Monsieur Nostalgie se souvient des nuits sancerroises au New Rempart Club et de son patron, Jacky Fleuriet qui vient d’être honoré d’une statue de cire au musée Grévin. Notre chroniqueur du dimanche rappelle la place des discothèques dans l’éveil des campagnes françaises. Aujourd’hui, elles disparaissent peu à peu du paysage rural et notre monde déraille. Y aurait-il un lien de causalité ?
Les filles s’appelaient Valérie ou Sandrine. On buvait des gin fizz à la paille. Les garçons gardaient leur blouson d’aviateur en cuir durant toute la nuit, malgré une chaleur étouffante et une sudation extrême. « Should I Stay or Should I Go » était remixé en version dance music. Pour les slows, le DJ préférait les classiques Richard Sanderson et Hotel California, il connaissait ses habituées. Dans un rayon de trente kilomètres, voire cinquante, les divertissements du samedi soir étaient rares dans cette bande frontière entre le Cher et la Nièvre. Il fallait un dérivatif à la mélancolie des territoires excentrés et à l’engourdissement des corps.
La province diffusait un ennui certain et les fins d’adolescence nous paraissaient particulièrement longues. L’obtention du permis de conduire était plus désirée et prisée qu’une place dans une bonne classe préparatoire de l’Académie Orléans-Tours. Le papier rose était un accessit à une forme de liberté. La boîte se trouvait presque à flanc de côteaux, proche de la Loire sauvage, au-dessous du camping et des courts de tennis en quick, dans une zone isolée qui aurait pu être classée Natura 2000. En pleine journée, nous n’aurions pas remarqué sa présence presque banale. Ce bâtiment quelconque révélait sa vraie nature fantasmagorique et son pouvoir d’ensorceler les esprits, seulement après les douze coups de minuit. Le climax se situant aux alentours de 2 heures du matin. Cette boîte accaparait toutes nos pensées extra-scolaires et plus encore. C’était une source, un mausolée, on la visitait comme Lascaux ou Lourdes, avec componction et excitation. On y arrivait après avoir vaincu un enchâssement de routes désertes et de villages endormis. Bien que mineurs, nous avions l’autorisation parentale de nous y rendre, comme si le « Rempart » avait une valeur éducative et ne présentait aucun danger. Sans son existence, les semaines au lycée – beaucoup d’entre nous étaient internes – auraient été d’une fadeur gouvernementale. Intolérable. On s’y donnait donc rendez-vous pour s’amuser, pour faire des rencontres et accessoirement pour danser.
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Au pays du sauvignon et de l’appellation, le « Rempart » portait bien son nom. Nous étions totalement hermétiques au sérieux d’une nation qui voulait faire de nous au mieux des ingénieurs en informatique ou des professeurs d’histoire-géo, des électeurs dociles croyant à la Grande Europe marchande et à la télé privée. Seule la fête entre copains avait un intérêt dans nos jeunes vies d’alors. Le reste, les études, le boulot, les parents et l’argent, ne pouvait rivaliser avec l’attraction du « Rempart ». Le nom « Rempart » revenait sans cesse dans nos conversations. C’était une sorte de boussole. Evidemment, si nous avions potassé nos manuels d’école avec autant de soin que l’on préparait nos sorties, nous serions aujourd’hui à la tête de l’état. « Le Rempart » cristallisait nos hormones et brouillait les ondes de notre cerveau disponible. Il fut notre principale raison de vivre entre 15 et 18 ans. Tu as vu qui était au Rempart le week-end dernier ? Faites ce que vous voulez, mais, moi je vais au Rempart. Franchement, vous n’allez pas louper l’anniversaire du Rempart, Nathalie Baye et Jean Lefebvre sont annoncés, on dit que les jumeaux Noël de M6 seront là et aussi Annie Pujol. Cette année, la soirée est parrainée par un cigarettier ou une marque d’alcool, ils donneront des briquets et des pin’s !
Début février 2026, par la Presse Quotidienne Régionale, en l’espèce le Berry Républicain et la Voix, organes essentiels à la transmission de l’information départementale, j’ai appris que Jacky Fleuriet, figure locale, surnommé « le roi de la nuit », aurait dorénavant droit à sa statue de cire au musée Grévin aux côtés du chanteur Vianney. Par une habileté et un sens de la convivialité, qualités qu’ont naturellement les seigneurs de la nuit, il a réussi là, un coup de maître. J’en ai eu les larmes aux yeux.
Un patron de boîte à Grévin et pourquoi pas, demain à l’Elysée, mon espoir civique renaissait. Alors, je me suis souvenu. C’était au tout début des années 1990, nos avions fait notre arrivée au volant d’une 205 GTI achetée d’occasion. Blanche et passablement rincée. Elle hoquetait. La troisième passait mal et le tissu des sièges s’effilochait. Mon ami, Alexandre, prudent conducteur l’avait acquise sur un coup de tête, après un travail agricole harassant dans le détassage des pommiers. Il portait cette année-là, une étrange écharpe blanche à la manière de José Artur ou de Claude Nougaro, qui le vieillissait de trois ans. Nous lui avions vivement déconseillé un tel attribut. Il n’en démordit pas. Il y avait ce jour-là, avec nous, Olivier le grand fan de BD, une bible, Christophe, le sportif de la bande qui abattra plus tard le chrono d’un marathon en 2 h 30 mn et Denis, faux air de Patrick Bruel blond et déjà charmeur commercial hors-pair. Je nous revois, tous ensemble, entrant dans l’établissement, et patientant dans une pièce recouverte de photos. Toutes les gloires des années 1980 étaient passées par Sancerre. Au « Rempart », Jacky a accueilli tout le show-biz français, Johnny, Gainsbourg, Yannick Noah et tant d’autres. Il était là, affable et professionnel, derrière son comptoir. Devant lui, la salle était bondée, les filles étaient jolies. Nous n’avions aucune responsabilité à ce moment-là, nous n’avions même pas effectué notre service militaire. Et c’était peut-être ça le bonheur.
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