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Breezy, l’amour en 1973

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Quand on le revoit de nos jours, le troisième film de Clint Eastwood nous parle d’une Atlantide, celle où les rencontres amoureuses étaient encore possibles loin des injonctions intersectionnelles.


Breezy est le troisième film en tant que réalisateur de Clint Eastwood. On l’a revu récemment en VOD. Le propre des films de notre vie, c’est qu’on les revoit à l’occasion et qu’on fait bien, car on ne voit jamais le même film parce que nous vieillissons et que l’époque, aussi, change. Pour le pire et pour le pire, en fait.

Revoir Breezy, début 2020, donc.

C’est d’abord revoir deux acteurs.

Tournage du film
Tournage du film

Kay Lenz, dans le rôle de Breezy, jeune fille en rupture de banc: la candeur généreuse, la joie d’être au monde, un rapport franciscain à la Création, ce rapport qui était celui des hippies. Breezy est un surnom qui signifie littéralement « fraîcheur », c’est une hippie avec des vertus paradoxales de sainte : vœu de pauvreté, nomadisme du prêche par l’exemple, désir de la rencontre, insouciance sur le lendemain parce que le Seigneur y pourvoira et que ce qui compte, c’est jouer de la guitare pour célébrer l’unité du vivant.

Les débuts sur grand écran du « mâle blanc »

William Holden, dans le rôle de Frank Harmon. Quinqua bien avancé, architecte divorcé, solitaire par choix dans sa villa lumineuse sur les hauteurs de Los Angeles parce qu’il estime qu’il n’y a plus grand chose à attendre de l’existence, sinon un renoncement confortable dans un paysage de rêve. Depuis La Horde Sauvage mais encore plus dans Breezy, William Holden incarne la virilité mélancolique, le sentiment de vieillissement, une solitude de plus en plus grande qui est, l’air de rien, déjà, celle du « mâle blanc hétérosexuel de plus de cinquante ans« . C’est le bouc émissaire commode, aujourd’hui. Il est à peu près coupable de tous les maux du monde et de la société. Peu importe qu’il soit prolo ou patron, mutilé par des flics dans une manif contre les retraites ou député LREM. Peu importe qu’il soit victime ou bourreau : dans la situation historique présente, il est essentialisé, il est ontologiquement coupable, héritier de la seule oppression qui ait jamais existé : le patriarcat.

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Dans Breezy, Kay Lenz et William Holden vivent la même année, 1973, mais dans deux dimensions différentes. Ils ne pourront, évidemment, que s’aimer puisque tout les sépare. Le film est l’histoire, pour tous les deux, d’un refus et d’un dépassement des assignations sexuelles, d’âge, communautaires, de classe, ce qui est une assez bonne définition de l’amour. Tout ce que paradoxalement, on prétend détruire aujourd’hui alors qu’on le renforce jusqu’au délire, créant un archipel de ghettos où la Séparation telle que l’entendait Debord, règne en maitresse pour la plus grande joie du capitalisme, trop content d’avoir des opposants qui ne remettent plus en question un système de manière globale, ce que faisait le marxisme, mais l’attaquent par niches spécialisées, ce que fait l’intersectionnalité.

Pas un film pour Caroline de Haas

Dans Breezy, une néoféministe de ces temps-ci verra un insupportable regard genré masculin sur le désir, une insupportable séance de mansplaining, voire pour les plus atteintes, un insupportable récit d’emprise d’autant plus malsaine qu’elle est invisible. Vite, à la trappe de la « cancel culture »!  Cachez ce bonheur que je ne saurais voir!

Le grand Clint Eatswood, qui en était à ses débuts, a pourtant fait là un des films d’amour les plus élégants, pudiques, généreux, que je connaisse.

Mais c’était en 1973, autant dire il y a mille ans.

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Frédéric Vitoux remonte le temps

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L’académicien publie cette semaine Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers


Il y a deux sortes d’académiciens, le fort en thème et l’esprit buissonnier. Les premiers de la classe m’ont toujours glacé avec leur assurance vaine. Ils me rappellent ces professeurs qui théorisent le livre sans réussir à en extraire la charge vitale, virale dirais-je même. Un savoir encyclopédique les aveugle trop souvent dans leurs analyses érudites, ils passent à côté de l’essentiel. La littérature s’accommode mal des poseurs ; la fiction demeure cette terre vierge que seuls les vagabonds foulent inconsciemment. L’acte d’écrire demande une telle force béate, une absence de certitudes et en même temps l’acharnement du laboureur.

Frédéric Vitoux, un esprit libre

Je classe Frédéric Vitoux dans cette catégorie-là, celle des écrivains en échappement libre, le talent naturel du conteur qui s’amuse avec le temps, pratique le saute-mouton historique, se fiche des pesantes chronologies et laisse courir sa plume au gré des souvenirs. Chez un autre, l’exercice semblerait périlleux. Chez lui, la nostalgie se diffuse lentement et puissamment dans nos veines car elle est soutenue par une sincérité qui émeut. Vitoux n’est pas un idéologue du monde d’avant, son dernier livre Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers, paru chez Grasset le 29 janvier, n’est pas un plaidoyer pro domo, plutôt une confession élégante.

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Vitoux ne travaille pas au forceps mais dans l’organdi. Cette autobiographie tient autant du journal que du carnet de voyage ou de bal. On passe des bibliothèques aux départementales, des salles obscures au déjeuner familial. Le propre des grands écrivains est justement de refuser les raccourcis et les oukases, de rejeter toutes les rancœurs assassines en ne singeant jamais ses propres émotions. Il en faut de l’humilité pour ne pas se donner le beau rôle, se dévoiler sans trahir est l’œuvre d’une vie. L’excès est toujours un aveu de faiblesse. Vitoux n’écrit pas pour régler des comptes ou solder l’amertume du passé. Il distille ses sentiments sans outrager son lecteur. Quel plaisir ! Aujourd’hui, cette pondération délicate est une chose rare. Les rayons des librairies sont remplis de procureurs et de dénonciateurs assermentés. La forme de ce journal n’a rien de linéaire, elle ne fige pas les événements, elle préfère les relier entre eux comme une tapisserie jonglant avec la mémoire. Vitoux fait du cabotage littéraire, de courtes escales qui remontent parfois à très longtemps, à l’époque du Centre Pénitentiaire de Clairvaux, à la fin des années 40, où son père était détenu, aux bains de soleil dans la Méditerranée des yéyés, à l’entrée par la grande porte au Quai de Conti ou au premier passage télévisé.

Un académicien humble

Dans ce va-et-vient jouissif se dessine une existence pleine, en somme la vérité d’un homme de lettres. L’académicien ne ramasse pas à la pelle ses souvenirs épars, il leur insuffle une mythologie singulière, loin des formatages habituels. Ce livre ravira les dissidents qui aiment la variété et l’ouverture. Vitoux construit sans cesse des passerelles, il n’élève jamais de murs. Alors, on navigue en pères peinards. Il barre la route comme personne, on file de Joyce à Eddie Constantine, des Dinky Toys à la 2CV surchargée des vacances, de Saint-Tropez à Céline, de l’Île Saint-Louis au pays basque de Denis Lalanne, de Gilbert Bécaud à l’Irlande. Le cinéma, son autre passion après son épouse Nicole, est une source d’émerveillement. Le titre de l’ouvrage emprunté à un film de 1939 lui permet d’évoquer les rapports de classe et la place de l’argent dans son éducation. Une déclaration de Vittorio Gassman sur la présence d’une miette de pain rebat les cartes de l’amour. C’est follement inventif et inattendu. « Lecteur, je chéris ces livres où je sais, où je sens que l’auteur peut, à chaque instant, à chaque page m’entraîner dans une direction imprévisible, au fil de ses humeurs, que rien n’a été chez lui prémédité ou immobilisé. J’aime les livres en mouvement qui prennent le chemin des écoliers… » nous confie-t-il. Un auteur qui ne se pousse pas du col, qui ne soliloque pas, est à mettre sous cloche. Les mémoires tombent vite dans le risible quand elles sont abordées avec la pompe de la gloriole. Vitoux échappe à cette curée-là. Sa modestie n’est pas feinte quand il écrit : « pour ma part, j’acceptais mes limites, ou cette forme de naïveté et d’ingénuité qui me permettait de me lancer à l’eau, sans soumettre aussitôt la moindre de mes lignes aux surinterprétations analytiques, voire aux ricanements improductifs de la dérision ». Vitoux est immunisé contre la malveillance, il ne marine pas son écriture dans l’encre rance. Vous l’aurez compris, ce livre ne se résume pas, tellement il pétille. On se souvient déjà des pages légèrement écorchées sur sa mère et du portrait de Nicole.

Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers de Frédéric Vitoux – Grasset

Longtemps, j'ai donné raison à Ginger Rogers

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Islam: enfin une analyse historico-critique du Coran en langue française


Le Coran des historiens, dirigé par Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye est une somme révolutionnaire. L’analyse historico-critique des sourates éloigne le Coran d’Allah pour le rapprocher des hommes, révélant des influences diverses, notamment chrétiennes. Aux imams d’en tirer matière à réflexion.


 

Le Coran, texte dit incréé, c’est-à-dire rédigé par Mahomet sous la dictée d’Allah, constitue l’un des mythes fondateurs de l’islam autant qu’un défi concret à l’adaptation de cette religion au monde moderne. Des auteurs, comme Florence Mraizika[tooltips content= »Le Coran décréé : le défi de la science, Docteur Angélique, 2018. »][1][/tooltips], avaient déjà œuvré à la déconstruction de la lecture traditionnelle de ce texte. Le Coran des historiens, publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye, éloigne un peu plus le Coran d’Allah pour le rapprocher des hommes ainsi que de leurs contradictions. Cette somme révolutionnaire et aconfessionnelle achève de convaincre le lecteur qu’à l’instar de l’Ancien et du Nouveau Testament, le Coran se révèle un « texte composite », un patchwork aux sources variées, un mille-feuille scripturaire. Mais ce n’est, bien sûr, pas le seul apport de cet impressionnant travail de recherche.

Une prise de recul vis-à-vis de la version traditionnelle

Cette exégèse historico-critique fait en effet table rase des présupposés sur la composition et la lecture du Coran. Comme le résume Guillaume Dye : « L’un des problèmes majeurs des études coraniques a souvent été une forme de dogmatisme, et une incapacité à concevoir des explications différentes de la version traditionnelle, qui repose pourtant parfois sur des bases assez fragiles. » Ce qui a présidé à ce projet, c’est la recherche d’une nouvelle vision.

Ainsi, l’hypothèse d’un Coran compilé sous Uthmân (574-656), compagnon de Mahommed, se voit révoquée au profit de l’influence plus tardive du cinquième calife Abd-al-Malik (646-705) qui disposait des « ressources pour se lancer dans un travail éditorial de ce type ». On y découvre également un texte qui n’est pas encore stabilisé à la fin du viie siècle, et donc achevé plus tardivement que l’histoire officielle ne le dit. Enfin, les auteurs taillent en pièces l’idée d’un document qui n’aurait pas varié, et dont le processus d’écriture et de composition s’est probablement étalé sur plusieurs décennies. Il en ressort qu’un travail de rédaction « a pu avoir lieu durant les années qui séparent la mort de Mahomet de la constitution du codex coranique ».

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Un véritable travail historique

Même pour des lecteurs familiers de théologie, les surprises sont nombreuses et souvent belles, à l’image des pages consacrées à « l’archéologie préislamique », qui proposent d’écrire une histoire de l’Arabie à l’aide non plus des traditions, mais des archives des pays de la région ou des inscriptions conservées sur les ruines. Elle dévoile une Arabie préislamique forte de ses royaumes cultivés, urbains et moins polythéistes qu’on ne le prétend. L’« analyse des graffitis » – le Coran des pierres – constitue notamment « une vaste source de connaissance sur les premières générations de musulmans ». Bien que le statut des « graffitis coraniques » reste ambigu, le spécialiste « est en droit de se demander dans quelle mesure certains énoncés différents et “non conformes” ne seraient pas les traces […] de versions alternatives du Coran ».

