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Françoise Pétrovitch, histoires d’eau et d’ados


Le centre d’art de Saint-Pierre-de-Varengeville (Seine-Maritime) propose une rétrospective Françoise Pétrovitch. L’occasion de découvrir l’œuvre de cette aquarelliste quinquagénaire inspirée par les adolescents. Ses aquarelles monumentales laissent une forte impression de simplicité, d’inquiétude et de décence.


Sports de nature le jour, tartiflette entre amis le soir, c’est dans un milieu de fans de montagne que naît Françoise Pétrovitch, à Chambéry, en 1964. Cependant, elle n’est pas sportive. Elle veut faire du dessin. Elle annonce son intention de s’engager dans cette voie dès l’âge de six ans. La fillette est têtue et ce sera l’idée de sa vie.

« Dessiner », c’est le mot important. En effet, ce n’est nullement la situation « d’être artiste » qui l’attire, contrairement au héros de la chanson Le Blues du businessman (1978). Son plaisir consiste simplement et modestement à représenter des choses et à raconter des histoires avec ses crayons ou ses pinceaux.

À l’écart de l’art contemporain

Françoise Pétrovitch tient depuis longtemps des petits carnets de dessins (de la taille d’un agenda) ayant valeur de journal intime. Elle y croque, jour après jour, ses observations, ses émotions et ses idées. Quand on a ce genre de pratique, on le fait pour soi, avec sincérité et sans le souci de l’effet. Les grandes œuvres sur papier qui font sa célébrité aujourd’hui gardent indiscutablement quelque chose de la fraîcheur des croquis dont ils sont issus. Elle évolue complètement à l’écart de l’art moderne et contemporain. Ce sont plutôt ses abondantes lectures de romans qui accompagnent et renforcent le développement de sa sensibilité. Elle est une élève des filières techniques. Elle acquiert d’abord un brevet technique d’art, puis elle intègre l’école normale supérieure de Cachan dans la section arts appliqués. Elle est nommée dès sa sortie à l’école Estienne où elle exerce toujours.

Sa maturation artistique est longue et tranquille, à l’abri des influences et des avis extérieurs. Elle fait partie de ces créateurs qui, au début, n’auraient sans doute pas retenu l’attention, mais qui, à force de persévérer, deviennent hautement singuliers.

Des Étendus particulièrement émouvants

Parmi ses thèmes favoris figure en bonne place l’évocation des ados. Tout est possible et rien ne semble possible durant cette étape de la vie. La série des Étendus reflète cette situation d’indétermination où se mêlent angoisse et liberté. On y voit de jeunes filles et de jeunes garçons allongés comme s’ils flottaient dans un rêve. On les sent vaguement habités par une sorte de vocation embryonnaire qui cherche à prendre forme, mais qui peut, tout aussi bien, s’évaporer.

Ses paysages ont valeur de paysages intérieurs. C’est manifeste, par exemple, pour ses Îles, reprenant le thème de la célèbre série des Îles aux morts d’Arnold Böcklin (1827-1901). Dans le cas de Françoise Pétrovitch, il s’agit plutôt d’îlots où quelques arbres aux personnalités contrastées se serrent les uns contre les autres, au milieu d’une immensité liquide.

Figuration minimaliste

Certains pourront être surpris qu’une peinture apparemment aussi simple suscite tant d’engouement. Françoise Pétrovitch n’est pourtant pas un cas isolé. En effet, on voit fleurir ici et là en Europe des artistes développant une figuration étonnamment sobre. Ils font penser à ces convalescents qui éprouvent une joie intense à retrouver la saveur des choses simples. On sort d’une longue période où l’abstraction et le conceptualisme faisaient peser de lourds préjugés sur la figuration. En outre, les figurations pratiquées malgré tout durant cette période sont souvent artificialisées, lestées de références politiques ou psychanalytiques, chargées de matières, saturées de couleurs. Cette manière artificielle est un peu comme une cuisine où il y aurait trop de produits chimiques. À la longue, c’est lassant. Françoise Pétrovitch et les artistes de cette sensibilité semblent réinitialiser la peinture figurative sur un mode mineur. Ils prennent parfois le risque de l’insignifiance, mais ils livrent très souvent de magnifiques œuvres, fluides et sincères.

À voir absolument : Françoise Pétrovitch, centre d’art de la Matmut, Saint-Pierre-de-Varengeville (76), jusqu’au 7 avril.

Cinquante ans de soumission 

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En 1978 paraissait un roman, Marie-Jeanne des Bernis, qui condense la dureté et la noblesse des existences simples dans un décor naturel peuplé seulement de grands pins. À l’ombre des forêts, les gens de peu tentaient d’accomplir leur mission, c’est-à-dire : servir le seigneur du coin !


Roger Boussinot (1921-2001) avait choisi Marie-Jeanne, une octogénaire du canton de Saint-Camon en Gironde pour raconter cinquante ans de soumission. Domestique dès l’âge de douze ans au service de Madame et de Monsieur, cette Marie-Jeanne de fiction tellement vraie déverse sur des cassettes audio son trop-plein de colère, de passion et d’humour. Si en public, cette belle femme d’autrefois impressionne par son regard du diable et ses silences, au micro du magnétophone, elle se livre à une introspection désarmante presque suicidaire.

Ses misères d’hier et d’aujourd’hui nourrissent la trame d’un roman très original qui oscille entre le traité d’anarchie, le conte paysan, l’enquête policière et une sociologie fine de la domesticité en Aquitaine. On y retrouve, avec plus de fougue et de hargne sociale, l’amertume, cette forme de connivence présente aussi chez Christine de Rivoyre et Michel Mohrt quand ils évoquent le statut ancillaire.

Toujours très inspirées, les éditions Le Festin à Bordeaux font reparaître ce texte dans leur collection « Les Merveilles ». On est saisi par l’actualité du récit et des problèmes qui travaillent toujours autant les sociétés agraires. Le partage des terres agricoles, la paysannerie assistée, les successions féodales, les rentes viagères, la bureaucratie tatillonne, l’autoroute qui saccage une futaie, les haines rances, les notables embusqués, l’argent roi, les maisons de retraite déshumanisées et même les questions de filiation avant la GPA.

Marie-Jeanne se moque des demeures devenues des résidences secondaires et de l’âpreté des héritiers. Sans le savoir, elle communie avec son environnement en fustigeant le chauffage central qui donne aux maisons cette odeur de mazout si désagréable. « Il est vrai que la civilisation du feu de bois a disparu », note-t-elle. Les réflexions de la vieille dame sur les affairistes locaux autour de la construction de l’autoroute semblent intemporelles et comiques. Elle n’est pas tendre avec le maire de sa commune accessoirement conseiller général, le bon docteur Cams, représentant pathétique d’une classe politique corrompue : « Il court la campagne à bord de sa petite voiture équipée d’un radiotéléphone, acharné à persuader les braves gens et à se persuader lui-même qu’il vit un apostolat ». Les rapports de maître à esclave au fil des années, leur relatif équilibre à l’approche de la mort, sont parfaitement restitués dans leur violence psychologique quotidienne.

Il n’est pas étonnant que cette histoire d’une anonyme des campagnes, une presque sans-nom quand un président parlait des sans-dents ait inspiré Roger Boussinot. Si son nom a été quelque peu oublié, l’écrivain a connu de beaux succès en librairies et son Encyclopédie du cinéma a longtemps fait référence. Les anciennes générations se souviennent peut-être également de son Jean Chalosse, héros d’un roman pastoral adapté par ses soins à la télévision. En 1980, quatre épisodes mis en scène par Gérard Vergez passèrent sur Antenne 2. Jean Chalosse, dernier moutonnier des Landes finissant sa vie comme un clochard sur les marches de la faculté de médecine partage avec Marie-Jeanne, cette solitude heureuse au grand air et aussi la fatalité d’être mal-né. Il faut revoir les images de ce téléfilm hypnotique et organique pour la beauté des paysages. Le public était plongé dans les forêts denses, les brouillards du petit matin, les cours d’eau vive et les parcours personnels empêchés.

Marie-Jeanne des Bernis, Roger Boussinot – Éditions Le Festin.


Bégaudeau contre les faux-culs de gauche


Le pamphlet de François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, s’attaque au bourgeois de gauche qui oublie d’être de gauche.


L’avantage d’être marxiste, comme François Bégaudeau dans Histoire de ta bêtise, c’est qu’on ne hiérarchise pas les luttes entre luttes « branchées » et luttes moins sexy pour ces bourgeois de gauche qui sont toujours gênés quand on leur parle des pauvres. Pendant des années, par exemple, la Ligue du LOL, sous couvert de l’humour, s’est complu dans les pires saloperies sur le Net à l’égard des femmes, des homos, des gros, des collègues stagiaires ou précarisés avec des insultes qui sont dignes de l’extrême droite la plus hardcore.

L’antifascisme a triomphé dans la capitale

De la part de journalistes qui le jour se comportaient en chevaliers blancs de l’émancipation pour les gays, les femmes, les migrants et comme des porcs la nuit sur les réseaux sociaux, on a l’impression d’une sacrée hypocrisie ou pire, d’apercevoir à l’état brut un certain état d’esprit qui est celui de cette gauche de moins en moins à gauche qui est passée en 2017 avec armes et bagages au macronisme dès le premier tour pour assurer une élection de maréchal à Macron au second tour, notamment à Paris intra-muros où il a fait plus de 90% contre Marine Le Pen. On peut s’en réjouir. L’antifascisme a triomphé dans la capitale. Mais si les antifascistes d’une ville à 10 000 euros le mètre carré se comportent comme des beaufs droitards ainsi que l’ont fait les journalistes et les publicitaires de la ligue du LOL, on peut sérieusement douter de la validité de cet antifascisme. Et si on rajoute les 10 000 euros le mètre carré, on comprend que cet antifascisme-là est une façon confortable d’être de gauche sans se poser de questions sociales, uniquement des questions morales.

Quand la gauche tombe dans le mépris de classe

C’est tout le propos de l’excellente Histoire de ta bêtise. L’écrivain fait le portrait dans cet essai du bourgeois de gauche et explique très bien que dans l’expression « bourgeois de gauche », il y a une constante et une variable : la constante, c’est « bourgeois », la variable, c’est « de gauche ». Ce livre ne prend pas en compte les derniers développements de l’actualité comme les gilets jaunes ou la Ligue du Lol, anecdotique mais révélatrice. Et pourtant, la grille de lecture que Bégaudeau met en place, le portrait complet qu’il fait de ce bourgeois de gauche qui domine dans les médias mais aussi dans la sphère politique depuis la victoire de Macron, tout cela convient parfaitement pour comprendre pourquoi tel éditorialiste dit de gauche a pu, avant que la trouille ne l’ait gagné, insulter impunément dans le plus parfait mépris de classe, les prolos des ronds-points ou que tel petit marquis des pages culture des hebdos officiels de la bourgeoisie de gauche ait harcelé par Twitter une subordonnée en surpoids avant de célébrer la beauté humaniste d’un film kalmouk ou la force subversive d’un spectacle féministe. Attention, Bégaudeau sachant le genre d’objections bourrines que l’on pourrait lui faire en indiquant qu’il est lui-même un de ces bourgeois de gauche, rappelle quelques principes de base et notamment une vieille distinction marxiste: l’appartenance de classe et la conscience de classe qui sont deux choses bien différentes.

La colère et l’élégance d’un Bernanos

La première est de l’ordre du réflexe conditionné alors que la seconde permet en permanence une distanciation. On peut très bien critiquer la propriété en étant propriétaire (on serait même le mieux placé pour le faire) comme on défendra mieux ses positions au sens militaire du terme en sachant où elles sont placées dans les rapports de production. C’est pour cela, note Bégaudeau dans ce livre bernanosien qui mélange la colère et la suprême élégance qui consiste à tirer contre son camp, que c’est la droite (ou cette gauche devenue droite) qui réfute la lutte des classes précisément parce qu’elle a une conscience de classe poussée à l’extrême, qu’elle sait où sont ses intérêts, comment les défendre et surtout comment empêcher que le peuple, notion bien confortable et floue qui permet l’accusation de « populisme », ne se mue lui aussi en classe consciente d’elle-même, c’est-à-dire une entité infiniment moins manipulable qui ne se trompera plus de colère.

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Bégaudeau, Dans Histoire de ta Bêtise, s’adresse à la deuxième personne à ce bourgeois de gauche ou plutôt qui était de gauche : « Tu es un fait idéologique total ». Ce fait idéologique total se caractérise par ce qu’il appelle le « cool » et qui est la pire hypocrisie : « Réaliseras-tu un jour que c’est justement ce « cool » qui est haïssable ? Qu’au-delà de la violence sociale, c’est le coulis de framboise qui l’enrobe qui est obscène ? C’est l’écrin d’humanité dans lequel tu feutres ta brutalité structurelle. C’est les 20 000 euros d’indemnités avalant un plan social. C’est ta façon d’appeler « plan de sauvegarde de l’emploi, une vague de licenciements ; et modernisation d’un service public, sa privatisation. »

Inutile, pourtant, d’espérer de la part du camp d’en face une quelconque récupération. Bégaudeau est de cette gauche irréductible, qui a fait la synthèse entre Marx, Bakounine et Foucault et qui dans ce texte rit avec autant de cruauté des gesticulations identitaires des uns que du sociétalisme pseudo-humaniste des autres.

Histoire de ta bêtise de François Bégaudeau, Editions Pauvert, 2019.

Bertrand Badie, l’art de noyer le poison de l’antisémitisme


Dans une émission de France Culture consacrée à « l’antisémitisme en France », le professeur à Sciences Po, Bertrand Badie, a réussi l’exploit, le 24 février dernier, de ne pas parler d’antisémitisme. Pour lui, la haine des juifs n’est pas un problème à part: elle fait partie du racisme ambiant de toute la « nation française »


La première partie de l’émission L’esprit public, le dimanche 24 février à 11h sur France Culture, est consacrée à « l’antisémitisme en France ».

La journaliste du Monde, Sylvie Kauffmann, indique que, depuis 2001, notre seuil de tolérance à l’antisémitisme s’est élevé et elle en donne pour preuve l’absence de toute manifestation de masse lors des crimes antisémites perpétrés contre Ilan Halimi ou contre les enfants juifs de l’école Ozar-Hatorah.

La politologue Dominique Schnapper rappelle que depuis 2001, date de la vague d’attentats antisémites consécutive à la seconde Intifada, les occasions n’avaient pourtant pas fait défaut de prendre la mesure du phénomène, depuis la publication des Territoires perdus de la République et du rapport Obin.

Le directeur du groupe de réflexion Terra Nova Thierry Pech reconnaît avec honnêteté que la gauche a eu du mal à admettre l’existence d’un antisémitisme qui ne venait pas de l’extrême droite, mais de certains « quartiers » devenus particulièrement inhospitaliers pour nos compatriotes juifs.

La « nation française » reste « imbibée d’un référent identitaire »

Le quatrième invité, l’enseignant à Sciences Po, Bertrand Badie, va lui accomplir un véritable tour de force : ne pas dire un mot de l’antisémitisme en France dans une émission qui était précisément consacrée à l’antisémitisme en France. Avec une élocution dont l’emphase et l’enflure feraient passer rétrospectivement le regretté Maurice Druon pour un parangon d’humble simplicité et de timide modestie, il nous explique que tout cela doit être replacé dans le contexte de repli identitaire qui caractérise notre pays : il a été « énormément frappé » par les menaces de mort adressées à trois députés noirs. La société française ne sait pas regarder en face son racisme. Ainsi, une jeune femme noire qui tentait de franchir un barrage de gilets jaunes s’est vu prier de retourner dans son pays. Craignant de ne pas avoir été compris lors de sa première intervention, Bertrand Badie revient au cas des députés noirs pour dire qu’il en a été « profondément troublé ». Tout cela, c’est parce que la « nation française » reste « imbibée d’un référent identitaire » et d’un culte de ses racines. Il ne faut donc pas se défausser sur ces minorités, elles-mêmes victimes de multiples discriminations, qui seraient porteuses d’on ne sait quel virus raciste ou antisémite. Non, toutes ces horreurs qui ont lieu dans la société française, ce sont celles de la société française.

