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Italie : monnaie européenne, dette nationale


Depuis son entrée dans l’euro, l’Italie s’enfonce dans la récession et creuse sa dette publique. Entravée par les cures d’austérité successives, la faible croissance italienne ne peut résorber les déficits. D’autant que Rome ne peut compter sur la mutualisation de sa dette.


Emmanuel Macron, meilleur anglophone que votre serviteur, aurait gagné à lire l’article qu’un chroniqueur du Financial Times a récemment consacré à la dette publique italienne. John Plender résume en deux phrases quarante années d’histoire de notre voisine. « J’avais coutume de dire dans les années 1980 que l’Italie était une bonne économie entravée par un État inopérant. Aujourd’hui, la troisième économie de la zone euro est faible et entravée par une union monétaire dont l’impact est clairement néfaste. » On subodore que John Plender n’est pas un de ces journalistes ravis de la crèche européenne.

Une dette supérieure à 130 % du PIB, la deuxième de la zone euro

L’auteur souligne que le revenu par tête en Italie est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était au moment de la création de l’euro et rappelle que les dirigeants politiques ont joué constamment le jeu de l’austérité budgétaire imposée par Bruxelles, au point de réaliser des excédents primaires, ce qui signifie que les dépenses sont inférieures aux recettes, hors intérêts dus sur la dette accumulée.

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John Plender aggrave son crime de lèse-majesté européenne quand il nous dit que l’union monétaire a installé un taux de change inapproprié, tout particulièrement pour le secteur manufacturier qui souffre d’un « écart de compétitivité de 30 % vis-à-vis de l’Allemagne ». Et il ne voit pas comment réaliser la déflation des salaires qui résorberait cet écart. Par voie de conséquence, l’Italie s’enfonce dans un chômage chronique qui atteint des proportions ravageuses chez les jeunes, avec un taux de 35 %.

En dépit des efforts d’austérité accomplis par tous les gouvernements des vingt dernières années sans exception, ce qu’oublient de dire nos médias, l’État italien est aujourd’hui affligé d’une dette supérieure à 130 % du PIB, la deuxième de la zone euro. Tous les efforts accomplis entre 2000 et 2008, qui avaient permis de la réduire à 105 % du PIB ont été annulés et au-delà par les trois récessions successives qui ont crucifié l’Italie entre 2008 et 2016. Et la seule échappatoire, qui consisterait à monétiser la dette discrètement, est interdite par l’union monétaire qui joue ainsi deux fois son rôle de souricière.

L’Angleterre a mis un siècle

C’est là que le cas de John Plender devient pendable : « Les leçons de l’Histoire ont montré que des niveaux très élevés de dette n’ont pu être que rarement ramenés à des niveaux acceptables sans une répudiation formelle ou un défaut informel par l’inflation. » L’Angleterre offre un cas exceptionnel de réduction normale de la dette, mais il lui a fallu quatre-vingt-dix-huit ans pour résorber l’immense dette issue des guerres contre Napoléon, et il s’agissait alors de la première puissance industrielle, bancaire et maritime du monde durant la période concernée ! En sens inverse, l’Italie a pu digérer la dette issue de la Première Guerre mondiale au prix de deux répudiations partielles prononcées par Mussolini, avant d’effacer par l’inflation celle provoquée par la Deuxième.

La conclusion s’impose : l’Italie ne peut rembourser sa dette, non plus que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. La France, l’Espagne, la Belgique sont à la merci d’un ralentissement ou d’une récession qui porterait leurs dettes publiques au niveau de celle de l’Italie. Les Européens sont pris au piège qu’ils se sont tendu à eux-mêmes en adoptant l’unification monétaire.

Banques et Etats comme larrons en foire 

De plus, l’accusation serait incomplète si on ne rappelait pas que l’essentiel des dettes ainsi accumulées au fil du temps se trouve aujourd’hui dans les comptes des grands agents financiers : les fonds de placement, les sociétés d’assurance et les banques, surtout les banques. L’achat des dettes publiques par les banques est la face cachée de notre histoire financière récente. Il s’est fait en deux temps.

Dans un premier temps, il y a près de quarante ans, les banques ont offert aux États de les délivrer de la patate chaude des déficits en escomptant ferme leurs nouveaux emprunts, autrement dit en achetant des titres d’État. La complicité qui s’est établie ainsi, en arrière-plan du débat officiel, explique entièrement l’inertie des États face aux comportements dévoyés de la corporation bancaire : un troc a été passé au terme duquel les gouvernants s’abstenaient de réglementer les activités financières en contrepartie du soutien formel que les banques accordaient à leur endettement.

Et l’argent fut 

Plus tard, avec la crise de l’euro, la situation de dépendance réciproque des États et des banques s’est renforcée sous la conduite de la BCE. Pour sauver les États et les banques avec eux, tout en sauvant l’euro, cela va de soi, il a fallu soutenir à toute force la valeur des dettes publiques, qui s’était affaissée ou effondrée. C’est la raison d’être du quantitative easing mené de la main du maître Draghi. Avec l’argent tombé du ciel de la BCE, les banques ont continué à acheter les emprunts nouveaux émis par les Trésors publics en acceptant les taux les plus bas de l’Histoire. L’Allemagne emprunte aujourd’hui à 0,4 %, la France à 0,8 %, l’Espagne à 1,3 %. Et c’est là la raison pour laquelle les dettes publiques se sont stabilisées dans les pays du Sud. Des États potentiellement insolvables sont traités comme les débiteurs les plus fiables qu’on ait jamais vus sur les marchés du crédit. Cherchez l’erreur.

Dans le monde financier, personne n’est dupe de cette manipulation, dont on sait bien qu’elle apparaîtra au grand jour à la prochaine crise.

Dettes, un savant mélange 

Reste la ressource de la mutualisation des dettes publiques de la zone euro, solution que notre président avance avec conviction depuis qu’il est installé à l’Élysée. L’idée n’est pas nouvelle puisque certains financiers l’avaient préconisée dès l’éclatement de la crise de l’euro. Cette mutualisation serait assortie d’un contrôle des dépenses à partir de Bruxelles, qui marquerait la fin de la souveraineté budgétaire des États. Le nerf de la guerre serait dans les mains d’un bureaucrate plus ou moins germanique.

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J’aimerais cependant insister sur un point oublié par le débat public : le mélange des dettes de l’Europe du Sud, du Nord et d’ailleurs rappelle étrangement les CDO, ces titres financiers qui combinaient divers titres de qualités diverses allant du subprime rate au prime rate et qui ont joué un rôle décisif dans la crise financière de 2008[tooltips content= »La récession de 2008 a porté la dette publique française de 65 % à 85 % du PIB, la crise de la zone euro l’a portée à près de 100 % »]1[/tooltips]. La mutualisation des dettes publiques de la zone euro, avec la création d’un titre agrégeant des créances subprime grecque, italienne et portugaise, des titres prime allemand et néerlandais, et la qualité intermédiaire française et belge, pourrait bien entraîner une récidive du processus. Imposer par ce biais une solidarité financière entre les clochards du Sud et les nantis du Nord revient, purement et simplement, à prendre en otages l’économie et le contribuable allemands pour préserver les banques et l’euro. Raison pour laquelle Berlin fait obstacle aux demandes de Paris. Reste que celles-ci trahissent la nature du projet européen de Macron. On peut se demander s’il est un militant de l’Europe intégrée ou un majordome de la corporation bancaire. Sans doute un peu les deux, car il incarne à merveille la dialectique de l’idéologie et des intérêts qui est au cœur de l’expérience néolibérale.

« Le tourisme représente la fin de l’aventure »

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Dans son dernier livre Manuel de l’anti-tourisme, Rodolphe Christin s’en prend avec témérité à ce qui est devenu l’horizon indépassable de l’accomplissement de nos sociétés occidentales ou économiquement bien portantes : le tourisme.


Matthieu Delaunay. Pourquoi prendre à rebours la marche du monde qui tend à rendre accessible chaque recoin de la planète qu’on appelait encore récemment ses « confins » ?

Rodolphe Christin. Ce livre est né du constat, agacé tout de même, de l’ampleur de la mise en ordre touristique du monde. Je tente de comprendre pourquoi et comment le tourisme est devenu la première industrie mondiale. Les Français sont bien placés pour être confrontés à ce genre d’interrogation puisque la France reste une destination de choix. L’objectif du Manuel de l’anti tourisme, est de sortir du consensus dont bénéficiait la machine touristique, y compris dans les milieux les plus contestataires. Le géographe Philippe Bourdeau explique à juste titre que le tourisme, comme industrie du « bien », qui prétend faire du bien, a longtemps été une machine à dépolitiser les réalités qu’elle produit. Je suis tenté de parler au passé car il semble que, depuis quelques temps, les choses changent : on observe ici et là des mouvements d’opposition à des projets touristiques (comme dans la forêt des Chambarans, en Isère, contre l’implantation d’un Center Parcs), ou bien des vagues de contestation dans des grandes villes sur-fréquentées comme Venise, Barcelone ou Dubrovnik. Ces villes n’en peuvent plus : le tourisme rend trop souvent les territoires invivables. Les zones les plus touristiques tendent à se refermer sur elles-mêmes et leurs habitants sont contraints de fuir.

Depuis que le tourisme existe, le monde n’est pas devenu meilleur.

Pourquoi les gens voyagent-ils ? Est-ce que c’est seulement à cause de la publicité, ou est-ce que ça a remplacé autre chose ? Comment inciter à voyager moins ? Peut-on voyager mieux ?

Le voyage est une structure anthropologique de l’imaginaire, pour parler comme l’anthropologue Gilbert Durand. Il signifie une logique du désir fortement enracinée qui pousse certains individus ou groupes à vouloir explorer ce qui existe au-delà de la montagne, de la vallée, de l’océan. Cette pulsion, ancienne comme l’humanité, traverse les époques et les cultures et révèle une disposition humaine au déplacement, à l’acquisition de connaissances et de nouvelles expériences, à l’exploration de nouveaux territoires de vie. Le tourisme, en tant que phénomène historique et social, est plus récent : pour aller vite, il a eu besoin de la révolution industrielle et de la généralisation du salariat pour devenir une modalité incontournable de la société de consommation. Le tourisme est le pur produit du capitalisme. Pour se déployer, ce phénomène a nécessité la création d’infrastructures et de technologies facilitant les déplacements. Pour que le tourisme se développe, le déplacement ne doit plus être une épreuve physique et psychologique. Sur ce plan, le tourisme représente la fin de l’aventure.

Croyez-vous que la masse de touristes, chaque année plus grande, apprend de ses voyages ?

Toutes les expériences enseignent quelque chose, les touristes apprennent comme tout le monde. Touristes et opérateurs de tourisme sont beaucoup plus opportunistes et tacticiens qu’idiots.

Qu’est-ce que le monde peut gagner avec le tourisme ?

De l’argent. Mais la manne est loin de bénéficier à tout le monde de manière équitable. Le tourisme brasse de l’argent grâce à des flux exogènes aux territoires d’accueil, ce qui rend l’économie touristique fragile et dépendante. Quant à la prétendue ouverture d’esprit que permettrait l’accès touristique au monde, sur ce plan rien n’est prouvé : la Méditerranée, première région touristique mondiale où la culture de l’accueil et de l’échange pourrait en conséquence être forte, est une région où la répression des migrants sait se faire impitoyable. Depuis que le tourisme existe, le monde n’est pas devenu meilleur. Le touriste sait profiter de son prochain en vacances aussi bien qu’au travail. Cette prétendue industrie du bien est une industrie aussi toxique que d’autres cracheuses de fumées.

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Quelle nuance faites-vous, si nuance vous faites, entre le voyage et le tourisme ?

Le tourisme est le produit d’une époque tandis que le voyage relève d’une dimension anthropologique de l’esprit. Une quête le motive. On ne le trouve plus qu’en creux, au hasard de certaines expériences. En revanche, le tourisme est un acte marchand aujourd’hui incontournable. Aucun voyageur n’y échappe et le voyage n’existe plus que dans le secret de la conscience.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent le tourisme comme un moyen de développement sûr, rapide et efficace des populations pauvres ?

Le tourisme n’a pas éradiqué la pauvreté, nous le saurions déjà. Son économie est fragile pour la raison avancée plus haut : trop dépendante de flux exogènes, l’économie touristique n’est pas autonome. En outre, son personnel souffre d’une indéniable précarité.

Le tourisme est un anti-voyage.

Vous écrivez que le tourisme est une « modalité du management du monde ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le tourisme est une manière de faire de l’argent qui intéresse autant les opérateurs privés que les pouvoirs publics. Il est d’ailleurs étonnant de voir comment l’argent du contribuable peut être mis au service d’intérêts particuliers, sans que cela ne provoque le scandale. Le tourisme suppose une modélisation des territoires de manière à les rendre touristiquement accueillants, c’est-à-dire rentables. Le tourisme exige donc un type d’aménagement du territoire adéquat, de manière à les rendre attractifs et achetables, fréquentables pour des nombres importants de visiteurs. Si les touristes s’émancipaient de l’enchantement qui recouvre d’illusions leurs pratiques, s’ils voulaient avoir accès au dessous des affaires, s’ils découvraient qu’ils ne sont que des pions inclus dans des flux qu’il faut gérer pour faire un maximum de profit, il est probable que le plaisir du tourisme s’évanouirait aussitôt. Avec lui, la liberté des vacances est illusoire.

N’y-a-t-il pas un paradoxe dans le terme « tourisme enfermé » que vous utilisez ?

Vous avez raison. Si au départ le désir touristique rejoignait le désir de découvrir l’altérité, bien souvent celui-ci s’est retourné sur lui-même : le tourisme devient désir de tourisme qui adore les lieux clos où l’on vit entre soi, à l’écart des autochtones qui ne peuvent intervenir que s’ils sont au service du touriste. Voilà pourquoi je répète que le tourisme est un anti-voyage.

Considérez-vous qu’il n’est aujourd’hui plus possible de vagabonder librement à travers le monde ? Croyez-vous qu’un voyage gratuit et pur dans ses fondements est encore possible ?

Le voyage « pur dans ses fondement » n’existe pas, le voyage est le résultat d’un travail philosophique sur le sens de la vie, une mise en interrogation du monde. Quant à la liberté de vagabonder, cela devient difficile de la trouver dans un monde qui préfère faire circuler les marchandises que voir « librement » circuler les individus, à une exception près : tout est possible pour qui possède suffisamment d’argent, et qui donc en rapporte à d’autres.

Manuel de l'antitourisme

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Affaire Benalla : le système Macron mis en examen


L’affaire Benalla pourrait faire des dégâts : elle révèle certaines des pratiques douteuses de la Macronie…


La presse nous rapporte ce qu’aurait déclaré, en garde à vue, celui que beaucoup appellent désormais « le gorille à Manu ». La première chose qui frappe, c’est l’étonnant culot dont il fait preuve. La seconde, c’est qu’il est clair qu’il a été dûment chapitré et que la stratégie de la Macronie sera de semer la confusion en espérant continuer à profiter de la complaisance dont elle a bénéficié d’une partie du haut appareil judiciaire. C’est la raison pour laquelle il est utile sinon indispensable de revenir sur un certain nombre d’aspects essentiels de la partie qui se joue aujourd’hui. D’autant plus essentiels qu’ils constitueront les enjeux du débat judiciaire. Or, avec un exécutif aujourd’hui plaqué au sol et un législatif transformé en cirque, la justice et le seul des trois pouvoirs dont on puisse espérer qu’il sera capable de rester à peu près debout.

Gare au « gorille »

Le jour du déclenchement du scandale, après avoir vu la vidéo des faits, nous avions établi la nature des infractions qui devaient être reprochées à Alexandre Benalla et le caractère inadmissible de la protection dont il avait bénéficié après ses exactions. Le feuilleton qui se déroule désormais nous apporte une révélation toutes les heures sur le statut et les avantages délirants, et manifestement indus, dont bénéficiait le « gorille ». Chacun de ces faits doit faire l’objet d’une analyse juridique qui permette d’en caractériser l’aspect pénalement répréhensible, et d’en identifier les auteurs.

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Dans la mesure où les événements que nous allons étudier ont fait l’objet de décisions prises par des fonctionnaires dans le cadre de structures hiérarchiques, rappelons les principes de responsabilité qui gouverne cette matière.

Tout d’abord, en application de l’article 28 de la loi sur le statut de la fonction publique, le fonctionnaire est tenu à un devoir d’obéissance. Assorti d’un devoir de désobéissance si l’ordre qui lui est donné est manifestement illégal. L’article 122–4 du Code pénal exonère le fonctionnaire auteur d’une infraction accomplie sur ordre à la condition qu’il n’en ait pas connu le caractère illégal. Apparemment accordés à la demande d’Emmanuel Macron, les avantages dont a bénéficié Monsieur Benalla ont fait l’objet pour chacun de décisions administratives. Tous les fonctionnaires impliqués sont donc responsables et il est indispensable qu’ils en répondent.

Viens chez moi, j’habite chez un copain

Premier exemple, la rémunération exorbitante (environ 10 000 euros par mois) perçue par l’homme de main, selon Le Parisien. S’agissant de fonds publics, il est clair qu’il ne peut y avoir d’arbitraire dans la fixation de la rémunération des collaborateurs de l’Élysée. De ce que l’on comprend aujourd’hui, le montant était directement lié, non pas à l’utilité de la mission, mais à la faveur du prince. Celle-ci ne saurait servir de support à une décision régulière. Les chiffres qui circulent dans la presse sont effectivement complètement excessifs, et peuvent encourir les foudres de l’application de l’article 432–15 Code pénal relatif au détournement de fonds publics. Le président de la République et ses collaborateurs, et notamment son chef de cabinet, sont responsables du maniement des fonds publics dont ils sont dépositaires. Les engagements de dépenses doivent être conformes à l’intérêt public et non pas le fruit de faveurs voulues et dispensées par le chef de l’État. Emmanuel Macron sera protégé par son immunité présidentielle. Ce n’est pas le cas de son directeur de cabinet qui a dû signer le « contrat de travail » et saisir le comptable public de l’engagement des dépenses correspondant à la rémunération. Il est indispensable qu’il en réponde dans le cadre d’une procédure judiciaire. Ceci n’a rien de fantaisiste, on apprend par un télescopage du calendrier, que Maryse Joyssains, maire d’Aix-en-Provence, vient d’être condamnée pour avoir promu indûment son chauffeur et fourni à ses proches des emplois de complaisance !

