Ce matin, l’invité de la matinale de France Inter était Michel Lussault, ancien président du Conseil supérieur des programmes français (CSP), qui vient de démissionner pour protester contre la politique du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer.

S’il était convié sur les ondes publiques, c’est parce qu’en démissionnant il n’a pas hésité à critiquer très sévèrement le nouveau ministre qui selon lui essaie par ses déclarations dans les multiples interviews accordées à la rentrée « satisfaire […] les bas instincts d’une clientèle ». Concrètement, il s’agit de critiquer le fond – le ministre annonce dans les médias des réformes non discutées en interne par les échelons professionnels du ministère – et la forme – Blanquer se positionne en « réactionnaire », en anti-Najat ou anti-Peillon en se faisant le porte-parole de ceux qui souhaitent, selon Michel Lussault, le retour à une école républicaine fantasmée « qui n’a jamais existé ».

Feu sur Finkielkraut !

Mais dans le studio de Radio France, l’ancien président du CSP a clarifié le débat sur l’école. En quelques minutes, avec franchise et intelligence, il a mis le doigt sur le fond de l’affaire : la démocratisation de l’école, ou plutôt sa conception. Pour Michel Lussault, le débat oppose les partisans d’une école ouverte pour tous à ceux, comme Alain Finkielkraut, qui souhaitent créer une école destinée aux élites. Si Michel Lussault a parfaitement raison de poser la question du rôle de l’école dans une démocratie libérale, on peut regretter qu’il ne conçoive pas que ses adversaires idéologiques puissent également soutenir la démocratisation de l’enseignement. Mais selon d’autres biais. Aux yeux de Lussault, la République a rendu la grande culture (musées, théâtres) accessible à tous, et il revient donc à l’éducation d’être également ouverte au plus grand nombre. Est ainsi posée la question de l’élitisme en démocratie. A l’instar de Jack Lang, jadis auteur d’un livre au titre oxymorique Une école élitaire pour tous, Michel Lussault définit l’école démocratique comme un élitisme pour tous, ce qui signifie de facto la fin de l’élitisme. Dans les faits, l’école pour tous implique de faire passer d’une année à l’autre des élèves qui ne maîtrisent pas le savoir et les compétences requises, d’accorder le bac à tous, quitte à prier les correcteurs d’être très, très indulgents. Tout ce contre quoi le nouveau ministre Jean-Michel Blanquer s’était érigé, notamment dans les colonnes de Causeur : désormais, les correcteurs du bac devront rompre avec la surnotation !

L’égalité des chances selon Blanquer

L’actuel ministre de l’Education défend d’ailleurs une certaine vision de la démocratisation du savoir, clairement distincte de celle de son ex-directeur des programmes. Selon ses vues, la République doit faire en sorte que l’origine et la condition socioéconomique ne déterminent pas les chances d’un jeune Français d’obtenir le bac. Autrement dit, l’égalité des chances veut que chacun puisse prétendre à tout ce que la France offre d’honneurs, de carrières et de trajectoires sociales synonymes de réussite. Contrairement à Lussault, Blanquer ne postule pas que nous faisons tous, par principe, partie de l’élite mais que tout le monde peut aspirer, à force de travail et de mérite, à l’intégrer. Pour entendre ce son de cloche, encore faut-il accepter l’idée même d’élite, contraire au mythe égalitariste d’une parfaite égalité des talents. Certes, cela ne remet pas en cause l’égalité de droits en tous mais certains n’acceptent même pas qu’on puisse jouir de privilèges en raison de son mérite personnel.

Des inégalités légitimes

Comme le résumerait Jean-Claude Milner, il est donc des inégalités légitimes, pour peu qu’elles soient le produit du travail. Mais les tenants d’une égalité stricte prennent chaque bonne note comme la marque sociale des privilèges de la famille, étant entendu qu’un enfant bien né dispose de capitaux économiques, sociaux et culturels avantageux. Lussault considère les élèves comme des héritiers systématiques, voire les pions d’un jeu social bien rodé. Ce que le sociologue Didier Eribon, disciple de Bourdieu et Foucault, appelle dans l’un de ses ouvrages La société comme verdict.

Lussault exprime le désir louable de démocratiser le savoir mais blâme toute différence synonyme d’inégalité – jusqu’à condamner les notes – prenant ainsi le parti de l’égalitarisme.

Le camp du Progrès accuse

Et puisqu’il accuse Jean-Michel Blanquer de vouloir satisfaire des bas instincts, rappelons que le ressentiment, moteur de l’égalitarisme, ainsi que le soupçon jeté sur chaque réussite ne sont pas plus ragoûtants. Au-delà de toute idéologie, l’expérience des dernières décennies démontre qu’il n’existe que deux options : tirer vers le haut ou bien niveler par le bas. La première permet une ascension sociale imparfaite tandis la deuxième contribue à la sécession des élites constituées de rentiers héritiers. Il est étrange que Michel Lussault qualifie la première option de réactionnaire et la seconde de progressiste.

Lire la suite