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Causeur : Contre la religion du climat


Et si on arrêtait l’hystérie écologiste ? Face aux prophéties apocalyptiques tenues pour des vérités, un retour à la raison s’impose: Juliette Binoche n’a pas le monopole du climat. Causeur autorise le débat et vous livre beaucoup d’autres surprises. 


Il aura suffi d’une allumette suédoise pour mettre le feu aux poudres. La petite péronnelle venue du froid qui sermonne à tout-va contre le réchauffement climatique. Par on-ne-sait-quel miracle, la grève des écoliers devrait alerter l’opinion publique et la sensibiliser à l’urgence écologique. Dans ce débat biaisé, il n’est pas question de raison, de controverses scientifiques ou d’arguments : l’émotion commande tout, à l’image de la pétition « L’Affaire du siècle » où une théorie de peoples nomades nous somme de bouleverser nos vies.

« Commençons par revenir au bon sens »

Comme l’écrit Elisabeth Lévy, « non seulement on exige du public qu’il accepte des hypothèses comme des vérités révélées, mais on prétend lui interdire d’examiner les arguments de tous les dissidents, y compris quand ils ont une légitimité scientifique. (…) Avant de réclamer une révolution que personne n’est prêt à mettre en œuvre, commençons par revenir au bon sens, par exemple en pratiquant une agriculture soucieuse des sols et de la biologie ». C’est d’ailleurs la revendication que défend le biochimiste George Oxley dans nos colonnes.


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Pour l’environnementaliste Bertrand Alliot, alors que presque tous les pays du monde préfèrent rechercher des conditions de vie meilleures plutôt que de miser sur un avenir radieux, seule l’Europe a décidé de sacrifier le pouvoir d’achat des générations actuelles pour financer les énergies renouvelables. Quant à l’ancien PDG d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, il trouve problématique la croissance galopante du nombre d’humains sur terre. Bien que la fin du pétrole ne soit pas pour demain, la généralisation du mode de vie occidental exige des investissements colossaux dans les énergies alternatives. Quelques semaines après l’entrée en fonctions du président brésilien Bolsonaro, Jean-Yves Carfantan démonte les idées reçues sur l’Amazonie. Instrumentalisant la cause des Indiens, ONG et mouvements indigénistes ont pris le contrôle d’un septième du territoire brésilien. Leur écologisme radical se heurte aux intérêts des agriculteurs… et aux aspirations de la majorité des Indiens.

Kafka, complots et mosquée à Issy-les-Moulineaux

Rubrique « Actualités », j’ai mené ma petite enquête chez les gilets jaunes après que les actes antijuifs se sont multipliés en marge des manifestations. Bilan des courses après avoir interrogé les uns et les autres : si les gilets jaunes pratiquent une forme de violence insurrectionnelle, ils cèdent moins à l’antisémitisme qu’à son fourrier complotiste. Et sont la proie de tous les noyautages, y compris des moins fréquentables. Investigation toujours, Erwan Seznec et Anne-Sophie Nogaret ont enquêté à Issy-les-Moulineaux. En marge des travaux du métro, la ville doit détruire une salle de prière musulmane. L’occasion toute trouvée de construire une grande mosquée démesurée pour cette petite commune. D’anciens adjoints au maire ont déposé un recours contre ce chantier objet d’un montage juridique approximatif.

Côté culture, Pierre Lamalattie nous fait découvrir le peinte caravagiste Théodule Ribot, Emmanuel Tresmontant embarque pour les saveurs parfumées de l’Auvergne et le traducteur de Kafka, Jean-Pierre Lefebvre, relit ce grand écrivain en le replaçant dans son époque. A vos marques, prêts, lisez !


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Œuvres complètes I, II: Nouvelles et récits - Romans

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Les Rien-pensants

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« Individus déviants », l’astuce des journalistes pour « ne pas faire d’amalgames »

On touche un trait majeur de l’idéologie dominante quand on se rend compte qu’une même thèse peut être appliquée à des domaines très différents, pour des raisons relevant purement et simplement d’impératifs moraux, lesquels dessinent, en creux, une vision du monde fortement biaisée.

Pas d’individus déviants chez les gilets jaunes

C’est un fait que les gilets jaunes n’ont pas eu droit à leur « en marge »: les violences n’ont pas eu lieu « en marge de la mobilisation », comme le disent nos médias lorsqu’ils entendent maintenir leur soutien tacite à un mouvement. Ici, on a eu soin d’amalgamer au maximum casseurs et manifestants afin de discréditer les gilets jaunes, cette populace rétrograde et mal-pensante qui ne voulait pas payer son carburant plus cher, refusait l’abaissement de la limitation de vitesse à 80 km/h et vomissait les taxes en général.

Peu de choses à sauver dans ce mouvement, aux yeux de nos journalistes qui auront tout mis en œuvre pour le salir. Je tire mon chapeau à BFM TV pour une séquence mémorable dans laquelle on égrenait tous les groupuscules louches qu’on avait pu croiser parmi les gilets jaunes (copains de Dieudo, etc.), énumération qui se concluait par un gros plan sur de paisibles royalistes d’un certain âge, avant d’enchaîner sur des images de violences nocturnes, commentées ainsi par la voix off : « tous ces groupes se sont retrouvés le soir sur les Champs Elysées […] ». Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il n’y avait pas beaucoup de royalistes parmi les messieurs qui ont lancé des trottinettes électriques à la tête des policiers.

D’autres catégories ont systématiquement droit à leur disculpation collective, grâce à la reconnaissance médiatique de l’existence, en leur sein, d’ « individus déviants ».

Les djihadistes : des individus déviants

On se souvient que les salafistes, en eux-mêmes, sont peu critiquables. Il ne faudrait tout de même pas établir de lien entre l’islam littéraliste et l’action terroriste: il existe, par exemple, un « salafisme quiétiste » (si j’ai bien saisi le concept, ce sont des gens qui approuvent les attentats mais ne sont pas dangereux car ils n’en commettent pas eux-mêmes, grosso modo). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on nous propose systématiquement des émissions en mode « pourquoi a-t-il basculé ? », « qu’est-ce qui provoque le passage à l’acte ? » après chaque attentat. Ce n’est pas un problème communautaire, ce n’est pas un problème philosophique, religieux ou idéologique. C’est un problème lié à la présence d’ « individus déviants ». L’islam, même radical, n’est pas suspect de déviance. Une djellaba est moins inquiétante qu’un gilet jaune.

Les prédateurs : des individus déviants !

Première grande victoire de l’antispécisme, effacer des mentalités la notion de prédateur, ou plutôt, établir comme évidence que le seul prédateur sur terre est l’homme. On devrait dire « la femme et l’homme », parce que les antispécistes sont également antisexistes mais, bizarrement, on dit juste l’homme. De fait, l’affaire Weinstein nous a montré que la femme était également une proie, au même titre que les bébés phoques et les blanquettes de veau. Donc, « l’homme ». Le mâle humain n’est jamais un individu déviant: il est mauvais par nature. Le loup, non.

Si « le fascisme n’est pas d’interdire de dire mais d’obliger à dire » (Roland Barthes), qu’est-on obligé de dire sur le loup ? Je vous écoute. Oui, bien : « en fait, il n’est pas méchant, c’est lui qui a peur de nous, il ne mange pas les enfants, etc. » Implicitement : nos ancêtres étaient des menteurs ou des crétins. Au zoo de Peaugres, un tribunal fictif fait parler des animaux : on y voit de vilains calomniateurs bardés de préjugés accusant un loup d’avoir…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux <<<

Le « nouveau monde » est condamné à s’effondrer


Dans Voyage au bout des ruines libérales-libertaires, l’essayiste Matthieu Baumier livre un pamphlet contre la Modernité, dans lequel il prophétise l’effondrement des élites hors-sol mondialisées et le triomphe du réel auquel les peuples sont restés attachés. 


Le propre d’un pamphlet est d’être virulent, incisif et cinglant. Celui de Matthieu Baumier l’est assurément, et vous fouette parfois jusqu’au sang. Son titre, Voyage au bout des ruines libérales-libertaires, indique clairement qu’il s’agit d’un nouveau « Voyage au bout de la nuit », d’une errance ultime jusqu’aux confins des champs de ruines laissés par la Modernité, avant un renouveau dont l’auteur dit voir poindre les prémices.

Entreprise de démolition

Ces ruines dont il va falloir bientôt déblayer les décombres sont celles des chantiers entrepris par les Titans modernes dont la puissance, disait Ernst Jünger, n’a d’égale que l’aveuglement. C’est même là le seul « gros œuvre » que permet pour l’heure le nihilisme dont la Modernité est le nom à peine masqué. Par sa radicalité, cet essai devrait contribuer à ce déblaiement, d’autant que Matthieu Baumier a su s’entourer de compagnons de route suffisamment divers – Debord, Baudrillard, Bernanos, Heidegger – pour n’être pas suspecté de promouvoir une nouvelle idéologie totalitaire.

A lire aussi: « Le nouveau monde macroniste est tout fier d’être multiculturaliste »

Dans un pamphlet c’est d’ailleurs moins l’argumentation qui fait mouche que le repérage de la cible, et la justesse du coup tiré. Baumier est un excellent tireur, et il connaît si bien ses cibles qu’il peut se permettre, comme certains maîtres zen, de tirer parfois les yeux bandés, faisant ainsi du pamphlet un art chevaleresque et guerrier. Car il n’en est pas à son coup d’essai[tooltips content= »En dehors d’une œuvre poétique (Le silence des pierres, Le nouvel Athanor, 2013),  Matthieu Baumier a également publié des romans et essais, parmi lesquels La Démocratie totalitaire – Penser la modernité postdémocratique, Presses de la Renaissance/Plon, 2007. »]1[/tooltips] et la guerre, il l’a depuis longtemps déclarée à ce « monde d’âmes en ruines » qui est en train d’agoniser sous nos yeux. Mais on n’évacue pas les ruines d’un monde qui a fait de la dénonciation permanente un devoir civique, et de l’indignation une vertu, en s’empressant de lui renvoyer la balle quitte à devoir rentrer dans son jeu. C’est aujourd’hui le risque couru par toute démarche critique, que Baumier a su contourner en se contentant de cibler l’inadmissible – il n’avait que l’embarras du choix – tout en laissant le lecteur rétablir lui-même la Limite sans quoi nos sociétés se délitent.

« Le libéral-libertaire n’a pas d’adversaires, il n’a que des ennemis à abattre et ces ennemis sont nécessairement des gens de droite »

Or elles se délitent, et la responsabilité en incombe, selon Baumier, aux élites mondialisées ultra-libérales et libertaires dont les prévarications s’exercent depuis quelques décennies sur le peuple, méprisé lorsqu’il ne vote pas « bien » et n’adhère plus aux idéaux supposés républicains auxquels la réalité économique et sociale apporte un démenti quotidien. Aussi n’est-il plus suffisant de parler comme René Guénon d’une « crise du monde moderne » quand ce monde, qui n’en a sans doute jamais été un, est frappé d’une « immondisation » (Heidegger) touchant l’homme au plus profond de lui-même : « Une déréalisation de l’humain qui a largement précédé l’advenue de notre propre numérisation. » La « Société du Spectacle » n’est donc pas un accident de parcours dû à une erreur d’aiguillage ; elle est l’essence même de la Modernité abolissant le réel au profit de ses représentations, ou l’inversant dès lors qu’il se révèle gênant et qu’il résiste – c’est sa fonction selon Lacan – aux manipulations qu’on lui fait subir.

A lire aussi: Immigration, féminisme, écologie: le manuel de la bonne pensée

Les exemples ne manquent pas de ces inversions du réel qui renforcent la malfaisance du couple maudit formé par le Moderne et son double, entendez le « réactionnaire » dont l’éradication est d’autant plus difficile qu’il s’agit d’une figure extrêmement utile à qui veut contrecarrer toute velléité d’insubordination : « Le libéral-libertaire n’a pas d’adversaires, il n’a que des ennemis à abattre et ces ennemis sont nécessairement des gens de droite, donc d’extrême-droite, donc fascistes, donc nazis. » Les cibles, tout le monde les connaît sans oser pour autant les viser : déculturation de la France et faillite de l’école qui n’assure même plus la sécurité des élèves ; régression de certains quartiers qu’on dit pudiquement « défavorisés » vers des formes nouvelles de barbarie, et incohérence des libéraux-libertaires en matière d’immigration ; expérimentations sociétales aux effets imprévisibles associées à la théorie du genre, et utilisation raciale d’un antiracisme de propagande, etc. Rien de bien nouveau sous le soleil français en somme, si ce n’est la position singulière de l’auteur célébrant déjà l’advenue imminente d’un ordre plus humain. D’où tient-il une si belle assurance ?

La chute des élites et le retour des idées interdites

Les raisons de son optimisme sont simples : le réel finit toujours par l’emporter sur ses contrefaçons, et la réalité ne saurait être plus longtemps trafiquée sans tôt ou tard s’imposer. Le peuple a gardé par la force des choses le sens du réel, et finira donc par triompher des oligarchies mondialisées de plus en plus déréalisées. N’est-il pas d’ailleurs en train de se réveiller un peu partout en Europe et dans le monde ? La Modernité, cette aventure hasardeuse, n’est tout simplement plus viable, et une Contre-Modernité déjà s’annonce qui n’aura même plus besoin de se dire antimoderne. Pourquoi dès lors ne pas abandonner toute référence à une quelconque « modernité », se demande-t-on ? Mais par quel autre terme désigner cette ère future post-démocratique, tant l’idée de démocratie s’est elle aussi vidée de son sens à mesure que l’homme se déshumanisait ?

A lire aussi: « Le conservatisme semble sorti de l’ombre »

L’horizon envisagé par l’auteur est résolument « conservateur », au sens donné dans les années 1920 à ce terme par le poète Hugo von Hofmannsthal, initiateur d’une « révolution conservatrice » suivie par nombre de grands esprits de son temps. « Enracinement » n’est plus dans ce contexte un mot obscène dès lors qu’il s’agit de transmission et de culture, de respect de la langue et de « préférence civilisationnelle » dont Matthieu Baumier rappelle à juste titre que chaque peuple est en droit de l’affirmer sans encourir la réprobation. Claude Lévi-Strauss ne pensait pas autre chose, à une époque pas si lointaine où le dire était encore permis. Enfin et surtout, restauration du sens de la Limite – « ce qui fait sens dans le réel » – et donc des limites abolies par les libéraux-libertaires, décloisonnant à tout-va sans trop se préoccuper des conséquences de leur libéralité.

Matthieu Baumier est d’ores et déjà invité à nous faire part, le moment venu, de sa jubilation de poète face au monde nouveau qu’on espère, comme lui, voir sortir prochainement de ces ruines titanesques.

Voyage au bout des ruines libérales libertaires

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« L’islam radical est arrivé dans le Rif par la Belgique »

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En préparant mon reportage sur Molenbeek, j’ai découvert que 60% des habitants de cette commune bruxelloise étaient originaires du Maroc, le plus souvent d’une région jalouse de ses particularismes : le Rif. Vieille terre de migrations, connue pour la rébellion d’Abdelkrim, qui y installa sa république, comme pour la culture du cannabis, le Rif est un sas vers l’Europe. Entretien avec l’historien marocain Aziza Mimoun, spécialiste de l’émigration rifaine. 


Daoud Boughezala. Pourquoi la région du Rif est-elle surreprésentée dans les communautés des immigrés d’origine marocaine ?  

Aziza Mimoun[tooltips content= »Professeur d’histoire à l’université de Meknès »]1[/tooltips]. Le Rif a une tradition de migration, d’abord en raison de la particularité de son territoire surpeuplé au XXe siècle. Une partie de la population a dû partir chercher des ressources ailleurs. Ça a commencé avec l’Algérie, le travail dans la région oranaise à l’époque coloniale, qui a joué un rôle important dans l’acquisition d’une culture de migration. Les Rifains apprennent la migration comme un métier. Dans les années 60, ils avaient très peu de perspective de travailler dans l’administration marocaine. La promotion sociale se faisait un peu par l’école, mais surtout par la migration. La situation géographique de la région, très ouverte sur la mer, sur l’Espagne et l’Algérie, favorise cette tradition. Dès la guerre d’Algérie, la migration rifaine vers ce pays a commencé à s’arrêter. Soit les migrants sont retournés dans le Rif, soit ils ont pris le bâteau pour aller à Marseille et en Corse au tournant des années 50/60.

Les Allemands ont été les premiers à ouvrir un bureau de recrutement de main d’œuvre à Nador en 1961 pour recruter des ouvriers prêts à travailler dans les mines et l’industrie lourde. Des hommes célibataires sont partis. La France a reçu une bonne partie de cette migration. Vers la moitié des années 60, beaucoup des Rifains émigrés en France ont continué leur chemin jusqu’en Belgique et aux Pays-Bas. C’était une émigration individuelle des ouvriers.

Comment est-on passé à une immigration massive de peuplement vers l’Europe ?

Il faut attendre les années 1970 pour avoir droit au regroupement familial, ce qui a donné l’installation à Molenbeek (1973). La mémoire locale raconte les souffrances des premiers immigrés qui habitaient en Belgique, avaient de grandes difficultés à trouver de la nourriture hallal, à envoyer de l’argent au pays en l’absence de système bancaire. Par rapport à d’autres Marocains, les Rifains se déplaçaient plus facilement en Europe compte tenu de leur tradition d’immigration. Venus en région parisienne avec leurs réseaux de familles et d’amis, les Soussis n’en ont pas bougé. Certains rifains sont partis en Espagne après l’indépendance du Maroc puis on a les a retrouvés quelques années plus tard en France et aux Pays-Bas. Cette tradition de mobilité leur a permis de trouver du travail facilement en Europe. Beaucoup ont travaillé dans les mines du Nord, comme c’était très dur et pénible, ils sont partis aux Pays-Bas ou en Belgique.

A lire aussi: Elisabeth Lévy – Belgique, l’autre pays du djihad

Petit, j’avais des cousins en Wallonie, dans la région de Charleroi, dans les mines de charbon. Ils côtoyaient les Italiens et les Turcs qui y travaillaient dans les années 60. Les chauffeurs de bus de la STIB sont venus plus tard.

Cette région a une histoire particulière de résistance face au Makhzen (le pouvoir central marocain). Cela a-t-il un lien avec l’émigration ?  

Indirectement. On dit souvent que le Rif est une région marginale du territoire marocain mais les Rifains ont su se débrouiller sans compter sur l’Etat, le pouvoir central. Ils ont misé sur la migration, la contrebande pour gagner leur vie. A l’indépendance du Maroc, les zones de protectorat français et espagnol se sont unies, les Espagnols ont laissé un héritage colonial fiable dans le Rif : peu d’investissements par rapport à ce qu’ont fait les Français dans les grandes villes marocaines. Et le pouvoir marocain n’a rien fait pour y remédier dans les années 50. Il a même compliqué les choses par l’imposition du français (alors que les élites locales parlaient espagnol) et la suppression de la monnaie espagnole. Cela a créé une crise économique et sociale qui a favorisé l’émigration bien que les Rifains avaient de grandes difficultés à obtenir des passeports.

Cela ne les a pas empêchés de partir. D’ailleurs, quelles sont les caractéristiques sociologiques et anthropologiques des migrants rifains ?

La migration vers l’Europe venait essentiellement des campagnes. Il n’y avait que deux bourgades : Nador, chef-lieu de 25 000 habitants dans les années 60, Al-Hoceima 20 000, et quelques villages de milliers d’habitants pour le reste. Les migrants étaient des paysans déjà porteurs d’une culture d’émigration vers les mines du Maroc oriental, vers la terre des Espagnols de Mellila ou des colons français en Algérie. Ils avaient la double expérience du salariat et du travail de la terre. Dans la première génération, le père partait seul, laissait parfois une femme au pays, emmenait parfois son fils aîné. Le père partait le premier, envoyait un contrat de travail pour son fils qui le rejoignait dans la même usine. Le grand problème était d’obtenir un passeport car l’entreprise payait souvent le billet d’avion.

