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Les soldats du silence

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.

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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué  le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.

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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.

Il était une fois Pallywood

Pour l’inventeur du concept d’islamo-gauchisme, les images trompeuses du « petit Mohamed », s’apparentent, par leur charge antisémite, aux « Protocoles des sages de Sion » et à l’affaire Dreyfus. Quant aux nombreux journalistes qui ont préféré les relayer sans distance critique, ils nous informent sur le corporatisme dévastateur de leur profession.


Alimentée par des manipulations médiatiques et des mensonges répétés en boucle, l’opinion publique mondiale s’est globalement retournée contre Israël après le 7 octobre 2023.

Accusations d’épuration ethnique, d’apartheid, de famine et de génocide : ces mots portent un poids et une symbolique, ainsi qu’une lourde charge émotionnelle dans l’inconscient collectif.

Mais ce ne sont que des mots, des concepts destinés à alimenter les imaginaires.

Alors que les « deep fake » pullulent sur les réseaux sociaux et que l’intelligence artificielle permet de produire des images plus vraies que nature, le « martyr » de Mohamed al-Dura, fabriqué et offert gratuitement au monde entier par France 2 le 30 septembre 2000, reste l’image la plus dévastatrice jamais créée pour délégitimer l’État d’Israël.

Un drapeau israélien est brûlé devant une fresque en référence à l’affaire Al-Durah, lors d’un rassemblement de la section médicale du Basij à Téhéran, avril 2004. Mehdi Ghasemi/Isna

Le 7 octobre 2023, les contempteurs d’Israël ont republié la photo du « petit Mohamed » pour justifier le pogrom.

En 2002, Daniel Pearl avait été égorgé au Pakistan avec en arrière-plan l’image iconique de France 2.

Le 12 octobre 2000, deux soldats israéliens étaient lynchés et démembrés à Ramallah pour venger l’enfant prétendument tué douze jours plus tôt.

Juste après la diffusion du reportage de France 2, Catherine Nay déclarait sur Europe 1 : « La mort de Mohamed annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le ghetto de Varsovie. »

Le mensonge al-Dura, étendard mythique de la guerre médiatique contre Israël et les Juifs

L’image de Mohamed al-Dura occupe une place centrale dans la guerre médiatique qui, puisant dans les vieux mythes antijuifs, accompagne le conflit israélo-palestinien. Présenté comme un enfant palestinien tué par des tirs israéliens, le « petit Mohamed » a été érigé en icône médiatique planétaire dès sa diffusion par France 2. Le reportage a fonctionné comme une rumeur visuelle dont la force persuasive venait autant de l’image que du commentaire qui l’orientait : un récit simpliste de « victimes palestiniennes innocentes » et de « bourreaux israéliens » conforme aux attentes idéologiques du public et de certains politiques.

Cette image a immédiatement été intégrée à une propagande fondée sur un archétype ancien dérivé de celui du diable, le principe du mal : celui du « Juif cruel, homicide » animé de pulsions sanguinaires, héritier des accusations chrétiennes de déicide et de crimes rituels de prétendus « enfants martyrs », sanctifiés ou canonisés à l’issue de certaines affaires médiévales.

Dans la dernière version de la démonologie antijuive, ce sont « les sionistes », en tant que catégorie groupale mythique, qui incarnent de la façon la plus pure le principe du mal où l’ennemi absolu s’incarne dans une catégorie mixte : le « judéo-croisé » ou l’« américano-sioniste ».

Cette charge symbolique a donné au reportage de France 2 une puissance émotionnelle exceptionnelle, transformant une séquence télévisée en un mythe politique sloganisé, intégré dans les appels au djihad.

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L’image est devenue le catalyseur de la seconde Intifada au début des années 2000 : dans l’opinion internationale, elle a été perçue comme la preuve de la « cruauté sioniste » et a réactivé des stéréotypes antijuifs en alimentant l’indignation et des appels à la vengeance et au djihad mondial, un an avant les attentats du 11 septembre 2001. Cette image a paru confirmer l’une des affirmations récurrentes des dirigeants d’Al-Qaïda, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains tuent intentionnellement les musulmans, ce qui justifiait le déclenchement du « djihad défensif », impliquant l’obligation pour tout musulman de combattre tous les « ennemis de l’islam ».

L’Autorité palestinienne, mais aussi de nombreux médias, des organisations politiques et des mouvements islamistes ont exploité l’image en transformant Mohamed en martyr emblématique. Des timbres, des monuments, des programmes télévisés, des écoles et des manuels scolaires ont été consacrés à sa mémoire.

Un reportage rapidement contesté

Pourtant, peu après la diffusion du reportage de France 2, de nombreuses interrogations sont apparues : absence de sang sur les « victimes », incohérences balistiques et contradictions du caméraman palestinien ayant filmé la scène. La puissance accusatoire du reportage était en fait donnée par le montage et le commentaire de Charles Enderlin.

Plusieurs enquêtes – notamment celles de Nahum Shahaf, de Stéphane Juffa, d’Esther Schapira, de Gérard Huber et de Philippe Karsenty – ont contribué à mettre en doute le reportage, puis sont arrivées à la même conclusion : le reportage de Charles Enderlin n’était pas authentique. De plus, les rushes de France 2 projetés à la cour d’appel de Paris en novembre 2007 ont confirmé que les séquences filmées par le caméraman de France 2 étaient manifestement jouées et que l’enfant, supposé mort, bougeait après la « scène fatale ». L’icône victimaire al-Dura s’est transformée en « affaire al-Dura » lorsqu’en 2004, Philippe Karsenty a qualifié de « supercherie » le reportage de Charles Enderlin, responsable du montage et du commentaire accusatoire sur les images diffusées. Poursuivi pour diffamation, Philippe Karsenty fut d’abord condamné en 2006, puis relaxé en 2008. Cet arrêt, très commenté à l’étranger, a largement été passé sous silence en France, où s’est déployée une solidarité corporatiste autour de Charles Enderlin, journaliste-martyr dont il fallait défendre l’honneur. Une pétition « Pour Charles Enderlin », signée par des centaines de journalistes et de personnalités politiques, illustra la fermeture du milieu médiatique à la critique : plutôt que de débattre des faits, on a préféré les disqualifier par amalgames et par diffamation.

D’autres, bien moins nombreux – notamment Élie Barnavi, Richard Prasquier et Élisabeth Lévy –, ont progressivement fait évoluer leur analyse face aux incohérences du récit initial. Conscients de la nécessité de parvenir à un examen dépassionné et indépendant des images, et de l’affaire en général, ils se sont heurtés aux stratégies dilatoires de la chaîne publique et de ses soutiens. Ce n’est finalement qu’en 2008 qu’a commencé à être admis dans l’espace public français le fait que le reportage al- Dura était vraisemblablement le produit d’une mise en scène.

Charles Enderlin a-t-il été l’« idiot utile » de cette affaire ?

Sous la pression idéologique de la seconde Intifada, le journaliste de France 2 aurait-il interprété les images à travers une grille de lecture manichéenne opposant soldats israéliens « bourreaux » et Palestiniens « victimes innocentes » ?

C’est ainsi que confronté aux incohérences de son reportage, Charles Enderlin avait répondu : « Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. »

L’impunité des intouchables

L’affaire al-Dura a aussi révélé le fonctionnement d’un système médiatique français conformiste et idéologiquement orienté, plus soucieux de défendre la réputation de Charles Enderlin que d’établir la vérité. Au cœur de ce système se trouve une caste d’« intouchables » médiatiques, protégée par des réactions automatiques et une connivence professionnelle. Le premier réflexe du lobby des intouchables consista à ne pas réagir, à faire silence, pour étouffer les voix dissidentes.

Au lieu de répondre aux arguments avancés par les contradicteurs, et de revenir scrupuleusement aux faits pour discuter des hypothèses et des interprétations possibles, ils lancèrent une campagne de diffamation contre l’intrus en le réduisant, par un amalgame polémique, à n’être que le suppôt conspirateur d’un groupe diabolisé (« sioniste » ou « d’extrême droite »).

Pourtant, on ne saurait mettre sur le même plan l’action menée au grand jour par un individu, Philippe Karsenty, pour dénoncer une imposture médiatique et l’action d’un groupe informel mais puissant pour étouffer la voix contestataire du dissident par tous les moyens disponibles ; du silence médiatique à la poursuite devant les tribunaux, en passant par les attaques personnelles. Karsenty s’est en effet engagé dans l’analyse critique et la dénonciation de deux opérations scandaleuses : la mise en scène de la « mort du petit Mohamed », opération de propagande réussie, et l’action concertée d’un réseau de journalistes pour empêcher que la vérité soit faite sur cette mise en scène.

En France, il existe une raison des médias qui n’a rien à envier à la raison d’État.

Cette raison des médias se manifeste de la plus simple façon par l’exercice du terrorisme intellectuel, qui vise à tuer socialement tout contradicteur public d’un journaliste, lorsque le contradicteur, simple citoyen, n’appartient pas à la caste journalistique.

Le premier journaliste venu, qui ne cesse d’entendre le refrain de la « liberté de la presse condition de la démocratie », finit par y croire, puis, insensiblement, se met à croire qu’il incarne la liberté de penser. Le critiquer revient à s’attaquer à la liberté de la presse et, par voie de conséquence, au régime démocratique.

