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Pas de clef pour percer l’énigme David Lynch

Nathalie Bittinger tente de lever les secrets ensorcelants du réalisateur culte disparu l’année dernière, dans un livre.


Entrer dans la tête de David Lynch ? C’est pénétrer un vortex à la fois hypnotique, acide et funèbre. Cérébral, hermétique, le cinéma du génial réalisateur de Sailor et Lula (1990), de Lost Highway (1997) ou de Mullholand Drive (2001) l’est sans conteste. Mais sans jamais sombrer dans un ésotérisme fumeux : en cela même réside son énigme, sa fabuleuse puissance d’attraction. Celles-ci rendent captivante, de part en part, cette filmographie unique, sans scorie aucune – excepté Dune, long métrage d’autant plus raté, du propre aveu de Lynch, que son producteur, Dino de Laurentiis, ne se pardonnera jamais de l’avoir sabré d’une heure au montage. Le film est contemporain d’Elephant Man (1980), dans un noir et blanc vintage, pour le coup chef d’œuvre absolu et qui, le bouche à oreille de la cinéphilie ayant déjà propulsé le fuligineux Eraserhead (1977) au rang de mythe, place illico Lynch dans la cour des très grands. S’agissant de Lynch, le mot ‘’génie’’ n’est pas plus galvaudé que pour un Fritz Lang, un John Carpenter ou un David Cronenberg.

Réflexion de haute tenue

Netflix met en ligne à présent (mais plus pour très longtemps) Blue Velvet (1986), pépite à la bande-son impérissable, avec un Dennis Hopper terrifiant et une Isabella Rossellini érotisée, sulfureuse comme jamais. En parallèle, Arte TV offre sur un plateau, toute l’année 2026, l’intégrale de la série-culte Twin Peaks. Sans compter, signé Stéphane Ghez, David Lynch, une énigme à Hollywood, un remarquable documentaire tourné juste avant la disparition, le 16 janvier 2025, atteint par un emphysème pulmonaire, du fumeur invétéré qu’était resté Lynch. Last but not least, le 24 mars prochain, le Théâtre du Châtelet, sous les auspices du guitariste et compositeur Olivier Mellano, entrera pour ainsi dire ‘’dans l’oreille de David Lynch’’, revisitant, pour un concert unique, les compositions emblématiques d’Angelo Badalamenti, dans une forme de rêve musical porté par Jimmy Scott, Samuel Barber, Chris Isaak, Roy Orbison, Nine Inch Nails, Julee Cruise : entre dream pop, goth industriel, jazz hypnotique – une création Festival Travelling (Rennes)…

C’est donc le moment de lire Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou !, biographie aussi érudite que d’une lecture parfaitement accessible et limpide. On doit ce volume passionnant à Nathalie Bittinger, universitaire qui, non contente d’avoir dirigé un Dictionnaire du cinéma chinois, s’est également penchée sur les Trésors de l’animation japonaise (2022), ou encore sur les carrières de Wong-Kar-wai, Ang Lee ou John Carpenter…

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Certes, sur David Lynch, les exégètes sont légion : rien qu’en France, Thierry Jousse, Michel Chion, Eric Dufour, Hervé Aubon – pour ne citer que ces plumes d’un certain renom. Mais Dans la tête de David Lynch – sous-titre de l’ouvrage – remonte aux sources avec un soin particulier, offrant une réflexion de haute tenue sur les obsessions, les traumas, les fétiches, en bref le monde intérieur qui fonde le parcours lynchien, de l’art de peindre au Septième art.

Sentence sibylline, « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » est extraite d’une ces innombrables interviews exhumées par Nathalie Bittinger (scrupuleusement référencées en notes de bas de page) comme autant de fils conducteurs électrisant une biographie qui, dans un seul et même voltage narratif, explore l’univers mental de Lynch tout en disséquant sa filmographie avec un soin chirurgical. Le cinéaste revient de loin : Quentin Tarentino, au sortir de la projection de Fire Walk, film accueilli sous les huées, se lâchait : « David Lynch s’est tellement enfoncé la tête dans le nombril que ça m’a coupé l’envie de voir un autre film de lui ».

Silencio !

Tarentino avait tort, bien sûr ! A preuve, les chefs d’œuvre impérissables que seront Lost Highway« peut-être la synthèse du style de Lynch », avance à raison Nathalie Bittinger – puis le sublime Mullholand Drive, film gorgé de références cinéphiliques, et qui, entre autres insignes mérites, aura eu celui de lancer la fulgurante carrière de Naomi Watts. Quant à Laura Dern, n’est-elle pas à David Lynch ce que Banderas reste à Almodovar devant l’Eternel ? De Philadelphie à Los Angeles, du court métrage bricolé The Alphabet (1968) au testamentaire Inland Empire (2006), de la native cité-jardin du Montana au sous-sol parisien du Silencio, Nathalie Bittinger donne voix, tout au long, à son héros, sans en lever jamais les secrets ensorcelants.

Ajoutons que jusqu’à l’azur allusif de sa couverture et des pleines pages ponctuant ses chapitres – cf. la fameuse clef bleue, mystérieux sésame de Mullholland Drive -, l’ouvrage est remarquablement édité.


A lire : « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » Dans la tête de David Lynch, par Nathalie Bittinger. 182p., collection Hoëbeke, Gallimard, 2025.

A voir :

Blue Velvet, film de David Lynch.  Etats-Unis, couleur, 1986. Durée: 2h. En accès sur Netflix.

Twin Peaks, de David Lynch. Intégrale de la série (3 saisons). En accès libre sur Arte TV

David Lynch, une énigme à Hollywood. Documentaire de Stephane Ghez. France, couleur. 2025. Durée : 63mn. En accès libre sur Arte TV.

Concert In my Head, a Film Music tribute to David Lynch. Direction: Olivier Mellano. Scénographie et vidéo : Yann Dupuis. Texte : Ulysse Maison d’artistes. Théâtre du Châtelet, le 24 mars à 20h.

Amélie de Montchalin: un cas de conscience personnel?

Casse-tête éthique à la Cour des Comptes. Amélie de Montchalin, passée de gardienne d’un budget très critiqué au gouvernement à arbitre suprême de nos finances publiques, incarne ce scénario savoureux où l’on confie les clés du coffre à celui qui a déjà testé la solidité de la serrure…


Au-delà des critiques et des accusations émanant de toutes parts sur le fait de nommer à des postes importants les proches du président de la République pour semble-t-il garantir l’après-Macron, comme faire démissionner Christine Lagarde, remplacer le Gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau… il est une nomination plus inquiétante que les autres : celle de la ministre des Comptes publics au poste stratégique de présidente de la Cour des Comptes.

Le rapport de la Cour des comptes est un document précieux qui structure la vie financière française ; chaque année on l’attend, lorsqu’il paraît on le commente, on compare, on juge, on prend des résolutions, on évalue les erreurs politiques qui nuisent à notre prospérité économique. Et cette année, on est pris de vertige.  Le rapport souligne à quel point l’exécution budgétaire 2025 s’est écarté de la promesse initiale de l’exécutif de réduire le déficit avec 2/3 d’économies, or « l’effort » porte presque exclusivement sur d’importantes hausses d’impôts. Le rapport s’inquiète également du budget 2026 que la future présidente a fait passer avec le 49.3, et on ne peut pas objecter que ce n’est pas elle, solidarité gouvernementale oblige. Peut-on imaginer deux minutes un directeur financier ayant planté les comptes de l’entreprise, qui serait nommé Commissaires aux comptes de cette entreprise ?

Comment alors arriver à concevoir d’un point de vue à la fois logique et éthique, que celle qui a été jugée dans le rapport qui vient de sortir sur 2025 puisse tout à coup devenir juge et experte d’elle même sans entraves et sans se renier ? Clairement, Amélie de Montchalin est une femme compétente, rigoureuse, attachée à sa mission et en aucun cas ce qu’elle a fait et décidé n’a pu l’être par inadvertance ; en aucun cas elle n’était incompétente ou irresponsable sur les prises de décisions, et les mesures adoptées. Et si cela lui était imposé contre son gré, c’est autant de sa responsabilité et cela ne change rien, car son pouvoir était réel : un ministre qui n’est pas d’accord démissionne ou ferme sa g….

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D’évidence ce serait la deuxième solution que la ministre a retenue. Elle vient d’accepter un poste stratégique et aussi honorifique témoignant de la confiance du président de la République. Toujours en son âme et conscience, a-t-elle pensé à ce moment-là qu’elle devrait contester formellement le rapport qui vient de paraître sous la présidence de M. Moscovici ? Ou bien alors faire un mea culpa inimaginable en avouant que tout ce qu’elle avait géré était éminemment critiquable et avait fortement contribué à la dégradation de la France la mettant dans cet état de faillite comateuse sous perfusion fiscale ? Ou bien aller à Canossa, avouant qu’elle s’était trompée et qu’elle le découvre grâce au rapport de la Cour des Comptes ?! Cornélien !

Toutes ces futures décisions, et elle a certainement d’excellents projets, ne seront-elles pas discréditées par son passé au gouvernement ? De surcroit, n’obéira-t-elle pas subrepticement au président de la République encore en place et auquel elle est très redevable ? … On peut se poser la question. Que faire alors pour le bien de la France et de cette institution ? Attendre qu’un projet de loi réduise son pouvoir ? encore une façon détournée de bloquer un peu plus le pays.

Il s’agit là d’une véritable question d’honneur personnel. Quel que soit le prestige du poste proposé, peut-on se regarder dans la glace en sachant que de toute façon on est obligé de mentir ? Soit en affirmant : « j’ai cru bien faire mais j’avais tout faux. » Soit en disant « Messieurs, oui nous nous sommes trompés, mais je ne suis pas responsable » dans la grande tradition républicaine récente « responsable mais pas coupable » … ou l’inverse.

Devant ce constat hélas imparable et malgré les qualités de l’impétrante, la France entière s’honorerait qu’elle refuse avec panache le poste qui lui est confié. Ceci est d’autant plus important que la France a absolument besoin de retrouver sinon des finances saines, du moins une véritable confiance dans ses institutions. Amélie de Montchalin pourrait ainsi relever l’honneur déchu des (ir)responsables politiques en brandissant l’étendard de sa conscience politique et de la responsabilité individuelle. Une démission qui l’honorerait et que les Français apprécierait à sa juste valeur.

Cet antifascisme d’opérette qui attise la guerre civile

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En déplacement en Inde, le président Macron avait appelé les « partis extrêmes » à « faire le ménage » dans leurs rangs, renvoyant dos à dos LFistes et nationalistes, après le lynchage de Quentin Deranque en marge d’une conférence de Rima Hassan à Lyon. Médias et progressistes sont actuellement à l’œuvre pour réactiver la fameuse « tenaille identitaire » qui menacerait la nation, quand bien même la manifestation d’hommage à Lyon tenue par l’extrême droite samedi s’est déroulée sans heurts contrairement à leurs prévisions.


Dans sa folle opération de survie, le camp du Bien est prêt à attiser une guerre civile. De fait, les « humanistes » veulent faire oublier le martyr de Quentin Deranque, excuser ses tueurs de la Jeune Garde, introniser LFI en rempart d’un fascisme d’opérette. Quitte à encourager, dans cette confusion mentale, d’autres lynchages contre la bête immonde. « Il y a des antifascistes car il y a des fascistes », s’est contentée de justifier Manon Aubry (LFI) ce lundi matin sur Europe 1-CNews. Qui n’a qu’un marteau voit des clous partout. Ségolène Royal a été une des premières à réécrire le crime, vendredi, en qualifiant Quentin Deranque de « présumé néo-nazi et antisémite ». La veille, le socialiste Jérôme Guedj avait oublié ses insultes contre Jean-Luc Mélenchon en promettant son ralliement en cas de duel avec le RN.