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Personne hélas ne songe à lui faire observer que, lors des grandes manifestations qui avaient suivi la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990, ce n’est pas la société française qui avait été mise en accusation, mais le Front national. Qu’est-ce qui a bien pu changer depuis ?

Le climat ne change pas

Thierry Pech rappelait tout à l’heure que la gauche avait été dans le déni ces dernières années et avait eu du mal à nommer l’antisémitisme qui sévissait aujourd’hui. Eh bien, M. Badie n’a aucun mal, lui, à nommer le mal et, courageusement, il le nomme : c’est la société française, c’est la « nation française ». Et il nomme aussi les victimes parmi lesquelles, curieusement, il n’y a aucun juif.

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Pourtant, les menaces de mort contre les juifs n’ont pas manqué ces temps-ci. Avant les trois députés noirs de LREM, c’est Meyer Habib, député des Français de l’étranger, qui en avait été victime, le 27 août dernier, dans une lettre le qualifiant de « gros porc sioniste ». M. Badie n’en avait-il pas été « énormément frappé » ? Le 8 octobre dernier, c’est un médecin juif parisien qui avait reçu cette missive : « Tu veux du gaz dans tes fesses sale Juif. Vous pourrissez tout ce que vous touchez. Les nazis n’ont pas fini leur travail. » M. Badie en avait-il été « profondément troublé » ? Le 19 janvier dernier, ce sont plusieurs familles juives de Champigny-sur-Marne qui recevaient une lettre représentant une valise et un cercueil. Le 15 février, c’est Carole Delga, la présidente de la région Occitanie qui recevait un courrier ainsi libellé : « Chère salope et cher sale juif voilà plusieurs mois que vous nous pourrissez la vie tous les deux « LA PUTE ET LE JUIF » (…) Nous vous donnons trois mois pour démissionner sinon boum-boum ». Et, le 22 février, à La Garenne-Colombes, c’est une jeune fille juive de 16 ans qui découvrait ce message : « Faut juste que tu assume petite merde t’es juive t’es une sous-race de merde qui sert juste à piller la France notre France pas la tienne. Et il faut comprendre OSSI 1939 est pas fini Hitler est pas mort il vit dans nos cœur et toi t juste destiné a être comme T putin d’ancetre : gazer mourir sous les coups des puissant c ta destiné. »

Les autres victimes oubliées de Bertrand Badie

Admettons que, même dans une période de recrudescence de l’antisémitisme, au lendemain d’une manifestation contre l’antisémitisme et dans le cadre d’une émission consacrée à l’antisémitisme, M. Badie ne se soucie pas de l’antisémitisme, mais seulement des menaces de mort, et qu’il se soucie davantage des menaces de mort qui n’ont pas encore été suivies d’effet que de celles qui l’ont été, je parle bien sûr des douze juifs qui ont été assassinés, récemment, en France parce qu’ils étaient juifs. Il faut alors lui rappeler qu’outre Robert Redecker, il y a au moins deux autres personnes en France qui ne sont pas juives et qui, non seulement ont été menacées de mort, mais sont astreintes à vivre sous une lourde protection policière. Il s’agit de Philippe Val et de Zineb El Rhazoui, journaliste qui a miraculeusement échappé au massacre de Charlie Hebdo et qui avait commis le crime de dire que l’islam devait « se soumettre à la critique ». Ont-elles droit à la compassion de M. Badie, ces victimes de la « nation française » ?

Le Nouvel Antisémitisme en France

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Pour une démocratie vraiment populaire


La crise politique profonde que nous traversons exige des solutions draconiennes. Dûment encadré, le référendum d’initiative citoyenne (RIC) saura pallier les lacunes de notre démocratie représentative en donnant ponctuellement l’initiative et la parole au peuple. 


Le mouvement des gilets jaunes a remis au goût du jour la démocratie directe inscrite depuis l’origine dans l’ADN de la Ve République. Il en propose une nouvelle modalité d’exercice sur « initiative citoyenne », considérée comme « dangereuse » par certains commentateurs, mais qu’il conviendrait cependant d’instaurer en France en s’inspirant du modèle italien.

La démocratie directe : une exigence constitutionnelle

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. » L’article 2 de la Constitution de 1958 affirme que le principe de la République est le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » tandis que son article 3 dispose que la « souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ».

En application de ces principes, le recours au référendum est prévu, soit pour l’adoption de certaines lois concernant l’organisation des pouvoirs publics, la ratification de traités ou les réformes économiques, sociales ou environnementales (article 11), soit pour réviser la Constitution une fois que le projet a été adopté séparément par les deux chambres (article 89).

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Le texte de 1958 met ainsi l’accent sur la souveraineté populaire, mais en retient une conception plutôt « césariste », laissant l’initiative du référendum au président de la République, sur proposition soit du gouvernement soit du Parlement. Le général de Gaulle en a fait un usage régulier aux débuts de la Ve République, souvent qualifié de « plébiscitaire » puisqu’il annonçait à chaque fois qu’il quitterait le pouvoir en cas de victoire du « non », ce qu’il fit effectivement en 1969. Ses successeurs, moins démocrates et surtout moins courageux, ont espacé les consultations populaires. Nous n’en avons eu que cinq depuis 1969 : en 1972, pour l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne, en 1988 pour l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, en 1992 pour le traité de Maastricht, en 2000 pour le quinquennat et enfin en 2005 pour le traité constitutionnel européen. Le « non » à ce dernier référendum a cependant été contourné par la ratification parlementaire ultérieure du traité de Lisbonne. Et depuis, c’est fini, les Français n’ont plus le droit de se prononcer directement. On leur a même expliqué, par un parfait mensonge constitutionnel, qu’aucun référendum n’était possible sur l’immigration, le mariage gay ou la bioéthique parce que ce sont des réformes « sociétales », alors que l’article 11 ne prévoit que des réformes « sociales ». L’article 3 de notre Constitution est ainsi vidé de sa signification tandis que les frustrations accumulées par cette confiscation, aggravées par les péripéties des dernières élections et complétées par la maltraitance fiscale des classes moyennes, ont débouché sur la revendication d’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC).

La prétendue « dangerosité » du RIC

À peine le mot était-il prononcé que l’on a encore entendu les éternels poncifs sur sa « dangerosité », sachant que le référendum d’initiative présidentielle est aussi accusé de servir les apprentis dictateurs. Ces préjugés référendaires ont toujours été le fait des adversaires de la démocratie, opposés à l’expression directe d’une volonté majoritaire dont ils redoutent qu’elle concurrence leur pouvoir ou qu’elle contrarie leurs propres choix idéologiques. Pourtant, dans les États qui pratiquent régulièrement le référendum, l’on ne voit guère se concrétiser un quelconque « danger ». En Suisse, dans les États fédérés américains, en Italie, en Irlande, au Danemark ou en Grande-Bretagne, où donc a-t-on vu se réaliser l’apocalypse prophétisée par nos démophobes hexagonaux ? En quoi la pratique référendaire du général de Gaulle a-t-elle précipité la France dans le fascisme ? Qui donc pratique ici la démagogie et les « fake news » en jouant sur les « peurs » et en faisant douter les citoyens de leur propre discernement ?

La vérité est que ce sont les résultats du référendum européen de 2005 en France et aux Pays-Bas, suivis du « non » irlandais au traité de Lisbonne en 2008, puis du Brexit en 2016, auxquels s’est encore ajouté un référendum helvétique de 2009 sur les minarets, qui ont définitivement convaincu l’aristocratie « progressiste » que les peuples étaient constitués d’indécrottables ploucs auxquels il ne fallait plus jamais demander leur consentement. C’est le même jugement que porte Hilary Clinton sur les « déplorables » américains.

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Il suffit de lire les travaux préparatoires de la révision constitutionnelle de 2008 et de la loi organique de 2013 organisant l’impraticable « référendum d’initiative partagée », pour comprendre quelle répugnance ce procédé inspire à nos gouvernants, hormis quelques démocrates sincères. Le rapport du comité Balladur de 2008 sur la modernisation des institutions alignait tous les préjugés habituels sur les « risques » du référendum d’initiative citoyenne et la nécessité d’éviter « certains sujets de société ». Pendant les débats constitutionnels de 2008, le député Pierre Lellouche fut l’un des rares à défendre le référendum en invoquant le général de Gaulle, en accusant ses collègues de frilosité et de conservatisme et en posant la question : « Pourquoi supposer que donner la parole au peuple ne peut conduire qu’à des âneries démagogiques et dangereuses ? » L’interrogation est d’autant plus pertinente que la sociologie de l’actuelle Assemblée nationale révèle une médiocrité certaine et un déficit abyssal de culture politique et juridique. Un débat référendaire ne pourrait pas être pire que nos débats parlementaires.

Pour réactiver la démocratie directe et rendre la parole aux Français sur les sujets essentiels qui touchent à leur « contrat social », il faut donc se résoudre à introduire un véritable référendum d’initiative citoyenne, en sachant cependant que cette procédure ne suffira évidemment pas, à elle seule, à rétablir la confiance.

Le RIC a été introduit au XIXe siècle dans les États américains de l’Ouest à la suite de la corruption systématique constatée dans le fonctionnement de parlements à la solde de lobbys privés. C’est ainsi que naquit le mouvement appelé « Return the government to the people », auquel l’on doit le terme de « populiste », dont le but était de permettre un contrôle populaire des élus conçu comme un « fusil derrière la porte » (« A gun behind the door »). Il n’y a rien d’étonnant à ce que la période actuelle voie ressurgir ces exigences. Toutefois, l’expérience américaine conduit à envisager des modalités plus sélectives.

L’encadrement du RIC

Il faut tout d’abord écarter l’idée promue par Jean-Luc Mélenchon, autrefois défendue par Robespierre, tendant à permettre la révocation populaire des élus en cours de mandat. Cette procédure de défiance, qui existe aux USA sous le nom de « recall » est trop contraire à notre tradition parlementaire de mandat représentatif, selon laquelle « Tout mandat impératif est nul » (article 27 de la Constitution). Le référendum ne doit concerner chez nous que l’adoption de textes constitutionnels ou législatifs.

Mais il y a plusieurs écueils à éviter. D’une part, il faut que les consultations populaires portent sur des sujets d’intérêt collectif pour éviter que nous soyons convoqués aux urnes pour nous prononcer sur des lubies catégorielles. Le risque de l’initiative citoyenne, qui est elle-même forcément minoritaire, puisque seule la décision populaire finale est majoritaire, est d’encombrer les bureaux de vote avec des préoccupations narcissiques ou des intérêts de lobbys catégoriels comme c’est parfois le cas en Suisse ou aux États-Unis. D’autre part, la conséquence d’une trop grande ouverture de l’initiative est aussi de multiplier les consultations et de lasser les électeurs qui finissent par bouder les urnes. Plutôt que le système suisse ou californien trop ouvert, le modèle italien plus sélectif serait adapté à la France.

L’Italie pratique, en effet, le référendum abrogatif en matière législative et le référendum de ratification en matière constitutionnelle, dans les deux cas sur initiative de 500 000 électeurs, soit à peu près 1 % du corps électoral. Il y a donc toujours un préalable parlementaire, puisque l’initiative ne peut porter que sur une loi déjà en vigueur ou une révision constitutionnelle qui vient d’être votée par les deux chambres. Ce système dénommé « veto populaire » a le mérite de mieux baliser l’initiative citoyenne.

Pour la révision constitutionnelle, l’article 89 de notre Constitution de 1958 prévoit déjà qu’après le vote séparé par chacune des deux assemblées, le projet est présenté au référendum, sauf si le président de la République décide de le soumettre au Parlement réuni en Congrès. Le référendum devrait donc être le principe, tandis que le Congrès ne devrait être convoqué que pour les réformes d’intérêt secondaire. Or, là encore, hormis pour la réforme du quinquennat, les présidents successifs depuis de Gaulle ont soigneusement évité la ratification populaire. Il est choquant que l’on puisse changer des éléments fondamentaux de notre contrat social (discriminations positives sexuelles ou ethniques, « spécificité » corse, abandons de la souveraineté nationale, réduction du nombre de parlementaires, compétences du Parlement, etc.) sans l’accord exprès des Français. Il faudrait donc prévoir, comme en Italie, que le référendum constitutionnel est de droit, après le vote séparé du projet de révision par les deux assemblées, lorsque 500 000 électeurs environ le demandent.

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En matière législative, la constitution italienne interdit le référendum pour les textes budgétaires et fiscaux, ainsi que pour la ratification des traités. C’est une bonne limite qu’il faudrait également retenir en France. Le seuil de signatures pourrait être de 1 à 2 % des électeurs inscrits et l’on pourrait exiger qu’elles proviennent d’un nombre minimum de départements pour éviter des sujets d’intérêt purement local. En revanche, le seuil de participation de 50 % nécessaire en Italie pour que le référendum soit valide est d’expérience un peu trop élevé et il faudrait peut-être introduire en France un seuil flexible prenant en compte la participation aux dernières élections législatives.

En revanche, la collecte numérique des signatures soulève des questions. Le mérite d’un référendum est d’obliger les citoyens à prendre leurs responsabilités dans le destin commun en se déterminant dans l’isoloir en leur âme et conscience, après un débat pluraliste et une mûre réflexion. Les initiateurs d’une pétition référendaire devraient aussi être astreints à une démarche active consistant à faire enregistrer leur signature en mairie ou autre lieu public. La démocratie directe demande de « faire un pas » civique vers la res publica. Un dépôt de signature dans un lieu officiel serait préférable à un « clic » passif et paresseux.

Il faut aussi prévoir un encadrement temporel des référendums pour éviter la lassitude de consultations à répétition, en les concentrant le même jour. Le contrôle du Conseil constitutionnel doit porter comme aujourd’hui sur la régularité formelle du déroulement de la procédure. Il peut aussi porter sur le contenu de la proposition, mais il faut toutefois prendre garde à ce que le juge ne s’arroge pas le pouvoir discrétionnaire d’empêcher la consultation populaire par des interprétations abusives et déformantes, comme il tend souvent à le faire. Rien ne serait pire que de donner aux citoyens le sentiment qu’une aristocratie judiciaire confisque encore leur souveraineté. Il faudrait indiquer que le Conseil vérifie seulement si la proposition n’est pas « manifestement contraire à une disposition de la Constitution » (rétablissement de la peine de mort, clairement contraire à l’article 66-1 de la Constitution par exemple). L’on doit aussi mentionner, comme en Californie, qu’une loi parlementaire ne peut rétablir une disposition abrogée par référendum.

Dans un article publié en 1931 et intitulé « Considérations théoriques sur la combinaison du référendum avec le parlementarisme », le grand juriste Carré de Malberg avait parfaitement répondu à la question soulevée : « Seul le référendum apparaît comme un complément suffisant de l’idée de représentation, parce que seul il satisfait le concept sur lequel repose le régime représentatif, à savoir que, par les élus, c’est le sentiment du corps populaire qui se manifeste : ce concept a pour conséquence nécessaire la reconnaissance du droit pour les citoyens de manifester un sentiment contraire à celui qui, sur un point déterminé, a été manifesté en leur nom par leurs représentants. » C’est bien dit.