Supposé infaillible, le journaliste est toujours innocent, quelles que soient ses affirmations non fondées, ses enquêtes bâclées, ses accusations mensongères, ses dénonciations calomnieuses. Il n’est jamais vraiment tenu pour responsable de ses erreurs et de ses fautes. Or, le pouvoir de nuisance du journalisme est sans pareil, en raison d’une asymétrie de principe entre le journaliste peu scrupuleux, voire diffamateur, et sa victime.

Pourquoi se gêner avec un citoyen sans qualités lorsqu’on procède ainsi avec les plus hauts responsables politiques qui ont pourtant, quant à eux, des moyens de rétorsion ?

Analogies avec l’affaire Dreyfus et les « Protocoles des sages de Sion »

Historiquement, l’affaire al-Dura n’est pas sans rappeler l’affaire Dreyfus et celle des « Protocoles des sages de Sion » où une falsification à forte charge émotionnelle devient un mythe mondialisé résistant aux démentis. Ce sont effectivement des faux fondés sur des stéréotypes antijuifs fabriqués, exploités et largement diffusés, malgré les preuves contraires, pour accuser de façon mensongère et accabler injustement un Juif, Dreyfus, les Juifs et les « judéo-maçons » avec les « Protocoles », ou l’État des Juifs et les sionistes, et par extension, les Juifs du monde entier, dans le cas de l’affaire al-Dura.

Les antidreyfusards défendaient l’infaillibilité de l’armée et de ses officiers qui œuvraient au service de l’État. La pétition pro-Enderlin était un réflexe corporatiste destiné à protéger la croyance qu’un journaliste œuvrait nécessairement au service de la vérité et qu’il ne pouvait pas se tromper… ou, pire, nous tromper.

Dans l’affaire Dreyfus, comme avec l’affaire al-Dura, une bonne partie des élites françaises se fit complice de la fabrication, ou de la protection, d’un faux antisémite et les faussaires utilisèrent la loi contre la diffamation pour essayer de réduire au silence leur principal critique, Émile Zola.

Ceux qui se lancèrent dans le combat paraissaient isolés autant que vulnérables dans leur quête de justice et de vérité. Et pourtant, le courage et la lucidité militante d’un petit groupe de citoyens déterminés ont fini par vaincre toutes les puissances sociales coalisées, l’état-major, l’armée et l’Église. Un contre-pouvoir animé par des idéaux a détruit le système bâti par les faussaires et leurs complices, suivis par les conformistes.

A lire aussi, Philippe Karsenty: Affaire Al-Durah: « le plus grand faux antisémite de notre génération »

L’exemplarité de « l’Affaire » tient à son heureuse issue, au terme d’un difficile combat pour la vérité. Une fois celle-ci établie et reconnue, la possibilité s’ouvrit enfin de rendre justice à l’innocent faussement accusé et gravement diffamé. Ce combat fut mené par des lutteurs solitaires mus avant tout par le désir de vérité, et il a lui-même fait tradition en France : d’Émile Zola et Charles Péguy à Claude Lanzmann et Serge Klarsfeld, en passant par Marc Bloch. Sans oublier le père Desbois.

Dans l’affaire al-Dura, contrairement à l’affaire Dreyfus, le Juif innocent injustement accusé n’est pas un individu, c’est un être collectif : les Israéliens, diabolisés à travers leur armée polémiquement construite comme tueuse d’enfants palestiniens ou arabo-musulmans, et, plus largement, les « sionistes », c’est-à-dire les Juifs, pour tous leurs ennemis.

La comparaison avec l’affaire Dreyfus appelle en outre à réfléchir sur la nature du pouvoir abusif qui, dans l’affaire al-Dura, s’oppose à l’établissement de la vérité sur les faits. Ce pouvoir composite n’est plus celui de l’armée alliée à l’Église sur fond d’antisémitisme assumé, c’est celui d’une partie du monde médiatique et de la classe intellectuelle, défendant des intérêts corporatistes sur fond d’antisionisme plus ou moins radical, et plus ou moins assumé.

En 2026, plus d’un siècle après la démonstration philologique que les « Protocoles des sages de Sion » étaient un faux, des centaines de millions d’individus, dans le monde, croient toujours à leur authenticité et sont persuadés que ce document révèle la satanique « conspiration juive internationale », devenue le terrifiant « complot sioniste mondial ». On n’a donc pas à s’étonner du fait que des millions d’individus, dans le village planétaire, croient toujours que le reportage al-Dura est le fidèle enregistrement d’un événement réel et qu’il révèle en outre la nature criminelle des « sionistes ».

Le contexte idéologique a changé, mais les stéréotypes négatifs demeurent. Ceux qui ont fait circuler la rumeur selon laquelle Philippe Karsenty était un agent des services secrets israéliens, c’est-à-dire un « traître » travaillant pour l’étranger, ont fait renaître la principale accusation antidreyfusarde. Le capitaine Dreyfus était accusé d’une façon mensongère de « trahir la France », le franc-tireur Karsenty est accusé de trahir France 2, érigée en source de vérité.

L’image incontrôlée est devenue une arme létale

Cette affaire révèle un phénomène plus large : la facilité avec laquelle des images non vérifiées peuvent devenir des armes symboliques dans les conflits contemporains. Elle met en lumière les failles déontologiques de certains médias, l’instrumentalisation systématique de la cause palestinienne par divers groupes politiques et religieux, et l’impact international d’une narration non étayée. Pour certains analystes, l’affaire al-Dura accommode à la propagande antijuive moderne l’accusation de meurtre rituel, réactivant des stéréotypes archaïques dans un langage pseudo-politique.

En définitive, l’affaire al-Dura démontre comment un reportage télévisé, non vérifié et interprété hâtivement, a pu nourrir un récit globalisé où Israéliens et Juifs sont assimilés au mal absolu. Cette mystification médiatique, largement relayée, a eu des conséquences réelles : violences antijuives, légitimation de crimes terroristes et polarisation accrue du conflit. Elle reste un cas d’école sur la responsabilité journalistique et sur la puissance des images dans la construction de mythes politiques contemporains.

D’où l’importance d’établir et révéler de manière indiscutable que le reportage de Charles Enderlin n’était qu’une pure et simple mise en scène.


Pour en savoir plus, voir Pierre-André Taguieff : La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010 ; Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme), Paris, Hermann, 2020 ; Les Protocoles des sages de Sion des origines à nos jours, Paris, Hermann, 2024.

Pâté en croûte, le retour…

Le monde entier nous l’envie.


Tout n’est donc pas foutu au royaume de la gastronomie patrimoniale franco-française ! Voilà que le cher vieux pâté en croûte fait son grand retour dans les assiettes et la faveur de nos concitoyens. Comme dirait l’autre : symboliquement au moins, ça nous cause !

Reconquête gastronomique

Les dictatures véganisantes, diététisantes, écologisantes, toutes plus culpabilisantes les unes que les autres n’auront finalement pas eu sa peau. On s’en réjouit. Car voilà bien aussi, du même coup, que la traditionnelle expression « casser la croûte » retrouve des couleurs, reprend tout son sens. Il y avait bien sûr celle du pain, de croûte, mais elle aussi était ces dernières décennies en grave perte de vitesse face à la déferlante du paveton tout mou du burger et du très pâteux sandwich SNCF.

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La reconquête culturelle par la bouffe, nos élites n’y avaient pas pensé. Les populations, si. (Il est toujours sain, en prétendue démocratie, que le dernier mot revienne au peuple, n’est-ce pas…)

La résurgence du pâté en croûte, c’est le retour d’un plat de résistance. Doublement, en fait. Plat de résistance parce que, mine de rien, ça tient au corps. Résistance surtout parce que cette réhabilitation m’a tout l’air d’une sorte de pied de nez adressé à cette bien-bouffance qui est à nos estomacs ce que la bien-pensance est à nos neurones. Inutile, je pense, de développer…

On le croyait ringard…

Un reportage de TF1 dans le 13 heures de ce 18 février se faisait l’écho en effet, de cette remontada inattendue.

De grands chefs parlent à présent dudit pâté avec des étoiles (Michelin) dans les prunelles. Des artisans charcutiers malins en font leur cheval de bataille pour s’imposer sur les étals et les rayons partout en France. Sous la croûte, ils osent des saveurs nouvelles, nous apprend-on. Bon. Pour ma part, je m’en tiendrai à ce qu’y fourraient ma grand-mère et surtout – n’en ayant probablement pas terminé avec mon Œdipe – ma chère maman.

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Cela dit, j’en suis à présent à envisager de monter une pétition nationale afin que le pâté en croûte à la française soit inscrit au patrimoine culturel universel des Nations Unies, enfin ce genre de truc, comprenez-vous. Encore faudrait-il pour cela que nous sachions nous en réapproprier la maîtrise, car, figurez-vous, lors des cinq derniers championnats du monde de la spécialité, ce sont des chefs japonais qui l’ont emporté. Voulez-vous que je vous dise : j’en ai ri jaune…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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«Ô toi, l’étranger qui passe, va dire aux Spartiates…»

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Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.

Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.

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Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…

Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ;  que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute … 

Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes. 

A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025

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Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

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Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?


Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.

La mise en place du néolibéralisme

Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.

Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?

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À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.

Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.

Le néolibéralisme à la conquête du monde

Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.

Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.

L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.

Singapour, 37e économie mondiale, devant la Belgique. DR.

Du communisme au néolibéralisme

Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.

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À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.

L’Occident néolibéral

Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.

Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.

Le bouc émissaire

Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.

Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.

D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.

