Le mois d’août s’achève et emporte avec lui le souvenir des vacances. Pour quelques ronchons comme l’écrivain Alain Paucard, « les congés payés sont devenus les congés payants ». Dans un autre registre, certains économistes avancent des arguments fort rationnels pour critiquer la place réservée au tourisme de masse. Pour éviter que la France ne perde son patrimoine, son identité, ses forces vives et son âme dans un car de touristes chinois, Philippe Simonnot voudrait s’inspirer du modèle suisse. Entretien. 


Daoud Boughezala. Cet été, des mouvements anti-touristes sont apparus dans des villes comme Venise ou Barcelone. Pourtant, lorsqu’elles subissent des attentats terroristes, les mêmes cités craignent une baisse du tourisme. Que vous inspire cette duplicité?

Philippe Simonnot1. Le paradoxe est en effet cruel. Mais le tourisme sert lui-même souvent de paratonnerre à la foudre terroriste, et donc les deux protestations se rejoignent. D’autant que la remontée quantitative du tourisme dans le sud de l’Europe doit beaucoup aux risques que l’on prend aujourd’hui à voyager de l’autre côté de la Méditerranée. Cela dit, heureusement des pays sans « vocation touristique » comme on dit, et il en existe beaucoup de par le monde, peuvent se développer. Rappelons à ce propos qu’en vertu de la théorie des avantages comparatifs (Ricardo) trop oubliée ou méconnue, notamment par les critiques du libre-échange mondialisé, tout pays, quelle que soit sa dotation en avantages naturels, a vocation au développement économique et au commerce international dans des conditions profitables.

Beaucoup d’emplois saisonniers sont si bas de gamme que les Français les boudent

Contrairement à l’agriculture et à l’industrie, le tourisme génère des emplois non-délocalisables, parfois à forte valeur ajoutée. N’est-ce pas un secteur économique d’avenir pour un pays dont l’économie qui se tertiarise à vue d’oeil ?

La tertiarisation peut être la marque d’un pays en voie de sous-développement, comme c’est sans doute le cas de la France. Certes, les emplois générés par le tourisme ne sont pas « délocalisables », mais les profits que ces emplois génèrent peuvent être captés par des entités hors-sol en France, comme Airbnb dont le siège social et les patrons sont  à San Francisco (Etats-Unis). Les ravages de ces « plateformes » numériques sur la rentabilité hôtelière commencent seulement à être reconnus. D’autre part, beaucoup ces emplois – souvent saisonniers – sont si bas de gamme et parfois si humiliants que les Français, pourtant frappés, depuis des décennies, par un chômage de masse, les boudent au point que des professionnels du tourisme font état dans leur secteur de pas moins de 200 000 emplois vacants…

Vous critiquez l’usure du patrimoine français (Lascaux, Notre-Dame-de-Paris, Versailles) sous l’action du tourisme. Mais la manne économique que dégage ce secteur ne permet-il pas d’entretenir nos monuments historiques ?

L’exemple de Lascaux montre bien la mortelle dangerosité écologique, au sens propre du terme, du tourisme. Mais la solution qui a été trouvée, malheureusement, ne peut être appliquée à aucun de nos grands sites touristiques. Une seconde Notre-Dame ou un second Versailles ou un second Mont Saint-Michel, si même ils étaient faisables, n’auraient tout simplement aucun sens. Mais ce ne sont pas seulement ces « monuments » qui sont menacés. Par exemple, certains quartiers de Paris subissent aujourd’hui le sort de Venise ou de Barcelone.

A Paris, les garçons de café ont été « touristisés » : leurs patrons les déguisent en Gavroches hugoliens pour répondre aux poncifs

A quels signes le voyez-vous ?

Je ne peux plus prendre un café en bas de chez moi sans entendre baragouiner de grandes gueules américaines qui bouffent n’importe quoi en croyant goûter de la cuisine française. Les garçons de café ont été eux-mêmes « touristisés », si je puis me permettre ce barbarisme. C’est-à-dire que le patron les a obligés à se déguiser en des espèces de Gavroches hugoliens pour répondre aux poncifs qu’on a mis dans la tête des hordes qui envahissent rues, terrasses et comptoirs. Je ne peux plus flâner tranquillement sur les quais pour rendre visite à mes bouquinistes préférés, de moins en moins nombreux, concurrencés qu’il sont en amont par Amazon et en aval par des marchands de Tour Eiffel en plastique rose et autre babioles pour touristes made in China. Il m’arrive même, lors de ces promenades, d’être pris en photo comme le specimen d’une tribu en voie de disparition. Et l’on s’offusque même que je proteste contre ce droit du touriste à me mitrailler avec son smartphone. Pour ne rien dire des nuisances apportées dans mon immeuble par des locations de courte durée (tapages nocturnes, ignorance ou mépris du voisinage autochtone, flambée des prix du m2 à la vente ou à la location).

Ces légers désagréments ont-ils des conséquences sociales?