Jacques de Lacretelle, en vert et contre tout

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L’académicien Jacques de Lacretelle fait partie de ses grands écrivains oubliés d’une grande époque littéraire oubliée. Dans Tout un monde. Jacques de Lacretelle et ses amis, sa fille, Anne, lui redonne vie. 


À Paris, le monde des lettres a disparu, enseveli par l’ignorance et le formatage intellectuel. Sa munificence, ses complots, ses haines tenaces, ses amitiés scellées dans l’encre épistolaire et son folklore en vieilles dentelles ne sont qu’un mirage des années 20. Un souvenir vaporeux comme une Bugatti lancée à vive allure sur une route de campagne sans les bandits-manchots des bas-côtés et les appels à la modération.

Notre littérature vit ses dernières heures

Nous crevons de vivre par procuration et notre esprit au ralenti s’encrasse depuis tant d’années. Nous sommes nés trop tard. Les matières synthétiques et l’écriture automatique ont modelé nos songes. Les débats stériles et les polémiques insignifiantes ont fini par nous enlever les derniers restes d’une humanité triomphante. Des phrases mollassonnes viennent bercer notre quotidien de surnuméraire. Les écrivains, cette race jadis affûtée et cabossée qui peuplait notre imaginaire, pointent aujourd’hui à Pôle Emploi dans l’indifférence. Des apprentis-politiques nous apprennent à penser. Ils formulent leurs diatribes brouillonnes dans une langue morte qui saccage notre terroir intime. Nos bibliothèques secrètes ne s’en remettront pas. Des romans jetables encombrent, à chaque saison, nos corbeilles déjà remplies.

L’écrit a perdu la guerre idéologique. Le style remisé, la syntaxe bafouée, les mots cadenassés, notre littérature vit ses dernières heures. Échouée dans le fossé de l’Histoire, elle ne s’en relèvera probablement pas. Il y eut pourtant dans la capitale des hommes prêts à tout pour être publiés et accessoirement lus. Des revues picrocholines telles des écuries de course se chargeaient de mettre en compétition ces futurs talents. Les jeunes garçons désireux d’entrer dans la carrière se jaugeaient, se chauffaient, pour mieux se combattre à coups de billets, de chroniques et de textes jamais chargés à blanc. Un entrefilet vipérin pouvait tuer en ce temps-là. La phrase corsetée, fière et cristalline, cette beauté d’avant qui fait rire les liquidateurs, enchantait par son harmonie et son éclat. Elle brillait sur nos tables de nuit. Nous sommes nombreux à avoir découvert l’amour, la trahison, le désespoir ou l’abandon entre les lignes bien avant de les éprouver physiquement dans notre chair.

Tout un monde qui revit

Les livres de Cocteau, Morand, Proust, Gide, Larbaud, Giraudoux, Mauriac, Valéry et de l’oublié Jacques de Lacretelle (1888-1985), Prix Femina en 1922 pour Silbermann, Grand Prix du roman de l’Académie française avec Amour nuptial, pilier du Figaro et cheville ouvrière du Quai Conti, furent des bouées de sauvetage dans une mer déchaînée. Ça tanguait fort dans les eighties, prémices d’une longue désintégration. Alors, nous plongions dans les eaux pures des années folles, nous goûtions aux délices des styles en effusion. Ces garçons-là jouaient leur peau sur l’écritoire. Ils exprimaient leur singularité par une plume reliée à leur moi le plus profond, ils avaient réussi cet acte quasi-impossible de noircir la page avec leur âme et de tracer une œuvre originale sans souiller leurs rêves. Ils imposaient leur réalité en nous rendant complices de leurs méfaits de papier.

De telles prouesses artistiques nous redonnaient foi dans la puissance démiurgique de la littérature. Il fallait toute la finesse d’analyse, le ressenti soyeux et l’introspection lumineuse d’une grande dame pour nous faire toucher cette féerie-là. Anne de Lacretelle, présidente-fondatrice du Prix Sévigné, nous livre Tout un monde aux Editions de Fallois, une déambulation magique dans les couloirs de l’histoire littéraire avec ce qu’il faut d’impudeur et de classe aristocratique. Silbermann fut lu dans tous les collèges de France et a occulté la richesse d’un parcours hors-norme. Sa fille retrace une vie consacrée exclusivement à l’écriture. Nous sommes aux premières loges de la création, nous dînons chez Paul Morand et Hélène, partageons les palais vénitiens et les châteaux de province, les amours tempétueuses et les tractations bizantines des bords de Seine. Ce document a la fraîcheur des printemps pleins de sève et non la pesanteur bavarde des thèses littéraires. Les portraits d’Anne de Lacretelle fusent, elle lève le voile sur les antichambres et, surtout après avoir lu ses souvenirs, nous courons acheter les livres moins connus de son père.

Tout un mondeJacques de Lacretelle et ses amis, d’Anne de Lacretelle – Éditions de Fallois.

L’art est un spectacle, la preuve par Hector Obalk


Avec humour et talent, l’historien Hector Obalk réinvente la façon de parler d’art sur scène. Son spectacle en plusieurs épisodes détonne par son style et ses improvisations qui le rendent unique. 


Ce n’est pas une reconversion mais une révélation. Hector Obalk, qui avait inventé une nouvelle façon de parler d’art à la télé, monte aujourd’hui sur scène pour offrir un genre inédit : le one-art-show. Un déluge d’humour et d’érudition pour tout savoir – ou presque – sur quelques chefs-d’œuvre de l’humanité.

L’art et la manière

Après avoir rôdé son public avec Michel-Ange (excusez du peu) sur les planches du théâtre de la Grande Comédie, à côté de chez sa mère, comme il aime le rappeler, le critique et historien d’art prend son indépendance en s’installant au Théâtre de l’Atelier. Une belle salle à l’italienne pour dérouler Caravage de A à Z, un spectacle en plusieurs épisodes qui explore l’intégralité des œuvres du maître.

Le dispositif minimaliste est efficace : un narrateur, trois musiciens et un écran. Comme dans Grand’Art, sa formidable série d’émissions qu’Arte devrait s’empresser de reprogrammer, Hector Obalk se pose en conférencier intrusif. Et finie la voix-off. Sur scène du début à la fin, il joue de sa timidité avec une aisance étonnante, choisit ses mots avec délectation et pose ses silences avec justesse. Le guide, c’est lui, et nous sommes là pour le suivre au cœur de l’œuvre, dans l’art et la manière du peintre, à travers les vues d’ensemble et détails de tableaux qui défilent sur l’écran.

« Ça c’est raté. »

Il connaît son propos mais improvise, alors il peut s’emballer, divaguer, s’éloigner et rebondir, reprendre là où il ne s’était pas arrêté et c’est aussi ça qu’on aime. Une spontanéité déroutante et pleine d’humour au service des chefs-d’œuvre. En passionné, il assume un discours dénué parfois d’objectivité : « Ça c’est raté. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. » Et parce que c’est toujours intelligent on sait qu’on en sortira quand même moins bête.

Teaser Show Caravage — théâtre de l’atelier

Cultivant l’instant court, il ne reste jamais longtemps au même endroit de la toile, et quand il estime n’avoir plus rien à dire, il se tait pour laisser le public suivre, en musique, un minutieux balayage en gros plan. Comme dans ses émissions, la musique est omniprésente, par petites touches, quelques mesures d’une suite de Bach pour violoncelle, rarement davantage. Un motif répété à l’envi, une respiration inspirée et inspirante.

Hector Obalk a un message pour vous

Mais les extraits seront plus longs ou plus fréquents au cours des prochaines représentations, prévient-il. Car, c’est un autre trait de ce one-art-show, Hector Obalk tient son public informé par mails de son programme, de ses doutes et questionnements (auprès de ceux qui lui laissent leur adresse). Ainsi étions-nous récemment invités à répondre aux questions suivantes : « Avez vous nettement préféré le show Michel Ange au show Caravage ? » ; «  Le spectacle a duré 2h 04 alors qu’il devait durer 1h30. Avez vous ressenti que c’était trop long ? » ; « Avez vous envie de revenir au prochain show sur Caravage ? Ou attendez-vous le prochain peintre ? Ou rien du tout ? » ; « Avez vous aimé le sketch sans rapport avec le show ? Etes-vous d’accord avec son propos ? »

Les inquiétudes d’un débutant ? Pas vraiment. Plutôt les interrogations d’un homme qui, sachant que le génie se niche dans les détails, le diable peut aussi s’y trouver.

Le lien pour réserver ses places

> Et son mail : info@obalk.com

Rachid Nekkaz, le BHL algérien qui veut remplacer Bouteflika

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En 2010, il sortait son carnet de chèque devant les caméras pour régler les contraventions des Françaises qui refusaient de retirer leur niqab. Jamais à court d’idée, le millionnaire Rachid Nekkaz a décidé de quitter la France pour tenter sa chance à l’élection présidentielle en Algérie, son pays d’origine.


Il se verrait bien être le successeur d’Abdelaziz Bouteflika, en lice pour un cinquième mandat. Surnommé le « candidat de la jeunesse », Rachid Nekkaz espère remporter l’élection présidentielle en Algérie du 18 avril prochain. Il assure même avoir rendu son passeport français, condition nécessaire pour l’accès à la fonction.

« Je n’ai jamais soutenu ces femmes mais un principe »

En France, il avait connu le feu des projecteurs en proposant aux femmes en voile intégral – ou burkini – verbalisées de payer leurs amendes. « Soyons clairs, tient à souligner d’emblée le promoteur immobilier, je n’ai jamais soutenu ces femmes mais un principe, celui des libertés individuelles dans l’espace public. » Et lorsqu’il s’agit de voler au secours de nos droits fondamentaux, en court-circuitant au passage la loi de la République, Rachid Nekkaz ne regarde pas à la dépense. Avec plus d’un millier d’amendes payées, il aurait déboursé 230 000 euros prélevés sur un fond d’un million d’euros appelé « défense de la liberté et de la laïcité » et financé par ses soins. Sa femme, qu’il présente comme une Franco-canadienne catholique, n’est-elle pas à elle seule la meilleure preuve que Rachid Nekkaz est un homme ouvert et qui n’a rien à voir avec un quelconque rigorisme musulman ? « Je suis un militant des droits de l’homme », insiste-t-il.

Rachid Nekkaz, défenseur des opprimés

Né en 1972, de parents algériens, Rachid Nekkaz a grandi dans un quartier populaire de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), au sein d’une fratrie de 13 enfants. Après des études d’histoire et de philosophie, il monte une start-up informatique qu’il vendra par la suite pour investir dans l’immobilier. Cette opération lui aurait permis de s’assurer une jolie fortune sans que l’on puisse toutefois en connaître le montant. L’entrepreneur se montre en effet discret sur le sujet et préfère mettre l’accent sur ses nombreux, et très divers, engagements militants.

A lire aussi: L’Algérie, ce pays prisonnier de son président-fantôme

Habitué des sujets à forte valeur médiatique ajoutée, il est sur tous les fronts avec un penchant un peu plus prononcé pour les causes « controversées ». En 2008, par exemple, Rachid Nekkaz entame une grève de la faim pour obtenir la « libération immédiate » de l’ancien avocat Karim Achoui en prison pour complicité dans l’évasion du braqueur Antonio Ferrara. Deux ans plus tard, il change de registre et se prend de compassion pour les Roms. Il décide de leur offrir, « pour Noël », un terrain de 12 hectares en Auvergne, fief de l’ancien ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux. Le projet tombera à l’eau.

La France ou l’Algérie, quelle différence ?

Rachid Nekkaz, chevalier servant – envers et contre tous – des « libertés individuelles », multiplie les projets. En 2007, en France, il s’imagine un destin national et décide de se lancer en solitaire dans la bataille présidentielle. Il vend sa maison, fait la tournée des élus pour s’assurer les parrainages indispensables. Mais alors que Rachid Nekkaz est sur le point de se présenter aux suffrages des Français, il est victime, assure-t-il, d’un cambriolage à son domicile : les promesses de parrainages disparaissent. Les cambrioleurs restent introuvables… Qu’à cela ne tienne, il en faut bien davantage pour arrêter la marche vers les sommets de l’enfant de banlieue parisienne. Puisque son pays natal ne veut pas de lui, il demande à être déchu de la nationalité française dans le but de se présenter en 2014 à l’élection suprême algérienne. Au pays des généraux et de l’indétrônable Bouteflika, son programme est aussi réaliste qu’un conte de fée : éradiquer la corruption et rétablir un Etat de droit. Pas moins. Mais là encore, coup du sort. Cette fois ci, c’est le camion transportant les parrainages qui se volatilise.

Une cuillère pour Papa…

Sa prédilection pour les chemises blanches, sa chevelure abondante et son goût pour les plateaux de télévision l’amènent parfois à être comparé à BHL. Pas sûr que l’intéressé apprécie… Si le personnage au contact chaleureux et au parcours rocambolesque suscite une sympathie amusée, l’homme Rachid Nekkaz, par son ambiguïté, laisse en revanche perplexe. A quel moment faut-il l’écouter et le prendre au sérieux ? La réponse ne va pas de soi tant il s’applique à servir à ses interlocuteurs de tout bord ce qu’ils ont envie d’entendre. Ainsi, pour l’hebdomadaire de droite Valeurs actuelles, il se fait nostalgique de la France chrétienne en déclarant qu’il souhaiterait voir les églises se remplir à nouveau. Autre son de cloche sur le site d’information russe RT France, où il estime que nos élus rêvent certainement d’interdire l’islam dans la Constitution française… Après avoir fait de l’islam en France un étendard et un moyen de gagner un peu d’aura médiatique, Rachid Nekkaz, mi-aventurier mi-businessman, tente donc, une seconde fois, de conquérir les terres algériennes. Si son camion ne disparaît pas…

Où va l'Algérie ?

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Vol MH370: « Des gens savent ce qui s’est passé et ne veulent pas nous le dire »


Ghyslain Wattrelos a perdu sa famille dans le vol MH370, le 8 mars 2014, puis mené l’enquête.


Sa femme et deux de ses trois enfants étaient dans le Boeing 777 de la Malaysia Airlines le 8 mars 2014, au départ de Kuala Lumpur. Les 239 passagers n’arriveront jamais à Pékin, leur destination. Depuis, le père de famille se heurte aux murs d’un silence assourdissant dans son combat pour la vérité. A l’occasion de la sortie en livre de poche de son témoignage Vol MH370 : Une vie détournée, Ghyslain Wattrelos a accepté de faire le point sur le mystère insondable de cet avion évaporé dans le ciel de l’hémisphère sud sans laisser aucune trace, il y a cinq ans.

Sébastien Bataille. Au début, vous vous étiez donné un an dans votre quête de la vérité. Aujourd’hui pourtant, vous semblez plus déterminé que jamais. Avez-vous finalement refusé de vous résigner ?

Ghyslain Wattrelos. Je ne suis pas du tout résigné mais j’en suis à un point où j’ai fait tout ce que je pouvais faire. Je ne vois pas ce que je peux faire de plus. Je pense qu’aujourd’hui je ne peux pas aller chercher la vérité. Elle viendra à moi un jour ou l’autre, donc il faut continuer à en parler, dire à ceux qui savent : « Parlez ». Aller chercher la vérité, quand on n’a aucune idée de où est l’avion, c’est un peu compliqué.

Dans votre livre, tout le monde ou presque en prend pour son grade : les autorités françaises, la justice, l’enquête officielle, etc. Cinq ans après les faits, à qui en voulez-vous le plus ?

