L’absence de prise de position d’Emmanuel Macron dans la querelle qui oppose les membres de La République en marche (LREM) au sujet du hijab n’est plus tenable: le président doit choisir entre la ligne du député Aurélien Taché, qui le compare à un serre-tête, et celle de la secrétaire d’Etat, Marlène Schiappa, qui y voit un peu plus que cela.


Tous ceux qui relativisent la force symbolique d’un hijab en le réduisant à de l’étoffe, depuis l’affaire de Creil en 1989, ne peuvent que le constater. LREM avait beau demeurer, le plus souvent, fidèle à sa réputation de parti de godillots au service de son créateur, il ne peut échapper à ce clivage.

Un hijab pour les séparer tous

Il n’est pas indifférent que ce soit Décathlon, cette enseigne dont le vieux slogan « A fond la forme ! » a des allures de cousin de « En Marche ! », qui ait fait voler en éclats cette belle unité. Pendant toute la semaine dernière, la décision de la chaîne de magasins de sport de commercialiser un produit sous l’appellation « hijab de running » a suscité des réactions politiques. Et LREM n’a pas pu y échapper.

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Aurore Bergé, d’un côté, appelait au boycott de Décathlon. Aurélien Taché, de l’autre, dénonçait « l’hystérie ». Cela rappelle « les deux gauches irréconciliables » notait Gilles Clavreul, l’un des animateurs du Printemps républicain. Il n’y avait pas que ces deux parlementaires. François Cormier-Bouligeon, député LREM du Cher, est de ceux qui pressent le président de la République de clarifier son message sur ses sujets, et penchait évidemment du même côté qu’Aurore Bergé. Et Yassine Belattar, membre du Conseil des Villes auprès de l’Elysée, penchait de l’autre côté avec le ton dénué de nuances qu’on lui connaît. Marlène Schiappa, après quarante-huit heures de silence, a finalement dégainé un texte dans le Huffington Post. Elle avait, précisait-elle, voulu « prendre de la hauteur ».

Entre-temps, Décathlon avait décidé de renoncer à la commercialisation en France du « hijab de running » et Marianne avait révélé le pot aux roses : il existait déjà dans la gamme des produits de la marque bleue et blanche un produit permettant de se couvrir la tête pour courir, sous l’appellation « bandeau multi-fonctions », ce qui prouvait que le « hijab de running » constituait bien du marketing identitaire, en forme d’œillade aux franges les plus fondamentalistes de l’Islam. Le blog Al Kanz ne s’y était pas trompé en félicitant publiquement Décathlon, ce qui avait alerté la porte-parole de LR, Lydia Guirous, provoquant le fameux « buzz ».

Serre-tête de lard

Le texte de Marlène Schiappa prenait, avec les formes, le parti de ceux qui regrettaient ce genre de marketing. Mais l’autre camp ne désarmait pas pour autant. On passe sur le grand entretien d’Aurélien Taché à l’Obs – Barbara Lefebvre y consacre un texte dans ces colonnes. Yassine Belattar, quant à lui, lançait l’idée d’une mobilisation le 13 avril prochain pour lutter contre le renoncement de Décathlon et exhibait opportunément une insulte dont il avait été la cible par le directeur du marketing de Nocibé, provoquant la mise à pied de ce dernier et les sourires gênés de ceux qui connaissent le comportement de celui qui se présente toujours comme un humoriste, habitué à proférer lui-même des injures sur les réseaux sociaux. Et on arrive à samedi soir sur le plateau de C l’Hebdo, émission présentée par Ali Baddou. On assistait à un débat entre la journaliste Zineb El Rhazoui, rescapée de Charlie Hebdo toujours menacée de mort, et Aurélien Taché qui pataugeait dans un relativisme consternant lorsque son interlocutrice lui demandait ce qu’il pensait du voilement des fillettes. Le député LREM n’avait « pas à juger » les familles, pas davantage les musulmanes, qui voilaient leurs jeunes filles de 12 ans, que les catholiques, qui les affublaient d’un… serre-tête.

Interrogée le lendemain au Grand Jury RTL, Marlène Schiappa l’exécutait en une phrase : « Aucune femme dans le monde n’a été lapidée parce qu’elle refusait de porter un serre-tête. »

Que pense Macron ?

Evidemment, dans un monde normal, la position de la secrétaire d’Etat pourrait nous indiquer la position du gouvernement et du président de la République. Mais ce serait s’avancer bien imprudemment. D’abord, il est à peu près certain que tous ceux qui, dans la majorité, banalisent le hijab et dénoncent « l’islamophobie et même le racisme » de ceux qui, comme Zineb El Rhazoui ou Elisabeth Badinter, le tiennent pour ce qu’il est – un objet d’asservissement – continueront de se faire entendre. Ensuite, le président de la République, encore vendredi soir, a fait preuve de sa grande ambiguïté sur le sujet. Interrogé à Bordeaux, dans le cadre du « grand débat », par une jeune femme voilée qui lui demandait comment il était possible qu’elle soit discriminée à l’entrée de la fonction publique en raison de son voile, il a eu une réponse qui ne nous a pas rassurés. Il aurait d’abord pu lui répondre qu’elle avait la possibilité de passer un concours, de le réussir, lui faisant remarquer qu’elle n’était pas inséparable de ce vêtement. Il ne l’a pas fait. Il a préféré constater que c’était interdit dans la fonction publique et, pis encore, a tenté de la rassurer en lui disant qu’il fallait veiller en revanche qu’elle ne soit pas discriminée pour les emplois dans le secteur privé. Il rejoignait ainsi ceux qui ont mené la bataille contre Baby Loup.

Emmanuel Macron prenait-il ainsi le parti d’Aurélien Taché contre Aurore Bergé et Marlène Schiappa ? Pas si simple ! Car devant Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel l’an dernier, il avait affirmé que ce vêtement n’était « pas conforme à la civilité qu’il y a dans notre pays, c’est-à-dire au rapport qu’il y a entre les hommes et les femmes », évoquant alors une « bataille pour l’émancipation » à mener sur ce sujet. Qui est donc le véritable Emmanuel Macron ? Celui qui s’exprime sur BFM TV ou celui qui parle à Bordeaux ?

Schiappa ou Taché

Il faudra à l’évidence qu’il cesse de cultiver son « en même temps ». On ne peut pas « en même temps » être d’accord avec Marlène Schiappa et avec Aurélien Taché. Pas sur un sujet aussi important. Pas sur un sujet dont la gravité explose dans l’espace public, comme l’a montré l’affaire du « hijab de running » de Décathlon.

Monsieur le président, il est des questions qui exigent qu’on sorte de l’ambiguïté. Vous devez trancher. De manière claire, limpide. Vous devez la vérité aux Français, vous lui devez surtout votre vérité. Sans tergiverser. Et vite !

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