Deuxième exemple, le logement de fonction. Accordé, rappelons le, le 8 juillet dernier, alors même que les communicants de l’Élysée, empêtrés dans leurs mensonges, nous affirment que le « gorille à Manu » était puni. Dans la fonction publique, concernant les logements de fonction, en application du décret du 9 mai 2012, il existe deux régimes de « concession de logement ». D’une part, celle par « nécessité absolue de service » qui impose au fonctionnaire une disponibilité totale, et ne donne pas lieu à perception d’une contrepartie, c’est-à-dire d’un loyer. D’autre part, une concession avec paiement d’un loyer, pour les fonctionnaires qui sans être assujettis à la nécessité absolue sont tenus d’accomplir un service d’astreinte. Il est clair que Monsieur Benalla, au statut complètement flou, ne rentre dans aucune des catégories. Et que l’on ne nous parle pas de sécurité, celle-ci est assurée dans le cadre de la loi républicaine par le Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), composé de fonctionnaires formés. Qui a pris la décision d’attribuer ce logement ? Quelle modalité a été choisie ? Quelle est la justification de cet avantage en nature ? Monsieur Benalla est-il assujetti au versement d’un loyer en application des stipulations du décret du 9 mai 2012 ? Si cette attribution, ce qui est fort probable, est contraire à la réglementation, l’article 432–15 du Code pénal trouvera encore à s’appliquer. Même motif, même punition pour celui qui a signé sur ordre le contrat de bail.

Aux armes, etcaetera 

Parlons maintenant de la pseudo-sanction infligée au faux policier après ses exploits place de la Contrescarpe. Il apparaît d’ores et déjà que les soi-disant mise à pied et rétrogradation sans salaire n’ont jamais été appliquées. Qu’en est-il de la rémunération? Le bruit court qu’elle aurait quand même été versée, contrairement à ce qui a été dit. Et pourquoi donc ? À la demande de qui ? Encore le 432–15 ? Cela devient une habitude. Il serait bien de s’en expliquer devant un juge d’instruction.

Il y a également l’attribution au « gorille » d’un permis de port d’armes. Autorisation invraisemblable, mais manifestement sur ordre du château après un premier refus circonstancié de la préfecture de police. Tout simplement parce que les conditions juridiques n’étaient probablement pas réunies. Qu’à cela ne tienne, le prince cède à son homme qui rêve depuis longtemps d’être « enfouraillé ». Comme le démontre la lecture des «Macronleaks », il en avait formé la demande pendant la campagne présidentielle.

La valeur juridique de cette nouvelle autorisation mériterait d’être regardée de près. Son grand ami Vincent Crase, le salarié du parti LREM, s’est quant à lui passé de l’autorisation légale puisqu’il parade, place de la Contrescarpe, avec un flingue bien visible sur les photos et les vidéos. Sous les yeux des policiers vrais et faux mélangés que ça n’a pas l’air de gêner. Port d’arme prohibée, et de première catégorie, excusez du peu. Là aussi, il serait intéressant de savoir pourquoi et comment des civils aussi douteux que nos duettistes peuvent se promener ainsi armés jusqu’aux dents. Cela relève des investigations d’un juge d’instruction.

Et ça continue encore et encore…

Nous avons ensuite l’hérésie d’attribuer un pass d’entrée donnant accès à tous les locaux de l’Assemblée nationale et notamment à l’hémicycle (!) à notre homme de main qui ne pouvait bien sûr y avoir droit… Il serait intéressant que François de Rugy, le président de l’Assemblée nationale, vienne s’expliquer sur ce manquement gravissime, qui serait de nature à éclairer sur le dispositif qu’Emmanuel Macron commençait à mettre en place pour privatiser à son profit les services de sécurité de l’Élysée.

On parlera aussi de la fulgurante montée en grade d’Alexandre Benalla (il était réserviste) dans la gendarmerie. Plusieurs fonctionnaires de police ont déjà été mis en garde à vue et  mis en examen. Trois d’entre eux, aux grades conséquents, ont trouvé tout à fait normal de trahir leur secret professionnel et de mettre à la disposition d’une personne visée par la justice des éléments strictement confidentiels. Encore bravo !

La liste devrait normalement s’allonger. Alors à ce stade, à tous ceux qui, par cupidité, arrivisme ou lâcheté, ont prêté la main aux dérives voulues par le chef de l’État, on rappellera l’existence d’un autre article du Code qui les concerne tous. Celui du Code pénal qui réprime tous ceux qui ont pris des mesures pour faire échec à l’exécution de la loi. Tous les faits, toutes les manœuvres, tous les ordres qui viennent d’être décrits ci-dessus en relèvent.

Mais que fait la justice ?

Depuis déjà un moment, la justice s’est laissée déshonorer par les agissements de la juridiction d’exception du Pôle financier flanquée du Parquet national financier (PNF). Outil politique acharné à fausser l’élection présidentielle, d’abord contre Nicolas Sarkozy puis contre François Fillon. Outil dirigé plus récemment contre le Rassemblement national. Il semble symétriquement avoir servi d’étouffoir dès lors que des choses très gênantes pouvaient être reprochées aux amis du Parti socialiste ou à la Macronie. Que sont devenus Kader Arif, Bruno Leroux, Faouzi Lamdaoui ? Où en sont les affaires Ferrand, Collomb, Las Vegas, les irrégularités financières grossières de la campagne électorale du candidat Macron ?

En allant au fond des choses, le parquet de Paris et les juges d’instruction du même tribunal ont l’occasion de commencer à reconstruire une crédibilité et une légitimité lourdement entamée auprès de l’opinion. Il serait vraiment opportun de la saisir. Pas sûr que l’histoire repasse les plats.

Quant au président de la République, il pourrait apparaître comme l’auteur initial, et par conséquent le responsable, de tout ce que le scandale vient de mettre au jour. Sachant que ce n’est probablement pas fini. À l’abri de son immunité, il va peut-être enfin faire un peu l’expérience du fait que la politique est d’abord et avant tout un rapport de force. Son inconséquence l’a singulièrement isolé et il pourrait faire l’expérience de l’ingratitude des hommes, et de leur capacité à rapidement chercher des passerelles pour quitter le navire.

Laurent Bouvet: « Si la gauche, c’est ça, alors il n’y a plus de gauche »

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Universitaire et républicain de gauche membre du Parti socialiste jusqu’en 2007, Laurent Bouvet a créé en 2016 le Printemps républicain, un mouvement en pointe dans la défense de la laïcité et le combat contre l’islamisme et l’antisémitisme. Entretien (1/3). 


A lire aussi: Laurent Bouvet: « La principale menace, ce sont les dérives identitaires. Pas l’identité. » (2/3)

A lire aussi: Laurent Bouvet: L’islam de France voulu par le président soulève davantage de problèmes qu’il ne peut en résoudre » (3/3)

Franck Crudo : Une interview entre deux mâles blancs de bientôt plus de 50 ans, ça craint un peu par les temps qui courent non ? Que vous inspire cette terminologie employée de plus en plus souvent, y compris au plus haut sommet de l’Etat ?

Laurent Bouvet : Ça m’inspire toujours la même chose, depuis que j’ai rencontré pour la première fois cette manière de désigner les gens à raison de tel ou tel critère de leur identité, dans les années 1990 sur les campus américains que j’ai fréquentés pour faire ma thèse de doctorat : un mouvement immédiat de répulsion à l’égard de tout identitarisme, donc de tout essentialisme. Il faut se tenir le plus loin possible de cette manière de parler, de faire, de penser. Elle est contraire à l’humanisme universaliste qui est pour moi le socle d’un monde et d’une société vivables.

Dans le même ordre d’idée, Alain Finkielkraut écrit : « Un Arabe qui brûle une école c’est une révolte. Un blanc qui brûle une école, c’est du fascisme… »

Ce que dénonce ici Alain Finkielkraut, et il a entièrement raison, c’est le deux poids deux mesures qui est pratiqué par une partie des médias notamment, ou encore par une partie du monde politique, et, bien sûr, par une partie du monde académique, dans les sciences sociales notamment. Or on devrait pouvoir se mettre d’accord, malgré nos divergences politiques, sur le fait que quelqu’un qui brûle une école doit être jugé en fonction de son acte, criminel, et non de tel ou tel critère de son identité. Ça vaut pour tout.

Comment expliquez-vous qu’une partie de nos élites républicaines soit autant dans le déni voire la compromission vis-à-vis de l’islam radical et abandonne les valeurs de la République et des Lumières (sur la laïcité, l’égalité homme-femme, la liberté d’expression, etc.) au nom de l’antiracisme ?

On ne peut que constater et regretter, d’abord, qu’il existe des raisons électoralistes et clientélistes, à l’attitude de certains élus ou candidats, dans certaines villes, dans certains quartiers, à l’égard de représentants ou supposés tels, de l’islam radical, dans ses différentes acceptions : salafiste, frériste… Ça n’est d’ailleurs pas propre à la politique, cela existe aussi dans le syndicalisme, dans l’entreprise, dans les services publics. Le raisonnement qui conduit à ce genre de considérations est en général assez sommaire : il s’agit de gagner des élections, d’acheter la paix sociale…

C’est surtout un raisonnement à court terme, car le résultat est toujours le renforcement de cet islam radical, de son image, de ses moyens, en particulier auprès des musulmans. Et le calcul (d’intérêt) conduit donc le plus souvent à un résultat inverse à celui qui était attendu. Le problème est que l’on est là dans un phénomène assez large qui fonctionne comme une échelle de perroquet : il est très difficile, voire impossible, dès lors que l’on a fait une concession ou accepté une demande de revenir en arrière.

Y a-t-il uniquement des raisons électoralistes ? 

Non, il n’y a pas que de l’électoralisme ou du calcul d’intérêts immédiats. Il y a aussi une explication plus large, de nature à la fois historique et idéologique, du fait que certains acteurs politiques et sociaux se montrent complaisants voire favorables vis-à-vis de l’islam radical. On peut essayer de résumer cette inclination à partir de ce que j’appellerai ici le complexe colonial.

Dans le cas français spécialement, et européen plus largement, la colonisation a particulièrement concerné des populations de religion musulmane. Depuis la décolonisation d’une part et la fin des grands récits de l’émancipation nationaliste ou anti-impérialiste d’autre part, une forme de pensée post-coloniale s’est développée, accompagnée des désormais incontournables « études » qui vont avec dans le monde universitaire. Elle est appuyée sur une idée simple: l’homme « blanc », européen, occidental, chrétien (et juif aussi) est resté fondamentalement un colonisateur en raison de traits qui lui seraient propres, par essence en quelque sorte : raciste, impérialiste, dominateur, etc. Par conséquent, les anciens colonisés sont restés des dominés, des victimes de cet homme « blanc », européen, occidental, judéo-chrétien…

À partir des années 1970, à l’occasion de la crise économique qui commence et de l’installation d’une immigration venue de ses anciennes colonies, cette manière de voir postcoloniale va peu à peu phagocyter la pensée de l’émancipation ouvrière classique et de la lutte des classes qui s’est développée depuis la Révolution industrielle et incarnée dans le socialisme notamment. La figure du « damné de la terre » va ainsi se replier sur celle de l’ancien colonisé, donc de l’immigré désormais, c’est-à-dire celui qui est différent, qui est « l’autre ». Non plus principalement à raison de sa position dans le processus de production économique ou de sa situation sociale mais de son pays d’origine, de la couleur de sa peau, de son origine ethnique puis, plus récemment, de sa religion. Et ce, précisément au moment même où de nouvelles lectures, radicalisées, de l’islam deviennent des outils de contestation des régimes en place dans le monde arabo-musulman.

Notre histoire et cette vision purement idéologique expliquent ainsi qu’une partie de la gauche fasse aujourd’hui de l’islam la religion des opprimés et des musulmans les nouveaux damnés de la terre… ?

Oui. Toute une partie de la gauche, politique, associative, syndicale, intellectuelle, orpheline du grand récit socialiste et communiste, va trouver dans le combat pour ces nouveaux damnés de la terre une nouvelle raison d’être alors qu’elle se convertit très largement aux différentes formes du libéralisme. Politique avec les droits de l’Homme et la démocratie libérale contre les résidus du totalitarisme communiste ; économique avec la loi du marché et le capitalisme financier contre l’étatisme et le keynésianisme ; culturel avec l’émancipation individuelle à raison de l’identité propre de chacun plutôt que collective. En France, la forme d’antiracisme qui se développe dans les années 1980 sous la gauche au pouvoir témoigne bien de cette évolution.

À partir de là, on peut aisément dérouler l’histoire des trente ou quarante dernières années pour arriver à la situation actuelle. Être du côté des victimes et des dominés permet de se donner une contenance morale voire un but politique alors que l’on a renoncé, dans les faits sinon dans le discours, à toute idée d’émancipation collective et de transformation de la société autrement qu’au travers de l’attribution de droits individuels aux victimes et aux dominés précisément. À partir du moment où ces victimes et ces dominés sont incarnés dans la figure de « l’autre» que soi-même, ils ne peuvent en aucun cas avoir tort et tout ce qu’ils font, disent, revendiquent, devient un élément indissociable de leur identité de victime et de dominé. Dans un tel cadre, l’homme « blanc », européen, occidental, judéo-chrétien… ne peut donc jamais, par construction, avoir raison, quoi qu’il dise ou fasse. Il est toujours déjà coupable et dominateur. On retrouve là la dérive essentialiste dont on parlait plus haut.

Pour toute une partie de la gauche, chez les intellectuels notamment, tout ceci est devenu une doxa. Tout questionnement, toute remise en question, toute critique étant instantanément considérée à la fois comme une mécompréhension tragique de la société, de l’Histoire et des véritables enjeux contemporains. Mais aussi comme une atteinte insupportable au Bien, à la seule et unique morale, et comme le signe d’une attitude profondément réactionnaire, raciste, « islamophobe », etc.

C’est pour cette raison, me semble-t-il, que l’on retrouve aujourd’hui, dans le débat intellectuel et plus largement public, une violence que l’on avait oubliée depuis l’époque de la guerre froide. Tout désaccord, toute nuance, tout questionnement est y immédiatement disqualifié.

L’un des exemples les plus frappants, ce sont ces féministes qui relèguent au second plan leur combat en tentant de minimiser une triste réalité, voire même une horreur (Caroline de Haas au sujet du harcèlement dans le quartier de la Chapelle, Clémentine Autain après les viols de Cologne, etc.). Comment expliquer qu’un antiracisme à ce point dévoyé écrase toutes les autres valeurs, y compris le féminisme chez certaines féministes ?

C’est la suite logique de ce que nous disions plus haut. Ce qui est intéressant en l’espèce, chez ces « nouvelles » féministes – on pourrait plutôt parler de post-féminisme d’ailleurs -, c’est qu’elles enrobent leur discours de toute une rhétorique  dite « intersectionnelle » du nom du concept forgé par l’universitaire Kimberlé Crenshaw en 1993 (dans un article de la Stanford Law Review). Le but est de montrer que la lutte féministe et la lutte antiraciste peuvent se recouper pour défendre les minorités opprimées après les difficultés des mouvements identitaires des années 1970-80 à unir leurs forces (notamment après l’échec des « Rainbow Coalitions »[tooltips content= »Créée en 1969, La Rainbow Coalition agrège différents groupes politiques américains radicaux, parmi lesquels les Black Panthers. L’objectif était de prévenir les conflits entre jeunes des quartiers à Chicago et de s’opposer au maire démocrate, Richard Daley. »]1[/tooltips] et l’affaire Anita Hill/Clarence Thomas[tooltips content= »En octobre 1991, Anita Hill avait accusé de harcèlement sexuel le juge Clarence Thomas, qui venait d’être nommé à la Cour Suprême. Une affaire très médiatisée à l’époque aux Etats-Unis. »]2[/tooltips]) et à s’articuler ensuite aux revendications sociales.

Or, ce qui pouvait être adapté aux Etats-Unis des années 1980-90 ne l’est pas à la France d’aujourd’hui, pour tout un ensemble de raisons qu’il serait long de détailler ici. Tout ce discours que l’on retrouve dans l’idée de convergence des luttes également ces derniers temps masque en réalité une forme de hiérarchisation implicite entre les différentes minorités à défendre. Et, comme on le constate à chaque fois, les exemples que vous citez sont très clairs : ce ne sont pas les femmes qui sont en haut de la liste, ni d’ailleurs les homosexuels. Ce qui prévaut systématiquement, y compris chez ces post-féministes, c’est l’attention à des critères identitaires de type ethno-raciaux ou religieux. Ce qui induit d’étranges alliances et de bien plus étranges contradictions encore puisque, par exemple, on retrouve des militants du progressisme des mœurs, favorables aux droits des femmes ou des homosexuels aux côtés de militants islamistes qui sont très conservateurs en matière de mœurs.

Dans ce post-féminisme, on n’hésite plus désormais à parler d’émancipation de la femme à propos de jeunes filles portant le voile islamique, au prétexte qu’elles auraient librement choisi de se soumettre à des règles religieuses qui sont pourtant explicitement contraires à l’égalité entre hommes et femmes. La confusion est totale, sur le plan philosophique, entre liberté, consentement et choix. Mais aussi sur le plan politique puisque dans toute une partie de la gauche, ce genre de renversement idéologique apparaît désormais comme tout à fait normal. On en a eu récemment un exemple frappant avec l’affaire de la présidente de la section de l’Unef de Paris-Sorbonne, qui porte un voile islamique.

Le racisme et l’antiracisme ne sont-ils pas au final l’avers et le revers de la même médaille ? Cette tendance à tout racialiser, à catégoriser les individus en fonction de la couleur de leur peau…

Oui, il y a un dévoiement d’une partie de la lutte antiraciste, devenue relativiste et essentialiste. Là encore, le fait que des organisations (associations, syndicats, partis) qui se réclament de la gauche, du projet progressiste, de l’émancipation collective… en viennent à adopter ou à justifier l’idée qu’on puisse se rassembler dans des réunions « non mixtes », entre « racisés », pour lutter contre le racisme, est d’une incohérence philosophique et politique totale. Si la gauche, c’est ça, alors il n’y a plus de gauche. C’est aussi simple que cela. Tout le combat historique pour l’universalisme, l’humanisme, contre le racisme, pour l’émancipation… perd son sens.

Derrière de telles idées, on trouve finalement une forme de racisme brut et qui ne se cache même plus chez certains auteurs et certains militants de la mouvance dite « décoloniale » ou « indigéniste ». Je pense à Houria Bouteldja notamment dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous paru en 2016. Ce racisme, venu du raisonnement sur la colonisation dont on parlait plus haut, conduit à rendre responsables et coupables de toutes les injustices, de toutes les discriminations et de tous les crimes… les « blancs », par un processus d’essentialisation pur et simple.