Inversion accusatoire réussie

Rendant compte de la marche (3500 personnes) organisée, samedi à Lyon, par les amis du jeune militant catholique, les médias du copié-collé ont décrit un « hommage d’ultra-droite ». Aveugles et sourds quand la foule « créolisée » crie « Mort aux juifs ! », les observateurs n’ont retenu cette fois que les gestes de trois ou quatre crétins. L’un a crié : « A bas les bougnoules et les pédés ! ». De possibles saluts nazis, parmi les « clapping » mains en l’air, ont fait l’objet de trois signalements de la préfecture. Le chrisme chrétien, sur une banderole, a été qualifié par des commentateurs de symbole extrémiste. Dimanche, sur RTL, Manuel Bompard (LFI) a dénoncé « une parade fasciste » en présentant son parti, qui a confié son « auto-défense » à la Jeune Garde, comme la vraie victime décidée à « tenir bon ». Ce lundi, la gauche peut se flatter du résultat de son inversion accusatoire.

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Revoilà la tenaille

Toutefois la réalité, une fois de plus, n’est pas celle de la propagande. Dans Reconnaître le fascisme[1], Umberto Eco fait du machisme une des caractéristiques de cette régression, avec la « novlangue » orwellienne qui vide les mots. Samedi, des jeunes femmes de Némésis, qui dénoncent sous les coups la condition des femmes soumises à l’islam sexiste et violent, ouvraient la marche. Pour avoir voulu les protéger, Quentin Deranque, à terre, eut le crâne fracassé par la milice islamo-gauchiste. Plus généralement, la qualité d’expression et de sentiments de cette jeunesse française fait ressortir, en contraste, la pensée sinistrée qui parcourt la gauche et son « intelligentsia » : la voici réduite à imaginer du fascisme partout à sa droite, singulièrement chez ceux qui se réclament de leur foi chrétienne, dans une incapacité à concevoir le désaccord, cet autre signe du totalitarisme qui a gagné ses rangs. Face à cette menace, seul le courage de chacun permettra aux Français de « retrouver l’unité nécessaire pour regagner leur souveraineté » (Nikola Mirkovic[2]).

Le monde faux, qui criminalise la défense de la nation et son peuple abandonné, doit se heurter à davantage de résistance. La minute de silence à l’Assemblée et le portrait de Quentin sur la façade de l’Hôtel de la Région à Lyon ont été des premiers signes encourageants. Il revient aux citoyens de refuser le piège diabolique de la « tenaille identitaire », ce concept macronien qui, en mettant dos à dos l’extrême gauche et le RN, obscurcit la raison en mettant une cible sur des patriotes, assimilés à des djihadistes.

La révolution des oubliés

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[1] Cahiers Rouges, Grasset

[2] Déclin et renouveau, Comment les Français se relèveront, Editions des Syrtes

Villepin: le vertige du vide

Quelle surprise ! L’ancien Premier ministre, qui entend être aux avant-postes en 2027, dénonce une normalisation de la droite nationale et minimise la menace de la France insoumise.


M. de Villepin, on le sait adore s’écouter parler. Il adore aussi, si je puis ainsi m’exprimer, s’écouter écrire. Le massacre de Quentin Deranque lui en fournit l’occasion. Il n’allait pas la laisser passer, publiant sur X un long texte bien dans sa manière, celle du verbiage étiré autant qu’ampoulé.

Pourtant, sa position est des plus simples, un tantinet manichéenne certes, mais simple, vraiment, pour ne pas dire simpliste. Elle aurait donc pu être exprimée en quelques phrases bien senties, ce qui aurait eu au moins le mérite de correspondre à l’exigence de clarté revendiquée en exergue. « L’esprit de responsabilité, est-il écrit en effet, exige l’engagement et la clarté. »

Pour M de Villepin l’affaire est donc des plus limpides. Certes, les antifascistes de l’ultra gauche ont à voir avec l’assassinat du jeune homme, mais il ne faudrait pas se tromper, se laisser avoir par les apparences, l’écume des choses. En fait, le vrai, le réel danger c’est bien sûr – je vous le donne en mille ! – l’extrême droite. Quant à la radicalisation, à la violence distillée au quotidien par LFI dans la vie politique du pays, ce ne serait que maladresse, erreur de style, le fond demeurant parfaitement sain, pacifique, respectueux au plus haut point des vertus démocratiques.

Sur la démocratie, l’auteur a d’ailleurs son analyse. « Une démocratie commence là où la force recule. » Joli, non ? C’est oublier qu’une démocratie finit chaque fois qu’elle oublie la force, la sienne, celle qu’elle a le devoir d’exercer, et sombre dans la faiblesse, la suicidaire mollesse du relativisme, ménageant la chèvre et le chou.

Et M. de Villepin de nous dispenser une de ces leçons d’histoire dont il a le secret. La montée du nazisme en 1933 devrait beaucoup à l’intransigeance du parti communiste de l’époque. Là aussi, rien de plus grave qu’une maladresse. On passera donc sous silence l’impéritie affligeante de la République de Weimar, sa corruption, ses compromissions à tiroir.

« Le champ démocratique est un plan incliné », écrit plaisamment M. de Villepin. C’est beau comme l’antique. Incliné dans quel sens à ce jour ? On ne sait trop. Ou plutôt si, ça inclinerait plutôt vers le grand, le seul réel danger, l’extrême droite, le Rassemblement national, insiste l’auteur. D’ailleurs, toujours selon le professeur Villepin, le macabre dénombre des victimes ces cinq dernières années le prouverait : 11 au compteur de cette extrême droite (lesquelles ? Cela ne nous est pas précisé. Exigence de clarté, vous-dis-je) contre une seule imputable à la gauche. Un regrettable accident, sans aucun doute. Que LFI ne condamne jamais les exactions islamistes diverses et variées, voire fournit des excuses si ce n’est les encourage avec un discours victimaire permanent, ne compte évidemment pas aux yeux de M. de Villepin.

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Il nous sort un autre lapin blanc de son grand chapeau. Grand le chapeau, à la mesure du melon qu’il a à coiffer. Là, on aborde la géopolitique, carrément. « Aucun régime de gauche radicale n’a été élu en Europe qui n’ait rendu les clefs du pouvoir par les urnes », écrit le presque candidat aux futures présidentielles. Malin, il circonscrit son propos à l’Europe, sans quoi la réalité, qui est tout autre, lui serait revenue en pleine poire tel un boomerang. Je ne sache pas en effet que les dictatures communistes de Chine (où M. le professeur a eu le bonheur lucratif de cantiner ces dernières années), celles de Cuba, du Vietnam, du Cambodge, de Corée du Nord – j’en passe…- aient jamais rendu les clefs. Démocratiquement au non, d’ailleurs.

Et puis il y a cette autre merveille dans ce long texte. LFI stagnant dans les sondages à 10 ou 15%, « rien n’étaye le risque de basculer dans un régime de gauche radicale. » Plaisante ignorance. Quelle était la représentativité de Lénine en octobre 1917, celle de son cher Mao à son commencement, de quel pourcentage auraient-ils été crédités dans les sondages s’il y en avait eu ? M. de Villepin ne saurait s’arrêter à ces broutilles…

Quant à l’extrême droite, ce ne serait que par la rue, la violence qu’elle prospèrerait, atteignant 35 à 40%. Là, voilà que surgit le mépris bien connu de ces gens-là, le mépris de classe. 35 à 40% de sous-citoyens français, de crétins bas de plafond manipulés au gré d’un coup de force permanent, incapables de juger par eux-mêmes, de choisir, de penser. Incapables de constater les effets d’une immigration folle, de souffrir du déclin avéré et accéléré de leur nation, d’accepter la honte permanente de ces faillites à répétition tous domaines confondus.

À cet endroit la pensée de M. de Villepin n’est pas seulement indigente, elle vire obscène. Pour de bon.

Cependant, rendons tout de même grâce à notre homme, qui détient la solution du problème. Il nous la livre à la fin de sa dissertation pour classe terminale : « La République se sauvera par la clarté des mots, la fermeté du droit, la responsabilité des partis et le refus de sanctuariser l’extrême droite. L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. »

Je ne résiste pas à l’impérieux désir de répéter ces derniers mots, tellement ils sont beaux, éclairants et forts : « L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. » Les redisant à mi-voix, voyez-vous, les larmes me montent aux yeux…

La violence est-elle devenue la politique?

La Jeune Garde, jugée “non violente” par Sébastien Delogu sur BFMTV, serait donc un club de méditation musclé affilié à LFI où l’on pratique la politique de façon un peu virile tout en expliquant très calmement que la brutalité, c’est toujours chez les autres… Drôle de climat.


Depuis le crime odieux commis à plusieurs par l’ultra-gauche contre Quentin Deranque, littéralement massacré, on s’interroge sur la violence en politique. Et, pour une fois, la réflexion s’est attachée à l’essentiel, voire à l’exclusif, depuis quelque temps : la violence politique est passée à l’extrême gauche. Michel Winock a beau affirmer que « la culture politique française est celle de la discorde et de la fureur[1] » on ne peut s’empêcher de penser qu’une accélération brutale de la violence s’est produite depuis la légitimation de comportements qui, longtemps, ont été considérés comme hors de la démocratie.

Temps brutaux

En effet, ce qui me frappe, c’est qu’il ne s’agit plus seulement d’actes violents, de séquences singulières ou collectives, agressives et parfois mortifères, mais de quelque chose de plus grave: j’ai l’impression que la violence est devenue la politique. Comme si l’on avait abandonné le classicisme et la mesure de celle-ci pour l’horrible schématisme et la brutalité de l’autre.

La violence serait-elle devenue la continuation de la politique par ce seul moyen jugé acceptable pour la lutte militante et le changement de société ?

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Avec, d’abord, l’inflation grotesque de ces termes guerriers et totalitaires d’hier – nazisme et fascisme – faisant croire que notre démocratie aussi imparfaite qu’elle soit aurait quoi que ce soit de commun avec les horreurs de ces régimes. Cet extrémisme du vocabulaire banalise une Histoire unique et affadira l’indignation à l’égard de ce qui n’est pas nommé à sa juste place et à la bonne époque.

Ce changement de climat tient principalement à une escalade constante qui, des mots aux gestes, de l’invective au crime, a irrigué l’ensemble de la vie politique, officielle ou dissidente, et fait apparaître qu’il n’y avait plus aucune solution de pacification dans les mécanismes ordinaires d’une République qui était d’autant moins discutée qu’on n’éprouvait pas le besoin compulsif de l’invoquer sans cesse pour tout et n’importe quoi !

La gauche n’admet jamais ses erreurs

À cette progression de l’inacceptable, il convient d’ajouter cet élément capital : l’idéologie de l’extrême gauche et de certains des mouvements sur lesquels elle s’appuie, non seulement ne se repent jamais des conséquences parfois ignobles d’un militantisme dévoyé, mais au contraire les assume en justifiant la violence comme outil fondamental pour obtenir ce que le dialogue démocratique et le vote ne sont jamais parvenus à accomplir.

L’atmosphère d’aujourd’hui a pris un tel tour extrémiste que les conseils d’apaisement tombent à plat et paraissent presque décalés par rapport à une ébullition sociale et politique qui les rend dérisoires. Le président de la République était dans son rôle quand il a invité les radicalités aux extrêmes à se calmer et à retrouver les voies d’une politique civilisée.

