On répète que la France débat encore. L’expression revient mécaniquement, comme une preuve que tout va bien. Pourtant, il suffit d’observer la vie littéraire pour voir autre chose : non pas la disparition de la parole, mais la disparition du désaccord réel. On parle beaucoup, mais dans un périmètre étroit, balisé, surveillé. La question n’est plus ce qui est écrit, mais qui écrit et depuis quelle position morale supposée. La critique ne commence plus par le texte mais par l’enquête idéologique. Avant même d’ouvrir un livre, la sentence tombe : fréquentable ou non.
Oukases littéraires
L’affaire autour de Sylvain Tesson l’a illustré avec une précision presque expérimentale. En 2023, lorsque l’association nationale du Printemps des poètes – qui n’est pas un festival mais une manifestation culturelle soutenue par le ministère de la Culture et destinée à promouvoir la poésie sur l’ensemble du territoire – annonce qu’il en sera le parrain pour l’édition 2024, une tribune signée par plusieurs centaines d’acteurs du monde culturel exige son retrait. On lui reproche moins ses livres que l’image politique qu’il incarnerait, certains signataires dénonçant la nomination d’une figure participant, selon eux, à la banalisation de positions réactionnaires. Le débat n’aura pas lieu : il est remplacé par une mise en accusation préalable. On ne discute pas une œuvre, on récuse une légitimité.
Le mécanisme est désormais familier. Michel Houellebecq n’est presque plus lu sans précaution oratoire : chaque nouveau roman s’accompagne du procès attendu, comme si l’écrivain comparaissait avant publication. Alain Finkielkraut, dès qu’il intervient sur la culture ou l’école, est disqualifié par avance comme penseur « décliniste ». Richard Millet, après son texte polémique de 2012, a vu sa position éditoriale devenir intenable, plusieurs écrivains – parmi lesquels Annie Ernaux – cosignant une tribune affirmant que ses propos déshonoraient la littérature elle-même. Le geste est révélateur : il ne s’agit plus de contredire un auteur, mais de le placer hors du champ littéraire, comme si la littérature devait désormais délivrer des certificats moraux.
Ce déplacement a profondément transformé la critique. On ne demande plus seulement si un livre est bon ou mauvais, mais s’il est juste, s’il se situe du bon côté du temps. Critiquer certaines œuvres devient risqué non pour des raisons esthétiques mais pour ce que la critique pourrait révéler du critique lui-même. Mettre en cause un roman porté par une lecture identitaire expose immédiatement à l’accusation de racisme ; discuter une autrice engagée peut valoir soupçon de misogynie ; contester un récit militant entraîne rapidement l’étiquette d’homophobie ou de réaction. Le débat cesse alors d’être intellectuel : il devient moralement périlleux.
Comment être publié ?
Dans ce climat, un phénomène plus discret s’installe : la normalisation des sujets légitimes. Certaines thématiques ouvrent naturellement les portes éditoriales – mémoire blessée, domination sociale, réparation historique, identité – tandis que d’autres semblent condamnées à l’invisibilité ou à la suspicion. Il ne s’agit pas d’un complot ni d’une censure explicite ; tout se joue en amont, dans les comités de lecture, les invitations, les silences critiques. La création paraît parfois répondre à un horizon d’attente idéologique implicite. L’écrivain n’est plus seulement celui qui explore, mais celui qui correspond.
D’où une question devenue presque indicible : existe-t-il encore en France une légitimité littéraire indépendante du positionnement politique perçu ? Autrement dit, peut-on être publié, célébré, invité, sans appartenir symboliquement au camp culturel dominant ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une seule sensibilité règnerait partout, mais de constater que l’écart devient coûteux. Celui qui s’en éloigne n’est pas toujours contredit ; il est progressivement marginalisé, réduit à une caricature commode – réac, conservateur, voire pire. Trois mots suffisent souvent à clore une discussion.
Le paradoxe est cruel : la littérature française s’est construite contre les orthodoxies. Flaubert poursuivi pour immoralité, Baudelaire condamné, Genet scandaleux – autant d’épisodes où la littérature affrontait la morale dominante. Aujourd’hui, elle semble parfois réclamer elle-même la sanction morale. Non plus pour protéger la liberté d’écrire, mais pour en définir les limites acceptables.
Ainsi le débat subsiste, mais sous forme domestiquée. On oppose des positions prévisibles, on organise des indignations sans risque, on tolère la dissidence à condition qu’elle reste identifiable et sans conséquence. Le danger n’est plus de mal écrire ni même de mal penser, mais d’être mal classé. Et lorsqu’une société intellectuelle commence à craindre davantage l’étiquette que l’erreur, ce n’est pas seulement le débat qui s’appauvrit : c’est la littérature elle-même qui cesse d’être un lieu d’inquiétude pour devenir un espace d’approbation.
Reste alors une interrogation simple, presque naïve : si la littérature ne peut plus accueillir des voix contradictoires sans chercher immédiatement à les juger moralement, parle-t-on encore d’un débat – ou seulement d’un consensus qui se donne le nom rassurant de débat pour ne pas avoir à reconnaître qu’il n’existe plus?
En donnant le sentiment que ses seules ambitions se résument désormais au verrouillage des réseaux sociaux et des contre-pouvoirs, l’exécutif paraît à bout de souffle.
À l’heure du crépuscule politique d’Emmanuel Macron, le pouvoir ne se contente plus d’accumuler les échecs : il tente désormais de les dissimuler derrière un rideau d’autorité morale et de contrôle institutionnel. « Nous allons mettre au pas les réseaux sociaux », prévient Jean-Noël Barrot, toute honte bue. Face à une défiance populaire massive, nourrie par un bilan économique calamiteux et une perte de repères républicains, l’exécutif choisit la crispation plutôt que la remise en question.
Après des années de promesses de « start-up nation » et de réindustrialisation, la réalité est brutale : explosion de la dette publique, désindustrialisation, pression fiscale record et déclassement des classes moyennes. Le pays s’enfonce dans une croissance atone, tandis que le pouvoir invoque sans cesse des circonstances extérieures pour masquer ses propres renoncements. Le chômage n’a pas flambé, mais à quel prix : précarisation massive, complexification administrative étouffante et recours croissant à la dépense publique financée par l’emprunt. La promesse initiale du macronisme s’est dissoute dans une inflation normative délirante.
Verrouillage institutionnel
L’effondrement de Macron dans les urnes s’accompagne d’un verrouillage inédit des contre-pouvoirs. La nomination d’alliés aux postes stratégiques (Conseil d’État, Conseil Constitutionnel, Arcom, etc) n’est pas acceptable dans une démocratie digne de ce nom. Plutôt que de reconnaître son échec et ses défaites électorales, le pouvoir tente de discipliner les voix dissidentes. Faute de gagner dans les urnes, la macronie verrouille le pouvoir à double-tour.
La volonté macroniste de « mettre au pas les réseaux sociaux », et en particulier la plateforme X, illustre cette inquiétude face à la perte du monopole narratif. Les « notes de communauté », qui permettent aux utilisateurs de corriger les affirmations publiques, symbolisent un basculement : la parole officielle n’est plus intouchable. Cela semble insupportable à un système habitué à la verticalité. L’indignation sélective contre Elon Musk tranche avec le silence qui entourait jadis les interventions idéologiques de George Soros. L’influence des grandes fortunes en politique ne date pas d’hier : de Matthieu Pigasse à Vincent Bolloré, chacun sait que capital et idées s’entremêlent. Ce qui dérange aujourd’hui n’est pas le principe, mais la perte d’un entre-soi idéologique longtemps préservé.
L’aveuglement face à l’antisémitisme
Tout aussi grave est la réaction tardive, timide ou ambiguë face à la résurgence spectaculaire de l’antisémitisme en France depuis le pogrom du 7-Octobre. Alors que les juifs Français vivent sous protection permanente et que les actes antisémites explosent, le pouvoir se contente de déclarations martiales jamais suivies d’effets. Un chef de l’État ne peut se contenter d’incantations lorsque l’un des fondements moraux de la République – la protection inconditionnelle de ses citoyens – vacille.
Sur le plan international, l’image de la France est tout aussi écornée. Alors qu’Israel mène une lutte existentielle contre les islamistes du Hamas, notre politique étrangère fait honte. La solidarité affichée dans les premiers jours a rapidement laissé place à des équilibres rhétoriques difficiles à comprendre. Les déclarations du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, prompt à dénoncer une supposée « internationale réactionnaire », semblent davantage guidées par des considérations politiques internes (ne mettons pas le feu aux banlieues) que par une ligne diplomatique respectable. Dans un contexte où une démocratie, Israël, affronte une organisation islamiste dont la charte même appelle à sa destruction, l’ambiguïté n’est pas acceptable.
Qualifier toute contestation d’« ingérence étrangère » ou de manipulation réactionnaire relève d’un réflexe défensif. Lorsque le pouvoir ne parvient plus à convaincre, il soupçonne. Lorsque le débat s’envenime, il moralise. Cette stratégie ne restaure ni l’autorité ni la confiance ; elle creuse le fossé entre gouvernants et gouvernés.
La tentation liberticide
Interdire, censurer, invectiver davantage : ces réponses traduisent moins une force qu’une inquiétude. Le pouvoir est au bout du rouleau et n’en mène pas large. Au crépuscule du « en même temps », le successeur de Macron devra restaurer la crédibilité d’un État affaibli par ses propres lâchetés et contradictions. Bonne chance au prochain locataire de l’Elysée : il en aura besoin.
Islamisation, déchristianisation : contrairement au penseur, l’homme politique estime que l’humanisme athée a échoué. Dès lors, faudra-t-il choisir entre Zemmour et les Lumières ?
Deux hommes brillants, deux livres remarquables, qui ont en commun d’être portés par l’intelligence et la lucidité, un style magnifique, un souffle presque prophétique, une riche érudition couplée au souci constant de se mettre à la portée de tous, et la passion sincère de leurs auteurs. Ils partagent une même approche, à la fois chrétienne : « un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre produit de mauvais fruits » (Matthieu 7:17) et scientifique : la méthode expérimentale. L’islam contre la modernité, de Ferghane Azihari, est une déclaration d’amour à l’Orient pré-islamique, celui de Pétra, des Sassanides et de Volubilis ; La messe n’est pas dite, d’Éric Zemmour, est une déclaration d’amour à l’Occident pré-islamique, celui de Thomas d’Aquin, de l’idéal chevaleresque et de la conquête spatiale.
Tous deux, en effet, ont une même inquiétude : « l’islamisation de nos sociétés est le plus grand défi auquel elles sont confrontées, tant ce processus entraîne avec lui des dommages difficilement réversibles » écrit Ferghane Azihari ; « les formes islamiques imprègnent peu à peu l’espace européen, tandis que les formes chrétiennes s’effacent et disparaissent » constate Éric Zemmour. A l’appui de leurs observations, rappelons que même la CEDH a dû conclure à « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie », c’est l’arrêt Refah Partisi vs Turquie du 13 février 2003, et reconnaissons qu’il y a de nombreuses raisons de penser que cette idéologie est un danger pour toute société, que ce soit en Orient ou en Occident.
Faut-il s’inquiéter de l’islamisation de l’Europe, ou de sa déchristianisation ?
J’ajoute que Ferghane Azihari apporte trois arguments majeurs : un bilan de l’islamisation comparant l’Orient musulman (Maghreb compris) à ce qu’il était avant son islamisation ; un comparatif statistique (il parle sur-représentation, prévalence, etc) de l’état du monde musulman par rapport au reste de la planète (liberté de conscience, droits des femmes, libertés publiques, découvertes scientifiques, capacité à l’auto-critique, capacité à apprendre des autres cultures) ; enfin et c’est très bien trouvé, il fait de la pluralité même des interprétations de l’islam, souvent brandie pour interdire toute critique de l’islam en prétendant qu’il serait un objet à l’essence insaisissable, un argument contre celui-ci, puisque malgré leur pluralité aucune de ses interprétations n’a été capable d’inspirer une société réellement acceptable. « C’est en effet la question essentielle que pose mon livre : pourquoi y a-t-il si peu de démocraties et de sociétés prospères dans ce monde musulman qui a pris racine dans les provinces les plus opulentes de l’Antiquité tardive ? »
Les deux ouvrages – et leurs auteurs – divergent cependant sur un point : Éric Zemmour appelle à une rechristianisation culturelle, Ferghane Azihari place son espérance dans l’humanisme des Lumières, et de ce qu’on appelait l’idéal républicain avant que la République soit dévoyée par la gauche et l’extrême-centre. Pour Éric Zemmour, « l’Europe survivra au péril que fait peser sur elle l’ombre de Mahomet si elle reste conforme à ce qu’elle est ; et seul le christianisme peut l’y aider, car lui seul se souvient de quoi elle est faite » ; pour Ferghane Azihari, « la détermination avec laquelle la IIIè République – que l’on crédite d’avoir instauré les grandes libertés publiques – a combattu l’influence de l’Eglise sur la société fait passer les plus anticléricaux d’entre nous pour de doux agneaux. « Mon but, proclamait Jules Ferry, est d’organiser l’humanité sans Dieu ni rois. » (….) La lutte contre l’islamisation doit retrouver la vigueur du républicanisme d’antan. »
Je ne peux qu’inviter chacun à lire ces deux livres, dont vous aurez compris qu’ils m’ont enthousiasmé, et à se faire son propre avis. A titre personnel, il y a dix ans je partageais sans réserve la position de Ferghane Azihari, mais je me suis depuis rapproché de celle d’Éric Zemmour, pour des raisons qui sont, peu ou prou, celles qui ont conduit l’ex-musulmane Ayaan Hirsi Ali à se convertir au christianisme après avoir longtemps défendu l’athéisme, et qui font que même Richard Dawkins se dit désormais « culturellement chrétien. » « Si je devais choisir entre le christianisme et l’islam, je choisirais le christianisme à chaque fois » déclare le biologiste et militant athée britannique, dont l’honnêteté le conduit à rejeter la posture pseudo-laïque qui renvoie toutes les religions dos à dos.
Ferghane Azihari en convient, d’ailleurs : « à tout prendre, une société de culture chrétienne vaut mieux qu’un pays islamisé. Il marque cependant un point lorsqu’il souligne que « le seul moment où les fondations de la civilisation islamique vacillent réellement coïncide avec la diffusion des idées séculières dans le monde arabo-musulman. (….) Deux siècles de modernisation sous la bannière du progrès ont davantage ébranlé les mentalités et les institutions des sociétés musulmanes que mille ans de confrontation avec la chrétienté, ses armées et sa littérature apologétique. » Pour autant, et même si la chrétienté a dans le passé dû reculer face aux conquêtes militaires de l’islam (mais n’a jamais succombé), c’est bien la déchristianisation qui coïncide avec le rejet radical des fondations de la civilisation occidentale (y compris l’humanisme) par ses « élites », et leur décision d’islamiser l’Occident au moyen de l’immigration massive et d’une propagande islamophile permanente (on songe aux institutions de l’UE faisant l’apologie du hijab, par exemple, ou aux services de santé britanniques promouvant les mariages consanguins).
L’humanisme athée a échoué
Voilà ce qu’explique Ayaan Hirsi Ali : l’humanisme athée prophétisait que la déchristianisation libérerait l’Occident des derniers restes de dogmes passéistes pour permettre le triomphe de la raison, de la liberté de pensée, du débat d’idées, de la science. Seulement, on observe qu’en réalité la déchristianisation n’a ouvert la voie qu’au fanatisme woke, à la censure permanente sous prétexte de ne pas « offenser » telle ou telle « minorité », à la « cancel culture » – et bien sûr aux génuflexions permanentes des « progressistes » devant l’islam, mais la question sur ce point précis n’est pas l’islam, c’est la dérive de l’Occident lui-même (notamment ses universités) vers l’obscurantisme. Or, la démarche scientifique impose de juger la validité d’un modèle à sa capacité prédictive. La conclusion inévitable est que puisque l’humanisme athée s’est radicalement trompé dans ses prévisions, alors il s’est également trompé, radicalement, dans la représentation qu’il se fait du monde. En outre, non seulement les valeurs humanistes de Richard Dawkins et Ferghane Azihari sont mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays islamisé, mais l’expérience actuelle montre qu’elles sont aussi mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays presque totalement sécularisé !
