« Sa naissance fut le début du pire. » Ainsi commence L’Épitaphe de Felix Macherez (L’Arpenteur/Gallimard). D’entrée de jeu, la vie apparaît comme une erreur originelle. Le héros, Cid Sabacqs, trente-trois ans, n’a plus qu’une idée : écrire la phrase parfaite pour sa tombe. Si la vie l’a trahi, il ne voit aucune raison de bâcler la conclusion.

Retiré du monde, amateur de délires métaphysiques et de perfection formelle, Cid Sabacqs transforme son ennui en exercice littéraire. Il écrit, rature, recommence, interroge les morts, les vivants, et surtout lui-même. Chaque projet d’épitaphe s’avère trop grave, trop pur, ou pas assez définitif. La mort devient un problème de style.
C’est mon projet !
Le roman suit cet enfant prodige devenu adulte immobile, persuadé depuis toujours d’être fait pour davantage que la vie ordinaire. Très tôt il se distingue, très tôt on l’admire. Mais cette distinction devient posture, puis prison. Macherez raconte moins une existence qu’une lente contraction : celle d’un esprit qui se replie jusqu’à ne plus laisser passer qu’une seule idée, celle de sa propre disparition, qu’il orchestre, polit et rédige comme une œuvre. Mourir n’est pas ici un geste tragique mais un projet esthétique. Une signature.
Cette obsession donne au livre son moteur. Cid se persuade que l’épitaphe est l’acte ultime : « Imaginez-vous un Magellan sans navire, un Hannibal sans Alpes, un Guillotin sans Robespierre? Un Sabacqs sans épitaphe ? Impossible ! » L’idée devient une tâche, presque un devoir. Il visite les cimetières, consulte ses amis, recopie des formules célèbres, interroge les pierres. Rien ne convient. L’épitaphe parfaite doit être à la fois définitive et ouverte, lapidaire et infinie. Une phrase capable de survivre à celui qui la signe.
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À première vue, ce monologue pourrait passer pour un exercice de dandysme morbide. Mais Macherez touche quelque chose de plus contemporain. Dans une époque saturée de commentaires, d’opinions et d’images de soi, la tentation de maîtriser sa propre disparition devient presque logique. Nous mettons déjà en scène nos vies ; pourquoi ne pas mettre en scène notre fin ? L’épitaphe de Cid ressemble à une version radicale de ce réflexe moderne : contrôler le récit de soi jusqu’à la dernière ligne.
Le roman avance ainsi par blocs de conscience. Peu d’événements, beaucoup de réflexions. Cid observe le monde comme depuis une chambre à part. Les autres vivent, travaillent, aiment ; lui analyse, dissèque, soupçonne. À force de lucidité revendiquée, il finit par se retrouver seul avec sa pensée – et cette pensée, privée d’objet, se met à tourner sur elle-même. L’ennui apparaît alors comme une expérience métaphysique.
Macherez décrit très bien ce moment où la pensée devient une machine autonome. Cid n’est pas tant désespéré que méthodique. Il veut comprendre la mort comme on résout un problème de logique. « Une épitaphe : symbole du cri. Une croix : symbole du silence éternel. » La formule est presque théorique. Entre le cri et le silence, il cherche la phrase qui survivra.
Je te survivrai
La langue accompagne ce mouvement intérieur : ironique, nerveuse, souvent aphoristique. Les phrases avancent par éclats, comme si le narrateur voulait constamment devancer l’objection. On pense parfois à la tradition des moralistes français ou à l’humour noir de Cioran. Mais Macherez installe cette lucidité dans une situation romanesque simple : un homme qui tente d’écrire la phrase qui lui survivra.
Le risque d’un tel dispositif est évident : l’asphyxie. Rester dans la tête d’un seul homme peut saturer le lecteur. On pense parfois à Mars de Fritz Zorn, autre grand monologue d’une conscience qui retourne contre elle-même toute sa lucidité. Mais c’est aussi la réussite du livre. En poussant la lucidité jusqu’à l’obsession, Macherez montre comment l’intelligence peut se retourner contre elle-même. Cid ne souffre pas tant d’un manque de sens que d’un excès de conscience.
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La résolution arrive presque par surprise. Après tant de ratures et d’impasses, la formule surgit enfin : « C’est ici que tout commence. » Une épitaphe paradoxale, qui transforme la fin en origine. Comme si la mort, finalement, n’était qu’un dernier dispositif littéraire.

L’Épitaphe n’est donc pas seulement le portrait d’un suicidaire. C’est celui d’un esprit obsédé par la forme de sa fin – et par la possibilité de survivre dans une phrase. À l’heure où chacun laisse derrière lui des archives numériques infinies, cette obsession prend un relief particulier. Autrefois on espérait vivre longtemps ; aujourd’hui, peut-être espère-t-on surtout être bien résumé.
Felix Macherez ne juge jamais son personnage. Il le laisse suivre sa logique jusqu’au bout. Et dans ce geste discret se cache peut-être la véritable question du livre : vivre consiste-t-il à écrire son histoire – ou simplement à trouver la phrase qui la refermera ?
156 pages
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