De telles idées sont ultra-minoritaires, mais cela ne les rend pas moins dangereuses par le véritable terrorisme intellectuel qu’elles font peser sur toute cette gauche, sur nombre de médias notamment qui n’osent pas en révéler le caractère aussi fallacieux intellectuellement que destructeur politiquement et socialement. S’il y a un politiquement correct, c’est bien là qu’il se trouve : dans le refus non seulement de dire ce que l’on voit mais surtout de voir ce que l’on voit comme nous y incitait Péguy. Et gare à celui, surtout s’il est un « mâle blanc », qui ose ne serait-ce que constater cette dérive. Il sera immédiatement accusé d’être à son tour un « identitaire » et, évidemment, raciste, sexiste, islamophobe… Toute réalité, on n’ose même pas parler de vérité, est abolie au profit d’une vision purement idéologique qui ne fonctionne que par la terreur qu’elle fait régner.

Face à cela, il faut garder le calme des vieilles troupes, et continuer de se battre pour un antiracisme fondé sur l’universalisme et l’humanisme. En développant les mesures concrètes et les moyens des politiques publiques contre toutes les discriminations. En s’engageant, publiquement, avec détermination et rigueur pour défendre les principes qui, depuis deux cents ans, sont ceux qui ont permis l’émancipation de tous, sans distinction de sexe, de race, de religion, d’origine.

A suivre…

Italie: Non, la Ligue ne déscolarise pas les enfants étrangers!

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Pour garantir la mixité et éviter les ghettos scolaires, la région Frioul-Vénétie julienne dirigée par la Ligue veut instaurer un quota d’étrangers (45%) par classe. Il n’en faut pas plus pour indigner la gauche transalpine qui accuse de racisme des élus prêts à mettre des bus scolaires à la disposition des enfants d’étrangers. Mise au point.


Il faut le lire pour le croire : au nord-est de l’Italie, d’affreux, sales et méchants élus xénophobes voudraient priver d’école les enfants étrangers. C’est du moins ce que rapportent nos confrères de Marianne, reprenant les accusations du Parti démocrate (centre-gauche) contre la Ligue. Alors, info ou intox ?

Comme souvent, la vérité est plus prosaïque – et moins sensationnaliste – que les gros titres de la presse. Sous l’impulsion de la maire Anna Cisint (Lega), le « modèle Monfalcone », du nom de cette commune de 36 000 habitants aux environs de Trieste, a pour projet d’instaurer un plafond d’élèves étrangers par classe de maternelle : 45%. Soutenue par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, l’initiative inspire le président de la région Frioul-Vénétie julienne Massimiliano Fedriga, 38 ans, également issu de la Ligue.

« Une limitation des présences étrangères sert à garantir l’intégration. »

Afin d’éviter les classes-ghettos, le deuxième parti d’Italie (17% aux dernières élections), en passe de détrôner dans les sondages son allié gouvernemental le Mouvement 5 étoiles (M5S), entend généraliser la mesure. Pour en comprendre la lettre et l’esprit, le quotidien triestin Il Piccolo donne la parole aux principaux décisionnaires léghistes. Et le journal local de citer l’édile Anna Cisint : « Le monde a changé. Une analyse démographique est nécessaire car si [l’entreprise de chantiers navals, ndlr] Fincatieri a créé des pics [de main d’oeuvre immigrée] à Monfalcone, nous devons penser à ce qui se passe ailleurs. Les enfants doivent aller à l’école et ne pas être ghettoïsés, mais les Italiens ne doivent pas non plus fuir pour autant. » Honteux, raciste, discriminant ? En signe de bonne volonté, à l’horizon 2019-2020, la maire se dit prête à affréter des bus pour répartir gratuitement les enfants étrangers dans les différentes écoles de la province.

Si bien que la conseillère régionale responsable de l’éducation Alessia Rosolen (Lega) a entamé un tour du Frioul-Vénétie julienne et multiplié les consultations d’élus locaux afin de concilier deux principes potentiellement contradictoires : la limitation du nombre d’étrangers par classe et le respect de la Constitution consacrant l’accès à l’éducation. Ainsi, loin d’envisager le moindre apartheid scolaire, le sénateur frioulan Mario Pittoni (Lega), chef de la commission de l’éducation, martèle l’argument central du parti anti-immigration : « Une limitation des présences étrangères sert à garantir l’intégration. » D’aucuns objecteront que cette profession de foi républicaine cache une arrière-boutique aux effluves nauséabonds. C’est oublier les racines lombardes de la Lega, historiquement plus favorable aux Africains assimilés à la culture du Nord, qu’aux Napolitains et autres Italiens méridionaux que Salvini brocardait il y a encore quelques années. Le bilan très mitigé sur l’immigration de Roberto Maroni, l’ancien ministre de l’Intérieur léghiste de Berlusconi, adepte des vagues de régularisations/expulsions à la Pasqua, ne joue pas en faveur de la Ligue. Mais les électeurs ont la mémoire courte.

La Ligue, populaire mais diabolisée

Aujourd’hui, si la région adriatique Frioul-Vénétie julienne, frontalière de la Slovénie, a son lot de migrants subsahariens que l’on croise dans les rues d’Udine, Pordenone, Gorizia ou Trieste, la plupart de ceux-ci viennent sans leur famille. Autrement dit, les écoliers concernés par cette disposition sont majoritairement des enfants de travailleurs étrangers en situation régulière, n’ayant pas (encore) acquis la nationalité italienne. Car, malgré les projets du précédent gouvernement centriste, le jus soli (droit du sol) est resté lettre morte. Et pour cause : l’opinion échaudée par l’immigration craint tout nouvel appel d’air.

Populaire mais diabolisé par les syndicats et la gauche morale, le mouvement de Matteo Salvini – à la tête des régions Frioul, Lombardie, val d’Aoste et allié aux partis de centre-droit en Sicile, à Molise et en Ligurie – peinera certainement moins à garantir la mixité scolaire qu’à endiguer le flux des migrants. Car si l’Union européenne, la Libye, l’Algérie et la Tunisie acceptent l’idée d’un centre de tri des demandeurs d’asile, aucun Etat ne consent à l’héberger. Plutôt qu’un Calais chez soi, tous veulent l’enfer chez les autres…

Bref, on peut légitimement s’étonner des réactions outragées qu’a suscitées la maire de Monfalcone. Après tout, cette femme de droite n’a rien dit d’autre que les mères de famille musulmanes de Montpellier qui réclamaient plus de brassage culturel et ethnique dans les écoles de leurs enfants. S’il est des vérités difficiles à accepter par temps d’immigration massive, certaines ne sont-elles admissibles que dans la bouche de femmes voilées ?

Mon père, ce John Wayne

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John Wayne n’est pas mort. Et quand bien même il l’aurait été, Roland Jaccard l’aurait ressuscité (2/6).


A lire aussi: « J’aime pas John Wayne » – John Wayne n’est pas mort (1/6)

Diane Arnaud enseigne l’esthétique du cinéma à la fac. Elle nourrit une passion pour Ozu, mais ne connaît pas le livre de Luc Chomarat, Les dix meilleurs films de tous les temps. Elle jette un coup d’oreille rapide sur les pages concernant Ozu et se dit prête à les lire à haute voix à ses étudiants. Notamment ce passage : « Me voici assis par terre, en train d’expliquer à mon fils pourquoi les films d’Ozu sont les plus grands films de tous les temps. » Oui, pourquoi ?

Parce que ce sont des gens assis par terre qui se disent des trucs comme : « Et comment va ton père ? » Ou : « Il a fait vraiment très chaud aujourd’hui. » Parfois, ils mangent quelque chose. Tout ça en plan fixe.

« Tu penses quoi de Paul Verhoeven ? »

Nous aussi nous dinons dans un restaurant japonais. Soudain Diane me demande tout de go : « Tu penses quoi de Paul Verhoeven ? » La question tombe à pic. Jusqu’à hier, je n’en pensais rien. D’ailleurs, fallait-il en penser quelque chose ? Il a le sens de l’effet, tout le monde en convient. Mais est-ce suffisant ? Hier soir, par pur hasard, je vois : Showgirls (1995) et mon jugement bascule. Oui, il fait partie des grands : comment survivre dans un monde peuplé d’ordures ? Une question qu’on évite généralement. On préfère parler de la pluie et du beau temps, de la fille aînée qui ne veut pas se marier pour ne pas laisser son père seul. Ça c’est Ozu. Les actrices sont tellement sages dans ses films qu’elles en deviennent puissamment érotiques. Elizabeth Berkeley, le prototype de la garce dans : Showgirls est si vulgaire qu’elle devient presque aussi érotique que les héroïnes d’Ozu.

J’ai voulu savoir ce qu’était devenue Elizabeth Berkeley : personne ne se souvient plus d’elle. Elle approche de la cinquantaine : un sale temps pour les actrices. Elle a tout donné dans un film. Quand Showgirls est sorti, tout le monde l’a descendu. Les gens ne pardonnent ni l’excès, ni le mauvais goût, ni le sexe ouvertement affiché – même et surtout si au fond d’eux-mêmes, il n’y a que cela qui les attire. Alors ils disent préférer les films d’Ozu qui ont l’air si rassurants, si respectueux des conventions, si attachés aux valeurs familiales, ai-je dit à Diane. Mais bien sûr, c’est tout le contraire. Ce qu’on ne peut pas montrer, il faut le cacher. Tout est en pleine lumière chez Verhoeven, tout est dissimulé chez Ozu. D’où la question : faut-il mieux s’attendre à ce qu’on va voir – quitte à le mépriser ensuite – ou pénétrer insidieusement dans les relations tortueuses entre une fille et son père et s’en trouver bouleversé sans savoir pourquoi ?

Comment va ton père ?

Diane m’avait apporté son dernier livre : Glissements progressifs du réel (la couverture est alléchante). La conclusion,  en quelques lignes, résume son propos. Elle cite Calderon (La vie est un songe) : « Dans ce monde, chacun rêve ce qu’il est, sans que personne s’en rende compte. » Depuis 1635, et c’est le mot de la fin, rien n’a changé, sauf si l’on se réveille au cinéma. Je soupçonne Diane d’être assez fière de ce tour de passe-passe. Plutôt que de la féliciter, je préfère, comme dans un film d’Ozu, lui demander comment va son père. Elle me répond : « Il aime les fabuleuses histoires sans lendemain. Il ne sait jamais au milieu de quel film il va se réveiller. » Son père pour elle, c’est John Wayne dans La prisonnière  du désert. Nous nous resservons du saké. Oui, Le Goût du saké mérite de figurer dans la liste des dix meilleurs films de tous les temps. Luc Chomarat le certifie. Mais je me méfie, tant il est versatile. Et d’abord, a-t-il vu Showgirl ?

Les dix meilleurs films de tous les temps

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Penseurs et Tueurs

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Alain Finkielkraut: L’Esprit de l’escalier

Plaidoyer pour le vieux monde

Comme l’atteste la violente polémique déclenchée par le dernier tract des Républicains, les autorités morales de notre temps, ceux dont la parole compte, dans les médias, dans le monde politique et à l’Université, ne savent plus faire la différence entre « Pour que la France reste la France » et « La France aux Français ! » Ces deux expressions, à les en croire, sentent également le moisi. Or, elles n’ont pas du tout la même signification, et cette extension du domaine de la moisissure est à la fois ridicule et inquiétante. Dans un entretien que Causeur a publié le 20 juillet 2010, Renaud Camus a donné de la francité cette définition impeccable : « Deux éléments, affirmait-il, créent des Français et peuvent en créer encore : l’héritage, la naissance, l’ethnie, les ancêtres, l’appartenance héréditaire, et le désir, la volonté, l’élection particulière, l’amour d’une culture, d’une civilisation, d’une langue, d’une littérature, des mœurs, des paysages. » Il ajoutait : « On peut certes être français par la culture, par Montaigne, par Proust, par Manet, par la montagne Sainte-Victoire, par le pain, par le vin, par la langue, encore faut-il les connaître, les aimer, et d’abord les désirer. »

Les farouches nationalistes qui, dans la lignée de Maurras, scandent « La France aux Français ! », considèrent qu’on ne peut être français que par la naissance. Ils réservent jalousement la francité aux héritiers. Les autres, quelle que soit leur bonne volonté, sont recalés. Demander que la France reste la France, ce n’est pas du tout la même chose. C’est le souhait émis par tous ceux qui, d’une manière ou de l’autre, se sentent français. Ce souhait, nul ne songeait à le formuler, il n’avait pas sa place dans le discours politique tant que la France était tout naturellement la France et que la conflictualité se résumait aux luttes sociales. Mais un changement inattendu et brutal a eu lieu. Dans La Part du ghetto, livre-enquête sur une banlieue parisienne, Manon Quérouil-Bruneel évoque le cas d’Alice : une graphiste qui a choisi, avec son compagnon, d’acheter un appartement dans ce quartier qu’on annonçait comme un futur Brooklyn parce qu’une fromagerie – preuve irréfutable de gentrification – venait d’ouvrir de l’autre côté du pont. La déconvenue d’Alice a été immédiate : « Le jour de l’emménagement, raconte-t-elle, on est allés à la boulangerie en bas de chez nous, j’ai demandé un jambon-beurre, le mec m’a regardée comme si j’étais une extraterrestre ! On n’imagine pas qu’on puisse être si proche de Paris avec un tel décalage. » À l’heure où il est question d’inscrire les bistros parisiens au patrimoine mondial de l’humanité, le sandwich baguette-jambon-beurre, l’un de leurs emblèmes, n’a plus sa place au-delà du périphérique. Il contredit, et même il offense la culture qui s’y installe. Ce n’est plus un emblème, c’est un blasphème. La même Alice, apprend-on, a dû se plier à l’injonction tacite d’un vestiaire spécial 9-3… Dès qu’elle mettait une jupe, elle se faisait embêter, on lui demandait : « C’est combien ? Tu me fais un truc ? » Elle a donc rangé jupe, rouge à lèvres et décolleté… Ce conformisme, cette intégration à l’envers, c’était le prix de la tranquillité. Alice ne peut pas se mettre seule à une terrasse de café, à la sortie du métro, elle doit se cramponner à son sac à cause des vols à l’arraché, et, dit-elle encore : « C’est terrible d’avoir des mecs qui traînent devant l’école, qui crachent et qui s’ennuient. » La règle est simple, dit-elle : « C’est nous, les étrangers ici. » Alice fait cette expérience troublante, déconcertante, et même incroyable : ne plus être chez soi chez soi. Et elle n’est pas la seule, la part de non-France ne cesse de croître en France.

Comme l’a dit Edgar Quinet dans un autre contexte : « Le véritable exil n’est pas d’être arraché à son pays, c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » Cet exil est de plus en plus répandu. Y mettre fin et faire en sorte que la France reste la France devraient être, pour toutes les formations politiques de notre pays, un souci prioritaire. Au lieu de quoi, ce souci est criminalisé, on y voit la frappe de l’extrême droite et on lui oppose une kyrielle d’arguments contradictoires. Premier argument : la France ne se définit pas par des mœurs, mais par des valeurs, ce n’est pas une identité, c’est une idée, la belle idée des droits de l’homme. Il lui revient donc de mettre en pratique cette idée en accomplissant le devoir d’hospitalité : c’est si elle restreint l’immigration que la France cesse d’être la France. Deuxième argument : l’insécurité est un fantasme, le nombre d’étrangers est stable dans notre pays, il n’y a pas de non-France en France. Troisième argument, illustré notamment par le film Intouchables : les nouveaux arrivants vont régénérer notre pays, la transformation d’une société tétraplégique en société multiethnique est ce qui peut lui arriver de mieux. Aucun de ces arguments ne tient la route. Le nouveau monde qui s’annonce est féroce. La tâche de la politique est donc de préserver l’ancien et de maintenir en vie la civilisation française pour que la France puisse encore susciter du désir. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : la France qui était un phare est devenue un repoussoir pour les pays d’Europe centrale. Ne pas devenir Marseille : tel est l’objectif affiché par la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie et maintenant la petite république slovène.

Par-delà cette opposition géographique entre l’est et l’ouest, deux sensibilités se font jour et se font face dans toute l’Europe. Il y a ceux pour qui la souveraineté populaire est le bien suprême, et ceux qui militent pour la défense et l’extension des droits de l’homme. Sous le même nom de démocratie, les uns veulent assurer la sauvegarde de la communauté politique et culturelle, les autres veulent protéger les libertés individuelles. À chaque option son risque : faire bon marché des conquêtes du libéralisme dans le premier cas ; faire bon marché du peuple dans le second. Si nous voulons être de vrais démocrates, il nous incombe de tenir les deux bouts de la chaîne.

L’empire de la laideur

Le rôle que je m’assigne n’est pas de commenter l’actualité, mais de prélever dans le flux de l’actualité les événements qui me paraissent significatifs et j’accorde une attention toute particulière à ceux sur lesquels les médias dominants refusent de s’arrêter car ils les jugent sans importance. Ainsi, par exemple, la Fête de la musique dans la cour d’honneur de l’Élysée. Le rap et ce qu’on appelle de ce nom menaçant, l’« électro », ont été choisis pour divertir les invités de la présidence. Et le rap a démontré, une nouvelle fois, qu’il était la poésie du nouveau monde. Je cite : « Les femmes et la beuh, strictement verte/ Ne t’assieds pas salope s’il te plaît/ T’es énervée parce que je me suis fait sucer la bite et lécher les boules/ Je suis avec six mannequins, six bouteilles de champagne Cristal/ quatre belvédères et de la beuh partout/ Danse, enculé de ta mère, danse ! » Soirée poétique, donc, mais aussi, et indissolublement, soirée politique. L’un des « artistes » arborait sur son tee-shirt cette inscription militante : « Fils d’immigré, noir et pédé ». On nous dit qu’il faut être de droite ou d’extrême droite pour s’étonner et se formaliser de cette déchéance des formes, de cette agression sonore dans la cour d’honneur du palais des palais de la République. Non : ce qui est étonnant et même consternant, c’est de voir toute la gauche cautionner cette manifestation pour ne pas être dénoncée comme archaïque, raciste et homophobe.

Au moins les choses sont-elles maintenant tout à fait claires. L’événement créé par Jack Lang au début des années 1980 n’est pas la fête de la musique, mais la fête de son remplacement. La musique, c’était naguère la musique classique et sa continuation moderne. Le reste, c’était la variété, la chanson. Les grands chanteurs comme Jacques Brel ou Serge Gainsbourg reprenaient cette hiérarchie à leur compte. Puis, la chanson a occupé le fauteuil et relégué sur un strapontin la musique au sens ancien du terme. Aujourd’hui, la chanson elle-même est détrônée par les vitupérations du rap et le vacarme de l’électro ou de la techno. Il en va de la musique comme de la culture : c’est le même mot, mais ce n’est plus du tout la même chose.