Mais, pour reprendre une considération de Michel Winock dans son livre sur « La Commune », Clemenceau et Victor Hugo, « qui ont voulu éviter la guerre civile (…) ont été eux aussi de grands vaincus ». Il me semble qu’on pourrait qualifier ainsi ceux qui, aujourd’hui — Emmanuel Macron notamment —, après avoir rêvé de rassemblement, sont confrontés à son exact contraire : le déchirement de notre pays en de multiples fractures.

Je ne peux pas non plus passer sous silence, pour expliquer les dérives mortelles de ces derniers jours, la bêtise et la mauvaise foi pures et simples de certains militants qui poussent l’inconditionnalité jusqu’au délire. Quand Sébastien Delogu — quel cauchemar ce serait pour Marseille de l’avoir pour maire ! — ose déclarer que « La Jeune Garde n’est pas violente et qu’il en est fier » sur BFMTV, on a le droit de questionner l’équilibre d’une personnalité qui, voyant le même réel que nous tous, décide de ne pas en tenir compte et de nier l’irréfutable…

Nous ne sommes évidemment pas éloignés de ce qui va agiter le débat présidentiel de 2027. La personne que les Français choisiront devra avoir mille qualités humaines, politiques et techniques, mais d’abord celle-ci, essentielle : être un président de réelle unité et d’authentique rassemblement.


[1] https://www.lefigaro.fr/vox/politique/michel-winock-la-culture-politique-francaise-est-celle-de-la-discorde-et-de-la-fureur-20260220

A quoi pense Mélenchon?

Après le massacre de Quentin Deranque à Lyon, la France Insoumise n’envisage pas d’exclure le député Raphaël Arnault, dont l’assistant parlementaire dort actuellement en prison.


Quels que soient les cas de figures au second tour des élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon, s’il peut envisager de franchir le premier tour, ne peut en aucun cas espérer l’emporter au second. Même dans le cas d’une confrontation avec Jordan Bardella, il est assuré de perdre avec 10 ou 15 points de retard. On peut reprocher beaucoup de choses à Jean-Luc Mélenchon, sauf d’être un sot et de méconnaître le jeu électoral français. Il sait à quoi s’en tenir.

Bordelisation à tous les étages

Alors à quoi pense-t-il depuis cinq ans, depuis qu’il a engagé une stratégie hyperclivante ? Il pense au troisième tour, évidemment. Et il fait le pari que le deuxième verra triompher le candidat du Rassemblement national. Le troisième tour se jouera dans la rue et il le sait. C’est pourquoi sa stratégie n’est pas électorale mais révolutionnaire. Ou plus exactement, il veut se servir des élections pour apparaître comme l’opposant le plus rupturiste face au Rassemblement national, pour ensuite mener la charge révolutionnaire contre le futur gouvernement…

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A quoi pense-t-il quand il fait du groupuscule de la Jeune Garde un allié de la France Insoumise et de son chef un député à l’Assemblée nationale ? Il pense à la rue dans laquelle il faudra faire régner la menace politique en quadrillant les lieux symboliques avec ses miliciens…

A quoi pense-t-il quand il renonce à rassembler la gauche pour se faire élire au second tour ? Il pense à l’avant-garde bolchévique qui prend le pouvoir par la rue, par la grève générale ou par un putsch coordonné face à un pouvoir désemparé ou déconsidéré…

Génocidaires partout

A quoi pense-t-il quand il désigne comme fasciste, comme génocidaire, ou comme néo-nazi à peu près tout le personnel politique à droite d’EELV ? Il pense à se façonner auprès d’une jeunesse inculte et de bourgeois pleins de culpabilité une image de résistant face à l’hydre fasciste imaginaire, face au retour de la bête immonde…

A quoi pense-t-il quand il se laisse aller ou favorise les prises de paroles antisionistes (voire antisémites) dans son parti ? Il sait que la population immigrée en France a besoin d’un bouc émissaire pour catalyser son ressentiment post-colonial. Que « l’ambiance » médiatique, le fond de l’air, a besoin d’un génocide pour mieux dénoncer les « génocidaires », leurs alliés et les alliés de leurs alliés.

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A quoi pense-t-il quand il promeut la créolisation ou dresse les perspectives de la Nouvelle France ? A quoi pense-t-il quand il parle de lui-même comme d’un « maghrébin » ? Il pense au grand remplacement qu’il appelle de ses vœux. Il pense à ce nouveau peuple immigré sur lequel il compte pour imposer à un peuple français qu’il juge dégénéré (des abrutis, quasiment1) ou indigne de lui, sa nouvelle République.

Alors non, Jean-Luc Mélenchon ne pense pas gagner les élections. Alors non, il ne rassemblera pas la gauche contre la droite ou l’extrême droite. Alors non, il n’y pense même pas. Tout son projet s’inscrit dans une logique révolutionnaire. Provoquer et faciliter l’arrive de l’extrême droite au pouvoir pour mieux installer un pouvoir de type bolchévique en France ensuite. Un pouvoir révolutionnaire qui se parera des vertus de l’antifascisme pour installer un régime totalitaire. Un régime qui s’emparera des esprits, du récit national et des leviers de pouvoir pour installer son emprise. Jean-Luc Mélenchon pense à la violence comme prolongement de la politique. Il pense à Hébert, à Marat, à Carrier. Il pense aux septembriseurs, il pense aux canonnades de Bellecourt ou aux noyades de Nantes… Et quand on pense à lui, on pense à la Terreur.


  1. « Je ne peux pas survivre quand il y a que des blonds aux yeux bleus… c’est au-delà de mes forces » déclarait Mélenchon en février 2013 au Maroc. Puis : « Quand on est arrivés en France, c’était l’horreur pour nous […] un coin perdu de la Normandie, le pays de Caux, où les gens n’avaient jamais vu personne, [où] hélas pour eux, les malheureux, souffraient d’un alcoolisme épouvantable. […] La France des campagnes était extraordinairement arriérée par rapport au Maroc des villes. » ↩︎

Un Rocky littéraire

Un underdog, titre du premier roman de Bruno Marsan, est un perdant, un loser. Ce livre en forme d’uppercut devrait mettre K.-O. le monde des lettres.


Underdog est un grand roman. Un roman picaresque et un roman d’apprentissage, un roman existentiel et un roman politique, un roman sur la littérature et le cinéma, sur les vices et les vertus, sur le passé et le présent. On pourra qualifier son esthétique de « baroque », car il ne répond pas à la ligne claire qu’aiment les sots de l’édition, lesquels n’ont pas d’autre ambition que de plaire aux sots du divertissement. Underdog prend la tête, le cœur, l’esprit. Tout y passe, des Pyrénées à New York, de Paris à Montpellier. Toutes les classes sociales sont présentes, les riches comme les pauvres.

Bruno Marsan déboule dans la vie littéraire française avec un chef-d’œuvre. Je n’ignore pas que le mot est galvaudé, et que tous les mois, il sert à retenir par le manche les lecteurs récalcitrants et ennuyés. On ne me la fait pas, pensent-ils. Je les comprends. Mais attendez, attendez. Lisez encore un peu.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Affranchissez-vous!

Underdog raconte l’enfance de Richard Moreira, dans un hameau du Béarn primitif : « Nous n’aurions pu espérer vivre plus près des nuages, ni plus loin de la civilisation urbaine ; et nul n’aurait pu se vanter d’être si proche des orages, ni de la nuit, qui tombait d’un seul coup, au milieu de l’après-midi, dans un tranchant de hache. » Richard grandit auprès de sa grand-mère, Jo, une vieille édentée, silencieuse, qui, le soir, gratte le dos de l’enfant taiseux pour qu’il s’endorme. Marsan décrit, avec précision et panache, l’éveil de la vie, le monde qui entoure l’enfant, les vaches « évasées en forme de lyre » puis, plus tard, les camarades de classe. À l’âge adulte, Moreira quitte la France pour New York, grâce à un Vautrin des temps modernes. Après un Proust rural, un Balzac américain ; et pour finir, dans l’ultime partie du roman : le passage des ans. Que sont mes amis devenus ?

À la vie de cet underdog français, répond, en écho, celle de Sylvester Stallone, l’underdog américain. Je n’avais (honte à moi !) jamais vu Rocky, je me suis précipité, dès la fin du roman, sur le film de Stallone. Des deux côtés de l’Atlantique, deux prolétaires relèvent la tête, grâce à l’esprit et à l’écriture. L’épigraphe du roman est de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie. »

Underdog est du même tonneau, de la même verve que les romans de Philip Roth. Quoi ? il existe de tels écrivains en France ? La publication de ce roman sera un test : si le petit monde qui se passionne pour la littérature (éditeurs, critiques, journalistes, lecteurs) passe à côté d’Underdog, la preuve sera donnée que la France n’est plus un pays littéraire. Nous serons bientôt fixés.

Underdog, Bruno Marsan, Séguier, 2026. 576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

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Jadis, nos nuits étaient plus belles

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Monsieur Nostalgie se souvient des nuits sancerroises au New Rempart Club et de son patron, Jacky Fleuriet qui vient d’être honoré d’une statue de cire au musée Grévin. Notre chroniqueur du dimanche rappelle la place des discothèques dans l’éveil des campagnes françaises. Aujourd’hui, elles disparaissent peu à peu du paysage rural et notre monde déraille. Y aurait-il un lien de causalité ?


Les filles s’appelaient Valérie ou Sandrine. On buvait des gin fizz à la paille. Les garçons gardaient leur blouson d’aviateur en cuir durant toute la nuit, malgré une chaleur étouffante et une sudation extrême. « Should I Stay or Should I Go » était remixé en version dance music. Pour les slows, le DJ préférait les classiques Richard Sanderson et Hotel California, il connaissait ses habituées. Dans un rayon de trente kilomètres, voire cinquante, les divertissements du samedi soir étaient rares dans cette bande frontière entre le Cher et la Nièvre. Il fallait un dérivatif à la mélancolie des territoires excentrés et à l’engourdissement des corps.

La province diffusait un ennui certain et les fins d’adolescence nous paraissaient particulièrement longues. L’obtention du permis de conduire était plus désirée et prisée qu’une place dans une bonne classe préparatoire de l’Académie Orléans-Tours. Le papier rose était un accessit à une forme de liberté. La boîte se trouvait presque à flanc de côteaux, proche de la Loire sauvage, au-dessous du camping et des courts de tennis en quick, dans une zone isolée qui aurait pu être classée Natura 2000. En pleine journée, nous n’aurions pas remarqué sa présence presque banale. Ce bâtiment quelconque révélait sa vraie nature fantasmagorique et son pouvoir d’ensorceler les esprits, seulement après les douze coups de minuit. Le climax se situant aux alentours de 2 heures du matin. Cette boîte accaparait toutes nos pensées extra-scolaires et plus encore. C’était une source, un mausolée, on la visitait comme Lascaux ou Lourdes, avec componction et excitation. On y arrivait après avoir vaincu un enchâssement de routes désertes et de villages endormis. Bien que mineurs, nous avions l’autorisation parentale de nous y rendre, comme si le « Rempart » avait une valeur éducative et ne présentait aucun danger. Sans son existence, les semaines au lycée – beaucoup d’entre nous étaient internes – auraient été d’une fadeur gouvernementale. Intolérable. On s’y donnait donc rendez-vous pour s’amuser, pour faire des rencontres et accessoirement pour danser.

