En diabolisant le FN dans les années 1980, la gauche a réussi à faire passer ses divisions au second plan et à affaiblir la droite: il était immoral de s’allier avec la bête immonde. La droite pourrait-elle aujourd’hui reproduire ce stratagème pour isoler LFI et ses alliés? Oui, à condition de trouver son Mitterrand.
« Il ne peut pas y avoir d’alliance entre PS et LFI, qui est un mouvement d’extrême gauche. » Le 18 février, quatre jours après la mort de Quentin Deranque, quand François Hollande prononce ces paroles au micro d’Apolline de Malherbe sur BFMTV, il n’ignore pas leur poids. Remplacez « LFI » par « FN » et « extrême gauche » par « extrême droite » et vous vous retrouverez en plein milieu des années 1980, quand François Mitterrand agitait Jean-Marie Le Pen comme un épouvantail. Sommes-nous aujourd’hui arrivés au moment où l’opprobre va changer de camp ?
Il y a dans la vie politique une mécanique qui produit des majorités solides et durables : la fabrication d’un croquemitaine. Non pas un adversaire ordinaire, mais une figure placée hors du champ de l’honorabilité, un personnage dont l’existence même sert à souder son camp.
Il y a plus de quarante ans, François Mitterrand a compris que la politique moderne exige ce type de dramaturgie ayant l’avantage d’imposer une logique d’affrontement binaire et donc de faire passer au second plan les divergences au sein de ses propres forces.
Mitterrand n’a pas inventé Jean-Marie Le Pen. Il n’a pas non plus créé les outrances du fondateur du FN, ses calembours scandaleux et ses ambiguïtés. En revanche, il a bel et bien créé le système politique dont le Menhir fut la pierre angulaire.
D’un côté, on laisse la bête immonde exister, parler, se montrer, accéder à la visibilité médiatique. On lui ouvre les plateaux. Résultat, ses concurrents directs sont affaiblis par cette nouvelle offre politique.
De l’autre côté, on construit autour de l’ogre une muraille morale. Il n’est plus un simple rival politique, mais une menace pour la République.
Cette opération a produit ses effets en deux temps. D’abord, elle a divisé la droite, qui a vu une partie de ses électeurs partir chez Le Pen. Ensuite, elle a empêché toute alliance entre le RPR, soucieux de ne pas quitter l’arc républicain tracé par la gauche, et le FN. Car quiconque, dans les rangs gaullistes, a tenté de bâtir un accord avec les lepénistes a immédiatement été voué aux gémonies. Charles Millon en sait quelque chose.
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Dans le même temps, le Barbe-Bleue de Montretout a consolidé le camp du Bien. Face à un ennemi présenté comme infréquentable, les nuances internes de la gauche ont pu être mises en sourdine. Lors de la campagne des législatives de juin-juillet 2024, l’appel à « faire barrage » au RN a fait taire les débats idéologiques, pourtant vifs – notamment sur le nucléaire, la guerre en Ukraine et la laïcité – entre socialistes, communistes, écologistes ou centristes de gauche. Ainsi vivons-nous depuis bien longtemps sous le règne de majorités négatives, étonnamment plus solides que les coalitions construites sur un projet politique partagé. Pour ses propres raisons, le fondateur du FN semblait d’ailleurs se délecter de sentir le soufre, rendant là le meilleur service qui soit au pouvoir socialiste.
Ce modèle a laissé une empreinte profonde dans la vie politique française. Reste à savoir si cette logique peut marcher en sens inverse, c’est-à-dire au bénéfice de la droite. En d’autres termes, Jean-Luc Mélenchon va-t-il devenir le nouvel ennemi politique numéro un ?
Certains signes vont dans ce sens. Les prises de position radicales du leader insoumis, sa violence verbale, ses éructations contre les journalistes, ses ambiguïtés sur la police, la Russie, le CRIF et le conflit israélo-palestinien ont déjà contribué à l’isoler d’une partie de la gauche traditionnelle. Comme Jean-Marie Le Pen en son temps, Mélenchon suscite un rejet viscéral dans une large fraction de l’opinion. Et il n’est pas le seul. Si la stratégie de communication appliquée par la petite armée de députés insoumis (Rima Hassan, Sébastien Delogu, Aymeric Caron, Manuel Bompard, Louis Boyard et Thomas Portes…) s’avère très utile pour mobiliser les troupes et maîtriser l’ordre du jour politico-médiatique, elle a fini par enfermer le parti dans une spirale infernale. Plus les Insoumis se radicalisent, plus ils perdent leur capacité de rassembler un bloc. Plus la conquête du pouvoir par les urnes s’éloigne, plus ils ont besoin de se livrer à des provocations et donc de se radicaliser. Et ainsi de suite.
Même face au meurtre brutal de Quentin Deranque, ils n’ont pu faire autrement – il faut dire que c’est plus fort qu’eux ! – que suivre le protocole de la propagande léniniste, à savoir ne jamais reconnaître une faute, la relativiser, en accuser les autres et allumer des contre-feux. De quoi les discréditer encore plus et permettre au PS d’espérer renverser, à la faveur de cette restitution inespérée du magistère moral à gauche, le rapport de forces au sein du camp progressiste.
À droite, l’ostracisation des Insoumis représente aussi un cadeau du ciel. Une coalition des LR, du RN, de Reconquête ! et plus si affinités, qui pourrait avantageusement se présenter comme un rempart contre le péril islamo-gauchiste, devient envisageable. Devant le péril de gauche, leurs divergences autour de l’âge de la retraite, de la place de la France dans l’Union européenne et l’OTAN ou de la position à prendre dans la guerre en Ukraine, pourraient être reléguées au second plan.
Pour l’heure, ce scénario demeure cependant très théorique. Car même si Mélenchon et sa jeune garde politique font tout ce qu’il faut pour effrayer les Français raisonnables, diviser la gauche et précipiter les plus inquiets dans les bras d’une large union de la droite, il manque à cette situation inédite sous la Ve République un Mitterrand de droite pour en tirer le plus grand profit. Un personnage à la hauteur de celui qui a si bien su capitaliser sur l’apparition de SOS racisme en 1983, dans la foulée de la marche des Beurs, et récupérer la profanation du cimetière de Carpentras en 1990.
Pour l’instant, les droites françaises apparaissent plus comme des forces réactives que comme une mécanique pensée par un stratège machiavélique capable de passer de la dénonciation Mélenchon à sa transformation en clé de voûte d’un système cohérent. Or, sans cela, l’ennemi reste un problème, pas une solution.
Le terrible lynchage de Quentin Deranque marque peut-être le début d’une nouvelle ère de la politique française. Reste à savoir qui sera l’homme (ou la femme) de droite capable de transformer les Insoumis en intouchables. En effet, comme le savait bien Mitterrand, il ne suffit pas d’avoir un ennemi. Encore faut-il savoir quoi en faire.




