Ce qui est très plaisant, c’est quand un livre trompe sur la marchandise. Encore faut-il que ce soit fait avec talent, brio et humour. Luc Chomarat, dans Les dix meilleurs films de tous les temps, publié par Marest éditeur qui est en train de devenir une référence pour les cinéphiles, est censé si l’on en croit le titre, nous livrer un palmarès. Pour qui connaît l’auteur, il y a déjà de quoi avoir des doutes.

Amoureux de la littérature de genre

Chomarat a récemment été l’auteur d’un roman, Le polar de l’été (La Manufacture de livres), hilarant de bout en bout, qui s’intéressait à un écrivain de romans noirs en panne d’inspiration alors qu’il est en vacances en famille sur l’île de Ré. Ce vrai-faux polar était en fait une déclaration d’amour déguisée à la littérature de genre, au fétichisme bien particulier des amateurs de vieux Fleuve Noir, ceux illustrés par Gourdon. Et aussi, au passage, une peinture assez sarcastique de la classe moyenne supérieure en vacances.

Dans Les dix meilleurs films de tous les temps, se succèdent de courtes vignettes où Chomarat raconte comment il essaie d’écrire cette liste dans laquelle Ozu devrait avoir la première place  puisqu’il le considère comme le meilleur cinéaste de tous les temps. Le problème, si vous trouvez que c’en est un, c’est que vous apprendrez très peu de choses sur Ozu. Ou alors vous apprendrez l’essentiel parce que finalement Chomarat écrit comme filme Ozu, avec un minimalisme zen. Heureusement, lui ajoute une espèce de faux sérieux désolé à la Buster Keaton comme chez le regretté et culte Frédéric Berthet. Un exemple ? «  Pour son dernier film, Ozu décide brusquement de filmer l’histoire d’un père dont la fille est en âge de se marier. Finalement, elle se marie  et il se retrouve tout seul. Très étonnant. »

Les ennuis ont commencé…

Mais qu’en est-il de son projet initial? Oubliez-le. Il avait pourtant sincèrement l’intention de la dresser, cette liste des dix meilleurs films de tous les temps et il voulait juste choisir quel Ozu mettre dedans. Du coup, il est descendu à la cuisine pour le demander à sa femme. Je ne sais pas, au passage,  si Chomarat, par les temps qui courent, se rend bien compte du danger, même pour une collection confidentielle réservée à ces pervers dysfonctionnels que sont les cinéphiles, de commencer un essai par une scène aussi effroyablement hétéropatriarcale. En fait, si, je suis certain qu’il s’en rend compte et c’est encore plus grave. Le résultat, c’est que sa femme répond à la question par Shaolin soccer.

Et Chomarat de comprendre que tout va aller de travers : « Saisi par la pertinence de ce qu’elle venait de dire, je me suis assis et j’ai commencé à modifier mon classement. C’est ainsi, une fois de plus, que les ennuis ont commencé. »

De Chantal Goya à Charlton Heston

Parce que, de fait, notre homme se retrouve dans un monde incertain. De fil en aiguille, il s’égare dans la filmographie de Mario Bava, se laisse fasciner par Solaris de Tarkovski

mais surtout à cause des décors cradingues qui sentent le budget étique, et discute avec un ami qui trouve tous les westerns débiles alors qu’il s’apprêtait à lui dire que La Prisonnière du Désert allait figurer très haut dans son palmarès.

C’est le problème des listes de ce genre que l’on trouve dans tous les magazines en fin d’année. On se fâche avec tout le monde, même si on ne connaît pas personnellement les cinéastes et les écrivains retenus ou écartés. Comment être ami, par exemple avec quelqu’un qui ne comprend pas que l’on puisse prendre autant de plaisir à Masculin/Féminin de Godard avec Chantal Goya et Jean-Pierre Léaud qu’à Le Survivant de Boris Sagal avec Charlton Heston et Rosalind Cash?

Où est passé Ténèbres d’Argento?

En attendant, Luc Chomarat n’arrive plus à mettre la main sur le DVD de Ténèbres de Dario Argento.

Il se souvient, précisément, qu’il l’a naguère, erreur fatale, prêté à un cinéphile du genre coincé et qu’il a provoqué chez ce dernier un effondrement nerveux : « J’entends encore sa voix angoissée dans le téléphone :

-C’est affreux. Je ne savais pas à quel degré de sublime poésie pouvait atteindre le film d’horreur italien.  Si je l’avais su, me serais-je gavé de navets formatés, parfois couverts d’oscars ?

Un cri, et puis plus rien. »

L’effondrement nerveux n’est pas ce qui guette Chomarat, et encore moins son lecteur. De toute façon, comme il nous le dit lui-même dans un aphorisme scutenairien, perdu dans une page aussi blanche qu’un silence chez Bergman : « Je n’ai aucun sens critique. »

Ca tombe bien, nous non plus.

Les dix meilleurs films de tous les temps, Luc Chomarat, Marest éditeur.

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