Home Édition Abonné Macron et la grande réunion de copropriété


Macron et la grande réunion de copropriété

Les Français aboient et la caravane passe

Macron et la grande réunion de copropriété
Emmanuel Macron à Pessac (33), février 2019. ©UGO AMEZ/SIPA / 00897210_000061

Les premières séances du grand débat font regretter le goût de l’abstraction voire la dinguerie idéologique des décennies précédentes. Si Macron en profite pour tenir salon dans toute la France, dans les classes dirigeantes, beaucoup espèrent qu’après cet intermède, les affaires reprendront. As usual


Pendant la campagne présidentielle, Pierre Lamalattie a écrit dans Causeur que, si Emmanuel Macron serrait la main à tous les électeurs, il serait élu avec 100 % des voix. Avec le marathon citoyen qu’il a entrepris sous les vivats médiatiques, le président de la République pourrait réaliser l’exploit. Il peut en tout cas tabler sur notre stupéfiante inconséquence collective. Il y a deux mois, il était fini et certains murmuraient avec des airs informés qu’il ne terminerait pas son quinquennat. Les mêmes rivalisent aujourd’hui dans l’emphase pour acclamer sa performance dans une course d’endurance dont il est en réalité le seul participant, les quelques centaines de Français, élus ou pas, devant lesquels il s’est produit, étant réduits à faire de la figuration, avec un petit quart d’heure de gloire pour ceux qui ont accès au micro. Injustement, nul n’a loué la résistance de maires contraints d’assister à un show de six à sept heures portant sur des sujets pour le moins arides.

La grande thérapie nationale

Après deux mois au cours desquels nous avons été sommés de choisir notre camp, nous voilà donc conviés à une vaste thérapie collective baptisée « grand débat national ». Avec deux classes : en première, vous avez le président en bras de chemise, en seconde, Marlène Schiappa. Les Français se parlent, s’extasie-t-on dans les chaumières médiatiques, bien que cette discussion ressemble plus à une suite de monologues qui se répètent souvent et se répondent rarement. On peut donc légitimement redouter qu’une fois passé l’effet de nouveauté et de ravissement médiatique, ces palabres virent à la pénible réunion de copropriété.

En fait de débat, Emmanuel Macron s’octroie une promenade de campagne – électorale – dans laquelle il n’a pas à affronter de véritable contradicteur. Des heures d’antenne sans prendre le risque d’être enquiquiné par un journaliste, ni mis en danger par un opposant, le président ayant le droit de parler aussi longtemps qu’il lui plaît et bénéficiant systématiquement du dernier mot, il fallait l’inventer : le CSA, généralement occupé à traquer la blague sexiste, a annoncé que ces pseudo-échanges seraient décomptés, pour les élections, du temps de parole présidentiel. Ce qui a douché l’enthousiasme de l’entourage jupitérien pour les records de durée.

On se demande par quel sortilège ces interminables palabres attirent des audiences miraculeuses pour les chaînes d’info, audiences qui s’effondrent dès que les journalistes blablateurs (comme votre servante) reprennent l’antenne. À en croire un confrère, les téléspectateurs espèrent qu’il va se passer un truc sanglant, et ils veulent le voir en direct. Comme quoi il ne faut pas désespérer de la politique : elle fait encore un bon spectacle.

Macron nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison

Et pourtant, on ose à peine le dire de peur d’être accusé de mépris de classe, ce grand débat est à périr d’ennui. D’abord parce qu’il s’intéresse aux détails sans jamais se pencher sur le tableau d’ensemble, ensuite parce qu’il se focalise sur les effets sans se pencher sur la question des causes. Et enfin parce que certaines questions, parmi les plus épineuses, les plus fondamentales ou les plus inconvenantes, ont été soigneusement circonscrites ou soustraites à la discussion. Ce sont bien sûr les lancinantes questions identitaires, mais on n’imagine pas plus de consulter les Français sur le mariage gay ou l’Union européenne. Alors que l’approfondissement de celle-ci est l’un des étendards du projet macronien, le président se fiche de notre avis sur le sujet. En somme, il nous consulte sur la couleur des portes, mais il a choisi la maison. Peut-être lui-même ne croit-il pas assez à son baratin européiste pour le soumettre à la discussion.