L’article consacré aux manuscrits coraniques mérite le qualificatif de fascinant. On y apprend l’existence de nombreuses archives, d’écrits méconnus conservés sur microfilm – des trésors qui présentent de multiples variations avec le récit officiel : « Les chercheurs affichent l’espoir de découvrir d’autres palimpsestes, avec d’autres versions du texte coranique. » On découvre par ailleurs qu’il est presque impossible de bâtir une biographie fiable de Mahomet – « une énigme presque totale » à en croire les auteurs. Quant à la profession de foi complète – (shahâda) – faisant référence au Prophète, elle semble plus tardive qu’on ne le dit. « [Elle] se développe seulement autour des années 690 et […] la plus ancienne mention de Mahomet remonte à l’année 685. » Ce qui signifie que l’apparition de Mahomet dans les textes officiels a été progressive… Ce point sera certainement le plus difficile à admettre pour nombre de musulmans pratiquants –, mais le propos des chercheurs ne vise pas à convaincre ceux pour qui le Coran ne s’analyse pas, mais s’apprend par cœur.

Un Coran ou des Corans?

Des écrits précoraniques semblent donc avoir inspiré la rédaction du Coran. Grâce aux itinéraires des divers matériaux empruntés, on peut suivre le processus de théologisation à l’œuvre dans le livre saint des musulmans. On reste pantois au demeurant devant les trésors d’ingéniosité qui ont été nécessaires aux recherches – on citera l’enquête menée sur la sourate 55 : 8-9, composée par au moins deux auteurs et dont il ressort que le premier était « brillant et savant avec une très bonne connaissance des récits bibliques et des homélies syriaques » quand le second qui a enrichi la sourate, se révèle « incapable de comprendre ce que l’auteur a voulu dire ».

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L’analyse aconfessionnelle de l’ensemble des sourates constitue en outre une première en langue française. La grande cohérence dans la méthode retenue conjugue approches philologiques et historiques, et permet de bien saisir la complexité du texte coranique. On découvre à cette occasion que la longue sourate 17, fortement marquée par des « souvenirs, des évocations ou des épisodes mystérieux », trouve en réalité son sens dans la « légende chrétienne des Sept Dormants d’Éphèse ». La mise en regard de ces deux sources débouche sur une conclusion surprenante : « Le Coran emploie une histoire chrétienne familière pour développer [sa théologie] et corriger ce qu’il perçoit comme une erreur majeure : la doctrine selon laquelle Dieu possède un fils. » Allah ne serait donc plus l’auteur exclusif du Coran. Il aurait reçu l’aide de théologiens chrétiens. Grâce au travail de Amir-Moezzi et Dye, se révèle ainsi à nous la manière dont la gnose islamique se serait progressivement constituée.

Le livre pose en définitive une question centrale : un Coran ou des Corans ? De multiples sources ; un document composé sur de longues années par plusieurs rédacteurs ; des influences diverses : juives, chrétiennes, manichéennes ; un prophète dont il paraît difficile d’écrire une biographie. On sait d’avance que le courage manquera pour que les acquis de la recherche soient largement diffusés, y compris dans les manuels scolaires ! Quant aux conséquences théologiques éventuelles de ces exégèses passionnantes, on doute que de nombreux imams en profitent pour mener une relecture critique de leur livre saint. Ce serait pourtant honorer « le projet civique et politique avoué » de ces trois volumes.

Coffret Le Coran des historiens

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« Sex education » endoctrine-t-elle nos ados ?

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La série britannique Sex Education connaît un indéniable succès (elle recueille un joli 94% sur le site d’agrégation d’avis Rotten Tomatoes), mais au risque de passer pour une rabat-joie, je ne partage ni l’enthousiasme, ni l’engouement que la série suscite…


 

Je n’ai pas accroché

Certes, j’aurais pu, comme beaucoup de jeunes de ma génération (c’est-à-dire de la génération 90), m’identifier à bon nombre des personnages de la série. À défaut, j’aurais pu au moins vivre par procuration une adolescence que je n’ai pas connue. Ou encore, j’aurais pu tout simplement regarder les épisodes avec le recul et le second degré qu’impose la caricature. J’aurais pu, oui, mais je n’ai regardé Sex Education avec aucun de ces yeux-là.

Plantons le décor. C’est l’histoire d’un adolescent de 16 ans, Otis, relativement emmanché (pour ne pas dire complètement) et qui, de fait, demeure encore étranger aux joies de la sexualité. Ce n’est pourtant pas faute de s’exercer – à coup de crème et de sopalin dans sa chambre – en vain. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le pauvre garçon est donc souvent confiné à la friendzone [tooltips content= »La friend zone, ou zone amicale, est un anglicisme qui désigne, dans la psychologie populaire, une situation sociale où une personne désire avoir une relation amoureuse et/ou sexuelle avec une personne qui ne souhaite entretenir qu’une relation amicale Source: wikipedia »](1)[/tooltips], d’autant plus que les autres garçons (et filles) de son lycée semblent un peu plus précoces que lui de ce point de vue-là.

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La série emboîte les clichés, tous plus pseudo-progressistes les uns que les autres. Éric, l’adolescent gay et noir qui assume son homosexualité. Maeve, la fille de mauvais genre qui se révèle être un génie des lettres et des dissertations. Otis donc, notre héros, jeune insipide et timoré, dispensant malgré lui des leçons de psychanalyse et de développement sexuel à tous les élèves de son lycée. Aimee, la poupée Barbie, idiote à en bouffer au kilo, qui se fait frotter dans le bus. Adam, le bad boy agressif et impénétrable (pas de sa faute, il est le fils du directeur du lycée) qui, après avoir pris du Viagra, retire sa carapace de trois mètres d’épaisseur et devient sensible et émotif. Bref, la superficialité des personnages m’a (forcément) laissée de marbre, tout comme l’absence totale de sentiments au profit de scènes de sexe dignes d’un porno d’amateurs. Gênant.

Aux frontières des 16 ans…

Voilà bien le problème. Sex Education est censée être une série sur des adolescents, par des adolescents, pour des adolescents, sauf que… la série est interdite aux moins de 16 ans.

Le programme cherche-t-il à susciter chez un public d’adultes la nostalgie d’une époque révolue ? Les situations grotesques et invraisemblables annihilent d’emblée toute forme d’identification. À titre d’exemple, la scène surréaliste de psychanalyse à ciel ouvert: la mère du protagoniste (Gillian Anderson, la Scully de X-Files, aux frontières du réel), reçue en grandes pompes par le directeur du lycée, demande à une agora de parents et d’élèves de dévoiler leur intimité à la cantonade.

Autre possibilité : la caricature assumée se révèle être un moyen purement « ludique » de témoigner de la néorévolution sexuelle en marche. Et par « témoigner », il faut en réalité comprendre « amorcer ». Ce qui est certain, en tout cas, c’est que Sex Education s’adresse à un public d’adulescents.

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Cette porosité des frontières peut mettre mal à l’aise, mais je suis peut-être vieux jeu.

Pour ce qui est du mélange des genres et du brouillage de pistes, on est servi. Dieu merci, c’est à la mode. Otis, le handicapé sexuel, est aussi le fils d’une mère envahissante, et accessoirement sexologue, qui se révèle être plus instable et paumée encore que son propre fils, et ni tout à fait mère, ni tout à fait thérapeute. Ne demeure donc pas même un succédané de verticalité (si c’est permis), l’adolescent de 16 ans devient tour à tour sexologue officiel de son lycée et père de sa mère. Gênant, une fois encore.

Une série faussement naïve

Tout aurait pu être vraiment comique si la série Sex Education s’en était tenu à ce qu’elle revendique (faussement) naïvement, c’est-à-dire la simple caricature. Mais la série n’est pas seulement caricaturale, elle est surtout une injonction militante au premier degré. Elle entend défaire les clichés – qu’elle ne fait que déplacer et exacerber – pour prophétiser l’avenir. En témoignent les quatre par trois censés faire la promotion du programme déployés dans Paris: un fond rouge, une culotte, et une inscription : « Non, c’est non ». Une campagne de publicité d’autant plus étonnante que les jeunes filles dans la série n’ont jamais l’air réticentes, au contraire. Là encore, cela pourrait prêter à sourire si le message faisait, lui aussi, partie intégrante de la dérision.

Mais en voulant contribuer à la « bonne cause », le message passé est d’emblée discrédité. On ne défait pas les femmes de leur prétendue soumission, ni ne leur rend leur liberté en disant : « Tais-toi et déshabille-toi ! ». Puisqu’en dessous de la ceinture, il est déjà trop tard. C’est aussi et surtout créer un problème là où il n’y en a pas en considérant que les femmes, ces victimes, sont toujours incapables de dire non (ou bien qu’elles ne sont jamais consentantes). Au faux problème, le message apporte une mauvaise solution : il érotise le refus.

Dans tous les cas, c’est faire de la liberté une aliénation. En ce qui me concerne, une chose est sûre : je n’aurai jamais besoin de mes sous-vêtements pour dire non.

Nicole Belloubet serait bien inspirée de partir

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Interrogée sur l’affaire Mila le 29 janvier sur Europe 1, Nicole Belloubet affirmait qu’ « insulter les religions, c’est porter atteinte à la liberté de conscience ». Céline Pina estime que la ministre de la Justice doit démissionner.


Le parquet a procédé au classement sans suite de l’enquête ouverte contre Mila pour « provocation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une race ou à une religion déterminée ». Cela n’a étonné personne dans le monde judiciaire, l’absence d’infraction était caractérisée.

Ce qui avait étonné c’est que l’on ait pu ouvrir une enquête qui ne s’imposait pas et présenter comme habituelle, une procédure qui ne l’est pas tant que cela. Au niveau juridique, l’affaire est réglée, Mila n’est pas coupable, mais les dégâts sont importants, c’est une manière de faire peur à tous ceux qui sont menacés au nom de cette religion : porter plainte peut entraîner votre propre mise en cause avant même que l’on ne songe à vous protéger. Une belle invitation à l’autocensure.

Une simple maladresse ?

Le problème politique reste donc entier. Que fait-on concernant le gros appel du pied électoraliste de la ministre qui se montre explicitement favorable à l’accusation de blasphème et qui promeut la notion d’insulte à la religion, on en parle ou en plus de se coudre les paupières, on se coud aussi la bouche ?

Car quand comme Mme Belloubet, on est professeur en droit public et que l’on a siégé au conseil constitutionnel, censé consacrer l’excellence d’une carrière et la compétence, on ne commet pas de telles « maladresses » accidentellement, voilà pourquoi celles-ci ne peuvent être qualifiées que de fautes. Effectivement, ce qui s’est passé ici est plus sordide.

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En période électorale, il y a le « ballon d’essai », façon de tester l’opinion pour voir si elle est prête à évoluer sur un point ou un domaine précis et il y a la fausse erreur, qui permet de transmettre un message que l’on ne peut assumer politiquement sans mettre sa fonction en péril. Ainsi le dérapage de Mme Belloubet a tout d’une manœuvre servant à envoyer un message à un électorat ciblé : le pouvoir a entendu ses attentes, il les comprend et renvoie un message de soumission envers une religion, soulignant que même si la société et la loi ne lui permettent pas de poursuivre l’auteur, la Ministre en personne est choquée par l’insulte faite à l’islam et la qualifie de grave. Elle se place ainsi en résonance avec une part importante de la population musulmane et prend une position essentielle pour les islamistes qui savent qu’elle est allée aussi loin qu’elle pouvait, voire un peu plus en l’occurrence pour témoigner de sa sensibilité à leurs revendications. Elle reprend ainsi une partie de leur logique et de leur sémantique (faire du blasphème une atteinte à la liberté de conscience) tout en s’indignant que cela abime son image et détruise sa légitimité. Elle abime l’esprit des lois pour un plat de lentilles clientélistes et ne comprend pas qu’elle s’est ainsi déconsidérée.

