En préparant mon reportage sur Molenbeek, j’ai découvert que 60% des habitants de cette commune bruxelloise étaient originaires du Maroc, le plus souvent d’une région jalouse de ses particularismes : le Rif. Vieille terre de migrations, connue pour la rébellion d’Abdelkrim, qui y installa sa république, comme pour la culture du cannabis, le Rif est un sas vers l’Europe. Entretien avec l’historien marocain Aziza Mimoun, spécialiste de l’émigration rifaine. 


Daoud Boughezala. Pourquoi la région du Rif est-elle surreprésentée dans les communautés des immigrés d’origine marocaine ?  

Aziza Mimoun1. Le Rif a une tradition de migration, d’abord en raison de la particularité de son territoire surpeuplé au XXe siècle. Une partie de la population a dû partir chercher des ressources ailleurs. Ça a commencé avec l’Algérie, le travail dans la région oranaise à l’époque coloniale, qui a joué un rôle important dans l’acquisition d’une culture de migration. Les Rifains apprennent la migration comme un métier. Dans les années 60, ils avaient très peu de perspective de travailler dans l’administration marocaine. La promotion sociale se faisait un peu par l’école, mais surtout par la migration. La situation géographique de la région, très ouverte sur la mer, sur l’Espagne et l’Algérie, favorise cette tradition. Dès la guerre d’Algérie, la migration rifaine vers ce pays a commencé à s’arrêter. Soit les migrants sont retournés dans le Rif, soit ils ont pris le bâteau pour aller à Marseille et en Corse au tournant des années 50/60.

Les Allemands ont été les premiers à ouvrir un bureau de recrutement de main d’œuvre à Nador en 1961 pour recruter des ouvriers prêts à travailler dans les mines et l’industrie lourde. Des hommes célibataires sont partis. La France a reçu une bonne partie de cette migration. Vers la moitié des années 60, beaucoup des Rifains émigrés en France ont continué leur chemin jusqu’en Belgique et aux Pays-Bas. C’était une émigration individuelle des ouvriers.

Comment est-on passé à une immigration massive de peuplement vers l’Europe ?

Il faut attendre les années 1970 pour avoir droit au regroupement familial, ce qui a donné l’installation à Molenbeek (1973). La mémoire locale raconte les souffrances des premiers immigrés qui habitaient en Belgique, avaient de grandes difficultés à trouver de la nourriture hallal, à envoyer de l’argent au pays en l’absence de système bancaire. Par rapport à d’autres Marocains, les Rifains se déplaçaient plus facilement en Europe compte tenu de leur tradition d’immigration. Venus en région parisienne avec leurs réseaux de familles et d’amis, les Soussis n’en ont pas bougé. Certains rifains sont partis en Espagne après l’indépendance du Maroc puis on a les a retrouvés quelques années plus tard en France et aux Pays-Bas. Cette tradition de mobilité leur a permis de trouver du travail facilement en Europe. Beaucoup ont travaillé dans les mines du Nord, comme c’était très dur et pénible, ils sont partis aux Pays-Bas ou en Belgique.

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Petit, j’avais des cousins en Wallonie, dans la région de Charleroi, dans les mines de charbon. Ils côtoyaient les Italiens et les Turcs qui y travaillaient dans les années 60. Les chauffeurs de bus de la STIB sont venus plus tard.

Cette région a une histoire particulière de résistance face au Makhzen (le pouvoir central marocain). Cela a-t-il un lien avec l’émigration ?  

Indirectement. On dit souvent que le Rif est une région marginale du territoire marocain mais les Rifains ont su se débrouiller sans compter sur l’Etat, le pouvoir central. Ils ont misé sur la migration, la contrebande pour gagner leur vie. A l’indépendance du Maroc, les zones de protectorat français et espagnol se sont unies, les Espagnols ont laissé un héritage colonial fiable dans le Rif : peu d’investissements par rapport à ce qu’ont fait les Français dans les grandes villes marocaines. Et le pouvoir marocain n’a rien fait pour y remédier dans les années 50. Il a même compliqué les choses par l’imposition du français (alors que les élites locales parlaient espagnol) et la suppression de la monnaie espagnole. Cela a créé une crise économique et sociale qui a favorisé l’émigration bien que les Rifains avaient de grandes difficultés à obtenir des passeports.

