son intention de diriger une collection d’essais intitulée « Raison de plus » et « consacrée aux batailles culturelles du progressisme », a-t-elle expliqué à l’Obs (autant s’exprimer chez soi). Son but ? Faire émerger de nouvelles propositions et de nouveaux talents. Elle aura fort à faire, l’expression « intellectuel de gauche », après avoir été un quasi-pléonasme dans les années 1950-1960, est devenue un oxymore. Sic transit.

J’ai moi-même un petit passé éditorial. J’ai travaillé — il y a plus de trente ans à présent — avec Louis Magnard, qui était un grand éditeur ; avec Marie-Pierre Brossollet (chez Belin), qui était une grande éditrice ; avec Franck Spengler, qui domine la scène éditoriale érotique (mais pas seulement) depuis des lustres ; et surtout avec Pierre Marchand, chez Gallimard — l’inventeur des Folio-Junior, des « Livres dont vous êtes le héros », de la collection Découvertes et des Guides Gallimard. Seul ou en société, j’ai participé à ces diverses aventures éditoriales. Dix ans de bonheur.

Najat Vallaud-Belkacem, une femme qui aime porter le chapeau

Et avec Jean-Claude Gawsewitch, d’abord chez Ramsay, puis dans la maison qui porte son nom, avant qu’il ne rachète Balland. Ce furent les heures glorieuses de la Fabrique du crétin — et de la suite. Gawsewitch était un vrai éditeur, rusé, matois, légèrement arnaqueur — mais avec un sens éditorial certain. Je lui ai amené fin 2010 un ami du PS (si, si, j’en ai !), Guillaume Bachelay, qui était certainement, à l’époque, le type le plus doué de sa génération — à tel titre que le PS l’a tuer, comme dit l’autre, même s’il est toujours membre de sa direction collégiale. Un garçon doté d’un sens aigu de la formule qui tue. Je pensais que Bachelay avait un vrai livre en lui — un vrai livre politique de haut niveau.

Mais il était aussi bon camarade, et il nous a amené la petite Vallaud-Belkacem, à peine plus jeune que lui, qui se demandait alors que faire (j’allais dire « comme Lénine », mais n’exagérons pas). « Promise à un brillant avenir », nous dit Guillaume. Bien. Et alors ? « Nous allons signer à deux un abécédaire sur le FN » — et c’est ainsi que parut en septembre 2011 aux éditions Gawsewitch un opuscule intitulé Réagissez ! Répondre au FN de A à Z. Pas ce que j’ai fait de plus brillant, mais c’était en quelque sorte une bonne œuvre.

A lire aussi: Jean-Michel Blanquer doit tout à Najat Vallaud-Belkacem

« Signer à deux », avait dit Bachelay. En fait, il donna au livre son style, ses formules, ses idées, sa syntaxe. Vallaud-Belkacem fit le reste. Après tout, elle avait réalisé la même opération l’année précédente avec Eric Keslassy (Pluralité visible et égalité des opportunités, un excellent titre promu par…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Zeev Sternhell, savant utile de l’antisionisme

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zeev sternhell israel nazisme
Zeev Sternhell, 2015. AFP. 000_ARP4108814

L’historien israélien, Zeev Sternhell, a comparé l’Etat hébreu au « nazisme à ses débuts ». L’édito d’Elisabeth Lévy.


Un Israélien qui compare Israël au « nazisme des débuts », voilà qui ne peut qu’enchanter, du Monde à France Inter, de Mediapart au Muslim Post. D’autant plus que Zeev Sternhell a l’avantage de conférer une  pseudo-scientificité à deux grandes causes, la détestation de la France et la haine d’Israël – quel autre sentiment peut inspirer un pays en voie de nazification ? En effet, avant de devenir le savant utile de l’antisionisme extrême gauchiste européen, Sternhell s’est rendu célèbre avec Ni droite, ni gauche, publié en 1983, une analyse du fascisme français qui est à peu près partout et toujours prête à resurgir, thèse assez proche de celle de L’idéologie française de BHL, paru deux ans plus tôt, et recyclée depuis en mépris du populo et de ses idées nauséabondes.