🎙️ Podcast: Mort de Quentin, la violence est d’extrême-gauche

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Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


La mort tragique du jeune Quentin Deranque devrait susciter une indignation sans limite non seulement devant cet assassinat, mais aussi devant les réactions de certains politiques et dans certains médias qui consistent à dire : « Certes, c’est tragique, mais l’extrême-droite fait pire et depuis des années ».

Il est clair aujourd’hui que la vraie violence est d’extrême-gauche. Ce sont les militants d’extrême-gauche qui pensent que la violence doit remplacer le débat comme la forme principale de l’interaction politique. Ces militants, ainsi que les politiques qui les cautionnent, sont profondément anti-républicains. Les élus et les dirigeants LFI, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Delogu, qui ont pris la parole pour valider ou excuser les actions de ces militants, en payeront sûrement le prix lors des prochaines élections.

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En revanche, Jordan Bardella a fait preuve de sagesse en recommandant aux élus et militants du RN de ne pas assister à la marche en hommage à Quentin qui aura lieu samedi 21 février à Lyon. Cette marche, qui n’a pas été organisée par la famille de Quentin, présente certains risques concernant l’ordre public et des affrontements possibles qui pourraient justement ajouter à cette violence qu’il faut exclure de l’espace public.

Dans la situation actuelle, le président de la République porte une certaine responsabilité. Il a échoué à rassembler les Français et à instaurer une nouvelle ère de dialogue politique. A la place, il a ouvert un boulevard au Rassemblement national qui peut désormais se présenter comme le parti des valeurs républicaines, analyse Philippe Bilger. Écoutez 👇

École: quand l’esclavage et la colonisation deviennent les seuls marqueurs de l’histoire de France

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A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.



Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.

Soyons sérieux

Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.

Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.

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La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.

Le droit à la continuité historique bafoué

Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.

Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.

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L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.

Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.

Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.

Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.

Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.

La Grande Garderie

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Mais Monsieur Rubio, nous avions enfin appris à haïr notre civilisation. Et puis vous…

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La politique diplomatique de Donald Trump a mis fin à la cancel culture. Et soudain, le mot « civilisation » n’est plus un gros mot.


Monsieur Rubio, comment osez-vous ? Comment osez-vous monter sur un podium à Munich, en plein XXIe siècle, et prononcer avec une tranquillité absolue la phrase : « Nous faisons partie d’une civilisation, la civilisation occidentale » ?

Ne vous a-t-on pas informé ? N’avez-vous pas reçu le mémorandum ? N’avez-vous pas consulté le manuel actualisé de comportement civilisé responsable ?

Excuses

L’Occident avait déjà été annulé. Nous avions tant travaillé pour cela. Des décennies entières de séminaires. Des millions de pages. Des fleuves d’encre soigneusement versés pour expliquer, avec une patience infinie, que cette civilisation représentait, dans le meilleur des cas, un malentendu historique. Un brouillon qui n’aurait jamais dû être envoyé. Un bâtiment construit par erreur sur un terrain qui appartenait moralement au vide.

Et vous voilà maintenant, comme si de rien n’était, à nous parler de civilisation ? Nous avions pourtant progressé. Nous avions accompli ce qui était le plus difficile : ressentir une gêne structurelle face à nos propres cathédrales. Nous avions appris à marcher dans nos villes comme des squatteurs spirituels, comme des visiteurs accidentels au sein d’une architecture étrangère.

Nous avions domestiqué le réflexe. Chaque fois que nous apercevions une œuvre d’art, une université, une institution juridique, nous ressentions immédiatement l’obligation de présenter des excuses à quelqu’un. À n’importe qui. Par précaution.

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C’était magnifique. C’était élégant. C’était moderne. Et vous arrivez maintenant, avec ce ton désinvolte, pour nous parler d’héritage.

Héritage. Je vous en prie. Ne comprenez-vous pas que l’héritage est profondément offensant ? L’héritage introduit la continuité. La continuité introduit l’identité. L’identité introduit des limites. Les limites introduisent l’exclusion. Et l’exclusion introduit la possibilité qu’une personne, quelque part, puisse ne pas être incluse dans quelque chose que nous n’avons pas encore défini mais qui, sans aucun doute, devait être universel, fluide et entièrement interchangeable, comme une soupe tiède servie dans le réfectoire moral de l’humanité.

Tous nos efforts anéantis

Nous avions déjà tant avancé, Monsieur Rubio. Nous avions réussi à ce que l’Occident développe une honte existentielle saine. Chaque découverte scientifique s’accompagnait d’une légère nausée éthique. Chaque progrès technologique exigeait un prologue autocritique de trois cents pages. Le progrès avait acquis la décence de la culpabilité. Et cela fonctionnait.

L’Occident avançait vers sa propre disparition avec une dignité bouleversante, comme un majordome qui, après avoir servi le dîner pendant des siècles, décide de s’effacer discrètement pour ne pas déranger les invités.

Mais vous, non. Vous décidez de mentionner, avec une irresponsabilité totale, que les États-Unis sont « a child of Europe ». Une fille ? Une fille ? Monsieur Rubio, cela introduit la parenté. Cela introduit la généalogie. Cela introduit quelque chose de dangereusement proche d’une famille. Nous avions atteint un stade bien plus avancé : une civilisation sans père, sans mère, sans ancêtres, sans racines, suspendue dans un présent éternel, comme une plante en plastique qui n’a besoin d’aucune terre et ne produit aucune ombre. C’était parfait. C’était propre. C’était stérile.

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Et maintenant vous venez nous parler de l’Espagne. De chevaux. De rodéos. « Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos… sont nés en Espagne ». Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Le cowboy devait être spontané. Il devait émerger du désert comme un phénomène atmosphérique, non comme le produit d’une continuité historique concrète. Nous avions déjà consacré des décennies à expliquer au cowboy que sa propre existence constituait une forme d’appropriation indue de l’horizon. Et maintenant vous lui rendez ses grands-parents. Cela est inadmissible.

À quoi a donc servi Adorno, dites-moi ? À quoi ont servi ces années passées à affûter sa prose allemande jusqu’à transformer chaque phrase en bistouri dirigé contre la culture qui l’avait engendré ? À quoi a servi son effort pour démontrer que les Lumières contenaient en elles-mêmes le germe de leur propre barbarie ? Tout cela n’avait-il pas précisément pour but que, le moment venu, plus personne n’ose prononcer le mot civilisation sans ressentir une contraction musculaire involontaire ?

Et Marcuse ? À quoi ont servi ses efforts acharnés pour nous convaincre que la prospérité représentait une forme sophistiquée d’oppression, si vous venez maintenant traiter cette prospérité comme, comment dire, un accomplissement ?

Et Foucault ? À quoi ont servi ses cartographies minutieuses des microphysiques du pouvoir, des disciplines invisibles, des architectures de surveillance, si vous apparaissez à Munich en parlant comme si l’Occident n’était pas une gigantesque prison sans barreaux où nous sommes simultanément gardiens, prisonniers et architectes du panoptique ?

Nous avions appris à soupçonner nos propres hôpitaux. Nous regardions nos médecins avec prudence, en nous demandant à quel moment exact commencerait la phase disciplinaire de la consultation.

Et Derrida ? À quoi a servi son travail pour nous enseigner que toute structure contenait sa propre instabilité, que tout sens glissait indéfiniment, que toute tradition ressemblait à un château construit sur du sable sémantique, si vous venez maintenant agir comme si le sol était encore solide ?

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Nous avions investi des générations entières pour que l’Occident se perçoive comme conceptuellement provisoire, ontologiquement douteux, métaphysiquement embarrassant. C’était un chef-d’œuvre. Une civilisation fonctionnelle qui se perçoit elle-même comme un accident. Un bâtiment d’acier convaincu d’être du brouillard. Nous avions accompli l’impossible, Monsieur Rubio. L’Occident avait commencé à se comporter comme un glaçon moralement supérieur grâce à sa propre capacité à fondre. Et puis vous apparaissez, avec votre discours, et vous ruinez tout.

L’Occident se souvient de son nom. Il se souvient de son histoire. Il se souvient qu’il a construit le bâtiment dans lequel nous vivons encore. Ne comprenez-vous pas le mal que vous avez causé ?

Nous avions organisé les funérailles. Les fleurs étaient prêtes. Les discours préparés. Le cercueil parfaitement ouvert. Et vous, avec une seule phrase, forcez le défunt à se redresser, à regarder autour de lui et à demander d’une voix claire : « Qui a décidé que j’étais mort ? ».

C’est profondément irresponsable, Monsieur Rubio. Car maintenant, l’Occident pourrait commettre la pire des erreurs possibles. Il pourrait survivre.

El ídolo que devoró a su pueblo

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Que ma joie demeure

Gisèle Pelicot publie chez Flammarion son histoire. Le procès des viols de Mazan avait sidéré l’opinion. La sortie du livre se fait en 22 langues, bénéficie d’une couverture médiatique démesurée et a de quoi rendre jalouse une Michele Obama… En Grande Bretagne, Kate Winslet, Kristin Scott Thomas et Emma Thompson proposeront des lectures de l’ouvrage aux plus chanceux.


