Marlène Schiappa animera une émission avec Cyril Hanouna, et tout le petit monde politico-médiatique fait mine de s’indigner. La ministre et le présentateur n’ont pourtant pas inventé la politique-spectacle. L’édito d’Elisabeth Lévy. 


Finement jouée, cette nouvelle affaire. Un feuilleton chasse l’autre et en quelques heures, le duo Schiappa-Hanouna a fait oublier les frasques de Benalla. Une ministre de la République jouant les animatrices télé avec un prince de l’audimat, la nouvelle a déclenché des salves de commentaires outrés et un échange des plus amusants au Sénat.

Hanouna au Sénat

Répondant à l’interpellation de la sénatrice du Val-d’Oise, la délicieuse secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes ne s’est pas démontée : demandant si les centaines de milliers de téléspectateurs d’Hanouna étaient des citoyens de seconde zone, elle a provoqué une bronca en évoquant le mépris de classe d’une certaine intelligentsia. « Vous déplorez que l’on parle à Cyril Hanouna et vous consacrez votre temps de parole au Sénat à parler de Cyril Hanouna. Vous auriez pu consacrer ce temps à parler de sujets dits sérieux ! » Réplique grommelée par Gérard Larcher, président de la haute assemblée, pour faire taire les hueurs : « Poursuivez, mais faites dans la modération pour une fois. »

Dans ce festival d’indignation, on notera avec amusement les réactions de la corporation médiatique, outrée par ce mélange des genres dans lequel, depuis une bonne trentaine d’années, elle a piégé les politiques. On accordera une mention spéciale à Jean-Jacques Bourdin, l’homme qui appelle le président « monsieur Macron » et qui a lâché que lui, n’aimerait pas partager les rênes de son émission avec une ministre – avec Plenel c’était déjà duraille.

Le Général se retourne dans sa tombe

À ces hoquets peut-être inspirés, qui sait, par une vague jalousie pour la popularité d’Hanouna, on préfèrera cette étonnante dépêche AFP1 – dont je ne saurais cependant totalement exclure qu’elle soit une forgerie :

AFP / Colombey – politique – grand débat
6h58 Colombey.
À 6h le 22 janvier, le maire de Colombey a été prévenu par la gendarmerie de Chaumont que des événements difficilement identifiables (EDI selon les procédures de la gendarmerie nationale) avaient été observés à 5h45 aux alentours de la tombe du général de Gaulle. Le compte rendu du maréchal des logis chef Robert Lapointe, saisi par le gardien bénévole du cimetière municipal, mentionne le soulèvement limité mais régulier de la dalle, accompagné de légers mouvements de terrain. « C’était comme si le Général s’était retourné dans sa tombe », écrit le représentant des forces de l’ordre. Rien n’était inhabituel dans les allées voisines, si ce n’est une feuille de journal, abandonnée par terre, mentionnant la participation d’un membre du gouvernement, Mme Schiappa, à une émission de variétés dirigée par un certain Hanouna. Le rapport se garde bien cependant d’établir un lien de cause à effet entre cette nouvelle et les mouvements inexplicables ayant affecté la sépulture du premier président de la Ve République.
À la demande du maire de Colombey, une cellule de soutien psycho-politique a été établie en mairie. Les témoignages seront reçus à la gendarmerie de Chaumont.
AFP, 22/01/19.

« Sucer c’est tromper ? »

Qu’on ne s’y trompe pas. Pour ma part, des conférences de presse en noir et blanc sur la chaine de télévision unique m’iraient tout aussi bien que le babillage télévisuel permanent (auquel j’ai la faiblesse de prendre part) qu’est devenu le débat public. Mais enfin, ni Schiappa ni Hanouna n’ont inventé le mariage entre la politique et le divertissement, c’est-à-dire l’absorption de la première par le second. Et si le Général fait des sauts de cabri dans sa tombe, c’est au moins depuis le jour où un humoriste a demandé à un ancien Premier ministre si « sucer c’est tromper », et où le ministre a répondu, avant que l’autre le prenne par le bras en l’appelant Ma Couille (désolée s’il y a des enfants dans le coin).

Ou peut-être depuis cet autre jour où un autre journaliste (qui paraît pourtant avec le recul du dernier chic) a posé une demi-fesse sur le bureau de François Mitterrand. Aujourd’hui, même le plus guindé de nos élus accepte d’aller se faire engueuler chez Ruquier – et de feindre de rire de blagues pas drôles. Dans ces conditions, ceux qui, avec leurs grands airs, intentent à Hanouna un procès en vulgarité font penser à une mère maquerelle qui défendrait la vertu.

Com’ d’habitude…

S’il y a scandale, il ne tient donc pas à la présence de la ministre aux côtés de Cyril Hanouna – qu’elle soit co-animatrice, médiatrice ou invitée ne change pas grand-chose – mais au fait que ça se passera à la télévision. Or, cette confusion assumée entre espace public et scène cathodique ne fait tiquer personne, comme s’il était clairement acquis que le peuple s’incarne (ou plutôt se désincarne) dans l’audience. On aurait pu proposer à Cyril Hanouna, qui a noué un dialogue, hors antenne, avec nombre de groupes de gilets jaunes, d’animer un des événements du grand débat dans une mairie, une école ou une salle des fêtes. Sa présence aurait sans doute attiré un très grand nombre de participants. Il s’agit évidemment de tout autre chose : transformer un événement politique en spectacle de télé. Ce qui signifie que le débat devra se plier au format, au dispositif et aux codes de la télé. C’est la télé qui sera aux manettes et pas la politique. Quel aveu. Si on avait voulu montrer que ce grand débat est une vaste opération de com, on ne s’y serait pas pris autrement.

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