En somme, Ayaan Hirsi Ali applique à l’Occident déchristianisé la méthode que Ferghane Azihari applique à l’Orient islamisé : elle compare l’avant et l’après. Lui écrit : « Pendant que l’Europe sombrait dans les temps obscurs, que la culture classique s’érodait et que la connaissance du grec se perdait, les musulmans se saisissent, dès les débuts de l’islam, du « plus vieux carrefour d’hommes et de peuples civilisés qui soient au monde » (….) Dotés d’un legs exceptionnel, ils disposaient du plus précieux des patrimoines que l’humanité puisse concevoir. Qu’en ont-ils fait ? » On peut dire la même chose des sociétés occidentales post-modernes, qui sabordent méthodiquement le legs hélléno-judéo-chrétien. Passer de la Sainte Chapelle au Kermit gonflable (et dégonflé) de la place Vendôme, passer de G.K.Chesterton à Geoffroy de Lagasnerie, passer des petits pois du moine Gregor Mendel au dogme selon lequel une femme peut avoir des chromosomes XY et un pénis, ne plaide assurément pas en faveur de la déchristianisation…
On arrive donc à un dilemme : le christianisme n’a pas réussi à arracher l’Orient à l’emprise de l’islam, mais l’absence de christianisme livre l’Occident au wokisme et, in fine, à l’islamisation. Alors, est-ce insoluble ? Non. Non, car Eric Zemmour et Ferghane Azihari partagent autre chose : ils ont en réalité les mêmes valeurs, la liberté intellectuelle de Socrate et le plaidoyer de Grégoire de Nysse contre l’esclavage – on se souviendra qu’au cœur de son argumentaire il y avait l’idée que tout Homme est l’image de Dieu, et que mille ans plus tôt Homère chantait déjà « cet inconnu, tout comme toi, est enfant de Zeus. » Le christianisme que défend Éric Zemmour est un christianisme pétri de culture gréco-latine – on sait que l’un des grands combats de Benoît XVI fut précisément de lutter contre la déshellénisation. Il en va de même de l’humanisme universaliste de Ferghane Azihari, tout comme de cet Orient du Gandhara et de Cyrénaïque dont il déplore à juste titre la perte, lui qui rappelle que contrairement à une propagande répandue, la transmission des trésors culturels de l’Antiquité dans le monde musulman ne fut qu’utilitaire, sans que l’islam se laisse enseigner le regard que les Anciens portaient sur le Cosmos, et que ce qui en survit est surtout dû aux juifs et aux chrétiens vivant dans ce monde musulman, non à l’islam. Et lorsqu’il observe que le monde musulman actuel est statistiquement très en-dessous de l’Occident en termes de valeurs humanistes et de résultats, Ferghane Azihari parle des accomplissements d’un Occident dont l’art de vivre, le rapport au monde, les manières de penser étaient encore profondément imprégnées de christianisme – mais pas n’importe lequel : un christianisme intimement hellénisé.
Disons-le donc simplement : le christianisme déshellénisé, c’est François qui n’a eu de cesse de vouloir offrir l’Europe à l’islam ; la modernité déshellénisée, c’est le wokisme qui fait alliance avec l’islamisme contre la civilisation occidentale ; l’Orient déshellénisé, c’est ce monde musulman prisonnier de l’islam.
Dès lors, la solution s’impose : puiser au miracle grec, prolongé dans le monde hellénistique puis gréco-latin, qui enfantera à la fois la chrétienté et l’Orient pré-islamique.
Il ne s’agit pas de trancher de manière univoque entre la proposition d’Éric Zemmour et celle de Ferghane Azihari, mais de se souvenir de la juste mesure d’Aristote – qui est tout sauf un « juste milieu », tout sauf un centre faussement au-dessus de la mêlée mais dont la prétendue neutralité cache mal le véritable relativisme, c’est-à-dire le nihilisme. Mêlons donc une juste mesure de l’héritage de Jeanne d’Arc et une juste mesure de celui de Cyrano de Bergerac, décence commune chrétienne et liberté de pensée humaniste. Elles sont aussi nécessaires l’un que l’autre, mais elles ont l’une et l’autre besoin, pour ne pas pervertir leur génie propre, de s’abreuver sans cesse à la source commune de leur grandeur : « l’actualité des grands principes et des grandes espérances que les Grecs nous ont légués, qui nous émeuvent, nous saisissent, et nous rappellent ce vers quoi nous aimerions aller, aussi fièrement qu’ils le faisaient, sous la conduite de la déesse Athéna » (Jacqueline de Romilly, L’Orestie d’Eschyle).
En Grande Bretagne, Keir Starmer hausse le ton face à la Chine
Sur le plan de la politique intérieure, le Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, est très affaibli par ses nombreux revirements sur des questions fondamentales et par la nomination de Peter Mandelson, l’ami d’Epstein, au poste d’ambassadeur à Washington.
En revanche, on dit que Starmer est très fort en politique étrangère. Avec quel degré d’autorité parle-t-il sur la scène internationale ? L’année dernière, il a imposé à l’Autorité palestinienne une condition pour le rétablissement des relations diplomatiques : la cessation des paiements de salaire aux parents des terroristes tués lors d’attentats contre Israël ou emprisonnés suite à de telles attaques. Or, un rapport préparé par l’ONG Palestinian Media Watch et envoyé au ministère des Affaires étrangères britanniques révèle que ces paiements continuent, déguisés en salaires de fonctionnaires. Quant à la Chine, Starmer y a fait un voyage officiel fin janvier pour améliorer les relations avec Xi Jinping et obtenir des concessions économiques. Non seulement il est parti les mains presque vides mais, selon des rumeurs crédibles, pour que Pékin accepte de le recevoir, il a dû approuver la construction d’une nouvelle super-ambassade chinoise près de la tour de Londres… Ce projet avait suscité une forte opposition au Parlement, car posant de sérieux risques en termes de sécurité et d’espionnage. Starmer n’a pas non plus eu le courage d’imposer des droits de douane sur les importations d’acier chinois qui sont en train de tuer ce qui reste d’industrie anglaise dans ce secteur.
Mais enfin, sir Keir vient de dire « basta ! » Il a trouvé une question sur laquelle il va rester ferme : les planches à repasser. La Grande-Bretagne va imposer des droits élevés sur l’importation de planches chinoises à bas prix, quel que soit le format, les dimensions ou l’adaptabilité à une centrale vapeur. L’honneur du gouvernement de Sa Majesté est sauf. Ils ne repasseront pas !
Les acteurs commencent à s’inquiéter d’être grand-remplacés par l’intelligence artificielle. La législation sur le droit à l’image est obsolète, alertent-ils dans Le Parisien. Au-delà de ces questions assez bassement financières, les géants de l’intelligence artificielle s’apprêtent à nous imposer une vision particulière du monde, de façon non démocratique, par le paramétrage de leurs algorithmes.
Le débat sur l’intelligence artificielle vient de franchir un cap symbolique. Le 23 février 2026, Le Parisien publiait une tribune intitulée « Les acteurs se mobilisent face à l’IA » : quatre mille actrices, acteurs et cinéastes français y alertent l’opinion et les pouvoirs publics sur les dérives possibles de cette technologie, qui menace de « piller leur image ou leur voix[1] ». Derrière cette mobilisation inédite, une inquiétude concrète : la possibilité de reproduire numériquement un visage, de cloner une voix, d’exploiter une présence sans le consentement réel de la personne concernée.
De la défense corporatiste à la question civilisationnelle
Le comédien Lucien Jean-Baptiste y résume l’ambivalence du moment : « Cette technologie est formidable, mais ses conséquences peuvent être graves ». Tout est dit. L’IA impressionne par ses capacités : générer des textes, synthétiser des images, recréer des timbres vocaux, assister les scénaristes, optimiser les productions. Mais elle touche désormais à ce que nous avons de plus personnel : notre singularité.
La pétition des artistes ne relève pas seulement d’une défense corporatiste. Elle pose une question de civilisation. Que devient l’identité humaine lorsque l’image et la voix peuvent être copiées, recombinées, exploitées à l’infini ? Si l’on peut faire parler un acteur sans qu’il parle, le faire jouer sans qu’il joue, que reste-t-il de l’incarnation ?
Cette actualité culturelle éclaire un phénomène plus large. Car la révolution de l’IA ne se limite pas aux studios de cinéma. Elle pénètre les foyers, les écoles, les entreprises. Les chatbots conversationnels se sont imposés en quelques mois comme des auxiliaires ordinaires : aide aux devoirs, rédaction de courriels, conseils pratiques, soutien psychologique élémentaire. Certains adolescents dialoguent quotidiennement avec ces interfaces, parfois plus longuement qu’avec leurs propres parents.
La tentation est compréhensible. La machine est disponible, patiente, polie. Elle ne juge pas, ne se fatigue pas, ne s’agace pas. Elle reformule, rassure, valide. Elle donne l’illusion d’une écoute parfaite. Mais cette perfection même constitue peut-être le problème.
La relation humaine suppose l’altérité. Elle implique la résistance de l’autre, son regard, sa liberté. Dans la famille, l’éducation passe par la frustration, l’autorité, la transmission d’une expérience. Les parents ne sont pas des assistants personnalisés chargés de satisfaire des requêtes. Ils incarnent une continuité, une mémoire, une hiérarchie structurante.
Or l’IA conversationnelle propose une relation horizontale et sans aspérité. Chaque question reçoit une réponse immédiate, calibrée pour éviter le conflit. L’utilisateur est placé au centre, ses attentes sont anticipées, ses convictions rarement bousculées. À force d’interagir avec des systèmes programmés pour maximiser la satisfaction, ne risquons-nous pas de perdre l’habitude du désaccord fécond ?
IA, fais-moi l’amour
Dans le couple aussi, les lignes bougent. Des applications proposent des compagnons virtuels capables de simuler l’attachement et l’empathie. L’idée peut sembler marginale. Elle révèle pourtant une évolution profonde : si l’on peut configurer un partenaire idéal, toujours disponible et parfaitement ajusté à nos attentes, que devient l’effort patient de construire une relation réelle, faite de compromis et d’imperfections ?
À cette transformation des liens s’ajoute une dimension politique. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et encadrés par de grandes entreprises technologiques évoluant dans des milieux sociologiques et idéologiques relativement homogènes. Les filtres intégrés aux modèles visent officiellement à prévenir les contenus haineux ou discriminatoires — objectif légitime. Mais ils dessinent aussi un cadre normatif.
De nombreux utilisateurs ont constaté que certaines questions relatives à la famille, à la filiation, à l’identité sexuelle ou à la bioéthique recevaient des réponses fortement orientées, quand elles n’étaient pas écartées. Sous couvert de neutralité technique, une vision particulière du monde peut ainsi s’imposer. Non par le débat démocratique, mais par le paramétrage d’algorithmes.
Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il est invisible. Des millions de personnes consultent désormais des intelligences artificielles pour comprendre l’actualité, interpréter des enjeux sociaux, répondre à des interrogations intimes. La réponse fournie porte l’autorité d’une machine réputée objective. Peu d’utilisateurs s’interrogent sur les choix culturels, éthiques ou politiques intégrés en amont.
Dans ce contexte, la famille se trouve fragilisée. Les parents sont déjà concurrencés par l’école, les réseaux sociaux, les médias. Ils le sont désormais par des systèmes capables de produire des réponses structurées, argumentées, présentées avec assurance. La transmission intergénérationnelle risque d’être court-circuitée par une pédagogie algorithmique permanente.
L’autre grand remplacement
Il ne s’agit pas de condamner en bloc la technologie. L’IA peut améliorer des diagnostics médicaux, optimiser des transports, soulager des tâches répétitives. Elle peut être un outil au service du bien commun. Mais un outil n’est jamais neutre : il transforme les pratiques et, à terme, les mentalités.
Le risque majeur est celui d’une dépossession silencieuse. Dépossession de l’image et de la voix, comme le redoutent les artistes. Dépossession de la parole, lorsque nous déléguons nos écrits. Dépossession du jugement, lorsque nous nous en remettons à des recommandations automatisées. Dépossession, enfin, du lien, lorsque la relation incarnée cède la place à l’interaction optimisée.
L’âme humaine se forge dans la confrontation au réel, dans la lenteur, dans l’apprentissage de la limite. Une société qui privilégie systématiquement l’efficacité, la fluidité et la personnalisation risque d’éroder ces dimensions essentielles. La mobilisation des artistes n’est peut-être qu’un début. Elle exprime une inquiétude diffuse : celle d’une humanité progressivement rendue interchangeable, quantifiable, reproductible. L’intelligence artificielle peut servir l’homme. Mais si elle prétend se substituer à lui dans ce qu’il a de plus intime — aimer, éduquer, transmettre — alors la question n’est plus seulement technique. Elle devient anthropologique. Et c’est cette question-là que notre temps ne peut plus se permettre d’éluder trop longtemps.
Après la défaite du Canada contre les États-Unis en finale du hockey féminin aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, un incident est survenu lors du point de presse de la capitaine Marie-Philip Poulin. La scène a indigné de nombreux défenseurs de la langue française…
On se souvient du « What would Jaurès do » ? de Martine Aubry. Et, en 2014, de la lettre de Pierre Moscovici, membre de la Commission européenne, envoyée à Michel Sapin, alors ministre des Affaires et Comptes publics, entièrement rédigée en anglais. Les JO viennent de s’achever à Milan. Une anecdote vaudra mieux ici que tout discours.
Marie-Philip Poulin, native de Beauceville, au Québec, vient de subir aux JO, la pire défaite, sans doute, de sa vie, à l’issue du match de la médaille d’or au hockey féminin. Nous sommes tous peinés pour elle. Un journaliste de La Presse, Guillaume Lefrançois, s’approche d’elle, dans le corridor dédié aux rencontres avec les candidats, appelé « zone mixte » et, pensant que la question, posée dans sa langue natale, réconforterait le cœur de la joueuse, s’adresse à elle en français. Et de s’entendre répondre : « Sorry, just in English or Italian ! » Sidération, à l’entour, des journalistes québécois. Comme si, personne, au CIO, n’avait réalisé que le français existait au Canada ! Et le journaliste qui rapporte la scène de poser, lui, une question, dans le français impeccable de nos terroirs, d’ici et d’ailleurs, du genre : « Is it plus difficile too see la pression when bla bla bla... ? » Dernières informations prises, il y avait bien un interprète français sur place, ce serait la joueuse qui aurait refusé de répondre en français, et se serait ensuite excusée.
Ainsi va le monde dans lequel nous vivons. Le président court la planète et les salons du monde entier s’exprimant en anglais. La France et la francophonie ? Tout doit disparaître ! D’ailleurs, on est en bonne voie ! Work in progress ! Pour simple rappel : le français est la langue officielle des J.O. depuis 1896. Depuis 1972, la langue anglaise l’est aussi. Mais, précise le Comité international olympique, « quand les règles sont différentes en anglais et en français, c’est la version française qui prime. » C’est pourquoi, on s’en souvient, avec émotion, plaisir, satisfaction, tout, dans les JO de 2024 qui firent se pâmer la terre entière, à Paris et ailleurs, tout était rédigé en anglais. Je veux dire, bien sûr : « dans la langue de Shakespeare. »
Je ne rappelle pas ce qu’est l’AFRAV et les noms de toutes les associations et de tous ceux qui se battent, corps et âme, pour le français et la francophonie. Hélas, en France, ce n’est guère le cas partout ni de tous : institutions et personnalités médiatiques. Pas un de nos politiques, par exemple, qui prenne, à bras le corps, le problème que pose actuellement,concrètement, à tous les niveaux de la vie, notre langue, dans un pays en voie de balkanisation,préférant passer de plateau en plateau télé en resservant les mêmes plats du jour que leur file le voisin. Grands mots, grandes promesses et bla, bla, bla. A quand une émission de grande écoute télévisuelle consacrée, en toute connaissance de cause,ànotre langue française et à la francophonie comme problème politique fondamentalpuisque « Tout, en France, est politique » ? Il y a d’autres chats à fouetter, dira-t-on ? Mais notre langue en est un, de chat ! Et quel chat ! L’unité de notre pays, ses lois, ses mœurs, la religion, la littérature, la pensée, l’école, tout dépend de notre langue française ! L’école, surtout ! Et la francophonie ! La langue française cède la place au globish. Le seul homme politique à ne pas s’y tromper est Jean-Luc Mélenchon qui, prédisant la fin du français, désire rebaptiser la langue française qui s’est répandue « à la faveur du colonialisme » en « langue créole ». Il ne lâchera pas, lui, le bout de gras.
Le film espagnol Les Dimanches est un beau film sur la vocation religieuse réalisé par une cinéaste athée.
Alauda Ruíz de Azúa est une cinéaste espagnole qui a tourné quelques courts métrages, et déjà deux longs métrages, Lullaby (2022) et Ce sera toi (2023) – qui n’ont pas été montrés dans les cinémas de France – ainsi que la très remarquée série télévisée Querer, diffusée en France par Arte, qui narre l’histoire d’une femme qui décide de divorcer pour cause de violences conjugales.
