Les premières séances du grand débat font regretter le goût de l’abstraction voire la dinguerie idéologique des décennies précédentes. Si Macron en profite pour tenir salon dans toute la France, dans les classes dirigeantes, beaucoup espèrent qu’après cet intermède, les affaires reprendront. As usual


Pendant la campagne présidentielle, Pierre Lamalattie a écrit dans Causeur que, si Emmanuel Macron serrait la main à tous les électeurs, il serait élu avec 100 % des voix. Avec le marathon citoyen qu’il a entrepris sous les vivats médiatiques, le président de la République pourrait réaliser l’exploit. Il peut en tout cas tabler sur notre stupéfiante inconséquence collective. Il y a deux mois, il était fini et certains murmuraient avec des airs informés qu’il ne terminerait pas son quinquennat. Les mêmes rivalisent aujourd’hui dans l’emphase pour acclamer sa performance dans une course d’endurance dont il est en réalité le seul participant, les quelques centaines de Français, élus ou pas, devant lesquels il s’est produit, étant réduits à faire de la figuration, avec un petit quart d’heure de gloire pour ceux qui ont accès au micro. Injustement, nul n’a loué la résistance de maires contraints d’assister à un show de six à sept heures portant sur des sujets pour le moins arides.

La grande thérapie nationale

Après deux mois au cours desquels nous avons été sommés de choisir notre camp, nous voilà donc conviés à une vaste thérapie collective baptisée « grand débat national ». Avec deux classes : en première, vous avez le président en bras de chemise, en seconde, Marlène Schiappa. Les Français se parlent, s’extasie-t-on dans les chaumières médiatiques, bien que cette discussion ressemble plus à une suite de monologues qui se répètent souvent et se répondent rarement. On peut donc légitimement redouter qu’une fois passé l’effet de nouveauté et de ravissement médiatique, ces palabres virent à la pénible réunion de copropriété.

En fait de débat, Emmanuel Macron s’octroie une promenade de campagne – électorale – dans laquelle il n’a pas à affronter de véritable contradicteur. Des heures d’antenne sans prendre le risque d’être enquiquiné par un journaliste, ni mis en danger par un opposant, le président ayant le droit de parler aussi longtemps qu’il lui plaît et bénéficiant systématiquement du dernier mot, il fallait l’inventer : le CSA, généralement occupé à traquer la blague sexiste, a annoncé que ces pseudo-échanges seraient décomptés, pour les élections, du temps de parole présidentiel. Ce qui a douché l’enthousiasme de l’entourage jupitérien pour les records de durée.

On se demande par quel sortilège ces interminables palabres attirent des audiences miraculeuses pour les chaînes d’info, audiences qui s’effondrent dès que les journalistes blablateurs (comme votre servante) reprennent l’antenne. À en croire un confrère, les téléspectateurs espèrent qu’il va se passer un truc sanglant, et ils veulent le voir en direct. Comme quoi il ne faut pas désespérer de la politique : elle fait encore un bon spectacle.

Macron nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison

Et pourtant, on ose à peine le dire de peur d’être accusé de mépris de classe, ce grand débat est à périr d’ennui. D’abord parce qu’il s’intéresse aux détails sans jamais se pencher sur le tableau d’ensemble, ensuite parce qu’il se focalise sur les effets sans se pencher sur la question des causes. Et enfin parce que certaines questions, parmi les plus épineuses, les plus fondamentales ou les plus inconvenantes, ont été soigneusement circonscrites ou soustraites à la discussion. Ce sont bien sûr les lancinantes questions identitaires, mais on n’imagine pas plus de consulter les Français sur le mariage gay ou l’Union européenne. Alors que l’approfondissement de celle-ci est l’un des étendards du projet macronien, le président se fiche de notre avis sur le sujet. En somme, il nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison. Peut-être lui-même ne croit-il pas assez à son baratin européiste pour le soumettre à la discussion.

Dans les années 1970, on s’affrontait dans des AG (qui devaient être aussi passablement ennuyeuses) à coups d’impérialisme et de lutte des classes, de structuralisme et de psychanalyse. Dans les années 1990, on s’empaillait entre néothatchériens et néokeynésiens ou entre nationaux-républicains et deuxième gauche. Le grand débat version 2019 manque un peu d’abstraction, d’horizon, de désir de surpassement et même d’un brin de dinguerie idéologique. Il n’est question que de l’intendance. Ainsi l’éducation, comme tous les autres aspects de l’existence humaine, n’est-elle traitée que par l’angle de la matérialité – le nombre de professeurs, les bâtiments, la cantine. Il est certainement bon que les enfants mangent bio, mais ne devrait-on pas plutôt discuter de ce qui nourrit leur cerveau ou au moins, de la réforme du bac ?

La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée

Il faut être tordu, dira-t-on, pour s’agacer d’un débat qu’on réclame depuis des années. Il est excellent que le peuple puisse prendre la parole « sans filtre », comme l’a affirmé un policier sur le plateau de Cyril Hanouna et de Marlène Schiappa. À condition de rappeler, d’une part, que ni les gilets jaunes, ni les Français qui participent au grand débat, ni aucune partie de l

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Février 2019 - Causeur #65

Article extrait du Magazine Causeur

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