Cette faute rend cette femme indigne de sa fonction. Nous méritons une ministre de la justice qui prend à cœur son rôle de garante de la loi et de notre sécurité, pas d’une femme sans conscience qui ne se rend pas compte qu’elle accroche une cible au dos d’une jeune adolescente pour draguer un électorat particulier.

La loi du plus menaçant s’installe

La ministre est allée trop loin alors que l’affaire Mila n’est pas un fait divers. Elle parle de deux sociétés incompatibles en train de naître sur un territoire, dont l’une, celle qui a choisi l’islam pour étendard et comme projet de société déshumanise l’autre, celle qui considère que la religion est affaire privée et que les hommes ne se soumettent qu’aux lois qu’ils ont forgées par le débat et en s’appuyant sur leur raison et leur histoire commune.

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En transformant tout ce qui n’est pas eux, en mécréants juste bons à être violés, battus ou égorgés s’ils font simplement usage de leurs droits et libertés, l’islam politique consacre la loi du plus fort, du plus fou, et du plus menaçant. En y souscrivant en creux et en ne se dressant pas franchement contre, la ministre nous a abimé collectivement. Elle a cautionné l’inversion manifeste des valeurs et a consacré l’injustice faite à tous nos enfants à travers Mila. Parce que la loi est ce qui nous lie et nous fait citoyen. Le gouvernement en est le garant et l’exécutant. S’il lui tire dans le dos, ce sont les fondements de sa légitimité qu’il détruit et la base de notre contrat social qu’il sabote.

Devrons-nous à présent trembler pour nos enfants et adolescents à l’idée que s’ils critiquent ou injurient un jour la religion, enfin une religion particulière, au collège ou au lycée, ils risquent leur intégrité physique et peut-être leur vie ? Et que si cela arrive nous serons seuls face à la menace ? Trahis par ceux dont la fonction est de protéger ?

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Enfin, cette histoire parle aussi d’une forme de condescendance envers les Français de confession musulmane, jugés soumis à la religion et incapables d’accéder aux principes et idéaux universels comme à une forme de rationalité, donc in fine incompatibles avec nos mœurs républicaines. D’où le renoncement à imposer la loi pour favoriser la confusion et tenter d’installer une forme de relativisme entre menace de mort et insulte à la religion. Ce « Oui, mais » qui ôte toute valeur à ce qui est avant le « mais ».

Si nous étions un peuple respecté par ses représentants, Mme Belloubet serait démissionnée. Elle a failli à ses devoirs. Elle n’a plus de légitimité pour exercer sa fonction.

Silence coupable

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Amour, dépression: ces émotions simples contées par Jean-Marc Parisis

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L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion, un roman de Jean-Marc Parisis sur la déception amoureuse masculine


C’est sous le bleu du ciel, face à l’océan, loin de la France et de ses inlassables polémiques, que j’ai lu le nouveau roman de Jean-Marc Parisis. Depuis La mélancolie des fast-foods, paru en 1987, je ne rate aucun de ses livres. J’avais chroniqué son récit enlevé sur Alain Delon pour Causeur. Il soulignait la mort de l’héroïsme du Samouraï dans un pays qui se complait à vivre à plat ventre.

Une jolie Galloise en vacances en France

Son roman est ici plus tendre et plus nostalgique. Il évoque la première étape du phénomène de cristallisation décrit par Stendhal, l’admiration. C’est suffisant pour jeter le trouble en arrière-fond d’une existence. Sam, le narrateur, a 14 ans, quand il rencontre par hasard une jeune Galloise, Deirdre. Nous sommes en province, dans un village où la lumière est ascensionnelle, favorisant l’harmonie générale. La description est originale. Parisis a toujours été comme ça, original et touchant. Sam rencontre Deirdre. Quelques instants ensemble, guère plus. Il aura suffi d’un copain, Eric, qui lance un ballon au-dessus de la grille d’un parc pour que l’histoire commence. Deirdre bouquine. Elle parle français avec un fort accent anglais. Elle effectue un séjour linguistique, repart dans dix jours. Sam est subjugué par sa beauté. « Ses cheveux tombaient en lourdes mèches cuivrées sur ses épaules. Ses bras, ses jambes découvertes au-dessus du genou étaient d’un blanc unique, aveuglant. Un peintre se serait damné pour trouver ce blanc vivant. » Le diable aime les détails de ce genre. On pourrait croire qu’une passion va naître, durer dix jours, vingt ans, un siècle. Cette apparition ne va rester qu’une apparition. Sam rejoint ses grands-parents le lendemain, direction Brive, emporté par le Capitole. Pourtant, les deux adolescents sont émus. Sam, qui se nomme en réalité Pierre, mais c’est plus exotique Sam, vient de trouver avec cette beauté de 14 ans, son « pays ». Mais déjà il faut se quitter. Sam pleure. Une promesse, alors. Mieux, un serment. Deirdre : « Ne pleure plus jamais. Ce n’est pas mon dernier sourire. Écris-moi. Garde-moi. On se reverra. Promis ? »

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On va suivre Sam dans sa vie d’homme. Il n’y a pas encore de téléphones portables, pas de SMS. On guette le facteur, anxieux. Il existe des flippers, on roule vite sur les routes. Nous sommes dans la chanson de Michel Delpech, 62 nos quinze ans. Sam devient excellent en anglais. Il écrit à Deirdre. Réponse laconique, puis plus de réponse du tout. Le serment bat de l’aile. L’avenir d’une émotion est sombre. Sam n’est pas bon en français, les livres l’ennuient. « La réalité était plus sérieuse », écrit Parisis. Le narrateur recherche la belle de 14 ans dans ses futures conquêtes. C’est mal barré. Il croit l’oublier dans des draps froissés, des parfums capiteux, des peaux moites. Comment oublier celle qu’il décrit ainsi : « Je n’avais jamais vu un tel visage. Pas un visage, mais cent visages, une mutinerie de traits. » Cette fille est toutes les filles. Sam devient pilote de ligne. Il demande en mariage Gloria, une hôtesse de l’air. Elle refuse en ricanant. Dépression de Sam. Regard posé sur l’époque : « Il faisait jour partout, mais c’était un faux jour, il n’y avait plus de ciel. » Il sympathise avec un bouquiniste parisien. Le type qu’il décrit me fait penser à André Bernot, mort aujourd’hui. Il avait été musicien de Jacques Dutronc. C’était un célinien pur jus. C’est lui qui m’a procuré l’œuvre de Céline. Le bouquiniste conseille justement Voyage au bout de la nuit à Sam qui ne lit pas. C’est mal vu de citer Céline, il paraît. Et Gide, Morand, Voltaire, Richard Millet, Nabe … Liste non exhaustive.

Bonheur pastel

Sam revient dans son village natal pour l’anniversaire d’un ancien copain. C’est pathétique. Les visages ont beaucoup vieilli, les silhouettes se sont épaissies. « Il suffit de revoir certaines personnes pour comprendre pourquoi on ne les voyait plus. » Les lieux sont devenus laids. Tout devient laid avec les années. Il est temps pour Sam, 39 ans, de partir à la recherche de Deirdre, de retrouver « l’odeur et le goût de sa peau au moment où je l’avais serrée contre moi dans la clairière. Velouté, tiède, sucré, la peau du lait des petits matins courageux. »

C’est un beau livre que signe Parisis, un de plus. Délicat et fragile comme le bonheur pastel. Il ne fera pas le buzz de la rentrée littéraire de janvier 2020. On ne fait le buzz qu’avec de la boue. Ce roman est un coin de ciel bleu sur la terre.

Jean-Marc Parisis, L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion. Flammarion.

L'histoire de Sam ou L'avenir d'une émotion

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Tous contre Polanski

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De Florence Foresti aux plumitifs de Télérama, toute une partie du monde culturel s’indigne des 12 nominations de Roman Polanski aux César. Pour eux, il s’agit d’un cinéaste bien trop « controversé »


 

Lors de la présentation des nominations pour les César 2020, Florence Foresti s’est évertuée à faire un (faux?) lapsus en annonçant le titre du film de Polanski : « Je suis accuss… » euh « J’accuse ». Un (très) léger sourire aux lèvres, heureuse de montrer sa solidarité avec tous ceux qui crient dans les coulisses, sans doute a-t-elle pensé éviter ainsi les foudres de la garde-chiourme néo-féministe d’Osez le féminisme ! – cette magnifique association si prompte à défendre les droits des femmes mais qui n’a encore rien dit sur l’affaire Mila.

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L’association en question a d’ailleurs tweeté dès l’annonce des nominations : « Si violer est un art, donnez à Polanski tous les César ». Certaines « féministes » mettent déjà la pression sur l’actrice Adèle Haenel à laquelle elles demandent de « réagir » si, par bonheur, elle devait obtenir le Saint-César dans la catégorie meilleure actrice. Marlène Schiappa s’est dite « choquée ».

Télérama et sa « morale de société »

Sur le plateau de C Dans l’air, Alain Terzian a dû expliquer pour la centième fois comment et par qui sont désignés les nommés aux César. Mais il a beau expliquer que les César « ne sont pas une instance qui doit avoir des positions morales », rien n’y fait.

La critique de cinéma Guillemette Odicino (Télérama) trouve la formule de Terzian « ô combien maladroite ». « Comme si le cinéma n’était pas le reflet, justement, d’une morale de société » (sic), écrit-elle. Difficile de dire ce qu’est une « morale de société » exactement, mais on devine ce que veut dire la journaliste.

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Jamais, en aucun cas, le cinéma, ni la musique, ni la littérature, ni aucun art n’ont pourtant été le « reflet d’une morale de société » : Ou alors ce n’était pas de l’art mais une manière de passer le temps et de gagner un peu d’argent. Souvent, l’art a été très exactement le contraire du reflet de cette morale, il a été l’anti-reflet de cette morale. Souvent, l’art a dénoncé, s’est moqué, a réduit à rien, a écrabouillé cette « morale de société ».

Pour rester dans le domaine cinématographique, il serait intéressant qu’on nous dise un jour quel reflet d’une « morale de société » est visible dans les films de Chabrol, Sautet, Pialat, pour ne citer que trois de nos plus grands cinéastes qui auraient été bien surpris d’apprendre que leurs films étaient le reflet d’une « morale de société » !

Tenez bon Monsieur Alain Terzian !

L’art cinématographique est le reflet d’une « morale de société » lorsqu’il répond aux injonctions de son temps, à toutes les modes, à toutes les idéologies du moment. Nous sommes à des années-lumière de ce qu’un autre très grand cinéaste, Andreï Tarkovski, dit de son art et de l’art en général : « La fonction de l’art n’est pas, comme le croient même certains artistes, d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien. »

Si les jurés des César s’en tiennent à la définition du cinéaste russe plutôt qu’à celle des critiques qui attendent du cinéma qu’il soit « un reflet d’une morale de société », alors le film de Polanski a de grandes chances de rafler la mise.

LREM veut éviter les deuils trop « faciles »

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Un projet de loi sur l’allongement du congé de deuil pour la perte d’un enfant a été repoussé. « Quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile » justifie la députée Sereine Mauborgne.