A relire: La fin du Macumba

Au pays du sauvignon et de l’appellation, le « Rempart » portait bien son nom. Nous étions totalement hermétiques au sérieux d’une nation qui voulait faire de nous au mieux des ingénieurs en informatique ou des professeurs d’histoire-géo, des électeurs dociles croyant à la Grande Europe marchande et à la télé privée. Seule la fête entre copains avait un intérêt dans nos jeunes vies d’alors. Le reste, les études, le boulot, les parents et l’argent, ne pouvait rivaliser avec l’attraction du « Rempart ». Le nom « Rempart » revenait sans cesse dans nos conversations. C’était une sorte de boussole. Evidemment, si nous avions potassé nos manuels d’école avec autant de soin que l’on préparait nos sorties, nous serions aujourd’hui à la tête de l’état. « Le Rempart » cristallisait nos hormones et brouillait les ondes de notre cerveau disponible. Il fut notre principale raison de vivre entre 15 et 18 ans. Tu as vu qui était au Rempart le week-end dernier ? Faites ce que vous voulez, mais, moi je vais au Rempart. Franchement, vous n’allez pas louper l’anniversaire du Rempart, Nathalie Baye et Jean Lefebvre sont annoncés, on dit que les jumeaux Noël de M6 seront là et aussi Annie Pujol. Cette année, la soirée est parrainée par un cigarettier ou une marque d’alcool, ils donneront des briquets et des pin’s !

Début février 2026, par la Presse Quotidienne Régionale, en l’espèce le Berry Républicain et la Voix, organes essentiels à la transmission de l’information départementale, j’ai appris que Jacky Fleuriet, figure locale, surnommé « le roi de la nuit », aurait dorénavant droit à sa statue de cire au musée Grévin aux côtés du chanteur Vianney. Par une habileté et un sens de la convivialité, qualités qu’ont naturellement les seigneurs de la nuit, il a réussi là, un coup de maître. J’en ai eu les larmes aux yeux.

Un patron de boîte à Grévin et pourquoi pas, demain à l’Elysée, mon espoir civique renaissait. Alors, je me suis souvenu. C’était au tout début des années 1990, nos avions fait notre arrivée au volant d’une 205 GTI achetée d’occasion. Blanche et passablement rincée. Elle hoquetait. La troisième passait mal et le tissu des sièges s’effilochait. Mon ami, Alexandre, prudent conducteur l’avait acquise sur un coup de tête, après un travail agricole harassant dans le détassage des pommiers. Il portait cette année-là, une étrange écharpe blanche à la manière de José Artur ou de Claude Nougaro, qui le vieillissait de trois ans. Nous lui avions vivement déconseillé un tel attribut. Il n’en démordit pas. Il y avait ce jour-là, avec nous, Olivier le grand fan de BD, une bible, Christophe, le sportif de la bande qui abattra plus tard le chrono d’un marathon en 2 h 30 mn et Denis, faux air de Patrick Bruel blond et déjà charmeur commercial hors-pair. Je nous revois, tous ensemble, entrant dans l’établissement, et patientant dans une pièce recouverte de photos. Toutes les gloires des années 1980 étaient passées par Sancerre. Au « Rempart », Jacky a accueilli tout le show-biz français, Johnny, Gainsbourg, Yannick Noah et tant d’autres. Il était là, affable et professionnel, derrière son comptoir. Devant lui, la salle était bondée, les filles étaient jolies. Nous n’avions aucune responsabilité à ce moment-là, nous n’avions même pas effectué notre service militaire. Et c’était peut-être ça le bonheur.

Les tendresses de Zanzibar

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Tendre est la province

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Le mort, la cause et la guerre civile

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Encore chaud, le cadavre de Quentin Deranque, mort sous les coups de l’extrême gauche la semaine dernière à Lyon, était un territoire très disputé par des camps idéologiques antagonistes.


Il y a des morts qui ne meurent pas seuls. Ils tombent dans un fracas de récits, de slogans, de silences calculés et de colères instrumentalisées. Quentin est de ceux-là. À peine son nom prononcé que déjà il disparaissait sous la poussière des interprétations. Non pas effacé, mais dissous — dissous dans cette guerre symbolique où chaque camp cherche moins la vérité que la confirmation de sa propre innocence.

Il n’y a plus de morts innocents dans un monde qui a perdu le sens de l’innocence. Il n’y a que des morts utiles ou inutiles, récupérables ou embarrassants, glorifiés ou relégués. Quentin, lui, fut immédiatement assigné : militant pour les uns, victime pour les autres, prétexte pour presque tous. Son corps devint un territoire disputé.

Autour de ce drame, les silhouettes familières apparurent : militants exaltés, responsables politiques prudents ou véhéments, organisations antifascistes, groupes radicaux, et cette rumeur souterraine qui traverse désormais la France — rumeur d’une guerre qui ne dit pas encore son nom mais dont chacun pressent l’approche.

L’esprit totalitaire qui ne meurt pas

On avait cru, naïvement, que les totalitarismes du XXᵉ siècle avaient emporté avec eux leur poison. On avait imaginé que l’Europe, vaccinée par ses catastrophes, saurait reconnaître les signes avant-coureurs de la haine organisée. C’était oublier que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une tentation anthropologique, une manière d’habiter le monde en simplifiant la complexité, en désignant l’ennemi, en promettant le salut.

A lire aussi, Gabriel Robin: Meurtre de Quentin: le point de détail de l’extrême gauche

Cet esprit n’a pas disparu. Il a mué. Il a changé de langue, de drapeaux, de mythologies. Il s’est disséminé dans les marges, puis dans les centres, se nourrissant des humiliations, des frustrations et des ressentiments qui accompagnent toute modernité blessée.

Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la modernité fut vécue comme une défaite. Défaite militaire, économique, symbolique. La promesse de l’émancipation se transforma en expérience d’humiliation. Les régimes autoritaires étouffèrent l’espoir ; la corruption rongea la confiance ; la jeunesse grandit dans l’impression d’une dignité volée. De ce terreau naquirent des idéologies de revanche, de pureté, de restauration.

Mais ce qui aurait pu demeurer une tragédie locale devint, par les migrations, les échanges et la mondialisation des imaginaires, une composante de la crise occidentale elle-même.

L’importation des blessures et la solitude occidentale

L’Occident, déjà fatigué de lui-même, s’est trouvé confronté à des blessures qui n’étaient pas les siennes, mais qu’il devait accueillir. Dans certains quartiers relégués, la marginalité sociale s’est doublée d’une quête identitaire. L’humiliation collective s’est traduite en colère diffuse.

Mais la colère ne suffit pas à produire une idéologie. Il lui faut des mots, des récits, des interprètes. C’est ici qu’apparaît la seconde figure de notre drame : celle des frustrés.

Les frustrés, prêtres d’une nouvelle religion

Ils ne manquent de rien, sinon d’un ennemi. Ils vivent dans l’abondance relative des sociétés occidentales mais éprouvent cette abondance comme une faute. Ils parlent le langage de la morale, mais c’est une morale saturée de ressentiment. Ils n’ont pas le statut et le pouvoir qu’ils pensent mériter. Ils se rêvent justiciers d’une histoire qu’ils n’ont pas vécue, héritiers d’une culpabilité qu’ils amplifient jusqu’à l’ivresse.

Journalistes, universitaires, militants, activistes : ils ont trouvé dans la cause palestinienne ce que toute religion séculière cherche — un récit simple, une victime pure, un coupable identifiable. La Palestine est devenue pour eux bien plus qu’un territoire : un symbole total, une métaphore du monde, une clé d’interprétation universelle.

Ils y ont vu l’occasion d’unir les luttes, de relier l’anticolonialisme à l’antiracisme, la critique du capitalisme à celle de l’Occident lui-même. Et, dans ce récit, Israël devint non pas un État parmi d’autres, mais l’incarnation du mal historique.

© Franck Derouda/SIPA

La jonction : musulmans et frustrés

Ainsi s’est formée une alliance étrange. Les musulmans de l’immigration apportaient la blessure, l’émotion, la colère. Les frustrés fournissaient les mots, les concepts, la dramaturgie morale. Ensemble, ils constituèrent un bloc symbolique où la cause palestinienne devint le langage commun d’une contestation globale.

Pour les uns, elle était mémoire et identification ; pour les autres, justification et horizon. La Palestine devint une patrie imaginaire partagée, une cause capable de fédérer les humiliations réelles et les frustrations idéologiques. Dans cette fusion, la complexité du conflit disparut. Restèrent les images, les slogans, la certitude d’une innocence et la désignation d’un coupable. La cause cessa d’être politique pour devenir identitaire.

La France comme théâtre secondaire

La France, pays fatigué de ses querelles mais incapable de s’en défaire, offrit à cette dynamique un terrain fertile. Les universités, les réseaux militants, certaines organisations politiques — dont au premier chef La France insoumise — participèrent, parfois consciemment, parfois par mimétisme moral, à cette sacralisation.

La cause palestinienne devint un marqueur de pureté idéologique. La critique se fit soupçon. Le doute devint trahison. Et dans ce climat, les tensions locales prirent une dimension symbolique disproportionnée.

A lire aussi, Joël Rey: La Jeune Garde est-elle la milice de la France insoumise?

La mort de Quentin n’est pas un épisode du conflit israélo-palestinien. Pourtant, elle s’inscrit dans ce climat saturé d’affrontement moral. Les camps sont déjà constitués ; les récits sont prêts ; les morts sont assignés.

La logique totalitaire sous masque moral

Ce qui se joue ici n’est pas le retour des totalitarismes historiques, mais la réactivation de leur logique intime : simplification, sacralisation, désignation de l’ennemi. Le progressisme moral sert de masque à une dynamique d’exclusion. La compassion devient instrument de guerre symbolique. La justice se transforme en vengeance morale.

La figure du sioniste, de l’élite occidentale, du réactionnaire fonctionne comme l’ennemi nécessaire. Non plus adversaire politique, mais obstacle moral à l’avènement du monde juste. Dès lors, la confrontation cesse d’être débat ; elle devient nécessité.

Le mort comme avertissement

La mort de Quentin n’a fait que révéler. Révéler la fracture des récits, la fatigue démocratique, la montée d’une haine froide qui se nourrit autant du ressentiment social que de la pureté morale. Son nom restera peut-être comme celui d’un mort de plus dans une longue série. Mais il aura été, un instant, un miroir.

Un miroir tendu à une société qui ne sait plus pleurer ses morts sans les transformer en arguments. Un miroir où l’on voit se refléter la tentation de la guerre civile symbolique, prélude possible à d’autres violences.

La nuit et le devoir de lucidité

Il ne s’agit pas de nier les injustices ni de condamner toute solidarité. Il s’agit de refuser la sacralisation des causes et la diabolisation des adversaires. De rappeler que la démocratie ne survit pas à la disparition du réel sous la morale. Qu’elle exige la nuance, le doute, la responsabilité.

Mais ces vertus sont fragiles. Elles demandent du courage — un courage devenu rare dans un monde où la pureté morale offre le confort de l’appartenance. La nuit ne tombe pas d’un coup. Elle s’installe, lentement, dans les esprits avant de gagner les rues. Et peut-être sommes-nous déjà dans ce crépuscule où les morts ne reposent plus en paix parce que les vivants ont besoin d’eux pour continuer la guerre.

La société malade

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Les soldats du silence

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.

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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué  le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.

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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.

Pas de clef pour percer l’énigme David Lynch

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David Lynch avec ses actrices Noami Watts et Laura Harring à Cannes, 16 mai 2001 © NIVIERE/ASLAN/SIPA

Nathalie Bittinger tente de lever les secrets ensorcelants du réalisateur culte disparu l’année dernière, dans un livre.