J’en veux à ceux qui savent et qui ne disent rien. A ceux qui cachent la vérité, et il y en a beaucoup, quelques pays en tout cas. Ce n’est plus un sentiment de vengeance. De toute façon je me bats contre beaucoup plus forts que moi. Des gens savent ce qui s’est passé et ne veulent pas nous le dire. Je veux savoir pourquoi on les a tués, c’est tout. Il y a une raison. Je veux juste savoir pourquoi quelqu’un a décidé de les tuer, de me les enlever et je veux quelque part me faire une opinion si cette raison peut être valable ou non. Des gens que j’ai rencontrés savent parfaitement ce qui s’est passé. Je ne sais pas qui – parce que je ne sais pas qui sait – mais j’en veux à ces personnes-là.

Vous soupçonnez l’Élysée – sous Hollande – de vous avoir placé sur écoute, pratique qui rappelle la Mitterrandie. Avez-vous songé à porter plainte contre l’État français ?

Non, encore une fois, ce n’est pas une vengeance personnelle contre quelque chose. L’État français, j’en ai besoin même s’il ne m’a pas beaucoup aidé. En plus, ce ne sont plus les mêmes personnes à sa tête. Le combat n’est pas là, de toute façon je n’arriverais pas à prouver grand-chose. Aujourd’hui, il faut se battre contre les gens qui ont peut-être un petit bout de la vérité, parce qu’ils finiront par parler.

Il semble dangereux d’approcher de trop près la vérité dans une affaire où se trouvent mêlés les intérêts supérieurs de plusieurs nations, je pense au film I comme Icare, avec Yves Montand…

Plusieurs personnes ont été menacées, que ce soient des journalistes ou des gens proches des familles qui essaient de mener l’enquête. Moi je n’ai pas été menacé directement mais plusieurs personnes me disent l’avoir été, comme par exemple le « chasseur de débris » ou encore une femme, Sarah Bajc. Effectivement, plus on va s’approcher de la vérité, plus ça peut être dangereux, sauf si… Je pense que les gens qui ont pris cette décision il y a cinq ans ne sont plus au pouvoir aujourd’hui, donc ce sera de moins en moins dangereux quelque part.

Le cœur de l’affaire se situe aux États-Unis (NDLR : le FBI était en Malaisie le lendemain du drame pour saisir le simulateur de vol du pilote) ?

La justice française va y aller mais j’ai l’impression que les États-Unis lui barrent la route. Du moins pour l’instant. C’est encore en négociation entre les autorités américaines et la justice française, il n’y a toujours pas de date de prévue.

D’autant qu’on est dans un contexte de tension diplomatique…

Je ne sais pas si ça joue dans ce cadre-là, ou si ça va aussi haut que ça, mais en tout cas, ça ne peut pas aider. L’avion a été suivi par des radars, par des AWACS, on sait parfaitement où il est. Donc on a cherché là où il n’était pas et on ne l’a pas trouvé, c’est évident. Si on avait voulu le retrouver, on l’aurait retrouvé très vite. On le voit bien avec le petit avion du footballeur.

Votre intime conviction sur l’endroit où serait l’avion ?

Je suis presque convaincu qu’il n’a pas retraversé la Malaisie mais qu’il est tombé en Mer de Chine. Il n’est pas du tout là où on dit qu’il est (NDLR : dans l’Océan Indien selon la version officielle).

Les recherches se sont focalisées au niveau de la Mer de Chine pourtant au départ…

Très peu de temps. Au bout de quatre-cinq jours, on a trouvé quelque chose comme par hasard, on a dit : « Ben non, il est de l’autre côté. » On a empêché tout le monde de chercher en Mer de Chine à un moment donné.

Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui de relancer des recherches en Mer de Chine ?

Rien, mais ce que je pense, c’est que tout a été ramassé. Le problème est là. Vraisemblablement, on a ramassé un certain nombre de débris. Il ne reste pas grand-chose…

On ne cherche plus une épave ?

Non, non… On a une grosse flotte américaine qui est en Mer de Chine juste à ce moment-là… Il y avait des grosses manœuvres militaires la semaine d’avant, avec cette flotte américaine, avec les Thaïlandais, les Malaisiens, les Chinois, et les Vietnamiens je crois.

Florence de Changy, dans son livre Le Vol MH370 n’a pas disparu, écrit que les relations entre les États-Unis et la Malaisie se sont considérablement réchauffées juste après le drame…

Comme par hasard, un mois plus tard, il y a une visite historique d’Obama en Asie. Tout d’un coup il devient très copain avec le Premier ministre malaisien, que je tiens pour l’un des hommes les plus pourris de la terre. Il l’invite à jouer au golf, etc. Oui, tout d’un coup les relations deviennent plus chaleureuses. C’est pareil avec la Chine. Au début, elle est furieuse : elle envoie des émissaires en Malaisie, ils reviennent encore plus furieux, comme le gouvernement chinois. Je me dis alors qu’on va vite savoir. Mais la Chine se tait quand ? Juste après la visite d’Obama en Malaisie… Il est évident qu’il y a une négociation sur cette histoire entre la Chine et les États-Unis au moment de la visite d’Obama.

Vous situez bien le nœud du problème mais une enquête « safe » est-elle possible, si les menaces tombent sur ceux qui s’y essaient ?

Pour mener une enquête, il faudrait que des journalistes de plusieurs pays s’allient. Ça, on l’a vu dans certaines grosses enquêtes, sur les Panama Papers et compagnie, mais je n’ai encore jamais vu de journalistes s’allier là-dessus… (NDLR : l’alliance en question qui a mis au jour les Panama Papers se nomme le Consortium international des journalistes d’investigation).

Une traduction de votre livre en anglais est-elle envisagée pour toucher l’opinion publique internationale ?

Je m’attendais à ce qu’on me le demande mais on ne l’a pas fait. Maintenant c’est peut-être un peu tard. Florence de Changy, pour votre info, essaye depuis le début et comme par hasard, elle n’y arrive pas… Faut dire aussi qu’il y en a eu des livres, plus d’une vingtaine, dont plus de la moitié en anglais écrits sur cette histoire-là.

Où en êtes-vous aujourd’hui avec les autorités françaises ?

J’ai essayé de voir Macron, il a refusé de me rencontrer. Il m’a fait voir par son chef de cabinet, qui m’a dit qu’il ne savait rien. Il m’a demandé qui j’étais même, j’ai trouvé ça un peu scandaleux mais voilà… Il me paraît évident que Macron ne veut pas me mentir, donc il ne me reçoit pas. Pour eux, c’est une histoire qui ne concerne plus personne, qui concerne un Français, un Européen, donc on passe…

Belgique: Theo Francken est-il la créature de Frankenstein?

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L’ex-secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration issu du parti nationaliste flamand N-VA est l’objet d’une campagne de diabolisation. Accusé par la gauche d’avoir accordé l’asile à des chrétiens syriens en passant par des intermédiaires véreux et de flirter avec l’extrême droite, le jeune quadra ne se démonte pas. 


La Belgique est un Etat aux soins intensifs depuis la chute de son gouvernement en décembre dernier. Sa survie se jouera le 26 mai prochain. 2019 sera à cet égard une année aussi capitale que 1830, date à laquelle naquit ce royaume postnapoléonien de l’union surréaliste entre la Flandre et la Wallonie. Le meilleur est passé. Place au pire.

Au pays du surréalisme

L’édifice a longtemps tenu grâce au « compromis à la belge », cet art – très coûteux pour le contribuable – de ne rien décider pour répartir le mécontentement à parts plus ou moins égales entre le Nord et le Sud du pays. Empruntons à La Fontaine son art de l’amalgame pour situer les fourmis en Flandre et les cigales en Wallonie. Laissons Bruxelles de côté pour lui épargner toute référence entomologique qui pourrait fâcher.

A lire aussi: Belgique, l’autre pays du djihad

La chute récente du gouvernement tient à l’abandon de la culture du compromis. La N-VA, première formation du pays, flamande et nationaliste, noire et jaune, a passé plus de quatre ans à jongler avec son image de parti de rupture et sa participation au pouvoir fédéral. Rebelle docile : l’oxymore aura tenu quatre ans tout de même, jusqu’à ce que la N-VA ne bloque sur la signature du pacte de Marrakech appelé à remodeler la politique migratoire au niveau mondial.

Cette intransigeance s’incarne en la personne de Theo Francken, ancien secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration qui a tout simplement appliqué le principe de précaution au niveau migratoire. Dans un pays où la droite supposée s’est affadie depuis cinquante ans pour continuer de gouverner avec des socialistes quasi incontournables, cette position était intenable.

La rupture migratoire

Attaquée de toute part, la N-VA a laissé au Premier ministre, Charles Michel, le soin de débrancher le gouvernement à Marrakech, sans fracas. Une sorte de suicide assisté sous les dattiers. Depuis lors pourtant, Theo Francken n’a jamais cessé d’être le centre de toutes les attentions. C’est l’homme à abattre. Et plus les attaques sont virulentes, plus il continue d’exister et donc de diviser le pays.

L’ex-secrétaire d’Etat manie le tweet avec presqu’autant d’aisance que Donald Trump et son volontarisme le conduit parfois à commettre des faux-pas dont on aime se saisir pour ne rien lui pardonner. Sur le plan politique, à sa gauche les libéraux lui reprochent de verser dans l’extrême droite après avoir valorisé le discours du Vlaams Belang, parti proche de Geert Wilders aux Pays-Bas – lorsqu’il a déclaré qu’il était une source d’inspiration sur le plan migratoire. Au niveau décisionnel, on l’attaque pour avoir possiblement fait le jeu des mafias qui tiennent le trafic d’êtres humains. En cause, sa politique discrétionnaire de délivrance de visas humanitaires destinés à sauver des chrétiens de Syrie du temps où il était secrétaire d’Etat.

Une enquête en cours laisse supposer qu’un élu de la N-VA, proche de son cabinet aurait pu établir la liste des bénéficiaires de ces visas contre d’importantes sommes d’argent. Du pain bénit pour ses détracteurs qui le renvoient à ses critiques à l’encontre des ONG qu’il accusait d’agir au profit de ces mêmes mafias. Et Theo Francken de plaider la bonne foi en se défendant d’avoir eu connaissance de tels agissements et de n’avoir eu d’autres moyens pour cibler prioritairement un segment de la population syrienne victime de génocide que des visas attribués de façon discrétionnaire sur base d’informations fournies par des intermédiaires.

Paroles dures, actes forts

Et si les dits intermédiaires étaient véreux ? C’était un risque à courir selon Theo Francken qui dit assumer à 100% et qui déclare: « La pire des choses que j’ai faite a été de faire confiance, la meilleure chose a été de faire confiance. » A sa décharge on notera qu’en Syrie, il n’y a pas vraiment de gentils avec qui négocier sereinement un corridor humanitaire. Sauver des vies en plein génocide, cela implique forcément de se salir les mains. Mitterrand lui aurait bien dit qu’il était plus simple, comme au Rwanda, de jouer les ignares et de laisser le massacre s’éteindre de sa belle mort. Francken a choisi une autre voie qu’on lui reproche aujourd’hui d’être plus critiquable malgré les centaines de vies sauvées…

Encore une fois, on n’est pas dans l’apaisement souhaité par la classe politique belge. Celle-ci voulait que l’ex-secrétaire d’Etat redevenu simple député, face aux questions de ses pairs, récite trois pater noster et beaucoup de mea culpa. Après tout, il avait tant d’horreurs à son actif ! En vrac : sa volonté de retirer la nationalité belge aux combattants en Syrie, ses mesures drastiques pour éviter l’enkystement d’un camp de migrants au centre de Bruxelles, et puis son livre, Continent sans frontière ! Cette description sans complaisance de l’échec des politiques migratoires européennes plaide pour l’adoption du modèle australien, inspiré librement du « No Pasaran ». Insupportable ! Pourtant, malgré un quasi boycott des libraires francophones, ce livre est parvenu à caracoler en tête des ventes au Sud du pays !

Franckenmania 

C’est lors d’une conférence destinée à la promotion de son livre Continent sans frontière qui devait se tenir à Verviers, haut-lieu du djihadisme en Wallonie et fief irréductible d’un PS en grande méforme que Theo Francken a révélé une fois de plus la polarisation du débat. L’événement devait se dérouler dans l’enceinte d’un hôtel (qui a tout fait pour annuler le contrat de location de la salle après avoir découvert la nature de l’événement, sans y parvenir) lorsque des centaines d’individus aux ordres du syndicat socialiste se sont livrés à des dégradations, menaçant l’orateur dont la voiture a été caillassée.

Fait singulier, la bourgmestre socialiste, en charge de la sécurité, vociférait des slogans d’un crypro-gauchisme suranné dont seuls les Wallons ont encore le secret aux côtés d’une foule de pro-migrants qui faisait face à la police, à sa police, celle dont elle est le chef.

Depuis toujours, Francken polarise. Dès son entrée en fonction en 2014, il a subi son premier procès en nazification intenté par un député marxiste. Son crime ? Avoir assisté -sans même s’en cacher – au quatre-vingt-dixième anniversaire de Bob Maes, figure du nationalisme flamand et membre d’un parti collaborationniste à l’âge de 16 ans. Dans leur tombe, Mitterrand et son camarade Bousquet en sont tout retournés. En 2017, deuxième poursuite devant le tribunal du Bien. Cette fois, il est condamné au port de l’uniforme allemand pour avoir ordonné des contrôles de police au Parc Maximilien où se concentrent les migrants à Bruxelles. Aujourd’hui encore, bien qu’absent du gouvernement, sa capacité à susciter des débats passionnés ne faiblit pas. Conscient de cet atout médiatique, tout le spectre politique belge tente de se construire une popularité sur son dos.

Celui qu’on adore détester

Ses détracteurs ont fait de lui celui que l’on aime ostensiblement détester. Ceux supposés dans son camp – et qui n’ont rien fait pour empêcher la signature du pacte sur les migrations – le traitent avec condescendance comme celui qui va trop loin mais qu’il faut défendre au nom de la liberté d’expression, histoire d’avoir une bonne raison de l’inviter et de poser avec lui sur un selfie. Les has-been de tous bords ont trouvé l’homme qui les fera passer de l’ombre à la lumière des plateaux de télévision.

Tout récemment, le député Alain Destexhe, trublion du MR qu’il vient de quitter pour lancer son propre mouvement « Listes Destexhe » s’est aussi inscrit dans la « ligne Francken » en décrivant son parti comme une N-VA francophone exempte de revendications nationalistes.

En attendant, au Nord comme au Sud, c’est le contenu de la politique migratoire de Theo Francken qui mobilise la population plus que sa forme. Et ça, la classe politique devrait y être attentive dans un moment aussi critique pour la Belgique qui impose de sortir de festival des postures. La Flandre n’a jamais été aussi tentée de laisser la Wallonie assumer ses accès de collectivisme sans-frontiériste en poussant le confédéralisme. En cette période de Carnaval pré-électorale, le masque à l’effigie de Theo Francken devrait faire un malheur…

Françoise Pétrovitch, histoires d’eau et d’ados

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francoise petrovitch aquarelle
Françoise Pétrovitch ©Arnaud Bertereau

Le centre d’art de Saint-Pierre-de-Varengeville (Seine-Maritime) propose une rétrospective Françoise Pétrovitch. L’occasion de découvrir l’œuvre de cette aquarelliste quinquagénaire inspirée par les adolescents. Ses aquarelles monumentales laissent une forte impression de simplicité, d’inquiétude et de décence.


Sports de nature le jour, tartiflette entre amis le soir, c’est dans un milieu de fans de montagne que naît Françoise Pétrovitch, à Chambéry, en 1964. Cependant, elle n’est pas sportive. Elle veut faire du dessin. Elle annonce son intention de s’engager dans cette voie dès l’âge de six ans. La fillette est têtue et ce sera l’idée de sa vie.