Des années 60 jusqu’à 1973, le père venait voir ses enfants restés au Maroc une fois par an, souvent lors de la fête de l’Aïd al-Kebir, du mouton. Les migrants apparaissent comme des riches pour la société rifaine car ils construisent des maisons en dur (ciment, briques) distinctes de l’habitat traditionnel, viennent en voiture, leurs enfants vont à l’école et même au collège. Au début de l’année, on était trente puis un tiers partait dans le regroupement familial au cours de l’année.

Dans les années 70, l’Europe était vue comme un eldorado pour ces jeunes qu’on a appelé les « grands frères » en France. La deuxième génération est arrivée dans les années 70, avec les femmes, et le regroupement familial. Ces grands frères venaient souvent se marier au Maroc. A peu près la moitié d’entre eux. C’était une autre porte pour l’émigration. Jusqu’aux années 80, on se mariait dans sa tribu (douar), dans sa famille.

Outre une entrée de devises qui a permis aux familles paysannes rifaines d’acheter des commerces en ville, quelle a été l’influence des dernières vagues d’émigration sur les structures sociales de la région ?

L’impact économique, culturel et social de l’émigration est énorme dans la région. Dans les années 80-90-2000, toutes les grandes fêtes, les célébrations des mariages se faisaient l’été car un rifain sur quatre vivait à l’étranger. Pour le reste du Maroc, c’est un sur huit.

Economiquement, le Rif a connu un gros boom urbain en raison de l’investissement dans l’immobilier des migrants. Génération après génération, les émigrés gardent un lien important avec la région, contrairement aux Algériens. Même la deuxième génération achète souvent une maison ici, souvent par l’intermédiaire du père. Les sommes d’argent transférés grâce aux immigrés sont importantes, ce qui explique la présence d’agences bancaires dans des petits patelins du Rif. La tradition berbère domine lais les tribus arabes se mélangent.

La province de Nador se place au quatrième rang des places financières après Casablanca, Rabat et Fès, au deuxième rang pour les dépôts financiers qui viennent de l’étranger (20% de l’ensemble des dépôts). C’est une plaque tournante pour des activités liées à l’immobilier ou aux commerces illicites.

La culture et la culture du hachich est un des piliers de l’économie rifaine. Ce phénomène se greffe-t-il à l’émigration ?

Evidemment. Le trafic de haschich n’a pas de frontières. Des réseaux de trafiquants associent Rifains et Espagnols. Cela n’a rien à voir avec les pauvres petits paysans qui cultivent le cannabis dans le Rif. Une grande partie le font légalement en vertu d’un décret du roi Mohamed V (1959) qui autorise la culture du cannabis. Les vendeurs, spéculateurs et trafiquants prennent le relais. Les liens familiaux n’expliquent pas tout. Certains émigrés ramènent des kilos de drogue dans leur voiture, les enfants dans la voiture, une famille peut échapper aux fouilles des douaniers et exporter la marchandise en Europe. Réseau qui exploite les migrants.

Faisons un pas de côté. En 1962, l’anthropologue Germaine Tillion entendait ce chant du Rif d’une mariée s’adressant à son promis : « Voici venues tes noces, ô mon frère ! Voici venu le jour que j’ai tant désiré… Les fils de tes oncles paternels t’ont fêté », ajoutant qu’il était d’usage d’appeler son épouse « ma cousine ». Aujourd’hui, la société rifaine a-t-elle toujours comme idéal le mariage endogame au sein d’une même tribu (ferqa?

Il faut distinguer le milieu urbain et rural du Rif. La moitié des Rifains vit aujourd’hui en milieu urbain, comme 55% des Marocains. Dans le milieu urbain, chez les fonctionnaires, les commerçants et ceux qui sont passés par l’école, les pratiques ont changé. Mais cette tradition reste puissante dans les campagnes où on préfère se marier à l’intérieur de la tribu, des gens qu’on connaît, de la famille proche ou lointaine. Cela a cependant évolué avec le temps. Les mariages avec les émigrés ont reculé alors qu’ils étaient à la mode dans les années 80. Les filles n’attendent plus les émigrés ou les fils d’émigrés. Il y a eu beaucoup d’échecs et de problèmes. Souvent, le mariage se décidait au sein de la famille puis se soldait par un divorce en Europe. Cela a eu des répercussions directes sur les relations entre familles, entre cousins qui ne se parlaient plus après un divorce. En Belgique ou aux Pays-Bas, lorsque la femme travaillait et que son époux restait au chômage, ce dernier avait du mal à l’accepter car ils viennent d’une société où l’homme domine. Cela a fait échouer beaucoup de mariages. Chez les hommes rifains qui se sont mariés avec des filles d’émigrés, il y a aussi eu beaucoup d’échecs. Les filles rifaines arrivaient dans une société réputée pour la liberté des femmes, réclamaient leur part de liberté et la famille s’y opposait. Souvent aussi, les émigrés rifains se marient d’un pays à l’autre, entre Paris, Bruxelles et les Pays-Bas.

Pourquoi les rifains sont-ils réputés plus pieux et religieux que la moyenne des Marocains ?

Il y a une quinzaine d’années, l’islam radical est arrivé de Bruxelles à Nador. Les autorités marocaines ont arrêté ce premier réseau salafiste qui rejetait toutes les normes de la société,  a commis des crimes, vivait dans la montagne. Il y avait des membres de la deuxième génération. Les femmes rifaines suivent l’évolution de la société marocaine, mais à un rythme plus lent par rapport aux grandes villes du pays. D’autant que grâce aux migrations, beaucoup de Rifains ont les moyens de faire vivre leur famille, et la femme reste à la maison. Cela bloque un peu l’évolution de la femme dans la société, par rapport aux ménages dont les deux membres travaillent. A Nador, les femmes sortent pour commercer, acheter, faire les courses, mais moins pour travailler, sinon comme infirmières, secrétaires de médecins. Le côté traditionnaliste se perpétue, comme la réputation du rifain dur et sévère avec sa femme, un stéréotype qui reflète une certaine réalité.

Comment le père rifain émigré a-t-il perdu son autorité ?

La première génération a tout fait pour garder son autorité mais l’a complètement perdue sur ses enfants. Beaucoup de filles des deuxième et troisième générations se marient avec des non-Marocains et des non-musulmans alors que le père ne peut être d’accord, vue sa structure mentale. Avec la délinquance, le père n’a plus de pouvoir sur la famille. La première génération a été dépassée par l’évolution de la société européenne, ne peut plus imposer ses choix.

Comment sont perçus les belgo-marocains du Rif qui retournent au pays de leurs ancêtres pour les vacances ? 

L’été, on les voit arriver, ils parlent quelques mots de rifain. Parfois, ils ont des frictions avec la population locale, ne se sentent pas vraiment chez eux au bout de deux trois semaines, à cause de leur éducation et de leur scolarisation belges, ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de la société rifaine. Les frictions apparaissent souvent dans le commerce quand il s’agit d’acheter une maison, de vendre une voiture. Ceux qui ont toujours vécu en Belgique ne comprennent pas notre manière de fonctionner, ils se sentent culturellement non-intégrables alors qu’ils viennent depuis l’enfance avec leurs parents. Ils se comportent un peu comme des Européens. L’administration, la façon dont on achète une maison leur échappent. Il y a de nombreux stéréotypes des deux côtés, chez les belgo-marocains (« Tout est pourri au Maroc, rien ne marche, l’administration bloque ») comme chez les rifains du pays (« Ils ne savent rien de nous ! »). On les reconnaît facilement à leur tenue : sacoche sur le côté, pantacourt. Parfois, un émigré ramène sa copine avec lui dans sa voiture, la police lui demande s’il est marié, et il ricane…

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Aurélien Taché, l’anti-République bon chic bon genre


Aurélien Taché, qui a comparé le port du voile chez les musulmanes de 12 ans à celui du serre-tête chez les « jeunes catholiques », vilipende un supposé « néorépublicanisme » hostile aux musulmans. Dans son interview à L’Obs, le député du Val d’Oise montre qu’il est davantage au service des « quartiers » qu’à celui de la France. 


Dans tous partis politiques, il est utile de trouver des spécimens : un homme ou une femme qui incarne la catégorie idéologique à laquelle il appartient. Chez LaREM, structure politique liquide, on en trouve de toutes les sortes. Si on soutient ce parti, on trouvera cela vivifiant, original, progressiste ; si on est habité par ces « passions tristes » réfractaires au changement, on y verra une absence de colonne vertébrale idéologique, un fourre-tout qui n’a qu’un crédo : le néolibéralisme. Pourquoi d’ailleurs y aurait-il un socle de pensées politiques articulées quand Emmanuel Macron est à lui seul une idée, une abstraction postmoderne, un concept qui s’est très bien vendu sur le marché en crise de la démocratie représentative, celle où l’on peut se faire élire grâce à la conjonction bienheureuse de « la peste brune » et de l’abstention.

« Macroniser les esprits »

Mais attention, maintenant que LaREM est aux manettes, pas question de la jouer petits bras. Certains élus, comme Aurélien Taché, ont bien l’intention de « mener la bataille culturelle et de macroniser les esprits ». M. Taché est au sein du parti jupitérien un beau spécimen du progressiste multiculturaliste, idéologiquement structuré par un passage au PS et à l’Unef. Dans une interview donnée à l’Obs prenant prétexte de l’antisémitisme, devenu cet accablant marronnier médiatique depuis vingt ans, le député Taché enfile tous les poncifs de la pensée postmoderne : relativisme intégral, dégoût du national, adoration de la diversité, culte victimaire et dévotion pénitentielle. Mais avec une certaine agressivité qui fait dire à ses collègues qu’il devrait « être à la France insoumise ». Il leur répond qu’il préfère LaREM où ne survivent plus « de néomarxistes ». Si l’on suit bien : Aurélien Taché récuse « les anciennes idéologies » mais n’hésite pas à en imiter la mécanique. Car affirmer vouloir « macroniser les esprits », qu’est-ce sinon de la manipulation mentale de masse, la fabrication d’un consentement à la pensée unique, prélude au parti unique ? Le progressiste Taché semble avoir des projets peu respectueux de la pluralité des opinions qui régissent un Etat un tant soit peu démocratique…

La République en marche, la « vraie » gauche

A travers la figure d’Aurélien Taché, qui vient notamment de faire plier Jean-Michel Blanquer souhaitant interdire aux parents accompagnateurs d’activités scolaires de porter des signes religieux ostentatoires, on cerne les contours de ce qu’est « l’aile gauche » de LaREM. Et elle s’avère plutôt proche de Benoit Hamon, Clémentine Autain et Danièle Obono. L’influence d’Aurélien Taché est à suivre car la gauche (ex PS, PRG, EELV, DVG) est la tendance politique la plus représentée au sein des élus LaREM, avec 126 députés dont 83 anciens élus/militants socialistes. Seuls 48 députés LaREM viennent de la droite et 17 du centre. Autant dire que si Taché prend le leadership sur le gros tiers des députés de gauche LaREM, qui plus est dans un contexte de politique centre-droite du Grand Chef et son gouvernement Philippe, ça pourrait tanguer. Mais, on peut aussi faire le pari que M. Taché va adopter la méthode classique du « gauchisme culturel » : prendre le pouvoir par l’influence idéologique à petits pas, en ciblant notamment la centaine d’élus novices, « ni droite ni gauche », sans réelle structure idéologique. Certains de ces « marcheurs » engagés auprès d’Emmanuel Macron après avoir été envoûtés par son charme robotique semblent, depuis Benalla et les gilets jaunes, donner des signes de sortie de la transe hypnotique commencée en 2017. Des contestations apparaissent, pour l’heure étouffées par le duo des pères fouettards Legendre-Ferrand. Mais il y a donc une clientèle potentielle pour le député Taché qui dit « irriter ceux qui ont une sensibilité néorépublicaine » ; késako le « néorépublicanisme » ?

Aurélien Taché, djihadologue

Il égrène dans l’Obs quelques unes des thématiques chères à la « gauche moraline » : politique de la ville et sa discrimination positive, récusation d’une sécession identitaire des banlieues, déni sur l’antisémitisme islamique, lutte contre les réacs de tous bords de Valls à Le Pen, promotion de la société inclusive. Il dit avoir « rejoint Emmanuel Macron le jour où [il l’a] entendu dire qu’il fallait que les élites s’interrogent sur leur part de responsabilités quand des jeunes font le choix de partir en Syrie ». C’est vrai ça : « J’ai pas de boulot, parce que j’ai pas de diplôme donc je vais faire le djihad en Syrie », voici bien un réflexe naturel en effet… Nos « élites » devraient être traduites devant les juges pour avoir contraint, par leur politique irresponsable, cette part de notre belle jeunesse de France à se lancer dans le djihadisme ! Il faut remercier Aurélien Taché de nous ouvrir les yeux sur cette nouvelle causalité du djihadisme.

Comme j’imagine qu’Aurélien Taché ne s’abaisse pas à lire autre chose que des auteurs estampillés de gauche, je lui conseillerai de lire Jean Birnbaum qui a le mérite d’avoir ouvert les yeux comme en témoignent ces deux derniers essais, Un silence religieux et La religion des faibles. Cela aiderait notre combattif député à penser la relation de sa « gauche morale » avec l’islam, et de là avec l’immigration de masse induite par ce progressisme néolibéral qu’il affirme chérir. Or cette idéologie au service des flux (des marchandises, des capitaux, des hommes, des identités) n’a en rien constitué un progrès, ni une libération, elle a approvisionné en « choses » le capitalisme financiarisé des nomades en costumes qui considèrent que les Etats-nations ne sont que des territoires de transit, des carrefours, des hubs.

Le peuple des « victimes » et « le populisme des imbéciles »

Le prétexte de l’entretien est l’antisémitisme, c’est donc par cela qu’il s’ouvre longuement. Mais après les condamnations d’usage, M. Taché botte vite en touche. On croirait alors lire une interview d’un responsable du CFCM, de la mosquée de Paris, voire du CCIF : accuser des idéologues musulmans de propager la haine antijuive, accuser certains musulmans de passer à l’acte criminel au nom d’un islam judéophobe délirant, c’est faire de tous les « musulmans des quartiers populaires un autre bouc émissaire ». C’est vrai ça, il n’y a que le Juif qui mérite d’être un bouc émissaire, qui a la force de l’expérience pour supporter l’opprobre, les jets de pierre, les coups de boule d’une racaille qui lui hurle « sale yahoud » ! Notre député, qui semble aussi un sociologue expert des banlieues, déclare que l’antisémitisme en banlieue ne « prend pas sa source dans l’immigration ou dans les versets du Coran […] mais dans l’ignorance et le sentiment anti-élites ». C’est vrai ça, les « élites » juives ont trop de pouvoir en France et cela suscite la jalousie d’une masse d’ignorants. Taché appelle cela « le populisme des imbéciles ». C’est pratique le populisme, ça n’a qu’un visage indistinct, celui du « peuple », ça évite de désigner les responsables des attaques et des meurtres de seize Français juifs depuis 2003.

C’est un peu embarrassant tout de même pour M. Taché – mais le journaliste de l’Obs n’allait quand même pas le lui faire remarquer – que tous les assassins de juifs en France depuis le meurtre de Sébastien Selam jusqu’à celui de Mireille Knoll soient tous des personnes issues de l’immigration maghrébine ou sub-saharienne de confession musulmane. « Le populisme des imbéciles » dites-vous M. Taché ? Rassurez-nous : l’islamisme criminel n’a rien à voir avec l’islam, n’est-ce pas ?

L’enseignement des « jeunes ignorants »

Le Coran et surtout les hadiths qui constituent le substrat politico-théologique de l’antijudaïsme islamique n’ont rien à voir avec le réel. Circulez ! C’est d’ailleurs pourquoi le 9 décembre 2017, place de la République, des musulmans assemblés pour défendre « la cause palestinienne » criaient «  Khaybar Khaybar ya yahoud, Jaych Mhammad saoufa ya’ud » c’est-à-dire un appel à tuer les juifs comme le fit le prophète Mohamed avec ceux de l’oasis de Khaybar en 628, bataille inaugurale de l’islam comme système théocratique. Extermination des hommes et jeunes garçons juifs, femmes violées, enfants réduits en esclavage. Le 9 décembre 2017, à Paris, qu’on ne vienne pas parler d’importation du conflit israélo-palestinien, c’est bien l’importation de l’imaginaire islamiste : celui où les juifs sont de toute éternité voués à finir comme ceux de Khaybar, ces falsificateurs de la parole divine. Et certains s’étonnent encore que juif et sioniste soient absolument synonymes dans cette nébuleuse fréro-salafiste si influente ? Voilà ce que nombre d’imams de ce courant prêchent dans de nombreuses mosquées françaises. Mais M. Taché répond : « Musulmans de banlieue bouc émissaires », « il ne faut pas exagérer » cet antisémitisme des banlieues.

Mais le pompon, c’est sa solution pour déraciner l’antisémitisme criminel chez « ces jeunes » dont il consent à admettre qu’il en existe quelques uns qui posent problème : « leur enseigner des récits de mémoire partagée entre juifs et musulmans ». Le simple terme « récits de mémoire partagée » en dit long sur l’intox. Plutôt qu’une « mémoire partagée » autour d’habitudes folkloriques communes (le henné et les youyous dans les mariages, le couscous-boulette du vendredi soir) ou d’anecdotes personnelles (« au Maroc, en 1950, ma voisine musulmane venait allumer le feu le jour de shabbat, comme on s’entendait bien ! »), je propose des cours d’histoire. Surtout d’histoire précoloniale, c’est-à-dire avant que le Français ne vienne jouer les arbitres et place le maître musulman en situation de colonisé ; avant que le Français et sa République, avec l’Alliance israélite universelle dans ses bagages, ne viennent ouvrir aux juifs du Maghreb les portes de l’émancipation. Là ce sera autre chose peut-être en termes de « récits de mémoire partagée ».

Une autre histoire

On parlerait du statut du dhimmi et de la condition juive en terre d’islam depuis les conquêtes au VIIe siècle, de l’insécurité permanente et des pogroms, des Juifs de cour pour protéger la communauté et de la vie de misère dans le mellah avant la création du ghetto européen médiéval, du port de signes distinctifs avant que la Chrétienté ne s’y mette avec sa rouelle, des synagogues détruites quand elles étaient plus hautes que la mosquée, des juifs interdits de voyager à dos d’animaux nobles réservés au maître musulman. L’histoire permettra aussi, bien sûr, de raconter ces moments où la condition des juifs, ici ou là en terre d’Islam, fut un peu moins pire que dans la Chrétienté. Mais on finira sur les conditions de l’expulsion entre 1948 et 1970 du million de juifs du monde islamique, eux qui comme les chrétiens, étaient présents au Maghreb, en Egypte, en Iran, en Turquie avant l’islam…

Organiser des sessions de contes pour petits enfants dans les banlieues sur la radieuse coexistence judéo-islamique révèle bien l’ignorance de nos « élites » quant aux imaginaires véhiculés par des siècles d’antijudaïsme auquel est venu s’adjoindre l’antisémitisme européen – on leur rappellera que Drumont fut élu député d’Alger à la suite des émeutes antisémites de la ville en 1898. Il faudra aussi apprendre à « ces jeunes ignorants » ce qu’ils doivent en termes d’antisémitisme à un personnage comme le grand mufti de Jérusalem. Amin al-Husseini fit la jonction entre l’antijudaïsme islamique, le nationalisme arabe et le racisme nazi en se faisant le relai vers le monde arabophone de la propagande antijuive de son ami Adolf Hitler, depuis sa radio de Berlin entre 1941 et 1945. Fait prisonnier par les Français, il put s’échapper tranquillement en mai 1946 pour rejoindre l’Egypte… On pourrait ensuite leur lire des extraits de la littérature du fondateur des Frères musulmans Hassan al-Banna, le papi de Tariq Ramadan, ou de Sayyid Qutb dont la violence remiserait Céline au rang de comique dieudonnesque. Certes, cela risque de ne pas s’harmoniser avec « les récits de mémoire partagée » dont rêve Aurélien Taché, sur les bons conseils, dit-il, de Benjamin Stora qui aurait l’oreille du président.