Entrer dans la tête de David Lynch ? C’est pénétrer un vortex à la fois hypnotique, acide et funèbre. Cérébral, hermétique, le cinéma du génial réalisateur de Sailor et Lula (1990), de Lost Highway (1997) ou de Mullholand Drive (2001) l’est sans conteste. Mais sans jamais sombrer dans un ésotérisme fumeux : en cela même réside son énigme, sa fabuleuse puissance d’attraction. Celles-ci rendent captivante, de part en part, cette filmographie unique, sans scorie aucune – excepté Dune, long métrage d’autant plus raté, du propre aveu de Lynch, que son producteur, Dino de Laurentiis, ne se pardonnera jamais de l’avoir sabré d’une heure au montage. Le film est contemporain d’Elephant Man (1980), dans un noir et blanc vintage, pour le coup chef d’œuvre absolu et qui, le bouche à oreille de la cinéphilie ayant déjà propulsé le fuligineux Eraserhead (1977) au rang de mythe, place illico Lynch dans la cour des très grands. S’agissant de Lynch, le mot ‘’génie’’ n’est pas plus galvaudé que pour un Fritz Lang, un John Carpenter ou un David Cronenberg.

Réflexion de haute tenue

Netflix met en ligne à présent (mais plus pour très longtemps) Blue Velvet (1986), pépite à la bande-son impérissable, avec un Dennis Hopper terrifiant et une Isabella Rossellini érotisée, sulfureuse comme jamais. En parallèle, Arte TV offre sur un plateau, toute l’année 2026, l’intégrale de la série-culte Twin Peaks. Sans compter, signé Stéphane Ghez, David Lynch, une énigme à Hollywood, un remarquable documentaire tourné juste avant la disparition, le 16 janvier 2025, atteint par un emphysème pulmonaire, du fumeur invétéré qu’était resté Lynch. Last but not least, le 24 mars prochain, le Théâtre du Châtelet, sous les auspices du guitariste et compositeur Olivier Mellano, entrera pour ainsi dire ‘’dans l’oreille de David Lynch’’, revisitant, pour un concert unique, les compositions emblématiques d’Angelo Badalamenti, dans une forme de rêve musical porté par Jimmy Scott, Samuel Barber, Chris Isaak, Roy Orbison, Nine Inch Nails, Julee Cruise : entre dream pop, goth industriel, jazz hypnotique – une création Festival Travelling (Rennes)…

C’est donc le moment de lire Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou !, biographie aussi érudite que d’une lecture parfaitement accessible et limpide. On doit ce volume passionnant à Nathalie Bittinger, universitaire qui, non contente d’avoir dirigé un Dictionnaire du cinéma chinois, s’est également penchée sur les Trésors de l’animation japonaise (2022), ou encore sur les carrières de Wong-Kar-wai, Ang Lee ou John Carpenter…

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Certes, sur David Lynch, les exégètes sont légion : rien qu’en France, Thierry Jousse, Michel Chion, Eric Dufour, Hervé Aubon – pour ne citer que ces plumes d’un certain renom. Mais Dans la tête de David Lynch – sous-titre de l’ouvrage – remonte aux sources avec un soin particulier, offrant une réflexion de haute tenue sur les obsessions, les traumas, les fétiches, en bref le monde intérieur qui fonde le parcours lynchien, de l’art de peindre au Septième art.

Sentence sibylline, « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » est extraite d’une ces innombrables interviews exhumées par Nathalie Bittinger (scrupuleusement référencées en notes de bas de page) comme autant de fils conducteurs électrisant une biographie qui, dans un seul et même voltage narratif, explore l’univers mental de Lynch tout en disséquant sa filmographie avec un soin chirurgical. Le cinéaste revient de loin : Quentin Tarentino, au sortir de la projection de Fire Walk, film accueilli sous les huées, se lâchait : « David Lynch s’est tellement enfoncé la tête dans le nombril que ça m’a coupé l’envie de voir un autre film de lui ».

Silencio !

Tarentino avait tort, bien sûr ! A preuve, les chefs d’œuvre impérissables que seront Lost Highway« peut-être la synthèse du style de Lynch », avance à raison Nathalie Bittinger – puis le sublime Mullholand Drive, film gorgé de références cinéphiliques, et qui, entre autres insignes mérites, aura eu celui de lancer la fulgurante carrière de Naomi Watts. Quant à Laura Dern, n’est-elle pas à David Lynch ce que Banderas reste à Almodovar devant l’Eternel ? De Philadelphie à Los Angeles, du court métrage bricolé The Alphabet (1968) au testamentaire Inland Empire (2006), de la native cité-jardin du Montana au sous-sol parisien du Silencio, Nathalie Bittinger donne voix, tout au long, à son héros, sans en lever jamais les secrets ensorcelants.

Ajoutons que jusqu’à l’azur allusif de sa couverture et des pleines pages ponctuant ses chapitres – cf. la fameuse clef bleue, mystérieux sésame de Mullholland Drive -, l’ouvrage est remarquablement édité.


A lire : « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » Dans la tête de David Lynch, par Nathalie Bittinger. 182p., collection Hoëbeke, Gallimard, 2025.

A voir :

Blue Velvet, film de David Lynch.  Etats-Unis, couleur, 1986. Durée: 2h. En accès sur Netflix.

Twin Peaks, de David Lynch. Intégrale de la série (3 saisons). En accès libre sur Arte TV

David Lynch, une énigme à Hollywood. Documentaire de Stephane Ghez. France, couleur. 2025. Durée : 63mn. En accès libre sur Arte TV.

Concert In my Head, a Film Music tribute to David Lynch. Direction: Olivier Mellano. Scénographie et vidéo : Yann Dupuis. Texte : Ulysse Maison d’artistes. Théâtre du Châtelet, le 24 mars à 20h.

Amélie de Montchalin: un cas de conscience personnel?

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Amélie de Montchalin, ministre de l'Action et des Comptes publics, présente les resultats de la Douane francaise, Paris, le 19 février 2026 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Casse-tête éthique à la Cour des Comptes. Amélie de Montchalin, passée de gardienne d’un budget très critiqué au gouvernement à arbitre suprême de nos finances publiques, incarne ce scénario savoureux où l’on confie les clés du coffre à celui qui a déjà testé la solidité de la serrure…


Au-delà des critiques et des accusations émanant de toutes parts sur le fait de nommer à des postes importants les proches du président de la République pour semble-t-il garantir l’après-Macron, comme faire démissionner Christine Lagarde, remplacer le Gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau… il est une nomination plus inquiétante que les autres : celle de la ministre des Comptes publics au poste stratégique de présidente de la Cour des Comptes.

Le rapport de la Cour des comptes est un document précieux qui structure la vie financière française ; chaque année on l’attend, lorsqu’il paraît on le commente, on compare, on juge, on prend des résolutions, on évalue les erreurs politiques qui nuisent à notre prospérité économique. Et cette année, on est pris de vertige.  Le rapport souligne à quel point l’exécution budgétaire 2025 s’est écarté de la promesse initiale de l’exécutif de réduire le déficit avec 2/3 d’économies, or « l’effort » porte presque exclusivement sur d’importantes hausses d’impôts. Le rapport s’inquiète également du budget 2026 que la future présidente a fait passer avec le 49.3, et on ne peut pas objecter que ce n’est pas elle, solidarité gouvernementale oblige. Peut-on imaginer deux minutes un directeur financier ayant planté les comptes de l’entreprise, qui serait nommé Commissaires aux comptes de cette entreprise ?

Comment alors arriver à concevoir d’un point de vue à la fois logique et éthique, que celle qui a été jugée dans le rapport qui vient de sortir sur 2025 puisse tout à coup devenir juge et experte d’elle même sans entraves et sans se renier ? Clairement, Amélie de Montchalin est une femme compétente, rigoureuse, attachée à sa mission et en aucun cas ce qu’elle a fait et décidé n’a pu l’être par inadvertance ; en aucun cas elle n’était incompétente ou irresponsable sur les prises de décisions, et les mesures adoptées. Et si cela lui était imposé contre son gré, c’est autant de sa responsabilité et cela ne change rien, car son pouvoir était réel : un ministre qui n’est pas d’accord démissionne ou ferme sa g….

A lire aussi: Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

D’évidence ce serait la deuxième solution que la ministre a retenue. Elle vient d’accepter un poste stratégique et aussi honorifique témoignant de la confiance du président de la République. Toujours en son âme et conscience, a-t-elle pensé à ce moment-là qu’elle devrait contester formellement le rapport qui vient de paraître sous la présidence de M. Moscovici ? Ou bien alors faire un mea culpa inimaginable en avouant que tout ce qu’elle avait géré était éminemment critiquable et avait fortement contribué à la dégradation de la France la mettant dans cet état de faillite comateuse sous perfusion fiscale ? Ou bien aller à Canossa, avouant qu’elle s’était trompée et qu’elle le découvre grâce au rapport de la Cour des Comptes ?! Cornélien !

Toutes ces futures décisions, et elle a certainement d’excellents projets, ne seront-elles pas discréditées par son passé au gouvernement ? De surcroit, n’obéira-t-elle pas subrepticement au président de la République encore en place et auquel elle est très redevable ? … On peut se poser la question. Que faire alors pour le bien de la France et de cette institution ? Attendre qu’un projet de loi réduise son pouvoir ? encore une façon détournée de bloquer un peu plus le pays.

Il s’agit là d’une véritable question d’honneur personnel. Quel que soit le prestige du poste proposé, peut-on se regarder dans la glace en sachant que de toute façon on est obligé de mentir ? Soit en affirmant : « j’ai cru bien faire mais j’avais tout faux. » Soit en disant « Messieurs, oui nous nous sommes trompés, mais je ne suis pas responsable » dans la grande tradition républicaine récente « responsable mais pas coupable » … ou l’inverse.

Devant ce constat hélas imparable et malgré les qualités de l’impétrante, la France entière s’honorerait qu’elle refuse avec panache le poste qui lui est confié. Ceci est d’autant plus important que la France a absolument besoin de retrouver sinon des finances saines, du moins une véritable confiance dans ses institutions. Amélie de Montchalin pourrait ainsi relever l’honneur déchu des (ir)responsables politiques en brandissant l’étendard de sa conscience politique et de la responsabilité individuelle. Une démission qui l’honorerait et que les Français apprécierait à sa juste valeur.

Cet antifascisme d’opérette qui attise la guerre civile

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Les militantes féministes identitaires de Nemesis rendent hommage à Quentin Deranque, Lyon, 21 février 2026 © Laurent Cipriani/AP/SIPA

En déplacement en Inde, le président Macron avait appelé les « partis extrêmes » à « faire le ménage » dans leurs rangs, renvoyant dos à dos LFistes et nationalistes, après le lynchage de Quentin Deranque en marge d’une conférence de Rima Hassan à Lyon. Médias et progressistes sont actuellement à l’œuvre pour réactiver la fameuse « tenaille identitaire » qui menacerait la nation, quand bien même la manifestation d’hommage à Lyon tenue par l’extrême droite samedi s’est déroulée sans heurts contrairement à leurs prévisions.


Dans sa folle opération de survie, le camp du Bien est prêt à attiser une guerre civile. De fait, les « humanistes » veulent faire oublier le martyr de Quentin Deranque, excuser ses tueurs de la Jeune Garde, introniser LFI en rempart d’un fascisme d’opérette. Quitte à encourager, dans cette confusion mentale, d’autres lynchages contre la bête immonde. « Il y a des antifascistes car il y a des fascistes », s’est contentée de justifier Manon Aubry (LFI) ce lundi matin sur Europe 1-CNews. Qui n’a qu’un marteau voit des clous partout. Ségolène Royal a été une des premières à réécrire le crime, vendredi, en qualifiant Quentin Deranque de « présumé néo-nazi et antisémite ». La veille, le socialiste Jérôme Guedj avait oublié ses insultes contre Jean-Luc Mélenchon en promettant son ralliement en cas de duel avec le RN.