Les gens sont décidément moroses, désespérés et désespérants. Brainwashed par des médias sulfureux, les Français passent leur temps à se lamenter sur la déchéance d’un pays qui s’effondre, déplorent une société en faillite, dénoncent une insécurité exponentielle. À les entendre la France serait cul par-dessus-tête. Franchement, c’est un peu abuser… Carabistouilles. Foin de ce pessimisme hivernal ! Je vais vous donner, moi, une bonne raison de vous réjouir. Une hirondelle a fait le printemps. Elle vous avait manqué, mais la voilà. Notre icône nationale est de retour et porte un message d’espoir qu’elle délivre dans un récit paru le 17 février. La presse a annoncé à grands sons de trompe l’évènement dans le monde entier. En France, des articles bouleversants et élogieux ont paru simultanément dans Télérama, Le Nouvel Obs, Gala, Elle et j’en passe. À la radio comme sur les plateaux de télévision, on s’est arraché la dame et Augustin Trapenard lui a déroulé, comme il se doit, le tapis rouge de sa Grande Librairie. À l’étranger, même engouement dans La Vangardia en Espagne, le Financial Times, en Grande-Bretagne, USA TODAY ou The New York Times aux États-Unis. L’affaire est planétaire.

Infiniment remuant

Notre héroïne, c’est Gisèle Pelicot. La septuagénaire révélée par la sordide affaire des viols de Mazan et devenue, à son corps défendant, la figure emblématique que tout le monde nous envie, symbole suprême de « la lutte contre les violences sexuelles et la soumission chimique », vient de faire paraître Et la joie de vivre, récit à la première personne, « intimiste, infiniment remuant et vivant », selon Télérama. Co-écrit avec la journaliste Judith Perrignon, et traduit… en 22 langues, le voici enfin et pour notre plus grande joie, en librairie. Celle qui a déclaré au magazine Elle, tout comme Voltaire l’aurait fait en son temps « J’ai décidé d’être heureuse » (parce que c’est bon pour la santé) se livre enfin. Elle expose sa vision du procès intenté à son mari et aux cinquante autres hommes accusés de l’avoir violée, et raconte l’histoire de sa vie avec Dominique Pelicot avant qu’elle ne découvre que celui-ci, pendant des années, l’avait droguée et livrée à des hommes qui abusaient d’elle alors qu’elle était inconsciente. On y apprend enfin que la dame a retrouvé l’amour dans les bras de Jean-Loup, et on ne peut s’empêcher de verser une larme attendrie : « Je n’avais pas peur de mes rides, ni de mon corps. J’aimais Jean-Loup et il m’aimait. » Oui, on aime les téléfilms de Noël, on est fleur bleue et on l’avoue.

Que faire de toute cette boue ?

Celle que sa co-autrice qualifie de « mélancolique rieuse » (on échappe à la mouette rieuse) ne s’était jamais exprimée ailleurs que dans les salles d’audience d’Avignon puis de Nîmes, lors des procès. Silence après l’horreur. Pourquoi Gisèle Pelicot, qui refuse d’être qualifiée d’icône – « Le terme est trop fort pour moi » – prend-elle alors publiquement la parole ? C’est qu’elle a, paraît-il, pris conscience de sa responsabilité pour les générations futures et accepté d’être « une boussole, un repère » pour la nouvelle génération des féministes, engagées dans le combat sans merci contre la fameuse société patriarcale et machiste. Résignée à l’idée d’avoir un destin, elle s’est fait violence pour sortir de son mutisme et a déclaré à Télérama : « Je suis heureuse d’offrir mon histoire en exemple et mon prénom en étendard. » Comme elle l’explique sur France Culture, « c’est un message d’espoir que j’ai voulu transmettre. » Vive la joie ! À Télérama, encore, elle affirme : « l’écriture m’a aussi permis de faire une introspection, un état des lieux de ma vie. Que faire de toute cette boue ? Ce travail m’a permis de continuer à me réparer, d’apprendre à me reconstruire sur un champ de ruines. » Et la littérature devint thérapie…

Révoltée par la tragédie sordide vécue par Madame Pelicot, on s’étonne toutefois un peu de l’engouement pour les mémoires de la dame, trouvant qu’il confine un tantinet au voyeurisme. Que dire d’une époque où Germaine Tillion et Gisèle Pelicot se valent ? Que s’est-il donc passé pour que la victime soit célébrée à l’instar de l’héroïne ? Mais après tout, cessons de grincher, comme les tristounets qu’on raille.  C’est Confucius qui a certainement raison : « La joie est en tout ; il faut savoir l’extraire. »

320 pages

Et la joie de vivre

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Le luxe européen sur la pente… automobile

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Persuadée de son exception, l’industrie du luxe européen s’obstine à croire qu’elle est hors sol. C’est précisément ce qui devrait l’inquiéter.


Depuis trente ans, l’industrie du luxe se raconte une histoire flatteuse, presque consolante : celle d’un secteur à part, immunisé ou presque contre les secousses qui affectent le reste de l’économie réelle. Là où l’automobile serait désormais condamnée à la norme, à la contrainte réglementaire, à la guerre des coûts, le luxe se voudrait libre, culturel et intemporel. Il ne produirait pas seulement des objets, mais du sens, de la mémoire, une forme de continuité civilisationnelle.

Cette croyance a longtemps fonctionné comme un rempart symbolique. Elle agit aujourd’hui comme un angle mort stratégique.

Car l’Europe a déjà connu une industrie persuadée de son exception. L’automobile européenne, pilier industriel puissamment ancré dans les régions, fierté sociale et outil d’émancipation, se pensait elle aussi insubstituable. Elle employait des millions de salariés qualifiés, structurait les territoires, incarnait une idée du progrès toujours plus accessible. Puis elle a lentement glissé vers une logique qui lui était étrangère : financiarisation accrue, dilution de la culture industrielle, délocalisations, standardisations induites par l’inflation normative, dépendance croissante à des marchés lointains, révolution technologique de l’électrique questionnant de nombreuses certitudes. Le tout accompagné d’un discours managérial confondant vision stratégique et récit rassurant. Le résultat est connu : une industrie fragilisée, politiquement exposée, socialement contestée, sommée de se transformer sous contrainte plutôt que par choix.

Le luxe européen emprunte aujourd’hui cette trajectoire avec une régularité troublante. Même certitude d’exception. Même refus initial de la comparaison. Même confusion entre prestige symbolique et solidité structurelle. Même croyance selon laquelle la désirabilité mondiale suffira à compenser la perte d’ancrage culturel, social et productif. À ce stade, la différence majeure tient à une indulgence persistante : le luxe bénéficie encore d’un regard admiratif, là où l’automobile a basculé dans la suspicion notamment liée aux préoccupations écologiques croissantes. Mais cette indulgence n’est ni éternelle ni gratuite.

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Il faut le dire sans détour : ce qui fragilise le luxe n’est ni la critique morale (quoique), ni la concurrence étrangère ou l’évolution des sensibilités sociales. Ce sont des choix délibérés, opérés au cœur même de sa gouvernance. Choix des grands groupes européens — LVMH, Kering, Richemont — de faire de la croissance financière l’horizon indiscutable de toute décision. Choix d’une organisation mondialisée où le centre de gravité s’éloigne progressivement des métiers, des ateliers, des territoires. Choix, enfin, d’un discours idéologique profondément contemporain : inclusif dans ses mots, mais hiérarchique dans ses pratiques ; durable dans ses campagnes, mais intensif dans ses arbitrages industriels.

Ce modèle n’est pas sans conséquences. Il transforme le luxe en industrie de signes plus qu’en culture matérielle. Il éloigne l’objet de ceux qui le fabriquent comme de ceux qui pourraient encore en comprendre la valeur intrinsèque. Il produit une clientèle mondiale solvable mais instable, davantage attachée à la fonction sociale du luxe qu’à ce qu’il représente réellement de patrimoine.

L’automobile européenne a appris, à ses dépens, qu’un marché sans loyauté culturelle est un marché sans mémoire — et donc sans avenir.

La question n’est alors plus de savoir si le luxe va s’effondrer, fantasme commode pour éditorialistes pressés ou militants anti-élites. La question est autrement plus inconfortable : le luxe européen est-il en train de dissoudre sa propre légitimité, à force de systématiquement prioriser l’expansion mondiale face à la profondeur culturelle ? Et, dans une Europe divisée par les fractures sociales, écologiques, politiques et idéologiques, peut-il durablement prospérer en donnant le sentiment de capter la valeur sans assumer la responsabilité du symbole qui l’accompagne ?

C’est à cette interrogation — économique, sociologique et fondamentalement politique — que la comparaison avec l’automobile oblige à répondre. Non pour annoncer une chute spectaculaire, mais pour éviter une lente érosion.

Les industries ne meurent presque jamais d’une attaque frontale. Elles déclinent par une série de dénis. Et le déni commence toujours par un non-dit…


Note — Ce texte s’appuie sur des analyses issues de la sociologie de la distinction (Pierre Bourdieu), de la critique de la financiarisation industrielle (Michel Aglietta ; Luc Boltanski & Ève Chiapello), ainsi que sur les données publiques et rapports annuels des grands groupes européens du luxe et de l’industrie automobile.

Les soldats du silence

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.

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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué  le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.

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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.

Il était une fois Pallywood

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Pierre-André Taguieff © Hannah Assouline.

Pour l’inventeur du concept d’islamo-gauchisme, les images trompeuses du « petit Mohamed », s’apparentent, par leur charge antisémite, aux « Protocoles des sages de Sion » et à l’affaire Dreyfus. Quant aux nombreux journalistes qui ont préféré les relayer sans distance critique, ils nous informent sur le corporatisme dévastateur de leur profession.


