Si certains ont tenté d’instrumentaliser les insultes à l’égard d’Alain Finkielkraut pour les faire passer pour de l’antisémitisme d’extrême droite, il y a parfois des liens entre l’ancien et le nouvel antisémitisme.


Depuis les attaques antisémites dont l’intellectuel Alain Finkielkraut a été récemment la victime, suivies par une salve d’ignominieux actes de vandalismes contre la même communauté juive, nombre d’experts ou de politiques ont glosé sur les différentes facettes de cette haine des Juifs en France : à l’antisémitisme français traditionnel d’extrême droite, celui qui depuis l’affaire Péguy a essaimé en de nombreux mouvements politiques, il conviendrait d’ajouter une tendance islamiste dure, non seulement opposée à l’Etat d’Israël mais à l’existence même du peuple juif.

L’individu qui a agressé Finkielkraut appartenait vraisemblablement à la seconde école, même si par pure instrumentalisation – ou cynisme ? – le pouvoir en place a préféré mettre en exergue la première, rejouant sans cesse un combat moral contre les forces du mal désignées par lui-même – oubliant de facto la principale menace à notre mode de vie, qui demeure l’islamisme militant. L’engagement d’Emmanuel Macron sur la question n’a pas toujours été aussi clair, lui qui, en 2016, s’en était violemment pris aux « écoles confessionnelles qui enseignent la haine de la République, professent des enseignements essentiellement en arabe ou, ailleurs, enseignent la Torah plus que les savoirs fondamentaux ».

Le nouvel antisémitisme n’a pas fait disparaître l’ancien

Au-delà de ce débat qui fait rage sur la vraie nature de l’antisémitisme aujourd’hui en France, peu d’observateurs expliquent aux Français où se situe la vraie convergence et dans quel type de milieu idéologique. Pour nombre de spécialistes, comme l’historienne Carole Reynaud Paligot, la principale poche d’antisémitisme organisé en France se trouve encore en premier lieu dans les mouvances d’extrême droite. Il est donc partiellement erroné de parler de « nouvel antisémitisme », dans la mesure ou l’antisémitisme islamiste prospère non pas uniquement comme certains l’ont dit de façon trop lapidaire, sur un islamo-gauchisme, tolérant avec les dérives de certaines communautés et hostile aux juifs, mais aussi sur les terreaux traditionnels de l’extrême droite en France. Il y a parfois eu en France des points de convergence entre l’extrême droite et l’islamisme radical, et ce bien au-delà de la seule question de l’antisémitisme.

D’aucuns ont parlé, métaphoriquement, d’un « nouvel antisémitisme » qui serait la convergence entre la pensée de Soral et celle de Dieudonné. Or, cette convergence existe déjà : quelqu’un comme Camel Bechikh, par exemple, ancien membre de l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), militant associatif musulman très engagé dans l’Intifada, proche par exemple des Frères musulmans, a pu prôner un patriotisme musulman, créer Fils de France, être reçu par FN Banlieues, soutenir les Le Pen : si on retrouve des traces d’antisémitisme dans ces milieux, c’est aussi une forme de nationalisme plus traditionnel qui les rapproche. Grand ami de Soral, Bechikh prône un islam patriote à fort ancrage local. Par ailleurs, si le grand public est conscient du poids du salafisme dans les milieux extrémistes djihadistes français, le rôle des Frères musulmans est, lui, loin d’être connu. Or ces milieux-là ont opéré parfois une convergence avec l’extrême droite française : les deux antisémitismes peuvent donc se nourrir l’un l’autre, sur fond d’islam orthodoxe non relié aux grands pays musulmans, nationaliste et extrêmement rigoriste. Ces mouvements n’ont aucun problème conceptuel à se rapprocher de l’extrême droite française.

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Camel Bechikh ne partage pas seulement une certaine aversion d’Israël avec une partie de la droite radicale. C’est un musulman conservateur, à ce titre assez proche des valeurs patriotiques et traditionnelles de la droite. On a noté par exemple un début de convergence catho-islamo-conservateur qui s’est esquissé pendant la Manif pour tous avec le rapprochement Bourges-Belghoul : cela ne saurait s’expliquer uniquement par l’antisémitisme que d’aucuns peuvent partager. C’est avant tout une convergence d’intérêts et de valeurs, comme on en voit souvent en politique.

Il serait fallacieux de réduire donc ce nouvel antisémitisme à un simple islamo-gauchisme : il existe certes, mais il ne faut pas faire fi des alliances objectives entre extrême droite et islamisme sur fond d’antisémitisme. Il n’y aura pas de victoire contre l’antisémitisme pour ceux qui, prônant des idées simplistes, ne saisissent pas ces conjonctions souterraines.

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