 

Ils n’ont décidément rien compris ou s’ils ont compris, c’est pire. Une proposition de loi du député du Nord Guy Bricout, UDF-AGIR, pourtant macrono-compatible, a été repoussée dans l’hémicycle le 30 janvier par le gouvernement, suivi par les groupes LREM et Modem dans leur quasi-totalité. Quarante voix contre trente-huit pour refuser l’allongement de cinq à douze jours du congé exceptionnel accordé par les entreprises pour le décès d’un enfant mineur quand des salariés sont touchés par ce drame. Le député Bricout a beau eu faire appel à l’humanité de ses collègues, il n’a pas eu gain de cause.

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On estime à 4500 le nombre de familles concernées par ce drame ultime, la mort d’un enfant. Un drame à proprement parler indicible : en effet s’il existe bien un mot pour désigner l’enfant qui perd ses parents, il n’y en a pas pour la situation inverse tant l’horreur est grande.

L’inhumain au programme

Mais dans quel monde vivent-ils donc ? Les arguments du côté du pouvoir ont été que ce n’est pas à l’entreprise de supporter le coût d’une telle mesure mais… aux salariés. S’ils sont touchés par la tragédie qui frappe leur collègue, dans sa grande bonté, le gouvernement les laissera faire don de leurs RTT !


Dans son communiqué, le député Guy Bricout qui pensait que cette mesure de simple humanité serait transpartisane parce qu’un deuil de ce genre n’a pas de couleur politique, a dû déchanter et pose deux questions dans un mélange de désarroi et de colère : « 96% des entreprises sont des TPE/PME (et emploient 2,3 millions de salariés soit 20% des emplois salariés en France), comment vont s’organiser ces dons de RTT ou de congés ? » et « Que se passera-t-il, quand dans une entreprise, les congés sont imposés ? » Sans compter l’amalgame obscène entre congés payés et ceux liés à la mort d’un enfant.

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Mais pour la ministre Buzyn en charge « des solidarités actives » (on croit rêver) ou la ministre du travail Pénicaud, comme pour les députés marcheurs dont le groupe s’effiloche chaque jour un peu plus, il ne faut pas « pénaliser l’entreprise ». On se pince pour y croire et puis finalement on se dit que c’est affreusement logique. On s’interroge beaucoup ces temps-ci sur ce qui ferait la colonne idéologique du macronisme. Elle est finalement assez simple, c’est une guerre au monde du travail, une guerre incessante, inlassable, qui mêle les grandes offensives, comme celle sur les retraites ou l’indemnisation des chômeurs à de petites humiliations qui vont de la baisse de rémunération de l’épargne populaire du livret A à celle des aides au logement.

LREM sous son vrai jour

L’indignation dans l’hémicycle, elle, a été immédiate aussi bien du côté de l’Insoumis Ruffin : « On parle de tragédie des tragédies » que de l’ex-députée LREM Agnès Thill qui parle « d’une humanité à géométrie variable chez ses anciens collèges », sans compter la députée LR Brigitte Kuster qui constate, encore une fois, « une majorité incapable d’écouter. »

La palme de l’inhumanité cynique revient, en la matière, à la marcheuse Sereine Mauborgne : « Quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile. » Un peu facile…  Bien sûr, perdre un enfant et avoir besoin, comme en Angleterre, en Suède ou en Allemagne de douze jours pour vivre un deuil, c’est « un peu facile ».

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Non, ils n’ont décidément rien compris. Ils ont beau jeu de s’indigner de la violence des manifestants quand eux exercent une telle violence symbolique. Pire, quand ils font preuve d’une telle indifférence à la souffrance comme si le salarié endeuillé par la pire des pertes appartenait à une espèce différente.

Qu’il ne s’étonne pas, ce gouvernement, qu’ils ne s’étonnent pas, ces quarante députés, si LREM est aujourd’hui virtuellement dans l’impossibilité de faire campagne pour les municipales, si les candidats sont aux abonnés absents dans des permanences fermées quand elles ne sont pas vandalisées parce qu’ils n’osent plus aller à la rencontre du citoyen. Ce pouvoir prouve de la manière la plus indigne qu’il n’est pas là pour émanciper une société. Il est là, et on le voit dans les moindres de ses réflexes, pour défendre des intérêts de classe. Non seulement, il faudra travailler jusqu’à la fin dans une anxiété constante, une insécurité sociale généralisée, mais on ne vous laissera même plus le temps de pleurer. Cela pourrait nuire à la productivité et augmenter le coup du travail, vous comprenez…

Qu’ils s’en aillent. Qu’ils s’en aillent vite.

Le péril vieux


Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


 

« Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques, / Nul trait ne distinguait, du même enfer venu, / Ce jumeau centenaire / et ces spectres baroques / Marchaient du même pas vers un but inconnu. / […] je comptai sept fois, de minute en minute, / Ce sinistre vieillard qui se multipliait ! » Dans le Paris du Second Empire, Baudelaire est soudain saisi par l’angoisse. Hallucination ou réalité démographique ? Allez savoir. En revanche, aujourd’hui, nos inquiétudes sur ce « péril gris » sont à l’évidence fondées. Une enquête du Monde indiquait récemment que si la population mondiale continuait de croître, elle vieillissait à toute allure : « D’ici à 2050, la part des plus de 65 ans dans le monde devrait passer de 9,3 % à 15,9 % de la population. Aucune région n’échappera au phénomène, qui sera particulièrement marqué en Asie et dans les pays à hauts revenus, où le poids des plus de 65 ans pourrait grimper de 18,4 % à 26,9 % d’ici trente ans. »

Jean Dutourd

Un écrivain délicieusement anticonformiste qui connaît actuellement un purgatoire littéraire avait vu la chose venir : Jean Dutourd n’est pas seulement l’auteur d’Au bon beurre, cette satire féroce sur le marché noir. C’est aussi un moraliste lucide. Dans 2024, une dystopie publiée en 1975 (les dates ici ont leur importance), Dutourd imaginait une France entièrement peuplée de vieillards. Le narrateur, un jeunot de 70 ans, compare le monde qu’il a connu dans sa jeunesse et celui dans lequel il vit. Paris en 2024 ? Gratte-ciel déserts, pigeons qui ont tout recouvert de fiente, bois de Boulogne transformé en jungle… C’est avec émotion que le narrateur voit soudain apparaître une denrée rare : un père de famille nombreuse de 30 ans ! Il s’interroge : « cette vie de larves que nous menions, cette douceur aigre, non faite d’acceptation ou d’amour, mais de débilité, qui s’était installée dans les rapports des hommes, lesquels n’avaient plus assez de vigueur pour s’aimer, pour se haïr, pour agir sur le monde, pour s’entre-tuer ou pour se sacrifier, n’était-ce pas déjà l’enfer ? » Dutourd extra-lucide… En tout cas, les dates coïncident presque et son diagnostic ressemble diablement à celui fait par le Monde sur le Danemark, par exemple : « Pénurie de main-d’œuvre, montée en flèche des dépenses de santé, budget des communes sous pression… Les pays nordiques ressentent déjà lourdement les conséquences économiques du vieillissement de leur population. » 2024, c’est aussi la date des Jeux olympiques. Et si l’on pouvait éviter qu’ils deviennent les Jeux gériatriques, ce serait pas mal !

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Au Bon Beurre

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2024

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Pourquoi les restaurateurs tricolores sont de plus en plus mal notés par le guide Michelin

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Le nouveau palmarès du guide rouge est marqué par la recherche effrénée du progressisme, jusque dans les cuisines. Le dénigrement des chefs français témoigne d’un certain cynisme. Analyse.


Le palmarès 2020 du Guide Michelin, dévoilé le 27 janvier dernier à Paris lors d’une cérémonie au Pavillon Gabriel, vient de faire trembler, au-delà de toute attente, la scène gastronomique mondiale.

Ayant passé une partie de ma carrière de journaliste anglais en tant qu’éditorialiste pour le magazine culinaire, Waitrose Food Illustrated, et comme inspecteur de restaurant pour le Good Food Guide (l’équivalent du Gault et Millau français), je continue de suivre, par réflexe (et avec délectation), l’actualité dans ce domaine désormais devenu ultra-compétitif, mondialisation oblige. Pour nous Britanniques, Escoffier et Bocuse ont toujours fait l’objet d’une vénération. Leur exemple nous a permis de nous hisser, en tant que peuple, à un niveau que nous n’aurions jamais pu imaginer en matière culinaire, il y a encore un demi-siècle. Grâce à eux, nous avons délaissé notre traditionnel gigot de mouton bouilli à la sauce de menthe pour lui préférer le Rouget Barbet en écailles de pommes de terre et la soupe aux truffes noires surmontée d’un feuilletage. Ce faisant, nos efforts ont largement payé, puisque nous avons transformé Londres en capitale de la gastronomie !

Le Cheddargate de Marc Veyrat

Aussi sommes-nous absolument stupéfaits de constater que ce qui fut longtemps la Bible de la gastronomie française – le Guide rouge – dépouille à qui mieux mieux de leurs étoiles chèrement acquises les stars de la cuisine française en France. Après 55 années, L’Auberge du Pont de Collonges de feu Paul Bocuse, décédé en 2018, vient de perdre sa troisième étoile. Le même sort a été réservé à L’Auberge de L’Ill en Alsace, tout comme L’Astrance à Paris en 2019. Plus choquant encore, cet autre géant de la gastronomie française, Marc Veyrat, a lui aussi perdu sa troisième étoile. «C’était pire encore que de perdre mes parents», a t-il déclaré, un brin provocateur, derrière ses lunettes fumées, la tête enfoncée dans son éternel chapeau noir. Il a poursuivi Michelin devant les tribunaux et a perdu la première manche. Il ira en appel. Sa faute : il a été accusé d’avoir utilisé du cheddar dans ses soufflés au fromage, ce dont il s’est défendu avec véhémence, accusant les nouveaux inspecteurs inexpérimentés du Michelin d’avoir confondu du reblochon coloré avec du safran jaune avec du cheddar anglais ! Outre-Manche, cette affaire intrigua les médias qui se mirent à parler d’un « Cheddargate ». Selon Veyrat, les jeunes inspecteurs du Guide Rouge ne seraient même pas capables de se faire cuire un œuf. Ce à quoi ses détracteurs ont rétorqué que le maestro était devenu une «diva narcissique» qui faisait preuve d’«égoïsme pathologique».


Mais pourquoi sanctionner quatre des plus vénérables institutions françaises en l’espace de 12 mois seulement? Les inspecteurs du Michelin s’acharnent-ils à détruire les autels de la haute cuisine française simplement parce qu’ils souhaitent disqualifier des chefs dont ils jugent la cuisine démodée depuis belle lurette? Ou bien font-ils preuve là de pur cynisme, comme le déclare Veyrat aux médias?

Le Guide Michelin, un monument qui s’écroule ?

Il se trouve qu’au fil des ans, les ventes du Guide rouge n’ont pas seulement baissé, elles se sont carrément effondrées. En 1999, le Guide se vendait à 600 000 exemplaires. Certes, en 2000, à l’occasion de son centenaire, un record de 880 000 exemplaires a été atteint, mais en 2005, les ventes sont tombées à 124 000. En 2018, moins de 40 000 exemplaires ont été vendus, soit à peu près le même nombre que lors de la première année de publication du Guide… en 1900 !

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En 2004, la stratégie de Michelin a consisté à se diversifier. Des guides sur le Japon et les États-Unis ont été publiés. Actuellement, il existe 36 guides différents couvrant le monde entier pour tenter d’augmenter les bénéfices. Une bonne décision économique semble-t-il, car le guide Michelin du Japon s’est vendu à 120 000 exemplaires au cours des trois premiers jours de sa mise sur le marché. Mais alors même que cela se produisait, des chefs de plus en plus nombreux décidaient de tourner définitivement le dos à un système désormais considéré comme dépassé. De grandes figures françaises ont commencé à vouloir se libérer du joug du système Michelin pour suivre leur propre voie.