Alimentée par des manipulations médiatiques et des mensonges répétés en boucle, l’opinion publique mondiale s’est globalement retournée contre Israël après le 7 octobre 2023.

Accusations d’épuration ethnique, d’apartheid, de famine et de génocide : ces mots portent un poids et une symbolique, ainsi qu’une lourde charge émotionnelle dans l’inconscient collectif.

Mais ce ne sont que des mots, des concepts destinés à alimenter les imaginaires.

Alors que les « deep fake » pullulent sur les réseaux sociaux et que l’intelligence artificielle permet de produire des images plus vraies que nature, le « martyr » de Mohamed al-Dura, fabriqué et offert gratuitement au monde entier par France 2 le 30 septembre 2000, reste l’image la plus dévastatrice jamais créée pour délégitimer l’État d’Israël.

Un drapeau israélien est brûlé devant une fresque en référence à l’affaire Al-Durah, lors d’un rassemblement de la section médicale du Basij à Téhéran, avril 2004. Mehdi Ghasemi/Isna

Le 7 octobre 2023, les contempteurs d’Israël ont republié la photo du « petit Mohamed » pour justifier le pogrom.

En 2002, Daniel Pearl avait été égorgé au Pakistan avec en arrière-plan l’image iconique de France 2.

Le 12 octobre 2000, deux soldats israéliens étaient lynchés et démembrés à Ramallah pour venger l’enfant prétendument tué douze jours plus tôt.

Juste après la diffusion du reportage de France 2, Catherine Nay déclarait sur Europe 1 : « La mort de Mohamed annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le ghetto de Varsovie. »

Le mensonge al-Dura, étendard mythique de la guerre médiatique contre Israël et les Juifs

L’image de Mohamed al-Dura occupe une place centrale dans la guerre médiatique qui, puisant dans les vieux mythes antijuifs, accompagne le conflit israélo-palestinien. Présenté comme un enfant palestinien tué par des tirs israéliens, le « petit Mohamed » a été érigé en icône médiatique planétaire dès sa diffusion par France 2. Le reportage a fonctionné comme une rumeur visuelle dont la force persuasive venait autant de l’image que du commentaire qui l’orientait : un récit simpliste de « victimes palestiniennes innocentes » et de « bourreaux israéliens » conforme aux attentes idéologiques du public et de certains politiques.

Cette image a immédiatement été intégrée à une propagande fondée sur un archétype ancien dérivé de celui du diable, le principe du mal : celui du « Juif cruel, homicide » animé de pulsions sanguinaires, héritier des accusations chrétiennes de déicide et de crimes rituels de prétendus « enfants martyrs », sanctifiés ou canonisés à l’issue de certaines affaires médiévales.

Dans la dernière version de la démonologie antijuive, ce sont « les sionistes », en tant que catégorie groupale mythique, qui incarnent de la façon la plus pure le principe du mal où l’ennemi absolu s’incarne dans une catégorie mixte : le « judéo-croisé » ou l’« américano-sioniste ».

Cette charge symbolique a donné au reportage de France 2 une puissance émotionnelle exceptionnelle, transformant une séquence télévisée en un mythe politique sloganisé, intégré dans les appels au djihad.

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L’image est devenue le catalyseur de la seconde Intifada au début des années 2000 : dans l’opinion internationale, elle a été perçue comme la preuve de la « cruauté sioniste » et a réactivé des stéréotypes antijuifs en alimentant l’indignation et des appels à la vengeance et au djihad mondial, un an avant les attentats du 11 septembre 2001. Cette image a paru confirmer l’une des affirmations récurrentes des dirigeants d’Al-Qaïda, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains tuent intentionnellement les musulmans, ce qui justifiait le déclenchement du « djihad défensif », impliquant l’obligation pour tout musulman de combattre tous les « ennemis de l’islam ».

L’Autorité palestinienne, mais aussi de nombreux médias, des organisations politiques et des mouvements islamistes ont exploité l’image en transformant Mohamed en martyr emblématique. Des timbres, des monuments, des programmes télévisés, des écoles et des manuels scolaires ont été consacrés à sa mémoire.

Un reportage rapidement contesté

Pourtant, peu après la diffusion du reportage de France 2, de nombreuses interrogations sont apparues : absence de sang sur les « victimes », incohérences balistiques et contradictions du caméraman palestinien ayant filmé la scène. La puissance accusatoire du reportage était en fait donnée par le montage et le commentaire de Charles Enderlin.

Plusieurs enquêtes – notamment celles de Nahum Shahaf, de Stéphane Juffa, d’Esther Schapira, de Gérard Huber et de Philippe Karsenty – ont contribué à mettre en doute le reportage, puis sont arrivées à la même conclusion : le reportage de Charles Enderlin n’était pas authentique. De plus, les rushes de France 2 projetés à la cour d’appel de Paris en novembre 2007 ont confirmé que les séquences filmées par le caméraman de France 2 étaient manifestement jouées et que l’enfant, supposé mort, bougeait après la « scène fatale ». L’icône victimaire al-Dura s’est transformée en « affaire al-Dura » lorsqu’en 2004, Philippe Karsenty a qualifié de « supercherie » le reportage de Charles Enderlin, responsable du montage et du commentaire accusatoire sur les images diffusées. Poursuivi pour diffamation, Philippe Karsenty fut d’abord condamné en 2006, puis relaxé en 2008. Cet arrêt, très commenté à l’étranger, a largement été passé sous silence en France, où s’est déployée une solidarité corporatiste autour de Charles Enderlin, journaliste-martyr dont il fallait défendre l’honneur. Une pétition « Pour Charles Enderlin », signée par des centaines de journalistes et de personnalités politiques, illustra la fermeture du milieu médiatique à la critique : plutôt que de débattre des faits, on a préféré les disqualifier par amalgames et par diffamation.

D’autres, bien moins nombreux – notamment Élie Barnavi, Richard Prasquier et Élisabeth Lévy –, ont progressivement fait évoluer leur analyse face aux incohérences du récit initial. Conscients de la nécessité de parvenir à un examen dépassionné et indépendant des images, et de l’affaire en général, ils se sont heurtés aux stratégies dilatoires de la chaîne publique et de ses soutiens. Ce n’est finalement qu’en 2008 qu’a commencé à être admis dans l’espace public français le fait que le reportage al- Dura était vraisemblablement le produit d’une mise en scène.

Charles Enderlin a-t-il été l’« idiot utile » de cette affaire ?

Sous la pression idéologique de la seconde Intifada, le journaliste de France 2 aurait-il interprété les images à travers une grille de lecture manichéenne opposant soldats israéliens « bourreaux » et Palestiniens « victimes innocentes » ?

C’est ainsi que confronté aux incohérences de son reportage, Charles Enderlin avait répondu : « Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. »

L’impunité des intouchables

L’affaire al-Dura a aussi révélé le fonctionnement d’un système médiatique français conformiste et idéologiquement orienté, plus soucieux de défendre la réputation de Charles Enderlin que d’établir la vérité. Au cœur de ce système se trouve une caste d’« intouchables » médiatiques, protégée par des réactions automatiques et une connivence professionnelle. Le premier réflexe du lobby des intouchables consista à ne pas réagir, à faire silence, pour étouffer les voix dissidentes.

Au lieu de répondre aux arguments avancés par les contradicteurs, et de revenir scrupuleusement aux faits pour discuter des hypothèses et des interprétations possibles, ils lancèrent une campagne de diffamation contre l’intrus en le réduisant, par un amalgame polémique, à n’être que le suppôt conspirateur d’un groupe diabolisé (« sioniste » ou « d’extrême droite »).

Pourtant, on ne saurait mettre sur le même plan l’action menée au grand jour par un individu, Philippe Karsenty, pour dénoncer une imposture médiatique et l’action d’un groupe informel mais puissant pour étouffer la voix contestataire du dissident par tous les moyens disponibles ; du silence médiatique à la poursuite devant les tribunaux, en passant par les attaques personnelles. Karsenty s’est en effet engagé dans l’analyse critique et la dénonciation de deux opérations scandaleuses : la mise en scène de la « mort du petit Mohamed », opération de propagande réussie, et l’action concertée d’un réseau de journalistes pour empêcher que la vérité soit faite sur cette mise en scène.

En France, il existe une raison des médias qui n’a rien à envier à la raison d’État.

Cette raison des médias se manifeste de la plus simple façon par l’exercice du terrorisme intellectuel, qui vise à tuer socialement tout contradicteur public d’un journaliste, lorsque le contradicteur, simple citoyen, n’appartient pas à la caste journalistique.

Le premier journaliste venu, qui ne cesse d’entendre le refrain de la « liberté de la presse condition de la démocratie », finit par y croire, puis, insensiblement, se met à croire qu’il incarne la liberté de penser. Le critiquer revient à s’attaquer à la liberté de la presse et, par voie de conséquence, au régime démocratique.

Supposé infaillible, le journaliste est toujours innocent, quelles que soient ses affirmations non fondées, ses enquêtes bâclées, ses accusations mensongères, ses dénonciations calomnieuses. Il n’est jamais vraiment tenu pour responsable de ses erreurs et de ses fautes. Or, le pouvoir de nuisance du journalisme est sans pareil, en raison d’une asymétrie de principe entre le journaliste peu scrupuleux, voire diffamateur, et sa victime.

Pourquoi se gêner avec un citoyen sans qualités lorsqu’on procède ainsi avec les plus hauts responsables politiques qui ont pourtant, quant à eux, des moyens de rétorsion ?

