Sincèrement, qui se souvient de Fénelon ? Bossuet, encore… Surtout depuis que tout le monde, pour avoir l’air cultivé, utilise jusqu’à la nausée la même citation sur Dieu, les causes, les conséquences, le rire et tout ça. Malheur des auteurs résumés à des dicos de citations en ligne pour briller en société.

La mort ne lui va pas si bien

Fénelon, au Panthéon des écrivains-prélats du Grand Siècle, a été le moins bien traité par la postérité. Les mémoires de Retz, par exemple, servent encore de bréviaire pour les jeunes gens au sang chaud qui aime la castagne et la politique et Bossuet, quand on le retire des griffes des demi-sachant et citateurs compulsionnels, et ce styliste qui est l’idéologue génial de la monarchie de droit divin, et qui lui, n’hésitait pas à ouvrir des tombeaux devant la cour pour expliquer la vanité du pouvoir à Louis XIV (on attend le Bossuet de Macron. Avec Bruno Roger-Petit, c’est mal barré.).

On a donc acheté pour deux euros, oui deux, cette biographie d’Aimé Richardt chez Boulinier, celui du Boulevard Bonne-Nouvelle.

Aimé Richardt est clair, net, précis. Il progresse sur deux axes parallèles : d’une part, il restitue une existence où la gloire, l’exil, la disgrâce créent de saisissants contrastes. D’autre part, il réévalue d’une œuvre totalement oubliée, à l’exception d’un titre, Le voyage de Télémaque qui évoque encore quelque chose, vaguement, chez les lycéens d’avant le choc pétrolier.

Le gourou du quiétisme

En naissant treizième enfant d’une famille noble et pauvre du Périgord, François de Salignac de la Mothe-Fénelon, n’avait d’autres choix, bien entendu, que la carrière ecclésiastique. On en connaît qui se seraient radicalisés pour moins que ça. Lui, pas du tout. Il avait une nature heureuse, il est remarqué par Bossuet, ordonné prêtre en 1675. Il est séduisant, habile dialecticien, plutôt aimable et doué en théologie. L’Eglise qui a le sens des ressources humaines en fait un commissaire politique cool chargé de rééduquer les jeunes filles protestantes fraîchement converties avant et après la révocation de l’Edit de Nantes. Comme il s’est montré plutôt efficace, dès 1686, il fait la même chose en Saintonge. On remarque ses dons pédagogiques. Les grandes familles se battent pour l’avoir comme précepteur et il publie un best-seller de l’époque, Traité de l’éducation des jeunes filles. Le succès, les protections qui l’engendre et c’est le couronnement de sa carrière en 1690 où il devient précepteur du petit-fils de Louis XIV. Suit l’Académie française en 1693, l’évêché de Cambrai en 1695 et soudain, l’erreur bête, la faute de parcours. Une étrange épidémie frappe les grandes dames du royaume : le quiétisme. Le quiétisme est au catholicisme ce que le soufisme est à l’Islam, c’est un zen catholique préconisant la passivité et l’indifférence au monde pour accéder à l’extase mystique. Fénelon apparaît comme le gourou du quiétisme.

Bossuet contre-attaque

Bossuet, gardien du dogme, organise la contre-attaque et se retourne violemment contre son ancien protégé jusqu’à ce que la condamnation du papa tombe. Fénelon est cantonné à son évêché de Cambrai, ville qui est alors en pleine zone de guerre avec l’Espagne. Mais il continue à pratiquer la charité, la prière, il écrit toujours et rêve en d’un âge d’or où la politique et la mystique de la douceur se mêleraient intimement. Les tablettes de Chaulnes paraissent quelques années avant sa mort. Elles inspireront les philosophes des Lumières qui y verront les contours d’une utopie possible ?

La biographie d’Aimé Richardt a ceci d’intéressant qu’elle restitue les contradictions de celui qui fut ambitieux et généreux, homme de foi et de calcul, écrivain classique qui influencera les romantiques…

Et puis, au passage, cette biographie permet de réviser ses classiques, son histoire de France et de se souvenir qu’aucune époque, à l’image des hommes qui la composent, n’est monolithique.

Fénelon d’Aimé Richardt (In fine), 2 euros, Boulinier, Paris.

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