Cela ne les a pas empêchés de partir. D’ailleurs, quelles sont les caractéristiques sociologiques et anthropologiques des migrants rifains ?

La migration vers l’Europe venait essentiellement des campagnes. Il n’y avait que deux bourgades : Nador, chef-lieu de 25 000 habitants dans les années 60, Al-Hoceima 20 000, et quelques villages de milliers d’habitants pour le reste. Les migrants étaient des paysans déjà porteurs d’une culture d’émigration vers les mines du Maroc oriental, vers la terre des Espagnols de Mellila ou des colons français en Algérie. Ils avaient la double expérience du salariat et du travail de la terre. Dans la première génération, le père partait seul, laissait parfois une femme au pays, emmenait parfois son fils aîné. Le père partait le premier, envoyait un contrat de travail pour son fils qui le rejoignait dans la même usine. Le grand problème était d’obtenir un passeport car l’entreprise payait souvent le billet d’avion.

Des années 60 jusqu’à 1973, le père venait voir ses enfants restés au Maroc une fois par an, souvent lors de la fête de l’Aïd al-Kebir, du mouton. Les migrants apparaissent comme des riches pour la société rifaine car ils construisent des maisons en dur (ciment, briques) distinctes de l’habitat traditionnel, viennent en voiture, leurs enfants vont à l’école et même au collège. Au début de l’année, on était trente puis un tiers partait dans le regroupement familial au cours de l’année.

Dans les années 70, l’Europe était vue comme un eldorado pour ces jeunes qu’on a appelé les « grands frères » en France. La deuxième génération est arrivée dans les années 70, avec les femmes, et le regroupement familial. Ces grands frères venaient souvent se marier au Maroc. A peu près la moitié d’entre eux. C’était une autre porte pour l’émigration. Jusqu’aux années 80, on se mariait dans sa tribu (douar), dans sa famille.

Outre une entrée de devises qui a permis aux familles paysannes rifaines d’acheter des commerces en ville, quelle a été l’influence des dernières vagues d’émigration sur les structures sociales de la région ?

L’impact économique, culturel et social de l’émigration est énorme dans la région. Dans les années 80-90-2000, toutes les grandes fêtes, les célébrations des mariages se faisaient l’été car un rifain sur quatre vivait à l’étranger. Pour le reste du Maroc, c’est un sur huit.

Economiquement, le Rif a connu un gros boom urbain en raison de l’investissement dans l’immobilier des migrants. Génération après génération, les émigrés gardent un lien important avec la région, contrairement aux Algériens. Même la deuxième génération achète souvent une maison ici, souvent par l’intermédiaire du père. Les sommes d’argent transférés grâce aux immigrés sont importantes, ce qui explique la présence d’agences bancaires dans des petits patelins du Rif. La tradition berbère domine lais les tribus arabes se mélangent.

La province de Nador se place au quatrième rang des places financières après Casablanca, Rabat et Fès, au deuxième rang pour les dépôts financiers qui viennent de l’étranger (20% de l’ensemble des dépôts). C’est une plaque tournante pour des activités liées à l’immobilier ou aux commerces illicites.

La culture et la culture du hachich est un des piliers de l’économie rifaine. Ce phénomène se greffe-t-il à l’émigration ?

Evidemment. Le trafic de haschich n’a pas de frontières. Des réseaux de trafiquants associent Rifains et Espagnols. Cela n’a rien à voir avec les pauvres petits paysans qui cultivent le cannabis dans le Rif. Une grande partie le font légalement en vertu d’un décret du roi Mohamed V (1959) qui autorise la culture du cannabis. Les vendeurs, spéculateurs et trafiquants prennent le relais. Les liens familiaux n’expliquent pas tout. Certains émigrés ramènent des kilos de drogue dans leur voiture, les enfants dans la voiture, une famille peut échapper aux fouilles des douaniers et exporter la marchandise en Europe. Réseau qui exploite les migrants.

Faisons un pas de côté. En 1962, l’anthropologue Germaine Tillion entendait ce chant du Rif d’une mariée s’adressant à son promis : « Voici venues tes noces, ô mon frère ! Voici venu le jour que j’ai tant désiré… Les fils de tes oncles paternels t’ont fêté », ajoutant qu’il était d’usage d’appeler son épouse « ma cousine ». Aujourd’hui, la société rifaine a-t-elle toujours comme idéal le mariage endogame au sein d’une même tribu (ferqa?

