Décathlon a brièvement commercialisé un hijab de sport avant de le retirer de la vente, devant le tollé provoqué par cette annonce et la communication du groupe. Mais cet épisode a permis de mesurer la soumission de certains élus, médias et intellectuels à une idéologie ségrégationniste dont le voile, sous toutes ses formes, n’est qu’un étendard. 


Visiblement plus attaché à ses profits qu’à l’égalité des droits entre femmes et hommes, le groupe Décathlon a décidé de commercialiser un hijab spécialement conçu pour la course à pieds, parfaite illustration de la convergence de fait entre le libéralisme économique débridé, le relativisme moral bien-pensant et l’obscurantisme. Il devient ainsi la première grande marque française à succomber à la tentation des profits que peut générer la compromission avec la mode islamiste, qui aime se faire appeler « mode pudique » (« modest fashion ») pour mieux sous-entendre que toute autre manière de se vêtir serait impudique, et donc méprisable.

Le hijab n’est pas un vêtement…

Heureusement, face au tollé que l’on doit notamment à Lydia Guirous, l’enseigne renonce à diffuser ce produit en France, mais à contre cœur et seulement « jusqu’à nouvel ordre ». Ne baissons pas la garde.

Tout ceci pourrait sembler anecdotique, mais il n’en est rien. Cette affaire porte sur l’essence même de notre société et de la République, comme l’analysait avec brio Élisabeth Badinter il y a déjà plusieurs années. Car le hijab n’est pas un choix esthétique ni une coutume folklorique ou un simple habit traditionnel, pas même un vêtement, c’est un étendard, une marque d’appartenance affichée et revendiquée.

Ceci n’est évidemment pas, en soi, condamnable. Après tout, j’ai bien le droit de courir avec un t-shirt, un bonnet ou une cagoule arborant un symbole caractéristique d’une conviction qui m’est chère. Mais…

…c’est un étendard

Mais si ce symbole est un triple K glorifiant la ségrégation raciale, je peux m’attendre à quelques difficultés, auxquelles je n’échapperai pas (et heureusement !) en disant que j’ai bien le droit de m’habiller comme je veux. Et je doute que la marque créant un tel accessoire s’en tire en invoquant sa neutralité idéologique, ou sa volonté d’ouvrir à tous la pratique sportive, et d’émanciper les militants racistes en leur permettant de faire du running sans imposer à leurs convictions une certaine discrétion.

J’exagère ? Nullement. Le hijab manifeste l’adhésion à une idéologie favorable à la ségrégation entre les sexes et à une inégalité de droits civiques entre eux, qui de surcroît n’hésite pas à s’imposer par la violence. Ce n’est pas moins grave que le racisme du KuKluxKlan.

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Bien sûr, il y a sans doute des musulmanes qui portent ou voudraient porter le voile islamique en toute innocence, dans le cadre d’une démarche personnelle, qu’elle soit de fidélité à une tradition familiale ou de cheminement spirituel. Elles subissent plus qu’elles ne choisissent son côté ostentatoire, n’y attachent aucune revendication particulière, et respectent pleinement les femmes qui ne le portent pas. Et il est dramatique que ces musulmanes soient désormais les otages d’un combat qu’elles n’ont pas désiré, victimes de l’islam politique qui a fait du hijab l’un de ses étendards. Mais il est impossible de revenir en arrière : essayer de banaliser le port du voile ne le détachera pas de sa signification islamiste, mais au contraire confortera l’islamisme en répandant l’un de ses symboles forts.

De plus, prétendre normaliser le port du hijab au nom de la tolérance envers l’islam renforce au sein même des communautés musulmanes l’idée que le voile serait une composante essentielle de cette religion. Ce qui contribue à étouffer la voix des islamologues et musulmans humanistes qui s’opposent au mortifère littéralisme coranique, comme Souâd Ayada dont l’analyse théologico-critique du voile est passionnante, Ghaleb Bencheikh qui a récemment déclaré que « le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine », ou Kamel Daoud qui a écrit : « Il n’y a pas d’émancipation dans la soumission. Ce n’est pas un choix. Il est erroné de défendre le voile comme un choix. C’est une soumission, c’est une pression sociale, une pression identitaire, une pression communautaire ! »