Claude Debussy est mort en 1918. Imaginez un instant que le président de la République ait voulu célébrer ce centenaire en organisant, pour la Fête de la musique, un concert Debussy à l’Élysée. Ses « spin doctors » auraient poussé des hauts cris et l’auraient supplié de renoncer à ce projet élitiste et blanc de peau. Emmanuel Macron à Quimper a dénoncé la lèpre du populisme. La véritable lèpre, c’est l’anti-élitisme des élites et il est vraiment dommage que Jupiter lui ait prêté son concours, car il avait des choses à se faire pardonner. Le candidat Macron a déclaré qu’il n’y avait pas de culture française, ni d’ailleurs d’art français. Il a aussi affirmé que la culture, ce n’était pas Giono pour les uns et IAM pour les autres, c’était tout pour tout le monde. Tout, c’est-à-dire n’importe quoi. « Le désert croît, malheur à qui protège le désert », disait Nietzsche. Comme j’aime le désert, je formulerai, pour ma part, les choses ainsi : « La laideur ne cesse d’étendre son empire. Honte à ceux qui se mettent au service de la laideur. »

La part du ghetto

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En terrain miné

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Couscous, pizza, poulet, à la bonne franquette!


Vous en avez assez des grands restaurants prétentieux qui coûtent un bras ? Ça tombe bien, voici trois adresses parisiennes bon marché qui vous proposent des mets délicieux cuisinés sans chichis. À table !


Alors que nous déjeunions à La Tour d’argent, face à Notre-Dame, et que l’on nous servait les mets les plus raffinés, Élisabeth Lévy me fit soudain cet aveu, quelque part entre le saumon sauvage de l’Adour aux amandes et le « millefeuille feuillantine, crème safranée et confit de fruits rouges rafraîchis à la rhubarbe de Villebon-sur-Yvette », une tuerie commenta-t-elle sobrement : « Tu sais, dans le fond, ce que je préfère, c’est la cuisine sans chichis, une bonne côte de bœuf cuite à la braise, avec du mordant… »

Notre sainte patronne est pour une fois en phase avec l’air du temps. En moins de vingt ans, l’idée que l’on se fait du luxe gastronomique a totalement changé. On est passé du théâtre des grands restaurants à la poésie de la cuisine brute (comme il y a un art brut), de Voltaire à Rousseau, du service en queue-de-pie à la mamma italienne moustachue façonnant ses gnocchis avec les doigts dans une trattoria perdue des Abruzzes… Aucun restaurant trois étoiles Michelin (ils se ressemblent tous désormais) n’est en effet capable de reproduire la magie d’un casse-croûte improvisé un matin d’automne, dans un village abandonné du Beaujolais, au milieu d’un troupeau de chèvres, en compagnie d’un vigneron qui vous ouvre une bouteille pas étiquetée qui fleure bon la griotte. Aucun palace ne peut rivaliser avec le charme d’une taverne grecque de pêcheurs, où les poissons frétillants sont simplement apprêtés au sel, à l’huile d’olive et à l’origan sauvage, pendant que s’avance le paysan du coin tirant son mulet chargé de tomates et d’aubergines…

À lire aussi : Un vrai café, s’il vous plaît !

À défaut de parcourir l’Europe à la recherche de ces lieux hors du temps, voici quelques adresses parisiennes accessibles qui vous aideront à retrouver le goût de « lotentique » comme dirait Ugolin dans Jean de Florette.

Le couscous du berger de Nordine Labiadh

Toutes les enquêtes d’opinion réalisées ces vingt dernières années le confirment : le couscous est devenu l’un des trois plats préférés des Français, avec la blanquette de veau et le magret de canard. Encore inconnu chez nous il y a un siècle, ce plat fit son apparition après la Seconde Guerre mondiale, dans les bouibouis tenus par les travailleurs maghrébins. Mais le couscous devint vraiment un phénomène de société à partir de 1962, avec le rapatriement des pieds-noirs d’Algérie. Pour survivre, nombre d’entre eux ouvrirent des restaurants et inventèrent le « couscous royal », qui ne correspond à rien d’authentique au Maghreb, où le couscous a toujours été un plat de tous les jours, relativement pauvre en viandes.

Disons-le d’emblée : le couscous est un plat potentiellement génial. Potentiellement, car la plupart du temps, hélas, les légumes, les viandes et la semoule utilisés ne sont pas d’une qualité exceptionnelle, il y a trop de cuisson, trop de sauce, trop de harissa, les goûts sont indistincts, on rêve d’un grand chef qui apporterait à ce plat merveilleux autant de soin qu’à l’élaboration d’un lièvre à la royale !

Des poids lourds à la cuisine 

En attendant qu’il apparaisse, il y a Nordine Labiadh, du restaurant À mi-chemin, dans une jolie rue du 14e arrondissement où tout le monde se connaît et se dit bonjour. Nordine est né en Tunisie, on ne sait pas trop quand, car il ne dit pas son âge… Son père, qui travaillait chez Renault à Vénissieux, a eu la sagesse de ne pas le faire venir en France : « Surtout, reste en Tunisie. Ici, les jeunes sont toujours ensemble, ils ont la haine de la France, je ne veux pas que tu deviennes comme eux. » Nordine attendra donc d’avoir plus de 20 ans pour venir dans notre pays, le temps de devenir chauffeur de camion poids lourd dans le désert… « Quand je suis allé voir mon père, j’ai compris ce qu’il avait voulu me dire. Ma voiture a été défoncée. On m’a dit que c’était normal, car il n’y avait pas le Coran à l’intérieur ni aucun signe d’appartenance à la communauté. Mais moi, mon but, c’était de devenir Français, pas d’appartenir à “la” communauté ! »

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À Paris, il cumule les petits boulots, sans permis de séjour. Se retrouve plongeur dans un bistrot du 14e fondé en 1998 par une Bretonne à poigne, Virginie. Tous les cuisiniers qu’elle embauche lui rendent leur tablier. Désespérée, elle s’adresse un matin à Nordine : « Tu as l’air débrouillard, à partir de maintenant, c’est toi qui feras la cuisine ! »

« Le couscous est un plat du pauvre qui rythme la journée. »

Vingt ans après, ces deux-là sont mariés et ont deux enfants. Nordine est devenu Français. Virginie l’a éduqué en l’amenant au Louvre tous les dimanches, au théâtre, dans les librairies. Le gaillard, surtout, s’est révélé être un cuisinier d’exception, sensible, capable de marier les goûts et les parfums d’une façon incroyablement subtile. À l’image de son couscous du berger, qui nous ramène à une forme d’humanité primitive et savoureuse. « Le couscous est un plat du pauvre qui rythme la journée. On fait un feu de bois, on pose une marmite pleine d’eau dessus, c’est très économique… Après, dans la braise, on cuira le pain. Dans la montagne, après la pluie, tout pousse, les bergers en profitent pour ramasser tout ce qu’ils trouvent : des oignons, de l’ail, du fenouil et des carottes sauvages, des herbes, des pignons de pin, de la tête de mouton, des tripes farcies aux herbes, leur couscous est très simple, mais incroyablement parfumé ! »

Le mot couscous vient de l’arabe kosksi qui reproduit le bruit de la semoule de blé broyée à la meule de pierre, ainsi que celui des bracelets des femmes qui la roulent à la main avec de l’eau. Dans les campagnes, la couscoussière en terre cuite et en acier est un objet précieux que l’on offre à la jeune mariée qui le gardera toute sa vie. C’est à partir de juin que le blé est le meilleur, il vient d’être récolté, il est frais, encore vert, concassé grossièrement, il sent bon le bambou et possède un petit goût de pistache… « C’est ce blé que l’on utilise pour faire la soupe, la chorba. »

Cuisine et terroir  

Nordine fouette d’abord la semoule à l’eau tiède salée avant de la cuire à la vapeur puis la saupoudre de cardamome et de quantité d’herbes fraîches. Son couscous a de la mâche et de l’énergie ! « Ce plat n’a pas de frontières. Il s’adapte au terroir de là où l’on vit. On pourrait très bien imaginer un couscous alsacien, je n’ai rien contre ! »

« Au Maghreb, nous explique-t-il, les femmes s’occupent de la semoule et des légumes pendant que les hommes s’en vont chercher et griller la viande ou le poisson. Il y a un partage des tâches. Chaque famille prépare le couscous à sa façon. Mais les légumes sont essentiels, quelle que soit la saison : potiron, fenouil, choux, petits pois, fèves, céleri… Les pois chiches, je préfère les servir en entrée, avec de l’huile d’olive, du citron et du cumin. J’aime faire le couscous des pêcheurs, à la seiche et aux crustacés, à la rascasse, au bar et au mérou. La viande, je n’en mets qu’une seule, pour avoir un goût bien identifiable : une belle volaille fermière ou un agneau confit, que je relève avec du miel et de la cannelle, du carvi, de la coriandre, de la grenade, de la rose séchée, des oranges séchées. »

Traditionnellement, on sert le couscous dans un grand plat, dans lequel chacun se sert après s’être lavé les mains. On est assis sur des coussins et des tapis. Les morceaux les plus tendres sont laissés aux enfants et aux vieux. « Les mémés rongent les os ! L’important est de faire attention aux autres. Le meilleur couscous est fait avec le cœur, c’est de l’amour concentré. On boit du thé à la menthe, ou du lait caillé de brebis, de chèvre ou de chameau, conservé dans une jarre en terre ou dans une panse de mouton. »

Chez Nordine et Virginie, rassurez-vous, on est assis sur des chaises, on a des couverts et on boit du vin !

L’immémoriale pizza animiste de Calabre

Il Brigante, dans le 18e arrondissement, c’est ma cantine. Je ne suis jamais déçu. Évidemment, on n’y va pas pour le confort : c’est exigu et bas de plafond, les bancs en bois et les chaises de jardin sont durs, on est collé les uns contre les autres, pendant que Toto Cutugno chante sous le regard de la Madone. Mais voilà, Salvatore Rotiroti est le meilleur pizzaiolo de Paris. Né en 1977 entre deux volcans (l’Etna et le Stromboli), ce poète de Calabre barbichu avec un œil vert et l’autre marron a gardé le côté sauvage de son pays « où on continue à lire dans les entrailles du cochon pour prédire l’avenir et où les femmes font le pain comme il y a des siècles, en murmurant des formules magiques censées repousser le mal et favoriser la réussite du levain. C’est ce qu’elles m’ont appris : il faut écouter la pâte, lui parler, sentir la vie qui est en elle, et pour ça, mieux vaut être calabrais que napolitain ! »

Mamma mia !

Dans sa petite pizzeria, notre homme étire et étale ses pâtes avec virtuosité et n’utilise que les produits de Calabre que son père lui envoie chaque semaine : mozzarella crémeuse, coulis de tomate, huile d’olive, noisettes, origan, figues, bergamotes, pousses de brocoli sauvage, anchois, câpres, sans oublier la ’nduja une spécialité à base de joue de porc fumée au poivron et au piment avec laquelle Salvatore met le feu à ses pizzas fines et croustillantes ! « La cuisson ne doit pas durer plus de trois minutes. Le four doit être très chaud, à 400 degrés. Je cherche un four à bois à Paris, et quand je l’aurai trouvé, mamma mia ! Vous verrez, mes pizzas seront encore meilleures ! »

Salvatore est aussi un dégustateur d’instinct, il a trouvé ainsi un nectar qui lui ressemble, produit par la « Ma Dalton » de Saint-Rémy-de-Provence, la légendaire Dominique Hauvette, une vigneronne au fichu caractère qui vit dans une roulotte avec ses chevaux, vous reçoit en grognant et élève ses vins bio dans des œufs en ciment censés leur donner plus de profondeur et de minéralité. Ces deux mystiques font la paire.

Le poulet rôti entier tel que l’aimait Orson Welles (qui en dévorait deux d’affilée)

« Un poulet mal cuit est un poulet mort pour rien ! » disait le chef du Grand Véfour Raymond Oliver. Il aurait adoré celui de l’Alcazar, dodu et croustillant à souhait. Cet ancien cabaret transformiste créé en 1968 par le metteur en scène Jean-Marie Rivière (surnommé par Antoine Blondin « l’entrepreneur de travelos publics ») est depuis vingt ans une brasserie chic. Michel Besmond, son gérant, a su insuffler à ce lieu historique un je-ne-sais-quoi de tendre, notamment le soir, quand la mezzanine accueille des fêtes à plumes avec juste ce qu’il faut d’autodérision… « Avant 1998, j’étais dans l’univers de la mode à New York. Il y avait dans cette ville des lieux pleins d’énergie, avec du souffle, alors qu’à Paris, il n’y avait que des restaurants. Je suis tombé amoureux de l’Alcazar et j’ai proposé à Sir Terence Conran de m’aider à reprendre cette salle pour en faire quelque chose de vivant. » Pari gagné. Toute une faune hétéroclite et cultivée se retrouve dans cette brasserie contemporaine aménagée comme un jardin d’hiver, avec ses grandes plantes vertes dressées sous une verrière zénithale.

Le noble poulet 

Côté cuisine, le chef Guillaume Lutard, formé chez Prunier et Taillevent, a su redonner à la cuisine de brasserie ses lettres de noblesse : tartare, saumon d’Écosse mariné au gingembre, foie gras, pâté en croûte, épaule d’agneau confite au boulgour et au citron vert, pavlova (une grosse meringue moelleuse aux fruits de la passion et à la crème fouettée), etc. Tout est fait maison, alors que les brasseries appartenant à des chaînes sous-traitent et servent des plats industriels.

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Ici, le poulet de cent jours d’Orléans, terminé au lait, est poché dans un bouillon de volaille pendant une heure, ce qui lui donne de la tendreté et permet de le rôtir à la commande en vingt-cinq minutes. Dans le four, les goûts et les parfums du thym, du laurier, du beurre, des échalotes, de l’ail et des oignons vont imprégner sa chair. On déglace au vin blanc. On arrose. On laisse reposer. Le poulet est alors découpé et servi dans un grand plat, avec la carcasse, comme à la campagne, le tout orné d’oranges, de citrons grillés et de sucrines : un vrai plat du dimanche ! Tous les matins, un commis pèle plusieurs dizaines de kilos de pommes de terre fraîches pour les frites, qui sont plongées dans l’huile bouillante deux fois (une pour la cuisson, l’autre pour la couleur). Proposé à 66 euros, ce plat, que l’on peut dévorer avec les doigts, nourrira trois ou quatre personnes, ce qui revient très bon marché.

« Sailor et Lula », Tristan et Iseult au pays des motels

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Comme on dit, on avait vu le film, mais pas lu le livre. Sailor et Lula de David Lynch avait été la Palme d’or surprise du festival de Cannes en 1990.

Lynch adapte Gifford

On y retrouvait tout ce qui fait qu’on déteste ou qu’on adore Lynch. Un hyperréalisme maniériste, plastiquement impeccable, qui cache le grouillement de la matière et des pulsions ; un jeu constant et anxiogène avec une bande-son qui donne au spectateur l’impression d’avoir un sonotone mal réglé : on se souvient encore du bruit démesuré que faisait Sailor joué par Nicolas Cage quand il enflammait une allumette.

Quand on est tombé sur le roman paru la même année chez Rivages, pour la somme dérisoire de deux euros dans un vide-grenier caritatif de Saint-Valery en Caux, on s’est dit pourquoi pas. L’auteur, Barry Gifford, ne nous était pas inconnu. On se souvenait de Rude journée pour l’homme léopard qui reprenait d’ailleurs des personnages de Sailor et Lula.

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Dans ce qui est donc le premier roman de la série, Sailor a vingt-trois ans. A peine sorti de prison, où il a purgé deux ans  pour meurtre au second degré, il s’enfuit avec Lula,  la seule fille qu’il a jamais aimée. La mère de Lula, sérieusement névrosée, envoie à leur poursuite un détective privé, Johnny Farragut. Voilà les ingrédients d’un roman noir classique et d’un de ses thèmes fétiches, le couple maudit, traqué et passionné dont le grand Jim Thompson avait donné une admirable variation, Le lien conjugal adapté au cinéma par le non moins grand Sam Peckinpah dans le non moins admirable Guet-Apens.

Une histoire d’amour presque fantomatique

En fait, il n’en est rien. Nous sommes loin, avec Barry Gifford, des noces d’acier et de feu de Bonnie and Clyde et plus proche de Tristan et Iseult au pays des motels. Ici, ni crissements de pneus, ni rafales de mitraillettes, à peine quelques coups de feu dans la chaleur de la nuit. C’est sans doute cette histoire d’amour presque fantomatique placée sous une menace diffuse qui avait séduit David Lynch. Dans leur errance entre Texas et Louisiane, Sailor et Lula parlent beaucoup : de leur amour en sursis, de leur avenir hypothétique, de leur enfance. Ils aiment la soul music et les vieux airs de country, -et ils ont bien raison. Lula se souvient d’avoir raté de peu le premier prix à un radio-crochet en chantant Stand by your man et Sailor lui parle d’un compagnon de cellule qui passait ses journées à lire Proust.

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A leurs trousses, le détective privé n’a pas l’air convaincu par sa mission. Il écrit, dans des boites de jazz ou des bars enfumés des nouvelles fantastiques et des fragments d’autobiographie.

Un air d’Hemingway

Barry Gifford a été salué par Jim Harrison comme un grand écrivain et dédie son roman à Charles Willeford, un des maîtres du polar sudiste. Il faut dire qu’il partage avec eux le même réalisme poétique, qui lui aussi a dû plaire à Lynch. Mais il y a chez Barry Gifford un étonnant désenchantementderrière l’apparent minimalisme de Sailor et Lula, pratiquement dialogué de bout en bout avec des conversations qui ne mènent nulle part sur les armes à feu ou les marques de bière. Avec Sailor et Lula,  on se trouve en fait face à un texte très travaillé, très littéraire par son refus de l’effet facile ou de l’illusion psychologique qui, pour le coup, n’est pas sans rappeler Hemingway.

Sailor et Lula, Barry Gifford (Rivages/Thriller, 1990) Saint-Valery en Caux, vide-grenier,  2 euros.

Italie : monnaie européenne, dette nationale

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Luigi Di Maio sur un plateau de télévision italien, janvier 2018. SIPA. AP22149766_000002

Depuis son entrée dans l’euro, l’Italie s’enfonce dans la récession et creuse sa dette publique. Entravée par les cures d’austérité successives, la faible croissance italienne ne peut résorber les déficits. D’autant que Rome ne peut compter sur la mutualisation de sa dette.