Inversion accusatoire réussie

Rendant compte de la marche (3500 personnes) organisée, samedi à Lyon, par les amis du jeune militant catholique, les médias du copié-collé ont décrit un « hommage d’ultra-droite ». Aveugles et sourds quand la foule « créolisée » crie « Mort aux juifs ! », les observateurs n’ont retenu cette fois que les gestes de trois ou quatre crétins. L’un a crié : « A bas les bougnoules et les pédés ! ». De possibles saluts nazis, parmi les « clapping » mains en l’air, ont fait l’objet de trois signalements de la préfecture. Le chrisme chrétien, sur une banderole, a été qualifié par des commentateurs de symbole extrémiste. Dimanche, sur RTL, Manuel Bompard (LFI) a dénoncé « une parade fasciste » en présentant son parti, qui a confié son « auto-défense » à la Jeune Garde, comme la vraie victime décidée à « tenir bon ». Ce lundi, la gauche peut se flatter du résultat de son inversion accusatoire.

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Revoilà la tenaille

Toutefois la réalité, une fois de plus, n’est pas celle de la propagande. Dans Reconnaître le fascisme[1], Umberto Eco fait du machisme une des caractéristiques de cette régression, avec la « novlangue » orwellienne qui vide les mots. Samedi, des jeunes femmes de Némésis, qui dénoncent sous les coups la condition des femmes soumises à l’islam sexiste et violent, ouvraient la marche. Pour avoir voulu les protéger, Quentin Deranque, à terre, eut le crâne fracassé par la milice islamo-gauchiste. Plus généralement, la qualité d’expression et de sentiments de cette jeunesse française fait ressortir, en contraste, la pensée sinistrée qui parcourt la gauche et son « intelligentsia » : la voici réduite à imaginer du fascisme partout à sa droite, singulièrement chez ceux qui se réclament de leur foi chrétienne, dans une incapacité à concevoir le désaccord, cet autre signe du totalitarisme qui a gagné ses rangs. Face à cette menace, seul le courage de chacun permettra aux Français de « retrouver l’unité nécessaire pour regagner leur souveraineté » (Nikola Mirkovic[2]).

Le monde faux, qui criminalise la défense de la nation et son peuple abandonné, doit se heurter à davantage de résistance. La minute de silence à l’Assemblée et le portrait de Quentin sur la façade de l’Hôtel de la Région à Lyon ont été des premiers signes encourageants. Il revient aux citoyens de refuser le piège diabolique de la « tenaille identitaire », ce concept macronien qui, en mettant dos à dos l’extrême gauche et le RN, obscurcit la raison en mettant une cible sur des patriotes, assimilés à des djihadistes.

La révolution des oubliés

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[1] Cahiers Rouges, Grasset

[2] Déclin et renouveau, Comment les Français se relèveront, Editions des Syrtes

Villepin: le vertige du vide

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© Alain ROBERT/SIPA

Quelle surprise ! L’ancien Premier ministre, qui entend être aux avant-postes en 2027, dénonce une normalisation de la droite nationale et minimise la menace de la France insoumise.


M. de Villepin, on le sait adore s’écouter parler. Il adore aussi, si je puis ainsi m’exprimer, s’écouter écrire. Le massacre de Quentin Deranque lui en fournit l’occasion. Il n’allait pas la laisser passer, publiant sur X un long texte bien dans sa manière, celle du verbiage étiré autant qu’ampoulé.

Pourtant, sa position est des plus simples, un tantinet manichéenne certes, mais simple, vraiment, pour ne pas dire simpliste. Elle aurait donc pu être exprimée en quelques phrases bien senties, ce qui aurait eu au moins le mérite de correspondre à l’exigence de clarté revendiquée en exergue. « L’esprit de responsabilité, est-il écrit en effet, exige l’engagement et la clarté. »

Pour M de Villepin l’affaire est donc des plus limpides. Certes, les antifascistes de l’ultra gauche ont à voir avec l’assassinat du jeune homme, mais il ne faudrait pas se tromper, se laisser avoir par les apparences, l’écume des choses. En fait, le vrai, le réel danger c’est bien sûr – je vous le donne en mille ! – l’extrême droite. Quant à la radicalisation, à la violence distillée au quotidien par LFI dans la vie politique du pays, ce ne serait que maladresse, erreur de style, le fond demeurant parfaitement sain, pacifique, respectueux au plus haut point des vertus démocratiques.

Sur la démocratie, l’auteur a d’ailleurs son analyse. « Une démocratie commence là où la force recule. » Joli, non ? C’est oublier qu’une démocratie finit chaque fois qu’elle oublie la force, la sienne, celle qu’elle a le devoir d’exercer, et sombre dans la faiblesse, la suicidaire mollesse du relativisme, ménageant la chèvre et le chou.

Et M. de Villepin de nous dispenser une de ces leçons d’histoire dont il a le secret. La montée du nazisme en 1933 devrait beaucoup à l’intransigeance du parti communiste de l’époque. Là aussi, rien de plus grave qu’une maladresse. On passera donc sous silence l’impéritie affligeante de la République de Weimar, sa corruption, ses compromissions à tiroir.

« Le champ démocratique est un plan incliné », écrit plaisamment M. de Villepin. C’est beau comme l’antique. Incliné dans quel sens à ce jour ? On ne sait trop. Ou plutôt si, ça inclinerait plutôt vers le grand, le seul réel danger, l’extrême droite, le Rassemblement national, insiste l’auteur. D’ailleurs, toujours selon le professeur Villepin, le macabre dénombre des victimes ces cinq dernières années le prouverait : 11 au compteur de cette extrême droite (lesquelles ? Cela ne nous est pas précisé. Exigence de clarté, vous-dis-je) contre une seule imputable à la gauche. Un regrettable accident, sans aucun doute. Que LFI ne condamne jamais les exactions islamistes diverses et variées, voire fournit des excuses si ce n’est les encourage avec un discours victimaire permanent, ne compte évidemment pas aux yeux de M. de Villepin.

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Il nous sort un autre lapin blanc de son grand chapeau. Grand le chapeau, à la mesure du melon qu’il a à coiffer. Là, on aborde la géopolitique, carrément. « Aucun régime de gauche radicale n’a été élu en Europe qui n’ait rendu les clefs du pouvoir par les urnes », écrit le presque candidat aux futures présidentielles. Malin, il circonscrit son propos à l’Europe, sans quoi la réalité, qui est tout autre, lui serait revenue en pleine poire tel un boomerang. Je ne sache pas en effet que les dictatures communistes de Chine (où M. le professeur a eu le bonheur lucratif de cantiner ces dernières années), celles de Cuba, du Vietnam, du Cambodge, de Corée du Nord – j’en passe…- aient jamais rendu les clefs. Démocratiquement au non, d’ailleurs.

Et puis il y a cette autre merveille dans ce long texte. LFI stagnant dans les sondages à 10 ou 15%, « rien n’étaye le risque de basculer dans un régime de gauche radicale. » Plaisante ignorance. Quelle était la représentativité de Lénine en octobre 1917, celle de son cher Mao à son commencement, de quel pourcentage auraient-ils été crédités dans les sondages s’il y en avait eu ? M. de Villepin ne saurait s’arrêter à ces broutilles…

Quant à l’extrême droite, ce ne serait que par la rue, la violence qu’elle prospèrerait, atteignant 35 à 40%. Là, voilà que surgit le mépris bien connu de ces gens-là, le mépris de classe. 35 à 40% de sous-citoyens français, de crétins bas de plafond manipulés au gré d’un coup de force permanent, incapables de juger par eux-mêmes, de choisir, de penser. Incapables de constater les effets d’une immigration folle, de souffrir du déclin avéré et accéléré de leur nation, d’accepter la honte permanente de ces faillites à répétition tous domaines confondus.

À cet endroit la pensée de M. de Villepin n’est pas seulement indigente, elle vire obscène. Pour de bon.

Cependant, rendons tout de même grâce à notre homme, qui détient la solution du problème. Il nous la livre à la fin de sa dissertation pour classe terminale : « La République se sauvera par la clarté des mots, la fermeté du droit, la responsabilité des partis et le refus de sanctuariser l’extrême droite. L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. »

Je ne résiste pas à l’impérieux désir de répéter ces derniers mots, tellement ils sont beaux, éclairants et forts : « L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. » Les redisant à mi-voix, voyez-vous, les larmes me montent aux yeux…

La violence est-elle devenue la politique?

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Débordements à Paris lors de la fête du travail, 1er mai 2023 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

La Jeune Garde, jugée “non violente” par Sébastien Delogu sur BFMTV, serait donc un club de méditation musclé affilié à LFI où l’on pratique la politique de façon un peu virile tout en expliquant très calmement que la brutalité, c’est toujours chez les autres… Drôle de climat.


Depuis le crime odieux commis à plusieurs par l’ultra-gauche contre Quentin Deranque, littéralement massacré, on s’interroge sur la violence en politique. Et, pour une fois, la réflexion s’est attachée à l’essentiel, voire à l’exclusif, depuis quelque temps : la violence politique est passée à l’extrême gauche. Michel Winock a beau affirmer que « la culture politique française est celle de la discorde et de la fureur[1] » on ne peut s’empêcher de penser qu’une accélération brutale de la violence s’est produite depuis la légitimation de comportements qui, longtemps, ont été considérés comme hors de la démocratie.

Temps brutaux

En effet, ce qui me frappe, c’est qu’il ne s’agit plus seulement d’actes violents, de séquences singulières ou collectives, agressives et parfois mortifères, mais de quelque chose de plus grave: j’ai l’impression que la violence est devenue la politique. Comme si l’on avait abandonné le classicisme et la mesure de celle-ci pour l’horrible schématisme et la brutalité de l’autre.

La violence serait-elle devenue la continuation de la politique par ce seul moyen jugé acceptable pour la lutte militante et le changement de société ?

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Avec, d’abord, l’inflation grotesque de ces termes guerriers et totalitaires d’hier – nazisme et fascisme – faisant croire que notre démocratie aussi imparfaite qu’elle soit aurait quoi que ce soit de commun avec les horreurs de ces régimes. Cet extrémisme du vocabulaire banalise une Histoire unique et affadira l’indignation à l’égard de ce qui n’est pas nommé à sa juste place et à la bonne époque.

Ce changement de climat tient principalement à une escalade constante qui, des mots aux gestes, de l’invective au crime, a irrigué l’ensemble de la vie politique, officielle ou dissidente, et fait apparaître qu’il n’y avait plus aucune solution de pacification dans les mécanismes ordinaires d’une République qui était d’autant moins discutée qu’on n’éprouvait pas le besoin compulsif de l’invoquer sans cesse pour tout et n’importe quoi !

La gauche n’admet jamais ses erreurs

À cette progression de l’inacceptable, il convient d’ajouter cet élément capital : l’idéologie de l’extrême gauche et de certains des mouvements sur lesquels elle s’appuie, non seulement ne se repent jamais des conséquences parfois ignobles d’un militantisme dévoyé, mais au contraire les assume en justifiant la violence comme outil fondamental pour obtenir ce que le dialogue démocratique et le vote ne sont jamais parvenus à accomplir.

L’atmosphère d’aujourd’hui a pris un tel tour extrémiste que les conseils d’apaisement tombent à plat et paraissent presque décalés par rapport à une ébullition sociale et politique qui les rend dérisoires. Le président de la République était dans son rôle quand il a invité les radicalités aux extrêmes à se calmer et à retrouver les voies d’une politique civilisée.