Les Dimanches, son nouveau long métrage, qui a rencontré un grand succès public en Espagne l’année passée, a reçu de prestigieuses distinctions : la Coquille d’or et le prix Signis au Festival de San Sebastián, ainsi que l’Antigone d’or au Festival de Montpellier. Il est visible dans les salles de l’hexagone depuis le 11 février.
C’est indéniablement un film inconfortable pour tous ceux qui sont convaincus que Dieu est mort et que leur agnosticisme ou anticléricalisme situent ad vitam aeternam dans le camp du Bien. Les précautions de gazelles effarouchées de tous bords politiques d’une majeure partie des critiques, qui aiment le film pour sa beauté mais restent perdus face au sujet, sont cocasses.
Une vocation qui bouleverse l’équilibre familial
Dans une grande ville du Pays basque espagnol, visage pâle et longs cheveux bruns, Ainara a dix-sept ans. Elle a la beauté d’une madone sereine rappelant la grâce des vierges de la peinture italienne de la Renaissance. Elle vit avec son père Iñaki et ses deux jeunes sœurs. Scolarisée dans un grand lycée catholique, elle mène la vie ordinaire d’une adolescente de son âge. Sa mère est morte lorsqu’elle était enfant. Maite, sa tante et sa grand-mère paternelle, très proches, aident Iñaki à s’occuper au quotidien d’Ainara et de ses sœurs. Son père, aimant, ferme et attentif, est très préoccupé par le bon fonctionnement économique de son restaurant, soucieux de subvenir avec soin et raison à l’éducation de ses trois filles. Des désaccords familiaux à propos d’argent et d’emprunts concernant l’achat du restaurant tendent les rapports entre les adultes, mais tous se retrouvent avec plaisir lors des repas du dimanche. Lorsque Ainara, timide et calme, annonce qu’elle veut entreprendre une période de discernement dans un couvent en vue de devenir religieuse, l’entente familiale éclate.
Iñaki, son père, qui a une pratique religieuse et un sens moral humaniste, comprend cette décision. La grand-mère, devenue non croyante depuis longtemps – certainement en raison des liens supposés du clergé espagnol avec le franquisme et de la déchristianisation du pays – est stupéfaite. Elle ne veut pas perdre sa petite-fille. Maite, sa tante, athée et femme moderne au tempérament volcanique, qui travaille dans le milieu de la culture, va s’opposer de manière intrusive à ce choix.
Une approche humaniste d’un sujet délicat
Indéniablement, la cinéaste aborde avec un grand sens de l’observation les liens et traditions familiales, les caractères de ses personnages, ainsi qu’avec tendresse et humanisme un sujet délicat : le désir sincère et profond d’une jeune fille de dix-sept ans que sa foi conduit à vouloir devenir novice au sein de la congrégation des Betinas.
S’appuyant sur la maîtrise de son scénario et des dialogues judicieux et pertinents, elle montre les motivations de chaque membre de la famille face à la vocation inattendue d’Ainara. Elle filme avec amour et authenticité tous ses personnages. Elle expose les arguments idéologiques de Maite, qui ressent de l’incompréhension et un mal profond face à la décision de sa nièce. Ce personnage – dont la cinéaste dit se sentir proche idéologiquement dans des entretiens avec la presse – est montré comme une femme dominatrice, volage, rude dans ses relations de couple avec Pablo, un homme déconstruit plein d’amour et de tendresse pour leur fils, mue par un anticléricalisme idéologique virulent. Elle va utiliser tous les moyens pour tenter d’empêcher l’entrée d’Ainara au couvent.
Les scènes se déroulant au couvent des Betinas sont filmées de manière quasi documentaire – chants de psaumes, prières, repas dans le silence et dans l’écoute de la parole de Dieu – montrent Iñaki et Maite accueillis avec douceur et fermeté par sœur Isabel, la mère supérieure, dont le calme, la rigueur et la sérénité n’empêchent pas de vives réparties lorsque Maite la questionne avec dureté sur l’engagement d’Ainara et sur la vérité de la foi.
Les Dimanches d’Alauda Ruíz de Azúa est à la fois une œuvre d’une grande subtilité, à la fois intimiste, discrète, âpre, tendue et cruciale, porteuse d’une violence sous-jacente brutale. Le film est admirablement servi par des comédiens tous excellents et sobres, en particulier par le talent d’un trio d’actrices remarquables : Blanca Soroa, qui campe avec beaucoup de justesse la jeune Ainara ; Patricia López Arnaiz, formidable dans le rôle de Maite ; et Nagore Aranburu, impressionnante dans celui de sœur Isabel, la mère supérieure du couvent des Betinas. Alauda Ruíz de Azúa signe une mise en scène austère et rigoureuse qui épouse la détermination de son personnage principal. Par le choix de cadres acérés, de couleurs claires et lumineuses, elle donne à chacun des membres de cette famille une réelle force, une vraie justesse et réussit ainsi à montrer l’ouragan émotionnel qui saisit la jeune fille et sa famille.
Un film sur la foi et l’amour
La cinéaste athée, inspirée par la grâce, les voies du Seigneur sont impénétrables1 -, réussit avec Les Dimanches un film d’une force et d’une beauté inouïes montrant le chemin de foi d’une jeune fille qui répond à l’appel de Dieu et fait le choix de rentrer au couvent par amour du Christ pour donner au monde sens et réconfort par la prière.
1h57
Épître aux Romains 11, 33 : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » ↩︎
Pour le journaliste et écrivain Omar Youssef Souleimane, la France est confrontée à la même menace qui a ravagé sa Syrie natale : la progression d’un islamisme politique qui tend à imposer la charia à toute la société. Des Frères musulmans qui infiltrent LFI au président syrien qui pratique la taqiya, c’est le même combat.
Causeur. Vous avez quitté votre pays natal, la Syrie, en 2012, au moment où le mouvement de contestation contre Assad était capté par les islamistes. Et vous retrouvez aujourd’hui en France un phénomène qui vous rappelle ce moment de l’histoire syrienne que vous qualifiez de « gauche hallal ».
Omar Youssef Souleimane. J’ai toujours été choqué par la complicité entre certains députés de La France insoumise et des islamistes extrêmement radicaux, ici en France. Mais c’est le massacre du 7-Octobre qui a été un moment déclencheur pour moi. Je viens d’un monde, la Syrie des années 1990-2012, dominé par les islamistes, leurs manipulations, leur discours victimaire et leur mainmise sur la société. Après l’avoir fui j’ai retrouvé ici en France le même discours au service du même projet et des mêmes idées.
Quel lien avec le 7-Octobre ?
Cet événement et la guerre qui s’en est suivi ont offert aux Frères musulmans une cause puissante et un étendard autour duquel rallier plusieurs courants : Israël criminel, juifs génocidaires. Dans des associations islamistes comme Urgence Palestine ou Perspectives musulmanes, l’idéologie frériste est à peine masquée.
Sont-elles liées à LFI ?
Ils travaillent ensemble ! Ce n’est pas comme dans les années 1970, quand une partie de la gauche s’enthousiasmait pour les islamistes de l’époque, particulièrement Khomeyni. Aujourd’hui, ils organisent des manifestations ensemble pour défendre la Palestine. C’est la raison pour laquelle j’allais tous les samedis à leurs manifestations, souvent place de la République, pour observer par moi-même. Je feignais d’être un Arabe musulman tout aussi extrémiste qu’eux. Les Complices du mal est le récit de cette expérience.
En France, il n’existe pas de structure qui se réclame officiellement des Frères musulmans. Comment peut-on identifier les associations ou militants fréristes ?
C’est très simple : tout discours contre la République, tout propos contradictoire avec les valeurs de la République, et surtout avec la laïcité, doit être interdit. Ceux qui saluent ouvertement une association comme le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, comme c’était le cas place de la République en 2024-2025, doivent être sanctionnés. Ensuite, il y a les idées. Quand un imam encourage les jeunes à se méfier de la mixité entre filles et garçons, en contradiction avec la civilité française et la République, on doit aussi lui interdire de prêcher.
L’apologie du terrorisme est déjà interdite et la critique de la laïcité n’est pas illégale. Le problème, avec les Frères musulmans, est qu’ils sont difficiles à saisir. Faut-il interdire au doigt mouillé, quitte à sortir de l’État de droit ?
Non, je ne crois pas. Dans l’idéologie des Frères musulmans, l’existence des musulmans en tant que minorité est inacceptable, même dans le cadre d’un État de droit où les libertés d’opinion et de culte sont assurées ! Pour eux, il faut – avec ou sans violence, à courte, à moyenne ou à longue échéance – transformer la société, toute société, en « dar al-islam », domaine soumis à la charia. Et bien entendu, il s’agit de la charia interprétée par eux. À défaut de pouvoir directement mener un combat politique, les Frères appliquent une stratégie d’infiltration et de manipulation de la société. L’idée est de profiter des libertés occidentales pour changer les normes sociales, créer une société dans la société et être ensuite en position de manipuler les institutions et les lois. Nous sommes aujourd’hui avec LFI dans la phase de la « monétisation » électoraliste de la société dans la société.
Vous pointez donc le clientélisme ?
Exactement. Regardez la cartographie du vote Mélenchon en 2017 et 2022, et Nouveau Front populaire en 2024. Pourquoi ce soutien massif dans des bureaux de vote situés au cœur de quartiers à forte présence musulmane ? Pourquoi une association comme Perspectives musulmanes a-t-elle soutenu le Nouveau Front populaire ? Les Frères musulmans utilisent LFI comme un cheval de Troie pour la transformation légale de la France d’une démocratie libérale en État islamique. Amar Lasfar, que je cite dans mon livre, le dit clairement, mais pas en français. En français, il affirme être pour la loi de 1905, pour la République et pour l’intégration. En arabe – ma langue maternelle –, il a déclaré : « On arrivera au pouvoir à travers les élections ou même à travers un coup d’État. » Nous devons combattre ces gens qui veulent islamiser la société musulmane en France, avant de prendre le pouvoir. Mon expérience syrienne doit aider à la prise de conscience. Ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de quartiers, dans énormément de foyers, c’est exactement ce que j’ai vécu en Syrie il y a une vingtaine ou une trentaine d’années.
Parlez-nous de la Syrie de votre enfance et de votre milieu familial.
Je suis né à quelques dizaines de kilomètres de Damas, dans une commune majoritairement sunnite, et j’ai grandi dans une atmosphère dominée par le désir de vengeance contre ce régime (la dictature de la famille Assad) qui avait détruit le « vrai Islam », présenté comme la solution à tous nos problèmes. Comme disait Hassan al-Banna : « L’islam est la solution et le Coran notre Constitution. » Nous, les sunnites de la classe moyenne – mon père était dentiste –, nous sentions opprimés et victimes. À la maison ou à la mosquée, j’entendais parler de l’islam opprimé et du jour où Assad partirait pour qu’on puisse créer l’État islamique. On devait apprendre le Coran et les hadith par cœur. Quand j’avais 13 ans, mon père a été recruté par une clinique dentaire à Riyad et nous nous sommes installés dans la capitale saoudienne. Pour mes parents, qui étaient très pratiquants, voire fanatiques, c’était le paradis. En Arabie saoudite, j’ai été inscrit dans une école coranique où 70 % du temps était consacré à l’étude de la religion.
Qu’est-ce qui a déclenché votre rupture avec cet environnement ?
L’achat d’un ordinateur ! Grâce à une connexion proxy, j’ai pu lire des textes étrangers à la religion. J’ai commencé à avoir des doutes sur l’islam, en voyant la violence et la haine en Arabie saoudite, pourtant la patrie de l’islam. À mon retour en Syrie, à 17 ans, j’étais déjà athée, mais personne ne le savait. Je fréquentais le lycée scientifique, car en Syrie, il fallait étudier les sciences (médecin, ingénieur, dentiste) pour être indépendant et ne surtout pas dépendre de l’État et pouvoir s’installer ailleurs. Chez les Frères musulmans, les médecins, dentistes et pharmaciens sont nombreux. C’est le fruit d’une stratégie visant à créer une classe de cadres instruits, financièrement autonomes et jouissant d’une forte légitimité sociale pour faire progresser l’idéologie islamiste par le bas, en attendant le moment opportun pour l’entrisme politique.
J’ai refusé de suivre cette voie scientifique. J’ai quitté ma ville et ma maison, ne supportant plus cette ambiance. Je suis allé à Homs, la ville de ma mère, où je me suis inscrit en littérature arabe. J’en avais marre. J’avais 18 ans. À partir de ce moment ma vie a été consacrée à la littérature et au journalisme. J’ai travaillé comme correspondant pour un journal de Damas, Noir et Blanc, je faisais des reportages et j’écrivais aussi des chroniques, des critiques de livres, pour des journaux au Liban, qui était à l’époque notre porte vers la liberté d’expression.
Vous êtes journaliste à Homs quand, début 2011, Ben Ali est chassé de Tunisie et Moubarak d’Égypte. Bachar al-Assad affirme alors que ce scénario est impossible en Syrie…
J’étais en quatrième année d’études, préparant mes examens de mi-semestre. Je me souviens très bien d’avoir entendu la phrase « Ben Ali a fui ». C’était incroyable. Tout de suite après, l’Égypte s’est embrasée, la place Tahrir bouillonnait. On était très excités, on regardait toutes les chaînes. On se demandait : « Quand cela va-t-il arriver chez nous ? » On estimait mériter la révolution beaucoup plus que les Égyptiens. Eux avaient connu une certaine liberté politique depuis les années 2000, notamment avec le mouvement Kefaya en 2005[1]. Ils avaient une opposition. L’Égypte avait une vie politique plus ouverte que la Syrie. À partir de février, les appels à descendre dans la rue se sont multipliés. Finalement, nous nous sommes organisés pour manifester le 15 mars 2011 au cœur de la ville de Damas.
Combien étiez-vous ce jour-là ?
Nous n’étions qu’une vingtaine de personnes, face aux centaines de policiers. Je m’en suis sorti par miracle. À Deraa, dans le sud de la Syrie, des enfants ont été arrêtés et torturés pour avoir écrit sur les murs des slogans hostiles au régime. Les habitants de cette ville ont juré vengeance. Ils sont descendus dans les rues en masse, la police a réagi en tirant sur eux, plusieurs manifestants ont été exécutées. Nous attendions que Bachar al-Assad fasse une déclaration. S’il avait condamné la violence du régime, nous l’aurions soutenu. Mais à l’époque personne ne pensait à renverser le régime. La Syrie abrite des dizaines d’ethnies et communautés. Nous sentions que l’instabilité serait désastreuse, contrairement à ce qui se passait en Égypte. Mais Bachar al-Assad, avec l’arrogance d’un dictateur, n’a jamais voulu céder.
Emmanuel Macron reçoit Ahmed al-Charaa, président par intérim des autorités syriennes de transition, palais de l’Élysée, Paris, 7 mai 2025. (c) Stephane Lemouton/SIPA
C’est cette violence qui a fait basculer le mouvement dans l’islamisme ?
Oui. Au début, ceux qui brandissaient des slogans religieux étaient même expulsés des manifestations. Mais avec la violence extrême du régime, il était impossible de rester pacifique. C’est à ce moment que l’islamisme a surgi. Et dans une société sunnite croyante qui se sentait opprimée depuis des décennies, une société soumise à la violence, la conviction que l’islam était notre seule identité, notre seule appartenance, a pris le relais de la mobilisation. Très vite, en 2012, on a vu arriver des barbus armés, taciturnes et bien organisés. Quatorze ans plus tard, ils sont parvenus à détrôner Assad et prendre sa place.
Vous êtes retourné en Syrie en janvier dernier. Qu’avez-vous trouvé ?
J’ai rencontré des jeunes extraordinaires, chrétiens, laïques et autres, qui menaient exactement le même débat que ma génération il y a treize ans : la laïcité, la démocratie, les droits de l’homme. La même ambiance, le même débat : ça m’a bouleversé. Mais j’ai constaté aussi la mainmise de l’islamisme. À Damas c’est encore tolérable, mais à Homs, c’est terrible. Une femme non voilée peut être harcelée. Un homme et une femme non mariés marchant ensemble peuvent être harcelés. Partout les normes sociales islamistes sont imposées. Et bien sûr la pauvreté. La livre syrienne ne vaut rien et la route de Damas à Homs est bordée de villes entières réduites à des tas de ruines.
Que pensez-vous d’al-Charra et de sa nouvelle Syrie ?
