Le média belge 21News, plutôt centriste mais étiqueté « extrême-droite » par l’infatigable meute bien-pensante, avait retranscrit le discours tenu par le vice-président J. D. Vance lors de la fameuse Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2025. Mal lui en a pris. De là à dire que les trumpistes ont raison de s’inquiéter pour la liberté d’expression en Europe, il y a un pas que notre contributrice ne se risquerait pas à franchir…
Deux particuliers courageusement anonymes avaient déposé plainte auprès du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ), duègne sourcilleuse de la moralité gauchisante des journalistes du plat pays. Et le 18 février, auréolé de moraline, le fameux CDJ a jugé la plainte partiellement fondée. «Partiellement» ou «partialement» ?
Dans 1984, George Orwell imaginait un monde où les autorités réécrivaient les journaux pour les aligner sur la vérité officielle. En Belgique, nous avons trouvé une méthode plus raffinée: nul besoin de réécrire les articles. Il suffit de rappeler aux journalistes, avec toute la douceur administrative requise, qu’ils auraient dû écrire autrement.
Cordon sanitaire
Cette récente décision du Conseil à propos du site 21News appartient à cette tradition bien belge de la pédagogie médiatique. Une plainte «partiellement fondée» ? L’expression est admirable. Elle possède cette neutralité bureaucratique qui permet de corriger un média tout en assurant que rien, absolument rien, n’a été corrigé. La raison officielle tient à quelques principes déontologiques : vérification des informations, prudence dans l’identification d’une personne, contextualisation jugée insuffisante. Des notions nobles, évidemment. Des notions auxquelles personne de sensé ne pourrait s’opposer. Mais l’affaire devient plus intéressante lorsqu’on se rappelle un détail: l’article incriminé de 21News, rare média belge qui distribue autre chose que de l’eau tiède et auquel j’ai l’honneur de collaborer, ne faisait que retranscrire un discours prononcé en 2025. Autrement dit, le problème ne résiderait pas tant dans l’existence des propos que dans le fait de les avoir rapportés !
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Depuis plusieurs décennies, la Belgique vit sous un dispositif délicatement nommé «cordon sanitaire». Officiellement, il s’agit d’un accord politico-médiatique visant à isoler certains partis. Dans la pratique, il s’est progressivement étendu bien au-delà des coalitions parlementaires pour devenir une sorte de climat intellectuel. Une atmosphère. Un réflexe.
Il est interdit d’interdire
Dans cette atmosphère, certaines idées ne sont pas interdites — ce serait grossier — mais elles doivent circuler avec précaution. Idéalement, elles ne circulent pas du tout. Si elles apparaissent malgré tout, il convient de les entourer de suffisamment de précautions, de guillemets critiques et de distances morales pour que personne ne puisse imaginer qu’elles existent réellement dans l’espace public.
C’est là que la déontologie intervient avec toute son utilité. Le CDJ n’interdit rien. Il ne censure pas. Il ne ferme aucun site. Il se contente d’émettre des avis, de rappeler des règles, d’indiquer que certains articles auraient gagné à être rédigés autrement. C’est un art très subtil : celui de la régulation morale sans contrainte juridique.
Le message n’a d’ailleurs pas besoin d’être explicite pour être compris. Les rédactions sont des organismes sensibles. Elles savent reconnaître les signaux faibles. Une plainte «partiellement fondée» ici, un rappel à la prudence là, et chacun comprend rapidement où se situe la frontière invisible entre l’information acceptable et l’information problématique.
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Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les journalistes de parler de certains sujets. Simplement de leur rappeler que la manière d’en parler doit être… appropriée. Appropriée au climat. Appropriée au consensus. Appropriée à cette idée très contemporaine selon laquelle la responsabilité journalistique consiste parfois à protéger le public contre certaines réalités trop abruptes.
Au fond, la Belgique a peut-être inventé une forme particulièrement élégante de gestion de l’information. Dans le monde d’Orwell, la vérité était décidée par un ministère. Chez nous, elle émerge d’un ensemble harmonieux de conseils, de chartes, de cordons et de bonnes intentions, le plus souvent relayées par des associations et des ONG qui, bien que largement subventionnées, ne représentent qu’elles-mêmes. Et c’est sans doute pour cela que le système fonctionne si bien. Car chacun reste libre d’écrire ce qu’il veut. À condition, bien sûr, de savoir ce qu’il vaut mieux ne pas écrire.
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