Dans les années 1970, on s’affrontait dans des AG (qui devaient être aussi passablement ennuyeuses) à coups d’impérialisme et de lutte des classes, de structuralisme et de psychanalyse. Dans les années 1990, on s’empaillait entre néothatchériens et néokeynésiens ou entre nationaux-républicains et deuxième gauche. Le grand débat version 2019 manque un peu d’abstraction, d’horizon, de désir de surpassement et même d’un brin de dinguerie idéologique. Il n’est question que de l’intendance. Ainsi l’éducation, comme tous les autres aspects de l’existence humaine, n’est-elle traitée que par l’angle de la matérialité – le nombre de professeurs, les bâtiments, la cantine. Il est certainement bon que les enfants mangent bio, mais ne devrait-on pas plutôt discuter de ce qui nourrit leur cerveau ou au moins, de la réforme du bac ?

La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée

Il faut être tordu, dira-t-on, pour s’agacer d’un débat qu’on réclame depuis des années. Il est excellent que le peuple puisse prendre la parole « sans filtre », comme l’a affirmé un policier sur le plateau de Cyril Hanouna et de Marlène Schiappa. À condition de rappeler, d’une part, que ni les gilets jaunes, ni les Français qui participent au grand débat, ni aucune partie de la population ne peuvent prétendre être le peuple et que, d’autre part, la parole est rarement sans filtre, que ce soit sur un plateau de télé ou dans une réunion publique – heureusement d’ailleurs. À condition aussi que des arguments répondent aux arguments et que l’on puisse critiquer ce qui est dit. Pendant des années, les faiseurs d’opinion se sont étranglés parce que cette France invisible refusait d’aimer l’an 2000 et voilà que chacune de ses paroles devrait être sanctifiée comme si elle venait d’enfants susceptibles. L’approbation sans nuances est une autre forme du mépris. Nos dirigeants doivent entendre la langue des bistrots, pas la singer.

Croire que la secousse que nous vivons se résoudra dans une vaste délibération collective qui accouchera d’une aimable démocratie participative est pour le moins hasardeux. Marine Le Pen et Anne-Marie Le Pourhiet ironisent, chacune dans son registre, sur les démocrates qui ont peur de l’intelligence collective. Quand on se rappelle Nuit debout, on se dit qu’on a des raisons d’avoir peur. Avec leur petit genre scolaire, les premières réunions du grand débat ont plus de tenue. Mais elles ne décollent guère de ces préoccupations quotidiennes dont on nous assure qu’elles doivent désormais être la seule boussole des gouvernants, comme s’il était acquis qu’il n’existe rien de plus grand que nous qui pourrait exiger un effort, voire un sacrifice. Chacun ne voit plus midi qu’à la porte de ses malheurs. La France des gilets jaunes a un peu tendance à se voir comme une minorité opprimée, me souffle Eugénie Bastié. De fait, rien n’est plus partagé dans notre pays que le sentiment victimaire. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de véritables victimes, sacrifiées sur l’autel d’un capitalisme mondial dont elles n’ont jamais vu la couleur des bénéfices et jetées en pâture à une modernité qui méprise ce qu’elles aiment. Les prendre en considération ne suppose pas d’approuver les diatribes d’Éric Drouet et consorts, ni de croire aux billevesées sur l’État policier qui font un tabac sur internet.

Parle à ma main

Devant Marlène Schiappa, Karim Zéribi s’est fait bruyamment applaudir en lançant au public, composé de gilets jaunes et assimilés : « Vous êtes bien plus intelligents que tous ces énarques qui ont la tête pleine ! » Dire à des gens qu’on est plus intelligent ou plus qualifié pour gouverner parce qu’on n’a pas de diplômes, c’est se payer leur tête. Nous n’avons pas besoin de gouvernants aussi médiocres, ou aussi banals que nous, mais des meilleurs d’entre nous. Que nos élites aient fait sécession, comme l’a admirablement diagnostiqué Christopher Lasch, ne signifie pas que nous pouvons nous passer d’élites, mais que nous devons en changer – ou qu’elles doivent changer. Il est vrai que ce n’est pas très bien parti.

Pour nos gouvernants et ceux qui les inspirent, le grand débat semble destiné à parler de tout changer pour ne rien changer. Interrogé pour l’émission « Hard Talk » de la BBC, Bruno Le Maire a affirmé sa volonté de suivre coûte que coûte le chemin tracé par Emmanuel Macron en 2017. « Nous avons pris des décisions difficiles. Regardez par exemple ce que nous avons décidé sur notre système fiscal : nous avons décidé de supprimer l’ISF pour les gens les plus riches. Nous avons décidé de réduire la taxation sur le capital dans le but d’avoir plus d’argent pour l’investissement et l’innovation qui manquent à l’économie française. C’est un changement radical et c’est difficile de l’expliquer. » En clair, les Français peuvent parler et même aboyer, la caravane macronienne poursuivra son chemin.