« Dessiner », c’est le mot important. En effet, ce n’est nullement la situation « d’être artiste » qui l’attire, contrairement au héros de la chanson Le Blues du businessman (1978). Son plaisir consiste simplement et modestement à représenter des choses et à raconter des histoires avec ses crayons ou ses pinceaux.

À l’écart de l’art contemporain

Françoise Pétrovitch tient depuis longtemps des petits carnets de dessins (de la taille d’un agenda) ayant valeur de journal intime. Elle y croque, jour après jour, ses observations, ses émotions et ses idées. Quand on a ce genre de pratique, on le fait pour soi, avec sincérité et sans le souci de l’effet. Les grandes œuvres sur papier qui font sa célébrité aujourd’hui gardent indiscutablement quelque chose de la fraîcheur des croquis dont ils sont issus. Elle évolue complètement à l’écart de l’art moderne et contemporain. Ce sont plutôt ses abondantes lectures de romans qui accompagnent et renforcent le développement de sa sensibilité. Elle est une élève des filières techniques. Elle acquiert d’abord un brevet technique d’art, puis elle intègre l’école normale supérieure de Cachan dans la section arts appliqués. Elle est nommée dès sa sortie à l’école Estienne où elle exerce toujours.

Sa maturation artistique est longue et tranquille, à l’abri des influences et des avis extérieurs. Elle fait partie de ces créateurs qui, au début, n’auraient sans doute pas retenu l’attention, mais qui, à force de persévérer, deviennent hautement singuliers.

Des Étendus particulièrement émouvants

Parmi ses thèmes favoris figure en bonne place l’évocation des ados. Tout est possible et rien ne semble possible durant cette étape de la vie. La série des Étendus reflète cette situation d’indétermination où se mêlent angoisse et liberté. On y voit de jeunes filles et de jeunes garçons allongés comme s’ils flottaient dans un rêve. On les sent vaguement habités par une sorte de vocation embryonnaire qui cherche à prendre forme, mais qui peut, tout aussi bien, s’évaporer.

Ses paysages ont valeur de paysages intérieurs. C’est manifeste, par exemple, pour ses Îles, reprenant le thème de la célèbre série des Îles aux morts d’Arnold Böcklin (1827-1901). Dans le cas de Françoise Pétrovitch, il s’agit plutôt d’îlots où quelques arbres aux personnalités contrastées se serrent les uns contre les autres, au milieu d’une immensité liquide.

Figuration minimaliste

Certains pourront être surpris qu’une peinture apparemment aussi simple suscite tant d’engouement. Françoise Pétrovitch n’est pourtant pas un cas isolé. En effet, on voit fleurir ici et là en Europe des artistes développant une figuration étonnamment sobre. Ils font penser à ces convalescents qui éprouvent une joie intense à retrouver la saveur des choses simples. On sort d’une longue période où l’abstraction et le conceptualisme faisaient peser de lourds préjugés sur la figuration. En outre, les figurations pratiquées malgré tout durant cette période sont souvent artificialisées, lestées de références politiques ou psychanalytiques, chargées de matières, saturées de couleurs. Cette manière artificielle est un peu comme une cuisine où il y aurait trop de produits chimiques. À la longue, c’est lassant. Françoise Pétrovitch et les artistes de cette sensibilité semblent réinitialiser la peinture figurative sur un mode mineur. Ils prennent parfois le risque de l’insignifiance, mais ils livrent très souvent de magnifiques œuvres, fluides et sincères.

À voir absolument : Françoise Pétrovitch, centre d’art de la Matmut, Saint-Pierre-de-Varengeville (76), jusqu’au 7 avril.

Cinquante ans de soumission 

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marie jeanne bernis boussinot
"Journal d'une femme de chambre", un film de Benoît Jacquot

En 1978 paraissait un roman, Marie-Jeanne des Bernis, qui condense la dureté et la noblesse des existences simples dans un décor naturel peuplé seulement de grands pins. À l’ombre des forêts, les gens de peu tentaient d’accomplir leur mission, c’est-à-dire : servir le seigneur du coin !


Roger Boussinot (1921-2001) avait choisi Marie-Jeanne, une octogénaire du canton de Saint-Camon en Gironde pour raconter cinquante ans de soumission. Domestique dès l’âge de douze ans au service de Madame et de Monsieur, cette Marie-Jeanne de fiction tellement vraie déverse sur des cassettes audio son trop-plein de colère, de passion et d’humour. Si en public, cette belle femme d’autrefois impressionne par son regard du diable et ses silences, au micro du magnétophone, elle se livre à une introspection désarmante presque suicidaire.

Ses misères d’hier et d’aujourd’hui nourrissent la trame d’un roman très original qui oscille entre le traité d’anarchie, le conte paysan, l’enquête policière et une sociologie fine de la domesticité en Aquitaine. On y retrouve, avec plus de fougue et de hargne sociale, l’amertume, cette forme de connivence présente aussi chez Christine de Rivoyre et Michel Mohrt quand ils évoquent le statut ancillaire.

Toujours très inspirées, les éditions Le Festin à Bordeaux font reparaître ce texte dans leur collection « Les Merveilles ». On est saisi par l’actualité du récit et des problèmes qui travaillent toujours autant les sociétés agraires. Le partage des terres agricoles, la paysannerie assistée, les successions féodales, les rentes viagères, la bureaucratie tatillonne, l’autoroute qui saccage une futaie, les haines rances, les notables embusqués, l’argent roi, les maisons de retraite déshumanisées et même les questions de filiation avant la GPA.

Marie-Jeanne se moque des demeures devenues des résidences secondaires et de l’âpreté des héritiers. Sans le savoir, elle communie avec son environnement en fustigeant le chauffage central qui donne aux maisons cette odeur de mazout si désagréable. « Il est vrai que la civilisation du feu de bois a disparu », note-t-elle. Les réflexions de la vieille dame sur les affairistes locaux autour de la construction de l’autoroute semblent intemporelles et comiques. Elle n’est pas tendre avec le maire de sa commune accessoirement conseiller général, le bon docteur Cams, représentant pathétique d’une classe politique corrompue : « Il court la campagne à bord de sa petite voiture équipée d’un radiotéléphone, acharné à persuader les braves gens et à se persuader lui-même qu’il vit un apostolat ». Les rapports de maître à esclave au fil des années, leur relatif équilibre à l’approche de la mort, sont parfaitement restitués dans leur violence psychologique quotidienne.

Il n’est pas étonnant que cette histoire d’une anonyme des campagnes, une presque sans-nom quand un président parlait des sans-dents ait inspiré Roger Boussinot. Si son nom a été quelque peu oublié, l’écrivain a connu de beaux succès en librairies et son Encyclopédie du cinéma a longtemps fait référence. Les anciennes générations se souviennent peut-être également de son Jean Chalosse, héros d’un roman pastoral adapté par ses soins à la télévision. En 1980, quatre épisodes mis en scène par Gérard Vergez passèrent sur Antenne 2. Jean Chalosse, dernier moutonnier des Landes finissant sa vie comme un clochard sur les marches de la faculté de médecine partage avec Marie-Jeanne, cette solitude heureuse au grand air et aussi la fatalité d’être mal-né. Il faut revoir les images de ce téléfilm hypnotique et organique pour la beauté des paysages. Le public était plongé dans les forêts denses, les brouillards du petit matin, les cours d’eau vive et les parcours personnels empêchés.

Marie-Jeanne des Bernis, Roger Boussinot – Éditions Le Festin.


Bégaudeau contre les faux-culs de gauche

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francois begaudeau histoire betise macron
François Bégaudeau. Document reference 000_GF83T. Byline / Source / Credit Joël SAGET / AFP

Le pamphlet de François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, s’attaque au bourgeois de gauche qui oublie d’être de gauche.


L’avantage d’être marxiste, comme François Bégaudeau dans Histoire de ta bêtise, c’est qu’on ne hiérarchise pas les luttes entre luttes « branchées » et luttes moins sexy pour ces bourgeois de gauche qui sont toujours gênés quand on leur parle des pauvres. Pendant des années, par exemple, la Ligue du LOL, sous couvert de l’humour, s’est complu dans les pires saloperies sur le Net à l’égard des femmes, des homos, des gros, des collègues stagiaires ou précarisés avec des insultes qui sont dignes de l’extrême droite la plus hardcore.

L’antifascisme a triomphé dans la capitale

De la part de journalistes qui le jour se comportaient en chevaliers blancs de l’émancipation pour les gays, les femmes, les migrants et comme des porcs la nuit sur les réseaux sociaux, on a l’impression d’une sacrée hypocrisie ou pire, d’apercevoir à l’état brut un certain état d’esprit qui est celui de cette gauche de moins en moins à gauche qui est passée en 2017 avec armes et bagages au macronisme dès le premier tour pour assurer une élection de maréchal à Macron au second tour, notamment à Paris intra-muros où il a fait plus de 90% contre Marine Le Pen. On peut s’en réjouir. L’antifascisme a triomphé dans la capitale. Mais si les antifascistes d’une ville à 10 000 euros le mètre carré se comportent comme des beaufs droitards ainsi que l’ont fait les journalistes et les publicitaires de la ligue du LOL, on peut sérieusement douter de la validité de cet antifascisme. Et si on rajoute les 10 000 euros le mètre carré, on comprend que cet antifascisme-là est une façon confortable d’être de gauche sans se poser de questions sociales, uniquement des questions morales.

Quand la gauche tombe dans le mépris de classe

C’est tout le propos de l’excellente Histoire de ta bêtise. L’écrivain fait le portrait dans cet essai du bourgeois de gauche et explique très bien que dans l’expression « bourgeois de gauche », il y a une constante et une variable : la constante, c’est « bourgeois », la variable, c’est « de gauche ». Ce livre ne prend pas en compte les derniers développements de l’actualité comme les gilets jaunes ou la Ligue du Lol, anecdotique mais révélatrice. Et pourtant, la grille de lecture que Bégaudeau met en place, le portrait complet qu’il fait de ce bourgeois de gauche qui domine dans les médias mais aussi dans la sphère politique depuis la victoire de Macron, tout cela convient parfaitement pour comprendre pourquoi tel éditorialiste dit de gauche a pu, avant que la trouille ne l’ait gagné, insulter impunément dans le plus parfait mépris de classe, les prolos des ronds-points ou que tel petit marquis des pages culture des hebdos officiels de la bourgeoisie de gauche ait harcelé par Twitter une subordonnée en surpoids avant de célébrer la beauté humaniste d’un film kalmouk ou la force subversive d’un spectacle féministe. Attention, Bégaudeau sachant le genre d’objections bourrines que l’on pourrait lui faire en indiquant qu’il est lui-même un de ces bourgeois de gauche, rappelle quelques principes de base et notamment une vieille distinction marxiste: l’appartenance de classe et la conscience de classe qui sont deux choses bien différentes.

La colère et l’élégance d’un Bernanos

La première est de l’ordre du réflexe conditionné alors que la seconde permet en permanence une distanciation. On peut très bien critiquer la propriété en étant propriétaire (on serait même le mieux placé pour le faire) comme on défendra mieux ses positions au sens militaire du terme en sachant où elles sont placées dans les rapports de production. C’est pour cela, note Bégaudeau dans ce livre bernanosien qui mélange la colère et la suprême élégance qui consiste à tirer contre son camp, que c’est la droite (ou cette gauche devenue droite) qui réfute la lutte des classes précisément parce qu’elle a une conscience de classe poussée à l’extrême, qu’elle sait où sont ses intérêts, comment les défendre et surtout comment empêcher que le peuple, notion bien confortable et floue qui permet l’accusation de « populisme », ne se mue lui aussi en classe consciente d’elle-même, c’est-à-dire une entité infiniment moins manipulable qui ne se trompera plus de colère.

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Bégaudeau, Dans Histoire de ta Bêtise, s’adresse à la deuxième personne à ce bourgeois de gauche ou plutôt qui était de gauche : « Tu es un fait idéologique total ». Ce fait idéologique total se caractérise par ce qu’il appelle le « cool » et qui est la pire hypocrisie : « Réaliseras-tu un jour que c’est justement ce « cool » qui est haïssable ? Qu’au-delà de la violence sociale, c’est le coulis de framboise qui l’enrobe qui est obscène ? C’est l’écrin d’humanité dans lequel tu feutres ta brutalité structurelle. C’est les 20 000 euros d’indemnités avalant un plan social. C’est ta façon d’appeler « plan de sauvegarde de l’emploi, une vague de licenciements ; et modernisation d’un service public, sa privatisation. »

Inutile, pourtant, d’espérer de la part du camp d’en face une quelconque récupération. Bégaudeau est de cette gauche irréductible, qui a fait la synthèse entre Marx, Bakounine et Foucault et qui dans ce texte rit avec autant de cruauté des gesticulations identitaires des uns que du sociétalisme pseudo-humaniste des autres.

Histoire de ta bêtise de François Bégaudeau, Editions Pauvert, 2019.

Bertrand Badie, l’art de noyer le poison de l’antisémitisme

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Bertrand Badie ©MANUEL COHEN

Dans une émission de France Culture consacrée à « l’antisémitisme en France », le professeur à Sciences Po, Bertrand Badie, a réussi l’exploit, le 24 février dernier, de ne pas parler d’antisémitisme. Pour lui, la haine des juifs n’est pas un problème à part: elle fait partie du racisme ambiant de toute la « nation française »


La première partie de l’émission L’esprit public, le dimanche 24 février à 11h sur France Culture, est consacrée à « l’antisémitisme en France ».

La journaliste du Monde, Sylvie Kauffmann, indique que, depuis 2001, notre seuil de tolérance à l’antisémitisme s’est élevé et elle en donne pour preuve l’absence de toute manifestation de masse lors des crimes antisémites perpétrés contre Ilan Halimi ou contre les enfants juifs de l’école Ozar-Hatorah.

La politologue Dominique Schnapper rappelle que depuis 2001, date de la vague d’attentats antisémites consécutive à la seconde Intifada, les occasions n’avaient pourtant pas fait défaut de prendre la mesure du phénomène, depuis la publication des Territoires perdus de la République et du rapport Obin.

Le directeur du groupe de réflexion Terra Nova Thierry Pech reconnaît avec honnêteté que la gauche a eu du mal à admettre l’existence d’un antisémitisme qui ne venait pas de l’extrême droite, mais de certains « quartiers » devenus particulièrement inhospitaliers pour nos compatriotes juifs.

La « nation française » reste « imbibée d’un référent identitaire »

Le quatrième invité, l’enseignant à Sciences Po, Bertrand Badie, va lui accomplir un véritable tour de force : ne pas dire un mot de l’antisémitisme en France dans une émission qui était précisément consacrée à l’antisémitisme en France. Avec une élocution dont l’emphase et l’enflure feraient passer rétrospectivement le regretté Maurice Druon pour un parangon d’humble simplicité et de timide modestie, il nous explique que tout cela doit être replacé dans le contexte de repli identitaire qui caractérise notre pays : il a été « énormément frappé » par les menaces de mort adressées à trois députés noirs. La société française ne sait pas regarder en face son racisme. Ainsi, une jeune femme noire qui tentait de franchir un barrage de gilets jaunes s’est vu prier de retourner dans son pays. Craignant de ne pas avoir été compris lors de sa première intervention, Bertrand Badie revient au cas des députés noirs pour dire qu’il en a été « profondément troublé ». Tout cela, c’est parce que la « nation française » reste « imbibée d’un référent identitaire » et d’un culte de ses racines. Il ne faut donc pas se défausser sur ces minorités, elles-mêmes victimes de multiples discriminations, qui seraient porteuses d’on ne sait quel virus raciste ou antisémite. Non, toutes ces horreurs qui ont lieu dans la société française, ce sont celles de la société française.