Il pratique la taqiya, cette dissimulation qui consiste à se présenter à l’Occident comme un homme moderne et raisonnable tout en poursuivant en interne un projet islamiste assumé. C’est un autoritaire qui attend le moment opportun pour imposer un État islamique. Son entourage prépare déjà le terrain, tandis que lui joue le dirigeant irréprochable. La plus grave concerne la nouvelle Constitution. Un comité qu’il a lui-même nommé a introduit un article stipulant que le président n’est pas responsable devant le Parlement. Autrement dit, il échappe à tout contrôle politique et peut gouverner sans contre-pouvoirs réels. Et l’on sait ce que cela peut produire lorsqu’un dirigeant animé par une vision djihadiste accède pleinement au pouvoir.
Avec votre expérience en Syrie, comment analysez-vous les chances du soulèvement actuel en Iran d’aboutir à un changement de régime ?
Il s’agit d’un soulèvement sans précédent. Par son ampleur car des centaines de milliers de manifestants, mais surtout par le fait qu’on projet politique se dégage, celui de la chute du régime iranien avec l’évocation d’une figure de référence, Reza Pahlavi. Même si le régime des mollahs ne tombe pas rapidement, la dynamique de ce soulèvement ne s’arrêtera pas, d’autant qu’un bain de sang est déjà en cours. Les Iraniens sont habitués aux insurrections. Ils ne baisseront pas les bras.
Omar Youssef Souleimane, Les Complices du mal, Plon, 2025
[1] Né en 2004, ce mouvement est la première contestation ouverte contre Hosni Moubarak. Réunissant intellectuels, libéraux, nassériens, islamistes et figures de la société civile autour du mot d’ordre « Assez ! » (« kefaya »), il dénonce la volonté de Moubarak d’accomplir un cinquième mandat et la perspective d’une succession dynastique au profit de son fils Gamal.
L’affaire sordide des crimes sexuels de Jeffrey Epstein marque l’entrée dans une ère nouvelle. A l’heure du triomphe du wokisme et de la « fluidité des genres », l’opinion publique semble devenue plus pudibonde. Le scandale n’en est que plus retentissant. En Occident, la sexualité, bien qu’omniprésente dans les médias et la culture, paraît paradoxalement plus suspecte, plus scrutée et parfois plus sévèrement jugée qu’autrefois. Jeffrey Epstein est ainsi démonisé. Quelques réflexions s’imposent.
L’empaquetage numérique exhaustif d’un individu est une nouveauté. On savait que les dispositifs électroniques qui organisent désormais nos vies sont des collecteurs de données. Mais pour la première fois, les « data » d’un individu, ou du moins une grande partie d’entre elles, sont rassemblées en un paquet et livrées à la curiosité et au jugement de l’opinion publique.
L’être social numérisé
Les Epstein files, c’est l’ensemble des interactions sociales de Jeffrey Epstein, c’est l’être social Jeffrey Epstein numérisé. Jusqu’à présent on disposait d’expressions parcellaires d’une personnalité, écrits, photographies, enregistrements, on savait qu’elles ne suffisaient pas à rendre compte de sa réalité changeante et toujours plus subtile. Ce pour quoi la Justice ne se contente pas de documents, mais impose le débat contradictoire. Le labeur des journalistes ou des biographes était d’extraire de ces documents des informations pertinentes et d’en proposer des interprétations. Les « files » se différencient des anciens documents par leur abondance et leur exhaustivité. A la lente réflexion du biographe ou du juge se substitue l’instantanéité de la statistique.
Ainsi le nombre d’occurrences de tel ou tel nom devient une clef d’interprétation. S’agissant d’un personnage qui avait été condamné, et allait l’être une seconde fois, pour des abus sexuels, ce qui fait de lui une incarnation du Diable, l’interprétation consiste dans le degré de coloration diabolique des personnes nommées, en fonction du nombre de leurs occurrences.
C’est une manifestation de notre entrée dans une ère nouvelle de la connaissance, celle de la vérité par le nombre. Les statistiques et les corrélations qu’elles permettent ne constituent qu’une forme dégradée ou embryonnaire de savoir scientifique, mais elles reflètent une réalité qui suffit largement à la rumeur publique et à la politique. Celle-ci fera son affaire, selon l’intention qui est la sienne, ou qu’on lui suggèrera, de l’interprétation des données.
Cette avancée dans la voie de la transparence généralisée a de quoi faire frémir. Nous savions déjà que nos petits secrets sont accessibles à Big Brother. Les Epstein files nous apprennent qu’ils peuvent être aussi livrés, brut de décoffrage, et avec tous nos « complices », pour un lynchage en place publique.
Pédophilie : de quoi parle-t-on ?
Il y a une limite physiologique entre l’enfance et l’âge adulte, c’est la puberté. Dans les sociétés traditionnelles où la vie sexuelle était très encadrée socialement (le mariage était une grande affaire familiale ou sociale avant d’être, éventuellement, la suite d’une attirance réciproque), la puberté était synonyme de nubilité. L’adolescence n’existait pas, on était enfant ou adulte. Il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’Héloïse rencontre Abélard à 15 ou 16 ans, que Natacha Rostov se fiance au prince André à 16, et que Juliette meure d’amour à 14 ans.
Cette limite devrait suffire à qualifier le crime de pédophilie – ou plutôt pédophobie comme l’écrit Renaud Camus: un rapport sexuel imposé à un enfant pré-pubère relève de la perversité et de la violence. Un rapport sexuel avec une jeune fille pubère est une transgression d’une autre nature. Si le désir sexuel pour des enfants est une authentique perversion, il est faux et hypocrite de prétendre que l’attirance pour des jeunes femmes n’est pas naturelle. Qui n’a jamais été fasciné par une jeune déesse ? Ce que la société réprouve à juste titre, c’est le passage à l’acte avec des êtres immatures, en proie aux déséquilibres d’une adolescence de plus en plus prolongée. S’il y a prostitution, la peine du proxénète est considérablement alourdie. Mais cette transgression, qui s’apparente à l’abus de faiblesse[1] n’est pas de la pédophilie. L’affubler de ce qualificatif c’est mal employer le mot, c’est brouiller l’image très claire et très horrible dont il est porteur, c’est le dévaluer.
Epstein, pour autant que nous le sachions, consommait beaucoup de jeunes filles mais n’a pas violé d’enfants. Il n’en est pas moins qualifié de pédophile. Pourquoi cette confusion?
La sacralisation de l’enfant dans nos sociétés qui n’en font plus, ce n’est pas seulement l’enfant-roi, elle doit être prise au sens propre : l’enfant, substitut du sacré. Dans le culte contemporain de la victime, l’enfant occupe la plus haute place. L’enfant-victime est le déclencheur parfait des bouffées de cette indignation si prisée des démagogues. L’incrimination de pédophilie aggrave donc sérieusement le cas des amateurs de nymphettes. S’agissant d’Epstein, promu Grand Satan de la mondialisation, cette pierre attachée à son cadavre ne peut que dynamiser la Semaine de la Haine.
Mais l’extension du sens du mot pédophilie correspond aussi à une extension de l’enfance. L’âge de l’éducation obligatoire, de la majorité sexuelle, du départ du domicile des parents, ne cesse de reculer[2] comme l’indique le néologisme « adulescent » qui ajoute une décennie à l’adolescence. Sous l’Ancien régime, on était académicien ou évêque à 20 ans, la Révolution a eu des généraux de 25 ans, aujourd’hui on a son premier emploi stable et on se marie (éventuellement) après 30 ans. Cette brusque extension de la néoténie est un énorme sujet qui n’entre pas dans le cadre de cet article. On se bornera ici à constater qu’une de ses conséquences est l’allongement de la plage temporelle de l’interdit pédophile, jusqu’au point de contredire la biologie.
Ces contradictions ne sont jamais saines. Dans le cas présent, en brouillant une limite naturelle par une limite artificielle, elle est sans doute l’une des causes d’une extension très réelle de la pédophilie. Et bien entendu, elle contribue à culpabiliser encore un peu plus les ignobles mâles dont le rythme cardiaque accélère devant des jambes de gazelle ou le sourire provoquant d’une Lolita (ou d’un bel éphèbe). Le Mahler de Mort à Venise n’est toléré que parce qu’il est un personnage de cinéma.
La sexualité plus généralement démonisée
Mais ces inconvénients n’en sont pas pour l’Occident terminal. L’extension à la post-puberté de l’interdit pédophile s’inscrit dans l’entreprise de démonisation de la sexualité (hétérosexuelle) où il s’est engouffré[3]. Pour la phase ultime du progressisme, le wokisme, l’affaire est entendue : la loi a raison et le corps a tort.
Surgi des profondeurs du gnosticisme, ce courant de pensée voit le corps sexué (désirant et reproducteur) comme intrinsèquement mauvais, comme un inconvénient dont il faut chercher à s’affranchir. Cela a commencé au siècle dernier quand le féminisme a considéré la maternité comme un obstacle à l’épanouissement des femmes dans le salariat et la consommation[4]. Puis ce fut la « libération sexuelle », grande fête triste de la disjonction du sexe et de la reproduction. Enfin, l’importante étape du mariage homosexuel, que Pierre Manent a pu qualifier de revendication métaphysique puisqu’elle nie la différence des sexes comme source de la culture et de l’organisation sociale[5]. Nous en sommes maintenant à la « fluidité des genres ».
Lorsqu’ils sont niés, diabolisés, les ressorts intrinsèques du corps finissent trop souvent par se détendre dans la violence, dans l’abus ou sous une forme pervertie. La pensée dominante y voit alors une preuve de plus que le corps sexué (pas celui du sport ou de la diététique, qui est un fidèle consommateur) est, effectivement, habité par le Diable.
Le mot viol revient sans cesse dans les commentaires de l’affaire, y compris ceux des victimes elles-mêmes. Mais quand on écoute leurs témoignages plus attentivement, par exemple celui de Sarah Ransome[6], on ne trouve pas la violence physique qui a de tout temps été associée à ce mot. Ce qui a conduit des jeunes filles souvent fragiles psychologiquement, à revenir, sans contrainte physique, plusieurs fois sur l’île d’Epstein et à y endurer des rapports sexuels qu’elles ne désiraient pas, c’était ce que Mme Ransome décrit comme un « coercitive control ». C’est la même chose, diront les féministes qui n’ont de cesse d’étendre le champ sémantique du mot viol. Il est permis de penser que l’inflation, donc la dévaluation de ce mot, comme du mot pédophilie, n’est pas un progrès. L’indistinction dans les degrés et les modalités du mal finit par émousser la perception du mal.
Jack Lang et notre hypocrisie générale
On balance entre l’incrédulité devant tant de naïveté, et l’admiration pour tant d’hypocrisie. Les journalistes, les politiques, toutes les voix autorisées semblent découvrir que l’argent est l’ennemi de la morale et que la richesse et la puissance se croient tout permis quand elles ne sont pas tempérées par la foi en une puissance supérieure, ou par une tradition et une éducation implacable. Comme s’ils ne savaient pas comment vivent les riches et les puissants, comment fonctionnent leurs réseaux selon les règles classiques du clientélisme et du trafic d’influence, souvent agrémenté de prostitution de luxe. Le monde de la jet-set fourmille de petits Epstein.
La singularité d’Epstein, le scandale Epstein, ce n’est pas son absence de scrupules, ce n’est même pas, hélas, la jeunesse de ses victimes, c’est l’ampleur de son réseau, c’est la visibilité médiatique de nombre de ses membres. L’inquisition peut s’en donner à cœur joie.
Et puis, c’est qu’il était juif. De même que Dieudonné, M. Asselineau voit dans la publication des Epsein files un évènement considérable qui prouve l’existence de l’Etat profond et d’un complot international1. Il n’en dit pas plus. A ses auditeurs de comprendre pourquoi il rappelle si souvent que le nom d’Ariane de Rotschild revient 13.000 fois dans les « files », ou pourquoi il livre les noms de Pompidou et de Macron (tous deux anciens de la banque Rotschild) comme exemples de dirigeants portés au pouvoir par l’Etat profond.
La bassesse, la vulgarité est le trait commun à toute cette affaire. Vulgarité d’une caste de financiers qui ne produit rien, ne bâtit rien, ne sait rien faire de son argent que d’acheter de l’immobilier, des passe-droits et des filles. Bassesse de ces gens qui croient que leur fortune vaut dispense de toute moralité. Bassesse aussi des journalistes et des inévitables experts de plateau qui, la mine grave, pour flatter les pulsions voyeuristes du public parlent de viol à tort et à travers, dramatisent le moindre témoignage d’une rencontre avec Epstein, cherchent à élargir la liste des diaboliques à tous ceux qui figurent dans les Epstein files et qui donc « savaient forcément ».
Concernant notre ancien ministre de la Culture, il est vrai que les temps glorieux de « Jack » commencent à remonter à quelques années. Mais ils sont encore nombreux ceux qui adulaient alors le favori de Dieu (alias Tonton, alias François Mitterrand) lorsqu’il faisait pleuvoir les subventions. On ne les entend pas. Comment se fait-il qu’un homme qui avait, nous disait-on, porté si haut la culture française, le nouveau Malraux, ne trouve, quand il est à terre, aucun défenseur pour rappeler une œuvre aussi considérable ? La comédie humaine ne se renouvelle guère.
[1] Ce n’est pas toujours le cas. Des mariages à 15 ans avec un homme mûr comme celui de Caroline Eliacheff qui est devenue ensuite l’une des plus brillantes psychologues françaises, n’étaient pas si exceptionnels il y a quelques décennies. Ce qui marquait alors du sceau d’infamie (les femmes, pas les hommes), ce n’étaient pas les relations sexuelles ou les mariages précoces, c’étaient les maternités hors mariage. Plus récemment les amours adolescentes d’Emmanuel Macron avec une adulte ne semblent pas l’avoir traumatisé ni ne l’ont empêché de faire carrière.
[2] Le mouvement inverse s’observe s’agissant du seuil des droits politiques ramené de 21 à 18 ans et l’on réfléchit, à l’avancer vers les 16 ans. Le courant irrésistible de l’extension des droits ne voit aucune raison de s’arrêter aux portes de l’enfance
[3] Cf Gilles Carasso, La solution biothechnologique, in L’Atelier du Roman N°99, décembre 2019
[4] Cf Helen Andrews, Boomers, the generation who promised freedom and delivered disaster, Sentinel , New-York, 2021
[5] Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, p.17, Le mariage pour tous.PUF, 2018
[6] Sarah Ransome, Silenced no more, Surviving my journey to hell and back, Harper one, San Francisco, 2021
Sur les 23 médailles que la France a obtenues aux JO de Milan-Cortina, 13 ont été gagnées en biathlon. Des biathlètes qui sont pris en charge par l’armée (comme les sergents Lou Jeanmonnot et Éric Perrot) ou fonctionnaires des Douanes, comme Emilien Jacquelin et Quentin Fillon-Maillet, ou encore… Julia Simon (trois médailles d’or, une d’argent) : sur douanes.gouv.fr, le site officiel de la direction générale des douanes, il est mentionné que Julia Simon, né le 09 octobre 1996 à Albertville (73) est membre de l’Equipe de France Douane depuis 2019 et licenciée au club des douanes des Saisies (ça ne s’invente pas) en Savoie.
Cependant, avant les JO, sur la photo officielle des 10 athlètes de l’équipe de France Douane sélectionnés pour Milan-Cortina, Julia Simon ne figure pas ! Serait-ce un oubli, les Douanes auraient-elles oublié de la déclarer ?
Non pas… Les douanes ont préféré se dédouaner… Car Julia a fauté. Le 24 octobre dernier, elle a été condamnée pour vol à trois mois de prison avec sursis. Lors d’un stage en équipe de France elle avait « saisi » et débité les cartes bleues d’une coéquipière, Justine Braisaz-Bouchet et d’une kinésithérapeute. La fraude étant établie, la douanière ne faisait pas appel. Mais avec une telle condamnation à son palmarès, peu compatible avec les valeurs de l’olympisme, sa participation aux JO semblait compromise… Mais grâce à la contribution directe de la Fédération française de ski (avec l’aval du ministère des Sports), la douanière a été repêchée. Sur le plan sportif, la FFS lui a infligé, selon un communiqué publié le 7 novembre, une sanction « d’une grande sévérité » (sic)… Six mois de suspension dont cinq avec sursis, bref un petit mois ferme purgé en novembre, ce qui a permis à Julia de se présenter aux JO blanche comme neige et d’obtenir quatre médailles, à la grande joie de Marina Ferrari, notre ministre des Sports.