Salauds de pauvres contre gentils pauvres

Après tout, cet antisémitisme n’est-ce pas la faute à la misère économique, c’est ce que nous assène Aurélien Taché : « Ce n’est pas non plus dans la France périphérique mais dans les quartiers et les grandes villes que se concentre la pauvreté. » L’inénarrable équation « pauvreté = perméabilité à l’antisémitisme », que ne l’a-t-on entendue répétée par ceux qui ne veulent pas se fatiguer à lire des ouvrages d’histoire. Ils seraient mieux renseignés sur la longue durée de la haine antijuive, la pluralité de ses motifs, loin de se réduire aux aléas économiques. Cela fait longtemps que les historiens ont montré que la jalousie sociale n’était pas la cause prédominante de l’obsession antijuive. C’est un peu comme l’équation « pauvreté = délinquance et criminalité », ignorant que l’immense majorité des pauvres ne tombe pas dans la routine des trafics. Mais cette majorité silencieuse-là on ne veut pas trop la voir car elle réduit à néant « la culture de l’excuse », rente morale de tant de bien-pensants. Et quand cette France des travailleurs pauvres descend dans la rue ou se fixe sur un rond-point, le beauf sert de « plouc émissaire » (Ph. Murray). Autre question adressée à M. Taché : le taux de pauvreté chez les agriculteurs est de 25% (moyenne nationale 14%), observe-t-on chez eux un goût particulier pour la vulgate antijuive ? Quand les petits exploitants manifestent, crient-ils « mort aux juifs » ?

On peut rejoindre au moins Aurélien Taché sur un point : la gauche n’a fait « qu’agiter des slogans antiracistes et paternalistes qui n’ont mené nulle part ». Mais la suite de son analyse est édifiante… La faute à qui ? A Julien Dray, qui a surfé sur la marche des Beurs de 1983 pour se faire élire, explique le député LaREM. Dray à lui tout seul c’est la gauche qui a « cocufié » (sic) les banlieues. Ca ne va pas aider à y lutter contre l’antisémitisme, ce « populisme des imbéciles » !

« J’ai été élevé en écoutant Renaud, en mangeant de l’entrecôte, mais j’aime aussi le rap et les kébabs. »

De toute façon, pour Aurélien Taché, les populations de ces quartiers n’ont strictement aucune responsabilité dans la situation calamiteuse dans laquelle elles se trouvent depuis plus de trois générations. Chômage, échec scolaire, absence de qualification pour le marché de l’emploi, salafisation des modes de vie coexistant avec les trafics en tous genres. Tout cela est la faute, en vrac, « des élites », de « l’Etat qui a abandonné ces quartiers », du « républicanisme guerrier » qui produit des tensions communautaires, du « modèle assimilationniste » qui est « la négation de l’autre ». Yassine Belattar, sors de ce corps !

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Mais Aurélien Taché ne fait pas que dénoncer. Il a des solutions fondées sur sa propre expérience : « J’ai été élevé en écoutant Renaud, en mangeant de l’entrecôte, mais j’aime aussi le rap et les kébabs. On peut être dans une forme de cosmopolitisme. » Les référentiels culturels qui semblent définir l’identité nationale de M. Taché sont du plus bel effet postmoderne et se passent de commentaires. D’ailleurs, il ne faut pas trop compter sur cet élu de la République pour rendre hommage aux emblèmes de la nation. Pour lui le drapeau tricolore « renvoie au régiment […] est-ce bien le rôle de l’école de se transformer en caserne ? » Il préfère citer Jean Zay qualifiant le drapeau national de « saloperie tricolore ». Sauf que comme son collègue Griveaux sur France Inter confondant Bloch et Maurras, Taché se prend les pieds dans le tapis de l’histoire politique complexe des années 1930 ! Zay a bien écrit un poème en 1924 (il avait 19 ans) intitulé Drapeau dans lequel il exprimait avec virulence son désenchantement patriotique après la Grande guerre. Poème qu’il a ensuite décrit comme un pastiche. Son texte de jeunesse ne fut jamais publié avant que la presse maurrassienne ne s’en saisisse en 1932 pour dénoncer l’antipatriotisme du jeune député du Loiret, futur ministre de l’Education. Le poème sera relayé par Céline en 1938 avec son « Je vous Zay ! » puis par la diplomatie antisémite de Vichy pour démasquer « ce Zay juif-bolchévique-antipatriote ». Dans les faits, Zay avait été élevé dans le protestantisme, était un Radical profondément patriote. M. Taché reprend donc à son compte la propagande antijuive des années 1930 contre Zay… Une fois encore, j’adresse une supplique à nos hommes politiques dont les références historiques ressemblent à de lointains souvenirs de bachotage Sciences Po : évitez d’utiliser des citations historiques dont vous ne maîtrisez ni les termes, ni le contexte ! Heureusement que le journaliste de l’Obs ne l’a pas lancé sur la Marseillaise, sinon on aurait eu droit à la dénonciation du « sang impur » et l’impérieuse nécessité de réécrire notre hymne pour l’adapter aux nouveaux visages de la France.

Le vote ethnique et la fin de la souveraineté par Aurélien Taché

Mais on y vient à la promotion des quotas ethniques. C’est d’ailleurs ce que l’on préfère chez les progressistes multiculturalistes : cette appétence antiraciste pour la racialisation, ce goût moraliste pour l’ethnicisation des individus, histoire d’assigner « chacune et chacun, toutes et tous » à leur petite boutique communautaire respective. Pour Aurélien Taché, il faut « des listes vraiment inclusives aux prochaines municipales » parce qu’il n’y a « pas un Noir ou un Arabe parmi les maires des cinquante plus grosses villes ». Parce que c’est une obligation démocratique l’ethnicisation des élus ? Et il faudrait des quotas selon la taille des municipalités ? Quid des Asiatiques par exemple ? Jean Coumet, maire du 13ème arrondissement de Paris doit en toute hâte céder sa place ; à moins que les « Asiatiques » de l’arrondissement n’aient rien revendiqué ! M. Taché a l’indignation républicaine sélective : tous ces Français en situation de handicap, bien plus nombreux que toutes les minorités assemblées, subissent une exclusion sociale, éducative, professionnelle, culturelle et politique autrement plus violente que les « Noirs et les Arabes des quartiers » dont se préoccupe exclusivement M. Taché ? En outre, ses affirmations sont contredites par la réalité du terrain : les Français issus de l’immigration sont acteurs de la vie politique locale dans la plupart des « quartiers ». Dans certaines équipes municipales, ils sont tout à fait « représentés » et certains y ont d’ailleurs un poids politique indéniable. Quand on veut s’engager en politique en banlieue, c’est possible et ça paye. Ca se monnaye même parfois : une petite place d’adjoint en échange d’une aide pour obtenir les suffrages de tel ou tel quartier, de telle ou telle « communauté » ; mais passons sur ce clientélisme dans ces quartiers où on se fait élire avec 70% d’abstention !

Après tout, pourquoi s’étonner des idées de M. Taché, lui qui exprimait son enthousiasme au projet de « transférer la souveraineté de la France au niveau européen » (Les terriens du dimanche, C8, 2 décembre 2018), annonçant d’ailleurs que ce serait « le cœur des propositions » de LaREM aux Européennes de mai prochain. Il faut avoir de l’audace quand on est un grand homme politique : pourquoi ne pas transférer carrément notre souveraineté à l’ONU ? D’ailleurs M. Taché aimerait que l’on y cède notre siège à notre partenaire allemand… Notre député, ennemi des « néorépublicains », regrette être « souvent seul à [s’]exprimer sur ce terrain », mais il dit « recevoir beaucoup d’encouragements ». Et n’est ce pas finalement ce qu’il y a de plus inquiétant ?

Une France soumise - Les voix du refus

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M. Macron: entre hijab et serre-tête, il faut choisir

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L’absence de prise de position d’Emmanuel Macron dans la querelle qui oppose les membres de La République en marche (LREM) au sujet du hijab n’est plus tenable: le président doit choisir entre la ligne du député Aurélien Taché, qui le compare à un serre-tête, et celle de la secrétaire d’Etat, Marlène Schiappa, qui y voit un peu plus que cela.


Tous ceux qui relativisent la force symbolique d’un hijab en le réduisant à de l’étoffe, depuis l’affaire de Creil en 1989, ne peuvent que le constater. LREM avait beau demeurer, le plus souvent, fidèle à sa réputation de parti de godillots au service de son créateur, il ne peut échapper à ce clivage.

Un hijab pour les séparer tous

Il n’est pas indifférent que ce soit Décathlon, cette enseigne dont le vieux slogan « A fond la forme ! » a des allures de cousin de « En Marche ! », qui ait fait voler en éclats cette belle unité. Pendant toute la semaine dernière, la décision de la chaîne de magasins de sport de commercialiser un produit sous l’appellation « hijab de running » a suscité des réactions politiques. Et LREM n’a pas pu y échapper.

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Aurore Bergé, d’un côté, appelait au boycott de Décathlon. Aurélien Taché, de l’autre, dénonçait « l’hystérie ». Cela rappelle « les deux gauches irréconciliables » notait Gilles Clavreul, l’un des animateurs du Printemps républicain. Il n’y avait pas que ces deux parlementaires. François Cormier-Bouligeon, député LREM du Cher, est de ceux qui pressent le président de la République de clarifier son message sur ses sujets, et penchait évidemment du même côté qu’Aurore Bergé. Et Yassine Belattar, membre du Conseil des Villes auprès de l’Elysée, penchait de l’autre côté avec le ton dénué de nuances qu’on lui connaît. Marlène Schiappa, après quarante-huit heures de silence, a finalement dégainé un texte dans le Huffington Post. Elle avait, précisait-elle, voulu « prendre de la hauteur ».

Entre-temps, Décathlon avait décidé de renoncer à la commercialisation en France du « hijab de running » et Marianne avait révélé le pot aux roses : il existait déjà dans la gamme des produits de la marque bleue et blanche un produit permettant de se couvrir la tête pour courir, sous l’appellation « bandeau multi-fonctions », ce qui prouvait que le « hijab de running » constituait bien du marketing identitaire, en forme d’œillade aux franges les plus fondamentalistes de l’Islam. Le blog Al Kanz ne s’y était pas trompé en félicitant publiquement Décathlon, ce qui avait alerté la porte-parole de LR, Lydia Guirous, provoquant le fameux « buzz ».

Serre-tête de lard

Le texte de Marlène Schiappa prenait, avec les formes, le parti de ceux qui regrettaient ce genre de marketing. Mais l’autre camp ne désarmait pas pour autant. On passe sur le grand entretien d’Aurélien Taché à l’Obs – Barbara Lefebvre y consacre un texte dans ces colonnes. Yassine Belattar, quant à lui, lançait l’idée d’une mobilisation le 13 avril prochain pour lutter contre le renoncement de Décathlon et exhibait opportunément une insulte dont il avait été la cible par le directeur du marketing de Nocibé, provoquant la mise à pied de ce dernier et les sourires gênés de ceux qui connaissent le comportement de celui qui se présente toujours comme un humoriste, habitué à proférer lui-même des injures sur les réseaux sociaux. Et on arrive à samedi soir sur le plateau de C l’Hebdo, émission présentée par Ali Baddou. On assistait à un débat entre la journaliste Zineb El Rhazoui, rescapée de Charlie Hebdo toujours menacée de mort, et Aurélien Taché qui pataugeait dans un relativisme consternant lorsque son interlocutrice lui demandait ce qu’il pensait du voilement des fillettes. Le député LREM n’avait « pas à juger » les familles, pas davantage les musulmanes, qui voilaient leurs jeunes filles de 12 ans, que les catholiques, qui les affublaient d’un… serre-tête.

Interrogée le lendemain au Grand Jury RTL, Marlène Schiappa l’exécutait en une phrase : « Aucune femme dans le monde n’a été lapidée parce qu’elle refusait de porter un serre-tête. »

Que pense Macron ?

Evidemment, dans un monde normal, la position de la secrétaire d’Etat pourrait nous indiquer la position du gouvernement et du président de la République. Mais ce serait s’avancer bien imprudemment. D’abord, il est à peu près certain que tous ceux qui, dans la majorité, banalisent le hijab et dénoncent « l’islamophobie et même le racisme » de ceux qui, comme Zineb El Rhazoui ou Elisabeth Badinter, le tiennent pour ce qu’il est – un objet d’asservissement – continueront de se faire entendre. Ensuite, le président de la République, encore vendredi soir, a fait preuve de sa grande ambiguïté sur le sujet. Interrogé à Bordeaux, dans le cadre du « grand débat », par une jeune femme voilée qui lui demandait comment il était possible qu’elle soit discriminée à l’entrée de la fonction publique en raison de son voile, il a eu une réponse qui ne nous a pas rassurés. Il aurait d’abord pu lui répondre qu’elle avait la possibilité de passer un concours, de le réussir, lui faisant remarquer qu’elle n’était pas inséparable de ce vêtement. Il ne l’a pas fait. Il a préféré constater que c’était interdit dans la fonction publique et, pis encore, a tenté de la rassurer en lui disant qu’il fallait veiller en revanche qu’elle ne soit pas discriminée pour les emplois dans le secteur privé. Il rejoignait ainsi ceux qui ont mené la bataille contre Baby Loup.

Emmanuel Macron prenait-il ainsi le parti d’Aurélien Taché contre Aurore Bergé et Marlène Schiappa ? Pas si simple ! Car devant Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel l’an dernier, il avait affirmé que ce vêtement n’était « pas conforme à la civilité qu’il y a dans notre pays, c’est-à-dire au rapport qu’il y a entre les hommes et les femmes », évoquant alors une « bataille pour l’émancipation » à mener sur ce sujet. Qui est donc le véritable Emmanuel Macron ? Celui qui s’exprime sur BFM TV ou celui qui parle à Bordeaux ?

Schiappa ou Taché

Il faudra à l’évidence qu’il cesse de cultiver son « en même temps ». On ne peut pas « en même temps » être d’accord avec Marlène Schiappa et avec Aurélien Taché. Pas sur un sujet aussi important. Pas sur un sujet dont la gravité explose dans l’espace public, comme l’a montré l’affaire du « hijab de running » de Décathlon.

Monsieur le président, il est des questions qui exigent qu’on sorte de l’ambiguïté. Vous devez trancher. De manière claire, limpide. Vous devez la vérité aux Français, vous lui devez surtout votre vérité. Sans tergiverser. Et vite !

« La libération des transsexuels et celle des Palestiniens sont liées »


La militante Ita Segev peut en témoigner: ce n’est pas tous les jours facile d’être une transsexuelle israélienne antisioniste. 


Dans une société postmoderne comme Israël, on trouve de tout, y compris des transgenres prenant fait et cause pour la Palestine. Ainsi, la militante LGBT Ita Segev s’est récemment fendue d’une tribune sur le site queer Them.us, clamant fièrement : « J’ai quitté Israël pour trouver mon moi trans et antisioniste. […] La libération des transsexuels et la libération des Palestiniens sont liées. »

« On m’a appris à me faire appeler garçon dans un pays soi-disant appelé Israël. »

Née homme, exilée à New-York après son service militaire, cette apprentie actrice milite au sein du mouvement BDS. En attendant de conquérir Broadway, Segev appelle donc au boycott des produits israéliens et accable l’État hébreu : « On m’a appris à me faire appeler garçon dans un pays soi-disant appelé Israël. »

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Un jour, c’est le drame : Ita découvre que les œstrogènes nécessaires à son changement de sexe proviennent de chez Teva. Un labo israélien ! Lorsque son médecin lui confirme l’absence de fournisseur alternatif, son cœur ne fait qu’un tour. Ce qu’Ita Segev traduit avec ses mots : « Une partie importante de la communauté transsexuelle américaine est obligée de choisir entre des transitions déterminantes pour s’affirmer dans nos vies et la demande de liberté de nos frères palestiniens. »

Devant tant de sollicitude, nul doute que ses « frères » de Cisjordanie et de Gaza accueilleront à bras ouverts leurs soutiens gay, bi ou trans…

Le grand débat, un coup d’Etat permanent


« Grand » et « vrai » débats proposés tour à tour par le gouvernement ou les gilets jaunes ne sont pas des solutions. Pour être efficace, la démocratie participative doit venir de la base et être de tous les instants.


Dans une interview donnée au Point, le mathématicien et député Cédric Villani vante les mérites du « grand débat » qui, selon lui, met en avant la démocratie participative ; il félicite le président Macron en ces termes : « Ce grand débat sans cadrage, c’est un petit coup de génie et il a eu le courage de se lancer physiquement dans l’affaire, chapeau. » Comment ne pas se féliciter du fait qu’un président qui avait commencé son mandat en affichant son ultra-jacobinisme et en souhaitant se débarrasser de tous les corps intermédiaires semble – face à la fronde des gilets jaunes – finalement décidé à écouter son bon peuple, plutôt qu’à continuer à faire cavalier seul.

Macron a repris les choses en main

Face à la somme de toutes les colères dont il a très bien vu que cela ne pouvait faire un programme, Emmanuel Macron a donc décidé, depuis le 15 janvier, de donner la parole à tous les Français. Il a même fait des efforts surhumains : sept heures passées au milieu de maires bercés par ses discours fleuves. Oui mais voilà, cette initiative va-t-elle permettre de générer un nouveau contrat entre la caste des politiques et les citoyens ou va-t-on simplement continuer de mimer une comédie de démocratie, comme on a l’habitude de le faire dans ce pays qui reste très mal classé par l’Index Droits Fondamentaux.

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Le coup de génie de Macron, si coup de génie il y a, est d’avoir su reprendre la main. Et alors que la rue semblait réclamer sa démission, d’avoir exigé de celle-ci qu’elle vienne sur un site internet labellisé par la République et d’avoir fait que plus de 900 000 Français se prêtent au jeu pour les sommer de répondre aux questions que « des politiques dont ils ne voulaient plus entendre parler » leur ont posées. Un peu, finalement, comme si un prestataire de service que vous aviez décidé de congédier par la porte, revenait à la charge par la fenêtre et calmait votre colère en mettant entre vos mains un questionnaire de satisfaction client et un stylo… Cette initiative de démocratie participative ne va donc que dans un sens : c’est l’État qui mène le débat. C’est lui qui a décidé des quatre grandes thématiques et qui a organisé les QCM pour y répondre. Comme l’a remarqué le docteur en philosophie belge Drieu Godefridi, ce questionnaire est parsemé de fausses questions : ainsi la numéro 13 demande aux participants « s’ils veulent financer la transition écologique » par « le budget général de l’État » ou par « des taxes spécifiques » ; une question qui n’a aucun sens, puisque cela revient à demander aux Français s’ils veulent financer cette transition par des taxes ou par des taxes. La sémiologue Elodie Mielczareck a montré combien la novlangue de ce débat avait in fine engendré un dialogue de sourds.

« Grand » débat contre « vrai » débat

Notons toutefois, et c’est louable, que l’État français – grand ami de la liberté d’expression – autorise les contributions libres. Mais alors on se demande : comment sera-t-il possible de faire une synthèse de toutes ces contributions et surtout, comment échapper à la « subjectivité étatique » ? Le régime en place donnera-t-il crédit aux propositions qui se trouvent à l’opposé de son mode de gouvernance si celles-ci sont plébiscitées en nombre ? Comment les données seront-elles compilées ? Les articles que nous avons trouvés à ce sujet restent très vagues. Certains invoquent le recours à l’intelligence artificielle, mais il semble que ce terme magique recouvre simplement le logiciel OCR qui permet de digitaliser les contributions manuscrites.

En parallèle du « grand débat », les gilets jaunes ont organisé le « vrai débat ». On salue l’initiative en se disant que celle-ci pourra servir de contrepouvoir, même si l’on s’interroge sur le fait que ce soit le même prestataire de service qui fournisse la plateforme… Et comment faire la synthèse entre le « grand » et le « vrai » ? Enfin, que ce soit la plateforme de l’État ou celle des gilets jaunes, aucune des deux ne jouit d’une neutralité nécessaire pour que cela marche. Que faire alors ?

Ubérisons le débat !