Basique, simple

Il faut donc rappeler quelques réalités simples, mais non simplistes :

  1. Dans de nombreux pays du monde, des femmes sont obligées de se battre et de prendre des risques physiques et juridiques pour le droit d’enlever le voile islamique qui leur est imposé, tout comme jadis elles ont lutté pour tenter d’éviter de se le voir imposer.
  1. Les islamistes eux-mêmes font de la proportion de femmes voilées, sur la voie publique, dans une entreprise, dans une université, un marqueur visible de leur emprise. A leurs yeux, la volonté initiale de Décathlon prouve que les Occidentaux font passer le profit avant la défense de leurs valeurs, ce qui démontrerait simultanément l’influence croissante de l’islam et la faiblesse du modèle occidental.
  1. Celles et ceux qui militent en faveur du voile islamique au nom de la liberté ne font rien pour défendre la liberté d’ôter ce voile là où il est de fait obligatoire, que ce soit dans certains de nos « territoires perdus » ou dans des pays musulmans.
  1. Les campagnes de communication qui visent à promouvoir le port du hijab dévalorisent systématiquement les femmes qui ne le portent pas, en les accusant explicitement ou implicitement d’être impures, des bonbons sans papier qui attirent les mouches, ou des pièces de deux euros passant de main en main. Oui, ceux qui chantent les louanges du voile s’attaquent presque toujours à la dignité des femmes non-voilées, et lorsqu’ils le peuvent à leur liberté.
  1. De nos jours, surtout en Europe, les musulmanes non voilées sont accusées par la majorité de leurs coreligionnaires d’être de mauvaises musulmanes, et soumises à une pression systématique pour le porter. De même, une musulmane voilée qui décide d’ôter son voile sera submergée de commentaires, parfois agressifs et injurieux, parfois « compatissants » et surtout condescendants sur le thème : « Ma sœur, je suis si triste de te voir t’égarer, qu’est-ce qui t’arrive, reviens vers Dieu et le Prophète », et ainsi de suite.
  1. Le hijab n’est pas seulement associé à l’islam : beaucoup de musulmanes à la foi sincère ne le portent pas. Il est associé à une manière de comprendre et de vivre l’islam qui enferme les femmes dans une forme de minorité perpétuelle, et leur dénie les mêmes droits civiques qu’aux hommes.
  1. Partout où le voile islamique est normalisé, la pression du groupe tente d’obliger toutes les femmes à le porter. Partout où il est majoritaire, les libertés de pensée, de conscience, d’expression sont menacées ou absentes. Partout où il triomphe, la soumission aux formes extérieures ostentatoires de l’islam tend à s’imposer par la contrainte, aux femmes et aux hommes. Ce n’est pas un hasard.

Le marathon de Lydia Guirous

Ce sont des faits, qu’il est hypocrite de ne pas prendre en compte dès lors que l’on veut réfléchir sur le hijab. Toute banalisation du voile islamique renforce l’oppression infligée aux femmes qui le portent sous la contrainte. Celles qui choisissent librement de le porter n’approuvent pas forcément cette oppression, mais elles ne peuvent en conscience ni l’ignorer ni ignorer le contexte et les conséquences de leur choix. Ceux qui choisissent de faciliter le port du hijab et/ou d’en tirer profit ne peuvent pas l’ignorer non plus. Et ceux qui ne voient rien à y redire ne pourront pas prétendre qu’ils ne savaient pas.

A ce titre, les réactions multiples à cette brève crise sont éclairantes : en deux jours, des lignes de fracture majeures se sont manifestées au sein même de plusieurs familles politiques.

Ainsi, Lydia Guirous est probablement celle à qui nous devons le renoncement contraint de Décathlon. Victoire symbolique ? Pas uniquement, et de toute façon les symboles sont importants. Cette victoire démontre que la société française ne se résigne pas, et qu’elle sait encore affirmer ce qu’elle est et imposer qu’on la respecte. Pour sa défense digne et courageuse des principes républicains, pour avoir remporté un combat dans la bataille culturelle qui ne connaît pas de trêve contre l’islamisme, Lydia Guirous mérite toute notre gratitude.