Si en politique une condamnation figurant au casier rend inéligible, en sport une telle peine n’est pas éliminatoire. Dans l’optique des Jeux d’hiver 2030, organisés en France, Marine Le Pen devrait donc se mettre au biathlon…
On répète que la France débat encore. L’expression revient mécaniquement, comme une preuve que tout va bien. Pourtant, il suffit d’observer la vie littéraire pour voir autre chose : non pas la disparition de la parole, mais la disparition du désaccord réel. On parle beaucoup, mais dans un périmètre étroit, balisé, surveillé. La question n’est plus ce qui est écrit, mais qui écrit et depuis quelle position morale supposée. La critique ne commence plus par le texte mais par l’enquête idéologique. Avant même d’ouvrir un livre, la sentence tombe : fréquentable ou non.
Oukases littéraires
L’affaire autour de Sylvain Tesson l’a illustré avec une précision presque expérimentale. En 2023, lorsque l’association nationale du Printemps des poètes – qui n’est pas un festival mais une manifestation culturelle soutenue par le ministère de la Culture et destinée à promouvoir la poésie sur l’ensemble du territoire – annonce qu’il en sera le parrain pour l’édition 2024, une tribune signée par plusieurs centaines d’acteurs du monde culturel exige son retrait. On lui reproche moins ses livres que l’image politique qu’il incarnerait, certains signataires dénonçant la nomination d’une figure participant, selon eux, à la banalisation de positions réactionnaires. Le débat n’aura pas lieu : il est remplacé par une mise en accusation préalable. On ne discute pas une œuvre, on récuse une légitimité.
Le mécanisme est désormais familier. Michel Houellebecq n’est presque plus lu sans précaution oratoire : chaque nouveau roman s’accompagne du procès attendu, comme si l’écrivain comparaissait avant publication. Alain Finkielkraut, dès qu’il intervient sur la culture ou l’école, est disqualifié par avance comme penseur « décliniste ». Richard Millet, après son texte polémique de 2012, a vu sa position éditoriale devenir intenable, plusieurs écrivains – parmi lesquels Annie Ernaux – cosignant une tribune affirmant que ses propos déshonoraient la littérature elle-même. Le geste est révélateur : il ne s’agit plus de contredire un auteur, mais de le placer hors du champ littéraire, comme si la littérature devait désormais délivrer des certificats moraux.
Ce déplacement a profondément transformé la critique. On ne demande plus seulement si un livre est bon ou mauvais, mais s’il est juste, s’il se situe du bon côté du temps. Critiquer certaines œuvres devient risqué non pour des raisons esthétiques mais pour ce que la critique pourrait révéler du critique lui-même. Mettre en cause un roman porté par une lecture identitaire expose immédiatement à l’accusation de racisme ; discuter une autrice engagée peut valoir soupçon de misogynie ; contester un récit militant entraîne rapidement l’étiquette d’homophobie ou de réaction. Le débat cesse alors d’être intellectuel : il devient moralement périlleux.
Comment être publié ?
Dans ce climat, un phénomène plus discret s’installe : la normalisation des sujets légitimes. Certaines thématiques ouvrent naturellement les portes éditoriales – mémoire blessée, domination sociale, réparation historique, identité – tandis que d’autres semblent condamnées à l’invisibilité ou à la suspicion. Il ne s’agit pas d’un complot ni d’une censure explicite ; tout se joue en amont, dans les comités de lecture, les invitations, les silences critiques. La création paraît parfois répondre à un horizon d’attente idéologique implicite. L’écrivain n’est plus seulement celui qui explore, mais celui qui correspond.
D’où une question devenue presque indicible : existe-t-il encore en France une légitimité littéraire indépendante du positionnement politique perçu ? Autrement dit, peut-on être publié, célébré, invité, sans appartenir symboliquement au camp culturel dominant ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une seule sensibilité règnerait partout, mais de constater que l’écart devient coûteux. Celui qui s’en éloigne n’est pas toujours contredit ; il est progressivement marginalisé, réduit à une caricature commode – réac, conservateur, voire pire. Trois mots suffisent souvent à clore une discussion.
Le paradoxe est cruel : la littérature française s’est construite contre les orthodoxies. Flaubert poursuivi pour immoralité, Baudelaire condamné, Genet scandaleux – autant d’épisodes où la littérature affrontait la morale dominante. Aujourd’hui, elle semble parfois réclamer elle-même la sanction morale. Non plus pour protéger la liberté d’écrire, mais pour en définir les limites acceptables.
Ainsi le débat subsiste, mais sous forme domestiquée. On oppose des positions prévisibles, on organise des indignations sans risque, on tolère la dissidence à condition qu’elle reste identifiable et sans conséquence. Le danger n’est plus de mal écrire ni même de mal penser, mais d’être mal classé. Et lorsqu’une société intellectuelle commence à craindre davantage l’étiquette que l’erreur, ce n’est pas seulement le débat qui s’appauvrit : c’est la littérature elle-même qui cesse d’être un lieu d’inquiétude pour devenir un espace d’approbation.
Reste alors une interrogation simple, presque naïve : si la littérature ne peut plus accueillir des voix contradictoires sans chercher immédiatement à les juger moralement, parle-t-on encore d’un débat – ou seulement d’un consensus qui se donne le nom rassurant de débat pour ne pas avoir à reconnaître qu’il n’existe plus?
En donnant le sentiment que ses seules ambitions se résument désormais au verrouillage des réseaux sociaux et des contre-pouvoirs, l’exécutif paraît à bout de souffle.
À l’heure du crépuscule politique d’Emmanuel Macron, le pouvoir ne se contente plus d’accumuler les échecs : il tente désormais de les dissimuler derrière un rideau d’autorité morale et de contrôle institutionnel. « Nous allons mettre au pas les réseaux sociaux », prévient Jean-Noël Barrot, toute honte bue. Face à une défiance populaire massive, nourrie par un bilan économique calamiteux et une perte de repères républicains, l’exécutif choisit la crispation plutôt que la remise en question.
Après des années de promesses de « start-up nation » et de réindustrialisation, la réalité est brutale : explosion de la dette publique, désindustrialisation, pression fiscale record et déclassement des classes moyennes. Le pays s’enfonce dans une croissance atone, tandis que le pouvoir invoque sans cesse des circonstances extérieures pour masquer ses propres renoncements. Le chômage n’a pas flambé, mais à quel prix : précarisation massive, complexification administrative étouffante et recours croissant à la dépense publique financée par l’emprunt. La promesse initiale du macronisme s’est dissoute dans une inflation normative délirante.
Verrouillage institutionnel
L’effondrement de Macron dans les urnes s’accompagne d’un verrouillage inédit des contre-pouvoirs. La nomination d’alliés aux postes stratégiques (Conseil d’État, Conseil Constitutionnel, Arcom, etc) n’est pas acceptable dans une démocratie digne de ce nom. Plutôt que de reconnaître son échec et ses défaites électorales, le pouvoir tente de discipliner les voix dissidentes. Faute de gagner dans les urnes, la macronie verrouille le pouvoir à double-tour.
La volonté macroniste de « mettre au pas les réseaux sociaux », et en particulier la plateforme X, illustre cette inquiétude face à la perte du monopole narratif. Les « notes de communauté », qui permettent aux utilisateurs de corriger les affirmations publiques, symbolisent un basculement : la parole officielle n’est plus intouchable. Cela semble insupportable à un système habitué à la verticalité. L’indignation sélective contre Elon Musk tranche avec le silence qui entourait jadis les interventions idéologiques de George Soros. L’influence des grandes fortunes en politique ne date pas d’hier : de Matthieu Pigasse à Vincent Bolloré, chacun sait que capital et idées s’entremêlent. Ce qui dérange aujourd’hui n’est pas le principe, mais la perte d’un entre-soi idéologique longtemps préservé.
L’aveuglement face à l’antisémitisme
Tout aussi grave est la réaction tardive, timide ou ambiguë face à la résurgence spectaculaire de l’antisémitisme en France depuis le pogrom du 7-Octobre. Alors que les juifs Français vivent sous protection permanente et que les actes antisémites explosent, le pouvoir se contente de déclarations martiales jamais suivies d’effets. Un chef de l’État ne peut se contenter d’incantations lorsque l’un des fondements moraux de la République – la protection inconditionnelle de ses citoyens – vacille.
Sur le plan international, l’image de la France est tout aussi écornée. Alors qu’Israel mène une lutte existentielle contre les islamistes du Hamas, notre politique étrangère fait honte. La solidarité affichée dans les premiers jours a rapidement laissé place à des équilibres rhétoriques difficiles à comprendre. Les déclarations du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, prompt à dénoncer une supposée « internationale réactionnaire », semblent davantage guidées par des considérations politiques internes (ne mettons pas le feu aux banlieues) que par une ligne diplomatique respectable. Dans un contexte où une démocratie, Israël, affronte une organisation islamiste dont la charte même appelle à sa destruction, l’ambiguïté n’est pas acceptable.
Qualifier toute contestation d’« ingérence étrangère » ou de manipulation réactionnaire relève d’un réflexe défensif. Lorsque le pouvoir ne parvient plus à convaincre, il soupçonne. Lorsque le débat s’envenime, il moralise. Cette stratégie ne restaure ni l’autorité ni la confiance ; elle creuse le fossé entre gouvernants et gouvernés.
La tentation liberticide
Interdire, censurer, invectiver davantage : ces réponses traduisent moins une force qu’une inquiétude. Le pouvoir est au bout du rouleau et n’en mène pas large. Au crépuscule du « en même temps », le successeur de Macron devra restaurer la crédibilité d’un État affaibli par ses propres lâchetés et contradictions. Bonne chance au prochain locataire de l’Elysée : il en aura besoin.
Islamisation, déchristianisation : contrairement au penseur, l’homme politique estime que l’humanisme athée a échoué. Dès lors, faudra-t-il choisir entre Zemmour et les Lumières ?
Deux hommes brillants, deux livres remarquables, qui ont en commun d’être portés par l’intelligence et la lucidité, un style magnifique, un souffle presque prophétique, une riche érudition couplée au souci constant de se mettre à la portée de tous, et la passion sincère de leurs auteurs. Ils partagent une même approche, à la fois chrétienne : « un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre produit de mauvais fruits » (Matthieu 7:17) et scientifique : la méthode expérimentale. L’islam contre la modernité, de Ferghane Azihari, est une déclaration d’amour à l’Orient pré-islamique, celui de Pétra, des Sassanides et de Volubilis ; La messe n’est pas dite, d’Éric Zemmour, est une déclaration d’amour à l’Occident pré-islamique, celui de Thomas d’Aquin, de l’idéal chevaleresque et de la conquête spatiale.
Tous deux, en effet, ont une même inquiétude : « l’islamisation de nos sociétés est le plus grand défi auquel elles sont confrontées, tant ce processus entraîne avec lui des dommages difficilement réversibles » écrit Ferghane Azihari ; « les formes islamiques imprègnent peu à peu l’espace européen, tandis que les formes chrétiennes s’effacent et disparaissent » constate Éric Zemmour. A l’appui de leurs observations, rappelons que même la CEDH a dû conclure à « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie », c’est l’arrêt Refah Partisi vs Turquie du 13 février 2003, et reconnaissons qu’il y a de nombreuses raisons de penser que cette idéologie est un danger pour toute société, que ce soit en Orient ou en Occident.
Faut-il s’inquiéter de l’islamisation de l’Europe, ou de sa déchristianisation ?
J’ajoute que Ferghane Azihari apporte trois arguments majeurs : un bilan de l’islamisation comparant l’Orient musulman (Maghreb compris) à ce qu’il était avant son islamisation ; un comparatif statistique (il parle sur-représentation, prévalence, etc) de l’état du monde musulman par rapport au reste de la planète (liberté de conscience, droits des femmes, libertés publiques, découvertes scientifiques, capacité à l’auto-critique, capacité à apprendre des autres cultures) ; enfin et c’est très bien trouvé, il fait de la pluralité même des interprétations de l’islam, souvent brandie pour interdire toute critique de l’islam en prétendant qu’il serait un objet à l’essence insaisissable, un argument contre celui-ci, puisque malgré leur pluralité aucune de ses interprétations n’a été capable d’inspirer une société réellement acceptable. « C’est en effet la question essentielle que pose mon livre : pourquoi y a-t-il si peu de démocraties et de sociétés prospères dans ce monde musulman qui a pris racine dans les provinces les plus opulentes de l’Antiquité tardive ? »
Les deux ouvrages – et leurs auteurs – divergent cependant sur un point : Éric Zemmour appelle à une rechristianisation culturelle, Ferghane Azihari place son espérance dans l’humanisme des Lumières, et de ce qu’on appelait l’idéal républicain avant que la République soit dévoyée par la gauche et l’extrême-centre. Pour Éric Zemmour, « l’Europe survivra au péril que fait peser sur elle l’ombre de Mahomet si elle reste conforme à ce qu’elle est ; et seul le christianisme peut l’y aider, car lui seul se souvient de quoi elle est faite » ; pour Ferghane Azihari, « la détermination avec laquelle la IIIè République – que l’on crédite d’avoir instauré les grandes libertés publiques – a combattu l’influence de l’Eglise sur la société fait passer les plus anticléricaux d’entre nous pour de doux agneaux. « Mon but, proclamait Jules Ferry, est d’organiser l’humanité sans Dieu ni rois. » (….) La lutte contre l’islamisation doit retrouver la vigueur du républicanisme d’antan. »
Je ne peux qu’inviter chacun à lire ces deux livres, dont vous aurez compris qu’ils m’ont enthousiasmé, et à se faire son propre avis. A titre personnel, il y a dix ans je partageais sans réserve la position de Ferghane Azihari, mais je me suis depuis rapproché de celle d’Éric Zemmour, pour des raisons qui sont, peu ou prou, celles qui ont conduit l’ex-musulmane Ayaan Hirsi Ali à se convertir au christianisme après avoir longtemps défendu l’athéisme, et qui font que même Richard Dawkins se dit désormais « culturellement chrétien. » « Si je devais choisir entre le christianisme et l’islam, je choisirais le christianisme à chaque fois » déclare le biologiste et militant athée britannique, dont l’honnêteté le conduit à rejeter la posture pseudo-laïque qui renvoie toutes les religions dos à dos.
Ferghane Azihari en convient, d’ailleurs : « à tout prendre, une société de culture chrétienne vaut mieux qu’un pays islamisé. Il marque cependant un point lorsqu’il souligne que « le seul moment où les fondations de la civilisation islamique vacillent réellement coïncide avec la diffusion des idées séculières dans le monde arabo-musulman. (….) Deux siècles de modernisation sous la bannière du progrès ont davantage ébranlé les mentalités et les institutions des sociétés musulmanes que mille ans de confrontation avec la chrétienté, ses armées et sa littérature apologétique. » Pour autant, et même si la chrétienté a dans le passé dû reculer face aux conquêtes militaires de l’islam (mais n’a jamais succombé), c’est bien la déchristianisation qui coïncide avec le rejet radical des fondations de la civilisation occidentale (y compris l’humanisme) par ses « élites », et leur décision d’islamiser l’Occident au moyen de l’immigration massive et d’une propagande islamophile permanente (on songe aux institutions de l’UE faisant l’apologie du hijab, par exemple, ou aux services de santé britanniques promouvant les mariages consanguins).
L’humanisme athée a échoué
Voilà ce qu’explique Ayaan Hirsi Ali : l’humanisme athée prophétisait que la déchristianisation libérerait l’Occident des derniers restes de dogmes passéistes pour permettre le triomphe de la raison, de la liberté de pensée, du débat d’idées, de la science. Seulement, on observe qu’en réalité la déchristianisation n’a ouvert la voie qu’au fanatisme woke, à la censure permanente sous prétexte de ne pas « offenser » telle ou telle « minorité », à la « cancel culture » – et bien sûr aux génuflexions permanentes des « progressistes » devant l’islam, mais la question sur ce point précis n’est pas l’islam, c’est la dérive de l’Occident lui-même (notamment ses universités) vers l’obscurantisme. Or, la démarche scientifique impose de juger la validité d’un modèle à sa capacité prédictive. La conclusion inévitable est que puisque l’humanisme athée s’est radicalement trompé dans ses prévisions, alors il s’est également trompé, radicalement, dans la représentation qu’il se fait du monde. En outre, non seulement les valeurs humanistes de Richard Dawkins et Ferghane Azihari sont mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays islamisé, mais l’expérience actuelle montre qu’elles sont aussi mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays presque totalement sécularisé !
