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Mort de Lobo Antunes: une carte mentale du Portugal


Mort de Lobo Antunes: une carte mentale du Portugal
António Lobo Antunes photographié en 2018 © José Méndez/EFE/SIPA

L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes s’est éteint le 5 mars à Lisbonne à l’âge de 83 ans.


On se demande depuis Charles-Augustin Sainte-Beuve et Marcel Proust si la vie d’un écrivain ressemble à son œuvre ou peut l’éclairer. Chez Lobo Antunes, elle aura au moins ressemblé à sa mort. Elle ferme une époque : celle des grands auteurs, grands témoins de la grande histoire écrite avec une grande hache, qui trouvaient la matière romanesque brute dans les corps décharnés laissés sur les champs de bataille, au fond des geôles des dictatures ou sur les charniers des révolutions. Le XXᵉ siècle avait offert assez de guerres, assez de défaites, assez de pulsions répressives pour inspirer à António Lobo Antunes une trentaine de romans.

Saudade coloniale

Il naît en 1942, avec la guerre, et grandit avec elle. Mobilisé en Angola comme chirurgien de guerre, il part pour les combats en Angola comme tant de jeunes Portugais de sa génération. António Lobo Antunes aura disséqué toute sa vie des cadavres : ceux, exquis, du salazarisme, ceux des guerres coloniales, ceux des espoirs dévoyés ou déçus de la révolution portugaise. Littéralement, quand il amputait des soldats du corps colonial à la scie de charpentier ; avec art, quand il racontait, à force de romans, la torture, les villages brûlés, l’effondrement des illusions impériales dans la boue africaine.

Ses trois premiers livres, Mémoire d’éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l’enfer, offrent des carnets de guerre hallucinés. L’aventure impériale tourne au cauchemar bureaucratique : les soldats survivent dans une attente interminable, regardent passer les jeeps de la police politique et les cercueils qu’on expédie à Lisbonne. On lit dans Le Cul de Judas : « nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre, mais de la lente agonie de l’attente ». « Le Vietnam du pauvre », selon son expression.

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Premiers romans, premières intuitions : le style est déjà là. On l’a rangé tour à tour du côté de Faulkner, du Nouveau Roman ou du roman noir… Psychiatre à la ville — après avoir abandonné la chirurgie au retour de la guerre — il écrit comme on ausculte un esprit en crise : tout part d’une sensation forte, qui devient traumatisme et qui harcèle un psychisme chaotique. Lobo Antunes parle lui-même de « délire contrôlé » : un torrent de mots où pensées, rêves et fragments de dialogues se mêlent à la réalité.

Arrière-garde de l’avant-garde littéraire

Comme c’était alors l’usage dans sa génération littéraire, ses livres abolissent la ponctuation, l’explicite, le récit linéaire, presque le personnage. Peu de points, des phrases interminables, des souvenirs qui se bousculent entre la périphrase et l’onomatopée, de vieux souvenirs qui se superposent à contretemps. Une lecture parfois difficile, pas tout à fait de celles qu’on emporte avec soi sur les plages du Portugal.

Ces procédés, naguère si audacieux, qui faisaient école en France, ont aujourd’hui vieilli. À force de vouloir libérer le roman de ses formes anciennes, beaucoup ont fini par le priver de ce qui faisait son charme le plus ancien : une histoire, un visage, un destin auquel s’attacher. Une chair. Chez Lobo Antunes, elle revient mais sans ornements : on la trouve dans l’état où l’histoire l’a laissée. Chair de guerre, chair de canon, chair ouverte sur les tables d’hôpital de campagne. Les avant-gardes avaient rêvé d’un roman désossé ; lui en restitue les lambeaux, ceux qu’un chirurgien militaire a vus de trop près pour croire encore aux abstractions littéraires.

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Dans le dernier roman, La Dernière porte avant la nuit, chaque personnage déroule ses souvenirs dans un flot verbal, logorrhéique, brutal, paranoïaque : rancœurs sociales, arbres généalogiques chaotiques, fantasmes criminels. Cette confusion des voix ressemble à une expérimentation formelle, un tour de passe-passe d’écrivain avant-gardiste ; elle reproduit aussi la réalité des paroles désordonnées de marginaux, de criminels, d’anciens soldats.

Avec Fado Alexandrino, Lobo Antunes atteignait déjà une certaine ampleur. Quatre anciens combattants s’y retrouvent dix ans après la guerre. La fraternité d’armes : la première fois, c’est un drame ; la seconde, c’est une farce. Ils espéraient se retrouver entre soldats ; ils se retrouvent en ruines. Ruines physiques, morales, psychiques… Ce qui les unit encore ? Un passé qui ne passe pas. Ils ont vu la Révolution de 1974 : ses promesses, ses slogans, ses illusions. Au bout du compte, ils ont seulement appris à survivre parmi des ombres. « Lisbonne nous a tous avalés, mon capitaine », lâche l’un d’eux.

Mon empire n’est plus de ce monde

On classe assez rapidement l’auteur à gauche. « Humaniste », disait-il. En 1974, la révolution des Œillets avait mis fin aux guerres coloniales, à l’empire et au salazarisme. Lobo Antunes a raconté avec talent ces années d’effervescence : la formation de cellules révolutionnaires dans les marges de l’empire, les officiers du MFA conspirant loin de la PIDE, les illusions d’une génération persuadée d’ouvrir un monde nouveau.

Mais la révolution portugaise n’a jamais tout à fait ressemblé aux épopées romantiques que l’Europe aime se raconter. Quelques coups de feu dans Lisbonne, et le salazarisme s’effondre presque sans drame : pas de Terreur, pas de purges, pas de grand soir.

Désabusée, certes, son œuvre raconte aussi une certaine idée du Portugal. Une étroite bande de terre entre l’Atlantique et l’Estrémadure qui, au temps des navigateurs, ouvrit les routes maritimes du monde. Un petit pays qui aura sans doute affiché le plus beau ratio de colonies par kilomètre carré de métropole. Mais cette réussite fragile s’effaça brutalement devant l’Espagne au XVIIᵉ siècle. Le Portugal fit alors l’expérience brutale d’un destin paradoxal : la grandeur et le rétrécissement dans un même mouvement.

De cette contradiction est née la saudade, cette mélancolie nationale que la littérature portugaise a longtemps chantée. Lobo Antunes a voulu aller plus loin que le topos poétique : explorer l’inconscient collectif d’un pays accroché aux poussières de son empire, au point d’être le dernier État européen à s’y cramponner jusqu’en 1974. Dans La Splendeur du Portugal, il psychanalyse une grande famille patricienne qui voit sa fin arriver : « j’ai compris que la maison était morte lorsque les morts ont commencé à mourir ».

Résidu d’empire, résidu d’Europe, résidu de grandeur, résidu de patriciat : Lobo Antunes n’aura finalement décrit que des pourritures en suspension, pas encore mortes mais déjà en train de se décomposer. Des personnages obstinés à maintenir l’illusion d’une grandeur disparue. « Le vrai monde n’est pas au milieu de nous », écrit-il. Car sans doute leur royaume n’est plus de ce monde.

Le Cul de Judas

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La Splendeur du Portugal

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Fado Alexandrino

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