Que ce soit l’État ou les gilets jaunes qui posent les questions, la méthodologie (cette idée qu’il faille faire une synthèse) pour obtenir un programme semble vouée à l’échec. L’initiative qui consisterait a contrario à organiser une place de marché, totalement neutre (un simple outil) sur laquelle les internautes pourraient venir poser leurs revendications comme on pose une petite annonce, aurait sans doute beaucoup plus de chances d’atteindre son objectif. Pour cela, il faudrait ensuite que cette même plateforme fonctionne comme un média et un service. D’une part en valorisant chaque revendication et ensuite en l’adressant aux décideurs concernés.

A lire aussi: Ce « grand débat » qui accouchera d’un rapport

Quelle différence par rapport à la solution proposée par l’État ? Ce sont les citoyens qui répondent aux questions des décideurs politiques. Ce sont les décideurs qui s’adaptent aux revendications des citoyens. On repart donc d’une feuille blanche et l’écoute est véritable. Il n’y a pas non plus de moule dans lequel on voudrait couler toutes les opinions. Il s’agit d’une occasion fantastique d’uberiser le modèle politique français, jacobin et centralisateur, dans lequel tout passe par l’État. Cette solution permettrait en effet d’adresser les revendications à d’autres acteurs que le gouvernement ou les élus : les syndicats, les ONG, des class’actions, des associations (une question relative au salaire minimum, par exemple, pourrait être adressée aux syndicats plutôt qu’au chef de l’État). Bref, tout type de structures susceptibles de venir en aide à ceux qui en ont besoin et de répondre à leurs demandes. Les utilisateurs de la plateforme devraient pouvoir formuler des demandes particulières qui ne regarderaient qu’eux plutôt que de vouloir à tout prix imposer aux autres une loi, un mode de gouvernance, comme cela se passe dans les systèmes de vote où l’on ne prend en compte que la majorité.

Si un tel système pouvait se développer, alors les Français comprendraient vite qu’il existe d’autres solutions que le seul et unique recours à l’État. C’est l’ambition que se sont fixée l’application Stig ou le site Revendique.com. Il suffit d’essayer pour comprendre que la vraie démocratie participative ne peut pas naître d’une initiative d’en haut, mais qu’elle doit venir du terrain. Elle ne peut se limiter à une démarche ponctuelle en réponse à un « mouvement de foule », elle doit être une solution permanente.

Macron et la grande réunion de copropriété


Les premières séances du grand débat font regretter le goût de l’abstraction voire la dinguerie idéologique des décennies précédentes. Si Macron en profite pour tenir salon dans toute la France, dans les classes dirigeantes, beaucoup espèrent qu’après cet intermède, les affaires reprendront. As usual


Pendant la campagne présidentielle, Pierre Lamalattie a écrit dans Causeur que, si Emmanuel Macron serrait la main à tous les électeurs, il serait élu avec 100 % des voix. Avec le marathon citoyen qu’il a entrepris sous les vivats médiatiques, le président de la République pourrait réaliser l’exploit. Il peut en tout cas tabler sur notre stupéfiante inconséquence collective. Il y a deux mois, il était fini et certains murmuraient avec des airs informés qu’il ne terminerait pas son quinquennat. Les mêmes rivalisent aujourd’hui dans l’emphase pour acclamer sa performance dans une course d’endurance dont il est en réalité le seul participant, les quelques centaines de Français, élus ou pas, devant lesquels il s’est produit, étant réduits à faire de la figuration, avec un petit quart d’heure de gloire pour ceux qui ont accès au micro. Injustement, nul n’a loué la résistance de maires contraints d’assister à un show de six à sept heures portant sur des sujets pour le moins arides.

La grande thérapie nationale

Après deux mois au cours desquels nous avons été sommés de choisir notre camp, nous voilà donc conviés à une vaste thérapie collective baptisée « grand débat national ». Avec deux classes : en première, vous avez le président en bras de chemise, en seconde, Marlène Schiappa. Les Français se parlent, s’extasie-t-on dans les chaumières médiatiques, bien que cette discussion ressemble plus à une suite de monologues qui se répètent souvent et se répondent rarement. On peut donc légitimement redouter qu’une fois passé l’effet de nouveauté et de ravissement médiatique, ces palabres virent à la pénible réunion de copropriété.

En fait de débat, Emmanuel Macron s’octroie une promenade de campagne – électorale – dans laquelle il n’a pas à affronter de véritable contradicteur. Des heures d’antenne sans prendre le risque d’être enquiquiné par un journaliste, ni mis en danger par un opposant, le président ayant le droit de parler aussi longtemps qu’il lui plaît et bénéficiant systématiquement du dernier mot, il fallait l’inventer : le CSA, généralement occupé à traquer la blague sexiste, a annoncé que ces pseudo-échanges seraient décomptés, pour les élections, du temps de parole présidentiel. Ce qui a douché l’enthousiasme de l’entourage jupitérien pour les records de durée.

On se demande par quel sortilège ces interminables palabres attirent des audiences miraculeuses pour les chaînes d’info, audiences qui s’effondrent dès que les journalistes blablateurs (comme votre servante) reprennent l’antenne. À en croire un confrère, les téléspectateurs espèrent qu’il va se passer un truc sanglant, et ils veulent le voir en direct. Comme quoi il ne faut pas désespérer de la politique : elle fait encore un bon spectacle.

Macron nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison

Et pourtant, on ose à peine le dire de peur d’être accusé de mépris de classe, ce grand débat est à périr d’ennui. D’abord parce qu’il s’intéresse aux détails sans jamais se pencher sur le tableau d’ensemble, ensuite parce qu’il se focalise sur les effets sans se pencher sur la question des causes. Et enfin parce que certaines questions, parmi les plus épineuses, les plus fondamentales ou les plus inconvenantes, ont été soigneusement circonscrites ou soustraites à la discussion. Ce sont bien sûr les lancinantes questions identitaires, mais on n’imagine pas plus de consulter les Français sur le mariage gay ou l’Union européenne. Alors que l’approfondissement de celle-ci est l’un des étendards du projet macronien, le président se fiche de notre avis sur le sujet. En somme, il nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison. Peut-être lui-même ne croit-il pas assez à son baratin européiste pour le soumettre à la discussion.

Dans les années 1970, on s’affrontait dans des AG (qui devaient être aussi passablement ennuyeuses) à coups d’impérialisme et de lutte des classes, de structuralisme et de psychanalyse. Dans les années 1990, on s’empaillait entre néothatchériens et néokeynésiens ou entre nationaux-républicains et deuxième gauche. Le grand débat version 2019 manque un peu d’abstraction, d’horizon, de désir de surpassement et même d’un brin de dinguerie idéologique. Il n’est question que de l’intendance. Ainsi l’éducation, comme tous les autres aspects de l’existence humaine, n’est-elle traitée que par l’angle de la matérialité – le nombre de professeurs, les bâtiments, la cantine. Il est certainement bon que les enfants mangent bio, mais ne devrait-on pas plutôt discuter de ce qui nourrit leur cerveau ou au moins, de la réforme du bac ?

La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée

Il faut être tordu, dira-t-on, pour s’agacer d’un débat qu’on réclame depuis des années. Il est excellent que le peuple puisse prendre la parole « sans filtre », comme l’a affirmé un policier sur le plateau de Cyril Hanouna et de Marlène Schiappa. À condition de rappeler, d’une part, que ni les gilets jaunes, ni les Français qui participent au grand débat, ni aucune partie de la population ne peuvent prétendre être le peuple et que, d’autre part, la parole est rarement sans filtre, que ce soit sur un plateau de télé ou dans une réunion publique – heureusement d’ailleurs. À condition aussi que des arguments répondent aux arguments et que l’on puisse critiquer ce qui est dit. Pendant des années, les faiseurs d’opinion se sont étranglés parce que cette France invisible refusait d’aimer l’an 2000 et voilà que chacune de ses paroles devrait être sanctifiée comme si elle venait d’enfants susceptibles. L’approbation sans nuances est une autre forme du mépris. Nos dirigeants doivent entendre la langue des bistrots, pas la singer.

Croire que la secousse que nous vivons se résoudra dans une vaste délibération collective qui accouchera d’une aimable démocratie participative est pour le moins hasardeux. Marine Le Pen et Anne-Marie Le Pourhiet ironisent, chacune dans son registre, sur les démocrates qui ont peur de l’intelligence collective. Quand on se rappelle Nuit debout, on se dit qu’on a des raisons d’avoir peur. Avec leur petit genre scolaire, les premières réunions du grand débat ont plus de tenue. Mais elles ne décollent guère de ces préoccupations quotidiennes dont on nous assure qu’elles doivent désormais être la seule boussole des gouvernants, comme s’il était acquis qu’il n’existe rien de plus grand que nous qui pourrait exiger un effort, voire un sacrifice. Chacun ne voit plus midi qu’à la porte de ses malheurs. La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée, me souffle Eugénie Bastié. De fait, rien n’est plus partagé dans notre pays que le sentiment victimaire. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de véritables victimes, sacrifiées sur l’autel d’un capitalisme mondial dont elles n’ont jamais vu la couleur des bénéfices et jetées en pâture à une modernité qui méprise ce qu’elles aiment. Les prendre en considération ne suppose pas d’approuver les diatribes d’Éric Drouet et consorts, ni de croire aux billevesées sur l’État policier qui font un tabac sur internet.

Parle à ma main

Devant Marlène Schiappa, Karim Zéribi s’est fait bruyamment applaudir en lançant au public, composé de gilets jaunes et assimilés : « Vous êtes bien plus intelligents que tous ces énarques qui ont la tête pleine ! » Dire à des gens qu’on est plus intelligent ou plus qualifié pour gouverner parce qu’on n’a pas de diplômes, c’est se payer leur tête. Nous n’avons pas besoin de gouvernants aussi médiocres, ou aussi banals que nous, mais des meilleurs d’entre nous. Que nos élites aient fait sécession, comme l’a admirablement diagnostiqué Christopher Lasch, ne signifie pas que nous pouvons nous passer d’élites, mais que nous devons en changer – ou qu’elles doivent changer. Il est vrai que ce n’est pas très bien parti.

Pour nos gouvernants et ceux qui les inspirent, le grand débat semble destiné à parler de tout changer pour ne rien changer. Interrogé pour l’émission « Hard Talk » de la BBC, Bruno Le Maire a affirmé sa volonté de suivre coûte que coûte le chemin tracé par Emmanuel Macron en 2017. « Nous avons pris des décisions difficiles. Regardez par exemple ce que nous avons décidé sur notre système fiscal : nous avons décidé de supprimer l’ISF pour les gens les plus riches. Nous avons décidé de réduire la taxation sur le capital dans le but d’avoir plus d’argent pour l’investissement et l’innovation qui manquent à l’économie française. C’est un changement radical et c’est difficile de l’expliquer. » En clair, les Français peuvent parler et même aboyer, la caravane macronienne poursuivra son chemin.

Joffrin tolère le plouc quand il parle ISF, mais qu’il se soucie de « l’identité » et le voilà expulsé de l’humanité

Dans un autre registre, il faut lire la diatribe de Laurent Joffrin contre François-Xavier Bellamy, tête de liste LR pour les élections européennes, également qualifié par Anne-Sophie Lapix de « philosophe versaillais », m’apprend Alain Finkielkraut. Le patron de Libération ne pardonne pas à ce « jeune philosophe conservateur, selon ses propres dires, et franchement réactionnaire aux yeux de tout commentateur de bonne foi », d’avoir participé à l’aventure des « veilleurs » : « Cette troupe d’illuminés tradis tendance Vatican Zéro – par opposition à Vatican II – considère que la seule famille acceptable – un père, une mère, des enfants – a été définie une fois pour toutes par les saintes écritures et que tout droit nouveau en faveur des homosexuels nous rapproche de l’enfer, tout comme la marche difficile vers l’émancipation féminine, dont le droit à l’avortement, qu’il réprouve hautement, est le symbole menacé. » Je n’ai jamais entendu un veilleur s’exprimer ainsi, mais passons. Joffrin adore le débat, mais n’a pas de mots assez méprisants pour ses adversaires. Or, si la France de la Manif pour tous n’est pas celle des gilets jaunes, il y a nécessairement des recoupements entre les deux. Joffrin tolère le plouc, quoique ce ne soit pas sa tasse de thé, quand il parle pouvoir d’achat et ISF, mais qu’il se soucie des « racines », des « frontières », de « l’identité » et de la « transmission » et le voilà expulsé de l’humanité, comme autrefois les électeurs lepénistes.

Dans le genre « Je n’ai rien compris et j’en suis fier », on décernera la palme à Bernard-Henri Lévy et à son manifeste pour sauver l’Europe, signé par 30 écrivains du monde entier, et publié par Libération des 26 et 27 janvier. Obsédé par le populisme qui monte, face auquel il retrouve les accents héroïques et les barricades métaphoriques qu’il affectionne, BHL ne s’intéresse nullement à ses causes. Pas un mot non plus sur les raisons de la désaffection pour l’Europe. Le seul péril vient des fachos, ceux qui s’inquiètent de l’immigration massive et de l’islam radical. « Disgrâce de ceux qui croient encore à l’héritage d’Érasme, de Dante, de Goethe et de Comenius ; mépris de l’intelligence et de la culture ; explosions de xénophobie et d’antisémitisme », écrit-il dans son style de normalien. Ces mots qui pourraient décrire avec précision nos territoires perdus, sont dirigés contre les seuls ennemis de la démocratie que connaisse BHL : le populiste, le souverainiste, l’eurosceptique. Ce n’est pas la faillite de l’intégration qui menace la cohésion française, c’est le beauf qui vote RN.

Il est vrai que même Salman Rushdie, qui s’exprime dans le même numéro de Libération, ne voit pas de plus grands périls, pour le Vieux Continent, que « la folie du Brexit » ou, en France, « l’alliance macabre en train de se nouer entre l’extrême droite et l’extrême gauche ». Aurait-il subi une fatwa populiste ?

Au cas où on aurait eu des doutes, BHL, qui se produira au printemps dans toute l’Europe avec un one man show destiné à éveiller les consciences a enfoncé le clou dans Le Temps de Genève : « En Europe, le peuple ne doit pas être le seul souverain ! Ou, s’il l’est, il doit l’être comme tous les autres souverains : avec des limites, des bornes à sa toute-puissance. La démocratie a besoin de transcendance. » Peut-être, mais qui détermine la transcendance, Bernard-Henri Lévy et ses amis écrivains ? Aussi distingués soient ces grands esprits, ils ne voient toujours pas que c’est précisément en interdisant toute discussion sur l’Europe, devenue à leurs yeux une religion, pas un choix ni un projet sur lequel les électeurs pourraient avoir leur mot à dire, qu’ils poussent certains d’entre eux à rêver de Frexit. Juste pour dire merde à celui qui lira. « S’ils sont vraiment désireux de changer les choses, conclut notre militant-penseur, les “gilets jaunes” devraient participer en masse au grand débat national lancé par Emmanuel Macron. » La parole est libre, mais en liberté étroitement surveillée.

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Ancien et nouvel antisémitisme: les liaisons dangereuses


Si certains ont tenté d’instrumentaliser les insultes à l’égard d’Alain Finkielkraut pour les faire passer pour de l’antisémitisme d’extrême droite, il y a parfois des liens entre l’ancien et le nouvel antisémitisme.


Depuis les attaques antisémites dont l’intellectuel Alain Finkielkraut a été récemment la victime, suivies par une salve d’ignominieux actes de vandalismes contre la même communauté juive, nombre d’experts ou de politiques ont glosé sur les différentes facettes de cette haine des Juifs en France : à l’antisémitisme français traditionnel d’extrême droite, celui qui depuis l’affaire Péguy a essaimé en de nombreux mouvements politiques, il conviendrait d’ajouter une tendance islamiste dure, non seulement opposée à l’Etat d’Israël mais à l’existence même du peuple juif.

L’individu qui a agressé Finkielkraut appartenait vraisemblablement à la seconde école, même si par pure instrumentalisation – ou cynisme ? – le pouvoir en place a préféré mettre en exergue la première, rejouant sans cesse un combat moral contre les forces du mal désignées par lui-même – oubliant de facto la principale menace à notre mode de vie, qui demeure l’islamisme militant. L’engagement d’Emmanuel Macron sur la question n’a pas toujours été aussi clair, lui qui, en 2016, s’en était violemment pris aux « écoles confessionnelles qui enseignent la haine de la République, professent des enseignements essentiellement en arabe ou, ailleurs, enseignent la Torah plus que les savoirs fondamentaux ».

Le nouvel antisémitisme n’a pas fait disparaître l’ancien

Au-delà de ce débat qui fait rage sur la vraie nature de l’antisémitisme aujourd’hui en France, peu d’observateurs expliquent aux Français où se situe la vraie convergence et dans quel type de milieu idéologique. Pour nombre de spécialistes, comme l’historienne Carole Reynaud Paligot, la principale poche d’antisémitisme organisé en France se trouve encore en premier lieu dans les mouvances d’extrême droite. Il est donc partiellement erroné de parler de « nouvel antisémitisme », dans la mesure ou l’antisémitisme islamiste prospère non pas uniquement comme certains l’ont dit de façon trop lapidaire, sur un islamo-gauchisme, tolérant avec les dérives de certaines communautés et hostile aux juifs, mais aussi sur les terreaux traditionnels de l’extrême droite en France. Il y a parfois eu en France des points de convergence entre l’extrême droite et l’islamisme radical, et ce bien au-delà de la seule question de l’antisémitisme.

D’aucuns ont parlé, métaphoriquement, d’un « nouvel antisémitisme » qui serait la convergence entre la pensée de Soral et celle de Dieudonné. Or, cette convergence existe déjà : quelqu’un comme Camel Bechikh, par exemple, ancien membre de l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), militant associatif musulman très engagé dans l’Intifada, proche par exemple des Frères musulmans, a pu prôner un patriotisme musulman, créer Fils de France, être reçu par FN Banlieues, soutenir les Le Pen : si on retrouve des traces d’antisémitisme dans ces milieux, c’est aussi une forme de nationalisme plus traditionnel qui les rapproche. Grand ami de Soral, Bechikh prône un islam patriote à fort ancrage local. Par ailleurs, si le grand public est conscient du poids du salafisme dans les milieux extrémistes djihadistes français, le rôle des Frères musulmans est, lui, loin d’être connu. Or ces milieux-là ont opéré parfois une convergence avec l’extrême droite française : les deux antisémitismes peuvent donc se nourrir l’un l’autre, sur fond d’islam orthodoxe non relié aux grands pays musulmans, nationaliste et extrêmement rigoriste. Ces mouvements n’ont aucun problème conceptuel à se rapprocher de l’extrême droite française.

A lire aussi: Elisabeth Lévy – Antisémitisme: une peste plus rouge que brune

Camel Bechikh ne partage pas seulement une certaine aversion d’Israël avec une partie de la droite radicale. C’est un musulman conservateur, à ce titre assez proche des valeurs patriotiques et traditionnelles de la droite. On a noté par exemple un début de convergence catho-islamo-conservateur qui s’est esquissé pendant la Manif pour tous avec le rapprochement Bourges-Belghoul : cela ne saurait s’expliquer uniquement par l’antisémitisme que d’aucuns peuvent partager. C’est avant tout une convergence d’intérêts et de valeurs, comme on en voit souvent en politique.

Il serait fallacieux de réduire donc ce nouvel antisémitisme à un simple islamo-gauchisme : il existe certes, mais il ne faut pas faire fi des alliances objectives entre extrême droite et islamisme sur fond d’antisémitisme. Il n’y aura pas de victoire contre l’antisémitisme pour ceux qui, prônant des idées simplistes, ne saisissent pas ces conjonctions souterraines.

Le Nouvel Antisémitisme en France

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Causeur : Contre la religion du climat

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Et si on arrêtait l’hystérie écologiste ? Face aux prophéties apocalyptiques tenues pour des vérités, un retour à la raison s’impose: Juliette Binoche n’a pas le monopole du climat. Causeur autorise le débat et vous livre beaucoup d’autres surprises. 