C’est le cas par exemple de l’inventeur de la «bistronomie», le chef du sud-ouest Yves Camdeborde, ancien détenteur de deux étoiles Michelin. Il a fait le choix courageux de s’affranchir. Ce chef talentueux a passé dix ans au Ritz et au Crillon. Il a officié à La Tour d’Argent. Camdeborde est aujourd’hui propriétaire du restaurant Le Comptoir (et de deux autres petits restaurants), où la liste d’attente est souvent longue, tout comme pour son hôtel Le Relais Saint-Germain. Depuis longtemps il est devenu une figure médiatique qui apparaît régulièrement à la télévision. Pour lui, le système des étoiles Michelin promeut une cuisine pour les snobs. Son succès dépend fortement des touristes étrangers fortunés. En effet, qui d’autre que des nantis peut encore se permettre, par les temps qui courent, de fréquenter les restaurants étoilés ?

La gastronomie française dénigrée

« Depuis le tournant des années 2000, il y a eu une révolution en France avec des chefs formés dans les règles de l’art qui tournent le dos à la rigidité et ouvrent plutôt des bistros gastronomiques, où vous pouvez vous régaler pour un quart du prix des grandes tables. A Paris, des endroits tels que Le Repaire de Cartouche, Chez Michel et L’Ami Jean sont toujours divertissants. Ils servent une des meilleures cuisines régionales qui soient et les chefs viennent tous de restaurants étoilés. Si j’étais au Japon, je n’achèterais certainement pas de guide français; idem en Amérique. Déconnectés de chez eux, les inspecteurs du Michelin se retrouvent sur une autre planète là-bas», confie-t-il.

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Force est de constater la facilité déconcertante avec laquelle les inspecteurs du Guide Michelin décernent des étoiles dans des pays étrangers, alors qu’il est si difficile pour les chefs français de les obtenir et de les conserver en France. A Tokyo par exemple, il y a 13 restaurants avec trois étoiles Michelin en comparaison de 10 établissements à Paris, dont celui du chef japonais Kei Kobayashi. De plus il est ironique d’entendre que le chef Toshiya Kadowaki, propriétaire du restaurant tokyoïte très apprécié (localement) Azabu Kadowaki, a refusé de figurer dans l’édition inaugurale du guide Michelin des restaurants de Tokyo et a fait de même pendant les 16 dernières années :

« Qui sont-ils (Michelin) pour juger ma nourriture et décider si nous sommes dignes d’une, deux ou trois étoiles? Ou pas d’étoiles du tout? Imaginez si j’allais à Paris et commençais à juger la nourriture servie dans les restaurants français. Les Français ne me prendraient pas au sérieux ou ils ne seraient pas très heureux », a t-il déclaré. Il se trouve justement qu’au sein des nouvelles équipes d’inspecteurs du Guide Michelin, se trouvent des Japonais et des ressortissants d’autres nationalités.

Mais peut-on réellement blâmer le nouveau et relativement jeune patron du Guide Rouge, Gwendal Poullenec, pour l’onde de choc provoquée par le nouveau classement ? Face à la perspective peu réjouissante de finir par disparaître en tant que marque, n’est-il pas finalement normal pour le Guide de se déchaîner sur les fleurons de la cuisine française classique pour réaffirmer son autorité ?

Après tout, n’est-ce pas ce vieux facétieux de Bocuse qui a dit un jour: «Si un architecte fait une erreur, il la recouvre de lierre. Si un médecin fait une erreur, il la recouvre de terre. Si un cuisinier fait une erreur, il la recouvre de sauce et déclare que c’est une nouvelle recette». On peut en déduire que si une maison d’édition fait des erreurs, elle se tourne vers la main bienveillante qui l’a nourrie et se met soudain à la mordre !

Breezy, l’amour en 1973

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De gauche à droite, William Holden, Clint Eastwood et Kay Lenz, sur le tournage de "Breezy" (1973) © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage: 00507486_000057

Quand on le revoit de nos jours, le troisième film de Clint Eastwood nous parle d’une Atlantide, celle où les rencontres amoureuses étaient encore possibles loin des injonctions intersectionnelles.


Breezy est le troisième film en tant que réalisateur de Clint Eastwood. On l’a revu récemment en VOD. Le propre des films de notre vie, c’est qu’on les revoit à l’occasion et qu’on fait bien, car on ne voit jamais le même film parce que nous vieillissons et que l’époque, aussi, change. Pour le pire et pour le pire, en fait.

Revoir Breezy, début 2020, donc.

C’est d’abord revoir deux acteurs.

Tournage du film
Tournage du film

Kay Lenz, dans le rôle de Breezy, jeune fille en rupture de banc: la candeur généreuse, la joie d’être au monde, un rapport franciscain à la Création, ce rapport qui était celui des hippies. Breezy est un surnom qui signifie littéralement « fraîcheur », c’est une hippie avec des vertus paradoxales de sainte : vœu de pauvreté, nomadisme du prêche par l’exemple, désir de la rencontre, insouciance sur le lendemain parce que le Seigneur y pourvoira et que ce qui compte, c’est jouer de la guitare pour célébrer l’unité du vivant.

Les débuts sur grand écran du « mâle blanc »

William Holden, dans le rôle de Frank Harmon. Quinqua bien avancé, architecte divorcé, solitaire par choix dans sa villa lumineuse sur les hauteurs de Los Angeles parce qu’il estime qu’il n’y a plus grand chose à attendre de l’existence, sinon un renoncement confortable dans un paysage de rêve. Depuis La Horde Sauvage mais encore plus dans Breezy, William Holden incarne la virilité mélancolique, le sentiment de vieillissement, une solitude de plus en plus grande qui est, l’air de rien, déjà, celle du « mâle blanc hétérosexuel de plus de cinquante ans« . C’est le bouc émissaire commode, aujourd’hui. Il est à peu près coupable de tous les maux du monde et de la société. Peu importe qu’il soit prolo ou patron, mutilé par des flics dans une manif contre les retraites ou député LREM. Peu importe qu’il soit victime ou bourreau : dans la situation historique présente, il est essentialisé, il est ontologiquement coupable, héritier de la seule oppression qui ait jamais existé : le patriarcat.

A lire aussi: «La Mule» de Clint Eastwood: la vieillesse est un autre âge

Dans Breezy, Kay Lenz et William Holden vivent la même année, 1973, mais dans deux dimensions différentes. Ils ne pourront, évidemment, que s’aimer puisque tout les sépare. Le film est l’histoire, pour tous les deux, d’un refus et d’un dépassement des assignations sexuelles, d’âge, communautaires, de classe, ce qui est une assez bonne définition de l’amour. Tout ce que paradoxalement, on prétend détruire aujourd’hui alors qu’on le renforce jusqu’au délire, créant un archipel de ghettos où la Séparation telle que l’entendait Debord, règne en maitresse pour la plus grande joie du capitalisme, trop content d’avoir des opposants qui ne remettent plus en question un système de manière globale, ce que faisait le marxisme, mais l’attaquent par niches spécialisées, ce que fait l’intersectionnalité.

Pas un film pour Caroline de Haas

Dans Breezy, une néoféministe de ces temps-ci verra un insupportable regard genré masculin sur le désir, une insupportable séance de mansplaining, voire pour les plus atteintes, un insupportable récit d’emprise d’autant plus malsaine qu’elle est invisible. Vite, à la trappe de la « cancel culture »!  Cachez ce bonheur que je ne saurais voir!

Le grand Clint Eatswood, qui en était à ses débuts, a pourtant fait là un des films d’amour les plus élégants, pudiques, généreux, que je connaisse.

Mais c’était en 1973, autant dire il y a mille ans.

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Frédéric Vitoux remonte le temps

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Frederic Vitoux © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00786809_000015

L’académicien publie cette semaine Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers


Il y a deux sortes d’académiciens, le fort en thème et l’esprit buissonnier. Les premiers de la classe m’ont toujours glacé avec leur assurance vaine. Ils me rappellent ces professeurs qui théorisent le livre sans réussir à en extraire la charge vitale, virale dirais-je même. Un savoir encyclopédique les aveugle trop souvent dans leurs analyses érudites, ils passent à côté de l’essentiel. La littérature s’accommode mal des poseurs ; la fiction demeure cette terre vierge que seuls les vagabonds foulent inconsciemment. L’acte d’écrire demande une telle force béate, une absence de certitudes et en même temps l’acharnement du laboureur.

Frédéric Vitoux, un esprit libre

Je classe Frédéric Vitoux dans cette catégorie-là, celle des écrivains en échappement libre, le talent naturel du conteur qui s’amuse avec le temps, pratique le saute-mouton historique, se fiche des pesantes chronologies et laisse courir sa plume au gré des souvenirs. Chez un autre, l’exercice semblerait périlleux. Chez lui, la nostalgie se diffuse lentement et puissamment dans nos veines car elle est soutenue par une sincérité qui émeut. Vitoux n’est pas un idéologue du monde d’avant, son dernier livre Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers, paru chez Grasset le 29 janvier, n’est pas un plaidoyer pro domo, plutôt une confession élégante.

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Vitoux ne travaille pas au forceps mais dans l’organdi. Cette autobiographie tient autant du journal que du carnet de voyage ou de bal. On passe des bibliothèques aux départementales, des salles obscures au déjeuner familial. Le propre des grands écrivains est justement de refuser les raccourcis et les oukases, de rejeter toutes les rancœurs assassines en ne singeant jamais ses propres émotions. Il en faut de l’humilité pour ne pas se donner le beau rôle, se dévoiler sans trahir est l’œuvre d’une vie. L’excès est toujours un aveu de faiblesse. Vitoux n’écrit pas pour régler des comptes ou solder l’amertume du passé. Il distille ses sentiments sans outrager son lecteur. Quel plaisir ! Aujourd’hui, cette pondération délicate est une chose rare. Les rayons des librairies sont remplis de procureurs et de dénonciateurs assermentés. La forme de ce journal n’a rien de linéaire, elle ne fige pas les événements, elle préfère les relier entre eux comme une tapisserie jonglant avec la mémoire. Vitoux fait du cabotage littéraire, de courtes escales qui remontent parfois à très longtemps, à l’époque du Centre Pénitentiaire de Clairvaux, à la fin des années 40, où son père était détenu, aux bains de soleil dans la Méditerranée des yéyés, à l’entrée par la grande porte au Quai de Conti ou au premier passage télévisé.

Un académicien humble

Dans ce va-et-vient jouissif se dessine une existence pleine, en somme la vérité d’un homme de lettres. L’académicien ne ramasse pas à la pelle ses souvenirs épars, il leur insuffle une mythologie singulière, loin des formatages habituels. Ce livre ravira les dissidents qui aiment la variété et l’ouverture. Vitoux construit sans cesse des passerelles, il n’élève jamais de murs. Alors, on navigue en pères peinards. Il barre la route comme personne, on file de Joyce à Eddie Constantine, des Dinky Toys à la 2CV surchargée des vacances, de Saint-Tropez à Céline, de l’Île Saint-Louis au pays basque de Denis Lalanne, de Gilbert Bécaud à l’Irlande. Le cinéma, son autre passion après son épouse Nicole, est une source d’émerveillement. Le titre de l’ouvrage emprunté à un film de 1939 lui permet d’évoquer les rapports de classe et la place de l’argent dans son éducation. Une déclaration de Vittorio Gassman sur la présence d’une miette de pain rebat les cartes de l’amour. C’est follement inventif et inattendu. « Lecteur, je chéris ces livres où je sais, où je sens que l’auteur peut, à chaque instant, à chaque page m’entraîner dans une direction imprévisible, au fil de ses humeurs, que rien n’a été chez lui prémédité ou immobilisé. J’aime les livres en mouvement qui prennent le chemin des écoliers… » nous confie-t-il. Un auteur qui ne se pousse pas du col, qui ne soliloque pas, est à mettre sous cloche. Les mémoires tombent vite dans le risible quand elles sont abordées avec la pompe de la gloriole. Vitoux échappe à cette curée-là. Sa modestie n’est pas feinte quand il écrit : « pour ma part, j’acceptais mes limites, ou cette forme de naïveté et d’ingénuité qui me permettait de me lancer à l’eau, sans soumettre aussitôt la moindre de mes lignes aux surinterprétations analytiques, voire aux ricanements improductifs de la dérision ». Vitoux est immunisé contre la malveillance, il ne marine pas son écriture dans l’encre rance. Vous l’aurez compris, ce livre ne se résume pas, tellement il pétille. On se souvient déjà des pages légèrement écorchées sur sa mère et du portrait de Nicole.

Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers de Frédéric Vitoux – Grasset

Longtemps, j'ai donné raison à Ginger Rogers

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Islam: enfin une analyse historico-critique du Coran en langue française

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Les historiens Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye. © Hannah ASSOULINE

Le Coran des historiens, dirigé par Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye est une somme révolutionnaire. L’analyse historico-critique des sourates éloigne le Coran d’Allah pour le rapprocher des hommes, révélant des influences diverses, notamment chrétiennes. Aux imams d’en tirer matière à réflexion.


 

Le Coran, texte dit incréé, c’est-à-dire rédigé par Mahomet sous la dictée d’Allah, constitue l’un des mythes fondateurs de l’islam autant qu’un défi concret à l’adaptation de cette religion au monde moderne. Des auteurs, comme Florence Mraizika[tooltips content= »Le Coran décréé : le défi de la science, Docteur Angélique, 2018. »][1][/tooltips], avaient déjà œuvré à la déconstruction de la lecture traditionnelle de ce texte. Le Coran des historiens, publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye, éloigne un peu plus le Coran d’Allah pour le rapprocher des hommes ainsi que de leurs contradictions. Cette somme révolutionnaire et aconfessionnelle achève de convaincre le lecteur qu’à l’instar de l’Ancien et du Nouveau Testament, le Coran se révèle un « texte composite », un patchwork aux sources variées, un mille-feuille scripturaire. Mais ce n’est, bien sûr, pas le seul apport de cet impressionnant travail de recherche.

Une prise de recul vis-à-vis de la version traditionnelle

Cette exégèse historico-critique fait en effet table rase des présupposés sur la composition et la lecture du Coran. Comme le résume Guillaume Dye : « L’un des problèmes majeurs des études coraniques a souvent été une forme de dogmatisme, et une incapacité à concevoir des explications différentes de la version traditionnelle, qui repose pourtant parfois sur des bases assez fragiles. » Ce qui a présidé à ce projet, c’est la recherche d’une nouvelle vision.

Ainsi, l’hypothèse d’un Coran compilé sous Uthmân (574-656), compagnon de Mahommed, se voit révoquée au profit de l’influence plus tardive du cinquième calife Abd-al-Malik (646-705) qui disposait des « ressources pour se lancer dans un travail éditorial de ce type ». On y découvre également un texte qui n’est pas encore stabilisé à la fin du viie siècle, et donc achevé plus tardivement que l’histoire officielle ne le dit. Enfin, les auteurs taillent en pièces l’idée d’un document qui n’aurait pas varié, et dont le processus d’écriture et de composition s’est probablement étalé sur plusieurs décennies. Il en ressort qu’un travail de rédaction « a pu avoir lieu durant les années qui séparent la mort de Mahomet de la constitution du codex coranique ».

À lire aussi: « Le Coran des historiens », un nécessaire retour aux origines du texte

Un véritable travail historique

Même pour des lecteurs familiers de théologie, les surprises sont nombreuses et souvent belles, à l’image des pages consacrées à « l’archéologie préislamique », qui proposent d’écrire une histoire de l’Arabie à l’aide non plus des traditions, mais des archives des pays de la région ou des inscriptions conservées sur les ruines. Elle dévoile une Arabie préislamique forte de ses royaumes cultivés, urbains et moins polythéistes qu’on ne le prétend. L’« analyse des graffitis » – le Coran des pierres – constitue notamment « une vaste source de connaissance sur les premières générations de musulmans ». Bien que le statut des « graffitis coraniques » reste ambigu, le spécialiste « est en droit de se demander dans quelle mesure certains énoncés différents et “non conformes” ne seraient pas les traces […] de versions alternatives du Coran ».

L’article consacré aux manuscrits coraniques mérite le qualificatif de fascinant. On y apprend l’existence de nombreuses archives, d’écrits méconnus conservés sur microfilm – des trésors qui présentent de multiples variations avec le récit officiel : « Les chercheurs affichent l’espoir de découvrir d’autres palimpsestes, avec d’autres versions du texte coranique. » On découvre par ailleurs qu’il est presque impossible de bâtir une biographie fiable de Mahomet – « une énigme presque totale » à en croire les auteurs. Quant à la profession de foi complète – (shahâda) – faisant référence au Prophète, elle semble plus tardive qu’on ne le dit. « [Elle] se développe seulement autour des années 690 et […] la plus ancienne mention de Mahomet remonte à l’année 685. » Ce qui signifie que l’apparition de Mahomet dans les textes officiels a été progressive… Ce point sera certainement le plus difficile à admettre pour nombre de musulmans pratiquants –, mais le propos des chercheurs ne vise pas à convaincre ceux pour qui le Coran ne s’analyse pas, mais s’apprend par cœur.

Un Coran ou des Corans?

Des écrits précoraniques semblent donc avoir inspiré la rédaction du Coran. Grâce aux itinéraires des divers matériaux empruntés, on peut suivre le processus de théologisation à l’œuvre dans le livre saint des musulmans. On reste pantois au demeurant devant les trésors d’ingéniosité qui ont été nécessaires aux recherches – on citera l’enquête menée sur la sourate 55 : 8-9, composée par au moins deux auteurs et dont il ressort que le premier était « brillant et savant avec une très bonne connaissance des récits bibliques et des homélies syriaques » quand le second qui a enrichi la sourate, se révèle « incapable de comprendre ce que l’auteur a voulu dire ».

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L’analyse aconfessionnelle de l’ensemble des sourates constitue en outre une première en langue française. La grande cohérence dans la méthode retenue conjugue approches philologiques et historiques, et permet de bien saisir la complexité du texte coranique. On découvre à cette occasion que la longue sourate 17, fortement marquée par des « souvenirs, des évocations ou des épisodes mystérieux », trouve en réalité son sens dans la « légende chrétienne des Sept Dormants d’Éphèse ». La mise en regard de ces deux sources débouche sur une conclusion surprenante : « Le Coran emploie une histoire chrétienne familière pour développer [sa théologie] et corriger ce qu’il perçoit comme une erreur majeure : la doctrine selon laquelle Dieu possède un fils. » Allah ne serait donc plus l’auteur exclusif du Coran. Il aurait reçu l’aide de théologiens chrétiens. Grâce au travail de Amir-Moezzi et Dye, se révèle ainsi à nous la manière dont la gnose islamique se serait progressivement constituée.

Le livre pose en définitive une question centrale : un Coran ou des Corans ? De multiples sources ; un document composé sur de longues années par plusieurs rédacteurs ; des influences diverses : juives, chrétiennes, manichéennes ; un prophète dont il paraît difficile d’écrire une biographie. On sait d’avance que le courage manquera pour que les acquis de la recherche soient largement diffusés, y compris dans les manuels scolaires ! Quant aux conséquences théologiques éventuelles de ces exégèses passionnantes, on doute que de nombreux imams en profitent pour mener une relecture critique de leur livre saint. Ce serait pourtant honorer « le projet civique et politique avoué » de ces trois volumes.

Coffret Le Coran des historiens

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« Sex education » endoctrine-t-elle nos ados ?

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Image: capture d'écran YouTube

La série britannique Sex Education connaît un indéniable succès (elle recueille un joli 94% sur le site d’agrégation d’avis Rotten Tomatoes), mais au risque de passer pour une rabat-joie, je ne partage ni l’enthousiasme, ni l’engouement que la série suscite…


 

Je n’ai pas accroché

Certes, j’aurais pu, comme beaucoup de jeunes de ma génération (c’est-à-dire de la génération 90), m’identifier à bon nombre des personnages de la série. À défaut, j’aurais pu au moins vivre par procuration une adolescence que je n’ai pas connue. Ou encore, j’aurais pu tout simplement regarder les épisodes avec le recul et le second degré qu’impose la caricature. J’aurais pu, oui, mais je n’ai regardé Sex Education avec aucun de ces yeux-là.

Plantons le décor. C’est l’histoire d’un adolescent de 16 ans, Otis, relativement emmanché (pour ne pas dire complètement) et qui, de fait, demeure encore étranger aux joies de la sexualité. Ce n’est pourtant pas faute de s’exercer – à coup de crème et de sopalin dans sa chambre – en vain. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le pauvre garçon est donc souvent confiné à la friendzone [tooltips content= »La friend zone, ou zone amicale, est un anglicisme qui désigne, dans la psychologie populaire, une situation sociale où une personne désire avoir une relation amoureuse et/ou sexuelle avec une personne qui ne souhaite entretenir qu’une relation amicale Source: wikipedia »](1)[/tooltips], d’autant plus que les autres garçons (et filles) de son lycée semblent un peu plus précoces que lui de ce point de vue-là.

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La série emboîte les clichés, tous plus pseudo-progressistes les uns que les autres. Éric, l’adolescent gay et noir qui assume son homosexualité. Maeve, la fille de mauvais genre qui se révèle être un génie des lettres et des dissertations. Otis donc, notre héros, jeune insipide et timoré, dispensant malgré lui des leçons de psychanalyse et de développement sexuel à tous les élèves de son lycée. Aimee, la poupée Barbie, idiote à en bouffer au kilo, qui se fait frotter dans le bus. Adam, le bad boy agressif et impénétrable (pas de sa faute, il est le fils du directeur du lycée) qui, après avoir pris du Viagra, retire sa carapace de trois mètres d’épaisseur et devient sensible et émotif. Bref, la superficialité des personnages m’a (forcément) laissée de marbre, tout comme l’absence totale de sentiments au profit de scènes de sexe dignes d’un porno d’amateurs. Gênant.

Aux frontières des 16 ans…

Voilà bien le problème. Sex Education est censée être une série sur des adolescents, par des adolescents, pour des adolescents, sauf que… la série est interdite aux moins de 16 ans.

Le programme cherche-t-il à susciter chez un public d’adultes la nostalgie d’une époque révolue ? Les situations grotesques et invraisemblables annihilent d’emblée toute forme d’identification. À titre d’exemple, la scène surréaliste de psychanalyse à ciel ouvert: la mère du protagoniste (Gillian Anderson, la Scully de X-Files, aux frontières du réel), reçue en grandes pompes par le directeur du lycée, demande à une agora de parents et d’élèves de dévoiler leur intimité à la cantonade.

Autre possibilité : la caricature assumée se révèle être un moyen purement « ludique » de témoigner de la néorévolution sexuelle en marche. Et par « témoigner », il faut en réalité comprendre « amorcer ». Ce qui est certain, en tout cas, c’est que Sex Education s’adresse à un public d’adulescents.

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Cette porosité des frontières peut mettre mal à l’aise, mais je suis peut-être vieux jeu.

Pour ce qui est du mélange des genres et du brouillage de pistes, on est servi. Dieu merci, c’est à la mode. Otis, le handicapé sexuel, est aussi le fils d’une mère envahissante, et accessoirement sexologue, qui se révèle être plus instable et paumée encore que son propre fils, et ni tout à fait mère, ni tout à fait thérapeute. Ne demeure donc pas même un succédané de verticalité (si c’est permis), l’adolescent de 16 ans devient tour à tour sexologue officiel de son lycée et père de sa mère. Gênant, une fois encore.

Une série faussement naïve

Tout aurait pu être vraiment comique si la série Sex Education s’en était tenu à ce qu’elle revendique (faussement) naïvement, c’est-à-dire la simple caricature. Mais la série n’est pas seulement caricaturale, elle est surtout une injonction militante au premier degré. Elle entend défaire les clichés – qu’elle ne fait que déplacer et exacerber – pour prophétiser l’avenir. En témoignent les quatre par trois censés faire la promotion du programme déployés dans Paris: un fond rouge, une culotte, et une inscription : « Non, c’est non ». Une campagne de publicité d’autant plus étonnante que les jeunes filles dans la série n’ont jamais l’air réticentes, au contraire. Là encore, cela pourrait prêter à sourire si le message faisait, lui aussi, partie intégrante de la dérision.

Mais en voulant contribuer à la « bonne cause », le message passé est d’emblée discrédité. On ne défait pas les femmes de leur prétendue soumission, ni ne leur rend leur liberté en disant : « Tais-toi et déshabille-toi ! ». Puisqu’en dessous de la ceinture, il est déjà trop tard. C’est aussi et surtout créer un problème là où il n’y en a pas en considérant que les femmes, ces victimes, sont toujours incapables de dire non (ou bien qu’elles ne sont jamais consentantes). Au faux problème, le message apporte une mauvaise solution : il érotise le refus.

Dans tous les cas, c’est faire de la liberté une aliénation. En ce qui me concerne, une chose est sûre : je n’aurai jamais besoin de mes sous-vêtements pour dire non.

Nicole Belloubet serait bien inspirée de partir

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Nicole Belloubet, en janvier 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage: 00940194_000005

Interrogée sur l’affaire Mila le 29 janvier sur Europe 1, Nicole Belloubet affirmait qu’ « insulter les religions, c’est porter atteinte à la liberté de conscience ». Céline Pina estime que la ministre de la Justice doit démissionner.


Le parquet a procédé au classement sans suite de l’enquête ouverte contre Mila pour « provocation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une race ou à une religion déterminée ». Cela n’a étonné personne dans le monde judiciaire, l’absence d’infraction était caractérisée.

Ce qui avait étonné c’est que l’on ait pu ouvrir une enquête qui ne s’imposait pas et présenter comme habituelle, une procédure qui ne l’est pas tant que cela. Au niveau juridique, l’affaire est réglée, Mila n’est pas coupable, mais les dégâts sont importants, c’est une manière de faire peur à tous ceux qui sont menacés au nom de cette religion : porter plainte peut entraîner votre propre mise en cause avant même que l’on ne songe à vous protéger. Une belle invitation à l’autocensure.

Une simple maladresse ?

Le problème politique reste donc entier. Que fait-on concernant le gros appel du pied électoraliste de la ministre qui se montre explicitement favorable à l’accusation de blasphème et qui promeut la notion d’insulte à la religion, on en parle ou en plus de se coudre les paupières, on se coud aussi la bouche ?

Car quand comme Mme Belloubet, on est professeur en droit public et que l’on a siégé au conseil constitutionnel, censé consacrer l’excellence d’une carrière et la compétence, on ne commet pas de telles « maladresses » accidentellement, voilà pourquoi celles-ci ne peuvent être qualifiées que de fautes. Effectivement, ce qui s’est passé ici est plus sordide.

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En période électorale, il y a le « ballon d’essai », façon de tester l’opinion pour voir si elle est prête à évoluer sur un point ou un domaine précis et il y a la fausse erreur, qui permet de transmettre un message que l’on ne peut assumer politiquement sans mettre sa fonction en péril. Ainsi le dérapage de Mme Belloubet a tout d’une manœuvre servant à envoyer un message à un électorat ciblé : le pouvoir a entendu ses attentes, il les comprend et renvoie un message de soumission envers une religion, soulignant que même si la société et la loi ne lui permettent pas de poursuivre l’auteur, la Ministre en personne est choquée par l’insulte faite à l’islam et la qualifie de grave. Elle se place ainsi en résonance avec une part importante de la population musulmane et prend une position essentielle pour les islamistes qui savent qu’elle est allée aussi loin qu’elle pouvait, voire un peu plus en l’occurrence pour témoigner de sa sensibilité à leurs revendications. Elle reprend ainsi une partie de leur logique et de leur sémantique (faire du blasphème une atteinte à la liberté de conscience) tout en s’indignant que cela abime son image et détruise sa légitimité. Elle abime l’esprit des lois pour un plat de lentilles clientélistes et ne comprend pas qu’elle s’est ainsi déconsidérée.

Cette faute rend cette femme indigne de sa fonction. Nous méritons une ministre de la justice qui prend à cœur son rôle de garante de la loi et de notre sécurité, pas d’une femme sans conscience qui ne se rend pas compte qu’elle accroche une cible au dos d’une jeune adolescente pour draguer un électorat particulier.

La loi du plus menaçant s’installe

La ministre est allée trop loin alors que l’affaire Mila n’est pas un fait divers. Elle parle de deux sociétés incompatibles en train de naître sur un territoire, dont l’une, celle qui a choisi l’islam pour étendard et comme projet de société déshumanise l’autre, celle qui considère que la religion est affaire privée et que les hommes ne se soumettent qu’aux lois qu’ils ont forgées par le débat et en s’appuyant sur leur raison et leur histoire commune.

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En transformant tout ce qui n’est pas eux, en mécréants juste bons à être violés, battus ou égorgés s’ils font simplement usage de leurs droits et libertés, l’islam politique consacre la loi du plus fort, du plus fou, et du plus menaçant. En y souscrivant en creux et en ne se dressant pas franchement contre, la ministre nous a abimé collectivement. Elle a cautionné l’inversion manifeste des valeurs et a consacré l’injustice faite à tous nos enfants à travers Mila. Parce que la loi est ce qui nous lie et nous fait citoyen. Le gouvernement en est le garant et l’exécutant. S’il lui tire dans le dos, ce sont les fondements de sa légitimité qu’il détruit et la base de notre contrat social qu’il sabote.

Devrons-nous à présent trembler pour nos enfants et adolescents à l’idée que s’ils critiquent ou injurient un jour la religion, enfin une religion particulière, au collège ou au lycée, ils risquent leur intégrité physique et peut-être leur vie ? Et que si cela arrive nous serons seuls face à la menace ? Trahis par ceux dont la fonction est de protéger ?

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Enfin, cette histoire parle aussi d’une forme de condescendance envers les Français de confession musulmane, jugés soumis à la religion et incapables d’accéder aux principes et idéaux universels comme à une forme de rationalité, donc in fine incompatibles avec nos mœurs républicaines. D’où le renoncement à imposer la loi pour favoriser la confusion et tenter d’installer une forme de relativisme entre menace de mort et insulte à la religion. Ce « Oui, mais » qui ôte toute valeur à ce qui est avant le « mais ».

Si nous étions un peuple respecté par ses représentants, Mme Belloubet serait démissionnée. Elle a failli à ses devoirs. Elle n’a plus de légitimité pour exercer sa fonction.

Silence coupable

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Amour, dépression: ces émotions simples contées par Jean-Marc Parisis

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L'écrivain Jean-Marc Parisis © Astrid di Crollalanza / Flammarion

L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion, un roman de Jean-Marc Parisis sur la déception amoureuse masculine


C’est sous le bleu du ciel, face à l’océan, loin de la France et de ses inlassables polémiques, que j’ai lu le nouveau roman de Jean-Marc Parisis. Depuis La mélancolie des fast-foods, paru en 1987, je ne rate aucun de ses livres. J’avais chroniqué son récit enlevé sur Alain Delon pour Causeur. Il soulignait la mort de l’héroïsme du Samouraï dans un pays qui se complait à vivre à plat ventre.

Une jolie Galloise en vacances en France

Son roman est ici plus tendre et plus nostalgique. Il évoque la première étape du phénomène de cristallisation décrit par Stendhal, l’admiration. C’est suffisant pour jeter le trouble en arrière-fond d’une existence. Sam, le narrateur, a 14 ans, quand il rencontre par hasard une jeune Galloise, Deirdre. Nous sommes en province, dans un village où la lumière est ascensionnelle, favorisant l’harmonie générale. La description est originale. Parisis a toujours été comme ça, original et touchant. Sam rencontre Deirdre. Quelques instants ensemble, guère plus. Il aura suffi d’un copain, Eric, qui lance un ballon au-dessus de la grille d’un parc pour que l’histoire commence. Deirdre bouquine. Elle parle français avec un fort accent anglais. Elle effectue un séjour linguistique, repart dans dix jours. Sam est subjugué par sa beauté. « Ses cheveux tombaient en lourdes mèches cuivrées sur ses épaules. Ses bras, ses jambes découvertes au-dessus du genou étaient d’un blanc unique, aveuglant. Un peintre se serait damné pour trouver ce blanc vivant. » Le diable aime les détails de ce genre. On pourrait croire qu’une passion va naître, durer dix jours, vingt ans, un siècle. Cette apparition ne va rester qu’une apparition. Sam rejoint ses grands-parents le lendemain, direction Brive, emporté par le Capitole. Pourtant, les deux adolescents sont émus. Sam, qui se nomme en réalité Pierre, mais c’est plus exotique Sam, vient de trouver avec cette beauté de 14 ans, son « pays ». Mais déjà il faut se quitter. Sam pleure. Une promesse, alors. Mieux, un serment. Deirdre : « Ne pleure plus jamais. Ce n’est pas mon dernier sourire. Écris-moi. Garde-moi. On se reverra. Promis ? »

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On va suivre Sam dans sa vie d’homme. Il n’y a pas encore de téléphones portables, pas de SMS. On guette le facteur, anxieux. Il existe des flippers, on roule vite sur les routes. Nous sommes dans la chanson de Michel Delpech, 62 nos quinze ans. Sam devient excellent en anglais. Il écrit à Deirdre. Réponse laconique, puis plus de réponse du tout. Le serment bat de l’aile. L’avenir d’une émotion est sombre. Sam n’est pas bon en français, les livres l’ennuient. « La réalité était plus sérieuse », écrit Parisis. Le narrateur recherche la belle de 14 ans dans ses futures conquêtes. C’est mal barré. Il croit l’oublier dans des draps froissés, des parfums capiteux, des peaux moites. Comment oublier celle qu’il décrit ainsi : « Je n’avais jamais vu un tel visage. Pas un visage, mais cent visages, une mutinerie de traits. » Cette fille est toutes les filles. Sam devient pilote de ligne. Il demande en mariage Gloria, une hôtesse de l’air. Elle refuse en ricanant. Dépression de Sam. Regard posé sur l’époque : « Il faisait jour partout, mais c’était un faux jour, il n’y avait plus de ciel. » Il sympathise avec un bouquiniste parisien. Le type qu’il décrit me fait penser à André Bernot, mort aujourd’hui. Il avait été musicien de Jacques Dutronc. C’était un célinien pur jus. C’est lui qui m’a procuré l’œuvre de Céline. Le bouquiniste conseille justement Voyage au bout de la nuit à Sam qui ne lit pas. C’est mal vu de citer Céline, il paraît. Et Gide, Morand, Voltaire, Richard Millet, Nabe … Liste non exhaustive.