Analogies avec l’affaire Dreyfus et les « Protocoles des sages de Sion »

Historiquement, l’affaire al-Dura n’est pas sans rappeler l’affaire Dreyfus et celle des « Protocoles des sages de Sion » où une falsification à forte charge émotionnelle devient un mythe mondialisé résistant aux démentis. Ce sont effectivement des faux fondés sur des stéréotypes antijuifs fabriqués, exploités et largement diffusés, malgré les preuves contraires, pour accuser de façon mensongère et accabler injustement un Juif, Dreyfus, les Juifs et les « judéo-maçons » avec les « Protocoles », ou l’État des Juifs et les sionistes, et par extension, les Juifs du monde entier, dans le cas de l’affaire al-Dura.

Les antidreyfusards défendaient l’infaillibilité de l’armée et de ses officiers qui œuvraient au service de l’État. La pétition pro-Enderlin était un réflexe corporatiste destiné à protéger la croyance qu’un journaliste œuvrait nécessairement au service de la vérité et qu’il ne pouvait pas se tromper… ou, pire, nous tromper.

Dans l’affaire Dreyfus, comme avec l’affaire al-Dura, une bonne partie des élites françaises se fit complice de la fabrication, ou de la protection, d’un faux antisémite et les faussaires utilisèrent la loi contre la diffamation pour essayer de réduire au silence leur principal critique, Émile Zola.

Ceux qui se lancèrent dans le combat paraissaient isolés autant que vulnérables dans leur quête de justice et de vérité. Et pourtant, le courage et la lucidité militante d’un petit groupe de citoyens déterminés ont fini par vaincre toutes les puissances sociales coalisées, l’état-major, l’armée et l’Église. Un contre-pouvoir animé par des idéaux a détruit le système bâti par les faussaires et leurs complices, suivis par les conformistes.

A lire aussi, Philippe Karsenty: Affaire Al-Durah: « le plus grand faux antisémite de notre génération »

L’exemplarité de « l’Affaire » tient à son heureuse issue, au terme d’un difficile combat pour la vérité. Une fois celle-ci établie et reconnue, la possibilité s’ouvrit enfin de rendre justice à l’innocent faussement accusé et gravement diffamé. Ce combat fut mené par des lutteurs solitaires mus avant tout par le désir de vérité, et il a lui-même fait tradition en France : d’Émile Zola et Charles Péguy à Claude Lanzmann et Serge Klarsfeld, en passant par Marc Bloch. Sans oublier le père Desbois.

Dans l’affaire al-Dura, contrairement à l’affaire Dreyfus, le Juif innocent injustement accusé n’est pas un individu, c’est un être collectif : les Israéliens, diabolisés à travers leur armée polémiquement construite comme tueuse d’enfants palestiniens ou arabo-musulmans, et, plus largement, les « sionistes », c’est-à-dire les Juifs, pour tous leurs ennemis.

La comparaison avec l’affaire Dreyfus appelle en outre à réfléchir sur la nature du pouvoir abusif qui, dans l’affaire al-Dura, s’oppose à l’établissement de la vérité sur les faits. Ce pouvoir composite n’est plus celui de l’armée alliée à l’Église sur fond d’antisémitisme assumé, c’est celui d’une partie du monde médiatique et de la classe intellectuelle, défendant des intérêts corporatistes sur fond d’antisionisme plus ou moins radical, et plus ou moins assumé.

En 2026, plus d’un siècle après la démonstration philologique que les « Protocoles des sages de Sion » étaient un faux, des centaines de millions d’individus, dans le monde, croient toujours à leur authenticité et sont persuadés que ce document révèle la satanique « conspiration juive internationale », devenue le terrifiant « complot sioniste mondial ». On n’a donc pas à s’étonner du fait que des millions d’individus, dans le village planétaire, croient toujours que le reportage al-Dura est le fidèle enregistrement d’un événement réel et qu’il révèle en outre la nature criminelle des « sionistes ».

Le contexte idéologique a changé, mais les stéréotypes négatifs demeurent. Ceux qui ont fait circuler la rumeur selon laquelle Philippe Karsenty était un agent des services secrets israéliens, c’est-à-dire un « traître » travaillant pour l’étranger, ont fait renaître la principale accusation antidreyfusarde. Le capitaine Dreyfus était accusé d’une façon mensongère de « trahir la France », le franc-tireur Karsenty est accusé de trahir France 2, érigée en source de vérité.

L’image incontrôlée est devenue une arme létale

Cette affaire révèle un phénomène plus large : la facilité avec laquelle des images non vérifiées peuvent devenir des armes symboliques dans les conflits contemporains. Elle met en lumière les failles déontologiques de certains médias, l’instrumentalisation systématique de la cause palestinienne par divers groupes politiques et religieux, et l’impact international d’une narration non étayée. Pour certains analystes, l’affaire al-Dura accommode à la propagande antijuive moderne l’accusation de meurtre rituel, réactivant des stéréotypes archaïques dans un langage pseudo-politique.

En définitive, l’affaire al-Dura démontre comment un reportage télévisé, non vérifié et interprété hâtivement, a pu nourrir un récit globalisé où Israéliens et Juifs sont assimilés au mal absolu. Cette mystification médiatique, largement relayée, a eu des conséquences réelles : violences antijuives, légitimation de crimes terroristes et polarisation accrue du conflit. Elle reste un cas d’école sur la responsabilité journalistique et sur la puissance des images dans la construction de mythes politiques contemporains.

D’où l’importance d’établir et révéler de manière indiscutable que le reportage de Charles Enderlin n’était qu’une pure et simple mise en scène.


Pour en savoir plus, voir Pierre-André Taguieff : La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010 ; Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme), Paris, Hermann, 2020 ; Les Protocoles des sages de Sion des origines à nos jours, Paris, Hermann, 2024.

Pâté en croûte, le retour…

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Le Chef Guillaume Gomez presente le pâté en croute au veau et foie gras de l'Elysée, 22 décebmre 2018 © WITT/SIPA

Le monde entier nous l’envie.


Tout n’est donc pas foutu au royaume de la gastronomie patrimoniale franco-française ! Voilà que le cher vieux pâté en croûte fait son grand retour dans les assiettes et la faveur de nos concitoyens. Comme dirait l’autre : symboliquement au moins, ça nous cause !

Reconquête gastronomique

Les dictatures véganisantes, diététisantes, écologisantes, toutes plus culpabilisantes les unes que les autres n’auront finalement pas eu sa peau. On s’en réjouit. Car voilà bien aussi, du même coup, que la traditionnelle expression « casser la croûte » retrouve des couleurs, reprend tout son sens. Il y avait bien sûr celle du pain, de croûte, mais elle aussi était ces dernières décennies en grave perte de vitesse face à la déferlante du paveton tout mou du burger et du très pâteux sandwich SNCF.

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La reconquête culturelle par la bouffe, nos élites n’y avaient pas pensé. Les populations, si. (Il est toujours sain, en prétendue démocratie, que le dernier mot revienne au peuple, n’est-ce pas…)

La résurgence du pâté en croûte, c’est le retour d’un plat de résistance. Doublement, en fait. Plat de résistance parce que, mine de rien, ça tient au corps. Résistance surtout parce que cette réhabilitation m’a tout l’air d’une sorte de pied de nez adressé à cette bien-bouffance qui est à nos estomacs ce que la bien-pensance est à nos neurones. Inutile, je pense, de développer…

On le croyait ringard…

Un reportage de TF1 dans le 13 heures de ce 18 février se faisait l’écho en effet, de cette remontada inattendue.

De grands chefs parlent à présent dudit pâté avec des étoiles (Michelin) dans les prunelles. Des artisans charcutiers malins en font leur cheval de bataille pour s’imposer sur les étals et les rayons partout en France. Sous la croûte, ils osent des saveurs nouvelles, nous apprend-on. Bon. Pour ma part, je m’en tiendrai à ce qu’y fourraient ma grand-mère et surtout – n’en ayant probablement pas terminé avec mon Œdipe – ma chère maman.

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Cela dit, j’en suis à présent à envisager de monter une pétition nationale afin que le pâté en croûte à la française soit inscrit au patrimoine culturel universel des Nations Unies, enfin ce genre de truc, comprenez-vous. Encore faudrait-il pour cela que nous sachions nous en réapproprier la maîtrise, car, figurez-vous, lors des cinq derniers championnats du monde de la spécialité, ce sont des chefs japonais qui l’ont emporté. Voulez-vous que je vous dise : j’en ai ri jaune…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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«Ô toi, l’étranger qui passe, va dire aux Spartiates…»

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Jeunes Spartiates à l'entraînement, Edgar Degas, 1860, National gallery de Londres. DR.

Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.

Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.

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Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…

Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ;  que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute … 

Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes. 

A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025

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Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

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Violents débordements des militants anti-mondialisation, lors du G8 dans la ville italienne de Gênes, 22 juillet 2001 © ABILE/SIPA

Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?


Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.

La mise en place du néolibéralisme

Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.

Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?

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À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.

Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.

Le néolibéralisme à la conquête du monde

Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.

Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.

L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.

Singapour, 37e économie mondiale, devant la Belgique. DR.

Du communisme au néolibéralisme

Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.

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À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.

L’Occident néolibéral

Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.

Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.

Le bouc émissaire

Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.

Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.

D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.

