Plaidoyer pour le vieux monde

Comme l’atteste la violente polémique déclenchée par le dernier tract des Républicains, les autorités morales de notre temps, ceux dont la parole compte, dans les médias, dans le monde politique et à l’Université, ne savent plus faire la différence entre « Pour que la France reste la France » et « La France aux Français ! » Ces deux expressions, à les en croire, sentent également le moisi. Or, elles n’ont pas du tout la même signification, et cette extension du domaine de la moisissure est à la fois ridicule et inquiétante. Dans un entretien que Causeur a publié le 20 juillet 2010, Renaud Camus a donné de la francité cette définition impeccable : « Deux éléments, affirmait-il, créent des Français et peuvent en créer encore : l’héritage, la naissance, l’ethnie, les ancêtres, l’appartenance héréditaire, et le désir, la volonté, l’élection particulière, l’amour d’une culture, d’une civilisation, d’une langue, d’une littérature, des mœurs, des paysages. » Il ajoutait : « On peut certes être français par la culture, par Montaigne, par Proust, par Manet, par la montagne Sainte-Victoire, par le pain, par le vin, par la langue, encore faut-il les connaître, les aimer, et d’abord les désirer. »

Les farouches nationalistes qui, dans la lignée de Maurras, scandent « La France aux Français ! », considèrent qu’on ne peut être français que par la naissance. Ils réservent jalousement la francité aux héritiers. Les autres, quelle que soit leur bonne volonté, sont recalés. Demander que la France reste la France, ce n’est pas du tout la même chose. C’est le souhait émis par tous ceux qui, d’une manière ou de l’autre, se sentent français. Ce souhait, nul ne songeait à le formuler, il n’avait pas sa place dans le discours politique tant que la France était tout naturellement la France et que la conflictualité se résumait aux luttes sociales. Mais un changement inattendu et brutal a eu lieu. Dans La Part du ghetto, livre-enquête sur une banlieue parisienne, Manon Quérouil-Bruneel évoque le cas d’Alice : une graphiste qui a choisi, avec son compagnon, d’acheter un appartement dans ce quartier qu’on annonçait comme un futur Brooklyn parce qu’une fromagerie – preuve irréfutable de gentrification – venait d’ouvrir de l’autre côté du pont. La déconvenue d’Alice a été immédiate : « Le jour de l’emménagement, raconte-t-elle, on est allés à la boulangerie en bas de chez nous, j’ai demandé un jambon-beurre, le mec m’a regardée comme si j’étais une extraterrestre ! On n’imagine pas qu’on puisse être si proche de Paris avec un tel décalage. » À l’heure où il est question d’inscrire les bistros parisiens au patrimoine mondial de l’humanité, le sandwich baguette-jambon-beurre, l’un de leurs emblèmes, n’a plus sa place au-delà du périphérique. Il contredit, et même il offense la culture qui s’y installe. Ce n’est plus un emblème, c’est un blasphème. La même Alice, apprend-on, a dû se plier à l’injonction tacite d’un vestiaire spécial 9-3… Dès qu’elle mettait une jupe, elle se faisait embêter, on lui demandait : « C’est combien ? Tu me fais un truc ? » Elle a donc rangé jupe, rouge à lèvres et décolleté… Ce conformisme, cette intégration à l’envers, c’était le prix de la tranquillité. Alice ne peut pas se mettre seule à une terrasse de café, à la sortie du métro, elle doit se cramponner à son sac à cause des vols à l’arraché, et, dit-elle encore : « C’est terrible d’avoir des mecs qui traînent devant l’école, qui crachent et qui s’ennuient. » La règle est simple, dit-elle : « C’est nous, les étrangers ici. » Alice fait cette expérience troublante, déconcertante, et même incroyable : ne plus être chez soi chez soi. Et elle n’est pas la seule, la part de non-France ne cesse de croître en France.

Comme l’a dit Edgar Quinet dans un autre contexte : « Le véritable exil n’est pas d’être arraché à son pays, c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » Cet exil est de plus en plus répandu. Y mettre fin et faire en sorte que la France reste la Fran

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Ete 2018 - Causeur #59

Article extrait du Magazine Causeur

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