Emmanuel Macron, meilleur anglophone que votre serviteur, aurait gagné à lire l’article qu’un chroniqueur du Financial Times a récemment consacré à la dette publique italienne. John Plender résume en deux phrases quarante années d’histoire de notre voisine. « J’avais coutume de dire dans les années 1980 que l’Italie était une bonne économie entravée par un État inopérant. Aujourd’hui, la troisième économie de la zone euro est faible et entravée par une union monétaire dont l’impact est clairement néfaste. » On subodore que John Plender n’est pas un de ces journalistes ravis de la crèche européenne.

Une dette supérieure à 130 % du PIB, la deuxième de la zone euro

L’auteur souligne que le revenu par tête en Italie est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était au moment de la création de l’euro et rappelle que les dirigeants politiques ont joué constamment le jeu de l’austérité budgétaire imposée par Bruxelles, au point de réaliser des excédents primaires, ce qui signifie que les dépenses sont inférieures aux recettes, hors intérêts dus sur la dette accumulée.

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John Plender aggrave son crime de lèse-majesté européenne quand il nous dit que l’union monétaire a installé un taux de change inapproprié, tout particulièrement pour le secteur manufacturier qui souffre d’un « écart de compétitivité de 30 % vis-à-vis de l’Allemagne ». Et il ne voit pas comment réaliser la déflation des salaires qui résorberait cet écart. Par voie de conséquence, l’Italie s’enfonce dans un chômage chronique qui atteint des proportions ravageuses chez les jeunes, avec un taux de 35 %.

En dépit des efforts d’austérité accomplis par tous les gouvernements des vingt dernières années sans exception, ce qu’oublient de dire nos médias, l’État italien est aujourd’hui affligé d’une dette supérieure à 130 % du PIB, la deuxième de la zone euro. Tous les efforts accomplis entre 2000 et 2008, qui avaient permis de la réduire à 105 % du PIB ont été annulés et au-delà par les trois récessions successives qui ont crucifié l’Italie entre 2008 et 2016. Et la seule échappatoire, qui consisterait à monétiser la dette discrètement, est interdite par l’union monétaire qui joue ainsi deux fois son rôle de souricière.

L’Angleterre a mis un siècle

C’est là que le cas de John Plender devient pendable : « Les leçons de l’Histoire ont montré que des niveaux très élevés de dette n’ont pu être que rarement ramenés à des niveaux acceptables sans une répudiation formelle ou un défaut informel par l’inflation. » L’Angleterre offre un cas exceptionnel de réduction normale de la dette, mais il lui a fallu quatre-vingt-dix-huit ans pour résorber l’immense dette issue des guerres contre Napoléon, et il s’agissait alors de la première puissance industrielle, bancaire et maritime du monde durant la période concernée ! En sens inverse, l’Italie a pu digérer la dette issue de la Première Guerre mondiale au prix de deux répudiations partielles prononcées par Mussolini, avant d’effacer par l’inflation celle provoquée par la Deuxième.

La conclusion s’impose : l’Italie ne peut rembourser sa dette, non plus que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. La France, l’Espagne, la Belgique sont à la merci d’un ralentissement ou d’une récession qui porterait leurs dettes publiques au niveau de celle de l’Italie. Les Européens sont pris au piège qu’ils se sont tendu à eux-mêmes en adoptant l’unification monétaire.

Banques et Etats comme larrons en foire 

De plus, l’accusation serait incomplète si on ne rappelait pas que l’essentiel des dettes ainsi accumulées au fil du temps se trouve aujourd’hui dans les comptes des grands agents financiers : les fonds de placement, les sociétés d’assurance et les banques, surtout les banques. L’achat des dettes publiques par les banques est la face cachée de notre histoire financière récente. Il s’est fait en deux temps.

Dans un premier temps, il y a près de quarante ans, les banques ont offert aux États de les délivrer de la patate chaude des déficits en escomptant ferme leurs nouveaux emprunts, autrement dit en achetant des titres d’État. La complicité qui s’est établie ainsi, en arrière-plan du débat officiel, explique entièrement l’inertie des États face aux comportements dévoyés de la corporation bancaire : un troc a été passé au terme duquel les gouvernants s’abstenaient de réglementer les activités financières en contrepartie du soutien formel que les banques accordaient à leur endettement.

Et l’argent fut 

Plus tard, avec la crise de l’euro, la situation de dépendance réciproque des États et des banques s’est renforcée sous la conduite de la BCE. Pour sauver les États et les banques avec eux, tout en sauvant l’euro, cela va de soi, il a fallu soutenir à toute force la valeur des dettes publiques, qui s’était affaissée ou effondrée. C’est la raison d’être du quantitative easing mené de la main du maître Draghi. Avec l’argent tombé du ciel de la BCE, les banques ont continué à acheter les emprunts nouveaux émis par les Trésors publics en acceptant les taux les plus bas de l’Histoire. L’Allemagne emprunte aujourd’hui à 0,4 %, la France à 0,8 %, l’Espagne à 1,3 %. Et c’est là la raison pour laquelle les dettes publiques se sont stabilisées dans les pays du Sud. Des États potentiellement insolvables sont traités comme les débiteurs les plus fiables qu’on ait jamais vus sur les marchés du crédit. Cherchez l’erreur.

Dans le monde financier, personne n’est dupe de cette manipulation, dont on sait bien qu’elle apparaîtra au grand jour à la prochaine crise.

Dettes, un savant mélange 

Reste la ressource de la mutualisation des dettes publiques de la zone euro, solution que notre président avance avec conviction depuis qu’il est installé à l’Élysée. L’idée n’est pas nouvelle puisque certains financiers l’avaient préconisée dès l’éclatement de la crise de l’euro. Cette mutualisation serait assortie d’un contrôle des dépenses à partir de Bruxelles, qui marquerait la fin de la souveraineté budgétaire des États. Le nerf de la guerre serait dans les mains d’un bureaucrate plus ou moins germanique.

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J’aimerais cependant insister sur un point oublié par le débat public : le mélange des dettes de l’Europe du Sud, du Nord et d’ailleurs rappelle étrangement les CDO, ces titres financiers qui combinaient divers titres de qualités diverses allant du subprime rate au prime rate et qui ont joué un rôle décisif dans la crise financière de 2008[tooltips content= »La récession de 2008 a porté la dette publique française de 65 % à 85 % du PIB, la crise de la zone euro l’a portée à près de 100 % »]1[/tooltips]. La mutualisation des dettes publiques de la zone euro, avec la création d’un titre agrégeant des créances subprime grecque, italienne et portugaise, des titres prime allemand et néerlandais, et la qualité intermédiaire française et belge, pourrait bien entraîner une récidive du processus. Imposer par ce biais une solidarité financière entre les clochards du Sud et les nantis du Nord revient, purement et simplement, à prendre en otages l’économie et le contribuable allemands pour préserver les banques et l’euro. Raison pour laquelle Berlin fait obstacle aux demandes de Paris. Reste que celles-ci trahissent la nature du projet européen de Macron. On peut se demander s’il est un militant de l’Europe intégrée ou un majordome de la corporation bancaire. Sans doute un peu les deux, car il incarne à merveille la dialectique de l’idéologie et des intérêts qui est au cœur de l’expérience néolibérale.

« Le tourisme représente la fin de l’aventure »

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Rodolphe Christin, auteur du "Manuel de l'anti-tourisme". ©Matthieu Delaunay

Dans son dernier livre Manuel de l’anti-tourisme, Rodolphe Christin s’en prend avec témérité à ce qui est devenu l’horizon indépassable de l’accomplissement de nos sociétés occidentales ou économiquement bien portantes : le tourisme.


Matthieu Delaunay. Pourquoi prendre à rebours la marche du monde qui tend à rendre accessible chaque recoin de la planète qu’on appelait encore récemment ses « confins » ?

Rodolphe Christin. Ce livre est né du constat, agacé tout de même, de l’ampleur de la mise en ordre touristique du monde. Je tente de comprendre pourquoi et comment le tourisme est devenu la première industrie mondiale. Les Français sont bien placés pour être confrontés à ce genre d’interrogation puisque la France reste une destination de choix. L’objectif du Manuel de l’anti tourisme, est de sortir du consensus dont bénéficiait la machine touristique, y compris dans les milieux les plus contestataires. Le géographe Philippe Bourdeau explique à juste titre que le tourisme, comme industrie du « bien », qui prétend faire du bien, a longtemps été une machine à dépolitiser les réalités qu’elle produit. Je suis tenté de parler au passé car il semble que, depuis quelques temps, les choses changent : on observe ici et là des mouvements d’opposition à des projets touristiques (comme dans la forêt des Chambarans, en Isère, contre l’implantation d’un Center Parcs), ou bien des vagues de contestation dans des grandes villes sur-fréquentées comme Venise, Barcelone ou Dubrovnik. Ces villes n’en peuvent plus : le tourisme rend trop souvent les territoires invivables. Les zones les plus touristiques tendent à se refermer sur elles-mêmes et leurs habitants sont contraints de fuir.

Depuis que le tourisme existe, le monde n’est pas devenu meilleur.

Pourquoi les gens voyagent-ils ? Est-ce que c’est seulement à cause de la publicité, ou est-ce que ça a remplacé autre chose ? Comment inciter à voyager moins ? Peut-on voyager mieux ?

Le voyage est une structure anthropologique de l’imaginaire, pour parler comme l’anthropologue Gilbert Durand. Il signifie une logique du désir fortement enracinée qui pousse certains individus ou groupes à vouloir explorer ce qui existe au-delà de la montagne, de la vallée, de l’océan. Cette pulsion, ancienne comme l’humanité, traverse les époques et les cultures et révèle une disposition humaine au déplacement, à l’acquisition de connaissances et de nouvelles expériences, à l’exploration de nouveaux territoires de vie. Le tourisme, en tant que phénomène historique et social, est plus récent : pour aller vite, il a eu besoin de la révolution industrielle et de la généralisation du salariat pour devenir une modalité incontournable de la société de consommation. Le tourisme est le pur produit du capitalisme. Pour se déployer, ce phénomène a nécessité la création d’infrastructures et de technologies facilitant les déplacements. Pour que le tourisme se développe, le déplacement ne doit plus être une épreuve physique et psychologique. Sur ce plan, le tourisme représente la fin de l’aventure.

Croyez-vous que la masse de touristes, chaque année plus grande, apprend de ses voyages ?

Toutes les expériences enseignent quelque chose, les touristes apprennent comme tout le monde. Touristes et opérateurs de tourisme sont beaucoup plus opportunistes et tacticiens qu’idiots.

Qu’est-ce que le monde peut gagner avec le tourisme ?

De l’argent. Mais la manne est loin de bénéficier à tout le monde de manière équitable. Le tourisme brasse de l’argent grâce à des flux exogènes aux territoires d’accueil, ce qui rend l’économie touristique fragile et dépendante. Quant à la prétendue ouverture d’esprit que permettrait l’accès touristique au monde, sur ce plan rien n’est prouvé : la Méditerranée, première région touristique mondiale où la culture de l’accueil et de l’échange pourrait en conséquence être forte, est une région où la répression des migrants sait se faire impitoyable. Depuis que le tourisme existe, le monde n’est pas devenu meilleur. Le touriste sait profiter de son prochain en vacances aussi bien qu’au travail. Cette prétendue industrie du bien est une industrie aussi toxique que d’autres cracheuses de fumées.

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Quelle nuance faites-vous, si nuance vous faites, entre le voyage et le tourisme ?

Le tourisme est le produit d’une époque tandis que le voyage relève d’une dimension anthropologique de l’esprit. Une quête le motive. On ne le trouve plus qu’en creux, au hasard de certaines expériences. En revanche, le tourisme est un acte marchand aujourd’hui incontournable. Aucun voyageur n’y échappe et le voyage n’existe plus que dans le secret de la conscience.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent le tourisme comme un moyen de développement sûr, rapide et efficace des populations pauvres ?

Le tourisme n’a pas éradiqué la pauvreté, nous le saurions déjà. Son économie est fragile pour la raison avancée plus haut : trop dépendante de flux exogènes, l’économie touristique n’est pas autonome. En outre, son personnel souffre d’une indéniable précarité.

Le tourisme est un anti-voyage.

Vous écrivez que le tourisme est une « modalité du management du monde ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le tourisme est une manière de faire de l’argent qui intéresse autant les opérateurs privés que les pouvoirs publics. Il est d’ailleurs étonnant de voir comment l’argent du contribuable peut être mis au service d’intérêts particuliers, sans que cela ne provoque le scandale. Le tourisme suppose une modélisation des territoires de manière à les rendre touristiquement accueillants, c’est-à-dire rentables. Le tourisme exige donc un type d’aménagement du territoire adéquat, de manière à les rendre attractifs et achetables, fréquentables pour des nombres importants de visiteurs. Si les touristes s’émancipaient de l’enchantement qui recouvre d’illusions leurs pratiques, s’ils voulaient avoir accès au dessous des affaires, s’ils découvraient qu’ils ne sont que des pions inclus dans des flux qu’il faut gérer pour faire un maximum de profit, il est probable que le plaisir du tourisme s’évanouirait aussitôt. Avec lui, la liberté des vacances est illusoire.

N’y-a-t-il pas un paradoxe dans le terme « tourisme enfermé » que vous utilisez ?

Vous avez raison. Si au départ le désir touristique rejoignait le désir de découvrir l’altérité, bien souvent celui-ci s’est retourné sur lui-même : le tourisme devient désir de tourisme qui adore les lieux clos où l’on vit entre soi, à l’écart des autochtones qui ne peuvent intervenir que s’ils sont au service du touriste. Voilà pourquoi je répète que le tourisme est un anti-voyage.

Considérez-vous qu’il n’est aujourd’hui plus possible de vagabonder librement à travers le monde ? Croyez-vous qu’un voyage gratuit et pur dans ses fondements est encore possible ?

Le voyage « pur dans ses fondement » n’existe pas, le voyage est le résultat d’un travail philosophique sur le sens de la vie, une mise en interrogation du monde. Quant à la liberté de vagabonder, cela devient difficile de la trouver dans un monde qui préfère faire circuler les marchandises que voir « librement » circuler les individus, à une exception près : tout est possible pour qui possède suffisamment d’argent, et qui donc en rapporte à d’autres.

Manuel de l'antitourisme

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Un parfum de mousson: Nouvelles du Sud-Est Asiatique

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Affaire Benalla : le système Macron mis en examen

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Emmanuel Macron et Alexandre Benalla au Salon de l'agriculture, février 2018. SIPA. 00846581_000021

L’affaire Benalla pourrait faire des dégâts : elle révèle certaines des pratiques douteuses de la Macronie…


La presse nous rapporte ce qu’aurait déclaré, en garde à vue, celui que beaucoup appellent désormais « le gorille à Manu ». La première chose qui frappe, c’est l’étonnant culot dont il fait preuve. La seconde, c’est qu’il est clair qu’il a été dûment chapitré et que la stratégie de la Macronie sera de semer la confusion en espérant continuer à profiter de la complaisance dont elle a bénéficié d’une partie du haut appareil judiciaire. C’est la raison pour laquelle il est utile sinon indispensable de revenir sur un certain nombre d’aspects essentiels de la partie qui se joue aujourd’hui. D’autant plus essentiels qu’ils constitueront les enjeux du débat judiciaire. Or, avec un exécutif aujourd’hui plaqué au sol et un législatif transformé en cirque, la justice et le seul des trois pouvoirs dont on puisse espérer qu’il sera capable de rester à peu près debout.

Gare au « gorille »

Le jour du déclenchement du scandale, après avoir vu la vidéo des faits, nous avions établi la nature des infractions qui devaient être reprochées à Alexandre Benalla et le caractère inadmissible de la protection dont il avait bénéficié après ses exactions. Le feuilleton qui se déroule désormais nous apporte une révélation toutes les heures sur le statut et les avantages délirants, et manifestement indus, dont bénéficiait le « gorille ». Chacun de ces faits doit faire l’objet d’une analyse juridique qui permette d’en caractériser l’aspect pénalement répréhensible, et d’en identifier les auteurs.

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Dans la mesure où les événements que nous allons étudier ont fait l’objet de décisions prises par des fonctionnaires dans le cadre de structures hiérarchiques, rappelons les principes de responsabilité qui gouverne cette matière.

Tout d’abord, en application de l’article 28 de la loi sur le statut de la fonction publique, le fonctionnaire est tenu à un devoir d’obéissance. Assorti d’un devoir de désobéissance si l’ordre qui lui est donné est manifestement illégal. L’article 122–4 du Code pénal exonère le fonctionnaire auteur d’une infraction accomplie sur ordre à la condition qu’il n’en ait pas connu le caractère illégal. Apparemment accordés à la demande d’Emmanuel Macron, les avantages dont a bénéficié Monsieur Benalla ont fait l’objet pour chacun de décisions administratives. Tous les fonctionnaires impliqués sont donc responsables et il est indispensable qu’ils en répondent.

Viens chez moi, j’habite chez un copain

Premier exemple, la rémunération exorbitante (environ 10 000 euros par mois) perçue par l’homme de main, selon Le Parisien. S’agissant de fonds publics, il est clair qu’il ne peut y avoir d’arbitraire dans la fixation de la rémunération des collaborateurs de l’Élysée. De ce que l’on comprend aujourd’hui, le montant était directement lié, non pas à l’utilité de la mission, mais à la faveur du prince. Celle-ci ne saurait servir de support à une décision régulière. Les chiffres qui circulent dans la presse sont effectivement complètement excessifs, et peuvent encourir les foudres de l’application de l’article 432–15 Code pénal relatif au détournement de fonds publics. Le président de la République et ses collaborateurs, et notamment son chef de cabinet, sont responsables du maniement des fonds publics dont ils sont dépositaires. Les engagements de dépenses doivent être conformes à l’intérêt public et non pas le fruit de faveurs voulues et dispensées par le chef de l’État. Emmanuel Macron sera protégé par son immunité présidentielle. Ce n’est pas le cas de son directeur de cabinet qui a dû signer le « contrat de travail » et saisir le comptable public de l’engagement des dépenses correspondant à la rémunération. Il est indispensable qu’il en réponde dans le cadre d’une procédure judiciaire. Ceci n’a rien de fantaisiste, on apprend par un télescopage du calendrier, que Maryse Joyssains, maire d’Aix-en-Provence, vient d’être condamnée pour avoir promu indûment son chauffeur et fourni à ses proches des emplois de complaisance !