Joffrin tolère le plouc quand il parle ISF, mais qu’il se soucie de « l’identité » et le voilà expulsé de l’humanité

Dans un autre registre, il faut lire la diatribe de Laurent Joffrin contre François-Xavier Bellamy, tête de liste LR pour les élections européennes, également qualifié par Anne-Sophie Lapix de « philosophe versaillais », m’apprend Alain Finkielkraut. Le patron de Libération ne pardonne pas à ce « jeune philosophe conservateur, selon ses propres dires, et franchement réactionnaire aux yeux de tout commentateur de bonne foi », d’avoir participé à l’aventure des « veilleurs » : « Cette troupe d’illuminés tradis tendance Vatican Zéro – par opposition à Vatican II – considère que la seule famille acceptable – un père, une mère, des enfants – a été définie une fois pour toutes par les saintes écritures et que tout droit nouveau en faveur des homosexuels nous rapproche de l’enfer, tout comme la marche difficile vers l’émancipation féminine, dont le droit à l’avortement, qu’il réprouve hautement, est le symbole menacé. » Je n’ai jamais entendu un veilleur s’exprimer ainsi, mais passons. Joffrin adore le débat, mais n’a pas de mots assez méprisants pour ses adversaires. Or, si la France de la Manif pour tous n’est pas celle des gilets jaunes, il y a nécessairement des recoupements entre les deux. Joffrin tolère le plouc, quoique ce ne soit pas sa tasse de thé, quand il parle pouvoir d’achat et ISF, mais qu’il se soucie des « racines », des « frontières », de « l’identité » et de la « transmission » et le voilà expulsé de l’humanité, comme autrefois les électeurs lepénistes.

Dans le genre « Je n’ai rien compris et j’en suis fier », on décernera la palme à Bernard-Henri Lévy et à son manifeste pour sauver l’Europe, signé par 30 écrivains du monde entier, et publié par Libération des 26 et 27 janvier. Obsédé par le populisme qui monte, face auquel il retrouve les accents héroïques et les barricades métaphoriques qu’il affectionne, BHL ne s’intéresse nullement à ses causes. Pas un mot non plus sur les raisons de la désaffection pour l’Europe. Le seul péril vient des fachos, ceux qui s’inquiètent de l’immigration massive et de l’islam radical. « Disgrâce de ceux qui croient encore à l’héritage d’Érasme, de Dante, de Goethe et de Comenius ; mépris de l’intelligence et de la culture ; explosions de xénophobie et d’antisémitisme », écrit-il dans son style de normalien. Ces mots qui pourraient décrire avec précision nos territoires perdus, sont dirigés contre les seuls ennemis de la démocratie que connaisse BHL : le populiste, le souverainiste, l’eurosceptique. Ce n’est pas la faillite de l’intégration qui menace la cohésion française, c’est le beauf qui vote RN.

Il est vrai que même Salman Rushdie, qui s’exprime dans le même numéro de Libération, ne voit pas de plus grands périls, pour le Vieux Continent, que « la folie du Brexit » ou, en France, « l’alliance macabre en train de se nouer entre l’extrême droite et l’extrême gauche ». Aurait-il subi une fatwa populiste ?

Au cas où on aurait eu des doutes, BHL, qui se produira au printemps dans toute l’Europe avec un one man show destiné à éveiller les consciences a enfoncé le clou dans Le Temps de Genève : « En Europe, le peuple ne doit pas être le seul souverain ! Ou, s’il l’est, il doit l’être comme tous les autres souverains : avec des limites, des bornes à sa toute-puissance. La démocratie a besoin de transcendance. » Peut-être, mais qui détermine la transcendance, Bernard-Henri Lévy et ses amis écrivains ? Aussi distingués soient ces grands esprits, ils ne voient toujours pas que c’est précisément en interdisant toute discussion sur l’Europe, devenue à leurs yeux une religion, pas un choix ni un projet sur lequel les électeurs pourraient avoir leur mot à dire, qu’ils poussent certains d’entre eux à rêver de Frexit. Juste pour dire merde à celui qui lira. « S’ils sont vraiment désireux de changer les choses, conclut notre militant-penseur, les “gilets jaunes” devraient participer en masse au grand débat national lancé par Emmanuel Macron. » La parole est libre, mais en liberté étroitement surveillée.

Les Rien-pensants

Price: 26,52 €

23 used & new available from 10,74 €

Février 2019 - Causeur #65

Article extrait du Magazine Causeur


Previous article Ancien et nouvel antisémitisme: les liaisons dangereuses
Next article Le grand débat, un coup d’Etat permanent
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération