Dans son dernier livre Manuel de l’anti-tourisme, Rodolphe Christin s’en prend avec témérité à ce qui est devenu l’horizon indépassable de l’accomplissement de nos sociétés occidentales ou économiquement bien portantes : le tourisme.


Matthieu Delaunay. Pourquoi prendre à rebours la marche du monde qui tend à rendre accessible chaque recoin de la planète qu’on appelait encore récemment ses « confins » ?

Rodolphe Christin. Ce livre est né du constat, agacé tout de même, de l’ampleur de la mise en ordre touristique du monde. Je tente de comprendre pourquoi et comment le tourisme est devenu la première industrie mondiale. Les Français sont bien placés pour être confrontés à ce genre d’interrogation puisque la France reste une destination de choix. L’objectif du Manuel de l’anti tourisme, est de sortir du consensus dont bénéficiait la machine touristique, y compris dans les milieux les plus contestataires. Le géographe Philippe Bourdeau explique à juste titre que le tourisme, comme industrie du « bien », qui prétend faire du bien, a longtemps été une machine à dépolitiser les réalités qu’elle produit. Je suis tenté de parler au passé car il semble que, depuis quelques temps, les choses changent : on observe ici et là des mouvements d’opposition à des projets touristiques (comme dans la forêt des Chambarans, en Isère, contre l’implantation d’un Center Parcs), ou bien des vagues de contestation dans des grandes villes sur-fréquentées comme Venise, Barcelone ou Dubrovnik. Ces villes n’en peuvent plus : le tourisme rend trop souvent les territoires invivables. Les zones les plus touristiques tendent à se refermer sur elles-mêmes et leurs habitants sont contraints de fuir.

Depuis que le tourisme existe, le monde n’est pas devenu meilleur.

Pourquoi les gens voyagent-ils ? Est-ce que c’est seulement à cause de la publicité, ou est-ce que ça a remplacé autre chose ? Comment inciter à voyager moins ? Peut-on voyager mieux ?

Le voyage est une structure anthropologique de l’imaginaire, pour parler comme l’anthropologue Gilbert Durand. Il signifie une logique du désir fortement enracinée qui pousse certains individus ou groupes à vouloir explorer ce qui existe au-delà de la montagne, de la vallée, de l’océan. Cette pulsion, ancienne comme l’humanité, traverse les époques et les cultures et révèle une disposition humaine au déplacement, à l’acquisition de connaissances et de nouvelles expériences, à l’exploration de nouveaux territoires de vie. Le tourisme, en tant que phénomène historique et social, est plus récent : pour aller vite, il a eu besoin de la révolution industrielle et de la généralisation du salariat pour devenir une modalité incontournable de la société de consommation. Le tourisme est le pur produit du capitalisme. Pour se déployer, ce phénomène a nécessité la création d’infrastructures et de technologies facilitant les déplacements. Pour que le tourisme se développe, le déplacement ne doit plus être une épreuve physique et psychologique. Sur ce plan, le tourisme représente la fin de l’aventure.

Croyez-vous que la masse de touristes, chaque année plus grande, apprend de ses voyages ?

Toutes les expériences enseignent quelque chose, les touristes apprennent comme tout le monde. Touristes et opérateurs de tourisme sont beaucoup plus opportunistes et tacticiens qu’idiots.

Qu’est-ce que le monde peut gagner avec le tourisme ?

De l’argent. Mais la manne est loin de bénéficier à tout le monde de manière équitable. Le tourisme brasse de l’argent grâce à des flux exogènes aux territoires d’accueil, ce qui rend l’économie touristique fragile et dépendante. Quant à la prétendue ouverture d’esprit que permettrait l’accès touristique au monde, sur ce plan rien n’est prouvé : la Méditerranée, première région touristique mondiale où la culture de l’accueil et de l’échange pourrait en conséquence être forte, est une région où la répression des migrants sait se faire impitoyable. Depuis que le tourisme existe, le monde n’est pas devenu meilleur. Le touriste sait profiter de son prochain en vacances aussi bien qu’au travail. Cette prétendue industrie du bien est une industrie aussi toxique que d’autres cracheuses de fumées.

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Quelle nuance faites-vous, si nuance vous faites, entre le voyage et le tourisme ?

Le tourisme est le produit d’une époque tandis que le voyage relève d’une dimension anthropologique de l’esprit. Une quête le motive. On ne le trouve plus qu’en creux, au hasard de certaines expériences. En revanche, le tourisme est un acte marchand aujourd’hui incontournable. Aucun voyageur n’y échappe et le voyage n’existe plus que dans le secret de la conscience.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent le tourisme comme un moyen de développement sûr, rapide et efficace des populations pauvres ?

Le tourisme n’a pas éradiqué la pauvreté, nous le saurions déjà. Son économie est fragile pour la raison avancée plus haut : trop dépendante de flux exogènes, l’économie touristique n’est pas autonome. En outre, son personnel souffre d’une indéniable précarité.

Le tourisme est un anti-voyage.

Vous écrivez que le tourisme est une « modalité du management du monde ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le tourisme est une manière de faire de l’argent qui intéresse autant les opérateurs privés que les pouvoirs publics. Il est d’ailleurs étonnant de voir comment l’argent du contribuable peut être mis au service d’intérêts particuliers, sans que cela ne provoque le scandale. Le tourisme suppose une modélisation des territoires de manière à les rendre touristiquement accueillants, c’est-à-dire rentables. Le tourisme exige donc un type d’aménagement du territoire adéquat, de manière à les rendre attractifs et achetables, fréquentables pour des nombres importants de visiteurs. Si les touristes s’émancipaient de l’enchantement qui recouvre d’illusions leurs pratiques, s’ils voulaient avoir accès au dessous des affaires, s’ils découvraient qu’ils ne sont que des pions inclus dans des flux qu’il faut gérer pour faire un maximum de profit, il est probable que le plaisir du tourisme s’évanouirait aussitôt. Avec lui, la liberté des vacances est illusoire.

N’y-a-t-il pas un paradoxe dans le terme « tourisme enfermé » que vous utilisez ?

Vous avez raison. Si au départ le désir touristique rejoignait le désir de découvrir l’altérité, bien souvent celui-ci s’est retourné sur lui-même : le tourisme devient désir de tourisme qui adore les lieux clos où l’on vit entre soi, à l’écart des autochtones qui ne peuvent intervenir que s’ils sont au service du touriste. Voilà pourquoi je répète que le tourisme est un anti-voyage.

Considérez-vous qu’il n’est aujourd’hui plus possible de vagabonder librement à travers le monde ? Croyez-vous qu’un voyage gratuit et pur dans ses fondements est encore possible ?

Le voyage « pur dans ses fondement » n’existe pas, le voyage est le résultat d’un travail philosophique sur le sens de la vie, une mise en interrogation du monde. Quant à la liberté de vagabonder, cela devient difficile de la trouver dans un monde qui préfère faire circuler les marchandises que voir « librement » circuler les individus, à une exception près : tout est possible pour qui possède suffisamment d’argent, et qui donc en rapporte à d’autres.

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