Des ménages avec enfants sont obligés de s’exiler en banlieue pour laisser la place  aux traîneurs de valises à roulettes qui promènent leurs cheveux gris dans des ruelles « historiques » muséifiées. Que c’est triste Paris, au temps des amours mortes ! Et des professionnels du tourisme viennent maintenant nous dire que le tourisme en France est « en déficit de festivité » (sic), que les jeunes, en quête d’« animation », préfèrent d’autres destinations. Le massacre n’est pas encore complet.

Dans le tourisme, les profits sont privatisés et les pertes socialisées

C’est-à-dire ?

Le problème posé est au demeurant classique pour un économiste. C’est celui d’une privatisation des profits accompagnée par une socialisation des pertes. Assurément le tourisme est hautement profitable pour toute une série d’acteurs : propriétaires de campings, hôtelleries et restaurants  de grand luxe, divers commerces  sur zones, certains voyagistes. Pour beaucoup d’autres, c’est surtout un moyen de survie : retraités qui complètent par des locations leurs maigres ressources, rongées par le fisc et l’inflation, paysans ruinés obligés de faire chambre d’hôtes pour seulement survivre, etc. Mais toutes les nuisances engendrées par le tourisme : encombrements, embouteillages, pollutions, saturation des sites, dégradations diverses, sont, elles, supportées par la collectivité, et se retrouvent en partie dans les impôts, quand ils ne se traduisent pas par des dommages irréversibles ne serait-ce qu’au paysage. En un mot comme en cent, les touristes ne payent pas pour ce qu’ils dégradent immanquablement et ceux qui profitent du tourisme n’en payent qu’une partie. La solution s’impose d’elle-même : touristes et profiteurs du tourisme doivent payer d’une manière ou d’une autre pour ce qu’ils abîment.

Le puissant lobby touristique a conquis le quai d’Orsay par le truchement de Laurent Fabius

Si vous éreintez le modèle français, vous citez en revanche régulièrement la Suisse comme exemple de synthèse réussie entre ouverture aux autres et priorité nationale. Ce modèle est-il applicable dans un pays à l’échelle de la France ?

Bien sûr. Et il serait plus facilement applicable si la France connaissait la même prospérité que la Suisse. Certes, l’échelle de la France est beaucoup plus grande que celle de la Suisse. Mais cette excuse n’en serait  pas une si l’on prenait au sérieux les efforts de décentralisation et si l’on permettait un meilleur contrôle des citoyens sur les pouvoirs qui sont à leur portée.  En outre, le lobby touristique est en France l’un des plus puissants et les  moins connus. Sa  grande victoire, ces dernières années, a été de conquérir le Quai d’Orsay par le truchement de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, qui a connu de meilleures causes, même s’il s’en est publiquement vanté. Ainsi, notre diplomatie n’est-elle plus seulement au service des marchands de canons, mais aussi des marchands des droits à piétiner, voire à saccager ce « beau pays que le monde nous envie ». Quand j’écrivais Ne m’appelez plus France, au début des années 1990, le nombre des touristes en France avait atteint la cinquantaine de millions, et je trouvais ce chiffre effrayant en ce qu’il portait atteinte à une qualité exceptionnelle de notre pays, la relativement  faible densité démographique héritée des mœurs galantes du XVIIIe siècle français. Si la France avait suivi le même modèle que ses voisins européens, elle serait aujourd’hui peuplée de quelque 150 millions d’habitants. Horresco referens !

En 2017, la France aura accueilli 85 millions de touristes, dont 32 millions pour le seul Paris.

Quel rapport entre densité démographique et tourisme de masse ?

La nature a horreur du vide. Surtout la nature géopolitique. C’est dans cette perspective longue qu’il faut observer le tourisme de masse qui vient combler un espace que nos ancêtres avaient su préserver miraculeusement. En 2017, la France aura accueilli 85 millions de touristes, dont 32 millions pour le seul Paris. Ce résultat est calamiteux, qui nous rapproche des densités démographiques de nos voisins. Il est pourtant claironné comme une victoire, notamment contre le terrorisme, qui n’aurait réduit qu’un moment l’ « attractivité » de notre pays. Le remplissage de ce que l’on appelait autrefois le « désert français », que l’on va finir par regretter, étant lui-même atteint par les plus récentes houles du tsunami touristique, serait devenu une « preuve » de notre vitalité. Sur cette lancée, l’objectif gouvernemental, fixé par Fabius, et repris, hélas, par Macron, est d’atteindre les 100 millions d’ici 2020, notamment pour capter le plus possible des dizaines de millions de Chinois transformés en forçats du voyagisme de masse. Si la France s’enorgueillit, non sans vanité,  d’être et de rester  la première destination touristique du monde et entend le reste par cette course folle  à la quantité, elle n’arrive aujourd’hui qu’au quatrième rang en termes de recettes. C’est dire que notre tourisme est encore relativement un tourisme bas de gamme, et que dans les conditions actuelles, tous comptes faits, mais qui les fera ? Le tourisme ne rapporte pas ce qu’il nous coûte.