Il aura suffi d’une allumette suédoise pour mettre le feu aux poudres. La petite péronnelle venue du froid qui sermonne à tout-va contre le réchauffement climatique. Par on-ne-sait-quel miracle, la grève des écoliers devrait alerter l’opinion publique et la sensibiliser à l’urgence écologique. Dans ce débat biaisé, il n’est pas question de raison, de controverses scientifiques ou d’arguments : l’émotion commande tout, à l’image de la pétition « L’Affaire du siècle » où une théorie de peoples nomades nous somme de bouleverser nos vies.

« Commençons par revenir au bon sens »

Comme l’écrit Elisabeth Lévy, « non seulement on exige du public qu’il accepte des hypothèses comme des vérités révélées, mais on prétend lui interdire d’examiner les arguments de tous les dissidents, y compris quand ils ont une légitimité scientifique. (…) Avant de réclamer une révolution que personne n’est prêt à mettre en œuvre, commençons par revenir au bon sens, par exemple en pratiquant une agriculture soucieuse des sols et de la biologie ». C’est d’ailleurs la revendication que défend le biochimiste George Oxley dans nos colonnes.


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Pour l’environnementaliste Bertrand Alliot, alors que presque tous les pays du monde préfèrent rechercher des conditions de vie meilleures plutôt que de miser sur un avenir radieux, seule l’Europe a décidé de sacrifier le pouvoir d’achat des générations actuelles pour financer les énergies renouvelables. Quant à l’ancien PDG d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, il trouve problématique la croissance galopante du nombre d’humains sur terre. Bien que la fin du pétrole ne soit pas pour demain, la généralisation du mode de vie occidental exige des investissements colossaux dans les énergies alternatives. Quelques semaines après l’entrée en fonctions du président brésilien Bolsonaro, Jean-Yves Carfantan démonte les idées reçues sur l’Amazonie. Instrumentalisant la cause des Indiens, ONG et mouvements indigénistes ont pris le contrôle d’un septième du territoire brésilien. Leur écologisme radical se heurte aux intérêts des agriculteurs… et aux aspirations de la majorité des Indiens.

Kafka, complots et mosquée à Issy-les-Moulineaux

Rubrique « Actualités », j’ai mené ma petite enquête chez les gilets jaunes après que les actes antijuifs se sont multipliés en marge des manifestations. Bilan des courses après avoir interrogé les uns et les autres : si les gilets jaunes pratiquent une forme de violence insurrectionnelle, ils cèdent moins à l’antisémitisme qu’à son fourrier complotiste. Et sont la proie de tous les noyautages, y compris des moins fréquentables. Investigation toujours, Erwan Seznec et Anne-Sophie Nogaret ont enquêté à Issy-les-Moulineaux. En marge des travaux du métro, la ville doit détruire une salle de prière musulmane. L’occasion toute trouvée de construire une grande mosquée démesurée pour cette petite commune. D’anciens adjoints au maire ont déposé un recours contre ce chantier objet d’un montage juridique approximatif.

Côté culture, Pierre Lamalattie nous fait découvrir le peinte caravagiste Théodule Ribot, Emmanuel Tresmontant embarque pour les saveurs parfumées de l’Auvergne et le traducteur de Kafka, Jean-Pierre Lefebvre, relit ce grand écrivain en le replaçant dans son époque. A vos marques, prêts, lisez !


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« Individus déviants », l’astuce des journalistes pour « ne pas faire d’amalgames »

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©PHILIPPE HUGUEN / AFP

On touche un trait majeur de l’idéologie dominante quand on se rend compte qu’une même thèse peut être appliquée à des domaines très différents, pour des raisons relevant purement et simplement d’impératifs moraux, lesquels dessinent, en creux, une vision du monde fortement biaisée.

Pas d’individus déviants chez les gilets jaunes

C’est un fait que les gilets jaunes n’ont pas eu droit à leur « en marge »: les violences n’ont pas eu lieu « en marge de la mobilisation », comme le disent nos médias lorsqu’ils entendent maintenir leur soutien tacite à un mouvement. Ici, on a eu soin d’amalgamer au maximum casseurs et manifestants afin de discréditer les gilets jaunes, cette populace rétrograde et mal-pensante qui ne voulait pas payer son carburant plus cher, refusait l’abaissement de la limitation de vitesse à 80 km/h et vomissait les taxes en général.

Peu de choses à sauver dans ce mouvement, aux yeux de nos journalistes qui auront tout mis en œuvre pour le salir. Je tire mon chapeau à BFM TV pour une séquence mémorable dans laquelle on égrenait tous les groupuscules louches qu’on avait pu croiser parmi les gilets jaunes (copains de Dieudo, etc.), énumération qui se concluait par un gros plan sur de paisibles royalistes d’un certain âge, avant d’enchaîner sur des images de violences nocturnes, commentées ainsi par la voix off : « tous ces groupes se sont retrouvés le soir sur les Champs Elysées […] ». Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il n’y avait pas beaucoup de royalistes parmi les messieurs qui ont lancé des trottinettes électriques à la tête des policiers.

D’autres catégories ont systématiquement droit à leur disculpation collective, grâce à la reconnaissance médiatique de l’existence, en leur sein, d’ « individus déviants ».

Les djihadistes : des individus déviants

On se souvient que les salafistes, en eux-mêmes, sont peu critiquables. Il ne faudrait tout de même pas établir de lien entre l’islam littéraliste et l’action terroriste: il existe, par exemple, un « salafisme quiétiste » (si j’ai bien saisi le concept, ce sont des gens qui approuvent les attentats mais ne sont pas dangereux car ils n’en commettent pas eux-mêmes, grosso modo). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on nous propose systématiquement des émissions en mode « pourquoi a-t-il basculé ? », « qu’est-ce qui provoque le passage à l’acte ? » après chaque attentat. Ce n’est pas un problème communautaire, ce n’est pas un problème philosophique, religieux ou idéologique. C’est un problème lié à la présence d’ « individus déviants ». L’islam, même radical, n’est pas suspect de déviance. Une djellaba est moins inquiétante qu’un gilet jaune.

Les prédateurs : des individus déviants !

Première grande victoire de l’antispécisme, effacer des mentalités la notion de prédateur, ou plutôt, établir comme évidence que le seul prédateur sur terre est l’homme. On devrait dire « la femme et l’homme », parce que les antispécistes sont également antisexistes mais, bizarrement, on dit juste l’homme. De fait, l’affaire Weinstein nous a montré que la femme était également une proie, au même titre que les bébés phoques et les blanquettes de veau. Donc, « l’homme ». Le mâle humain n’est jamais un individu déviant: il est mauvais par nature. Le loup, non.

Si « le fascisme n’est pas d’interdire de dire mais d’obliger à dire » (Roland Barthes), qu’est-on obligé de dire sur le loup ? Je vous écoute. Oui, bien : « en fait, il n’est pas méchant, c’est lui qui a peur de nous, il ne mange pas les enfants, etc. » Implicitement : nos ancêtres étaient des menteurs ou des crétins. Au zoo de Peaugres, un tribunal fictif fait parler des animaux : on y voit de vilains calomniateurs bardés de préjugés accusant un loup d’avoir…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux <<<

Le « nouveau monde » est condamné à s’effondrer

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Réunion du G7 en Italie, mai 2017. ©Luca Bruno/AP/SIPA / AP22058058_000137

Dans Voyage au bout des ruines libérales-libertaires, l’essayiste Matthieu Baumier livre un pamphlet contre la Modernité, dans lequel il prophétise l’effondrement des élites hors-sol mondialisées et le triomphe du réel auquel les peuples sont restés attachés. 


Le propre d’un pamphlet est d’être virulent, incisif et cinglant. Celui de Matthieu Baumier l’est assurément, et vous fouette parfois jusqu’au sang. Son titre, Voyage au bout des ruines libérales-libertaires, indique clairement qu’il s’agit d’un nouveau « Voyage au bout de la nuit », d’une errance ultime jusqu’aux confins des champs de ruines laissés par la Modernité, avant un renouveau dont l’auteur dit voir poindre les prémices.

Entreprise de démolition

Ces ruines dont il va falloir bientôt déblayer les décombres sont celles des chantiers entrepris par les Titans modernes dont la puissance, disait Ernst Jünger, n’a d’égale que l’aveuglement. C’est même là le seul « gros œuvre » que permet pour l’heure le nihilisme dont la Modernité est le nom à peine masqué. Par sa radicalité, cet essai devrait contribuer à ce déblaiement, d’autant que Matthieu Baumier a su s’entourer de compagnons de route suffisamment divers – Debord, Baudrillard, Bernanos, Heidegger – pour n’être pas suspecté de promouvoir une nouvelle idéologie totalitaire.

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Dans un pamphlet c’est d’ailleurs moins l’argumentation qui fait mouche que le repérage de la cible, et la justesse du coup tiré. Baumier est un excellent tireur, et il connaît si bien ses cibles qu’il peut se permettre, comme certains maîtres zen, de tirer parfois les yeux bandés, faisant ainsi du pamphlet un art chevaleresque et guerrier. Car il n’en est pas à son coup d’essai[tooltips content= »En dehors d’une œuvre poétique (Le silence des pierres, Le nouvel Athanor, 2013),  Matthieu Baumier a également publié des romans et essais, parmi lesquels La Démocratie totalitaire – Penser la modernité postdémocratique, Presses de la Renaissance/Plon, 2007. »]1[/tooltips] et la guerre, il l’a depuis longtemps déclarée à ce « monde d’âmes en ruines » qui est en train d’agoniser sous nos yeux. Mais on n’évacue pas les ruines d’un monde qui a fait de la dénonciation permanente un devoir civique, et de l’indignation une vertu, en s’empressant de lui renvoyer la balle quitte à devoir rentrer dans son jeu. C’est aujourd’hui le risque couru par toute démarche critique, que Baumier a su contourner en se contentant de cibler l’inadmissible – il n’avait que l’embarras du choix – tout en laissant le lecteur rétablir lui-même la Limite sans quoi nos sociétés se délitent.

« Le libéral-libertaire n’a pas d’adversaires, il n’a que des ennemis à abattre et ces ennemis sont nécessairement des gens de droite »

Or elles se délitent, et la responsabilité en incombe, selon Baumier, aux élites mondialisées ultra-libérales et libertaires dont les prévarications s’exercent depuis quelques décennies sur le peuple, méprisé lorsqu’il ne vote pas « bien » et n’adhère plus aux idéaux supposés républicains auxquels la réalité économique et sociale apporte un démenti quotidien. Aussi n’est-il plus suffisant de parler comme René Guénon d’une « crise du monde moderne » quand ce monde, qui n’en a sans doute jamais été un, est frappé d’une « immondisation » (Heidegger) touchant l’homme au plus profond de lui-même : « Une déréalisation de l’humain qui a largement précédé l’advenue de notre propre numérisation. » La « Société du Spectacle » n’est donc pas un accident de parcours dû à une erreur d’aiguillage ; elle est l’essence même de la Modernité abolissant le réel au profit de ses représentations, ou l’inversant dès lors qu’il se révèle gênant et qu’il résiste – c’est sa fonction selon Lacan – aux manipulations qu’on lui fait subir.

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Les exemples ne manquent pas de ces inversions du réel qui renforcent la malfaisance du couple maudit formé par le Moderne et son double, entendez le « réactionnaire » dont l’éradication est d’autant plus difficile qu’il s’agit d’une figure extrêmement utile à qui veut contrecarrer toute velléité d’insubordination : « Le libéral-libertaire n’a pas d’adversaires, il n’a que des ennemis à abattre et ces ennemis sont nécessairement des gens de droite, donc d’extrême-droite, donc fascistes, donc nazis. » Les cibles, tout le monde les connaît sans oser pour autant les viser : déculturation de la France et faillite de l’école qui n’assure même plus la sécurité des élèves ; régression de certains quartiers qu’on dit pudiquement « défavorisés » vers des formes nouvelles de barbarie, et incohérence des libéraux-libertaires en matière d’immigration ; expérimentations sociétales aux effets imprévisibles associées à la théorie du genre, et utilisation raciale d’un antiracisme de propagande, etc. Rien de bien nouveau sous le soleil français en somme, si ce n’est la position singulière de l’auteur célébrant déjà l’advenue imminente d’un ordre plus humain. D’où tient-il une si belle assurance ?

La chute des élites et le retour des idées interdites

Les raisons de son optimisme sont simples : le réel finit toujours par l’emporter sur ses contrefaçons, et la réalité ne saurait être plus longtemps trafiquée sans tôt ou tard s’imposer. Le peuple a gardé par la force des choses le sens du réel, et finira donc par triompher des oligarchies mondialisées de plus en plus déréalisées. N’est-il pas d’ailleurs en train de se réveiller un peu partout en Europe et dans le monde ? La Modernité, cette aventure hasardeuse, n’est tout simplement plus viable, et une Contre-Modernité déjà s’annonce qui n’aura même plus besoin de se dire antimoderne. Pourquoi dès lors ne pas abandonner toute référence à une quelconque « modernité », se demande-t-on ? Mais par quel autre terme désigner cette ère future post-démocratique, tant l’idée de démocratie s’est elle aussi vidée de son sens à mesure que l’homme se déshumanisait ?

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L’horizon envisagé par l’auteur est résolument « conservateur », au sens donné dans les années 1920 à ce terme par le poète Hugo von Hofmannsthal, initiateur d’une « révolution conservatrice » suivie par nombre de grands esprits de son temps. « Enracinement » n’est plus dans ce contexte un mot obscène dès lors qu’il s’agit de transmission et de culture, de respect de la langue et de « préférence civilisationnelle » dont Matthieu Baumier rappelle à juste titre que chaque peuple est en droit de l’affirmer sans encourir la réprobation. Claude Lévi-Strauss ne pensait pas autre chose, à une époque pas si lointaine où le dire était encore permis. Enfin et surtout, restauration du sens de la Limite – « ce qui fait sens dans le réel » – et donc des limites abolies par les libéraux-libertaires, décloisonnant à tout-va sans trop se préoccuper des conséquences de leur libéralité.

Matthieu Baumier est d’ores et déjà invité à nous faire part, le moment venu, de sa jubilation de poète face au monde nouveau qu’on espère, comme lui, voir sortir prochainement de ces ruines titanesques.

Voyage au bout des ruines libérales libertaires

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« L’islam radical est arrivé dans le Rif par la Belgique »

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mimoun rif belgique maroc
Montagnes du Rif, près de Tetouan. Sipa. Auteurs : Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22046604_000006

En préparant mon reportage sur Molenbeek, j’ai découvert que 60% des habitants de cette commune bruxelloise étaient originaires du Maroc, le plus souvent d’une région jalouse de ses particularismes : le Rif. Vieille terre de migrations, connue pour la rébellion d’Abdelkrim, qui y installa sa république, comme pour la culture du cannabis, le Rif est un sas vers l’Europe. Entretien avec l’historien marocain Aziza Mimoun, spécialiste de l’émigration rifaine. 


Daoud Boughezala. Pourquoi la région du Rif est-elle surreprésentée dans les communautés des immigrés d’origine marocaine ?  

Aziza Mimoun[tooltips content= »Professeur d’histoire à l’université de Meknès »]1[/tooltips]. Le Rif a une tradition de migration, d’abord en raison de la particularité de son territoire surpeuplé au XXe siècle. Une partie de la population a dû partir chercher des ressources ailleurs. Ça a commencé avec l’Algérie, le travail dans la région oranaise à l’époque coloniale, qui a joué un rôle important dans l’acquisition d’une culture de migration. Les Rifains apprennent la migration comme un métier. Dans les années 60, ils avaient très peu de perspective de travailler dans l’administration marocaine. La promotion sociale se faisait un peu par l’école, mais surtout par la migration. La situation géographique de la région, très ouverte sur la mer, sur l’Espagne et l’Algérie, favorise cette tradition. Dès la guerre d’Algérie, la migration rifaine vers ce pays a commencé à s’arrêter. Soit les migrants sont retournés dans le Rif, soit ils ont pris le bâteau pour aller à Marseille et en Corse au tournant des années 50/60.

Les Allemands ont été les premiers à ouvrir un bureau de recrutement de main d’œuvre à Nador en 1961 pour recruter des ouvriers prêts à travailler dans les mines et l’industrie lourde. Des hommes célibataires sont partis. La France a reçu une bonne partie de cette migration. Vers la moitié des années 60, beaucoup des Rifains émigrés en France ont continué leur chemin jusqu’en Belgique et aux Pays-Bas. C’était une émigration individuelle des ouvriers.

Comment est-on passé à une immigration massive de peuplement vers l’Europe ?

Il faut attendre les années 1970 pour avoir droit au regroupement familial, ce qui a donné l’installation à Molenbeek (1973). La mémoire locale raconte les souffrances des premiers immigrés qui habitaient en Belgique, avaient de grandes difficultés à trouver de la nourriture hallal, à envoyer de l’argent au pays en l’absence de système bancaire. Par rapport à d’autres Marocains, les Rifains se déplaçaient plus facilement en Europe compte tenu de leur tradition d’immigration. Venus en région parisienne avec leurs réseaux de familles et d’amis, les Soussis n’en ont pas bougé. Certains rifains sont partis en Espagne après l’indépendance du Maroc puis on a les a retrouvés quelques années plus tard en France et aux Pays-Bas. Cette tradition de mobilité leur a permis de trouver du travail facilement en Europe. Beaucoup ont travaillé dans les mines du Nord, comme c’était très dur et pénible, ils sont partis aux Pays-Bas ou en Belgique.

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Petit, j’avais des cousins en Wallonie, dans la région de Charleroi, dans les mines de charbon. Ils côtoyaient les Italiens et les Turcs qui y travaillaient dans les années 60. Les chauffeurs de bus de la STIB sont venus plus tard.

Cette région a une histoire particulière de résistance face au Makhzen (le pouvoir central marocain). Cela a-t-il un lien avec l’émigration ?  

Indirectement. On dit souvent que le Rif est une région marginale du territoire marocain mais les Rifains ont su se débrouiller sans compter sur l’Etat, le pouvoir central. Ils ont misé sur la migration, la contrebande pour gagner leur vie. A l’indépendance du Maroc, les zones de protectorat français et espagnol se sont unies, les Espagnols ont laissé un héritage colonial fiable dans le Rif : peu d’investissements par rapport à ce qu’ont fait les Français dans les grandes villes marocaines. Et le pouvoir marocain n’a rien fait pour y remédier dans les années 50. Il a même compliqué les choses par l’imposition du français (alors que les élites locales parlaient espagnol) et la suppression de la monnaie espagnole. Cela a créé une crise économique et sociale qui a favorisé l’émigration bien que les Rifains avaient de grandes difficultés à obtenir des passeports.

Cela ne les a pas empêchés de partir. D’ailleurs, quelles sont les caractéristiques sociologiques et anthropologiques des migrants rifains ?

La migration vers l’Europe venait essentiellement des campagnes. Il n’y avait que deux bourgades : Nador, chef-lieu de 25 000 habitants dans les années 60, Al-Hoceima 20 000, et quelques villages de milliers d’habitants pour le reste. Les migrants étaient des paysans déjà porteurs d’une culture d’émigration vers les mines du Maroc oriental, vers la terre des Espagnols de Mellila ou des colons français en Algérie. Ils avaient la double expérience du salariat et du travail de la terre. Dans la première génération, le père partait seul, laissait parfois une femme au pays, emmenait parfois son fils aîné. Le père partait le premier, envoyait un contrat de travail pour son fils qui le rejoignait dans la même usine. Le grand problème était d’obtenir un passeport car l’entreprise payait souvent le billet d’avion.

Des années 60 jusqu’à 1973, le père venait voir ses enfants restés au Maroc une fois par an, souvent lors de la fête de l’Aïd al-Kebir, du mouton. Les migrants apparaissent comme des riches pour la société rifaine car ils construisent des maisons en dur (ciment, briques) distinctes de l’habitat traditionnel, viennent en voiture, leurs enfants vont à l’école et même au collège. Au début de l’année, on était trente puis un tiers partait dans le regroupement familial au cours de l’année.

Dans les années 70, l’Europe était vue comme un eldorado pour ces jeunes qu’on a appelé les « grands frères » en France. La deuxième génération est arrivée dans les années 70, avec les femmes, et le regroupement familial. Ces grands frères venaient souvent se marier au Maroc. A peu près la moitié d’entre eux. C’était une autre porte pour l’émigration. Jusqu’aux années 80, on se mariait dans sa tribu (douar), dans sa famille.