En somme, Ayaan Hirsi Ali applique à l’Occident déchristianisé la méthode que Ferghane Azihari applique à l’Orient islamisé : elle compare l’avant et l’après. Lui écrit : « Pendant que l’Europe sombrait dans les temps obscurs, que la culture classique s’érodait et que la connaissance du grec se perdait, les musulmans se saisissent, dès les débuts de l’islam, du « plus vieux carrefour d’hommes et de peuples civilisés qui soient au monde » (….) Dotés d’un legs exceptionnel, ils disposaient du plus précieux des patrimoines que l’humanité puisse concevoir. Qu’en ont-ils fait ? » On peut dire la même chose des sociétés occidentales post-modernes, qui sabordent méthodiquement le legs hélléno-judéo-chrétien. Passer de la Sainte Chapelle au Kermit gonflable (et dégonflé) de la place Vendôme, passer de G.K.Chesterton à Geoffroy de Lagasnerie, passer des petits pois du moine Gregor Mendel au dogme selon lequel une femme peut avoir des chromosomes XY et un pénis, ne plaide assurément pas en faveur de la déchristianisation…
On arrive donc à un dilemme : le christianisme n’a pas réussi à arracher l’Orient à l’emprise de l’islam, mais l’absence de christianisme livre l’Occident au wokisme et, in fine, à l’islamisation. Alors, est-ce insoluble ? Non. Non, car Eric Zemmour et Ferghane Azihari partagent autre chose : ils ont en réalité les mêmes valeurs, la liberté intellectuelle de Socrate et le plaidoyer de Grégoire de Nysse contre l’esclavage – on se souviendra qu’au cœur de son argumentaire il y avait l’idée que tout Homme est l’image de Dieu, et que mille ans plus tôt Homère chantait déjà « cet inconnu, tout comme toi, est enfant de Zeus. » Le christianisme que défend Éric Zemmour est un christianisme pétri de culture gréco-latine – on sait que l’un des grands combats de Benoît XVI fut précisément de lutter contre la déshellénisation. Il en va de même de l’humanisme universaliste de Ferghane Azihari, tout comme de cet Orient du Gandhara et de Cyrénaïque dont il déplore à juste titre la perte, lui qui rappelle que contrairement à une propagande répandue, la transmission des trésors culturels de l’Antiquité dans le monde musulman ne fut qu’utilitaire, sans que l’islam se laisse enseigner le regard que les Anciens portaient sur le Cosmos, et que ce qui en survit est surtout dû aux juifs et aux chrétiens vivant dans ce monde musulman, non à l’islam. Et lorsqu’il observe que le monde musulman actuel est statistiquement très en-dessous de l’Occident en termes de valeurs humanistes et de résultats, Ferghane Azihari parle des accomplissements d’un Occident dont l’art de vivre, le rapport au monde, les manières de penser étaient encore profondément imprégnées de christianisme – mais pas n’importe lequel : un christianisme intimement hellénisé.
Disons-le donc simplement : le christianisme déshellénisé, c’est François qui n’a eu de cesse de vouloir offrir l’Europe à l’islam ; la modernité déshellénisée, c’est le wokisme qui fait alliance avec l’islamisme contre la civilisation occidentale ; l’Orient déshellénisé, c’est ce monde musulman prisonnier de l’islam.
Dès lors, la solution s’impose : puiser au miracle grec, prolongé dans le monde hellénistique puis gréco-latin, qui enfantera à la fois la chrétienté et l’Orient pré-islamique.
Il ne s’agit pas de trancher de manière univoque entre la proposition d’Éric Zemmour et celle de Ferghane Azihari, mais de se souvenir de la juste mesure d’Aristote – qui est tout sauf un « juste milieu », tout sauf un centre faussement au-dessus de la mêlée mais dont la prétendue neutralité cache mal le véritable relativisme, c’est-à-dire le nihilisme. Mêlons donc une juste mesure de l’héritage de Jeanne d’Arc et une juste mesure de celui de Cyrano de Bergerac, décence commune chrétienne et liberté de pensée humaniste. Elles sont aussi nécessaires l’un que l’autre, mais elles ont l’une et l’autre besoin, pour ne pas pervertir leur génie propre, de s’abreuver sans cesse à la source commune de leur grandeur : « l’actualité des grands principes et des grandes espérances que les Grecs nous ont légués, qui nous émeuvent, nous saisissent, et nous rappellent ce vers quoi nous aimerions aller, aussi fièrement qu’ils le faisaient, sous la conduite de la déesse Athéna » (Jacqueline de Romilly, L’Orestie d’Eschyle).
En Grande Bretagne, Keir Starmer hausse le ton face à la Chine
Sur le plan de la politique intérieure, le Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, est très affaibli par ses nombreux revirements sur des questions fondamentales et par la nomination de Peter Mandelson, l’ami d’Epstein, au poste d’ambassadeur à Washington.
En revanche, on dit que Starmer est très fort en politique étrangère. Avec quel degré d’autorité parle-t-il sur la scène internationale ? L’année dernière, il a imposé à l’Autorité palestinienne une condition pour le rétablissement des relations diplomatiques : la cessation des paiements de salaire aux parents des terroristes tués lors d’attentats contre Israël ou emprisonnés suite à de telles attaques. Or, un rapport préparé par l’ONG Palestinian Media Watch et envoyé au ministère des Affaires étrangères britanniques révèle que ces paiements continuent, déguisés en salaires de fonctionnaires. Quant à la Chine, Starmer y a fait un voyage officiel fin janvier pour améliorer les relations avec Xi Jinping et obtenir des concessions économiques. Non seulement il est parti les mains presque vides mais, selon des rumeurs crédibles, pour que Pékin accepte de le recevoir, il a dû approuver la construction d’une nouvelle super-ambassade chinoise près de la tour de Londres… Ce projet avait suscité une forte opposition au Parlement, car posant de sérieux risques en termes de sécurité et d’espionnage. Starmer n’a pas non plus eu le courage d’imposer des droits de douane sur les importations d’acier chinois qui sont en train de tuer ce qui reste d’industrie anglaise dans ce secteur.
Mais enfin, sir Keir vient de dire « basta ! » Il a trouvé une question sur laquelle il va rester ferme : les planches à repasser. La Grande-Bretagne va imposer des droits élevés sur l’importation de planches chinoises à bas prix, quel que soit le format, les dimensions ou l’adaptabilité à une centrale vapeur. L’honneur du gouvernement de Sa Majesté est sauf. Ils ne repasseront pas !
Les acteurs commencent à s’inquiéter d’être grand-remplacés par l’intelligence artificielle. La législation sur le droit à l’image est obsolète, alertent-ils dans Le Parisien. Au-delà de ces questions assez bassement financières, les géants de l’intelligence artificielle s’apprêtent à nous imposer une vision particulière du monde, de façon non démocratique, par le paramétrage de leurs algorithmes.
Le débat sur l’intelligence artificielle vient de franchir un cap symbolique. Le 23 février 2026, Le Parisien publiait une tribune intitulée « Les acteurs se mobilisent face à l’IA » : quatre mille actrices, acteurs et cinéastes français y alertent l’opinion et les pouvoirs publics sur les dérives possibles de cette technologie, qui menace de « piller leur image ou leur voix[1] ». Derrière cette mobilisation inédite, une inquiétude concrète : la possibilité de reproduire numériquement un visage, de cloner une voix, d’exploiter une présence sans le consentement réel de la personne concernée.
De la défense corporatiste à la question civilisationnelle
Le comédien Lucien Jean-Baptiste y résume l’ambivalence du moment : « Cette technologie est formidable, mais ses conséquences peuvent être graves ». Tout est dit. L’IA impressionne par ses capacités : générer des textes, synthétiser des images, recréer des timbres vocaux, assister les scénaristes, optimiser les productions. Mais elle touche désormais à ce que nous avons de plus personnel : notre singularité.
La pétition des artistes ne relève pas seulement d’une défense corporatiste. Elle pose une question de civilisation. Que devient l’identité humaine lorsque l’image et la voix peuvent être copiées, recombinées, exploitées à l’infini ? Si l’on peut faire parler un acteur sans qu’il parle, le faire jouer sans qu’il joue, que reste-t-il de l’incarnation ?
Cette actualité culturelle éclaire un phénomène plus large. Car la révolution de l’IA ne se limite pas aux studios de cinéma. Elle pénètre les foyers, les écoles, les entreprises. Les chatbots conversationnels se sont imposés en quelques mois comme des auxiliaires ordinaires : aide aux devoirs, rédaction de courriels, conseils pratiques, soutien psychologique élémentaire. Certains adolescents dialoguent quotidiennement avec ces interfaces, parfois plus longuement qu’avec leurs propres parents.
La tentation est compréhensible. La machine est disponible, patiente, polie. Elle ne juge pas, ne se fatigue pas, ne s’agace pas. Elle reformule, rassure, valide. Elle donne l’illusion d’une écoute parfaite. Mais cette perfection même constitue peut-être le problème.
La relation humaine suppose l’altérité. Elle implique la résistance de l’autre, son regard, sa liberté. Dans la famille, l’éducation passe par la frustration, l’autorité, la transmission d’une expérience. Les parents ne sont pas des assistants personnalisés chargés de satisfaire des requêtes. Ils incarnent une continuité, une mémoire, une hiérarchie structurante.
Or l’IA conversationnelle propose une relation horizontale et sans aspérité. Chaque question reçoit une réponse immédiate, calibrée pour éviter le conflit. L’utilisateur est placé au centre, ses attentes sont anticipées, ses convictions rarement bousculées. À force d’interagir avec des systèmes programmés pour maximiser la satisfaction, ne risquons-nous pas de perdre l’habitude du désaccord fécond ?
IA, fais-moi l’amour
Dans le couple aussi, les lignes bougent. Des applications proposent des compagnons virtuels capables de simuler l’attachement et l’empathie. L’idée peut sembler marginale. Elle révèle pourtant une évolution profonde : si l’on peut configurer un partenaire idéal, toujours disponible et parfaitement ajusté à nos attentes, que devient l’effort patient de construire une relation réelle, faite de compromis et d’imperfections ?
À cette transformation des liens s’ajoute une dimension politique. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et encadrés par de grandes entreprises technologiques évoluant dans des milieux sociologiques et idéologiques relativement homogènes. Les filtres intégrés aux modèles visent officiellement à prévenir les contenus haineux ou discriminatoires — objectif légitime. Mais ils dessinent aussi un cadre normatif.
De nombreux utilisateurs ont constaté que certaines questions relatives à la famille, à la filiation, à l’identité sexuelle ou à la bioéthique recevaient des réponses fortement orientées, quand elles n’étaient pas écartées. Sous couvert de neutralité technique, une vision particulière du monde peut ainsi s’imposer. Non par le débat démocratique, mais par le paramétrage d’algorithmes.
Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il est invisible. Des millions de personnes consultent désormais des intelligences artificielles pour comprendre l’actualité, interpréter des enjeux sociaux, répondre à des interrogations intimes. La réponse fournie porte l’autorité d’une machine réputée objective. Peu d’utilisateurs s’interrogent sur les choix culturels, éthiques ou politiques intégrés en amont.
Dans ce contexte, la famille se trouve fragilisée. Les parents sont déjà concurrencés par l’école, les réseaux sociaux, les médias. Ils le sont désormais par des systèmes capables de produire des réponses structurées, argumentées, présentées avec assurance. La transmission intergénérationnelle risque d’être court-circuitée par une pédagogie algorithmique permanente.
L’autre grand remplacement
Il ne s’agit pas de condamner en bloc la technologie. L’IA peut améliorer des diagnostics médicaux, optimiser des transports, soulager des tâches répétitives. Elle peut être un outil au service du bien commun. Mais un outil n’est jamais neutre : il transforme les pratiques et, à terme, les mentalités.
Le risque majeur est celui d’une dépossession silencieuse. Dépossession de l’image et de la voix, comme le redoutent les artistes. Dépossession de la parole, lorsque nous déléguons nos écrits. Dépossession du jugement, lorsque nous nous en remettons à des recommandations automatisées. Dépossession, enfin, du lien, lorsque la relation incarnée cède la place à l’interaction optimisée.
L’âme humaine se forge dans la confrontation au réel, dans la lenteur, dans l’apprentissage de la limite. Une société qui privilégie systématiquement l’efficacité, la fluidité et la personnalisation risque d’éroder ces dimensions essentielles. La mobilisation des artistes n’est peut-être qu’un début. Elle exprime une inquiétude diffuse : celle d’une humanité progressivement rendue interchangeable, quantifiable, reproductible. L’intelligence artificielle peut servir l’homme. Mais si elle prétend se substituer à lui dans ce qu’il a de plus intime — aimer, éduquer, transmettre — alors la question n’est plus seulement technique. Elle devient anthropologique. Et c’est cette question-là que notre temps ne peut plus se permettre d’éluder trop longtemps.
Après la défaite du Canada contre les États-Unis en finale du hockey féminin aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, un incident est survenu lors du point de presse de la capitaine Marie-Philip Poulin. La scène a indigné de nombreux défenseurs de la langue française…
On se souvient du « What would Jaurès do » ? de Martine Aubry. Et, en 2014, de la lettre de Pierre Moscovici, membre de la Commission européenne, envoyée à Michel Sapin, alors ministre des Affaires et Comptes publics, entièrement rédigée en anglais. Les JO viennent de s’achever à Milan. Une anecdote vaudra mieux ici que tout discours.
Marie-Philip Poulin, native de Beauceville, au Québec, vient de subir aux JO, la pire défaite, sans doute, de sa vie, à l’issue du match de la médaille d’or au hockey féminin. Nous sommes tous peinés pour elle. Un journaliste de La Presse, Guillaume Lefrançois, s’approche d’elle, dans le corridor dédié aux rencontres avec les candidats, appelé « zone mixte » et, pensant que la question, posée dans sa langue natale, réconforterait le cœur de la joueuse, s’adresse à elle en français. Et de s’entendre répondre : « Sorry, just in English or Italian ! » Sidération, à l’entour, des journalistes québécois. Comme si, personne, au CIO, n’avait réalisé que le français existait au Canada ! Et le journaliste qui rapporte la scène de poser, lui, une question, dans le français impeccable de nos terroirs, d’ici et d’ailleurs, du genre : « Is it plus difficile too see la pression when bla bla bla... ? » Dernières informations prises, il y avait bien un interprète français sur place, ce serait la joueuse qui aurait refusé de répondre en français, et se serait ensuite excusée.
Ainsi va le monde dans lequel nous vivons. Le président court la planète et les salons du monde entier s’exprimant en anglais. La France et la francophonie ? Tout doit disparaître ! D’ailleurs, on est en bonne voie ! Work in progress ! Pour simple rappel : le français est la langue officielle des J.O. depuis 1896. Depuis 1972, la langue anglaise l’est aussi. Mais, précise le Comité international olympique, « quand les règles sont différentes en anglais et en français, c’est la version française qui prime. » C’est pourquoi, on s’en souvient, avec émotion, plaisir, satisfaction, tout, dans les JO de 2024 qui firent se pâmer la terre entière, à Paris et ailleurs, tout était rédigé en anglais. Je veux dire, bien sûr : « dans la langue de Shakespeare. »
Je ne rappelle pas ce qu’est l’AFRAV et les noms de toutes les associations et de tous ceux qui se battent, corps et âme, pour le français et la francophonie. Hélas, en France, ce n’est guère le cas partout ni de tous : institutions et personnalités médiatiques. Pas un de nos politiques, par exemple, qui prenne, à bras le corps, le problème que pose actuellement,concrètement, à tous les niveaux de la vie, notre langue, dans un pays en voie de balkanisation,préférant passer de plateau en plateau télé en resservant les mêmes plats du jour que leur file le voisin. Grands mots, grandes promesses et bla, bla, bla. A quand une émission de grande écoute télévisuelle consacrée, en toute connaissance de cause,ànotre langue française et à la francophonie comme problème politique fondamentalpuisque « Tout, en France, est politique » ? Il y a d’autres chats à fouetter, dira-t-on ? Mais notre langue en est un, de chat ! Et quel chat ! L’unité de notre pays, ses lois, ses mœurs, la religion, la littérature, la pensée, l’école, tout dépend de notre langue française ! L’école, surtout ! Et la francophonie ! La langue française cède la place au globish. Le seul homme politique à ne pas s’y tromper est Jean-Luc Mélenchon qui, prédisant la fin du français, désire rebaptiser la langue française qui s’est répandue « à la faveur du colonialisme » en « langue créole ». Il ne lâchera pas, lui, le bout de gras.
Le film espagnol Les Dimanches est un beau film sur la vocation religieuse réalisé par une cinéaste athée.
Alauda Ruíz de Azúa est une cinéaste espagnole qui a tourné quelques courts métrages, et déjà deux longs métrages, Lullaby (2022) et Ce sera toi (2023) – qui n’ont pas été montrés dans les cinémas de France – ainsi que la très remarquée série télévisée Querer, diffusée en France par Arte, qui narre l’histoire d’une femme qui décide de divorcer pour cause de violences conjugales.