Sternhell, leur « bon juif » idéal

Bref, avec Shlomo Sand, l’historien qui considère que le peuple juif est un mythe, et quelques autres, Sternhell fait partie des Israéliens fréquentables. Et pour les sites islamistes il est le « bon juif » idéal. Ce qui est marrant, c’est que, même concernant le fascisme français, Shlomo Sand lui conteste la qualité d’historien. De fait, outre qu’elle est abjecte, sa comparaison est idiote car elle oublie un léger détail : il n’y avait pas, en 1930, de conflit entre les Juifs et l’Allemagne, ni de Juifs souhaitant bruyamment la disparition de l’Allemagne ou célébrant la mort de petites filles allemandes.

Le plus écœurant, c’est la gourmandise avec laquelle notre radio publique s’est jetée sur cette bonne feuille. En dépit d’une actualité chargée, sur France Culture, on lui a accordé l’honneur des titres, honneur inédit pour un texte de cette nature. Emportée par son élan – ou son inconscient-, la journaliste a annoncé : « Un intellectuel israélien compare Israël au nazisme des années 1940. » Sternhell, et c’est déjà dingue, parle du nazisme des débuts. Celui des années 1940, c’est celui de la fin – de l’extermination. Peu importent ces distinctions, nombre de journalistes, imbus de leurs grands sentiments et de leur méconnaissance totale du dossier, étaient trop heureux de trouver, sous une plume israélienne, cette confirmation de tous les poncifs qu’ils ont en tête. Saluons donc Bernard Guetta qui, ce mardi matin, a remis les pendules à l’heure.

Tout n’est pas faux, bien sûr, dans le libelle publié, lundi 19 février, par Le Monde sous le titre accrocheur : « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Sternhell s’appuie sur des projets du gouvernement de geler par la loi et pour toujours le statut de Jérusalem, ainsi que sur des signes réels de la montée d’un nationalisme raciste. Mais, faute de regard historique (ou, dit plus simplement, de la prise en compte du contexte), il sort subrepticement de la route de l’argumentation pour dérouler un scénario qui conduit au mieux à l’apartheid et au pire suivez mon regard.

La hallalisation des esprits fait son chemin

Il y a en effet en Israël des rabbins qui ont appelé à l’assassinat d’Yitzhak Rabin, ou des élus qui réclament des salles d’accouchement séparées pour les Arabes et pour les Juives. Le nationalisme extrémiste, volontiers raciste sur les bords, progresse, y compris dans l’armée. En tout cas, la hallalisation des esprits (c’est-à-dire la propension à diviser le monde entre pur et impur) fait son chemin chez pas mal de juifs.

Mais il y a aussi des juifs pour la Palestine, des soldats militant pour la paix, une presse déchaînée, des ONG brailleuses et une intelligentsia raffinée, sans oublier une justice, une police et tout le reste, pour défendre l’Etat de droit s’il est menacé. Bref, toute une cacophonie judéo-israélienne dans laquelle on souhaite bonne chance à un dictateur.

Surtout, tout occupé qu’il est à déceler les germes de nazisme chez ses concitoyens, Sternhell oublie de porter son regard un peu plus loin. S’il l’avait fait, il aurait pu entendre et voir des expressions beaucoup plus inquiétantes du nationalisme trempé dans l’antisémitisme le plus crasse, expressions qui vont jusqu’au poignard, à la roquette, sans oublier la volonté de destruction tranquillement assumée dans des mosquées ou des salles de classe. Ajoutons qu’en Israël, Sternhell et les autres ont pignon sur rue et c’est très bien. S’il y a des partisans de la paix avec Israël dans le monde arabe, ils rasent les murs, ou sont menacés de mort. Et dans les pays arabes, il n’y a pas de question juive.