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Personne hélas ne songe à lui faire observer que, lors des grandes manifestations qui avaient suivi la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990, ce n’est pas la société française qui avait été mise en accusation, mais le Front national. Qu’est-ce qui a bien pu changer depuis ?

Le climat ne change pas

Thierry Pech rappelait tout à l’heure que la gauche avait été dans le déni ces dernières années et avait eu du mal à nommer l’antisémitisme qui sévissait aujourd’hui. Eh bien, M. Badie n’a aucun mal, lui, à nommer le mal et, courageusement, il le nomme : c’est la société française, c’est la « nation française ». Et il nomme aussi les victimes parmi lesquelles, curieusement, il n’y a aucun juif.

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Pourtant, les menaces de mort contre les juifs n’ont pas manqué ces temps-ci. Avant les trois députés noirs de LREM, c’est Meyer Habib, député des Français de l’étranger, qui en avait été victime, le 27 août dernier, dans une lettre le qualifiant de « gros porc sioniste ». M. Badie n’en avait-il pas été « énormément frappé » ? Le 8 octobre dernier, c’est un médecin juif parisien qui avait reçu cette missive : « Tu veux du gaz dans tes fesses sale Juif. Vous pourrissez tout ce que vous touchez. Les nazis n’ont pas fini leur travail. » M. Badie en avait-il été « profondément troublé » ? Le 19 janvier dernier, ce sont plusieurs familles juives de Champigny-sur-Marne qui recevaient une lettre représentant une valise et un cercueil. Le 15 février, c’est Carole Delga, la présidente de la région Occitanie qui recevait un courrier ainsi libellé : « Chère salope et cher sale juif voilà plusieurs mois que vous nous pourrissez la vie tous les deux « LA PUTE ET LE JUIF » (…) Nous vous donnons trois mois pour démissionner sinon boum-boum ». Et, le 22 février, à La Garenne-Colombes, c’est une jeune fille juive de 16 ans qui découvrait ce message : « Faut juste que tu assume petite merde t’es juive t’es une sous-race de merde qui sert juste à piller la France notre France pas la tienne. Et il faut comprendre OSSI 1939 est pas fini Hitler est pas mort il vit dans nos cœur et toi t juste destiné a être comme T putin d’ancetre : gazer mourir sous les coups des puissant c ta destiné. »

Les autres victimes oubliées de Bertrand Badie

Admettons que, même dans une période de recrudescence de l’antisémitisme, au lendemain d’une manifestation contre l’antisémitisme et dans le cadre d’une émission consacrée à l’antisémitisme, M. Badie ne se soucie pas de l’antisémitisme, mais seulement des menaces de mort, et qu’il se soucie davantage des menaces de mort qui n’ont pas encore été suivies d’effet que de celles qui l’ont été, je parle bien sûr des douze juifs qui ont été assassinés, récemment, en France parce qu’ils étaient juifs. Il faut alors lui rappeler qu’outre Robert Redecker, il y a au moins deux autres personnes en France qui ne sont pas juives et qui, non seulement ont été menacées de mort, mais sont astreintes à vivre sous une lourde protection policière. Il s’agit de Philippe Val et de Zineb El Rhazoui, journaliste qui a miraculeusement échappé au massacre de Charlie Hebdo et qui avait commis le crime de dire que l’islam devait « se soumettre à la critique ». Ont-elles droit à la compassion de M. Badie, ces victimes de la « nation française » ?

Le Nouvel Antisémitisme en France

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Pour une démocratie vraiment populaire

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Acte X des gilets jaunes, Paris, 19 janvier 2019 ©Juliette Pavy/Hans Lucas/AFP

La crise politique profonde que nous traversons exige des solutions draconiennes. Dûment encadré, le référendum d’initiative citoyenne (RIC) saura pallier les lacunes de notre démocratie représentative en donnant ponctuellement l’initiative et la parole au peuple. 


Le mouvement des gilets jaunes a remis au goût du jour la démocratie directe inscrite depuis l’origine dans l’ADN de la Ve République. Il en propose une nouvelle modalité d’exercice sur « initiative citoyenne », considérée comme « dangereuse » par certains commentateurs, mais qu’il conviendrait cependant d’instaurer en France en s’inspirant du modèle italien.

La démocratie directe : une exigence constitutionnelle

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. » L’article 2 de la Constitution de 1958 affirme que le principe de la République est le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » tandis que son article 3 dispose que la « souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ».

En application de ces principes, le recours au référendum est prévu, soit pour l’adoption de certaines lois concernant l’organisation des pouvoirs publics, la ratification de traités ou les réformes économiques, sociales ou environnementales (article 11), soit pour réviser la Constitution une fois que le projet a été adopté séparément par les deux chambres (article 89).

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Le texte de 1958 met ainsi l’accent sur la souveraineté populaire, mais en retient une conception plutôt « césariste », laissant l’initiative du référendum au président de la République, sur proposition soit du gouvernement soit du Parlement. Le général de Gaulle en a fait un usage régulier aux débuts de la Ve République, souvent qualifié de « plébiscitaire » puisqu’il annonçait à chaque fois qu’il quitterait le pouvoir en cas de victoire du « non », ce qu’il fit effectivement en 1969. Ses successeurs, moins démocrates et surtout moins courageux, ont espacé les consultations populaires. Nous n’en avons eu que cinq depuis 1969 : en 1972, pour l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne, en 1988 pour l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, en 1992 pour le traité de Maastricht, en 2000 pour le quinquennat et enfin en 2005 pour le traité constitutionnel européen. Le « non » à ce dernier référendum a cependant été contourné par la ratification parlementaire ultérieure du traité de Lisbonne. Et depuis, c’est fini, les Français n’ont plus le droit de se prononcer directement. On leur a même expliqué, par un parfait mensonge constitutionnel, qu’aucun référendum n’était possible sur l’immigration, le mariage gay ou la bioéthique parce que ce sont des réformes « sociétales », alors que l’article 11 ne prévoit que des réformes « sociales ». L’article 3 de notre Constitution est ainsi vidé de sa signification tandis que les frustrations accumulées par cette confiscation, aggravées par les péripéties des dernières élections et complétées par la maltraitance fiscale des classes moyennes, ont débouché sur la revendication d’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC).

La prétendue « dangerosité » du RIC

À peine le mot était-il prononcé que l’on a encore entendu les éternels poncifs sur sa « dangerosité », sachant que le référendum d’initiative présidentielle est aussi accusé de servir les apprentis dictateurs. Ces préjugés référendaires ont toujours été le fait des adversaires de la démocratie, opposés à l’expression directe d’une volonté majoritaire dont ils redoutent qu’elle concurrence leur pouvoir ou qu’elle contrarie leurs propres choix idéologiques. Pourtant, dans les États qui pratiquent régulièrement le référendum, l’on ne voit guère se concrétiser un quelconque « danger ». En Suisse, dans les États fédérés américains, en Italie, en Irlande, au Danemark ou en Grande-Bretagne, où donc a-t-on vu se réaliser l’apocalypse prophétisée par nos démophobes hexagonaux ? En quoi la pratique référendaire du général de Gaulle a-t-elle précipité la France dans le fascisme ? Qui donc pratique ici la démagogie et les « fake news » en jouant sur les « peurs » et en faisant douter les citoyens de leur propre discernement ?

La vérité est que ce sont les résultats du référendum européen de 2005 en France et aux Pays-Bas, suivis du « non » irlandais au traité de Lisbonne en 2008, puis du Brexit en 2016, auxquels s’est encore ajouté un référendum helvétique de 2009 sur les minarets, qui ont définitivement convaincu l’aristocratie « progressiste » que les peuples étaient constitués d’indécrottables ploucs auxquels il ne fallait plus jamais demander leur consentement. C’est le même jugement que porte Hilary Clinton sur les « déplorables » américains.

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Il suffit de lire les travaux préparatoires de la révision constitutionnelle de 2008 et de la loi organique de 2013 organisant l’impraticable « référendum d’initiative partagée », pour comprendre quelle répugnance ce procédé inspire à nos gouvernants, hormis quelques démocrates sincères. Le rapport du comité Balladur de 2008 sur la modernisation des institutions alignait tous les préjugés habituels sur les « risques » du référendum d’initiative citoyenne et la nécessité d’éviter « certains sujets de société ». Pendant les débats constitutionnels de 2008, le député Pierre Lellouche fut l’un des rares à défendre le référendum en invoquant le général de Gaulle, en accusant ses collègues de frilosité et de conservatisme et en posant la question : « Pourquoi supposer que donner la parole au peuple ne peut conduire qu’à des âneries démagogiques et dangereuses ? » L’interrogation est d’autant plus pertinente que la sociologie de l’actuelle Assemblée nationale révèle une médiocrité certaine et un déficit abyssal de culture politique et juridique. Un débat référendaire ne pourrait pas être pire que nos débats parlementaires.

Pour réactiver la démocratie directe et rendre la parole aux Français sur les sujets essentiels qui touchent à leur « contrat social », il faut donc se résoudre à introduire un véritable référendum d’initiative citoyenne, en sachant cependant que cette procédure ne suffira évidemment pas, à elle seule, à rétablir la confiance.

Le RIC a été introduit au XIXe siècle dans les États américains de l’Ouest à la suite de la corruption systématique constatée dans le fonctionnement de parlements à la solde de lobbys privés. C’est ainsi que naquit le mouvement appelé « Return the government to the people », auquel l’on doit le terme de « populiste », dont le but était de permettre un contrôle populaire des élus conçu comme un « fusil derrière la porte » (« A gun behind the door »). Il n’y a rien d’étonnant à ce que la période actuelle voie ressurgir ces exigences. Toutefois, l’expérience américaine conduit à envisager des modalités plus sélectives.

L’encadrement du RIC

Il faut tout d’abord écarter l’idée promue par Jean-Luc Mélenchon, autrefois défendue par Robespierre, tendant à permettre la révocation populaire des élus en cours de mandat. Cette procédure de défiance, qui existe aux USA sous le nom de « recall » est trop contraire à notre tradition parlementaire de mandat représentatif, selon laquelle « Tout mandat impératif est nul » (article 27 de la Constitution). Le référendum ne doit concerner chez nous que l’adoption de textes constitutionnels ou législatifs.

Mais il y a plusieurs écueils à éviter. D’une part, il faut que les consultations populaires portent sur des sujets d’intérêt collectif pour éviter que nous soyons convoqués aux urnes pour nous prononcer sur des lubies catégorielles. Le risque de l’initiative citoyenne, qui est elle-même forcément minoritaire, puisque seule la décision populaire finale est majoritaire, est d’encombrer les bureaux de vote avec des préoccupations narcissiques ou des intérêts de lobbys catégoriels comme c’est parfois le cas en Suisse ou aux États-Unis. D’autre part, la conséquence d’une trop grande ouverture de l’initiative est aussi de multiplier les consultations et de lasser les électeurs qui finissent par bouder les urnes. Plutôt que le système suisse ou californien trop ouvert, le modèle italien plus sélectif serait adapté à la France.

L’Italie pratique, en effet, le référendum abrogatif en matière législative et le référendum de ratification en matière constitutionnelle, dans les deux cas sur initiative de 500 000 électeurs, soit à peu près 1 % du corps électoral. Il y a donc toujours un préalable parlementaire, puisque l’initiative ne peut porter que sur une loi déjà en vigueur ou une révision constitutionnelle qui vient d’être votée par les deux chambres. Ce système dénommé « veto populaire » a le mérite de mieux baliser l’initiative citoyenne.

Pour la révision constitutionnelle, l’article 89 de notre Constitution de 1958 prévoit déjà qu’après le vote séparé par chacune des deux assemblées, le projet est présenté au référendum, sauf si le président de la République décide de le soumettre au Parlement réuni en Congrès. Le référendum devrait donc être le principe, tandis que le Congrès ne devrait être convoqué que pour les réformes d’intérêt secondaire. Or, là encore, hormis pour la réforme du quinquennat, les présidents successifs depuis de Gaulle ont soigneusement évité la ratification populaire. Il est choquant que l’on puisse changer des éléments fondamentaux de notre contrat social (discriminations positives sexuelles ou ethniques, « spécificité » corse, abandons de la souveraineté nationale, réduction du nombre de parlementaires, compétences du Parlement, etc.) sans l’accord exprès des Français. Il faudrait donc prévoir, comme en Italie, que le référendum constitutionnel est de droit, après le vote séparé du projet de révision par les deux assemblées, lorsque 500 000 électeurs environ le demandent.

A lire aussi: Référendum d’initiative populaire: tout est fait pour l’empêcher

En matière législative, la constitution italienne interdit le référendum pour les textes budgétaires et fiscaux, ainsi que pour la ratification des traités. C’est une bonne limite qu’il faudrait également retenir en France. Le seuil de signatures pourrait être de 1 à 2 % des électeurs inscrits et l’on pourrait exiger qu’elles proviennent d’un nombre minimum de départements pour éviter des sujets d’intérêt purement local. En revanche, le seuil de participation de 50 % nécessaire en Italie pour que le référendum soit valide est d’expérience un peu trop élevé et il faudrait peut-être introduire en France un seuil flexible prenant en compte la participation aux dernières élections législatives.

En revanche, la collecte numérique des signatures soulève des questions. Le mérite d’un référendum est d’obliger les citoyens à prendre leurs responsabilités dans le destin commun en se déterminant dans l’isoloir en leur âme et conscience, après un débat pluraliste et une mûre réflexion. Les initiateurs d’une pétition référendaire devraient aussi être astreints à une démarche active consistant à faire enregistrer leur signature en mairie ou autre lieu public. La démocratie directe demande de « faire un pas » civique vers la res publica. Un dépôt de signature dans un lieu officiel serait préférable à un « clic » passif et paresseux.

Il faut aussi prévoir un encadrement temporel des référendums pour éviter la lassitude de consultations à répétition, en les concentrant le même jour. Le contrôle du Conseil constitutionnel doit porter comme aujourd’hui sur la régularité formelle du déroulement de la procédure. Il peut aussi porter sur le contenu de la proposition, mais il faut toutefois prendre garde à ce que le juge ne s’arroge pas le pouvoir discrétionnaire d’empêcher la consultation populaire par des interprétations abusives et déformantes, comme il tend souvent à le faire. Rien ne serait pire que de donner aux citoyens le sentiment qu’une aristocratie judiciaire confisque encore leur souveraineté. Il faudrait indiquer que le Conseil vérifie seulement si la proposition n’est pas « manifestement contraire à une disposition de la Constitution » (rétablissement de la peine de mort, clairement contraire à l’article 66-1 de la Constitution par exemple). L’on doit aussi mentionner, comme en Californie, qu’une loi parlementaire ne peut rétablir une disposition abrogée par référendum.

Dans un article publié en 1931 et intitulé « Considérations théoriques sur la combinaison du référendum avec le parlementarisme », le grand juriste Carré de Malberg avait parfaitement répondu à la question soulevée : « Seul le référendum apparaît comme un complément suffisant de l’idée de représentation, parce que seul il satisfait le concept sur lequel repose le régime représentatif, à savoir que, par les élus, c’est le sentiment du corps populaire qui se manifeste : ce concept a pour conséquence nécessaire la reconnaissance du droit pour les citoyens de manifester un sentiment contraire à celui qui, sur un point déterminé, a été manifesté en leur nom par leurs représentants. » C’est bien dit.

