Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.
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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.
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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.
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