Mais, pour reprendre une considération de Michel Winock dans son livre sur « La Commune », Clemenceau et Victor Hugo, « qui ont voulu éviter la guerre civile (…) ont été eux aussi de grands vaincus ». Il me semble qu’on pourrait qualifier ainsi ceux qui, aujourd’hui — Emmanuel Macron notamment —, après avoir rêvé de rassemblement, sont confrontés à son exact contraire : le déchirement de notre pays en de multiples fractures.

Je ne peux pas non plus passer sous silence, pour expliquer les dérives mortelles de ces derniers jours, la bêtise et la mauvaise foi pures et simples de certains militants qui poussent l’inconditionnalité jusqu’au délire. Quand Sébastien Delogu — quel cauchemar ce serait pour Marseille de l’avoir pour maire ! — ose déclarer que « La Jeune Garde n’est pas violente et qu’il en est fier » sur BFMTV, on a le droit de questionner l’équilibre d’une personnalité qui, voyant le même réel que nous tous, décide de ne pas en tenir compte et de nier l’irréfutable…

Nous ne sommes évidemment pas éloignés de ce qui va agiter le débat présidentiel de 2027. La personne que les Français choisiront devra avoir mille qualités humaines, politiques et techniques, mais d’abord celle-ci, essentielle : être un président de réelle unité et d’authentique rassemblement.


[1] https://www.lefigaro.fr/vox/politique/michel-winock-la-culture-politique-francaise-est-celle-de-la-discorde-et-de-la-fureur-20260220

A quoi pense Mélenchon?

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Jean-Luc Mélenchon photographié à Aubervilliers le 3 février 2026, lors de la campagne électorale pour les élections municipales © Stephane Lemouton/SIPA

Après le massacre de Quentin Deranque à Lyon, la France Insoumise n’envisage pas d’exclure le député Raphaël Arnault, dont l’assistant parlementaire dort actuellement en prison.


Quels que soient les cas de figures au second tour des élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon, s’il peut envisager de franchir le premier tour, ne peut en aucun cas espérer l’emporter au second. Même dans le cas d’une confrontation avec Jordan Bardella, il est assuré de perdre avec 10 ou 15 points de retard. On peut reprocher beaucoup de choses à Jean-Luc Mélenchon, sauf d’être un sot et de méconnaître le jeu électoral français. Il sait à quoi s’en tenir.

Bordelisation à tous les étages

Alors à quoi pense-t-il depuis cinq ans, depuis qu’il a engagé une stratégie hyperclivante ? Il pense au troisième tour, évidemment. Et il fait le pari que le deuxième verra triompher le candidat du Rassemblement national. Le troisième tour se jouera dans la rue et il le sait. C’est pourquoi sa stratégie n’est pas électorale mais révolutionnaire. Ou plus exactement, il veut se servir des élections pour apparaître comme l’opposant le plus rupturiste face au Rassemblement national, pour ensuite mener la charge révolutionnaire contre le futur gouvernement…

A lire aussi: Mais Monsieur Rubio, nous avions enfin appris à haïr notre civilisation. Et puis vous…

A quoi pense-t-il quand il fait du groupuscule de la Jeune Garde un allié de la France Insoumise et de son chef un député à l’Assemblée nationale ? Il pense à la rue dans laquelle il faudra faire régner la menace politique en quadrillant les lieux symboliques avec ses miliciens…

A quoi pense-t-il quand il renonce à rassembler la gauche pour se faire élire au second tour ? Il pense à l’avant-garde bolchévique qui prend le pouvoir par la rue, par la grève générale ou par un putsch coordonné face à un pouvoir désemparé ou déconsidéré…

Génocidaires partout

A quoi pense-t-il quand il désigne comme fasciste, comme génocidaire, ou comme néo-nazi à peu près tout le personnel politique à droite d’EELV ? Il pense à se façonner auprès d’une jeunesse inculte et de bourgeois pleins de culpabilité une image de résistant face à l’hydre fasciste imaginaire, face au retour de la bête immonde…

A quoi pense-t-il quand il se laisse aller ou favorise les prises de paroles antisionistes (voire antisémites) dans son parti ? Il sait que la population immigrée en France a besoin d’un bouc émissaire pour catalyser son ressentiment post-colonial. Que « l’ambiance » médiatique, le fond de l’air, a besoin d’un génocide pour mieux dénoncer les « génocidaires », leurs alliés et les alliés de leurs alliés.

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A quoi pense-t-il quand il promeut la créolisation ou dresse les perspectives de la Nouvelle France ? A quoi pense-t-il quand il parle de lui-même comme d’un « maghrébin » ? Il pense au grand remplacement qu’il appelle de ses vœux. Il pense à ce nouveau peuple immigré sur lequel il compte pour imposer à un peuple français qu’il juge dégénéré (des abrutis, quasiment1) ou indigne de lui, sa nouvelle République.

Alors non, Jean-Luc Mélenchon ne pense pas gagner les élections. Alors non, il ne rassemblera pas la gauche contre la droite ou l’extrême droite. Alors non, il n’y pense même pas. Tout son projet s’inscrit dans une logique révolutionnaire. Provoquer et faciliter l’arrive de l’extrême droite au pouvoir pour mieux installer un pouvoir de type bolchévique en France ensuite. Un pouvoir révolutionnaire qui se parera des vertus de l’antifascisme pour installer un régime totalitaire. Un régime qui s’emparera des esprits, du récit national et des leviers de pouvoir pour installer son emprise. Jean-Luc Mélenchon pense à la violence comme prolongement de la politique. Il pense à Hébert, à Marat, à Carrier. Il pense aux septembriseurs, il pense aux canonnades de Bellecourt ou aux noyades de Nantes… Et quand on pense à lui, on pense à la Terreur.


  1. « Je ne peux pas survivre quand il y a que des blonds aux yeux bleus… c’est au-delà de mes forces » déclarait Mélenchon en février 2013 au Maroc. Puis : « Quand on est arrivés en France, c’était l’horreur pour nous […] un coin perdu de la Normandie, le pays de Caux, où les gens n’avaient jamais vu personne, [où] hélas pour eux, les malheureux, souffraient d’un alcoolisme épouvantable. […] La France des campagnes était extraordinairement arriérée par rapport au Maroc des villes. » ↩︎

Un Rocky littéraire

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DR

Un underdog, titre du premier roman de Bruno Marsan, est un perdant, un loser. Ce livre en forme d’uppercut devrait mettre K.-O. le monde des lettres.


Underdog est un grand roman. Un roman picaresque et un roman d’apprentissage, un roman existentiel et un roman politique, un roman sur la littérature et le cinéma, sur les vices et les vertus, sur le passé et le présent. On pourra qualifier son esthétique de « baroque », car il ne répond pas à la ligne claire qu’aiment les sots de l’édition, lesquels n’ont pas d’autre ambition que de plaire aux sots du divertissement. Underdog prend la tête, le cœur, l’esprit. Tout y passe, des Pyrénées à New York, de Paris à Montpellier. Toutes les classes sociales sont présentes, les riches comme les pauvres.

Bruno Marsan déboule dans la vie littéraire française avec un chef-d’œuvre. Je n’ignore pas que le mot est galvaudé, et que tous les mois, il sert à retenir par le manche les lecteurs récalcitrants et ennuyés. On ne me la fait pas, pensent-ils. Je les comprends. Mais attendez, attendez. Lisez encore un peu.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Affranchissez-vous!

Underdog raconte l’enfance de Richard Moreira, dans un hameau du Béarn primitif : « Nous n’aurions pu espérer vivre plus près des nuages, ni plus loin de la civilisation urbaine ; et nul n’aurait pu se vanter d’être si proche des orages, ni de la nuit, qui tombait d’un seul coup, au milieu de l’après-midi, dans un tranchant de hache. » Richard grandit auprès de sa grand-mère, Jo, une vieille édentée, silencieuse, qui, le soir, gratte le dos de l’enfant taiseux pour qu’il s’endorme. Marsan décrit, avec précision et panache, l’éveil de la vie, le monde qui entoure l’enfant, les vaches « évasées en forme de lyre » puis, plus tard, les camarades de classe. À l’âge adulte, Moreira quitte la France pour New York, grâce à un Vautrin des temps modernes. Après un Proust rural, un Balzac américain ; et pour finir, dans l’ultime partie du roman : le passage des ans. Que sont mes amis devenus ?

À la vie de cet underdog français, répond, en écho, celle de Sylvester Stallone, l’underdog américain. Je n’avais (honte à moi !) jamais vu Rocky, je me suis précipité, dès la fin du roman, sur le film de Stallone. Des deux côtés de l’Atlantique, deux prolétaires relèvent la tête, grâce à l’esprit et à l’écriture. L’épigraphe du roman est de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie. »

Underdog est du même tonneau, de la même verve que les romans de Philip Roth. Quoi ? il existe de tels écrivains en France ? La publication de ce roman sera un test : si le petit monde qui se passionne pour la littérature (éditeurs, critiques, journalistes, lecteurs) passe à côté d’Underdog, la preuve sera donnée que la France n’est plus un pays littéraire. Nous serons bientôt fixés.

Underdog, Bruno Marsan, Séguier, 2026. 576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

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Jadis, nos nuits étaient plus belles

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Image d'illustration Unsplash.

Monsieur Nostalgie se souvient des nuits sancerroises au New Rempart Club et de son patron, Jacky Fleuriet qui vient d’être honoré d’une statue de cire au musée Grévin. Notre chroniqueur du dimanche rappelle la place des discothèques dans l’éveil des campagnes françaises. Aujourd’hui, elles disparaissent peu à peu du paysage rural et notre monde déraille. Y aurait-il un lien de causalité ?


Les filles s’appelaient Valérie ou Sandrine. On buvait des gin fizz à la paille. Les garçons gardaient leur blouson d’aviateur en cuir durant toute la nuit, malgré une chaleur étouffante et une sudation extrême. « Should I Stay or Should I Go » était remixé en version dance music. Pour les slows, le DJ préférait les classiques Richard Sanderson et Hotel California, il connaissait ses habituées. Dans un rayon de trente kilomètres, voire cinquante, les divertissements du samedi soir étaient rares dans cette bande frontière entre le Cher et la Nièvre. Il fallait un dérivatif à la mélancolie des territoires excentrés et à l’engourdissement des corps.

La province diffusait un ennui certain et les fins d’adolescence nous paraissaient particulièrement longues. L’obtention du permis de conduire était plus désirée et prisée qu’une place dans une bonne classe préparatoire de l’Académie Orléans-Tours. Le papier rose était un accessit à une forme de liberté. La boîte se trouvait presque à flanc de côteaux, proche de la Loire sauvage, au-dessous du camping et des courts de tennis en quick, dans une zone isolée qui aurait pu être classée Natura 2000. En pleine journée, nous n’aurions pas remarqué sa présence presque banale. Ce bâtiment quelconque révélait sa vraie nature fantasmagorique et son pouvoir d’ensorceler les esprits, seulement après les douze coups de minuit. Le climax se situant aux alentours de 2 heures du matin. Cette boîte accaparait toutes nos pensées extra-scolaires et plus encore. C’était une source, un mausolée, on la visitait comme Lascaux ou Lourdes, avec componction et excitation. On y arrivait après avoir vaincu un enchâssement de routes désertes et de villages endormis. Bien que mineurs, nous avions l’autorisation parentale de nous y rendre, comme si le « Rempart » avait une valeur éducative et ne présentait aucun danger. Sans son existence, les semaines au lycée – beaucoup d’entre nous étaient internes – auraient été d’une fadeur gouvernementale. Intolérable. On s’y donnait donc rendez-vous pour s’amuser, pour faire des rencontres et accessoirement pour danser.