Sans majorité juive, il n’y a plus d’Etat juif

S’il avait vu tout cela, Sternhell aurait compris que la volonté de conserver une majorité juive ne révèle nullement une haine raciale. La plupart des Israéliens le savent, sans majorité juive, il n’y a plus d’Etat juif. Fin du sionisme, chapitre clos. C’est d’ailleurs ce souci qui devrait conduire le gouvernement israélien à rechercher une séparation négociée avec les Palestiniens, qu’ils soient ou pas (et ils ne le sont pas) les partenaires idéaux.

Oui, l’occupation qui pourrit la vie des Palestiniens opère un travail de sape souterrain  dans la société israélienne. Mais le danger, pour Israël, n’est pas de sombrer dans le nazisme. Il est de perdre le sens de la pluralité – et de finir par ressembler à ses voisins.


Les Rien-pensants

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SNCF: l’adieu aux petites lignes ou le désenchantement de la France

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Gare de Montfort-L'Amaury-Méré, en Île de France, décembre 2017. SIPA. 00837817_000001

Au nom de la rentabilité, le rapport Spinetta veut fermer les lignes les moins fréquentées. C’est l’identité de la France qui est menacée.


Vous vous souvenez peut-être du poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, écrit pendant la Résistance pour célébrer le départ des jeunes combattants pour le maquis :

J’emmène avec moi le refrain
De cent noms dits par tout le monde
Adieu Forléans Marimbault
Vollore-Ville Volmerange
Avize Avoine Vallerange
Ainval-Septoutre Mongibaud
Fains-la-Folie Aumur Andance
Guillaume-Peyrouse Escarmin
Dancevoir Parmilieu Parmain
Linthes-Pleurs Caresse Abondance.

Gare à Spinetta

Je ne sais pas s’il y a une gare à Volmerange ou Caresse et si c’est encore le cas, il y a de fortes chances que bientôt, il n’y en ait plus, pour peu que le gouvernement suive les recommandations du rapport Spinetta sur l’avenir de la SNCF. Toutes ces gares ressembleront désormais à l’ancienne gare de Cahors évoquée par un autre poète, Valery Larbaud :

Tu étends au soleil des collines ton quai vide
(Ce quai qu’autrefois balayait
La robe d’air tourbillonnant des grands express)
Ton quai silencieux au bord d’une prairie,
Avec les portes toujours fermées de tes salles d’attente,
Dont la chaleur de l’été craquelle les volets…

Il n’y a pas que les cheminots qui risquent de perdre leur statut, ce statut qu’on s’obstine à confondre avec un privilège alors qu’il est le résultat de luttes sociales. Et que plutôt de l’envier, on pourrait désirer que d’autres salariés en bénéficient, parce que l’égalité, cette fameuse égalité, il n’y a aucune raison de la confondre avec un nivellement par le bas, à moins de croire la propagande sans aucune retenue des médias ces temps-ci.

Non, nous allons, nous tous, perdre aussi des noms. Ces noms si français qui pour le coup, eux, forment la véritable identité française avec leur syllabes rêveuses qui n’excluent personne au nom du sang, de la religion ou de la couleur de la peau.

Douce France, trop cher pays de mon enfance ?

J’ai eu la chance, dans ma vie d’écrivain un peu nomade, de prendre ces petites lignes improbables et j’ai souvent noté sur un carnet ces noms qui à eux seuls forment un poème. Par exemple, entre Limoges et Ussel, quand les rails épousent les contours de la Vienne : Saint-Priest-Taurion, Brignac, St-Léonard-de-Noblat et son viaduc, St-Denis-des-Murs, Chateauneuf-Bujaleuf, Eymoutiers-Lac de Vassivière, La Celle-Corrèze, Bugeat, Perols, Jassonneix, Meymac-Ussel.