Aux côtés de cette admirable femme de droite, on trouve notamment deux admirables hommes de gauche, Laurent Bouvet et Gilles Clavreul, et eux aussi sont de belles raisons d’espérer. On trouve également, sans exhaustivité, Agnès Buzyn, Gérard Larcher, Valérie Rabault, François Bayrou, Aurore Bergé, Nicolas Dupont-Aignan, Zohra Bitan, Amine El Khatmi, Céline Pina, Jeannette Bougrab, Zineb El Rhazoui… La présence de certains était une heureuse évidence, j’avoue que d’autres m’ont agréablement surpris, tous ont porté pendant ces deux jours une part de l’honneur de la France.

Les députés macronistes contre la République

En face, la ministre des Sports Roxana Maracineanu semble s’être laissée prendre à l’argumentaire biaisé de la marque. Rokhaya Diallo est tristement égale à elle-même, tout comme Edwy Plenel. Fiona Lazaar, vice-présidente de la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes (!) qualifie de « racisme » et « d’islamophobie » le refus de la banalisation d’une prescription sexiste.

Le député LREM du Val-d’Oise, Aurélien Taché, se permet d’écrire que « cette obsession du voile et de l’Islam, nichée dans l’inconscient du républicanisme, est une exception française dont on se passerait bien ».

Obsession, exception française ? Proférer une telle absurdité revient à cracher au visage des Iraniennes, des Afghanes, des Algériennes qui luttent pour échapper à cette prison de tissu ! Sans oublier toutes ces Françaises musulmanes, ou nées dans une famille de culture musulmane, célèbres ou anonymes, qui se font insulter, harceler, menacer simplement parce qu’elles défendent le droit d’avoir les cheveux au vent, et la liberté et la dignité que ce droit symbolise. Sans surprise, Le Monde choisit son camp en disant à la suite de cette sortie du député macroniste qu’il est l’un des « rares responsables politiques à faire preuve de mesure sur le sujet ». Et de son côté, Nicolas Cadène montre une fois de plus toute la complaisance de l’Observatoire de la Laïcité envers l’islamisme.

Nous le savions, et nous en avons une nouvelle confirmation : à droite comme à gauche, il y a ceux qui défendent l’idéal d’émancipation républicain, mais aussi (notamment au centre et à gauche) ceux qui s’accommodent fort bien des communautarismes et de l’obscurantisme islamiste. Bien sûr, il existe d’autres points de désaccord dans le débat politique, et certains sont importants. Mais il est temps de comprendre qu’aujourd’hui, c’est cette distinction-là qui est la plus déterminante pour l’avenir de notre pays.

Le silence de Marlène Schiappa

A ce titre, il est particulièrement inquiétant de constater la profonde ambiguïté du parti présidentiel, ironiquement incarnée par le silence de Marlène Schiappa, pourtant si prompte à s’exprimer par ailleurs. Qu’on me permette d’insister. Fiona Lazaar, députée LREM, a de fait traité de racistes et d’islamophobes entre autres Lydia Guirous, Ghaleb Bencheikh, Kamel Daoud, Zineb El Rhazoui, dont on sait pourtant les risques qu’ils prennent pour défendre rien de moins que la dignité humaine. Aurélien Taché, de la même famille politique, a qualifié de « républicanisme » les principes républicains, et « d’exception française » un combat porté par des dizaines voire des centaines de milliers d’hommes et de femmes dans le monde, se permettant de compter pour rien leur courage et leur aspiration à la liberté et à l’égalité des droits.

Laissons un peu de temps pour réagir au chef de l’État et au gouvernement. Mais dans l’hypothèse où il n’y aurait aucune clarification d’ici quelques jours, faudra-t-il comprendre qu’Emmanuel Macron et son parti cautionnent les propos indignes de ces deux élus, et se situent donc du côté de la complaisance plutôt que de la République ?

Addendum:

Peu après la mise en ligne de cet article, Marlène Schiappa s’est finalement exprimée sur le sujet. Si elle évoque plusieurs points parfaitement fondés et équilibrés, à force de vouloir « prendre de la hauteur » elle prend hélas surtout de la distance. De plus, elle ne condamne en rien les tweets de Fiona Lazaar et Aurélien Taché. L’ambiguïté demeure donc : le président, le gouvernement et LREM cautionnent-ils les propos de ces deux élus ?

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