Outre une entrée de devises qui a permis aux familles paysannes rifaines d’acheter des commerces en ville, quelle a été l’influence des dernières vagues d’émigration sur les structures sociales de la région ?

L’impact économique, culturel et social de l’émigration est énorme dans la région. Dans les années 80-90-2000, toutes les grandes fêtes, les célébrations des mariages se faisaient l’été car un rifain sur quatre vivait à l’étranger. Pour le reste du Maroc, c’est un sur huit.

Economiquement, le Rif a connu un gros boom urbain en raison de l’investissement dans l’immobilier des migrants. Génération après génération, les émigrés gardent un lien important avec la région, contrairement aux Algériens. Même la deuxième génération achète souvent une maison ici, souvent par l’intermédiaire du père. Les sommes d’argent transférés grâce aux immigrés sont importantes, ce qui explique la présence d’agences bancaires dans des petits patelins du Rif. La tradition berbère domine lais les tribus arabes se mélangent.

La province de Nador se place au quatrième rang des places financières après Casablanca, Rabat et Fès, au deuxième rang pour les dépôts financiers qui viennent de l’étranger (20% de l’ensemble des dépôts). C’est une plaque tournante pour des activités liées à l’immobilier ou aux commerces illicites.

La culture et la culture du hachich est un des piliers de l’économie rifaine. Ce phénomène se greffe-t-il à l’émigration ?

Evidemment. Le trafic de haschich n’a pas de frontières. Des réseaux de trafiquants associent Rifains et Espagnols. Cela n’a rien à voir avec les pauvres petits paysans qui cultivent le cannabis dans le Rif. Une grande partie le font légalement en vertu d’un décret du roi Mohamed V (1959) qui autorise la culture du cannabis. Les vendeurs, spéculateurs et trafiquants prennent le relais. Les liens familiaux n’expliquent pas tout. Certains émigrés ramènent des kilos de drogue dans leur voiture, les enfants dans la voiture, une famille peut échapper aux fouilles des douaniers et exporter la marchandise en Europe. Réseau qui exploite les migrants.

Faisons un pas de côté. En 1962, l’anthropologue Germaine Tillion entendait ce chant du Rif d’une mariée s’adressant à son promis : « Voici venues tes noces, ô mon frère ! Voici venu le jour que j’ai tant désiré… Les fils de tes oncles paternels t’ont fêté », ajoutant qu’il était d’usage d’appeler son épouse « ma cousine ». Aujourd’hui, la société rifaine a-t-elle toujours comme idéal le mariage endogame au sein d’une même tribu (ferqa?

Il faut distinguer le milieu urbain et rural du Rif. La moitié des Rifains vit aujourd’hui en milieu urbain, comme 55% des Marocains. Dans le milieu urbain, chez les fonctionnaires, les commerçants et ceux qui sont passés par l’école, les pratiques ont changé. Mais cette tradition reste puissante dans les campagnes où on préfère se marier à l’intérieur de la tribu, des gens qu’on connaît, de la famille proche ou lointaine. Cela a cependant évolué avec le temps. Les mariages avec les émigrés ont reculé alors qu’ils étaient à la mode dans les années 80. Les filles n’attendent plus les émigrés ou les fils d’émigrés. Il y a eu beaucoup d’échecs et de problèmes. Souvent, le mariage se décidait au sein de la famille puis se soldait par un divorce en Europe. Cela a eu des répercussions directes sur les relations entre familles, entre cousins qui ne se parlaient plus après un divorce. En Belgique ou aux Pays-Bas, lorsque la femme travaillait et que son époux restait au chômage, ce dernier avait du mal à l’accepter car ils viennent d’une société où l’homme domine. Cela a fait échouer beaucoup de mariages. Chez les hommes rifains qui se sont mariés avec des filles d’émigrés, il y a aussi eu beaucoup d’échecs. Les filles rifaines arrivaient dans une société réputée pour la liberté des femmes, réclamaient leur part de liberté et la famille s’y opposait. Souvent aussi, les émigrés rifains se marient d’un pays à l’autre, entre Paris, Bruxelles et les Pays-Bas.

Pourquoi les rifains sont-ils réputés plus pieux et religieux que la moyenne des Marocains ?

Il y a une quinzaine d’années, l’islam radical est arrivé de Bruxelles à Nador. Les autorités marocaines ont arrêté ce premier réseau salafiste qui rejetait toutes les normes de la société,  a commis des crimes, vivait dans la montagne. Il y avait des membres de la deuxième génération. Les femmes rifaines suivent l’évolution de la société marocaine, mais à un rythme plus lent par rapport aux grandes villes du pays. D’autant que grâce aux migrations, beaucoup de Rifains ont les moyens de faire vivre leur famille, et la femme reste à la maison. Cela bloque un peu l’évolution de la femme dans la société, par rapport aux ménages dont les deux membres travaillent. A Nador, les femmes sortent pour commercer, acheter, faire les courses, mais moins pour travailler, sinon comme infirmières, secrétaires de médecins. Le côté traditionnaliste se perpétue, comme la réputation du rifain dur et sévère avec sa femme, un stéréotype qui reflète une certaine réalité.

Comment le père rifain émigré a-t-il perdu son autorité ?

La première génération a tout fait pour garder son autorité mais l’a complètement perdue sur ses enfants. Beaucoup de filles des deuxième et troisième générations se marient avec des non-Marocains et des non-musulmans alors que le père ne peut être d’accord, vue sa structure mentale. Avec la délinquance, le père n’a plus de pouvoir sur la famille. La première génération a été dépassée par l’évolution de la société européenne, ne peut plus imposer ses choix.

Comment sont perçus les belgo-marocains du Rif qui retournent au pays de leurs ancêtres pour les vacances ? 

L’été, on les voit arriver, ils parlent quelques mots de rifain. Parfois, ils ont des frictions avec la population locale, ne se sentent pas vraiment chez eux au bout de deux trois semaines, à cause de leur éducation et de leur scolarisation belges, ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de la société rifaine. Les frictions apparaissent souvent dans le commerce quand il s’agit d’acheter une maison, de vendre une voiture. Ceux qui ont toujours vécu en Belgique ne comprennent pas notre manière de fonctionner, ils se sentent culturellement non-intégrables alors qu’ils viennent depuis l’enfance avec leurs parents. Ils se comportent un peu comme des Européens. L’administration, la façon dont on achète une maison leur échappent. Il y a de nombreux stéréotypes des deux côtés, chez les belgo-marocains (« Tout est pourri au Maroc, rien ne marche, l’administration bloque ») comme chez les rifains du pays (« Ils ne savent rien de nous ! »). On les reconnaît facilement à leur tenue : sacoche sur le côté, pantacourt. Parfois, un émigré ramène sa copine avec lui dans sa voiture, la police lui demande s’il est marié, et il ricane…

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Le harem et les cousins

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Aurélien Taché, l’anti-République bon chic bon genre

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Aurélien Taché, député LREM du Val d'Oise. Photo: IBO/SIPA 00825540_000005

Aurélien Taché, qui a comparé le port du voile chez les musulmanes de 12 ans à celui du serre-tête chez les « jeunes catholiques », vilipende un supposé « néorépublicanisme » hostile aux musulmans. Dans son interview à L’Obs, le député du Val d’Oise montre qu’il est davantage au service des « quartiers » qu’à celui de la France. 


Dans tous partis politiques, il est utile de trouver des spécimens : un homme ou une femme qui incarne la catégorie idéologique à laquelle il appartient. Chez LaREM, structure politique liquide, on en trouve de toutes les sortes. Si on soutient ce parti, on trouvera cela vivifiant, original, progressiste ; si on est habité par ces « passions tristes » réfractaires au changement, on y verra une absence de colonne vertébrale idéologique, un fourre-tout qui n’a qu’un crédo : le néolibéralisme. Pourquoi d’ailleurs y aurait-il un socle de pensées politiques articulées quand Emmanuel Macron est à lui seul une idée, une abstraction postmoderne, un concept qui s’est très bien vendu sur le marché en crise de la démocratie représentative, celle où l’on peut se faire élire grâce à la conjonction bienheureuse de « la peste brune » et de l’abstention.

« Macroniser les esprits »

Mais attention, maintenant que LaREM est aux manettes, pas question de la jouer petits bras. Certains élus, comme Aurélien Taché, ont bien l’intention de « mener la bataille culturelle et de macroniser les esprits ». M. Taché est au sein du parti jupitérien un beau spécimen du progressiste multiculturaliste, idéologiquement structuré par un passage au PS et à l’Unef. Dans une interview donnée à l’Obs prenant prétexte de l’antisémitisme, devenu cet accablant marronnier médiatique depuis vingt ans, le député Taché enfile tous les poncifs de la pensée postmoderne : relativisme intégral, dégoût du national, adoration de la diversité, culte victimaire et dévotion pénitentielle. Mais avec une certaine agressivité qui fait dire à ses collègues qu’il devrait « être à la France insoumise ». Il leur répond qu’il préfère LaREM où ne survivent plus « de néomarxistes ». Si l’on suit bien : Aurélien Taché récuse « les anciennes idéologies » mais n’hésite pas à en imiter la mécanique. Car affirmer vouloir « macroniser les esprits », qu’est-ce sinon de la manipulation mentale de masse, la fabrication d’un consentement à la pensée unique, prélude au parti unique ? Le progressiste Taché semble avoir des projets peu respectueux de la pluralité des opinions qui régissent un Etat un tant soit peu démocratique…

La République en marche, la « vraie » gauche

A travers la figure d’Aurélien Taché, qui vient notamment de faire plier Jean-Michel Blanquer souhaitant interdire aux parents accompagnateurs d’activités scolaires de porter des signes religieux ostentatoires, on cerne les contours de ce qu’est « l’aile gauche » de LaREM. Et elle s’avère plutôt proche de Benoit Hamon, Clémentine Autain et Danièle Obono. L’influence d’Aurélien Taché est à suivre car la gauche (ex PS, PRG, EELV, DVG) est la tendance politique la plus représentée au sein des élus LaREM, avec 126 députés dont 83 anciens élus/militants socialistes. Seuls 48 députés LaREM viennent de la droite et 17 du centre. Autant dire que si Taché prend le leadership sur le gros tiers des députés de gauche LaREM, qui plus est dans un contexte de politique centre-droite du Grand Chef et son gouvernement Philippe, ça pourrait tanguer. Mais, on peut aussi faire le pari que M. Taché va adopter la méthode classique du « gauchisme culturel » : prendre le pouvoir par l’influence idéologique à petits pas, en ciblant notamment la centaine d’élus novices, « ni droite ni gauche », sans réelle structure idéologique. Certains de ces « marcheurs » engagés auprès d’Emmanuel Macron après avoir été envoûtés par son charme robotique semblent, depuis Benalla et les gilets jaunes, donner des signes de sortie de la transe hypnotique commencée en 2017. Des contestations apparaissent, pour l’heure étouffées par le duo des pères fouettards Legendre-Ferrand. Mais il y a donc une clientèle potentielle pour le député Taché qui dit « irriter ceux qui ont une sensibilité néorépublicaine » ; késako le « néorépublicanisme » ?

Aurélien Taché, djihadologue

Il égrène dans l’Obs quelques unes des thématiques chères à la « gauche moraline » : politique de la ville et sa discrimination positive, récusation d’une sécession identitaire des banlieues, déni sur l’antisémitisme islamique, lutte contre les réacs de tous bords de Valls à Le Pen, promotion de la société inclusive. Il dit avoir « rejoint Emmanuel Macron le jour où [il l’a] entendu dire qu’il fallait que les élites s’interrogent sur leur part de responsabilités quand des jeunes font le choix de partir en Syrie ». C’est vrai ça : « J’ai pas de boulot, parce que j’ai pas de diplôme donc je vais faire le djihad en Syrie », voici bien un réflexe naturel en effet… Nos « élites » devraient être traduites devant les juges pour avoir contraint, par leur politique irresponsable, cette part de notre belle jeunesse de France à se lancer dans le djihadisme ! Il faut remercier Aurélien Taché de nous ouvrir les yeux sur cette nouvelle causalité du djihadisme.

Comme j’imagine qu’Aurélien Taché ne s’abaisse pas à lire autre chose que des auteurs estampillés de gauche, je lui conseillerai de lire Jean Birnbaum qui a le mérite d’avoir ouvert les yeux comme en témoignent ces deux derniers essais, Un silence religieux et La religion des faibles. Cela aiderait notre combattif député à penser la relation de sa « gauche morale » avec l’islam, et de là avec l’immigration de masse induite par ce progressisme néolibéral qu’il affirme chérir. Or cette idéologie au service des flux (des marchandises, des capitaux, des hommes, des identités) n’a en rien constitué un progrès, ni une libération, elle a approvisionné en « choses » le capitalisme financiarisé des nomades en costumes qui considèrent que les Etats-nations ne sont que des territoires de transit, des carrefours, des hubs.

Le peuple des « victimes » et « le populisme des imbéciles »

Le prétexte de l’entretien est l’antisémitisme, c’est donc par cela qu’il s’ouvre longuement. Mais après les condamnations d’usage, M. Taché botte vite en touche. On croirait alors lire une interview d’un responsable du CFCM, de la mosquée de Paris, voire du CCIF : accuser des idéologues musulmans de propager la haine antijuive, accuser certains musulmans de passer à l’acte criminel au nom d’un islam judéophobe délirant, c’est faire de tous les « musulmans des quartiers populaires un autre bouc émissaire ». C’est vrai ça, il n’y a que le Juif qui mérite d’être un bouc émissaire, qui a la force de l’expérience pour supporter l’opprobre, les jets de pierre, les coups de boule d’une racaille qui lui hurle « sale yahoud » ! Notre député, qui semble aussi un sociologue expert des banlieues, déclare que l’antisémitisme en banlieue ne « prend pas sa source dans l’immigration ou dans les versets du Coran […] mais dans l’ignorance et le sentiment anti-élites ». C’est vrai ça, les « élites » juives ont trop de pouvoir en France et cela suscite la jalousie d’une masse d’ignorants. Taché appelle cela « le populisme des imbéciles ». C’est pratique le populisme, ça n’a qu’un visage indistinct, celui du « peuple », ça évite de désigner les responsables des attaques et des meurtres de seize Français juifs depuis 2003.

C’est un peu embarrassant tout de même pour M. Taché – mais le journaliste de l’Obs n’allait quand même pas le lui faire remarquer – que tous les assassins de juifs en France depuis le meurtre de Sébastien Selam jusqu’à celui de Mireille Knoll soient tous des personnes issues de l’immigration maghrébine ou sub-saharienne de confession musulmane. « Le populisme des imbéciles » dites-vous M. Taché ? Rassurez-nous : l’islamisme criminel n’a rien à voir avec l’islam, n’est-ce pas ?

L’enseignement des « jeunes ignorants »

Le Coran et surtout les hadiths qui constituent le substrat politico-théologique de l’antijudaïsme islamique n’ont rien à voir avec le réel. Circulez ! C’est d’ailleurs pourquoi le 9 décembre 2017, place de la République, des musulmans assemblés pour défendre « la cause palestinienne » criaient «  Khaybar Khaybar ya yahoud, Jaych Mhammad saoufa ya’ud » c’est-à-dire un appel à tuer les juifs comme le fit le prophète Mohamed avec ceux de l’oasis de Khaybar en 628, bataille inaugurale de l’islam comme système théocratique. Extermination des hommes et jeunes garçons juifs, femmes violées, enfants réduits en esclavage. Le 9 décembre 2017, à Paris, qu’on ne vienne pas parler d’importation du conflit israélo-palestinien, c’est bien l’importation de l’imaginaire islamiste : celui où les juifs sont de toute éternité voués à finir comme ceux de Khaybar, ces falsificateurs de la parole divine. Et certains s’étonnent encore que juif et sioniste soient absolument synonymes dans cette nébuleuse fréro-salafiste si influente ? Voilà ce que nombre d’imams de ce courant prêchent dans de nombreuses mosquées françaises. Mais M. Taché répond : « Musulmans de banlieue bouc émissaires », « il ne faut pas exagérer » cet antisémitisme des banlieues.

Mais le pompon, c’est sa solution pour déraciner l’antisémitisme criminel chez « ces jeunes » dont il consent à admettre qu’il en existe quelques uns qui posent problème : « leur enseigner des récits de mémoire partagée entre juifs et musulmans ». Le simple terme « récits de mémoire partagée » en dit long sur l’intox. Plutôt qu’une « mémoire partagée » autour d’habitudes folkloriques communes (le henné et les youyous dans les mariages, le couscous-boulette du vendredi soir) ou d’anecdotes personnelles (« au Maroc, en 1950, ma voisine musulmane venait allumer le feu le jour de shabbat, comme on s’entendait bien ! »), je propose des cours d’histoire. Surtout d’histoire précoloniale, c’est-à-dire avant que le Français ne vienne jouer les arbitres et place le maître musulman en situation de colonisé ; avant que le Français et sa République, avec l’Alliance israélite universelle dans ses bagages, ne viennent ouvrir aux juifs du Maghreb les portes de l’émancipation. Là ce sera autre chose peut-être en termes de « récits de mémoire partagée ».

Une autre histoire

On parlerait du statut du dhimmi et de la condition juive en terre d’islam depuis les conquêtes au VIIe siècle, de l’insécurité permanente et des pogroms, des Juifs de cour pour protéger la communauté et de la vie de misère dans le mellah avant la création du ghetto européen médiéval, du port de signes distinctifs avant que la Chrétienté ne s’y mette avec sa rouelle, des synagogues détruites quand elles étaient plus hautes que la mosquée, des juifs interdits de voyager à dos d’animaux nobles réservés au maître musulman. L’histoire permettra aussi, bien sûr, de raconter ces moments où la condition des juifs, ici ou là en terre d’Islam, fut un peu moins pire que dans la Chrétienté. Mais on finira sur les conditions de l’expulsion entre 1948 et 1970 du million de juifs du monde islamique, eux qui comme les chrétiens, étaient présents au Maghreb, en Egypte, en Iran, en Turquie avant l’islam…

Organiser des sessions de contes pour petits enfants dans les banlieues sur la radieuse coexistence judéo-islamique révèle bien l’ignorance de nos « élites » quant aux imaginaires véhiculés par des siècles d’antijudaïsme auquel est venu s’adjoindre l’antisémitisme européen – on leur rappellera que Drumont fut élu député d’Alger à la suite des émeutes antisémites de la ville en 1898. Il faudra aussi apprendre à « ces jeunes ignorants » ce qu’ils doivent en termes d’antisémitisme à un personnage comme le grand mufti de Jérusalem. Amin al-Husseini fit la jonction entre l’antijudaïsme islamique, le nationalisme arabe et le racisme nazi en se faisant le relai vers le monde arabophone de la propagande antijuive de son ami Adolf Hitler, depuis sa radio de Berlin entre 1941 et 1945. Fait prisonnier par les Français, il put s’échapper tranquillement en mai 1946 pour rejoindre l’Egypte… On pourrait ensuite leur lire des extraits de la littérature du fondateur des Frères musulmans Hassan al-Banna, le papi de Tariq Ramadan, ou de Sayyid Qutb dont la violence remiserait Céline au rang de comique dieudonnesque. Certes, cela risque de ne pas s’harmoniser avec « les récits de mémoire partagée » dont rêve Aurélien Taché, sur les bons conseils, dit-il, de Benjamin Stora qui aurait l’oreille du président.

Salauds de pauvres contre gentils pauvres

Après tout, cet antisémitisme n’est-ce pas la faute à la misère économique, c’est ce que nous assène Aurélien Taché : « Ce n’est pas non plus dans la France périphérique mais dans les quartiers et les grandes villes que se concentre la pauvreté. » L’inénarrable équation « pauvreté = perméabilité à l’antisémitisme », que ne l’a-t-on entendue répétée par ceux qui ne veulent pas se fatiguer à lire des ouvrages d’histoire. Ils seraient mieux renseignés sur la longue durée de la haine antijuive, la pluralité de ses motifs, loin de se réduire aux aléas économiques. Cela fait longtemps que les historiens ont montré que la jalousie sociale n’était pas la cause prédominante de l’obsession antijuive. C’est un peu comme l’équation « pauvreté = délinquance et criminalité », ignorant que l’immense majorité des pauvres ne tombe pas dans la routine des trafics. Mais cette majorité silencieuse-là on ne veut pas trop la voir car elle réduit à néant « la culture de l’excuse », rente morale de tant de bien-pensants. Et quand cette France des travailleurs pauvres descend dans la rue ou se fixe sur un rond-point, le beauf sert de « plouc émissaire » (Ph. Murray). Autre question adressée à M. Taché : le taux de pauvreté chez les agriculteurs est de 25% (moyenne nationale 14%), observe-t-on chez eux un goût particulier pour la vulgate antijuive ? Quand les petits exploitants manifestent, crient-ils « mort aux juifs » ?

On peut rejoindre au moins Aurélien Taché sur un point : la gauche n’a fait « qu’agiter des slogans antiracistes et paternalistes qui n’ont mené nulle part ». Mais la suite de son analyse est édifiante… La faute à qui ? A Julien Dray, qui a surfé sur la marche des Beurs de 1983 pour se faire élire, explique le député LaREM. Dray à lui tout seul c’est la gauche qui a « cocufié » (sic) les banlieues. Ca ne va pas aider à y lutter contre l’antisémitisme, ce « populisme des imbéciles » !

« J’ai été élevé en écoutant Renaud, en mangeant de l’entrecôte, mais j’aime aussi le rap et les kébabs. »

De toute façon, pour Aurélien Taché, les populations de ces quartiers n’ont strictement aucune responsabilité dans la situation calamiteuse dans laquelle elles se trouvent depuis plus de trois générations. Chômage, échec scolaire, absence de qualification pour le marché de l’emploi, salafisation des modes de vie coexistant avec les trafics en tous genres. Tout cela est la faute, en vrac, « des élites », de « l’Etat qui a abandonné ces quartiers », du « républicanisme guerrier » qui produit des tensions communautaires, du « modèle assimilationniste » qui est « la négation de l’autre ». Yassine Belattar, sors de ce corps !

A lire aussi: Non, les « quartiers » n’ont pas été abandonnés

Mais Aurélien Taché ne fait pas que dénoncer. Il a des solutions fondées sur sa propre expérience : « J’ai été élevé en écoutant Renaud, en mangeant de l’entrecôte, mais j’aime aussi le rap et les kébabs. On peut être dans une forme de cosmopolitisme. » Les référentiels culturels qui semblent définir l’identité nationale de M. Taché sont du plus bel effet postmoderne et se passent de commentaires. D’ailleurs, il ne faut pas trop compter sur cet élu de la République pour rendre hommage aux emblèmes de la nation. Pour lui le drapeau tricolore « renvoie au régiment […] est-ce bien le rôle de l’école de se transformer en caserne ? » Il préfère citer Jean Zay qualifiant le drapeau national de « saloperie tricolore ». Sauf que comme son collègue Griveaux sur France Inter confondant Bloch et Maurras, Taché se prend les pieds dans le tapis de l’histoire politique complexe des années 1930 ! Zay a bien écrit un poème en 1924 (il avait 19 ans) intitulé Drapeau dans lequel il exprimait avec virulence son désenchantement patriotique après la Grande guerre. Poème qu’il a ensuite décrit comme un pastiche. Son texte de jeunesse ne fut jamais publié avant que la presse maurrassienne ne s’en saisisse en 1932 pour dénoncer l’antipatriotisme du jeune député du Loiret, futur ministre de l’Education. Le poème sera relayé par Céline en 1938 avec son « Je vous Zay ! » puis par la diplomatie antisémite de Vichy pour démasquer « ce Zay juif-bolchévique-antipatriote ». Dans les faits, Zay avait été élevé dans le protestantisme, était un Radical profondément patriote. M. Taché reprend donc à son compte la propagande antijuive des années 1930 contre Zay… Une fois encore, j’adresse une supplique à nos hommes politiques dont les références historiques ressemblent à de lointains souvenirs de bachotage Sciences Po : évitez d’utiliser des citations historiques dont vous ne maîtrisez ni les termes, ni le contexte ! Heureusement que le journaliste de l’Obs ne l’a pas lancé sur la Marseillaise, sinon on aurait eu droit à la dénonciation du « sang impur » et l’impérieuse nécessité de réécrire notre hymne pour l’adapter aux nouveaux visages de la France.

Le vote ethnique et la fin de la souveraineté par Aurélien Taché

Mais on y vient à la promotion des quotas ethniques. C’est d’ailleurs ce que l’on préfère chez les progressistes multiculturalistes : cette appétence antiraciste pour la racialisation, ce goût moraliste pour l’ethnicisation des individus, histoire d’assigner « chacune et chacun, toutes et tous » à leur petite boutique communautaire respective. Pour Aurélien Taché, il faut « des listes vraiment inclusives aux prochaines municipales » parce qu’il n’y a « pas un Noir ou un Arabe parmi les maires des cinquante plus grosses villes ». Parce que c’est une obligation démocratique l’ethnicisation des élus ? Et il faudrait des quotas selon la taille des municipalités ? Quid des Asiatiques par exemple ? Jean Coumet, maire du 13ème arrondissement de Paris doit en toute hâte céder sa place ; à moins que les « Asiatiques » de l’arrondissement n’aient rien revendiqué ! M. Taché a l’indignation républicaine sélective : tous ces Français en situation de handicap, bien plus nombreux que toutes les minorités assemblées, subissent une exclusion sociale, éducative, professionnelle, culturelle et politique autrement plus violente que les « Noirs et les Arabes des quartiers » dont se préoccupe exclusivement M. Taché ? En outre, ses affirmations sont contredites par la réalité du terrain : les Français issus de l’immigration sont acteurs de la vie politique locale dans la plupart des « quartiers ». Dans certaines équipes municipales, ils sont tout à fait « représentés » et certains y ont d’ailleurs un poids politique indéniable. Quand on veut s’engager en politique en banlieue, c’est possible et ça paye. Ca se monnaye même parfois : une petite place d’adjoint en échange d’une aide pour obtenir les suffrages de tel ou tel quartier, de telle ou telle « communauté » ; mais passons sur ce clientélisme dans ces quartiers où on se fait élire avec 70% d’abstention !

Après tout, pourquoi s’étonner des idées de M. Taché, lui qui exprimait son enthousiasme au projet de « transférer la souveraineté de la France au niveau européen » (Les terriens du dimanche, C8, 2 décembre 2018), annonçant d’ailleurs que ce serait « le cœur des propositions » de LaREM aux Européennes de mai prochain. Il faut avoir de l’audace quand on est un grand homme politique : pourquoi ne pas transférer carrément notre souveraineté à l’ONU ? D’ailleurs M. Taché aimerait que l’on y cède notre siège à notre partenaire allemand… Notre député, ennemi des « néorépublicains », regrette être « souvent seul à [s’]exprimer sur ce terrain », mais il dit « recevoir beaucoup d’encouragements ». Et n’est ce pas finalement ce qu’il y a de plus inquiétant ?

Une France soumise - Les voix du refus

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Le Nouvel Antisémitisme en France

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M. Macron: entre hijab et serre-tête, il faut choisir

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Marlène Schiappa, Emmanuel Macron et Aurélien Taché (de g. à d.). ©PDN/SIPA - UGO AMEZ/SIPA - NICOLAS MESSYASZ/SIPA / 00897210_000068 / 00841111_000066 / 00845784_000011

L’absence de prise de position d’Emmanuel Macron dans la querelle qui oppose les membres de La République en marche (LREM) au sujet du hijab n’est plus tenable: le président doit choisir entre la ligne du député Aurélien Taché, qui le compare à un serre-tête, et celle de la secrétaire d’Etat, Marlène Schiappa, qui y voit un peu plus que cela.


Tous ceux qui relativisent la force symbolique d’un hijab en le réduisant à de l’étoffe, depuis l’affaire de Creil en 1989, ne peuvent que le constater. LREM avait beau demeurer, le plus souvent, fidèle à sa réputation de parti de godillots au service de son créateur, il ne peut échapper à ce clivage.

Un hijab pour les séparer tous

Il n’est pas indifférent que ce soit Décathlon, cette enseigne dont le vieux slogan « A fond la forme ! » a des allures de cousin de « En Marche ! », qui ait fait voler en éclats cette belle unité. Pendant toute la semaine dernière, la décision de la chaîne de magasins de sport de commercialiser un produit sous l’appellation « hijab de running » a suscité des réactions politiques. Et LREM n’a pas pu y échapper.

A lire aussi: Décathlon (et sa cour), à fond pour l’islamisme!

Aurore Bergé, d’un côté, appelait au boycott de Décathlon. Aurélien Taché, de l’autre, dénonçait « l’hystérie ». Cela rappelle « les deux gauches irréconciliables » notait Gilles Clavreul, l’un des animateurs du Printemps républicain. Il n’y avait pas que ces deux parlementaires. François Cormier-Bouligeon, député LREM du Cher, est de ceux qui pressent le président de la République de clarifier son message sur ses sujets, et penchait évidemment du même côté qu’Aurore Bergé. Et Yassine Belattar, membre du Conseil des Villes auprès de l’Elysée, penchait de l’autre côté avec le ton dénué de nuances qu’on lui connaît. Marlène Schiappa, après quarante-huit heures de silence, a finalement dégainé un texte dans le Huffington Post. Elle avait, précisait-elle, voulu « prendre de la hauteur ».

Entre-temps, Décathlon avait décidé de renoncer à la commercialisation en France du « hijab de running » et Marianne avait révélé le pot aux roses : il existait déjà dans la gamme des produits de la marque bleue et blanche un produit permettant de se couvrir la tête pour courir, sous l’appellation « bandeau multi-fonctions », ce qui prouvait que le « hijab de running » constituait bien du marketing identitaire, en forme d’œillade aux franges les plus fondamentalistes de l’Islam. Le blog Al Kanz ne s’y était pas trompé en félicitant publiquement Décathlon, ce qui avait alerté la porte-parole de LR, Lydia Guirous, provoquant le fameux « buzz ».

Serre-tête de lard

Le texte de Marlène Schiappa prenait, avec les formes, le parti de ceux qui regrettaient ce genre de marketing. Mais l’autre camp ne désarmait pas pour autant. On passe sur le grand entretien d’Aurélien Taché à l’Obs – Barbara Lefebvre y consacre un texte dans ces colonnes. Yassine Belattar, quant à lui, lançait l’idée d’une mobilisation le 13 avril prochain pour lutter contre le renoncement de Décathlon et exhibait opportunément une insulte dont il avait été la cible par le directeur du marketing de Nocibé, provoquant la mise à pied de ce dernier et les sourires gênés de ceux qui connaissent le comportement de celui qui se présente toujours comme un humoriste, habitué à proférer lui-même des injures sur les réseaux sociaux. Et on arrive à samedi soir sur le plateau de C l’Hebdo, émission présentée par Ali Baddou. On assistait à un débat entre la journaliste Zineb El Rhazoui, rescapée de Charlie Hebdo toujours menacée de mort, et Aurélien Taché qui pataugeait dans un relativisme consternant lorsque son interlocutrice lui demandait ce qu’il pensait du voilement des fillettes. Le député LREM n’avait « pas à juger » les familles, pas davantage les musulmanes, qui voilaient leurs jeunes filles de 12 ans, que les catholiques, qui les affublaient d’un… serre-tête.

Interrogée le lendemain au Grand Jury RTL, Marlène Schiappa l’exécutait en une phrase : « Aucune femme dans le monde n’a été lapidée parce qu’elle refusait de porter un serre-tête. »

Que pense Macron ?

Evidemment, dans un monde normal, la position de la secrétaire d’Etat pourrait nous indiquer la position du gouvernement et du président de la République. Mais ce serait s’avancer bien imprudemment. D’abord, il est à peu près certain que tous ceux qui, dans la majorité, banalisent le hijab et dénoncent « l’islamophobie et même le racisme » de ceux qui, comme Zineb El Rhazoui ou Elisabeth Badinter, le tiennent pour ce qu’il est – un objet d’asservissement – continueront de se faire entendre. Ensuite, le président de la République, encore vendredi soir, a fait preuve de sa grande ambiguïté sur le sujet. Interrogé à Bordeaux, dans le cadre du « grand débat », par une jeune femme voilée qui lui demandait comment il était possible qu’elle soit discriminée à l’entrée de la fonction publique en raison de son voile, il a eu une réponse qui ne nous a pas rassurés. Il aurait d’abord pu lui répondre qu’elle avait la possibilité de passer un concours, de le réussir, lui faisant remarquer qu’elle n’était pas inséparable de ce vêtement. Il ne l’a pas fait. Il a préféré constater que c’était interdit dans la fonction publique et, pis encore, a tenté de la rassurer en lui disant qu’il fallait veiller en revanche qu’elle ne soit pas discriminée pour les emplois dans le secteur privé. Il rejoignait ainsi ceux qui ont mené la bataille contre Baby Loup.

Emmanuel Macron prenait-il ainsi le parti d’Aurélien Taché contre Aurore Bergé et Marlène Schiappa ? Pas si simple ! Car devant Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel l’an dernier, il avait affirmé que ce vêtement n’était « pas conforme à la civilité qu’il y a dans notre pays, c’est-à-dire au rapport qu’il y a entre les hommes et les femmes », évoquant alors une « bataille pour l’émancipation » à mener sur ce sujet. Qui est donc le véritable Emmanuel Macron ? Celui qui s’exprime sur BFM TV ou celui qui parle à Bordeaux ?

Schiappa ou Taché

Il faudra à l’évidence qu’il cesse de cultiver son « en même temps ». On ne peut pas « en même temps » être d’accord avec Marlène Schiappa et avec Aurélien Taché. Pas sur un sujet aussi important. Pas sur un sujet dont la gravité explose dans l’espace public, comme l’a montré l’affaire du « hijab de running » de Décathlon.

Monsieur le président, il est des questions qui exigent qu’on sorte de l’ambiguïté. Vous devez trancher. De manière claire, limpide. Vous devez la vérité aux Français, vous lui devez surtout votre vérité. Sans tergiverser. Et vite !

Dérapage

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« La libération des transsexuels et celle des Palestiniens sont liées »

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©Sebastian Scheiner/AP/SIPA / AP22228186_000008

La militante Ita Segev peut en témoigner: ce n’est pas tous les jours facile d’être une transsexuelle israélienne antisioniste. 


Dans une société postmoderne comme Israël, on trouve de tout, y compris des transgenres prenant fait et cause pour la Palestine. Ainsi, la militante LGBT Ita Segev s’est récemment fendue d’une tribune sur le site queer Them.us, clamant fièrement : « J’ai quitté Israël pour trouver mon moi trans et antisioniste. […] La libération des transsexuels et la libération des Palestiniens sont liées. »

« On m’a appris à me faire appeler garçon dans un pays soi-disant appelé Israël. »

Née homme, exilée à New-York après son service militaire, cette apprentie actrice milite au sein du mouvement BDS. En attendant de conquérir Broadway, Segev appelle donc au boycott des produits israéliens et accable l’État hébreu : « On m’a appris à me faire appeler garçon dans un pays soi-disant appelé Israël. »

A lire aussi: Du persil dans le vagin: le surprenant conseil de « Marie-Claire » Angleterre

Un jour, c’est le drame : Ita découvre que les œstrogènes nécessaires à son changement de sexe proviennent de chez Teva. Un labo israélien ! Lorsque son médecin lui confirme l’absence de fournisseur alternatif, son cœur ne fait qu’un tour. Ce qu’Ita Segev traduit avec ses mots : « Une partie importante de la communauté transsexuelle américaine est obligée de choisir entre des transitions déterminantes pour s’affirmer dans nos vies et la demande de liberté de nos frères palestiniens. »

Devant tant de sollicitude, nul doute que ses « frères » de Cisjordanie et de Gaza accueilleront à bras ouverts leurs soutiens gay, bi ou trans…

Le grand débat, un coup d’Etat permanent

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Le 28 février, le "grand débat national" a fait escale à Pessac (33). ©UGO AMEZ/SIPA / 00897210_000064

« Grand » et « vrai » débats proposés tour à tour par le gouvernement ou les gilets jaunes ne sont pas des solutions. Pour être efficace, la démocratie participative doit venir de la base et être de tous les instants.


Dans une interview donnée au Point, le mathématicien et député Cédric Villani vante les mérites du « grand débat » qui, selon lui, met en avant la démocratie participative ; il félicite le président Macron en ces termes : « Ce grand débat sans cadrage, c’est un petit coup de génie et il a eu le courage de se lancer physiquement dans l’affaire, chapeau. » Comment ne pas se féliciter du fait qu’un président qui avait commencé son mandat en affichant son ultra-jacobinisme et en souhaitant se débarrasser de tous les corps intermédiaires semble – face à la fronde des gilets jaunes – finalement décidé à écouter son bon peuple, plutôt qu’à continuer à faire cavalier seul.

Macron a repris les choses en main

Face à la somme de toutes les colères dont il a très bien vu que cela ne pouvait faire un programme, Emmanuel Macron a donc décidé, depuis le 15 janvier, de donner la parole à tous les Français. Il a même fait des efforts surhumains : sept heures passées au milieu de maires bercés par ses discours fleuves. Oui mais voilà, cette initiative va-t-elle permettre de générer un nouveau contrat entre la caste des politiques et les citoyens ou va-t-on simplement continuer de mimer une comédie de démocratie, comme on a l’habitude de le faire dans ce pays qui reste très mal classé par l’Index Droits Fondamentaux.

A lire aussi: Elisabeth Lévy – Macron et la grande réunion de copropriété

Le coup de génie de Macron, si coup de génie il y a, est d’avoir su reprendre la main. Et alors que la rue semblait réclamer sa démission, d’avoir exigé de celle-ci qu’elle vienne sur un site internet labellisé par la République et d’avoir fait que plus de 900 000 Français se prêtent au jeu pour les sommer de répondre aux questions que « des politiques dont ils ne voulaient plus entendre parler » leur ont posées. Un peu, finalement, comme si un prestataire de service que vous aviez décidé de congédier par la porte, revenait à la charge par la fenêtre et calmait votre colère en mettant entre vos mains un questionnaire de satisfaction client et un stylo… Cette initiative de démocratie participative ne va donc que dans un sens : c’est l’État qui mène le débat. C’est lui qui a décidé des quatre grandes thématiques et qui a organisé les QCM pour y répondre. Comme l’a remarqué le docteur en philosophie belge Drieu Godefridi, ce questionnaire est parsemé de fausses questions : ainsi la numéro 13 demande aux participants « s’ils veulent financer la transition écologique » par « le budget général de l’État » ou par « des taxes spécifiques » ; une question qui n’a aucun sens, puisque cela revient à demander aux Français s’ils veulent financer cette transition par des taxes ou par des taxes. La sémiologue Elodie Mielczareck a montré combien la novlangue de ce débat avait in fine engendré un dialogue de sourds.

« Grand » débat contre « vrai » débat

Notons toutefois, et c’est louable, que l’État français – grand ami de la liberté d’expression – autorise les contributions libres. Mais alors on se demande : comment sera-t-il possible de faire une synthèse de toutes ces contributions et surtout, comment échapper à la « subjectivité étatique » ? Le régime en place donnera-t-il crédit aux propositions qui se trouvent à l’opposé de son mode de gouvernance si celles-ci sont plébiscitées en nombre ? Comment les données seront-elles compilées ? Les articles que nous avons trouvés à ce sujet restent très vagues. Certains invoquent le recours à l’intelligence artificielle, mais il semble que ce terme magique recouvre simplement le logiciel OCR qui permet de digitaliser les contributions manuscrites.

En parallèle du « grand débat », les gilets jaunes ont organisé le « vrai débat ». On salue l’initiative en se disant que celle-ci pourra servir de contrepouvoir, même si l’on s’interroge sur le fait que ce soit le même prestataire de service qui fournisse la plateforme… Et comment faire la synthèse entre le « grand » et le « vrai » ? Enfin, que ce soit la plateforme de l’État ou celle des gilets jaunes, aucune des deux ne jouit d’une neutralité nécessaire pour que cela marche. Que faire alors ?