Perdre une petite ligne, pour certains, c’est jouer sur une variable d’ajustement, pour d’autres, c’est perdre des noms, répétons-le, des noms, c’est-à-dire des paysages, une certaine manière de tutoyer la forêt et l’horizon au rythme de ce qu’on appelait jadis du joli nom de Micheline. Je me souviens aussi de la ligne la plus lente que j’ai connue, qui m’a fait passer du Puy de Dôme aux forêts de la Haute Corrèze en allant de Clermont-Ferrand à Brive-la-Gaillarde.

Ecoutez plutôt, fermez les yeux, vous êtes en France : Royat-Chamallières, Durtol-Nohannent, Volvic, Charbonnières-les-Varennes, La Miouze-Rochefort, Laqueuille, Bourg-Lastic-Messeix, Eygurande, Ussel, Meymac, Maussac, Egletons, Rosiers d’Egletons, Montaignac, La Montane, Corrèze, Tulle, Cornil, Aubazine-Saint-Hilaire, Malemort-sur-Corrèze, Brive.

A chaque arrêt ou presque, dans les petites gares au bas de collines qui s’éclairaient au soleil couchant, on pouvait voir des plaques aux cheminots fusillés. Parfois le chauffeur de la voiture descendait et fumait une cigarette pour discuter avec un contrôleur: ils attendaient un couple de personnes âgées qui venait de passer le dimanche chez les enfants et rentrait deux stations plus loin.

Pas rentable, tout ça ! Vous imaginez, près de quatre heures pour faire deux cents kilomètres et en guise de voyageurs quelques vieux, quelques lycéens rentrant dans leurs internats. Non, vraiment ça ne pouvait pas durer.

Un service public doit-il être rentable ?

J’ai quand même gardé le billet. C’était en 2010 ou 2011. Je me disais déjà que si les choses devaient mal tourner, il aura existé encore dans ce pays un service public qui permettait de se rendre un dimanche d’une ville à une autre en train selon un itinéraire hautement improbable mais tellement agréable.

Bien sûr,  dans les débats qui vont commencer, les conflits peut-être, il sera question de rentabilité. Est-ce qu’un service public doit-être rentable ou avant tout… rendre service ?  Il sera aussi question du rôle de l’Etat qui, à force de se recentrer sur ses « missions régaliennes », laissera des opérateurs privés permettre le grand bond en avant libéral et mettre enfin nos chemins de fer au niveau de ceux de la Grande-Bretagne que le monde entier lui envie. Il sera sans doute aussi question, mais moins, d’écologie. Remplacer des trains par des bus quand on se vante d’être, à chaque COP, les champions de la lutte contre les émissions de CO2 ne manquera pas de sel (ou de plomb).

Mais il sera beaucoup moins question, soyons en certain, de l’effet secondaire le plus profondément désespérant du libéralisme : un certain désenchantement du monde.

Les Poésies de A.O. Barnabooth / Poésies diverses

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Raphaël Enthoven: « Twitter se présente comme le porte-voix des ignorés des ‘médias officiels' »

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Raphaël Enthoven, janvier 2018. ®Hannah Assouline

Accro à Twitter, le philosophe devenu journaliste par hasard fait fi des invectives, procès d’intention et autres attaques en meute pour tâcher d’y philosopher. Quand la dialectique casse des briques. Entretien avec Raphaël Enthoven, le gentleman twitter.


Causeur. Critique féroce de Twitter, vous utilisez quotidiennement ce réseau social. Comment justifiez-vous cette contradiction ? 

Raphaël Enthoven. À raison de deux heures par jour, j’y passe un temps fou. Mais c’est du temps gagné. Twitter donne accès à l’ensemble des passions, des opinions, et surtout des préjugés en présence. L’anonymat libère l’insulte et offre à la loupe de l’éthologue des spécimens parfaits. L’enjeu de mon travail est de repérer la mauvaise foi et d’y remplacer l’invective par l’argumentation. Sur Twitter, je suis un poisson-pêcheur. J’en fais partie, tout en y prélevant ce qui m’intéresse. Et la chasse est toujours excellente. De ma fausse terrasse, j’observe, comme à l’opéra, des discours antagonistes produire des comportements identiques. C’est un régal pour les yeux et l’esprit. Twitter est un concentré d’agora.