Il faut distinguer le milieu urbain et rural du Rif. La moitié des Rifains vit aujourd’hui en milieu urbain, comme 55% des Marocains. Dans le milieu urbain, chez les fonctionnaires, les commerçants et ceux qui sont passés par l’école, les pratiques ont changé. Mais cette tradition reste puissante dans les campagnes où on préfère se marier à l’intérieur de la tribu, des gens qu’on connaît, de la famille proche ou lointaine. Cela a cependant évolué avec le temps. Les mariages avec les émigrés ont reculé alors qu’ils étaient à la mode dans les années 80. Les filles n’attendent plus les émigrés ou les fils d’émigrés. Il y a eu beaucoup d’échecs et de problèmes. Souvent, le mariage se décidait au sein de la famille puis se soldait par un divorce en Europe. Cela a eu des répercussions directes sur les relations entre familles, entre cousins qui ne se parlaient plus après un divorce. En Belgique ou aux Pays-Bas, lorsque la femme travaillait et que son époux restait au chômage, ce dernier avait du mal à l’accepter car ils viennent d’une société où l’homme domine. Cela a fait échouer beaucoup de mariages. Chez les hommes rifains qui se sont mariés avec des filles d’émigrés, il y a aussi eu beaucoup d’échecs. Les filles rifaines arrivaient dans une société réputée pour la liberté des femmes, réclamaient leur part de liberté et la famille s’y opposait. Souvent aussi, les émigrés rifains se marient d’un pays à l’autre, entre Paris, Bruxelles et les Pays-Bas.

Pourquoi les rifains sont-ils réputés plus pieux et religieux que la moyenne des Marocains ?

Il y a une quinzaine d’années, l’islam radical est arrivé de Bruxelles à Nador. Les autorités marocaines ont arrêté ce premier réseau salafiste qui rejetait toutes les normes de la société,  a commis des crimes, vivait dans la montagne. Il y avait des membres de la deuxième génération. Les femmes rifaines suivent l’évolution de la société marocaine, mais à un rythme plus lent par rapport aux grandes villes du pays. D’autant que grâce aux migrations, beaucoup de Rifains ont les moyens de faire vivre leur famille, et la femme reste à la maison. Cela bloque un peu l’évolution de la femme dans la société, par rapport aux ménages dont les deux membres travaillent. A Nador, les femmes sortent pour commercer, acheter, faire les courses, mais moins pour travailler, sinon comme infirmières, secrétaires de médecins. Le côté traditionnaliste se perpétue, comme la réputation du rifain dur et sévère avec sa femme, un stéréotype qui reflète une certaine réalité.

Comment le père rifain émigré a-t-il perdu son autorité ?

La première génération a tout fait pour garder son autorité mais l’a complètement perdue sur ses enfants. Beaucoup de filles des deuxième et troisième générations se marient avec des non-Marocains et des non-musulmans alors que le père ne peut être d’accord, vue sa structure mentale. Avec la délinquance, le père n’a plus de pouvoir sur la famille. La première génération a été dépassée par l’évolution de la société européenne, ne peut plus imposer ses choix.

Comment sont perçus les belgo-marocains du Rif qui retournent au pays de leurs ancêtres pour les vacances ? 

L’été, on les voit arriver, ils parlent quelques mots de rifain. Parfois, ils ont des frictions avec la population locale, ne se sentent pas vraiment chez eux au bout de deux trois semaines, à cause de leur éducation et de leur scolarisation belges, ils ne comprennent pas vraiment le fonctionnement de la société rifaine. Les frictions apparaissent souvent dans le commerce quand il s’agit d’acheter une maison, de vendre une voiture. Ceux qui ont toujours vécu en Belgique ne comprennent pas notre manière de fonctionner, ils se sentent culturellement non-intégrables alors qu’ils viennent depuis l’enfance avec leurs parents. Ils se comportent un peu comme des Européens. L’administration, la façon dont on achète une maison leur échappent. Il y a de nombreux stéréotypes des deux côtés, chez les belgo-marocains (« Tout est pourri au Maroc, rien ne marche, l’administration bloque ») comme chez les rifains du pays (« Ils ne savent rien de nous ! »). On les reconnaît facilement à leur tenue : sacoche sur le côté, pantacourt. Parfois, un émigré ramène sa copine avec lui dans sa voiture, la police lui demande s’il est marié, et il ricane…

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