Ubérisons le débat !

Que ce soit l’État ou les gilets jaunes qui posent les questions, la méthodologie (cette idée qu’il faille faire une synthèse) pour obtenir un programme semble vouée à l’échec. L’initiative qui consisterait a contrario à organiser une place de marché, totalement neutre (un simple outil) sur laquelle les internautes pourraient venir poser leurs revendications comme on pose une petite annonce, aurait sans doute beaucoup plus de chances d’atteindre son objectif. Pour cela, il faudrait ensuite que cette même plateforme fonctionne comme un média et un service. D’une part en valorisant chaque revendication et ensuite en l’adressant aux décideurs concernés.

A lire aussi: Ce « grand débat » qui accouchera d’un rapport

Quelle différence par rapport à la solution proposée par l’État ? Ce sont les citoyens qui répondent aux questions des décideurs politiques. Ce sont les décideurs qui s’adaptent aux revendications des citoyens. On repart donc d’une feuille blanche et l’écoute est véritable. Il n’y a pas non plus de moule dans lequel on voudrait couler toutes les opinions. Il s’agit d’une occasion fantastique d’uberiser le modèle politique français, jacobin et centralisateur, dans lequel tout passe par l’État. Cette solution permettrait en effet d’adresser les revendications à d’autres acteurs que le gouvernement ou les élus : les syndicats, les ONG, des class’actions, des associations (une question relative au salaire minimum, par exemple, pourrait être adressée aux syndicats plutôt qu’au chef de l’État). Bref, tout type de structures susceptibles de venir en aide à ceux qui en ont besoin et de répondre à leurs demandes. Les utilisateurs de la plateforme devraient pouvoir formuler des demandes particulières qui ne regarderaient qu’eux plutôt que de vouloir à tout prix imposer aux autres une loi, un mode de gouvernance, comme cela se passe dans les systèmes de vote où l’on ne prend en compte que la majorité.

Si un tel système pouvait se développer, alors les Français comprendraient vite qu’il existe d’autres solutions que le seul et unique recours à l’État. C’est l’ambition que se sont fixée l’application Stig ou le site Revendique.com. Il suffit d’essayer pour comprendre que la vraie démocratie participative ne peut pas naître d’une initiative d’en haut, mais qu’elle doit venir du terrain. Elle ne peut se limiter à une démarche ponctuelle en réponse à un « mouvement de foule », elle doit être une solution permanente.

Macron et la grande réunion de copropriété

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Emmanuel Macron à Pessac (33), février 2019. ©UGO AMEZ/SIPA / 00897210_000061

Les premières séances du grand débat font regretter le goût de l’abstraction voire la dinguerie idéologique des décennies précédentes. Si Macron en profite pour tenir salon dans toute la France, dans les classes dirigeantes, beaucoup espèrent qu’après cet intermède, les affaires reprendront. As usual


Pendant la campagne présidentielle, Pierre Lamalattie a écrit dans Causeur que, si Emmanuel Macron serrait la main à tous les électeurs, il serait élu avec 100 % des voix. Avec le marathon citoyen qu’il a entrepris sous les vivats médiatiques, le président de la République pourrait réaliser l’exploit. Il peut en tout cas tabler sur notre stupéfiante inconséquence collective. Il y a deux mois, il était fini et certains murmuraient avec des airs informés qu’il ne terminerait pas son quinquennat. Les mêmes rivalisent aujourd’hui dans l’emphase pour acclamer sa performance dans une course d’endurance dont il est en réalité le seul participant, les quelques centaines de Français, élus ou pas, devant lesquels il s’est produit, étant réduits à faire de la figuration, avec un petit quart d’heure de gloire pour ceux qui ont accès au micro. Injustement, nul n’a loué la résistance de maires contraints d’assister à un show de six à sept heures portant sur des sujets pour le moins arides.

La grande thérapie nationale

Après deux mois au cours desquels nous avons été sommés de choisir notre camp, nous voilà donc conviés à une vaste thérapie collective baptisée « grand débat national ». Avec deux classes : en première, vous avez le président en bras de chemise, en seconde, Marlène Schiappa. Les Français se parlent, s’extasie-t-on dans les chaumières médiatiques, bien que cette discussion ressemble plus à une suite de monologues qui se répètent souvent et se répondent rarement. On peut donc légitimement redouter qu’une fois passé l’effet de nouveauté et de ravissement médiatique, ces palabres virent à la pénible réunion de copropriété.

En fait de débat, Emmanuel Macron s’octroie une promenade de campagne – électorale – dans laquelle il n’a pas à affronter de véritable contradicteur. Des heures d’antenne sans prendre le risque d’être enquiquiné par un journaliste, ni mis en danger par un opposant, le président ayant le droit de parler aussi longtemps qu’il lui plaît et bénéficiant systématiquement du dernier mot, il fallait l’inventer : le CSA, généralement occupé à traquer la blague sexiste, a annoncé que ces pseudo-échanges seraient décomptés, pour les élections, du temps de parole présidentiel. Ce qui a douché l’enthousiasme de l’entourage jupitérien pour les records de durée.

On se demande par quel sortilège ces interminables palabres attirent des audiences miraculeuses pour les chaînes d’info, audiences qui s’effondrent dès que les journalistes blablateurs (comme votre servante) reprennent l’antenne. À en croire un confrère, les téléspectateurs espèrent qu’il va se passer un truc sanglant, et ils veulent le voir en direct. Comme quoi il ne faut pas désespérer de la politique : elle fait encore un bon spectacle.

Macron nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison

Et pourtant, on ose à peine le dire de peur d’être accusé de mépris de classe, ce grand débat est à périr d’ennui. D’abord parce qu’il s’intéresse aux détails sans jamais se pencher sur le tableau d’ensemble, ensuite parce qu’il se focalise sur les effets sans se pencher sur la question des causes. Et enfin parce que certaines questions, parmi les plus épineuses, les plus fondamentales ou les plus inconvenantes, ont été soigneusement circonscrites ou soustraites à la discussion. Ce sont bien sûr les lancinantes questions identitaires, mais on n’imagine pas plus de consulter les Français sur le mariage gay ou l’Union européenne. Alors que l’approfondissement de celle-ci est l’un des étendards du projet macronien, le président se fiche de notre avis sur le sujet. En somme, il nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison. Peut-être lui-même ne croit-il pas assez à son baratin européiste pour le soumettre à la discussion.

Dans les années 1970, on s’affrontait dans des AG (qui devaient être aussi passablement ennuyeuses) à coups d’impérialisme et de lutte des classes, de structuralisme et de psychanalyse. Dans les années 1990, on s’empaillait entre néothatchériens et néokeynésiens ou entre nationaux-républicains et deuxième gauche. Le grand débat version 2019 manque un peu d’abstraction, d’horizon, de désir de surpassement et même d’un brin de dinguerie idéologique. Il n’est question que de l’intendance. Ainsi l’éducation, comme tous les autres aspects de l’existence humaine, n’est-elle traitée que par l’angle de la matérialité – le nombre de professeurs, les bâtiments, la cantine. Il est certainement bon que les enfants mangent bio, mais ne devrait-on pas plutôt discuter de ce qui nourrit leur cerveau ou au moins, de la réforme du bac ?

La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée

Il faut être tordu, dira-t-on, pour s’agacer d’un débat qu’on réclame depuis des années. Il est excellent que le peuple puisse prendre la parole « sans filtre », comme l’a affirmé un policier sur le plateau de Cyril Hanouna et de Marlène Schiappa. À condition de rappeler, d’une part, que ni les gilets jaunes, ni les Français qui participent au grand débat, ni aucune partie de la population ne peuvent prétendre être le peuple et que, d’autre part, la parole est rarement sans filtre, que ce soit sur un plateau de télé ou dans une réunion publique – heureusement d’ailleurs. À condition aussi que des arguments répondent aux arguments et que l’on puisse critiquer ce qui est dit. Pendant des années, les faiseurs d’opinion se sont étranglés parce que cette France invisible refusait d’aimer l’an 2000 et voilà que chacune de ses paroles devrait être sanctifiée comme si elle venait d’enfants susceptibles. L’approbation sans nuances est une autre forme du mépris. Nos dirigeants doivent entendre la langue des bistrots, pas la singer.

Croire que la secousse que nous vivons se résoudra dans une vaste délibération collective qui accouchera d’une aimable démocratie participative est pour le moins hasardeux. Marine Le Pen et Anne-Marie Le Pourhiet ironisent, chacune dans son registre, sur les démocrates qui ont peur de l’intelligence collective. Quand on se rappelle Nuit debout, on se dit qu’on a des raisons d’avoir peur. Avec leur petit genre scolaire, les premières réunions du grand débat ont plus de tenue. Mais elles ne décollent guère de ces préoccupations quotidiennes dont on nous assure qu’elles doivent désormais être la seule boussole des gouvernants, comme s’il était acquis qu’il n’existe rien de plus grand que nous qui pourrait exiger un effort, voire un sacrifice. Chacun ne voit plus midi qu’à la porte de ses malheurs. La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée, me souffle Eugénie Bastié. De fait, rien n’est plus partagé dans notre pays que le sentiment victimaire. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de véritables victimes, sacrifiées sur l’autel d’un capitalisme mondial dont elles n’ont jamais vu la couleur des bénéfices et jetées en pâture à une modernité qui méprise ce qu’elles aiment. Les prendre en considération ne suppose pas d’approuver les diatribes d’Éric Drouet et consorts, ni de croire aux billevesées sur l’État policier qui font un tabac sur internet.

Parle à ma main

Devant Marlène Schiappa, Karim Zéribi s’est fait bruyamment applaudir en lançant au public, composé de gilets jaunes et assimilés : « Vous êtes bien plus intelligents que tous ces énarques qui ont la tête pleine ! » Dire à des gens qu’on est plus intelligent ou plus qualifié pour gouverner parce qu’on n’a pas de diplômes, c’est se payer leur tête. Nous n’avons pas besoin de gouvernants aussi médiocres, ou aussi banals que nous, mais des meilleurs d’entre nous. Que nos élites aient fait sécession, comme l’a admirablement diagnostiqué Christopher Lasch, ne signifie pas que nous pouvons nous passer d’élites, mais que nous devons en changer – ou qu’elles doivent changer. Il est vrai que ce n’est pas très bien parti.

Pour nos gouvernants et ceux qui les inspirent, le grand débat semble destiné à parler de tout changer pour ne rien changer. Interrogé pour l’émission « Hard Talk » de la BBC, Bruno Le Maire a affirmé sa volonté de suivre coûte que coûte le chemin tracé par Emmanuel Macron en 2017. « Nous avons pris des décisions difficiles. Regardez par exemple ce que nous avons décidé sur notre système fiscal : nous avons décidé de supprimer l’ISF pour les gens les plus riches. Nous avons décidé de réduire la taxation sur le capital dans le but d’avoir plus d’argent pour l’investissement et l’innovation qui manquent à l’économie française. C’est un changement radical et c’est difficile de l’expliquer. » En clair, les Français peuvent parler et même aboyer, la caravane macronienne poursuivra son chemin.

Joffrin tolère le plouc quand il parle ISF, mais qu’il se soucie de « l’identité » et le voilà expulsé de l’humanité

Dans un autre registre, il faut lire la diatribe de Laurent Joffrin contre François-Xavier Bellamy, tête de liste LR pour les élections européennes, également qualifié par Anne-Sophie Lapix de « philosophe versaillais », m’apprend Alain Finkielkraut. Le patron de Libération ne pardonne pas à ce « jeune philosophe conservateur, selon ses propres dires, et franchement réactionnaire aux yeux de tout commentateur de bonne foi », d’avoir participé à l’aventure des « veilleurs » : « Cette troupe d’illuminés tradis tendance Vatican Zéro – par opposition à Vatican II – considère que la seule famille acceptable – un père, une mère, des enfants – a été définie une fois pour toutes par les saintes écritures et que tout droit nouveau en faveur des homosexuels nous rapproche de l’enfer, tout comme la marche difficile vers l’émancipation féminine, dont le droit à l’avortement, qu’il réprouve hautement, est le symbole menacé. » Je n’ai jamais entendu un veilleur s’exprimer ainsi, mais passons. Joffrin adore le débat, mais n’a pas de mots assez méprisants pour ses adversaires. Or, si la France de la Manif pour tous n’est pas celle des gilets jaunes, il y a nécessairement des recoupements entre les deux. Joffrin tolère le plouc, quoique ce ne soit pas sa tasse de thé, quand il parle pouvoir d’achat et ISF, mais qu’il se soucie des « racines », des « frontières », de « l’identité » et de la « transmission » et le voilà expulsé de l’humanité, comme autrefois les électeurs lepénistes.

Dans le genre « Je n’ai rien compris et j’en suis fier », on décernera la palme à Bernard-Henri Lévy et à son manifeste pour sauver l’Europe, signé par 30 écrivains du monde entier, et publié par Libération des 26 et 27 janvier. Obsédé par le populisme qui monte, face auquel il retrouve les accents héroïques et les barricades métaphoriques qu’il affectionne, BHL ne s’intéresse nullement à ses causes. Pas un mot non plus sur les raisons de la désaffection pour l’Europe. Le seul péril vient des fachos, ceux qui s’inquiètent de l’immigration massive et de l’islam radical. « Disgrâce de ceux qui croient encore à l’héritage d’Érasme, de Dante, de Goethe et de Comenius ; mépris de l’intelligence et de la culture ; explosions de xénophobie et d’antisémitisme », écrit-il dans son style de normalien. Ces mots qui pourraient décrire avec précision nos territoires perdus, sont dirigés contre les seuls ennemis de la démocratie que connaisse BHL : le populiste, le souverainiste, l’eurosceptique. Ce n’est pas la faillite de l’intégration qui menace la cohésion française, c’est le beauf qui vote RN.

Il est vrai que même Salman Rushdie, qui s’exprime dans le même numéro de Libération, ne voit pas de plus grands périls, pour le Vieux Continent, que « la folie du Brexit » ou, en France, « l’alliance macabre en train de se nouer entre l’extrême droite et l’extrême gauche ». Aurait-il subi une fatwa populiste ?

Au cas où on aurait eu des doutes, BHL, qui se produira au printemps dans toute l’Europe avec un one man show destiné à éveiller les consciences a enfoncé le clou dans Le Temps de Genève : « En Europe, le peuple ne doit pas être le seul souverain ! Ou, s’il l’est, il doit l’être comme tous les autres souverains : avec des limites, des bornes à sa toute-puissance. La démocratie a besoin de transcendance. » Peut-être, mais qui détermine la transcendance, Bernard-Henri Lévy et ses amis écrivains ? Aussi distingués soient ces grands esprits, ils ne voient toujours pas que c’est précisément en interdisant toute discussion sur l’Europe, devenue à leurs yeux une religion, pas un choix ni un projet sur lequel les électeurs pourraient avoir leur mot à dire, qu’ils poussent certains d’entre eux à rêver de Frexit. Juste pour dire merde à celui qui lira. « S’ils sont vraiment désireux de changer les choses, conclut notre militant-penseur, les “gilets jaunes” devraient participer en masse au grand débat national lancé par Emmanuel Macron. » La parole est libre, mais en liberté étroitement surveillée.

Les Rien-pensants

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Ancien et nouvel antisémitisme: les liaisons dangereuses

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Tag antisémite sur une boîte aux lettres à l'effigie de Simone Veil, Paris, février 2019. ©AP/SIPA / AP22301571_000006

Si certains ont tenté d’instrumentaliser les insultes à l’égard d’Alain Finkielkraut pour les faire passer pour de l’antisémitisme d’extrême droite, il y a parfois des liens entre l’ancien et le nouvel antisémitisme.


Depuis les attaques antisémites dont l’intellectuel Alain Finkielkraut a été récemment la victime, suivies par une salve d’ignominieux actes de vandalismes contre la même communauté juive, nombre d’experts ou de politiques ont glosé sur les différentes facettes de cette haine des Juifs en France : à l’antisémitisme français traditionnel d’extrême droite, celui qui depuis l’affaire Péguy a essaimé en de nombreux mouvements politiques, il conviendrait d’ajouter une tendance islamiste dure, non seulement opposée à l’Etat d’Israël mais à l’existence même du peuple juif.

L’individu qui a agressé Finkielkraut appartenait vraisemblablement à la seconde école, même si par pure instrumentalisation – ou cynisme ? – le pouvoir en place a préféré mettre en exergue la première, rejouant sans cesse un combat moral contre les forces du mal désignées par lui-même – oubliant de facto la principale menace à notre mode de vie, qui demeure l’islamisme militant. L’engagement d’Emmanuel Macron sur la question n’a pas toujours été aussi clair, lui qui, en 2016, s’en était violemment pris aux « écoles confessionnelles qui enseignent la haine de la République, professent des enseignements essentiellement en arabe ou, ailleurs, enseignent la Torah plus que les savoirs fondamentaux ».

Le nouvel antisémitisme n’a pas fait disparaître l’ancien

Au-delà de ce débat qui fait rage sur la vraie nature de l’antisémitisme aujourd’hui en France, peu d’observateurs expliquent aux Français où se situe la vraie convergence et dans quel type de milieu idéologique. Pour nombre de spécialistes, comme l’historienne Carole Reynaud Paligot, la principale poche d’antisémitisme organisé en France se trouve encore en premier lieu dans les mouvances d’extrême droite. Il est donc partiellement erroné de parler de « nouvel antisémitisme », dans la mesure ou l’antisémitisme islamiste prospère non pas uniquement comme certains l’ont dit de façon trop lapidaire, sur un islamo-gauchisme, tolérant avec les dérives de certaines communautés et hostile aux juifs, mais aussi sur les terreaux traditionnels de l’extrême droite en France. Il y a parfois eu en France des points de convergence entre l’extrême droite et l’islamisme radical, et ce bien au-delà de la seule question de l’antisémitisme.

D’aucuns ont parlé, métaphoriquement, d’un « nouvel antisémitisme » qui serait la convergence entre la pensée de Soral et celle de Dieudonné. Or, cette convergence existe déjà : quelqu’un comme Camel Bechikh, par exemple, ancien membre de l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), militant associatif musulman très engagé dans l’Intifada, proche par exemple des Frères musulmans, a pu prôner un patriotisme musulman, créer Fils de France, être reçu par FN Banlieues, soutenir les Le Pen : si on retrouve des traces d’antisémitisme dans ces milieux, c’est aussi une forme de nationalisme plus traditionnel qui les rapproche. Grand ami de Soral, Bechikh prône un islam patriote à fort ancrage local. Par ailleurs, si le grand public est conscient du poids du salafisme dans les milieux extrémistes djihadistes français, le rôle des Frères musulmans est, lui, loin d’être connu. Or ces milieux-là ont opéré parfois une convergence avec l’extrême droite française : les deux antisémitismes peuvent donc se nourrir l’un l’autre, sur fond d’islam orthodoxe non relié aux grands pays musulmans, nationaliste et extrêmement rigoriste. Ces mouvements n’ont aucun problème conceptuel à se rapprocher de l’extrême droite française.

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Camel Bechikh ne partage pas seulement une certaine aversion d’Israël avec une partie de la droite radicale. C’est un musulman conservateur, à ce titre assez proche des valeurs patriotiques et traditionnelles de la droite. On a noté par exemple un début de convergence catho-islamo-conservateur qui s’est esquissé pendant la Manif pour tous avec le rapprochement Bourges-Belghoul : cela ne saurait s’expliquer uniquement par l’antisémitisme que d’aucuns peuvent partager. C’est avant tout une convergence d’intérêts et de valeurs, comme on en voit souvent en politique.

Il serait fallacieux de réduire donc ce nouvel antisémitisme à un simple islamo-gauchisme : il existe certes, mais il ne faut pas faire fi des alliances objectives entre extrême droite et islamisme sur fond d’antisémitisme. Il n’y aura pas de victoire contre l’antisémitisme pour ceux qui, prônant des idées simplistes, ne saisissent pas ces conjonctions souterraines.

Le Nouvel Antisémitisme en France

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