Deuxième exemple, le logement de fonction. Accordé, rappelons le, le 8 juillet dernier, alors même que les communicants de l’Élysée, empêtrés dans leurs mensonges, nous affirment que le « gorille à Manu » était puni. Dans la fonction publique, concernant les logements de fonction, en application du décret du 9 mai 2012, il existe deux régimes de « concession de logement ». D’une part, celle par « nécessité absolue de service » qui impose au fonctionnaire une disponibilité totale, et ne donne pas lieu à perception d’une contrepartie, c’est-à-dire d’un loyer. D’autre part, une concession avec paiement d’un loyer, pour les fonctionnaires qui sans être assujettis à la nécessité absolue sont tenus d’accomplir un service d’astreinte. Il est clair que Monsieur Benalla, au statut complètement flou, ne rentre dans aucune des catégories. Et que l’on ne nous parle pas de sécurité, celle-ci est assurée dans le cadre de la loi républicaine par le Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), composé de fonctionnaires formés. Qui a pris la décision d’attribuer ce logement ? Quelle modalité a été choisie ? Quelle est la justification de cet avantage en nature ? Monsieur Benalla est-il assujetti au versement d’un loyer en application des stipulations du décret du 9 mai 2012 ? Si cette attribution, ce qui est fort probable, est contraire à la réglementation, l’article 432–15 du Code pénal trouvera encore à s’appliquer. Même motif, même punition pour celui qui a signé sur ordre le contrat de bail.

Aux armes, etcaetera 

Parlons maintenant de la pseudo-sanction infligée au faux policier après ses exploits place de la Contrescarpe. Il apparaît d’ores et déjà que les soi-disant mise à pied et rétrogradation sans salaire n’ont jamais été appliquées. Qu’en est-il de la rémunération? Le bruit court qu’elle aurait quand même été versée, contrairement à ce qui a été dit. Et pourquoi donc ? À la demande de qui ? Encore le 432–15 ? Cela devient une habitude. Il serait bien de s’en expliquer devant un juge d’instruction.

Il y a également l’attribution au « gorille » d’un permis de port d’armes. Autorisation invraisemblable, mais manifestement sur ordre du château après un premier refus circonstancié de la préfecture de police. Tout simplement parce que les conditions juridiques n’étaient probablement pas réunies. Qu’à cela ne tienne, le prince cède à son homme qui rêve depuis longtemps d’être « enfouraillé ». Comme le démontre la lecture des «Macronleaks », il en avait formé la demande pendant la campagne présidentielle.

La valeur juridique de cette nouvelle autorisation mériterait d’être regardée de près. Son grand ami Vincent Crase, le salarié du parti LREM, s’est quant à lui passé de l’autorisation légale puisqu’il parade, place de la Contrescarpe, avec un flingue bien visible sur les photos et les vidéos. Sous les yeux des policiers vrais et faux mélangés que ça n’a pas l’air de gêner. Port d’arme prohibée, et de première catégorie, excusez du peu. Là aussi, il serait intéressant de savoir pourquoi et comment des civils aussi douteux que nos duettistes peuvent se promener ainsi armés jusqu’aux dents. Cela relève des investigations d’un juge d’instruction.

Et ça continue encore et encore…

Nous avons ensuite l’hérésie d’attribuer un pass d’entrée donnant accès à tous les locaux de l’Assemblée nationale et notamment à l’hémicycle (!) à notre homme de main qui ne pouvait bien sûr y avoir droit… Il serait intéressant que François de Rugy, le président de l’Assemblée nationale, vienne s’expliquer sur ce manquement gravissime, qui serait de nature à éclairer sur le dispositif qu’Emmanuel Macron commençait à mettre en place pour privatiser à son profit les services de sécurité de l’Élysée.

On parlera aussi de la fulgurante montée en grade d’Alexandre Benalla (il était réserviste) dans la gendarmerie. Plusieurs fonctionnaires de police ont déjà été mis en garde à vue et  mis en examen. Trois d’entre eux, aux grades conséquents, ont trouvé tout à fait normal de trahir leur secret professionnel et de mettre à la disposition d’une personne visée par la justice des éléments strictement confidentiels. Encore bravo !

La liste devrait normalement s’allonger. Alors à ce stade, à tous ceux qui, par cupidité, arrivisme ou lâcheté, ont prêté la main aux dérives voulues par le chef de l’État, on rappellera l’existence d’un autre article du Code qui les concerne tous. Celui du Code pénal qui réprime tous ceux qui ont pris des mesures pour faire échec à l’exécution de la loi. Tous les faits, toutes les manœuvres, tous les ordres qui viennent d’être décrits ci-dessus en relèvent.

Mais que fait la justice ?

Depuis déjà un moment, la justice s’est laissée déshonorer par les agissements de la juridiction d’exception du Pôle financier flanquée du Parquet national financier (PNF). Outil politique acharné à fausser l’élection présidentielle, d’abord contre Nicolas Sarkozy puis contre François Fillon. Outil dirigé plus récemment contre le Rassemblement national. Il semble symétriquement avoir servi d’étouffoir dès lors que des choses très gênantes pouvaient être reprochées aux amis du Parti socialiste ou à la Macronie. Que sont devenus Kader Arif, Bruno Leroux, Faouzi Lamdaoui ? Où en sont les affaires Ferrand, Collomb, Las Vegas, les irrégularités financières grossières de la campagne électorale du candidat Macron ?

En allant au fond des choses, le parquet de Paris et les juges d’instruction du même tribunal ont l’occasion de commencer à reconstruire une crédibilité et une légitimité lourdement entamée auprès de l’opinion. Il serait vraiment opportun de la saisir. Pas sûr que l’histoire repasse les plats.

Quant au président de la République, il pourrait apparaître comme l’auteur initial, et par conséquent le responsable, de tout ce que le scandale vient de mettre au jour. Sachant que ce n’est probablement pas fini. À l’abri de son immunité, il va peut-être enfin faire un peu l’expérience du fait que la politique est d’abord et avant tout un rapport de force. Son inconséquence l’a singulièrement isolé et il pourrait faire l’expérience de l’ingratitude des hommes, et de leur capacité à rapidement chercher des passerelles pour quitter le navire.

Laurent Bouvet: « Si la gauche, c’est ça, alors il n’y a plus de gauche »

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Laurent Bouvet, septembre 2012. SIPA. 00643439_000023

Universitaire et républicain de gauche membre du Parti socialiste jusqu’en 2007, Laurent Bouvet a créé en 2016 le Printemps républicain, un mouvement en pointe dans la défense de la laïcité et le combat contre l’islamisme et l’antisémitisme. Entretien (1/3). 


A lire aussi: Laurent Bouvet: « La principale menace, ce sont les dérives identitaires. Pas l’identité. » (2/3)

A lire aussi: Laurent Bouvet: L’islam de France voulu par le président soulève davantage de problèmes qu’il ne peut en résoudre » (3/3)

Franck Crudo : Une interview entre deux mâles blancs de bientôt plus de 50 ans, ça craint un peu par les temps qui courent non ? Que vous inspire cette terminologie employée de plus en plus souvent, y compris au plus haut sommet de l’Etat ?

Laurent Bouvet : Ça m’inspire toujours la même chose, depuis que j’ai rencontré pour la première fois cette manière de désigner les gens à raison de tel ou tel critère de leur identité, dans les années 1990 sur les campus américains que j’ai fréquentés pour faire ma thèse de doctorat : un mouvement immédiat de répulsion à l’égard de tout identitarisme, donc de tout essentialisme. Il faut se tenir le plus loin possible de cette manière de parler, de faire, de penser. Elle est contraire à l’humanisme universaliste qui est pour moi le socle d’un monde et d’une société vivables.

Dans le même ordre d’idée, Alain Finkielkraut écrit : « Un Arabe qui brûle une école c’est une révolte. Un blanc qui brûle une école, c’est du fascisme… »

Ce que dénonce ici Alain Finkielkraut, et il a entièrement raison, c’est le deux poids deux mesures qui est pratiqué par une partie des médias notamment, ou encore par une partie du monde politique, et, bien sûr, par une partie du monde académique, dans les sciences sociales notamment. Or on devrait pouvoir se mettre d’accord, malgré nos divergences politiques, sur le fait que quelqu’un qui brûle une école doit être jugé en fonction de son acte, criminel, et non de tel ou tel critère de son identité. Ça vaut pour tout.

Comment expliquez-vous qu’une partie de nos élites républicaines soit autant dans le déni voire la compromission vis-à-vis de l’islam radical et abandonne les valeurs de la République et des Lumières (sur la laïcité, l’égalité homme-femme, la liberté d’expression, etc.) au nom de l’antiracisme ?

On ne peut que constater et regretter, d’abord, qu’il existe des raisons électoralistes et clientélistes, à l’attitude de certains élus ou candidats, dans certaines villes, dans certains quartiers, à l’égard de représentants ou supposés tels, de l’islam radical, dans ses différentes acceptions : salafiste, frériste… Ça n’est d’ailleurs pas propre à la politique, cela existe aussi dans le syndicalisme, dans l’entreprise, dans les services publics. Le raisonnement qui conduit à ce genre de considérations est en général assez sommaire : il s’agit de gagner des élections, d’acheter la paix sociale…

C’est surtout un raisonnement à court terme, car le résultat est toujours le renforcement de cet islam radical, de son image, de ses moyens, en particulier auprès des musulmans. Et le calcul (d’intérêt) conduit donc le plus souvent à un résultat inverse à celui qui était attendu. Le problème est que l’on est là dans un phénomène assez large qui fonctionne comme une échelle de perroquet : il est très difficile, voire impossible, dès lors que l’on a fait une concession ou accepté une demande de revenir en arrière.

Y a-t-il uniquement des raisons électoralistes ? 

Non, il n’y a pas que de l’électoralisme ou du calcul d’intérêts immédiats. Il y a aussi une explication plus large, de nature à la fois historique et idéologique, du fait que certains acteurs politiques et sociaux se montrent complaisants voire favorables vis-à-vis de l’islam radical. On peut essayer de résumer cette inclination à partir de ce que j’appellerai ici le complexe colonial.

Dans le cas français spécialement, et européen plus largement, la colonisation a particulièrement concerné des populations de religion musulmane. Depuis la décolonisation d’une part et la fin des grands récits de l’émancipation nationaliste ou anti-impérialiste d’autre part, une forme de pensée post-coloniale s’est développée, accompagnée des désormais incontournables « études » qui vont avec dans le monde universitaire. Elle est appuyée sur une idée simple: l’homme « blanc », européen, occidental, chrétien (et juif aussi) est resté fondamentalement un colonisateur en raison de traits qui lui seraient propres, par essence en quelque sorte : raciste, impérialiste, dominateur, etc. Par conséquent, les anciens colonisés sont restés des dominés, des victimes de cet homme « blanc », européen, occidental, judéo-chrétien…

À partir des années 1970, à l’occasion de la crise économique qui commence et de l’installation d’une immigration venue de ses anciennes colonies, cette manière de voir postcoloniale va peu à peu phagocyter la pensée de l’émancipation ouvrière classique et de la lutte des classes qui s’est développée depuis la Révolution industrielle et incarnée dans le socialisme notamment. La figure du « damné de la terre » va ainsi se replier sur celle de l’ancien colonisé, donc de l’immigré désormais, c’est-à-dire celui qui est différent, qui est « l’autre ». Non plus principalement à raison de sa position dans le processus de production économique ou de sa situation sociale mais de son pays d’origine, de la couleur de sa peau, de son origine ethnique puis, plus récemment, de sa religion. Et ce, précisément au moment même où de nouvelles lectures, radicalisées, de l’islam deviennent des outils de contestation des régimes en place dans le monde arabo-musulman.

Notre histoire et cette vision purement idéologique expliquent ainsi qu’une partie de la gauche fasse aujourd’hui de l’islam la religion des opprimés et des musulmans les nouveaux damnés de la terre… ?

Oui. Toute une partie de la gauche, politique, associative, syndicale, intellectuelle, orpheline du grand récit socialiste et communiste, va trouver dans le combat pour ces nouveaux damnés de la terre une nouvelle raison d’être alors qu’elle se convertit très largement aux différentes formes du libéralisme. Politique avec les droits de l’Homme et la démocratie libérale contre les résidus du totalitarisme communiste ; économique avec la loi du marché et le capitalisme financier contre l’étatisme et le keynésianisme ; culturel avec l’émancipation individuelle à raison de l’identité propre de chacun plutôt que collective. En France, la forme d’antiracisme qui se développe dans les années 1980 sous la gauche au pouvoir témoigne bien de cette évolution.

À partir de là, on peut aisément dérouler l’histoire des trente ou quarante dernières années pour arriver à la situation actuelle. Être du côté des victimes et des dominés permet de se donner une contenance morale voire un but politique alors que l’on a renoncé, dans les faits sinon dans le discours, à toute idée d’émancipation collective et de transformation de la société autrement qu’au travers de l’attribution de droits individuels aux victimes et aux dominés précisément. À partir du moment où ces victimes et ces dominés sont incarnés dans la figure de « l’autre» que soi-même, ils ne peuvent en aucun cas avoir tort et tout ce qu’ils font, disent, revendiquent, devient un élément indissociable de leur identité de victime et de dominé. Dans un tel cadre, l’homme « blanc », européen, occidental, judéo-chrétien… ne peut donc jamais, par construction, avoir raison, quoi qu’il dise ou fasse. Il est toujours déjà coupable et dominateur. On retrouve là la dérive essentialiste dont on parlait plus haut.

Pour toute une partie de la gauche, chez les intellectuels notamment, tout ceci est devenu une doxa. Tout questionnement, toute remise en question, toute critique étant instantanément considérée à la fois comme une mécompréhension tragique de la société, de l’Histoire et des véritables enjeux contemporains. Mais aussi comme une atteinte insupportable au Bien, à la seule et unique morale, et comme le signe d’une attitude profondément réactionnaire, raciste, « islamophobe », etc.

C’est pour cette raison, me semble-t-il, que l’on retrouve aujourd’hui, dans le débat intellectuel et plus largement public, une violence que l’on avait oubliée depuis l’époque de la guerre froide. Tout désaccord, toute nuance, tout questionnement est y immédiatement disqualifié.

L’un des exemples les plus frappants, ce sont ces féministes qui relèguent au second plan leur combat en tentant de minimiser une triste réalité, voire même une horreur (Caroline de Haas au sujet du harcèlement dans le quartier de la Chapelle, Clémentine Autain après les viols de Cologne, etc.). Comment expliquer qu’un antiracisme à ce point dévoyé écrase toutes les autres valeurs, y compris le féminisme chez certaines féministes ?

C’est la suite logique de ce que nous disions plus haut. Ce qui est intéressant en l’espèce, chez ces « nouvelles » féministes – on pourrait plutôt parler de post-féminisme d’ailleurs -, c’est qu’elles enrobent leur discours de toute une rhétorique  dite « intersectionnelle » du nom du concept forgé par l’universitaire Kimberlé Crenshaw en 1993 (dans un article de la Stanford Law Review). Le but est de montrer que la lutte féministe et la lutte antiraciste peuvent se recouper pour défendre les minorités opprimées après les difficultés des mouvements identitaires des années 1970-80 à unir leurs forces (notamment après l’échec des « Rainbow Coalitions »[tooltips content= »Créée en 1969, La Rainbow Coalition agrège différents groupes politiques américains radicaux, parmi lesquels les Black Panthers. L’objectif était de prévenir les conflits entre jeunes des quartiers à Chicago et de s’opposer au maire démocrate, Richard Daley. »]1[/tooltips] et l’affaire Anita Hill/Clarence Thomas[tooltips content= »En octobre 1991, Anita Hill avait accusé de harcèlement sexuel le juge Clarence Thomas, qui venait d’être nommé à la Cour Suprême. Une affaire très médiatisée à l’époque aux Etats-Unis. »]2[/tooltips]) et à s’articuler ensuite aux revendications sociales.

Or, ce qui pouvait être adapté aux Etats-Unis des années 1980-90 ne l’est pas à la France d’aujourd’hui, pour tout un ensemble de raisons qu’il serait long de détailler ici. Tout ce discours que l’on retrouve dans l’idée de convergence des luttes également ces derniers temps masque en réalité une forme de hiérarchisation implicite entre les différentes minorités à défendre. Et, comme on le constate à chaque fois, les exemples que vous citez sont très clairs : ce ne sont pas les femmes qui sont en haut de la liste, ni d’ailleurs les homosexuels. Ce qui prévaut systématiquement, y compris chez ces post-féministes, c’est l’attention à des critères identitaires de type ethno-raciaux ou religieux. Ce qui induit d’étranges alliances et de bien plus étranges contradictions encore puisque, par exemple, on retrouve des militants du progressisme des mœurs, favorables aux droits des femmes ou des homosexuels aux côtés de militants islamistes qui sont très conservateurs en matière de mœurs.

Dans ce post-féminisme, on n’hésite plus désormais à parler d’émancipation de la femme à propos de jeunes filles portant le voile islamique, au prétexte qu’elles auraient librement choisi de se soumettre à des règles religieuses qui sont pourtant explicitement contraires à l’égalité entre hommes et femmes. La confusion est totale, sur le plan philosophique, entre liberté, consentement et choix. Mais aussi sur le plan politique puisque dans toute une partie de la gauche, ce genre de renversement idéologique apparaît désormais comme tout à fait normal. On en a eu récemment un exemple frappant avec l’affaire de la présidente de la section de l’Unef de Paris-Sorbonne, qui porte un voile islamique.

Le racisme et l’antiracisme ne sont-ils pas au final l’avers et le revers de la même médaille ? Cette tendance à tout racialiser, à catégoriser les individus en fonction de la couleur de leur peau…

Oui, il y a un dévoiement d’une partie de la lutte antiraciste, devenue relativiste et essentialiste. Là encore, le fait que des organisations (associations, syndicats, partis) qui se réclament de la gauche, du projet progressiste, de l’émancipation collective… en viennent à adopter ou à justifier l’idée qu’on puisse se rassembler dans des réunions « non mixtes », entre « racisés », pour lutter contre le racisme, est d’une incohérence philosophique et politique totale. Si la gauche, c’est ça, alors il n’y a plus de gauche. C’est aussi simple que cela. Tout le combat historique pour l’universalisme, l’humanisme, contre le racisme, pour l’émancipation… perd son sens.

Derrière de telles idées, on trouve finalement une forme de racisme brut et qui ne se cache même plus chez certains auteurs et certains militants de la mouvance dite « décoloniale » ou « indigéniste ». Je pense à Houria Bouteldja notamment dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous paru en 2016. Ce racisme, venu du raisonnement sur la colonisation dont on parlait plus haut, conduit à rendre responsables et coupables de toutes les injustices, de toutes les discriminations et de tous les crimes… les « blancs », par un processus d’essentialisation pur et simple.