🎙️ Podcast: Mort de Quentin, la violence est d’extrême-gauche

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Le lieu de l'assassinat de Quentin Deranque, au croisement de la rue Victor Lagrange et du boulevard Yves Farge, Lyon, le 19 février 2026 © Merlet Antoine/SIPA

Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


La mort tragique du jeune Quentin Deranque devrait susciter une indignation sans limite non seulement devant cet assassinat, mais aussi devant les réactions de certains politiques et dans certains médias qui consistent à dire : « Certes, c’est tragique, mais l’extrême-droite fait pire et depuis des années ».

Il est clair aujourd’hui que la vraie violence est d’extrême-gauche. Ce sont les militants d’extrême-gauche qui pensent que la violence doit remplacer le débat comme la forme principale de l’interaction politique. Ces militants, ainsi que les politiques qui les cautionnent, sont profondément anti-républicains. Les élus et les dirigeants LFI, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Delogu, qui ont pris la parole pour valider ou excuser les actions de ces militants, en payeront sûrement le prix lors des prochaines élections.

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En revanche, Jordan Bardella a fait preuve de sagesse en recommandant aux élus et militants du RN de ne pas assister à la marche en hommage à Quentin qui aura lieu samedi 21 février à Lyon. Cette marche, qui n’a pas été organisée par la famille de Quentin, présente certains risques concernant l’ordre public et des affrontements possibles qui pourraient justement ajouter à cette violence qu’il faut exclure de l’espace public.

Dans la situation actuelle, le président de la République porte une certaine responsabilité. Il a échoué à rassembler les Français et à instaurer une nouvelle ère de dialogue politique. A la place, il a ouvert un boulevard au Rassemblement national qui peut désormais se présenter comme le parti des valeurs républicaines, analyse Philippe Bilger. Écoutez 👇

École: quand l’esclavage et la colonisation deviennent les seuls marqueurs de l’histoire de France

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Collège Georges Charpak de Goussainville (95), juin 2009 © CHAMUSSY/SIPA

A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.



Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.

Soyons sérieux

Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.

Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.

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La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.

Le droit à la continuité historique bafoué

Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.

Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.

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L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.

Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.

Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.

Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.

Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.

La Grande Garderie

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Mais Monsieur Rubio, nous avions enfin appris à haïr notre civilisation. Et puis vous…

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Marco Rubio à Budapest, 16 février 2026 © Alex Brandon/AP/SIPA

La politique diplomatique de Donald Trump a mis fin à la cancel culture. Et soudain, le mot « civilisation » n’est plus un gros mot.


Monsieur Rubio, comment osez-vous ? Comment osez-vous monter sur un podium à Munich, en plein XXIe siècle, et prononcer avec une tranquillité absolue la phrase : « Nous faisons partie d’une civilisation, la civilisation occidentale » ?

Ne vous a-t-on pas informé ? N’avez-vous pas reçu le mémorandum ? N’avez-vous pas consulté le manuel actualisé de comportement civilisé responsable ?

Excuses

L’Occident avait déjà été annulé. Nous avions tant travaillé pour cela. Des décennies entières de séminaires. Des millions de pages. Des fleuves d’encre soigneusement versés pour expliquer, avec une patience infinie, que cette civilisation représentait, dans le meilleur des cas, un malentendu historique. Un brouillon qui n’aurait jamais dû être envoyé. Un bâtiment construit par erreur sur un terrain qui appartenait moralement au vide.

Et vous voilà maintenant, comme si de rien n’était, à nous parler de civilisation ? Nous avions pourtant progressé. Nous avions accompli ce qui était le plus difficile : ressentir une gêne structurelle face à nos propres cathédrales. Nous avions appris à marcher dans nos villes comme des squatteurs spirituels, comme des visiteurs accidentels au sein d’une architecture étrangère.

Nous avions domestiqué le réflexe. Chaque fois que nous apercevions une œuvre d’art, une université, une institution juridique, nous ressentions immédiatement l’obligation de présenter des excuses à quelqu’un. À n’importe qui. Par précaution.

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C’était magnifique. C’était élégant. C’était moderne. Et vous arrivez maintenant, avec ce ton désinvolte, pour nous parler d’héritage.

Héritage. Je vous en prie. Ne comprenez-vous pas que l’héritage est profondément offensant ? L’héritage introduit la continuité. La continuité introduit l’identité. L’identité introduit des limites. Les limites introduisent l’exclusion. Et l’exclusion introduit la possibilité qu’une personne, quelque part, puisse ne pas être incluse dans quelque chose que nous n’avons pas encore défini mais qui, sans aucun doute, devait être universel, fluide et entièrement interchangeable, comme une soupe tiède servie dans le réfectoire moral de l’humanité.

Tous nos efforts anéantis

Nous avions déjà tant avancé, Monsieur Rubio. Nous avions réussi à ce que l’Occident développe une honte existentielle saine. Chaque découverte scientifique s’accompagnait d’une légère nausée éthique. Chaque progrès technologique exigeait un prologue autocritique de trois cents pages. Le progrès avait acquis la décence de la culpabilité. Et cela fonctionnait.

L’Occident avançait vers sa propre disparition avec une dignité bouleversante, comme un majordome qui, après avoir servi le dîner pendant des siècles, décide de s’effacer discrètement pour ne pas déranger les invités.

Mais vous, non. Vous décidez de mentionner, avec une irresponsabilité totale, que les États-Unis sont « a child of Europe ». Une fille ? Une fille ? Monsieur Rubio, cela introduit la parenté. Cela introduit la généalogie. Cela introduit quelque chose de dangereusement proche d’une famille. Nous avions atteint un stade bien plus avancé : une civilisation sans père, sans mère, sans ancêtres, sans racines, suspendue dans un présent éternel, comme une plante en plastique qui n’a besoin d’aucune terre et ne produit aucune ombre. C’était parfait. C’était propre. C’était stérile.

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Et maintenant vous venez nous parler de l’Espagne. De chevaux. De rodéos. « Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos… sont nés en Espagne ». Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Le cowboy devait être spontané. Il devait émerger du désert comme un phénomène atmosphérique, non comme le produit d’une continuité historique concrète. Nous avions déjà consacré des décennies à expliquer au cowboy que sa propre existence constituait une forme d’appropriation indue de l’horizon. Et maintenant vous lui rendez ses grands-parents. Cela est inadmissible.

À quoi a donc servi Adorno, dites-moi ? À quoi ont servi ces années passées à affûter sa prose allemande jusqu’à transformer chaque phrase en bistouri dirigé contre la culture qui l’avait engendré ? À quoi a servi son effort pour démontrer que les Lumières contenaient en elles-mêmes le germe de leur propre barbarie ? Tout cela n’avait-il pas précisément pour but que, le moment venu, plus personne n’ose prononcer le mot civilisation sans ressentir une contraction musculaire involontaire ?

Et Marcuse ? À quoi ont servi ses efforts acharnés pour nous convaincre que la prospérité représentait une forme sophistiquée d’oppression, si vous venez maintenant traiter cette prospérité comme, comment dire, un accomplissement ?

Et Foucault ? À quoi ont servi ses cartographies minutieuses des microphysiques du pouvoir, des disciplines invisibles, des architectures de surveillance, si vous apparaissez à Munich en parlant comme si l’Occident n’était pas une gigantesque prison sans barreaux où nous sommes simultanément gardiens, prisonniers et architectes du panoptique ?

Nous avions appris à soupçonner nos propres hôpitaux. Nous regardions nos médecins avec prudence, en nous demandant à quel moment exact commencerait la phase disciplinaire de la consultation.

Et Derrida ? À quoi a servi son travail pour nous enseigner que toute structure contenait sa propre instabilité, que tout sens glissait indéfiniment, que toute tradition ressemblait à un château construit sur du sable sémantique, si vous venez maintenant agir comme si le sol était encore solide ?

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Nous avions investi des générations entières pour que l’Occident se perçoive comme conceptuellement provisoire, ontologiquement douteux, métaphysiquement embarrassant. C’était un chef-d’œuvre. Une civilisation fonctionnelle qui se perçoit elle-même comme un accident. Un bâtiment d’acier convaincu d’être du brouillard. Nous avions accompli l’impossible, Monsieur Rubio. L’Occident avait commencé à se comporter comme un glaçon moralement supérieur grâce à sa propre capacité à fondre. Et puis vous apparaissez, avec votre discours, et vous ruinez tout.

L’Occident se souvient de son nom. Il se souvient de son histoire. Il se souvient qu’il a construit le bâtiment dans lequel nous vivons encore. Ne comprenez-vous pas le mal que vous avez causé ?

Nous avions organisé les funérailles. Les fleurs étaient prêtes. Les discours préparés. Le cercueil parfaitement ouvert. Et vous, avec une seule phrase, forcez le défunt à se redresser, à regarder autour de lui et à demander d’une voix claire : « Qui a décidé que j’étais mort ? ».

C’est profondément irresponsable, Monsieur Rubio. Car maintenant, l’Occident pourrait commettre la pire des erreurs possibles. Il pourrait survivre.

El ídolo que devoró a su pueblo

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Que ma joie demeure

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Le livre de Gisèle Pelicot exposé à la Fnac à Paris, 18 février 2026 © Michel Euler/AP/SIPA

Gisèle Pelicot publie chez Flammarion son histoire. Le procès des viols de Mazan avait sidéré l’opinion. La sortie du livre se fait en 22 langues, bénéficie d’une couverture médiatique démesurée et a de quoi rendre jalouse une Michele Obama… En Grande Bretagne, Kate Winslet, Kristin Scott Thomas et Emma Thompson proposeront des lectures de l’ouvrage aux plus chanceux.