A relire: La fin du Macumba

Au pays du sauvignon et de l’appellation, le « Rempart » portait bien son nom. Nous étions totalement hermétiques au sérieux d’une nation qui voulait faire de nous au mieux des ingénieurs en informatique ou des professeurs d’histoire-géo, des électeurs dociles croyant à la Grande Europe marchande et à la télé privée. Seule la fête entre copains avait un intérêt dans nos jeunes vies d’alors. Le reste, les études, le boulot, les parents et l’argent, ne pouvait rivaliser avec l’attraction du « Rempart ». Le nom « Rempart » revenait sans cesse dans nos conversations. C’était une sorte de boussole. Evidemment, si nous avions potassé nos manuels d’école avec autant de soin que l’on préparait nos sorties, nous serions aujourd’hui à la tête de l’état. « Le Rempart » cristallisait nos hormones et brouillait les ondes de notre cerveau disponible. Il fut notre principale raison de vivre entre 15 et 18 ans. Tu as vu qui était au Rempart le week-end dernier ? Faites ce que vous voulez, mais, moi je vais au Rempart. Franchement, vous n’allez pas louper l’anniversaire du Rempart, Nathalie Baye et Jean Lefebvre sont annoncés, on dit que les jumeaux Noël de M6 seront là et aussi Annie Pujol. Cette année, la soirée est parrainée par un cigarettier ou une marque d’alcool, ils donneront des briquets et des pin’s !

Début février 2026, par la Presse Quotidienne Régionale, en l’espèce le Berry Républicain et la Voix, organes essentiels à la transmission de l’information départementale, j’ai appris que Jacky Fleuriet, figure locale, surnommé « le roi de la nuit », aurait dorénavant droit à sa statue de cire au musée Grévin aux côtés du chanteur Vianney. Par une habileté et un sens de la convivialité, qualités qu’ont naturellement les seigneurs de la nuit, il a réussi là, un coup de maître. J’en ai eu les larmes aux yeux.

Un patron de boîte à Grévin et pourquoi pas, demain à l’Elysée, mon espoir civique renaissait. Alors, je me suis souvenu. C’était au tout début des années 1990, nos avions fait notre arrivée au volant d’une 205 GTI achetée d’occasion. Blanche et passablement rincée. Elle hoquetait. La troisième passait mal et le tissu des sièges s’effilochait. Mon ami, Alexandre, prudent conducteur l’avait acquise sur un coup de tête, après un travail agricole harassant dans le détassage des pommiers. Il portait cette année-là, une étrange écharpe blanche à la manière de José Artur ou de Claude Nougaro, qui le vieillissait de trois ans. Nous lui avions vivement déconseillé un tel attribut. Il n’en démordit pas. Il y avait ce jour-là, avec nous, Olivier le grand fan de BD, une bible, Christophe, le sportif de la bande qui abattra plus tard le chrono d’un marathon en 2 h 30 mn et Denis, faux air de Patrick Bruel blond et déjà charmeur commercial hors-pair. Je nous revois, tous ensemble, entrant dans l’établissement, et patientant dans une pièce recouverte de photos. Toutes les gloires des années 1980 étaient passées par Sancerre. Au « Rempart », Jacky a accueilli tout le show-biz français, Johnny, Gainsbourg, Yannick Noah et tant d’autres. Il était là, affable et professionnel, derrière son comptoir. Devant lui, la salle était bondée, les filles étaient jolies. Nous n’avions aucune responsabilité à ce moment-là, nous n’avions même pas effectué notre service militaire. Et c’était peut-être ça le bonheur.

Les tendresses de Zanzibar

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Tendre est la province

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Le mort, la cause et la guerre civile

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Contrairement aux prévisions des médias, les militants d'extrème droite ont marché pour rendre hommage à Quentin Deranque sans incident hier à Lyon © Laurent Cipriani/AP/SIPA

Encore chaud, le cadavre de Quentin Deranque, mort sous les coups de l’extrême gauche la semaine dernière à Lyon, était un territoire très disputé par des camps idéologiques antagonistes.


Il y a des morts qui ne meurent pas seuls. Ils tombent dans un fracas de récits, de slogans, de silences calculés et de colères instrumentalisées. Quentin est de ceux-là. À peine son nom prononcé que déjà il disparaissait sous la poussière des interprétations. Non pas effacé, mais dissous — dissous dans cette guerre symbolique où chaque camp cherche moins la vérité que la confirmation de sa propre innocence.

Il n’y a plus de morts innocents dans un monde qui a perdu le sens de l’innocence. Il n’y a que des morts utiles ou inutiles, récupérables ou embarrassants, glorifiés ou relégués. Quentin, lui, fut immédiatement assigné : militant pour les uns, victime pour les autres, prétexte pour presque tous. Son corps devint un territoire disputé.

Autour de ce drame, les silhouettes familières apparurent : militants exaltés, responsables politiques prudents ou véhéments, organisations antifascistes, groupes radicaux, et cette rumeur souterraine qui traverse désormais la France — rumeur d’une guerre qui ne dit pas encore son nom mais dont chacun pressent l’approche.

L’esprit totalitaire qui ne meurt pas

On avait cru, naïvement, que les totalitarismes du XXᵉ siècle avaient emporté avec eux leur poison. On avait imaginé que l’Europe, vaccinée par ses catastrophes, saurait reconnaître les signes avant-coureurs de la haine organisée. C’était oublier que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une tentation anthropologique, une manière d’habiter le monde en simplifiant la complexité, en désignant l’ennemi, en promettant le salut.

A lire aussi, Gabriel Robin: Meurtre de Quentin: le point de détail de l’extrême gauche

Cet esprit n’a pas disparu. Il a mué. Il a changé de langue, de drapeaux, de mythologies. Il s’est disséminé dans les marges, puis dans les centres, se nourrissant des humiliations, des frustrations et des ressentiments qui accompagnent toute modernité blessée.

Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la modernité fut vécue comme une défaite. Défaite militaire, économique, symbolique. La promesse de l’émancipation se transforma en expérience d’humiliation. Les régimes autoritaires étouffèrent l’espoir ; la corruption rongea la confiance ; la jeunesse grandit dans l’impression d’une dignité volée. De ce terreau naquirent des idéologies de revanche, de pureté, de restauration.

Mais ce qui aurait pu demeurer une tragédie locale devint, par les migrations, les échanges et la mondialisation des imaginaires, une composante de la crise occidentale elle-même.

L’importation des blessures et la solitude occidentale

L’Occident, déjà fatigué de lui-même, s’est trouvé confronté à des blessures qui n’étaient pas les siennes, mais qu’il devait accueillir. Dans certains quartiers relégués, la marginalité sociale s’est doublée d’une quête identitaire. L’humiliation collective s’est traduite en colère diffuse.

Mais la colère ne suffit pas à produire une idéologie. Il lui faut des mots, des récits, des interprètes. C’est ici qu’apparaît la seconde figure de notre drame : celle des frustrés.

Les frustrés, prêtres d’une nouvelle religion

Ils ne manquent de rien, sinon d’un ennemi. Ils vivent dans l’abondance relative des sociétés occidentales mais éprouvent cette abondance comme une faute. Ils parlent le langage de la morale, mais c’est une morale saturée de ressentiment. Ils n’ont pas le statut et le pouvoir qu’ils pensent mériter. Ils se rêvent justiciers d’une histoire qu’ils n’ont pas vécue, héritiers d’une culpabilité qu’ils amplifient jusqu’à l’ivresse.

Journalistes, universitaires, militants, activistes : ils ont trouvé dans la cause palestinienne ce que toute religion séculière cherche — un récit simple, une victime pure, un coupable identifiable. La Palestine est devenue pour eux bien plus qu’un territoire : un symbole total, une métaphore du monde, une clé d’interprétation universelle.

Ils y ont vu l’occasion d’unir les luttes, de relier l’anticolonialisme à l’antiracisme, la critique du capitalisme à celle de l’Occident lui-même. Et, dans ce récit, Israël devint non pas un État parmi d’autres, mais l’incarnation du mal historique.

© Franck Derouda/SIPA

La jonction : musulmans et frustrés

Ainsi s’est formée une alliance étrange. Les musulmans de l’immigration apportaient la blessure, l’émotion, la colère. Les frustrés fournissaient les mots, les concepts, la dramaturgie morale. Ensemble, ils constituèrent un bloc symbolique où la cause palestinienne devint le langage commun d’une contestation globale.

Pour les uns, elle était mémoire et identification ; pour les autres, justification et horizon. La Palestine devint une patrie imaginaire partagée, une cause capable de fédérer les humiliations réelles et les frustrations idéologiques. Dans cette fusion, la complexité du conflit disparut. Restèrent les images, les slogans, la certitude d’une innocence et la désignation d’un coupable. La cause cessa d’être politique pour devenir identitaire.

La France comme théâtre secondaire

La France, pays fatigué de ses querelles mais incapable de s’en défaire, offrit à cette dynamique un terrain fertile. Les universités, les réseaux militants, certaines organisations politiques — dont au premier chef La France insoumise — participèrent, parfois consciemment, parfois par mimétisme moral, à cette sacralisation.

La cause palestinienne devint un marqueur de pureté idéologique. La critique se fit soupçon. Le doute devint trahison. Et dans ce climat, les tensions locales prirent une dimension symbolique disproportionnée.

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La mort de Quentin n’est pas un épisode du conflit israélo-palestinien. Pourtant, elle s’inscrit dans ce climat saturé d’affrontement moral. Les camps sont déjà constitués ; les récits sont prêts ; les morts sont assignés.

La logique totalitaire sous masque moral

Ce qui se joue ici n’est pas le retour des totalitarismes historiques, mais la réactivation de leur logique intime : simplification, sacralisation, désignation de l’ennemi. Le progressisme moral sert de masque à une dynamique d’exclusion. La compassion devient instrument de guerre symbolique. La justice se transforme en vengeance morale.

La figure du sioniste, de l’élite occidentale, du réactionnaire fonctionne comme l’ennemi nécessaire. Non plus adversaire politique, mais obstacle moral à l’avènement du monde juste. Dès lors, la confrontation cesse d’être débat ; elle devient nécessité.

Le mort comme avertissement

La mort de Quentin n’a fait que révéler. Révéler la fracture des récits, la fatigue démocratique, la montée d’une haine froide qui se nourrit autant du ressentiment social que de la pureté morale. Son nom restera peut-être comme celui d’un mort de plus dans une longue série. Mais il aura été, un instant, un miroir.

Un miroir tendu à une société qui ne sait plus pleurer ses morts sans les transformer en arguments. Un miroir où l’on voit se refléter la tentation de la guerre civile symbolique, prélude possible à d’autres violences.

La nuit et le devoir de lucidité

Il ne s’agit pas de nier les injustices ni de condamner toute solidarité. Il s’agit de refuser la sacralisation des causes et la diabolisation des adversaires. De rappeler que la démocratie ne survit pas à la disparition du réel sous la morale. Qu’elle exige la nuance, le doute, la responsabilité.

Mais ces vertus sont fragiles. Elles demandent du courage — un courage devenu rare dans un monde où la pureté morale offre le confort de l’appartenance. La nuit ne tombe pas d’un coup. Elle s’installe, lentement, dans les esprits avant de gagner les rues. Et peut-être sommes-nous déjà dans ce crépuscule où les morts ne reposent plus en paix parce que les vivants ont besoin d’eux pour continuer la guerre.

La société malade

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Les soldats du silence

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.

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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué  le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.

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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.