A lire aussi: Marcel Gauchet: « Les réseaux sociaux ont démocratisé la manipulation »

« Un concentré d’agora » ?! Vous énoncez là le malentendu consubstantiel aux réseaux sociaux : la confusion entre la foule et le peuple…

Cette confusion entre la plèbe et le peuple remonte au XIXe siècle, lorsque Marx disait du prolétariat qu’en raison de ses souffrances, il était fondé à incarner « l’humanité tout entière ». Or, Twitter se présente comme le médium de la plèbe, c’est-à-dire le porte-voix de ceux qui se vivent comme les exclus de la fête médiatique, les ignorés des « médias officiels ». En tweetant, je me suis confronté d’assez près à des opinions qui, à tort ou à raison, pensent d’elles-mêmes qu’elles n’ont pas droit de cité. En cela, il s’agit, aussi, d’un concentré d’agora.

Mon ennemi n’est que la foule. […] Pris singulièrement, chaque individu qui la compose est aussi intelligent qu’un homme peut l’être.

Certes, mais comment voulez-vous introduire de la nuance auprès d’ennemis de la nuance ?

Mon ennemie n’est que la foule. D’où la nuance est bannie, et où chacun abjure sa singularité au profit d’un slogan. Mais pris singulièrement, chaque individu qui compose la foule est aussi intelligent qu’un homme peut l’être. Or, en répondant posément à l’homme des slogans, on arrive parfois à produire le miracle d’un vrai débat, avec de vraies distinctions, des amalgames qu’on récuse et des échanges d’arguments. Mon amie Marylin Maeso (qui enseigne la philosophie) excelle à transformer des disputes en discussions. Son fil Twitter est une machinerie socratique d’où j’ai vu, parfois, des porcs ressortir en galants hommes, des gauchistes devenir hamoniens, et des gens de droite s’intéresser à Merleau-Ponty ! Une merveille…

Le plus souvent, les twittos tuent le débat. Vous fustigez d’ailleurs le « Parti unanime » de Twitter dont les membres ont en commun le refus du pluralisme…

Ce n’est pas le pluralisme qui gêne le « Parti unanime ». C’est la nuance. Le Parti unanime n’est pas le parti d’une opinion en particulier, mais c’est l’ensemble des gens dont l’unique mode de discussion consiste à disqualifier l’opinion qui leur déplaît. L’idée de « Parti unanime » (qui n’est, en fait, qu’un synonyme de ce que Tocqueville appelait « tyrannie de la majorité ») m’est venue le jour où, parce que j’attirais l’attention sur les risques du #balancetonporc, Julien Salingue – l’animateur de cette gentille Pravda égarée dans un monde pluraliste, qui s’appelle Acrimed – a essayé de démontrer, en falsifiant un article écrit en 2011, que j’étais moi-même « raciste et misogyne »… Le crachat était gluant, j’ai mis du temps à m’en nettoyer, mais je dois au morveux d’avoir, à cette occasion, formalisé une intuition précieuse. Car en fait, le Parti unanime est omniprésent. Pour y prendre sa carte, il suffit de discuter à coups de procès d’intention. Moi-même, il m’est arrivé d’y céder.

Cet autisme généralisé pose-t-il un problème démocratique ?

En tout cas, c’est un problème tout à fait spécifique à la démocratie, où chacun prise le débat, mais où, comme Deleuze le remarquait déjà dans Pourparlers, les « débats » ne sont que la juxtaposition péremptoire d’opinions qui se regardent en chiens de faïence, et dont l’enjeu est uniquement de savoir si on a bien disposé du même temps de parole que son ennemi.