Les gens sont décidément moroses, désespérés et désespérants. Brainwashed par des médias sulfureux, les Français passent leur temps à se lamenter sur la déchéance d’un pays qui s’effondre, déplorent une société en faillite, dénoncent une insécurité exponentielle. À les entendre la France serait cul par-dessus-tête. Franchement, c’est un peu abuser… Carabistouilles. Foin de ce pessimisme hivernal ! Je vais vous donner, moi, une bonne raison de vous réjouir. Une hirondelle a fait le printemps. Elle vous avait manqué, mais la voilà. Notre icône nationale est de retour et porte un message d’espoir qu’elle délivre dans un récit paru le 17 février. La presse a annoncé à grands sons de trompe l’évènement dans le monde entier. En France, des articles bouleversants et élogieux ont paru simultanément dans Télérama, Le Nouvel Obs, Gala, Elle et j’en passe. À la radio comme sur les plateaux de télévision, on s’est arraché la dame et Augustin Trapenard lui a déroulé, comme il se doit, le tapis rouge de sa Grande Librairie. À l’étranger, même engouement dans La Vangardia en Espagne, le Financial Times, en Grande-Bretagne, USA TODAY ou The New York Times aux États-Unis. L’affaire est planétaire.

Infiniment remuant

Notre héroïne, c’est Gisèle Pelicot. La septuagénaire révélée par la sordide affaire des viols de Mazan et devenue, à son corps défendant, la figure emblématique que tout le monde nous envie, symbole suprême de « la lutte contre les violences sexuelles et la soumission chimique », vient de faire paraître Et la joie de vivre, récit à la première personne, « intimiste, infiniment remuant et vivant », selon Télérama. Co-écrit avec la journaliste Judith Perrignon, et traduit… en 22 langues, le voici enfin et pour notre plus grande joie, en librairie. Celle qui a déclaré au magazine Elle, tout comme Voltaire l’aurait fait en son temps « J’ai décidé d’être heureuse » (parce que c’est bon pour la santé) se livre enfin. Elle expose sa vision du procès intenté à son mari et aux cinquante autres hommes accusés de l’avoir violée, et raconte l’histoire de sa vie avec Dominique Pelicot avant qu’elle ne découvre que celui-ci, pendant des années, l’avait droguée et livrée à des hommes qui abusaient d’elle alors qu’elle était inconsciente. On y apprend enfin que la dame a retrouvé l’amour dans les bras de Jean-Loup, et on ne peut s’empêcher de verser une larme attendrie : « Je n’avais pas peur de mes rides, ni de mon corps. J’aimais Jean-Loup et il m’aimait. » Oui, on aime les téléfilms de Noël, on est fleur bleue et on l’avoue.

Que faire de toute cette boue ?

Celle que sa co-autrice qualifie de « mélancolique rieuse » (on échappe à la mouette rieuse) ne s’était jamais exprimée ailleurs que dans les salles d’audience d’Avignon puis de Nîmes, lors des procès. Silence après l’horreur. Pourquoi Gisèle Pelicot, qui refuse d’être qualifiée d’icône – « Le terme est trop fort pour moi » – prend-elle alors publiquement la parole ? C’est qu’elle a, paraît-il, pris conscience de sa responsabilité pour les générations futures et accepté d’être « une boussole, un repère » pour la nouvelle génération des féministes, engagées dans le combat sans merci contre la fameuse société patriarcale et machiste. Résignée à l’idée d’avoir un destin, elle s’est fait violence pour sortir de son mutisme et a déclaré à Télérama : « Je suis heureuse d’offrir mon histoire en exemple et mon prénom en étendard. » Comme elle l’explique sur France Culture, « c’est un message d’espoir que j’ai voulu transmettre. » Vive la joie ! À Télérama, encore, elle affirme : « l’écriture m’a aussi permis de faire une introspection, un état des lieux de ma vie. Que faire de toute cette boue ? Ce travail m’a permis de continuer à me réparer, d’apprendre à me reconstruire sur un champ de ruines. » Et la littérature devint thérapie…

Révoltée par la tragédie sordide vécue par Madame Pelicot, on s’étonne toutefois un peu de l’engouement pour les mémoires de la dame, trouvant qu’il confine un tantinet au voyeurisme. Que dire d’une époque où Germaine Tillion et Gisèle Pelicot se valent ? Que s’est-il donc passé pour que la victime soit célébrée à l’instar de l’héroïne ? Mais après tout, cessons de grincher, comme les tristounets qu’on raille.  C’est Confucius qui a certainement raison : « La joie est en tout ; il faut savoir l’extraire. »

320 pages

Et la joie de vivre

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Le luxe européen sur la pente… automobile

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Horlogerie chinoise CIGA Design. RS.

Persuadée de son exception, l’industrie du luxe européen s’obstine à croire qu’elle est hors sol. C’est précisément ce qui devrait l’inquiéter.


Depuis trente ans, l’industrie du luxe se raconte une histoire flatteuse, presque consolante : celle d’un secteur à part, immunisé ou presque contre les secousses qui affectent le reste de l’économie réelle. Là où l’automobile serait désormais condamnée à la norme, à la contrainte réglementaire, à la guerre des coûts, le luxe se voudrait libre, culturel et intemporel. Il ne produirait pas seulement des objets, mais du sens, de la mémoire, une forme de continuité civilisationnelle.

Cette croyance a longtemps fonctionné comme un rempart symbolique. Elle agit aujourd’hui comme un angle mort stratégique.

Car l’Europe a déjà connu une industrie persuadée de son exception. L’automobile européenne, pilier industriel puissamment ancré dans les régions, fierté sociale et outil d’émancipation, se pensait elle aussi insubstituable. Elle employait des millions de salariés qualifiés, structurait les territoires, incarnait une idée du progrès toujours plus accessible. Puis elle a lentement glissé vers une logique qui lui était étrangère : financiarisation accrue, dilution de la culture industrielle, délocalisations, standardisations induites par l’inflation normative, dépendance croissante à des marchés lointains, révolution technologique de l’électrique questionnant de nombreuses certitudes. Le tout accompagné d’un discours managérial confondant vision stratégique et récit rassurant. Le résultat est connu : une industrie fragilisée, politiquement exposée, socialement contestée, sommée de se transformer sous contrainte plutôt que par choix.

Le luxe européen emprunte aujourd’hui cette trajectoire avec une régularité troublante. Même certitude d’exception. Même refus initial de la comparaison. Même confusion entre prestige symbolique et solidité structurelle. Même croyance selon laquelle la désirabilité mondiale suffira à compenser la perte d’ancrage culturel, social et productif. À ce stade, la différence majeure tient à une indulgence persistante : le luxe bénéficie encore d’un regard admiratif, là où l’automobile a basculé dans la suspicion notamment liée aux préoccupations écologiques croissantes. Mais cette indulgence n’est ni éternelle ni gratuite.

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Il faut le dire sans détour : ce qui fragilise le luxe n’est ni la critique morale (quoique), ni la concurrence étrangère ou l’évolution des sensibilités sociales. Ce sont des choix délibérés, opérés au cœur même de sa gouvernance. Choix des grands groupes européens — LVMH, Kering, Richemont — de faire de la croissance financière l’horizon indiscutable de toute décision. Choix d’une organisation mondialisée où le centre de gravité s’éloigne progressivement des métiers, des ateliers, des territoires. Choix, enfin, d’un discours idéologique profondément contemporain : inclusif dans ses mots, mais hiérarchique dans ses pratiques ; durable dans ses campagnes, mais intensif dans ses arbitrages industriels.

Ce modèle n’est pas sans conséquences. Il transforme le luxe en industrie de signes plus qu’en culture matérielle. Il éloigne l’objet de ceux qui le fabriquent comme de ceux qui pourraient encore en comprendre la valeur intrinsèque. Il produit une clientèle mondiale solvable mais instable, davantage attachée à la fonction sociale du luxe qu’à ce qu’il représente réellement de patrimoine.

L’automobile européenne a appris, à ses dépens, qu’un marché sans loyauté culturelle est un marché sans mémoire — et donc sans avenir.

La question n’est alors plus de savoir si le luxe va s’effondrer, fantasme commode pour éditorialistes pressés ou militants anti-élites. La question est autrement plus inconfortable : le luxe européen est-il en train de dissoudre sa propre légitimité, à force de systématiquement prioriser l’expansion mondiale face à la profondeur culturelle ? Et, dans une Europe divisée par les fractures sociales, écologiques, politiques et idéologiques, peut-il durablement prospérer en donnant le sentiment de capter la valeur sans assumer la responsabilité du symbole qui l’accompagne ?

C’est à cette interrogation — économique, sociologique et fondamentalement politique — que la comparaison avec l’automobile oblige à répondre. Non pour annoncer une chute spectaculaire, mais pour éviter une lente érosion.

Les industries ne meurent presque jamais d’une attaque frontale. Elles déclinent par une série de dénis. Et le déni commence toujours par un non-dit…


Note — Ce texte s’appuie sur des analyses issues de la sociologie de la distinction (Pierre Bourdieu), de la critique de la financiarisation industrielle (Michel Aglietta ; Luc Boltanski & Ève Chiapello), ainsi que sur les données publiques et rapports annuels des grands groupes européens du luxe et de l’industrie automobile.