Jacques de Lacretelle, en vert et contre tout

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anne jacques lacretelle
Jacques de Lacretelle, Jean-Jacques Gautier, Louis Leprince-Ringuet à l'Académie française, 1973. Auteurs : UNIVERSAL PHOTO/SIPA. Numéro de reportage : 00415951_000004

L’académicien Jacques de Lacretelle fait partie de ses grands écrivains oubliés d’une grande époque littéraire oubliée. Dans Tout un monde. Jacques de Lacretelle et ses amis, sa fille, Anne, lui redonne vie. 


À Paris, le monde des lettres a disparu, enseveli par l’ignorance et le formatage intellectuel. Sa munificence, ses complots, ses haines tenaces, ses amitiés scellées dans l’encre épistolaire et son folklore en vieilles dentelles ne sont qu’un mirage des années 20. Un souvenir vaporeux comme une Bugatti lancée à vive allure sur une route de campagne sans les bandits-manchots des bas-côtés et les appels à la modération.

Notre littérature vit ses dernières heures

Nous crevons de vivre par procuration et notre esprit au ralenti s’encrasse depuis tant d’années. Nous sommes nés trop tard. Les matières synthétiques et l’écriture automatique ont modelé nos songes. Les débats stériles et les polémiques insignifiantes ont fini par nous enlever les derniers restes d’une humanité triomphante. Des phrases mollassonnes viennent bercer notre quotidien de surnuméraire. Les écrivains, cette race jadis affûtée et cabossée qui peuplait notre imaginaire, pointent aujourd’hui à Pôle Emploi dans l’indifférence. Des apprentis-politiques nous apprennent à penser. Ils formulent leurs diatribes brouillonnes dans une langue morte qui saccage notre terroir intime. Nos bibliothèques secrètes ne s’en remettront pas. Des romans jetables encombrent, à chaque saison, nos corbeilles déjà remplies.

L’écrit a perdu la guerre idéologique. Le style remisé, la syntaxe bafouée, les mots cadenassés, notre littérature vit ses dernières heures. Échouée dans le fossé de l’Histoire, elle ne s’en relèvera probablement pas. Il y eut pourtant dans la capitale des hommes prêts à tout pour être publiés et accessoirement lus. Des revues picrocholines telles des écuries de course se chargeaient de mettre en compétition ces futurs talents. Les jeunes garçons désireux d’entrer dans la carrière se jaugeaient, se chauffaient, pour mieux se combattre à coups de billets, de chroniques et de textes jamais chargés à blanc. Un entrefilet vipérin pouvait tuer en ce temps-là. La phrase corsetée, fière et cristalline, cette beauté d’avant qui fait rire les liquidateurs, enchantait par son harmonie et son éclat. Elle brillait sur nos tables de nuit. Nous sommes nombreux à avoir découvert l’amour, la trahison, le désespoir ou l’abandon entre les lignes bien avant de les éprouver physiquement dans notre chair.

Tout un monde qui revit

Les livres de Cocteau, Morand, Proust, Gide, Larbaud, Giraudoux, Mauriac, Valéry et de l’oublié Jacques de Lacretelle (1888-1985), Prix Femina en 1922 pour Silbermann, Grand Prix du roman de l’Académie française avec Amour nuptial, pilier du Figaro et cheville ouvrière du Quai Conti, furent des bouées de sauvetage dans une mer déchaînée. Ça tanguait fort dans les eighties, prémices d’une longue désintégration. Alors, nous plongions dans les eaux pures des années folles, nous goûtions aux délices des styles en effusion. Ces garçons-là jouaient leur peau sur l’écritoire. Ils exprimaient leur singularité par une plume reliée à leur moi le plus profond, ils avaient réussi cet acte quasi-impossible de noircir la page avec leur âme et de tracer une œuvre originale sans souiller leurs rêves. Ils imposaient leur réalité en nous rendant complices de leurs méfaits de papier.

De telles prouesses artistiques nous redonnaient foi dans la puissance démiurgique de la littérature. Il fallait toute la finesse d’analyse, le ressenti soyeux et l’introspection lumineuse d’une grande dame pour nous faire toucher cette féerie-là. Anne de Lacretelle, présidente-fondatrice du Prix Sévigné, nous livre Tout un monde aux Editions de Fallois, une déambulation magique dans les couloirs de l’histoire littéraire avec ce qu’il faut d’impudeur et de classe aristocratique. Silbermann fut lu dans tous les collèges de France et a occulté la richesse d’un parcours hors-norme. Sa fille retrace une vie consacrée exclusivement à l’écriture. Nous sommes aux premières loges de la création, nous dînons chez Paul Morand et Hélène, partageons les palais vénitiens et les châteaux de province, les amours tempétueuses et les tractations bizantines des bords de Seine. Ce document a la fraîcheur des printemps pleins de sève et non la pesanteur bavarde des thèses littéraires. Les portraits d’Anne de Lacretelle fusent, elle lève le voile sur les antichambres et, surtout après avoir lu ses souvenirs, nous courons acheter les livres moins connus de son père.

Tout un mondeJacques de Lacretelle et ses amis, d’Anne de Lacretelle – Éditions de Fallois.

L’art est un spectacle, la preuve par Hector Obalk

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Capture d'écran Viméo

Avec humour et talent, l’historien Hector Obalk réinvente la façon de parler d’art sur scène. Son spectacle en plusieurs épisodes détonne par son style et ses improvisations qui le rendent unique. 


Ce n’est pas une reconversion mais une révélation. Hector Obalk, qui avait inventé une nouvelle façon de parler d’art à la télé, monte aujourd’hui sur scène pour offrir un genre inédit : le one-art-show. Un déluge d’humour et d’érudition pour tout savoir – ou presque – sur quelques chefs-d’œuvre de l’humanité.

L’art et la manière

Après avoir rôdé son public avec Michel-Ange (excusez du peu) sur les planches du théâtre de la Grande Comédie, à côté de chez sa mère, comme il aime le rappeler, le critique et historien d’art prend son indépendance en s’installant au Théâtre de l’Atelier. Une belle salle à l’italienne pour dérouler Caravage de A à Z, un spectacle en plusieurs épisodes qui explore l’intégralité des œuvres du maître.

Le dispositif minimaliste est efficace : un narrateur, trois musiciens et un écran. Comme dans Grand’Art, sa formidable série d’émissions qu’Arte devrait s’empresser de reprogrammer, Hector Obalk se pose en conférencier intrusif. Et finie la voix-off. Sur scène du début à la fin, il joue de sa timidité avec une aisance étonnante, choisit ses mots avec délectation et pose ses silences avec justesse. Le guide, c’est lui, et nous sommes là pour le suivre au cœur de l’œuvre, dans l’art et la manière du peintre, à travers les vues d’ensemble et détails de tableaux qui défilent sur l’écran.

« Ça c’est raté. »

Il connaît son propos mais improvise, alors il peut s’emballer, divaguer, s’éloigner et rebondir, reprendre là où il ne s’était pas arrêté et c’est aussi ça qu’on aime. Une spontanéité déroutante et pleine d’humour au service des chefs-d’œuvre. En passionné, il assume un discours dénué parfois d’objectivité : « Ça c’est raté. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. » Et parce que c’est toujours intelligent on sait qu’on en sortira quand même moins bête.

Teaser Show Caravage — théâtre de l’atelier

Cultivant l’instant court, il ne reste jamais longtemps au même endroit de la toile, et quand il estime n’avoir plus rien à dire, il se tait pour laisser le public suivre, en musique, un minutieux balayage en gros plan. Comme dans ses émissions, la musique est omniprésente, par petites touches, quelques mesures d’une suite de Bach pour violoncelle, rarement davantage. Un motif répété à l’envi, une respiration inspirée et inspirante.

Hector Obalk a un message pour vous

Mais les extraits seront plus longs ou plus fréquents au cours des prochaines représentations, prévient-il. Car, c’est un autre trait de ce one-art-show, Hector Obalk tient son public informé par mails de son programme, de ses doutes et questionnements (auprès de ceux qui lui laissent leur adresse). Ainsi étions-nous récemment invités à répondre aux questions suivantes : « Avez vous nettement préféré le show Michel Ange au show Caravage ? » ; «  Le spectacle a duré 2h 04 alors qu’il devait durer 1h30. Avez vous ressenti que c’était trop long ? » ; « Avez vous envie de revenir au prochain show sur Caravage ? Ou attendez-vous le prochain peintre ? Ou rien du tout ? » ; « Avez vous aimé le sketch sans rapport avec le show ? Etes-vous d’accord avec son propos ? »

Les inquiétudes d’un débutant ? Pas vraiment. Plutôt les interrogations d’un homme qui, sachant que le génie se niche dans les détails, le diable peut aussi s’y trouver.

Le lien pour réserver ses places

> Et son mail : info@obalk.com

Rachid Nekkaz, le BHL algérien qui veut remplacer Bouteflika

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Rachid Nekkaz se fait porter en triomphe lors d'une manifestation anti-Bouteflika à Alger, février 2019. ©PPAGENCY/A.Belghoul/SIPA/SIPA / 00896690_000003

En 2010, il sortait son carnet de chèque devant les caméras pour régler les contraventions des Françaises qui refusaient de retirer leur niqab. Jamais à court d’idée, le millionnaire Rachid Nekkaz a décidé de quitter la France pour tenter sa chance à l’élection présidentielle en Algérie, son pays d’origine.


Il se verrait bien être le successeur d’Abdelaziz Bouteflika, en lice pour un cinquième mandat. Surnommé le « candidat de la jeunesse », Rachid Nekkaz espère remporter l’élection présidentielle en Algérie du 18 avril prochain. Il assure même avoir rendu son passeport français, condition nécessaire pour l’accès à la fonction.

« Je n’ai jamais soutenu ces femmes mais un principe »

En France, il avait connu le feu des projecteurs en proposant aux femmes en voile intégral – ou burkini – verbalisées de payer leurs amendes. « Soyons clairs, tient à souligner d’emblée le promoteur immobilier, je n’ai jamais soutenu ces femmes mais un principe, celui des libertés individuelles dans l’espace public. » Et lorsqu’il s’agit de voler au secours de nos droits fondamentaux, en court-circuitant au passage la loi de la République, Rachid Nekkaz ne regarde pas à la dépense. Avec plus d’un millier d’amendes payées, il aurait déboursé 230 000 euros prélevés sur un fond d’un million d’euros appelé « défense de la liberté et de la laïcité » et financé par ses soins. Sa femme, qu’il présente comme une Franco-canadienne catholique, n’est-elle pas à elle seule la meilleure preuve que Rachid Nekkaz est un homme ouvert et qui n’a rien à voir avec un quelconque rigorisme musulman ? « Je suis un militant des droits de l’homme », insiste-t-il.

Rachid Nekkaz, défenseur des opprimés

Né en 1972, de parents algériens, Rachid Nekkaz a grandi dans un quartier populaire de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), au sein d’une fratrie de 13 enfants. Après des études d’histoire et de philosophie, il monte une start-up informatique qu’il vendra par la suite pour investir dans l’immobilier. Cette opération lui aurait permis de s’assurer une jolie fortune sans que l’on puisse toutefois en connaître le montant. L’entrepreneur se montre en effet discret sur le sujet et préfère mettre l’accent sur ses nombreux, et très divers, engagements militants.

A lire aussi: L’Algérie, ce pays prisonnier de son président-fantôme

Habitué des sujets à forte valeur médiatique ajoutée, il est sur tous les fronts avec un penchant un peu plus prononcé pour les causes « controversées ». En 2008, par exemple, Rachid Nekkaz entame une grève de la faim pour obtenir la « libération immédiate » de l’ancien avocat Karim Achoui en prison pour complicité dans l’évasion du braqueur Antonio Ferrara. Deux ans plus tard, il change de registre et se prend de compassion pour les Roms. Il décide de leur offrir, « pour Noël », un terrain de 12 hectares en Auvergne, fief de l’ancien ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux. Le projet tombera à l’eau.

La France ou l’Algérie, quelle différence ?

Rachid Nekkaz, chevalier servant – envers et contre tous – des « libertés individuelles », multiplie les projets. En 2007, en France, il s’imagine un destin national et décide de se lancer en solitaire dans la bataille présidentielle. Il vend sa maison, fait la tournée des élus pour s’assurer les parrainages indispensables. Mais alors que Rachid Nekkaz est sur le point de se présenter aux suffrages des Français, il est victime, assure-t-il, d’un cambriolage à son domicile : les promesses de parrainages disparaissent. Les cambrioleurs restent introuvables… Qu’à cela ne tienne, il en faut bien davantage pour arrêter la marche vers les sommets de l’enfant de banlieue parisienne. Puisque son pays natal ne veut pas de lui, il demande à être déchu de la nationalité française dans le but de se présenter en 2014 à l’élection suprême algérienne. Au pays des généraux et de l’indétrônable Bouteflika, son programme est aussi réaliste qu’un conte de fée : éradiquer la corruption et rétablir un Etat de droit. Pas moins. Mais là encore, coup du sort. Cette fois ci, c’est le camion transportant les parrainages qui se volatilise.

Une cuillère pour Papa…

Sa prédilection pour les chemises blanches, sa chevelure abondante et son goût pour les plateaux de télévision l’amènent parfois à être comparé à BHL. Pas sûr que l’intéressé apprécie… Si le personnage au contact chaleureux et au parcours rocambolesque suscite une sympathie amusée, l’homme Rachid Nekkaz, par son ambiguïté, laisse en revanche perplexe. A quel moment faut-il l’écouter et le prendre au sérieux ? La réponse ne va pas de soi tant il s’applique à servir à ses interlocuteurs de tout bord ce qu’ils ont envie d’entendre. Ainsi, pour l’hebdomadaire de droite Valeurs actuelles, il se fait nostalgique de la France chrétienne en déclarant qu’il souhaiterait voir les églises se remplir à nouveau. Autre son de cloche sur le site d’information russe RT France, où il estime que nos élus rêvent certainement d’interdire l’islam dans la Constitution française… Après avoir fait de l’islam en France un étendard et un moyen de gagner un peu d’aura médiatique, Rachid Nekkaz, mi-aventurier mi-businessman, tente donc, une seconde fois, de conquérir les terres algériennes. Si son camion ne disparaît pas…

Où va l'Algérie ?

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Vol MH370: « Des gens savent ce qui s’est passé et ne veulent pas nous le dire »

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ghyslain wattrelos malaysie obama
Ghyslain Wattrelos. Document reference 000_11P1RP Byline / Source / Credit Lionel BONAVENTURE / AFP

Ghyslain Wattrelos a perdu sa famille dans le vol MH370, le 8 mars 2014, puis mené l’enquête.


Sa femme et deux de ses trois enfants étaient dans le Boeing 777 de la Malaysia Airlines le 8 mars 2014, au départ de Kuala Lumpur. Les 239 passagers n’arriveront jamais à Pékin, leur destination. Depuis, le père de famille se heurte aux murs d’un silence assourdissant dans son combat pour la vérité. A l’occasion de la sortie en livre de poche de son témoignage Vol MH370 : Une vie détournée, Ghyslain Wattrelos a accepté de faire le point sur le mystère insondable de cet avion évaporé dans le ciel de l’hémisphère sud sans laisser aucune trace, il y a cinq ans.

Sébastien Bataille. Au début, vous vous étiez donné un an dans votre quête de la vérité. Aujourd’hui pourtant, vous semblez plus déterminé que jamais. Avez-vous finalement refusé de vous résigner ?