Les Dimanches, son nouveau long métrage, qui a rencontré un grand succès public en Espagne l’année passée, a reçu de prestigieuses distinctions : la Coquille d’or et le prix Signis au Festival de San Sebastián, ainsi que l’Antigone d’or au Festival de Montpellier. Il est visible dans les salles de l’hexagone depuis le 11 février.
C’est indéniablement un film inconfortable pour tous ceux qui sont convaincus que Dieu est mort et que leur agnosticisme ou anticléricalisme situent ad vitam aeternam dans le camp du Bien. Les précautions de gazelles effarouchées de tous bords politiques d’une majeure partie des critiques, qui aiment le film pour sa beauté mais restent perdus face au sujet, sont cocasses.
Une vocation qui bouleverse l’équilibre familial
Dans une grande ville du Pays basque espagnol, visage pâle et longs cheveux bruns, Ainara a dix-sept ans. Elle a la beauté d’une madone sereine rappelant la grâce des vierges de la peinture italienne de la Renaissance. Elle vit avec son père Iñaki et ses deux jeunes sœurs. Scolarisée dans un grand lycée catholique, elle mène la vie ordinaire d’une adolescente de son âge. Sa mère est morte lorsqu’elle était enfant. Maite, sa tante et sa grand-mère paternelle, très proches, aident Iñaki à s’occuper au quotidien d’Ainara et de ses sœurs. Son père, aimant, ferme et attentif, est très préoccupé par le bon fonctionnement économique de son restaurant, soucieux de subvenir avec soin et raison à l’éducation de ses trois filles. Des désaccords familiaux à propos d’argent et d’emprunts concernant l’achat du restaurant tendent les rapports entre les adultes, mais tous se retrouvent avec plaisir lors des repas du dimanche. Lorsque Ainara, timide et calme, annonce qu’elle veut entreprendre une période de discernement dans un couvent en vue de devenir religieuse, l’entente familiale éclate.
Iñaki, son père, qui a une pratique religieuse et un sens moral humaniste, comprend cette décision. La grand-mère, devenue non croyante depuis longtemps – certainement en raison des liens supposés du clergé espagnol avec le franquisme et de la déchristianisation du pays – est stupéfaite. Elle ne veut pas perdre sa petite-fille. Maite, sa tante, athée et femme moderne au tempérament volcanique, qui travaille dans le milieu de la culture, va s’opposer de manière intrusive à ce choix.
Une approche humaniste d’un sujet délicat
Indéniablement, la cinéaste aborde avec un grand sens de l’observation les liens et traditions familiales, les caractères de ses personnages, ainsi qu’avec tendresse et humanisme un sujet délicat : le désir sincère et profond d’une jeune fille de dix-sept ans que sa foi conduit à vouloir devenir novice au sein de la congrégation des Betinas.
S’appuyant sur la maîtrise de son scénario et des dialogues judicieux et pertinents, elle montre les motivations de chaque membre de la famille face à la vocation inattendue d’Ainara. Elle filme avec amour et authenticité tous ses personnages. Elle expose les arguments idéologiques de Maite, qui ressent de l’incompréhension et un mal profond face à la décision de sa nièce. Ce personnage – dont la cinéaste dit se sentir proche idéologiquement dans des entretiens avec la presse – est montré comme une femme dominatrice, volage, rude dans ses relations de couple avec Pablo, un homme déconstruit plein d’amour et de tendresse pour leur fils, mue par un anticléricalisme idéologique virulent. Elle va utiliser tous les moyens pour tenter d’empêcher l’entrée d’Ainara au couvent.
Les scènes se déroulant au couvent des Betinas sont filmées de manière quasi documentaire – chants de psaumes, prières, repas dans le silence et dans l’écoute de la parole de Dieu – montrent Iñaki et Maite accueillis avec douceur et fermeté par sœur Isabel, la mère supérieure, dont le calme, la rigueur et la sérénité n’empêchent pas de vives réparties lorsque Maite la questionne avec dureté sur l’engagement d’Ainara et sur la vérité de la foi.
Les Dimanches d’Alauda Ruíz de Azúa est à la fois une œuvre d’une grande subtilité, à la fois intimiste, discrète, âpre, tendue et cruciale, porteuse d’une violence sous-jacente brutale. Le film est admirablement servi par des comédiens tous excellents et sobres, en particulier par le talent d’un trio d’actrices remarquables : Blanca Soroa, qui campe avec beaucoup de justesse la jeune Ainara ; Patricia López Arnaiz, formidable dans le rôle de Maite ; et Nagore Aranburu, impressionnante dans celui de sœur Isabel, la mère supérieure du couvent des Betinas. Alauda Ruíz de Azúa signe une mise en scène austère et rigoureuse qui épouse la détermination de son personnage principal. Par le choix de cadres acérés, de couleurs claires et lumineuses, elle donne à chacun des membres de cette famille une réelle force, une vraie justesse et réussit ainsi à montrer l’ouragan émotionnel qui saisit la jeune fille et sa famille.
Un film sur la foi et l’amour
La cinéaste athée, inspirée par la grâce, les voies du Seigneur sont impénétrables1 -, réussit avec Les Dimanches un film d’une force et d’une beauté inouïes montrant le chemin de foi d’une jeune fille qui répond à l’appel de Dieu et fait le choix de rentrer au couvent par amour du Christ pour donner au monde sens et réconfort par la prière.
1h57
Épître aux Romains 11, 33 : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » ↩︎
Pour le journaliste et écrivain Omar Youssef Souleimane, la France est confrontée à la même menace qui a ravagé sa Syrie natale : la progression d’un islamisme politique qui tend à imposer la charia à toute la société. Des Frères musulmans qui infiltrent LFI au président syrien qui pratique la taqiya, c’est le même combat.
Causeur. Vous avez quitté votre pays natal, la Syrie, en 2012, au moment où le mouvement de contestation contre Assad était capté par les islamistes. Et vous retrouvez aujourd’hui en France un phénomène qui vous rappelle ce moment de l’histoire syrienne que vous qualifiez de « gauche hallal ».
Omar Youssef Souleimane. J’ai toujours été choqué par la complicité entre certains députés de La France insoumise et des islamistes extrêmement radicaux, ici en France. Mais c’est le massacre du 7-Octobre qui a été un moment déclencheur pour moi. Je viens d’un monde, la Syrie des années 1990-2012, dominé par les islamistes, leurs manipulations, leur discours victimaire et leur mainmise sur la société. Après l’avoir fui j’ai retrouvé ici en France le même discours au service du même projet et des mêmes idées.
Quel lien avec le 7-Octobre ?
Cet événement et la guerre qui s’en est suivi ont offert aux Frères musulmans une cause puissante et un étendard autour duquel rallier plusieurs courants : Israël criminel, juifs génocidaires. Dans des associations islamistes comme Urgence Palestine ou Perspectives musulmanes, l’idéologie frériste est à peine masquée.
Sont-elles liées à LFI ?
Ils travaillent ensemble ! Ce n’est pas comme dans les années 1970, quand une partie de la gauche s’enthousiasmait pour les islamistes de l’époque, particulièrement Khomeyni. Aujourd’hui, ils organisent des manifestations ensemble pour défendre la Palestine. C’est la raison pour laquelle j’allais tous les samedis à leurs manifestations, souvent place de la République, pour observer par moi-même. Je feignais d’être un Arabe musulman tout aussi extrémiste qu’eux. Les Complices du mal est le récit de cette expérience.
En France, il n’existe pas de structure qui se réclame officiellement des Frères musulmans. Comment peut-on identifier les associations ou militants fréristes ?
C’est très simple : tout discours contre la République, tout propos contradictoire avec les valeurs de la République, et surtout avec la laïcité, doit être interdit. Ceux qui saluent ouvertement une association comme le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, comme c’était le cas place de la République en 2024-2025, doivent être sanctionnés. Ensuite, il y a les idées. Quand un imam encourage les jeunes à se méfier de la mixité entre filles et garçons, en contradiction avec la civilité française et la République, on doit aussi lui interdire de prêcher.
L’apologie du terrorisme est déjà interdite et la critique de la laïcité n’est pas illégale. Le problème, avec les Frères musulmans, est qu’ils sont difficiles à saisir. Faut-il interdire au doigt mouillé, quitte à sortir de l’État de droit ?
Non, je ne crois pas. Dans l’idéologie des Frères musulmans, l’existence des musulmans en tant que minorité est inacceptable, même dans le cadre d’un État de droit où les libertés d’opinion et de culte sont assurées ! Pour eux, il faut – avec ou sans violence, à courte, à moyenne ou à longue échéance – transformer la société, toute société, en « dar al-islam », domaine soumis à la charia. Et bien entendu, il s’agit de la charia interprétée par eux. À défaut de pouvoir directement mener un combat politique, les Frères appliquent une stratégie d’infiltration et de manipulation de la société. L’idée est de profiter des libertés occidentales pour changer les normes sociales, créer une société dans la société et être ensuite en position de manipuler les institutions et les lois. Nous sommes aujourd’hui avec LFI dans la phase de la « monétisation » électoraliste de la société dans la société.
Vous pointez donc le clientélisme ?
Exactement. Regardez la cartographie du vote Mélenchon en 2017 et 2022, et Nouveau Front populaire en 2024. Pourquoi ce soutien massif dans des bureaux de vote situés au cœur de quartiers à forte présence musulmane ? Pourquoi une association comme Perspectives musulmanes a-t-elle soutenu le Nouveau Front populaire ? Les Frères musulmans utilisent LFI comme un cheval de Troie pour la transformation légale de la France d’une démocratie libérale en État islamique. Amar Lasfar, que je cite dans mon livre, le dit clairement, mais pas en français. En français, il affirme être pour la loi de 1905, pour la République et pour l’intégration. En arabe – ma langue maternelle –, il a déclaré : « On arrivera au pouvoir à travers les élections ou même à travers un coup d’État. » Nous devons combattre ces gens qui veulent islamiser la société musulmane en France, avant de prendre le pouvoir. Mon expérience syrienne doit aider à la prise de conscience. Ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de quartiers, dans énormément de foyers, c’est exactement ce que j’ai vécu en Syrie il y a une vingtaine ou une trentaine d’années.
Parlez-nous de la Syrie de votre enfance et de votre milieu familial.
Je suis né à quelques dizaines de kilomètres de Damas, dans une commune majoritairement sunnite, et j’ai grandi dans une atmosphère dominée par le désir de vengeance contre ce régime (la dictature de la famille Assad) qui avait détruit le « vrai Islam », présenté comme la solution à tous nos problèmes. Comme disait Hassan al-Banna : « L’islam est la solution et le Coran notre Constitution. » Nous, les sunnites de la classe moyenne – mon père était dentiste –, nous sentions opprimés et victimes. À la maison ou à la mosquée, j’entendais parler de l’islam opprimé et du jour où Assad partirait pour qu’on puisse créer l’État islamique. On devait apprendre le Coran et les hadith par cœur. Quand j’avais 13 ans, mon père a été recruté par une clinique dentaire à Riyad et nous nous sommes installés dans la capitale saoudienne. Pour mes parents, qui étaient très pratiquants, voire fanatiques, c’était le paradis. En Arabie saoudite, j’ai été inscrit dans une école coranique où 70 % du temps était consacré à l’étude de la religion.
Qu’est-ce qui a déclenché votre rupture avec cet environnement ?
L’achat d’un ordinateur ! Grâce à une connexion proxy, j’ai pu lire des textes étrangers à la religion. J’ai commencé à avoir des doutes sur l’islam, en voyant la violence et la haine en Arabie saoudite, pourtant la patrie de l’islam. À mon retour en Syrie, à 17 ans, j’étais déjà athée, mais personne ne le savait. Je fréquentais le lycée scientifique, car en Syrie, il fallait étudier les sciences (médecin, ingénieur, dentiste) pour être indépendant et ne surtout pas dépendre de l’État et pouvoir s’installer ailleurs. Chez les Frères musulmans, les médecins, dentistes et pharmaciens sont nombreux. C’est le fruit d’une stratégie visant à créer une classe de cadres instruits, financièrement autonomes et jouissant d’une forte légitimité sociale pour faire progresser l’idéologie islamiste par le bas, en attendant le moment opportun pour l’entrisme politique.
J’ai refusé de suivre cette voie scientifique. J’ai quitté ma ville et ma maison, ne supportant plus cette ambiance. Je suis allé à Homs, la ville de ma mère, où je me suis inscrit en littérature arabe. J’en avais marre. J’avais 18 ans. À partir de ce moment ma vie a été consacrée à la littérature et au journalisme. J’ai travaillé comme correspondant pour un journal de Damas, Noir et Blanc, je faisais des reportages et j’écrivais aussi des chroniques, des critiques de livres, pour des journaux au Liban, qui était à l’époque notre porte vers la liberté d’expression.
Vous êtes journaliste à Homs quand, début 2011, Ben Ali est chassé de Tunisie et Moubarak d’Égypte. Bachar al-Assad affirme alors que ce scénario est impossible en Syrie…
J’étais en quatrième année d’études, préparant mes examens de mi-semestre. Je me souviens très bien d’avoir entendu la phrase « Ben Ali a fui ». C’était incroyable. Tout de suite après, l’Égypte s’est embrasée, la place Tahrir bouillonnait. On était très excités, on regardait toutes les chaînes. On se demandait : « Quand cela va-t-il arriver chez nous ? » On estimait mériter la révolution beaucoup plus que les Égyptiens. Eux avaient connu une certaine liberté politique depuis les années 2000, notamment avec le mouvement Kefaya en 2005[1]. Ils avaient une opposition. L’Égypte avait une vie politique plus ouverte que la Syrie. À partir de février, les appels à descendre dans la rue se sont multipliés. Finalement, nous nous sommes organisés pour manifester le 15 mars 2011 au cœur de la ville de Damas.
Combien étiez-vous ce jour-là ?
Nous n’étions qu’une vingtaine de personnes, face aux centaines de policiers. Je m’en suis sorti par miracle. À Deraa, dans le sud de la Syrie, des enfants ont été arrêtés et torturés pour avoir écrit sur les murs des slogans hostiles au régime. Les habitants de cette ville ont juré vengeance. Ils sont descendus dans les rues en masse, la police a réagi en tirant sur eux, plusieurs manifestants ont été exécutées. Nous attendions que Bachar al-Assad fasse une déclaration. S’il avait condamné la violence du régime, nous l’aurions soutenu. Mais à l’époque personne ne pensait à renverser le régime. La Syrie abrite des dizaines d’ethnies et communautés. Nous sentions que l’instabilité serait désastreuse, contrairement à ce qui se passait en Égypte. Mais Bachar al-Assad, avec l’arrogance d’un dictateur, n’a jamais voulu céder.
Emmanuel Macron reçoit Ahmed al-Charaa, président par intérim des autorités syriennes de transition, palais de l’Élysée, Paris, 7 mai 2025. (c) Stephane Lemouton/SIPA
C’est cette violence qui a fait basculer le mouvement dans l’islamisme ?
Oui. Au début, ceux qui brandissaient des slogans religieux étaient même expulsés des manifestations. Mais avec la violence extrême du régime, il était impossible de rester pacifique. C’est à ce moment que l’islamisme a surgi. Et dans une société sunnite croyante qui se sentait opprimée depuis des décennies, une société soumise à la violence, la conviction que l’islam était notre seule identité, notre seule appartenance, a pris le relais de la mobilisation. Très vite, en 2012, on a vu arriver des barbus armés, taciturnes et bien organisés. Quatorze ans plus tard, ils sont parvenus à détrôner Assad et prendre sa place.
Vous êtes retourné en Syrie en janvier dernier. Qu’avez-vous trouvé ?
J’ai rencontré des jeunes extraordinaires, chrétiens, laïques et autres, qui menaient exactement le même débat que ma génération il y a treize ans : la laïcité, la démocratie, les droits de l’homme. La même ambiance, le même débat : ça m’a bouleversé. Mais j’ai constaté aussi la mainmise de l’islamisme. À Damas c’est encore tolérable, mais à Homs, c’est terrible. Une femme non voilée peut être harcelée. Un homme et une femme non mariés marchant ensemble peuvent être harcelés. Partout les normes sociales islamistes sont imposées. Et bien sûr la pauvreté. La livre syrienne ne vaut rien et la route de Damas à Homs est bordée de villes entières réduites à des tas de ruines.
Que pensez-vous d’al-Charra et de sa nouvelle Syrie ?