De telles idées sont ultra-minoritaires, mais cela ne les rend pas moins dangereuses par le véritable terrorisme intellectuel qu’elles font peser sur toute cette gauche, sur nombre de médias notamment qui n’osent pas en révéler le caractère aussi fallacieux intellectuellement que destructeur politiquement et socialement. S’il y a un politiquement correct, c’est bien là qu’il se trouve : dans le refus non seulement de dire ce que l’on voit mais surtout de voir ce que l’on voit comme nous y incitait Péguy. Et gare à celui, surtout s’il est un « mâle blanc », qui ose ne serait-ce que constater cette dérive. Il sera immédiatement accusé d’être à son tour un « identitaire » et, évidemment, raciste, sexiste, islamophobe… Toute réalité, on n’ose même pas parler de vérité, est abolie au profit d’une vision purement idéologique qui ne fonctionne que par la terreur qu’elle fait régner.

Face à cela, il faut garder le calme des vieilles troupes, et continuer de se battre pour un antiracisme fondé sur l’universalisme et l’humanisme. En développant les mesures concrètes et les moyens des politiques publiques contre toutes les discriminations. En s’engageant, publiquement, avec détermination et rigueur pour défendre les principes qui, depuis deux cents ans, sont ceux qui ont permis l’émancipation de tous, sans distinction de sexe, de race, de religion, d’origine.

A suivre…

L'insécurité culturelle

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Italie: Non, la Ligue ne déscolarise pas les enfants étrangers!

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Le ministre Matteo Salvini et Massimiliano Fedriga, président du Frioul-Vénétie julienne. Sipa. Numéro de reportage : 00866271_000015

Pour garantir la mixité et éviter les ghettos scolaires, la région Frioul-Vénétie julienne dirigée par la Ligue veut instaurer un quota d’étrangers (45%) par classe. Il n’en faut pas plus pour indigner la gauche transalpine qui accuse de racisme des élus prêts à mettre des bus scolaires à la disposition des enfants d’étrangers. Mise au point.


Il faut le lire pour le croire : au nord-est de l’Italie, d’affreux, sales et méchants élus xénophobes voudraient priver d’école les enfants étrangers. C’est du moins ce que rapportent nos confrères de Marianne, reprenant les accusations du Parti démocrate (centre-gauche) contre la Ligue. Alors, info ou intox ?

Comme souvent, la vérité est plus prosaïque – et moins sensationnaliste – que les gros titres de la presse. Sous l’impulsion de la maire Anna Cisint (Lega), le « modèle Monfalcone », du nom de cette commune de 36 000 habitants aux environs de Trieste, a pour projet d’instaurer un plafond d’élèves étrangers par classe de maternelle : 45%. Soutenue par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, l’initiative inspire le président de la région Frioul-Vénétie julienne Massimiliano Fedriga, 38 ans, également issu de la Ligue.

« Une limitation des présences étrangères sert à garantir l’intégration. »

Afin d’éviter les classes-ghettos, le deuxième parti d’Italie (17% aux dernières élections), en passe de détrôner dans les sondages son allié gouvernemental le Mouvement 5 étoiles (M5S), entend généraliser la mesure. Pour en comprendre la lettre et l’esprit, le quotidien triestin Il Piccolo donne la parole aux principaux décisionnaires léghistes. Et le journal local de citer l’édile Anna Cisint : « Le monde a changé. Une analyse démographique est nécessaire car si [l’entreprise de chantiers navals, ndlr] Fincatieri a créé des pics [de main d’oeuvre immigrée] à Monfalcone, nous devons penser à ce qui se passe ailleurs. Les enfants doivent aller à l’école et ne pas être ghettoïsés, mais les Italiens ne doivent pas non plus fuir pour autant. » Honteux, raciste, discriminant ? En signe de bonne volonté, à l’horizon 2019-2020, la maire se dit prête à affréter des bus pour répartir gratuitement les enfants étrangers dans les différentes écoles de la province.

Si bien que la conseillère régionale responsable de l’éducation Alessia Rosolen (Lega) a entamé un tour du Frioul-Vénétie julienne et multiplié les consultations d’élus locaux afin de concilier deux principes potentiellement contradictoires : la limitation du nombre d’étrangers par classe et le respect de la Constitution consacrant l’accès à l’éducation. Ainsi, loin d’envisager le moindre apartheid scolaire, le sénateur frioulan Mario Pittoni (Lega), chef de la commission de l’éducation, martèle l’argument central du parti anti-immigration : « Une limitation des présences étrangères sert à garantir l’intégration. » D’aucuns objecteront que cette profession de foi républicaine cache une arrière-boutique aux effluves nauséabonds. C’est oublier les racines lombardes de la Lega, historiquement plus favorable aux Africains assimilés à la culture du Nord, qu’aux Napolitains et autres Italiens méridionaux que Salvini brocardait il y a encore quelques années. Le bilan très mitigé sur l’immigration de Roberto Maroni, l’ancien ministre de l’Intérieur léghiste de Berlusconi, adepte des vagues de régularisations/expulsions à la Pasqua, ne joue pas en faveur de la Ligue. Mais les électeurs ont la mémoire courte.

La Ligue, populaire mais diabolisée

Aujourd’hui, si la région adriatique Frioul-Vénétie julienne, frontalière de la Slovénie, a son lot de migrants subsahariens que l’on croise dans les rues d’Udine, Pordenone, Gorizia ou Trieste, la plupart de ceux-ci viennent sans leur famille. Autrement dit, les écoliers concernés par cette disposition sont majoritairement des enfants de travailleurs étrangers en situation régulière, n’ayant pas (encore) acquis la nationalité italienne. Car, malgré les projets du précédent gouvernement centriste, le jus soli (droit du sol) est resté lettre morte. Et pour cause : l’opinion échaudée par l’immigration craint tout nouvel appel d’air.

Populaire mais diabolisé par les syndicats et la gauche morale, le mouvement de Matteo Salvini – à la tête des régions Frioul, Lombardie, val d’Aoste et allié aux partis de centre-droit en Sicile, à Molise et en Ligurie – peinera certainement moins à garantir la mixité scolaire qu’à endiguer le flux des migrants. Car si l’Union européenne, la Libye, l’Algérie et la Tunisie acceptent l’idée d’un centre de tri des demandeurs d’asile, aucun Etat ne consent à l’héberger. Plutôt qu’un Calais chez soi, tous veulent l’enfer chez les autres…

Bref, on peut légitimement s’étonner des réactions outragées qu’a suscitées la maire de Monfalcone. Après tout, cette femme de droite n’a rien dit d’autre que les mères de famille musulmanes de Montpellier qui réclamaient plus de brassage culturel et ethnique dans les écoles de leurs enfants. S’il est des vérités difficiles à accepter par temps d’immigration massive, certaines ne sont-elles admissibles que dans la bouche de femmes voilées ?

Mon père, ce John Wayne

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John Wayne, 1959. SIPA. REX43041109_000002

John Wayne n’est pas mort. Et quand bien même il l’aurait été, Roland Jaccard l’aurait ressuscité (2/6).


A lire aussi: « J’aime pas John Wayne » – John Wayne n’est pas mort (1/6)

Diane Arnaud enseigne l’esthétique du cinéma à la fac. Elle nourrit une passion pour Ozu, mais ne connaît pas le livre de Luc Chomarat, Les dix meilleurs films de tous les temps. Elle jette un coup d’oreille rapide sur les pages concernant Ozu et se dit prête à les lire à haute voix à ses étudiants. Notamment ce passage : « Me voici assis par terre, en train d’expliquer à mon fils pourquoi les films d’Ozu sont les plus grands films de tous les temps. » Oui, pourquoi ?

Parce que ce sont des gens assis par terre qui se disent des trucs comme : « Et comment va ton père ? » Ou : « Il a fait vraiment très chaud aujourd’hui. » Parfois, ils mangent quelque chose. Tout ça en plan fixe.

« Tu penses quoi de Paul Verhoeven ? »

Nous aussi nous dinons dans un restaurant japonais. Soudain Diane me demande tout de go : « Tu penses quoi de Paul Verhoeven ? » La question tombe à pic. Jusqu’à hier, je n’en pensais rien. D’ailleurs, fallait-il en penser quelque chose ? Il a le sens de l’effet, tout le monde en convient. Mais est-ce suffisant ? Hier soir, par pur hasard, je vois : Showgirls (1995) et mon jugement bascule. Oui, il fait partie des grands : comment survivre dans un monde peuplé d’ordures ? Une question qu’on évite généralement. On préfère parler de la pluie et du beau temps, de la fille aînée qui ne veut pas se marier pour ne pas laisser son père seul. Ça c’est Ozu. Les actrices sont tellement sages dans ses films qu’elles en deviennent puissamment érotiques. Elizabeth Berkeley, le prototype de la garce dans : Showgirls est si vulgaire qu’elle devient presque aussi érotique que les héroïnes d’Ozu.

J’ai voulu savoir ce qu’était devenue Elizabeth Berkeley : personne ne se souvient plus d’elle. Elle approche de la cinquantaine : un sale temps pour les actrices. Elle a tout donné dans un film. Quand Showgirls est sorti, tout le monde l’a descendu. Les gens ne pardonnent ni l’excès, ni le mauvais goût, ni le sexe ouvertement affiché – même et surtout si au fond d’eux-mêmes, il n’y a que cela qui les attire. Alors ils disent préférer les films d’Ozu qui ont l’air si rassurants, si respectueux des conventions, si attachés aux valeurs familiales, ai-je dit à Diane. Mais bien sûr, c’est tout le contraire. Ce qu’on ne peut pas montrer, il faut le cacher. Tout est en pleine lumière chez Verhoeven, tout est dissimulé chez Ozu. D’où la question : faut-il mieux s’attendre à ce qu’on va voir – quitte à le mépriser ensuite – ou pénétrer insidieusement dans les relations tortueuses entre une fille et son père et s’en trouver bouleversé sans savoir pourquoi ?

Comment va ton père ?

Diane m’avait apporté son dernier livre : Glissements progressifs du réel (la couverture est alléchante). La conclusion,  en quelques lignes, résume son propos. Elle cite Calderon (La vie est un songe) : « Dans ce monde, chacun rêve ce qu’il est, sans que personne s’en rende compte. » Depuis 1635, et c’est le mot de la fin, rien n’a changé, sauf si l’on se réveille au cinéma. Je soupçonne Diane d’être assez fière de ce tour de passe-passe. Plutôt que de la féliciter, je préfère, comme dans un film d’Ozu, lui demander comment va son père. Elle me répond : « Il aime les fabuleuses histoires sans lendemain. Il ne sait jamais au milieu de quel film il va se réveiller. » Son père pour elle, c’est John Wayne dans La prisonnière  du désert. Nous nous resservons du saké. Oui, Le Goût du saké mérite de figurer dans la liste des dix meilleurs films de tous les temps. Luc Chomarat le certifie. Mais je me méfie, tant il est versatile. Et d’abord, a-t-il vu Showgirl ?

Les dix meilleurs films de tous les temps

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Penseurs et Tueurs

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Alain Finkielkraut: L’Esprit de l’escalier

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Alain Finkielkraut ©Hannah ASSOULINE

Plaidoyer pour le vieux monde

Comme l’atteste la violente polémique déclenchée par le dernier tract des Républicains, les autorités morales de notre temps, ceux dont la parole compte, dans les médias, dans le monde politique et à l’Université, ne savent plus faire la différence entre « Pour que la France reste la France » et « La France aux Français ! » Ces deux expressions, à les en croire, sentent également le moisi. Or, elles n’ont pas du tout la même signification, et cette extension du domaine de la moisissure est à la fois ridicule et inquiétante. Dans un entretien que Causeur a publié le 20 juillet 2010, Renaud Camus a donné de la francité cette définition impeccable : « Deux éléments, affirmait-il, créent des Français et peuvent en créer encore : l’héritage, la naissance, l’ethnie, les ancêtres, l’appartenance héréditaire, et le désir, la volonté, l’élection particulière, l’amour d’une culture, d’une civilisation, d’une langue, d’une littérature, des mœurs, des paysages. » Il ajoutait : « On peut certes être français par la culture, par Montaigne, par Proust, par Manet, par la montagne Sainte-Victoire, par le pain, par le vin, par la langue, encore faut-il les connaître, les aimer, et d’abord les désirer. »

Les farouches nationalistes qui, dans la lignée de Maurras, scandent « La France aux Français ! », considèrent qu’on ne peut être français que par la naissance. Ils réservent jalousement la francité aux héritiers. Les autres, quelle que soit leur bonne volonté, sont recalés. Demander que la France reste la France, ce n’est pas du tout la même chose. C’est le souhait émis par tous ceux qui, d’une manière ou de l’autre, se sentent français. Ce souhait, nul ne songeait à le formuler, il n’avait pas sa place dans le discours politique tant que la France était tout naturellement la France et que la conflictualité se résumait aux luttes sociales. Mais un changement inattendu et brutal a eu lieu. Dans La Part du ghetto, livre-enquête sur une banlieue parisienne, Manon Quérouil-Bruneel évoque le cas d’Alice : une graphiste qui a choisi, avec son compagnon, d’acheter un appartement dans ce quartier qu’on annonçait comme un futur Brooklyn parce qu’une fromagerie – preuve irréfutable de gentrification – venait d’ouvrir de l’autre côté du pont. La déconvenue d’Alice a été immédiate : « Le jour de l’emménagement, raconte-t-elle, on est allés à la boulangerie en bas de chez nous, j’ai demandé un jambon-beurre, le mec m’a regardée comme si j’étais une extraterrestre ! On n’imagine pas qu’on puisse être si proche de Paris avec un tel décalage. » À l’heure où il est question d’inscrire les bistros parisiens au patrimoine mondial de l’humanité, le sandwich baguette-jambon-beurre, l’un de leurs emblèmes, n’a plus sa place au-delà du périphérique. Il contredit, et même il offense la culture qui s’y installe. Ce n’est plus un emblème, c’est un blasphème. La même Alice, apprend-on, a dû se plier à l’injonction tacite d’un vestiaire spécial 9-3… Dès qu’elle mettait une jupe, elle se faisait embêter, on lui demandait : « C’est combien ? Tu me fais un truc ? » Elle a donc rangé jupe, rouge à lèvres et décolleté… Ce conformisme, cette intégration à l’envers, c’était le prix de la tranquillité. Alice ne peut pas se mettre seule à une terrasse de café, à la sortie du métro, elle doit se cramponner à son sac à cause des vols à l’arraché, et, dit-elle encore : « C’est terrible d’avoir des mecs qui traînent devant l’école, qui crachent et qui s’ennuient. » La règle est simple, dit-elle : « C’est nous, les étrangers ici. » Alice fait cette expérience troublante, déconcertante, et même incroyable : ne plus être chez soi chez soi. Et elle n’est pas la seule, la part de non-France ne cesse de croître en France.

Comme l’a dit Edgar Quinet dans un autre contexte : « Le véritable exil n’est pas d’être arraché à son pays, c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » Cet exil est de plus en plus répandu. Y mettre fin et faire en sorte que la France reste la France devraient être, pour toutes les formations politiques de notre pays, un souci prioritaire. Au lieu de quoi, ce souci est criminalisé, on y voit la frappe de l’extrême droite et on lui oppose une kyrielle d’arguments contradictoires. Premier argument : la France ne se définit pas par des mœurs, mais par des valeurs, ce n’est pas une identité, c’est une idée, la belle idée des droits de l’homme. Il lui revient donc de mettre en pratique cette idée en accomplissant le devoir d’hospitalité : c’est si elle restreint l’immigration que la France cesse d’être la France. Deuxième argument : l’insécurité est un fantasme, le nombre d’étrangers est stable dans notre pays, il n’y a pas de non-France en France. Troisième argument, illustré notamment par le film Intouchables : les nouveaux arrivants vont régénérer notre pays, la transformation d’une société tétraplégique en société multiethnique est ce qui peut lui arriver de mieux. Aucun de ces arguments ne tient la route. Le nouveau monde qui s’annonce est féroce. La tâche de la politique est donc de préserver l’ancien et de maintenir en vie la civilisation française pour que la France puisse encore susciter du désir. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : la France qui était un phare est devenue un repoussoir pour les pays d’Europe centrale. Ne pas devenir Marseille : tel est l’objectif affiché par la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie et maintenant la petite république slovène.

Par-delà cette opposition géographique entre l’est et l’ouest, deux sensibilités se font jour et se font face dans toute l’Europe. Il y a ceux pour qui la souveraineté populaire est le bien suprême, et ceux qui militent pour la défense et l’extension des droits de l’homme. Sous le même nom de démocratie, les uns veulent assurer la sauvegarde de la communauté politique et culturelle, les autres veulent protéger les libertés individuelles. À chaque option son risque : faire bon marché des conquêtes du libéralisme dans le premier cas ; faire bon marché du peuple dans le second. Si nous voulons être de vrais démocrates, il nous incombe de tenir les deux bouts de la chaîne.

L’empire de la laideur

Le rôle que je m’assigne n’est pas de commenter l’actualité, mais de prélever dans le flux de l’actualité les événements qui me paraissent significatifs et j’accorde une attention toute particulière à ceux sur lesquels les médias dominants refusent de s’arrêter car ils les jugent sans importance. Ainsi, par exemple, la Fête de la musique dans la cour d’honneur de l’Élysée. Le rap et ce qu’on appelle de ce nom menaçant, l’« électro », ont été choisis pour divertir les invités de la présidence. Et le rap a démontré, une nouvelle fois, qu’il était la poésie du nouveau monde. Je cite : « Les femmes et la beuh, strictement verte/ Ne t’assieds pas salope s’il te plaît/ T’es énervée parce que je me suis fait sucer la bite et lécher les boules/ Je suis avec six mannequins, six bouteilles de champagne Cristal/ quatre belvédères et de la beuh partout/ Danse, enculé de ta mère, danse ! » Soirée poétique, donc, mais aussi, et indissolublement, soirée politique. L’un des « artistes » arborait sur son tee-shirt cette inscription militante : « Fils d’immigré, noir et pédé ». On nous dit qu’il faut être de droite ou d’extrême droite pour s’étonner et se formaliser de cette déchéance des formes, de cette agression sonore dans la cour d’honneur du palais des palais de la République. Non : ce qui est étonnant et même consternant, c’est de voir toute la gauche cautionner cette manifestation pour ne pas être dénoncée comme archaïque, raciste et homophobe.

Au moins les choses sont-elles maintenant tout à fait claires. L’événement créé par Jack Lang au début des années 1980 n’est pas la fête de la musique, mais la fête de son remplacement. La musique, c’était naguère la musique classique et sa continuation moderne. Le reste, c’était la variété, la chanson. Les grands chanteurs comme Jacques Brel ou Serge Gainsbourg reprenaient cette hiérarchie à leur compte. Puis, la chanson a occupé le fauteuil et relégué sur un strapontin la musique au sens ancien du terme. Aujourd’hui, la chanson elle-même est détrônée par les vitupérations du rap et le vacarme de l’électro ou de la techno. Il en va de la musique comme de la culture : c’est le même mot, mais ce n’est plus du tout la même chose.