Ghyslain Wattrelos. Je ne suis pas du tout résigné mais j’en suis à un point où j’ai fait tout ce que je pouvais faire. Je ne vois pas ce que je peux faire de plus. Je pense qu’aujourd’hui je ne peux pas aller chercher la vérité. Elle viendra à moi un jour ou l’autre, donc il faut continuer à en parler, dire à ceux qui savent : « Parlez ». Aller chercher la vérité, quand on n’a aucune idée de où est l’avion, c’est un peu compliqué.

Dans votre livre, tout le monde ou presque en prend pour son grade : les autorités françaises, la justice, l’enquête officielle, etc. Cinq ans après les faits, à qui en voulez-vous le plus ?

J’en veux à ceux qui savent et qui ne disent rien. A ceux qui cachent la vérité, et il y en a beaucoup, quelques pays en tout cas. Ce n’est plus un sentiment de vengeance. De toute façon je me bats contre beaucoup plus forts que moi. Des gens savent ce qui s’est passé et ne veulent pas nous le dire. Je veux savoir pourquoi on les a tués, c’est tout. Il y a une raison. Je veux juste savoir pourquoi quelqu’un a décidé de les tuer, de me les enlever et je veux quelque part me faire une opinion si cette raison peut être valable ou non. Des gens que j’ai rencontrés savent parfaitement ce qui s’est passé. Je ne sais pas qui – parce que je ne sais pas qui sait – mais j’en veux à ces personnes-là.

Vous soupçonnez l’Élysée – sous Hollande – de vous avoir placé sur écoute, pratique qui rappelle la Mitterrandie. Avez-vous songé à porter plainte contre l’État français ?

Non, encore une fois, ce n’est pas une vengeance personnelle contre quelque chose. L’État français, j’en ai besoin même s’il ne m’a pas beaucoup aidé. En plus, ce ne sont plus les mêmes personnes à sa tête. Le combat n’est pas là, de toute façon je n’arriverais pas à prouver grand-chose. Aujourd’hui, il faut se battre contre les gens qui ont peut-être un petit bout de la vérité, parce qu’ils finiront par parler.

Il semble dangereux d’approcher de trop près la vérité dans une affaire où se trouvent mêlés les intérêts supérieurs de plusieurs nations, je pense au film I comme Icare, avec Yves Montand…

Plusieurs personnes ont été menacées, que ce soient des journalistes ou des gens proches des familles qui essaient de mener l’enquête. Moi je n’ai pas été menacé directement mais plusieurs personnes me disent l’avoir été, comme par exemple le « chasseur de débris » ou encore une femme, Sarah Bajc. Effectivement, plus on va s’approcher de la vérité, plus ça peut être dangereux, sauf si… Je pense que les gens qui ont pris cette décision il y a cinq ans ne sont plus au pouvoir aujourd’hui, donc ce sera de moins en moins dangereux quelque part.

Le cœur de l’affaire se situe aux États-Unis (NDLR : le FBI était en Malaisie le lendemain du drame pour saisir le simulateur de vol du pilote) ?

La justice française va y aller mais j’ai l’impression que les États-Unis lui barrent la route. Du moins pour l’instant. C’est encore en négociation entre les autorités américaines et la justice française, il n’y a toujours pas de date de prévue.

D’autant qu’on est dans un contexte de tension diplomatique…

Je ne sais pas si ça joue dans ce cadre-là, ou si ça va aussi haut que ça, mais en tout cas, ça ne peut pas aider. L’avion a été suivi par des radars, par des AWACS, on sait parfaitement où il est. Donc on a cherché là où il n’était pas et on ne l’a pas trouvé, c’est évident. Si on avait voulu le retrouver, on l’aurait retrouvé très vite. On le voit bien avec le petit avion du footballeur.

Votre intime conviction sur l’endroit où serait l’avion ?

Je suis presque convaincu qu’il n’a pas retraversé la Malaisie mais qu’il est tombé en Mer de Chine. Il n’est pas du tout là où on dit qu’il est (NDLR : dans l’Océan Indien selon la version officielle).

Les recherches se sont focalisées au niveau de la Mer de Chine pourtant au départ…

Très peu de temps. Au bout de quatre-cinq jours, on a trouvé quelque chose comme par hasard, on a dit : « Ben non, il est de l’autre côté. » On a empêché tout le monde de chercher en Mer de Chine à un moment donné.

Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui de relancer des recherches en Mer de Chine ?

Rien, mais ce que je pense, c’est que tout a été ramassé. Le problème est là. Vraisemblablement, on a ramassé un certain nombre de débris. Il ne reste pas grand-chose…

On ne cherche plus une épave ?

Non, non… On a une grosse flotte américaine qui est en Mer de Chine juste à ce moment-là… Il y avait des grosses manœuvres militaires la semaine d’avant, avec cette flotte américaine, avec les Thaïlandais, les Malaisiens, les Chinois, et les Vietnamiens je crois.

Florence de Changy, dans son livre Le Vol MH370 n’a pas disparu, écrit que les relations entre les États-Unis et la Malaisie se sont considérablement réchauffées juste après le drame…

Comme par hasard, un mois plus tard, il y a une visite historique d’Obama en Asie. Tout d’un coup il devient très copain avec le Premier ministre malaisien, que je tiens pour l’un des hommes les plus pourris de la terre. Il l’invite à jouer au golf, etc. Oui, tout d’un coup les relations deviennent plus chaleureuses. C’est pareil avec la Chine. Au début, elle est furieuse : elle envoie des émissaires en Malaisie, ils reviennent encore plus furieux, comme le gouvernement chinois. Je me dis alors qu’on va vite savoir. Mais la Chine se tait quand ? Juste après la visite d’Obama en Malaisie… Il est évident qu’il y a une négociation sur cette histoire entre la Chine et les États-Unis au moment de la visite d’Obama.

Vous situez bien le nœud du problème mais une enquête « safe » est-elle possible, si les menaces tombent sur ceux qui s’y essaient ?

Pour mener une enquête, il faudrait que des journalistes de plusieurs pays s’allient. Ça, on l’a vu dans certaines grosses enquêtes, sur les Panama Papers et compagnie, mais je n’ai encore jamais vu de journalistes s’allier là-dessus… (NDLR : l’alliance en question qui a mis au jour les Panama Papers se nomme le Consortium international des journalistes d’investigation).

Une traduction de votre livre en anglais est-elle envisagée pour toucher l’opinion publique internationale ?

Je m’attendais à ce qu’on me le demande mais on ne l’a pas fait. Maintenant c’est peut-être un peu tard. Florence de Changy, pour votre info, essaye depuis le début et comme par hasard, elle n’y arrive pas… Faut dire aussi qu’il y en a eu des livres, plus d’une vingtaine, dont plus de la moitié en anglais écrits sur cette histoire-là.

Où en êtes-vous aujourd’hui avec les autorités françaises ?

J’ai essayé de voir Macron, il a refusé de me rencontrer. Il m’a fait voir par son chef de cabinet, qui m’a dit qu’il ne savait rien. Il m’a demandé qui j’étais même, j’ai trouvé ça un peu scandaleux mais voilà… Il me paraît évident que Macron ne veut pas me mentir, donc il ne me reçoit pas. Pour eux, c’est une histoire qui ne concerne plus personne, qui concerne un Français, un Européen, donc on passe…

Belgique: Theo Francken est-il la créature de Frankenstein?

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theo francken immigration belgique
Theo Francken, Auteurs : Frederic Sierakowski/ISOP/SIPA. Numéro de reportage : 00724346_000028.

L’ex-secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration issu du parti nationaliste flamand N-VA est l’objet d’une campagne de diabolisation. Accusé par la gauche d’avoir accordé l’asile à des chrétiens syriens en passant par des intermédiaires véreux et de flirter avec l’extrême droite, le jeune quadra ne se démonte pas. 


La Belgique est un Etat aux soins intensifs depuis la chute de son gouvernement en décembre dernier. Sa survie se jouera le 26 mai prochain. 2019 sera à cet égard une année aussi capitale que 1830, date à laquelle naquit ce royaume postnapoléonien de l’union surréaliste entre la Flandre et la Wallonie. Le meilleur est passé. Place au pire.

Au pays du surréalisme

L’édifice a longtemps tenu grâce au « compromis à la belge », cet art – très coûteux pour le contribuable – de ne rien décider pour répartir le mécontentement à parts plus ou moins égales entre le Nord et le Sud du pays. Empruntons à La Fontaine son art de l’amalgame pour situer les fourmis en Flandre et les cigales en Wallonie. Laissons Bruxelles de côté pour lui épargner toute référence entomologique qui pourrait fâcher.

A lire aussi: Belgique, l’autre pays du djihad

La chute récente du gouvernement tient à l’abandon de la culture du compromis. La N-VA, première formation du pays, flamande et nationaliste, noire et jaune, a passé plus de quatre ans à jongler avec son image de parti de rupture et sa participation au pouvoir fédéral. Rebelle docile : l’oxymore aura tenu quatre ans tout de même, jusqu’à ce que la N-VA ne bloque sur la signature du pacte de Marrakech appelé à remodeler la politique migratoire au niveau mondial.

Cette intransigeance s’incarne en la personne de Theo Francken, ancien secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration qui a tout simplement appliqué le principe de précaution au niveau migratoire. Dans un pays où la droite supposée s’est affadie depuis cinquante ans pour continuer de gouverner avec des socialistes quasi incontournables, cette position était intenable.

La rupture migratoire

Attaquée de toute part, la N-VA a laissé au Premier ministre, Charles Michel, le soin de débrancher le gouvernement à Marrakech, sans fracas. Une sorte de suicide assisté sous les dattiers. Depuis lors pourtant, Theo Francken n’a jamais cessé d’être le centre de toutes les attentions. C’est l’homme à abattre. Et plus les attaques sont virulentes, plus il continue d’exister et donc de diviser le pays.

L’ex-secrétaire d’Etat manie le tweet avec presqu’autant d’aisance que Donald Trump et son volontarisme le conduit parfois à commettre des faux-pas dont on aime se saisir pour ne rien lui pardonner. Sur le plan politique, à sa gauche les libéraux lui reprochent de verser dans l’extrême droite après avoir valorisé le discours du Vlaams Belang, parti proche de Geert Wilders aux Pays-Bas – lorsqu’il a déclaré qu’il était une source d’inspiration sur le plan migratoire. Au niveau décisionnel, on l’attaque pour avoir possiblement fait le jeu des mafias qui tiennent le trafic d’êtres humains. En cause, sa politique discrétionnaire de délivrance de visas humanitaires destinés à sauver des chrétiens de Syrie du temps où il était secrétaire d’Etat.

Une enquête en cours laisse supposer qu’un élu de la N-VA, proche de son cabinet aurait pu établir la liste des bénéficiaires de ces visas contre d’importantes sommes d’argent. Du pain bénit pour ses détracteurs qui le renvoient à ses critiques à l’encontre des ONG qu’il accusait d’agir au profit de ces mêmes mafias. Et Theo Francken de plaider la bonne foi en se défendant d’avoir eu connaissance de tels agissements et de n’avoir eu d’autres moyens pour cibler prioritairement un segment de la population syrienne victime de génocide que des visas attribués de façon discrétionnaire sur base d’informations fournies par des intermédiaires.

Paroles dures, actes forts

Et si les dits intermédiaires étaient véreux ? C’était un risque à courir selon Theo Francken qui dit assumer à 100% et qui déclare: « La pire des choses que j’ai faite a été de faire confiance, la meilleure chose a été de faire confiance. » A sa décharge on notera qu’en Syrie, il n’y a pas vraiment de gentils avec qui négocier sereinement un corridor humanitaire. Sauver des vies en plein génocide, cela implique forcément de se salir les mains. Mitterrand lui aurait bien dit qu’il était plus simple, comme au Rwanda, de jouer les ignares et de laisser le massacre s’éteindre de sa belle mort. Francken a choisi une autre voie qu’on lui reproche aujourd’hui d’être plus critiquable malgré les centaines de vies sauvées…

Encore une fois, on n’est pas dans l’apaisement souhaité par la classe politique belge. Celle-ci voulait que l’ex-secrétaire d’Etat redevenu simple député, face aux questions de ses pairs, récite trois pater noster et beaucoup de mea culpa. Après tout, il avait tant d’horreurs à son actif ! En vrac : sa volonté de retirer la nationalité belge aux combattants en Syrie, ses mesures drastiques pour éviter l’enkystement d’un camp de migrants au centre de Bruxelles, et puis son livre, Continent sans frontière ! Cette description sans complaisance de l’échec des politiques migratoires européennes plaide pour l’adoption du modèle australien, inspiré librement du « No Pasaran ». Insupportable ! Pourtant, malgré un quasi boycott des libraires francophones, ce livre est parvenu à caracoler en tête des ventes au Sud du pays !

Franckenmania 

C’est lors d’une conférence destinée à la promotion de son livre Continent sans frontière qui devait se tenir à Verviers, haut-lieu du djihadisme en Wallonie et fief irréductible d’un PS en grande méforme que Theo Francken a révélé une fois de plus la polarisation du débat. L’événement devait se dérouler dans l’enceinte d’un hôtel (qui a tout fait pour annuler le contrat de location de la salle après avoir découvert la nature de l’événement, sans y parvenir) lorsque des centaines d’individus aux ordres du syndicat socialiste se sont livrés à des dégradations, menaçant l’orateur dont la voiture a été caillassée.

Fait singulier, la bourgmestre socialiste, en charge de la sécurité, vociférait des slogans d’un crypro-gauchisme suranné dont seuls les Wallons ont encore le secret aux côtés d’une foule de pro-migrants qui faisait face à la police, à sa police, celle dont elle est le chef.

Depuis toujours, Francken polarise. Dès son entrée en fonction en 2014, il a subi son premier procès en nazification intenté par un député marxiste. Son crime ? Avoir assisté -sans même s’en cacher – au quatre-vingt-dixième anniversaire de Bob Maes, figure du nationalisme flamand et membre d’un parti collaborationniste à l’âge de 16 ans. Dans leur tombe, Mitterrand et son camarade Bousquet en sont tout retournés. En 2017, deuxième poursuite devant le tribunal du Bien. Cette fois, il est condamné au port de l’uniforme allemand pour avoir ordonné des contrôles de police au Parc Maximilien où se concentrent les migrants à Bruxelles. Aujourd’hui encore, bien qu’absent du gouvernement, sa capacité à susciter des débats passionnés ne faiblit pas. Conscient de cet atout médiatique, tout le spectre politique belge tente de se construire une popularité sur son dos.

Celui qu’on adore détester

Ses détracteurs ont fait de lui celui que l’on aime ostensiblement détester. Ceux supposés dans son camp – et qui n’ont rien fait pour empêcher la signature du pacte sur les migrations – le traitent avec condescendance comme celui qui va trop loin mais qu’il faut défendre au nom de la liberté d’expression, histoire d’avoir une bonne raison de l’inviter et de poser avec lui sur un selfie. Les has-been de tous bords ont trouvé l’homme qui les fera passer de l’ombre à la lumière des plateaux de télévision.

Tout récemment, le député Alain Destexhe, trublion du MR qu’il vient de quitter pour lancer son propre mouvement « Listes Destexhe » s’est aussi inscrit dans la « ligne Francken » en décrivant son parti comme une N-VA francophone exempte de revendications nationalistes.

En attendant, au Nord comme au Sud, c’est le contenu de la politique migratoire de Theo Francken qui mobilise la population plus que sa forme. Et ça, la classe politique devrait y être attentive dans un moment aussi critique pour la Belgique qui impose de sortir de festival des postures. La Flandre n’a jamais été aussi tentée de laisser la Wallonie assumer ses accès de collectivisme sans-frontiériste en poussant le confédéralisme. En cette période de Carnaval pré-électorale, le masque à l’effigie de Theo Francken devrait faire un malheur…