Sur Twitter, jusqu’à récemment, une opinion devait tenir en 140 signes. Cette contrainte de forme réduit-elle la pensée ?

La règle des 140 signes était terrible. Elle condamnait à une orthographe lamentable, avec des mots abrégés, illisibles… C’était de l’écriture exclusive ! Un cauchemar. De ce point de vue, le récent passage à 280 signes est intéressant. 280 signes laissent la place au paradoxe. En 280 signes, on peut faire tenir une contradiction, c’est-à-dire obliger les gens à réfléchir.

Ce qui est sale, c’est de porter des gants.

Y êtes-vous récemment parvenu ?

Quand j’observe que les partisans du burkini ne défendent pas, malgré la liberté qu’ils invoquent, le port du string dans les rues de Riyad, il m’arrive de recevoir, au milieu des crachats, la main tendue d’un adversaire qui comprend que mon seul but est de (vraiment) discuter avec lui. Quand j’explique qu’on peut être musulman sans croire en Dieu (car l’islam est un monde, plus encore qu’une religion, et qu’il a, lui aussi, ses tartuffes), au milieu des anathèmes, j’entends des voix sincères qui s’efforcent de comprendre un raisonnement nouveau pour elles. Quand je fais valoir que #balancetonporc comporte aussi un risque de délation, c’est Sandra Muller en personne, à l’origine du mot-clef, qui (à rebours des unanimistes acharnés à démontrer ma rage de mâle blanc) fait valoir qu’on n’a jamais tort d’introduire une nuance dans le débat… Autant de victoires, inutiles mais réjouissantes.

Mais le contact de rageux dégradants est dégradant !

Ce qui est dégradant, c’est de refuser le contact. Ce qui est sale, c’est de porter des gants. En ce qui me concerne, j’y vais, loyalement, mais sans pitié. Je n’en retire aucune fierté. Les rageux ne m’impressionnent pas du tout. Twitter, pour moi, n’est pas une question de courage, mais une question de patience. En tout rageux sommeille un type intéressant. C’est à lui que je m’adresse.

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Il y a une chose que nous sommes en train de perdre à cause des réseaux sociaux, qui sont le royaume du premier degré, c’est l’humour. Peut-on rire au temps de Twitter ?

Twitter n’est pas l’ennemi de l’humour. On y trouve des choses hilarantes. L’ennemi de l’humour aujourd’hui n’est pas non plus l’Église, que des décennies de sarcasmes ont remise à sa place. L’ennemi de l’humour, à l’ère des revendications communautaires, ce sont ces nouveaux censeurs qui tiennent l’humour pour un outil de domination. « À qui profite l’humour ? » se demandent-ils. Et de répondre : aux dominants, qui brandissent la « liberté d’expression » pour écraser les « racisés ». Autrement dit : oui à l’humour, sous réserve de ne rire ni des Noirs, ni des Arabes, ni des gros, ni des nains, ni des femmes, ni des juifs, ni des pauvres, ni des laids, vous pouvez tout écrire (« sous l’inspection de deux ou trois censeurs », ajouterait Figaro).  Ces censeurs-là descendent en ligne directe des nationalistes avinés qui demandaient aux écrivains d’écrire, pendant la guerre, de grands romans patriotiques. L’un comme l’autre voudraient soumettre l’art (comme l’histoire, d’ailleurs) à l’idée qu’ils se font du Bien. S’ils étaient au pouvoir, il y aurait un art officiel.

Si les esprits obtus fleurissent sur Twitter, y avez-vous également rencontré beaucoup de zigs dans votre genre ?

Bien sûr. Si la plupart des gens combattent pour la victoire de leurs opinions, nous sommes quelques-uns, précis, motivés et parfois influents, à combattre pour le droit universel d’en avoir une. Même, et surtout, quand elle nous déplaît.