Claude Debussy est mort en 1918. Imaginez un instant que le président de la République ait voulu célébrer ce centenaire en organisant, pour la Fête de la musique, un concert Debussy à l’Élysée. Ses « spin doctors » auraient poussé des hauts cris et l’auraient supplié de renoncer à ce projet élitiste et blanc de peau. Emmanuel Macron à Quimper a dénoncé la lèpre du populisme. La véritable lèpre, c’est l’anti-élitisme des élites et il est vraiment dommage que Jupiter lui ait prêté son concours, car il avait des choses à se faire pardonner. Le candidat Macron a déclaré qu’il n’y avait pas de culture française, ni d’ailleurs d’art français. Il a aussi affirmé que la culture, ce n’était pas Giono pour les uns et IAM pour les autres, c’était tout pour tout le monde. Tout, c’est-à-dire n’importe quoi. « Le désert croît, malheur à qui protège le désert », disait Nietzsche. Comme j’aime le désert, je formulerai, pour ma part, les choses ainsi : « La laideur ne cesse d’étendre son empire. Honte à ceux qui se mettent au service de la laideur. »

La part du ghetto

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En terrain miné

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Couscous, pizza, poulet, à la bonne franquette!

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Préparation de la semoule par Nordine Labiadh, dans les cuisines de son restaurant À mi-chemin © Hannah ASSOULINE

Vous en avez assez des grands restaurants prétentieux qui coûtent un bras ? Ça tombe bien, voici trois adresses parisiennes bon marché qui vous proposent des mets délicieux cuisinés sans chichis. À table !


Alors que nous déjeunions à La Tour d’argent, face à Notre-Dame, et que l’on nous servait les mets les plus raffinés, Élisabeth Lévy me fit soudain cet aveu, quelque part entre le saumon sauvage de l’Adour aux amandes et le « millefeuille feuillantine, crème safranée et confit de fruits rouges rafraîchis à la rhubarbe de Villebon-sur-Yvette », une tuerie commenta-t-elle sobrement : « Tu sais, dans le fond, ce que je préfère, c’est la cuisine sans chichis, une bonne côte de bœuf cuite à la braise, avec du mordant… »

Notre sainte patronne est pour une fois en phase avec l’air du temps. En moins de vingt ans, l’idée que l’on se fait du luxe gastronomique a totalement changé. On est passé du théâtre des grands restaurants à la poésie de la cuisine brute (comme il y a un art brut), de Voltaire à Rousseau, du service en queue-de-pie à la mamma italienne moustachue façonnant ses gnocchis avec les doigts dans une trattoria perdue des Abruzzes… Aucun restaurant trois étoiles Michelin (ils se ressemblent tous désormais) n’est en effet capable de reproduire la magie d’un casse-croûte improvisé un matin d’automne, dans un village abandonné du Beaujolais, au milieu d’un troupeau de chèvres, en compagnie d’un vigneron qui vous ouvre une bouteille pas étiquetée qui fleure bon la griotte. Aucun palace ne peut rivaliser avec le charme d’une taverne grecque de pêcheurs, où les poissons frétillants sont simplement apprêtés au sel, à l’huile d’olive et à l’origan sauvage, pendant que s’avance le paysan du coin tirant son mulet chargé de tomates et d’aubergines…

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À défaut de parcourir l’Europe à la recherche de ces lieux hors du temps, voici quelques adresses parisiennes accessibles qui vous aideront à retrouver le goût de « lotentique » comme dirait Ugolin dans Jean de Florette.

Le couscous du berger de Nordine Labiadh

Toutes les enquêtes d’opinion réalisées ces vingt dernières années le confirment : le couscous est devenu l’un des trois plats préférés des Français, avec la blanquette de veau et le magret de canard. Encore inconnu chez nous il y a un siècle, ce plat fit son apparition après la Seconde Guerre mondiale, dans les bouibouis tenus par les travailleurs maghrébins. Mais le couscous devint vraiment un phénomène de société à partir de 1962, avec le rapatriement des pieds-noirs d’Algérie. Pour survivre, nombre d’entre eux ouvrirent des restaurants et inventèrent le « couscous royal », qui ne correspond à rien d’authentique au Maghreb, où le couscous a toujours été un plat de tous les jours, relativement pauvre en viandes.

Disons-le d’emblée : le couscous est un plat potentiellement génial. Potentiellement, car la plupart du temps, hélas, les légumes, les viandes et la semoule utilisés ne sont pas d’une qualité exceptionnelle, il y a trop de cuisson, trop de sauce, trop de harissa, les goûts sont indistincts, on rêve d’un grand chef qui apporterait à ce plat merveilleux autant de soin qu’à l’élaboration d’un lièvre à la royale !

Des poids lourds à la cuisine 

En attendant qu’il apparaisse, il y a Nordine Labiadh, du restaurant À mi-chemin, dans une jolie rue du 14e arrondissement où tout le monde se connaît et se dit bonjour. Nordine est né en Tunisie, on ne sait pas trop quand, car il ne dit pas son âge… Son père, qui travaillait chez Renault à Vénissieux, a eu la sagesse de ne pas le faire venir en France : « Surtout, reste en Tunisie. Ici, les jeunes sont toujours ensemble, ils ont la haine de la France, je ne veux pas que tu deviennes comme eux. » Nordine attendra donc d’avoir plus de 20 ans pour venir dans notre pays, le temps de devenir chauffeur de camion poids lourd dans le désert… « Quand je suis allé voir mon père, j’ai compris ce qu’il avait voulu me dire. Ma voiture a été défoncée. On m’a dit que c’était normal, car il n’y avait pas le Coran à l’intérieur ni aucun signe d’appartenance à la communauté. Mais moi, mon but, c’était de devenir Français, pas d’appartenir à “la” communauté ! »

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À Paris, il cumule les petits boulots, sans permis de séjour. Se retrouve plongeur dans un bistrot du 14e fondé en 1998 par une Bretonne à poigne, Virginie. Tous les cuisiniers qu’elle embauche lui rendent leur tablier. Désespérée, elle s’adresse un matin à Nordine : « Tu as l’air débrouillard, à partir de maintenant, c’est toi qui feras la cuisine ! »

« Le couscous est un plat du pauvre qui rythme la journée. »

Vingt ans après, ces deux-là sont mariés et ont deux enfants. Nordine est devenu Français. Virginie l’a éduqué en l’amenant au Louvre tous les dimanches, au théâtre, dans les librairies. Le gaillard, surtout, s’est révélé être un cuisinier d’exception, sensible, capable de marier les goûts et les parfums d’une façon incroyablement subtile. À l’image de son couscous du berger, qui nous ramène à une forme d’humanité primitive et savoureuse. « Le couscous est un plat du pauvre qui rythme la journée. On fait un feu de bois, on pose une marmite pleine d’eau dessus, c’est très économique… Après, dans la braise, on cuira le pain. Dans la montagne, après la pluie, tout pousse, les bergers en profitent pour ramasser tout ce qu’ils trouvent : des oignons, de l’ail, du fenouil et des carottes sauvages, des herbes, des pignons de pin, de la tête de mouton, des tripes farcies aux herbes, leur couscous est très simple, mais incroyablement parfumé ! »

Le mot couscous vient de l’arabe kosksi qui reproduit le bruit de la semoule de blé broyée à la meule de pierre, ainsi que celui des bracelets des femmes qui la roulent à la main avec de l’eau. Dans les campagnes, la couscoussière en terre cuite et en acier est un objet précieux que l’on offre à la jeune mariée qui le gardera toute sa vie. C’est à partir de juin que le blé est le meilleur, il vient d’être récolté, il est frais, encore vert, concassé grossièrement, il sent bon le bambou et possède un petit goût de pistache… « C’est ce blé que l’on utilise pour faire la soupe, la chorba. »

Cuisine et terroir  

Nordine fouette d’abord la semoule à l’eau tiède salée avant de la cuire à la vapeur puis la saupoudre de cardamome et de quantité d’herbes fraîches. Son couscous a de la mâche et de l’énergie ! « Ce plat n’a pas de frontières. Il s’adapte au terroir de là où l’on vit. On pourrait très bien imaginer un couscous alsacien, je n’ai rien contre ! »

« Au Maghreb, nous explique-t-il, les femmes s’occupent de la semoule et des légumes pendant que les hommes s’en vont chercher et griller la viande ou le poisson. Il y a un partage des tâches. Chaque famille prépare le couscous à sa façon. Mais les légumes sont essentiels, quelle que soit la saison : potiron, fenouil, choux, petits pois, fèves, céleri… Les pois chiches, je préfère les servir en entrée, avec de l’huile d’olive, du citron et du cumin. J’aime faire le couscous des pêcheurs, à la seiche et aux crustacés, à la rascasse, au bar et au mérou. La viande, je n’en mets qu’une seule, pour avoir un goût bien identifiable : une belle volaille fermière ou un agneau confit, que je relève avec du miel et de la cannelle, du carvi, de la coriandre, de la grenade, de la rose séchée, des oranges séchées. »

Traditionnellement, on sert le couscous dans un grand plat, dans lequel chacun se sert après s’être lavé les mains. On est assis sur des coussins et des tapis. Les morceaux les plus tendres sont laissés aux enfants et aux vieux. « Les mémés rongent les os ! L’important est de faire attention aux autres. Le meilleur couscous est fait avec le cœur, c’est de l’amour concentré. On boit du thé à la menthe, ou du lait caillé de brebis, de chèvre ou de chameau, conservé dans une jarre en terre ou dans une panse de mouton. »

Chez Nordine et Virginie, rassurez-vous, on est assis sur des chaises, on a des couverts et on boit du vin !

L’immémoriale pizza animiste de Calabre

Il Brigante, dans le 18e arrondissement, c’est ma cantine. Je ne suis jamais déçu. Évidemment, on n’y va pas pour le confort : c’est exigu et bas de plafond, les bancs en bois et les chaises de jardin sont durs, on est collé les uns contre les autres, pendant que Toto Cutugno chante sous le regard de la Madone. Mais voilà, Salvatore Rotiroti est le meilleur pizzaiolo de Paris. Né en 1977 entre deux volcans (l’Etna et le Stromboli), ce poète de Calabre barbichu avec un œil vert et l’autre marron a gardé le côté sauvage de son pays « où on continue à lire dans les entrailles du cochon pour prédire l’avenir et où les femmes font le pain comme il y a des siècles, en murmurant des formules magiques censées repousser le mal et favoriser la réussite du levain. C’est ce qu’elles m’ont appris : il faut écouter la pâte, lui parler, sentir la vie qui est en elle, et pour ça, mieux vaut être calabrais que napolitain ! »

Mamma mia !

Dans sa petite pizzeria, notre homme étire et étale ses pâtes avec virtuosité et n’utilise que les produits de Calabre que son père lui envoie chaque semaine : mozzarella crémeuse, coulis de tomate, huile d’olive, noisettes, origan, figues, bergamotes, pousses de brocoli sauvage, anchois, câpres, sans oublier la ’nduja une spécialité à base de joue de porc fumée au poivron et au piment avec laquelle Salvatore met le feu à ses pizzas fines et croustillantes ! « La cuisson ne doit pas durer plus de trois minutes. Le four doit être très chaud, à 400 degrés. Je cherche un four à bois à Paris, et quand je l’aurai trouvé, mamma mia ! Vous verrez, mes pizzas seront encore meilleures ! »

Salvatore est aussi un dégustateur d’instinct, il a trouvé ainsi un nectar qui lui ressemble, produit par la « Ma Dalton » de Saint-Rémy-de-Provence, la légendaire Dominique Hauvette, une vigneronne au fichu caractère qui vit dans une roulotte avec ses chevaux, vous reçoit en grognant et élève ses vins bio dans des œufs en ciment censés leur donner plus de profondeur et de minéralité. Ces deux mystiques font la paire.

Le poulet rôti entier tel que l’aimait Orson Welles (qui en dévorait deux d’affilée)

« Un poulet mal cuit est un poulet mort pour rien ! » disait le chef du Grand Véfour Raymond Oliver. Il aurait adoré celui de l’Alcazar, dodu et croustillant à souhait. Cet ancien cabaret transformiste créé en 1968 par le metteur en scène Jean-Marie Rivière (surnommé par Antoine Blondin « l’entrepreneur de travelos publics ») est depuis vingt ans une brasserie chic. Michel Besmond, son gérant, a su insuffler à ce lieu historique un je-ne-sais-quoi de tendre, notamment le soir, quand la mezzanine accueille des fêtes à plumes avec juste ce qu’il faut d’autodérision… « Avant 1998, j’étais dans l’univers de la mode à New York. Il y avait dans cette ville des lieux pleins d’énergie, avec du souffle, alors qu’à Paris, il n’y avait que des restaurants. Je suis tombé amoureux de l’Alcazar et j’ai proposé à Sir Terence Conran de m’aider à reprendre cette salle pour en faire quelque chose de vivant. » Pari gagné. Toute une faune hétéroclite et cultivée se retrouve dans cette brasserie contemporaine aménagée comme un jardin d’hiver, avec ses grandes plantes vertes dressées sous une verrière zénithale.

Le noble poulet 

Côté cuisine, le chef Guillaume Lutard, formé chez Prunier et Taillevent, a su redonner à la cuisine de brasserie ses lettres de noblesse : tartare, saumon d’Écosse mariné au gingembre, foie gras, pâté en croûte, épaule d’agneau confite au boulgour et au citron vert, pavlova (une grosse meringue moelleuse aux fruits de la passion et à la crème fouettée), etc. Tout est fait maison, alors que les brasseries appartenant à des chaînes sous-traitent et servent des plats industriels.

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Ici, le poulet de cent jours d’Orléans, terminé au lait, est poché dans un bouillon de volaille pendant une heure, ce qui lui donne de la tendreté et permet de le rôtir à la commande en vingt-cinq minutes. Dans le four, les goûts et les parfums du thym, du laurier, du beurre, des échalotes, de l’ail et des oignons vont imprégner sa chair. On déglace au vin blanc. On arrose. On laisse reposer. Le poulet est alors découpé et servi dans un grand plat, avec la carcasse, comme à la campagne, le tout orné d’oranges, de citrons grillés et de sucrines : un vrai plat du dimanche ! Tous les matins, un commis pèle plusieurs dizaines de kilos de pommes de terre fraîches pour les frites, qui sont plongées dans l’huile bouillante deux fois (une pour la cuisson, l’autre pour la couleur). Proposé à 66 euros, ce plat, que l’on peut dévorer avec les doigts, nourrira trois ou quatre personnes, ce qui revient très bon marché.

« Sailor et Lula », Tristan et Iseult au pays des motels

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"Sailor et Lula", un film de David Lynch avec Laura Dern et Nicolas Cage.

Comme on dit, on avait vu le film, mais pas lu le livre. Sailor et Lula de David Lynch avait été la Palme d’or surprise du festival de Cannes en 1990.

Lynch adapte Gifford

On y retrouvait tout ce qui fait qu’on déteste ou qu’on adore Lynch. Un hyperréalisme maniériste, plastiquement impeccable, qui cache le grouillement de la matière et des pulsions ; un jeu constant et anxiogène avec une bande-son qui donne au spectateur l’impression d’avoir un sonotone mal réglé : on se souvient encore du bruit démesuré que faisait Sailor joué par Nicolas Cage quand il enflammait une allumette.

Quand on est tombé sur le roman paru la même année chez Rivages, pour la somme dérisoire de deux euros dans un vide-grenier caritatif de Saint-Valery en Caux, on s’est dit pourquoi pas. L’auteur, Barry Gifford, ne nous était pas inconnu. On se souvenait de Rude journée pour l’homme léopard qui reprenait d’ailleurs des personnages de Sailor et Lula.

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Dans ce qui est donc le premier roman de la série, Sailor a vingt-trois ans. A peine sorti de prison, où il a purgé deux ans  pour meurtre au second degré, il s’enfuit avec Lula,  la seule fille qu’il a jamais aimée. La mère de Lula, sérieusement névrosée, envoie à leur poursuite un détective privé, Johnny Farragut. Voilà les ingrédients d’un roman noir classique et d’un de ses thèmes fétiches, le couple maudit, traqué et passionné dont le grand Jim Thompson avait donné une admirable variation, Le lien conjugal adapté au cinéma par le non moins grand Sam Peckinpah dans le non moins admirable Guet-Apens.

Une histoire d’amour presque fantomatique

En fait, il n’en est rien. Nous sommes loin, avec Barry Gifford, des noces d’acier et de feu de Bonnie and Clyde et plus proche de Tristan et Iseult au pays des motels. Ici, ni crissements de pneus, ni rafales de mitraillettes, à peine quelques coups de feu dans la chaleur de la nuit. C’est sans doute cette histoire d’amour presque fantomatique placée sous une menace diffuse qui avait séduit David Lynch. Dans leur errance entre Texas et Louisiane, Sailor et Lula parlent beaucoup : de leur amour en sursis, de leur avenir hypothétique, de leur enfance. Ils aiment la soul music et les vieux airs de country, -et ils ont bien raison. Lula se souvient d’avoir raté de peu le premier prix à un radio-crochet en chantant Stand by your man et Sailor lui parle d’un compagnon de cellule qui passait ses journées à lire Proust.

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A leurs trousses, le détective privé n’a pas l’air convaincu par sa mission. Il écrit, dans des boites de jazz ou des bars enfumés des nouvelles fantastiques et des fragments d’autobiographie.

Un air d’Hemingway

Barry Gifford a été salué par Jim Harrison comme un grand écrivain et dédie son roman à Charles Willeford, un des maîtres du polar sudiste. Il faut dire qu’il partage avec eux le même réalisme poétique, qui lui aussi a dû plaire à Lynch. Mais il y a chez Barry Gifford un étonnant désenchantementderrière l’apparent minimalisme de Sailor et Lula, pratiquement dialogué de bout en bout avec des conversations qui ne mènent nulle part sur les armes à feu ou les marques de bière. Avec Sailor et Lula,  on se trouve en fait face à un texte très travaillé, très littéraire par son refus de l’effet facile ou de l’illusion psychologique qui, pour le coup, n’est pas sans rappeler Hemingway.

Sailor et Lula, Barry Gifford (Rivages/Thriller, 1990) Saint-Valery en Caux, vide-grenier,  2 euros.

Thérapie par le silence, général von Wallen, piscine, etc.

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