Il pratique la taqiya, cette dissimulation qui consiste à se présenter à l’Occident comme un homme moderne et raisonnable tout en poursuivant en interne un projet islamiste assumé. C’est un autoritaire qui attend le moment opportun pour imposer un État islamique. Son entourage prépare déjà le terrain, tandis que lui joue le dirigeant irréprochable. La plus grave concerne la nouvelle Constitution. Un comité qu’il a lui-même nommé a introduit un article stipulant que le président n’est pas responsable devant le Parlement. Autrement dit, il échappe à tout contrôle politique et peut gouverner sans contre-pouvoirs réels. Et l’on sait ce que cela peut produire lorsqu’un dirigeant animé par une vision djihadiste accède pleinement au pouvoir.
Avec votre expérience en Syrie, comment analysez-vous les chances du soulèvement actuel en Iran d’aboutir à un changement de régime ?
Il s’agit d’un soulèvement sans précédent. Par son ampleur car des centaines de milliers de manifestants, mais surtout par le fait qu’on projet politique se dégage, celui de la chute du régime iranien avec l’évocation d’une figure de référence, Reza Pahlavi. Même si le régime des mollahs ne tombe pas rapidement, la dynamique de ce soulèvement ne s’arrêtera pas, d’autant qu’un bain de sang est déjà en cours. Les Iraniens sont habitués aux insurrections. Ils ne baisseront pas les bras.
Omar Youssef Souleimane, Les Complices du mal, Plon, 2025
[1] Né en 2004, ce mouvement est la première contestation ouverte contre Hosni Moubarak. Réunissant intellectuels, libéraux, nassériens, islamistes et figures de la société civile autour du mot d’ordre « Assez ! » (« kefaya »), il dénonce la volonté de Moubarak d’accomplir un cinquième mandat et la perspective d’une succession dynastique au profit de son fils Gamal.
L’affaire sordide des crimes sexuels de Jeffrey Epstein marque l’entrée dans une ère nouvelle. A l’heure du triomphe du wokisme et de la « fluidité des genres », l’opinion publique semble devenue plus pudibonde. Le scandale n’en est que plus retentissant. En Occident, la sexualité, bien qu’omniprésente dans les médias et la culture, paraît paradoxalement plus suspecte, plus scrutée et parfois plus sévèrement jugée qu’autrefois. Jeffrey Epstein est ainsi démonisé. Quelques réflexions s’imposent.
L’empaquetage numérique exhaustif d’un individu est une nouveauté. On savait que les dispositifs électroniques qui organisent désormais nos vies sont des collecteurs de données. Mais pour la première fois, les « data » d’un individu, ou du moins une grande partie d’entre elles, sont rassemblées en un paquet et livrées à la curiosité et au jugement de l’opinion publique.
L’être social numérisé
Les Epstein files, c’est l’ensemble des interactions sociales de Jeffrey Epstein, c’est l’être social Jeffrey Epstein numérisé. Jusqu’à présent on disposait d’expressions parcellaires d’une personnalité, écrits, photographies, enregistrements, on savait qu’elles ne suffisaient pas à rendre compte de sa réalité changeante et toujours plus subtile. Ce pour quoi la Justice ne se contente pas de documents, mais impose le débat contradictoire. Le labeur des journalistes ou des biographes était d’extraire de ces documents des informations pertinentes et d’en proposer des interprétations. Les « files » se différencient des anciens documents par leur abondance et leur exhaustivité. A la lente réflexion du biographe ou du juge se substitue l’instantanéité de la statistique.
Ainsi le nombre d’occurrences de tel ou tel nom devient une clef d’interprétation. S’agissant d’un personnage qui avait été condamné, et allait l’être une seconde fois, pour des abus sexuels, ce qui fait de lui une incarnation du Diable, l’interprétation consiste dans le degré de coloration diabolique des personnes nommées, en fonction du nombre de leurs occurrences.
C’est une manifestation de notre entrée dans une ère nouvelle de la connaissance, celle de la vérité par le nombre. Les statistiques et les corrélations qu’elles permettent ne constituent qu’une forme dégradée ou embryonnaire de savoir scientifique, mais elles reflètent une réalité qui suffit largement à la rumeur publique et à la politique. Celle-ci fera son affaire, selon l’intention qui est la sienne, ou qu’on lui suggèrera, de l’interprétation des données.
Cette avancée dans la voie de la transparence généralisée a de quoi faire frémir. Nous savions déjà que nos petits secrets sont accessibles à Big Brother. Les Epstein files nous apprennent qu’ils peuvent être aussi livrés, brut de décoffrage, et avec tous nos « complices », pour un lynchage en place publique.
Pédophilie : de quoi parle-t-on ?
Il y a une limite physiologique entre l’enfance et l’âge adulte, c’est la puberté. Dans les sociétés traditionnelles où la vie sexuelle était très encadrée socialement (le mariage était une grande affaire familiale ou sociale avant d’être, éventuellement, la suite d’une attirance réciproque), la puberté était synonyme de nubilité. L’adolescence n’existait pas, on était enfant ou adulte. Il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’Héloïse rencontre Abélard à 15 ou 16 ans, que Natacha Rostov se fiance au prince André à 16, et que Juliette meure d’amour à 14 ans.
Cette limite devrait suffire à qualifier le crime de pédophilie – ou plutôt pédophobie comme l’écrit Renaud Camus: un rapport sexuel imposé à un enfant pré-pubère relève de la perversité et de la violence. Un rapport sexuel avec une jeune fille pubère est une transgression d’une autre nature. Si le désir sexuel pour des enfants est une authentique perversion, il est faux et hypocrite de prétendre que l’attirance pour des jeunes femmes n’est pas naturelle. Qui n’a jamais été fasciné par une jeune déesse ? Ce que la société réprouve à juste titre, c’est le passage à l’acte avec des êtres immatures, en proie aux déséquilibres d’une adolescence de plus en plus prolongée. S’il y a prostitution, la peine du proxénète est considérablement alourdie. Mais cette transgression, qui s’apparente à l’abus de faiblesse[1] n’est pas de la pédophilie. L’affubler de ce qualificatif c’est mal employer le mot, c’est brouiller l’image très claire et très horrible dont il est porteur, c’est le dévaluer.
Epstein, pour autant que nous le sachions, consommait beaucoup de jeunes filles mais n’a pas violé d’enfants. Il n’en est pas moins qualifié de pédophile. Pourquoi cette confusion?
La sacralisation de l’enfant dans nos sociétés qui n’en font plus, ce n’est pas seulement l’enfant-roi, elle doit être prise au sens propre : l’enfant, substitut du sacré. Dans le culte contemporain de la victime, l’enfant occupe la plus haute place. L’enfant-victime est le déclencheur parfait des bouffées de cette indignation si prisée des démagogues. L’incrimination de pédophilie aggrave donc sérieusement le cas des amateurs de nymphettes. S’agissant d’Epstein, promu Grand Satan de la mondialisation, cette pierre attachée à son cadavre ne peut que dynamiser la Semaine de la Haine.
Mais l’extension du sens du mot pédophilie correspond aussi à une extension de l’enfance. L’âge de l’éducation obligatoire, de la majorité sexuelle, du départ du domicile des parents, ne cesse de reculer[2] comme l’indique le néologisme « adulescent » qui ajoute une décennie à l’adolescence. Sous l’Ancien régime, on était académicien ou évêque à 20 ans, la Révolution a eu des généraux de 25 ans, aujourd’hui on a son premier emploi stable et on se marie (éventuellement) après 30 ans. Cette brusque extension de la néoténie est un énorme sujet qui n’entre pas dans le cadre de cet article. On se bornera ici à constater qu’une de ses conséquences est l’allongement de la plage temporelle de l’interdit pédophile, jusqu’au point de contredire la biologie.
Ces contradictions ne sont jamais saines. Dans le cas présent, en brouillant une limite naturelle par une limite artificielle, elle est sans doute l’une des causes d’une extension très réelle de la pédophilie. Et bien entendu, elle contribue à culpabiliser encore un peu plus les ignobles mâles dont le rythme cardiaque accélère devant des jambes de gazelle ou le sourire provoquant d’une Lolita (ou d’un bel éphèbe). Le Mahler de Mort à Venise n’est toléré que parce qu’il est un personnage de cinéma.
La sexualité plus généralement démonisée
Mais ces inconvénients n’en sont pas pour l’Occident terminal. L’extension à la post-puberté de l’interdit pédophile s’inscrit dans l’entreprise de démonisation de la sexualité (hétérosexuelle) où il s’est engouffré[3]. Pour la phase ultime du progressisme, le wokisme, l’affaire est entendue : la loi a raison et le corps a tort.
Surgi des profondeurs du gnosticisme, ce courant de pensée voit le corps sexué (désirant et reproducteur) comme intrinsèquement mauvais, comme un inconvénient dont il faut chercher à s’affranchir. Cela a commencé au siècle dernier quand le féminisme a considéré la maternité comme un obstacle à l’épanouissement des femmes dans le salariat et la consommation[4]. Puis ce fut la « libération sexuelle », grande fête triste de la disjonction du sexe et de la reproduction. Enfin, l’importante étape du mariage homosexuel, que Pierre Manent a pu qualifier de revendication métaphysique puisqu’elle nie la différence des sexes comme source de la culture et de l’organisation sociale[5]. Nous en sommes maintenant à la « fluidité des genres ».
Lorsqu’ils sont niés, diabolisés, les ressorts intrinsèques du corps finissent trop souvent par se détendre dans la violence, dans l’abus ou sous une forme pervertie. La pensée dominante y voit alors une preuve de plus que le corps sexué (pas celui du sport ou de la diététique, qui est un fidèle consommateur) est, effectivement, habité par le Diable.
Le mot viol revient sans cesse dans les commentaires de l’affaire, y compris ceux des victimes elles-mêmes. Mais quand on écoute leurs témoignages plus attentivement, par exemple celui de Sarah Ransome[6], on ne trouve pas la violence physique qui a de tout temps été associée à ce mot. Ce qui a conduit des jeunes filles souvent fragiles psychologiquement, à revenir, sans contrainte physique, plusieurs fois sur l’île d’Epstein et à y endurer des rapports sexuels qu’elles ne désiraient pas, c’était ce que Mme Ransome décrit comme un « coercitive control ». C’est la même chose, diront les féministes qui n’ont de cesse d’étendre le champ sémantique du mot viol. Il est permis de penser que l’inflation, donc la dévaluation de ce mot, comme du mot pédophilie, n’est pas un progrès. L’indistinction dans les degrés et les modalités du mal finit par émousser la perception du mal.
Jack Lang et notre hypocrisie générale
On balance entre l’incrédulité devant tant de naïveté, et l’admiration pour tant d’hypocrisie. Les journalistes, les politiques, toutes les voix autorisées semblent découvrir que l’argent est l’ennemi de la morale et que la richesse et la puissance se croient tout permis quand elles ne sont pas tempérées par la foi en une puissance supérieure, ou par une tradition et une éducation implacable. Comme s’ils ne savaient pas comment vivent les riches et les puissants, comment fonctionnent leurs réseaux selon les règles classiques du clientélisme et du trafic d’influence, souvent agrémenté de prostitution de luxe. Le monde de la jet-set fourmille de petits Epstein.
La singularité d’Epstein, le scandale Epstein, ce n’est pas son absence de scrupules, ce n’est même pas, hélas, la jeunesse de ses victimes, c’est l’ampleur de son réseau, c’est la visibilité médiatique de nombre de ses membres. L’inquisition peut s’en donner à cœur joie.
Et puis, c’est qu’il était juif. De même que Dieudonné, M. Asselineau voit dans la publication des Epsein files un évènement considérable qui prouve l’existence de l’Etat profond et d’un complot international1. Il n’en dit pas plus. A ses auditeurs de comprendre pourquoi il rappelle si souvent que le nom d’Ariane de Rotschild revient 13.000 fois dans les « files », ou pourquoi il livre les noms de Pompidou et de Macron (tous deux anciens de la banque Rotschild) comme exemples de dirigeants portés au pouvoir par l’Etat profond.
La bassesse, la vulgarité est le trait commun à toute cette affaire. Vulgarité d’une caste de financiers qui ne produit rien, ne bâtit rien, ne sait rien faire de son argent que d’acheter de l’immobilier, des passe-droits et des filles. Bassesse de ces gens qui croient que leur fortune vaut dispense de toute moralité. Bassesse aussi des journalistes et des inévitables experts de plateau qui, la mine grave, pour flatter les pulsions voyeuristes du public parlent de viol à tort et à travers, dramatisent le moindre témoignage d’une rencontre avec Epstein, cherchent à élargir la liste des diaboliques à tous ceux qui figurent dans les Epstein files et qui donc « savaient forcément ».
Concernant notre ancien ministre de la Culture, il est vrai que les temps glorieux de « Jack » commencent à remonter à quelques années. Mais ils sont encore nombreux ceux qui adulaient alors le favori de Dieu (alias Tonton, alias François Mitterrand) lorsqu’il faisait pleuvoir les subventions. On ne les entend pas. Comment se fait-il qu’un homme qui avait, nous disait-on, porté si haut la culture française, le nouveau Malraux, ne trouve, quand il est à terre, aucun défenseur pour rappeler une œuvre aussi considérable ? La comédie humaine ne se renouvelle guère.
[1] Ce n’est pas toujours le cas. Des mariages à 15 ans avec un homme mûr comme celui de Caroline Eliacheff qui est devenue ensuite l’une des plus brillantes psychologues françaises, n’étaient pas si exceptionnels il y a quelques décennies. Ce qui marquait alors du sceau d’infamie (les femmes, pas les hommes), ce n’étaient pas les relations sexuelles ou les mariages précoces, c’étaient les maternités hors mariage. Plus récemment les amours adolescentes d’Emmanuel Macron avec une adulte ne semblent pas l’avoir traumatisé ni ne l’ont empêché de faire carrière.
[2] Le mouvement inverse s’observe s’agissant du seuil des droits politiques ramené de 21 à 18 ans et l’on réfléchit, à l’avancer vers les 16 ans. Le courant irrésistible de l’extension des droits ne voit aucune raison de s’arrêter aux portes de l’enfance
[3] Cf Gilles Carasso, La solution biothechnologique, in L’Atelier du Roman N°99, décembre 2019
[4] Cf Helen Andrews, Boomers, the generation who promised freedom and delivered disaster, Sentinel , New-York, 2021
[5] Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, p.17, Le mariage pour tous.PUF, 2018
[6] Sarah Ransome, Silenced no more, Surviving my journey to hell and back, Harper one, San Francisco, 2021
Sur les 23 médailles que la France a obtenues aux JO de Milan-Cortina, 13 ont été gagnées en biathlon. Des biathlètes qui sont pris en charge par l’armée (comme les sergents Lou Jeanmonnot et Éric Perrot) ou fonctionnaires des Douanes, comme Emilien Jacquelin et Quentin Fillon-Maillet, ou encore… Julia Simon (trois médailles d’or, une d’argent) : sur douanes.gouv.fr, le site officiel de la direction générale des douanes, il est mentionné que Julia Simon, né le 09 octobre 1996 à Albertville (73) est membre de l’Equipe de France Douane depuis 2019 et licenciée au club des douanes des Saisies (ça ne s’invente pas) en Savoie.
Cependant, avant les JO, sur la photo officielle des 10 athlètes de l’équipe de France Douane sélectionnés pour Milan-Cortina, Julia Simon ne figure pas ! Serait-ce un oubli, les Douanes auraient-elles oublié de la déclarer ?
Non pas… Les douanes ont préféré se dédouaner… Car Julia a fauté. Le 24 octobre dernier, elle a été condamnée pour vol à trois mois de prison avec sursis. Lors d’un stage en équipe de France elle avait « saisi » et débité les cartes bleues d’une coéquipière, Justine Braisaz-Bouchet et d’une kinésithérapeute. La fraude étant établie, la douanière ne faisait pas appel. Mais avec une telle condamnation à son palmarès, peu compatible avec les valeurs de l’olympisme, sa participation aux JO semblait compromise… Mais grâce à la contribution directe de la Fédération française de ski (avec l’aval du ministère des Sports), la douanière a été repêchée. Sur le plan sportif, la FFS lui a infligé, selon un communiqué publié le 7 novembre, une sanction « d’une grande sévérité » (sic)… Six mois de suspension dont cinq avec sursis, bref un petit mois ferme purgé en novembre, ce qui a permis à Julia de se présenter aux JO blanche comme neige et d’obtenir quatre médailles, à la grande joie de Marina Ferrari, notre ministre des Sports.
Si en politique une condamnation figurant au casier rend inéligible, en sport une telle peine n’est pas éliminatoire. Dans l’optique des Jeux d’hiver 2030, organisés en France, Marine Le Pen devrait donc se mettre au biathlon…