Bonheur pastel

Sam revient dans son village natal pour l’anniversaire d’un ancien copain. C’est pathétique. Les visages ont beaucoup vieilli, les silhouettes se sont épaissies. « Il suffit de revoir certaines personnes pour comprendre pourquoi on ne les voyait plus. » Les lieux sont devenus laids. Tout devient laid avec les années. Il est temps pour Sam, 39 ans, de partir à la recherche de Deirdre, de retrouver « l’odeur et le goût de sa peau au moment où je l’avais serrée contre moi dans la clairière. Velouté, tiède, sucré, la peau du lait des petits matins courageux. »

C’est un beau livre que signe Parisis, un de plus. Délicat et fragile comme le bonheur pastel. Il ne fera pas le buzz de la rentrée littéraire de janvier 2020. On ne fait le buzz qu’avec de la boue. Ce roman est un coin de ciel bleu sur la terre.

Jean-Marc Parisis, L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion. Flammarion.

L'histoire de Sam ou L'avenir d'une émotion

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Tous contre Polanski

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Florence Foresti, conférence de presse au Fouquet's le 29 janvier 2020 © JP PARIENTE/SIPA Numéro de reportage: 00942526_000034

De Florence Foresti aux plumitifs de Télérama, toute une partie du monde culturel s’indigne des 12 nominations de Roman Polanski aux César. Pour eux, il s’agit d’un cinéaste bien trop « controversé »


 

Lors de la présentation des nominations pour les César 2020, Florence Foresti s’est évertuée à faire un (faux?) lapsus en annonçant le titre du film de Polanski : « Je suis accuss… » euh « J’accuse ». Un (très) léger sourire aux lèvres, heureuse de montrer sa solidarité avec tous ceux qui crient dans les coulisses, sans doute a-t-elle pensé éviter ainsi les foudres de la garde-chiourme néo-féministe d’Osez le féminisme ! – cette magnifique association si prompte à défendre les droits des femmes mais qui n’a encore rien dit sur l’affaire Mila.

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L’association en question a d’ailleurs tweeté dès l’annonce des nominations : « Si violer est un art, donnez à Polanski tous les César ». Certaines « féministes » mettent déjà la pression sur l’actrice Adèle Haenel à laquelle elles demandent de « réagir » si, par bonheur, elle devait obtenir le Saint-César dans la catégorie meilleure actrice. Marlène Schiappa s’est dite « choquée ».

Télérama et sa « morale de société »

Sur le plateau de C Dans l’air, Alain Terzian a dû expliquer pour la centième fois comment et par qui sont désignés les nommés aux César. Mais il a beau expliquer que les César « ne sont pas une instance qui doit avoir des positions morales », rien n’y fait.

La critique de cinéma Guillemette Odicino (Télérama) trouve la formule de Terzian « ô combien maladroite ». « Comme si le cinéma n’était pas le reflet, justement, d’une morale de société » (sic), écrit-elle. Difficile de dire ce qu’est une « morale de société » exactement, mais on devine ce que veut dire la journaliste.

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Jamais, en aucun cas, le cinéma, ni la musique, ni la littérature, ni aucun art n’ont pourtant été le « reflet d’une morale de société » : Ou alors ce n’était pas de l’art mais une manière de passer le temps et de gagner un peu d’argent. Souvent, l’art a été très exactement le contraire du reflet de cette morale, il a été l’anti-reflet de cette morale. Souvent, l’art a dénoncé, s’est moqué, a réduit à rien, a écrabouillé cette « morale de société ».

Pour rester dans le domaine cinématographique, il serait intéressant qu’on nous dise un jour quel reflet d’une « morale de société » est visible dans les films de Chabrol, Sautet, Pialat, pour ne citer que trois de nos plus grands cinéastes qui auraient été bien surpris d’apprendre que leurs films étaient le reflet d’une « morale de société » !

Tenez bon Monsieur Alain Terzian !

L’art cinématographique est le reflet d’une « morale de société » lorsqu’il répond aux injonctions de son temps, à toutes les modes, à toutes les idéologies du moment. Nous sommes à des années-lumière de ce qu’un autre très grand cinéaste, Andreï Tarkovski, dit de son art et de l’art en général : « La fonction de l’art n’est pas, comme le croient même certains artistes, d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien. »

Si les jurés des César s’en tiennent à la définition du cinéaste russe plutôt qu’à celle des critiques qui attendent du cinéma qu’il soit « un reflet d’une morale de société », alors le film de Polanski a de grandes chances de rafler la mise.

LREM veut éviter les deuils trop « faciles »

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Sereine Mauborgne à la séance hebdomadaire des questions au Gouvernement de l'Assemblée Nationale le 26 novembre 2019. © Nicolas MESSYASZ/ SIPA

Un projet de loi sur l’allongement du congé de deuil pour la perte d’un enfant a été repoussé. « Quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile » justifie la députée Sereine Mauborgne.


 

Ils n’ont décidément rien compris ou s’ils ont compris, c’est pire. Une proposition de loi du député du Nord Guy Bricout, UDF-AGIR, pourtant macrono-compatible, a été repoussée dans l’hémicycle le 30 janvier par le gouvernement, suivi par les groupes LREM et Modem dans leur quasi-totalité. Quarante voix contre trente-huit pour refuser l’allongement de cinq à douze jours du congé exceptionnel accordé par les entreprises pour le décès d’un enfant mineur quand des salariés sont touchés par ce drame. Le député Bricout a beau eu faire appel à l’humanité de ses collègues, il n’a pas eu gain de cause.

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On estime à 4500 le nombre de familles concernées par ce drame ultime, la mort d’un enfant. Un drame à proprement parler indicible : en effet s’il existe bien un mot pour désigner l’enfant qui perd ses parents, il n’y en a pas pour la situation inverse tant l’horreur est grande.

L’inhumain au programme

Mais dans quel monde vivent-ils donc ? Les arguments du côté du pouvoir ont été que ce n’est pas à l’entreprise de supporter le coût d’une telle mesure mais… aux salariés. S’ils sont touchés par la tragédie qui frappe leur collègue, dans sa grande bonté, le gouvernement les laissera faire don de leurs RTT !


Dans son communiqué, le député Guy Bricout qui pensait que cette mesure de simple humanité serait transpartisane parce qu’un deuil de ce genre n’a pas de couleur politique, a dû déchanter et pose deux questions dans un mélange de désarroi et de colère : « 96% des entreprises sont des TPE/PME (et emploient 2,3 millions de salariés soit 20% des emplois salariés en France), comment vont s’organiser ces dons de RTT ou de congés ? » et « Que se passera-t-il, quand dans une entreprise, les congés sont imposés ? » Sans compter l’amalgame obscène entre congés payés et ceux liés à la mort d’un enfant.

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Mais pour la ministre Buzyn en charge « des solidarités actives » (on croit rêver) ou la ministre du travail Pénicaud, comme pour les députés marcheurs dont le groupe s’effiloche chaque jour un peu plus, il ne faut pas « pénaliser l’entreprise ». On se pince pour y croire et puis finalement on se dit que c’est affreusement logique. On s’interroge beaucoup ces temps-ci sur ce qui ferait la colonne idéologique du macronisme. Elle est finalement assez simple, c’est une guerre au monde du travail, une guerre incessante, inlassable, qui mêle les grandes offensives, comme celle sur les retraites ou l’indemnisation des chômeurs à de petites humiliations qui vont de la baisse de rémunération de l’épargne populaire du livret A à celle des aides au logement.

LREM sous son vrai jour

L’indignation dans l’hémicycle, elle, a été immédiate aussi bien du côté de l’Insoumis Ruffin : « On parle de tragédie des tragédies » que de l’ex-députée LREM Agnès Thill qui parle « d’une humanité à géométrie variable chez ses anciens collèges », sans compter la députée LR Brigitte Kuster qui constate, encore une fois, « une majorité incapable d’écouter. »

La palme de l’inhumanité cynique revient, en la matière, à la marcheuse Sereine Mauborgne : « Quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile. » Un peu facile…  Bien sûr, perdre un enfant et avoir besoin, comme en Angleterre, en Suède ou en Allemagne de douze jours pour vivre un deuil, c’est « un peu facile ».

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Non, ils n’ont décidément rien compris. Ils ont beau jeu de s’indigner de la violence des manifestants quand eux exercent une telle violence symbolique. Pire, quand ils font preuve d’une telle indifférence à la souffrance comme si le salarié endeuillé par la pire des pertes appartenait à une espèce différente.

Qu’il ne s’étonne pas, ce gouvernement, qu’ils ne s’étonnent pas, ces quarante députés, si LREM est aujourd’hui virtuellement dans l’impossibilité de faire campagne pour les municipales, si les candidats sont aux abonnés absents dans des permanences fermées quand elles ne sont pas vandalisées parce qu’ils n’osent plus aller à la rencontre du citoyen. Ce pouvoir prouve de la manière la plus indigne qu’il n’est pas là pour émanciper une société. Il est là, et on le voit dans les moindres de ses réflexes, pour défendre des intérêts de classe. Non seulement, il faudra travailler jusqu’à la fin dans une anxiété constante, une insécurité sociale généralisée, mais on ne vous laissera même plus le temps de pleurer. Cela pourrait nuire à la productivité et augmenter le coup du travail, vous comprenez…

Qu’ils s’en aillent. Qu’ils s’en aillent vite.

Le péril vieux

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© Pixabay

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


 

« Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques, / Nul trait ne distinguait, du même enfer venu, / Ce jumeau centenaire / et ces spectres baroques / Marchaient du même pas vers un but inconnu. / […] je comptai sept fois, de minute en minute, / Ce sinistre vieillard qui se multipliait ! » Dans le Paris du Second Empire, Baudelaire est soudain saisi par l’angoisse. Hallucination ou réalité démographique ? Allez savoir. En revanche, aujourd’hui, nos inquiétudes sur ce « péril gris » sont à l’évidence fondées. Une enquête du Monde indiquait récemment que si la population mondiale continuait de croître, elle vieillissait à toute allure : « D’ici à 2050, la part des plus de 65 ans dans le monde devrait passer de 9,3 % à 15,9 % de la population. Aucune région n’échappera au phénomène, qui sera particulièrement marqué en Asie et dans les pays à hauts revenus, où le poids des plus de 65 ans pourrait grimper de 18,4 % à 26,9 % d’ici trente ans. »

Jean Dutourd

Un écrivain délicieusement anticonformiste qui connaît actuellement un purgatoire littéraire avait vu la chose venir : Jean Dutourd n’est pas seulement l’auteur d’Au bon beurre, cette satire féroce sur le marché noir. C’est aussi un moraliste lucide. Dans 2024, une dystopie publiée en 1975 (les dates ici ont leur importance), Dutourd imaginait une France entièrement peuplée de vieillards. Le narrateur, un jeunot de 70 ans, compare le monde qu’il a connu dans sa jeunesse et celui dans lequel il vit. Paris en 2024 ? Gratte-ciel déserts, pigeons qui ont tout recouvert de fiente, bois de Boulogne transformé en jungle… C’est avec émotion que le narrateur voit soudain apparaître une denrée rare : un père de famille nombreuse de 30 ans ! Il s’interroge : « cette vie de larves que nous menions, cette douceur aigre, non faite d’acceptation ou d’amour, mais de débilité, qui s’était installée dans les rapports des hommes, lesquels n’avaient plus assez de vigueur pour s’aimer, pour se haïr, pour agir sur le monde, pour s’entre-tuer ou pour se sacrifier, n’était-ce pas déjà l’enfer ? » Dutourd extra-lucide… En tout cas, les dates coïncident presque et son diagnostic ressemble diablement à celui fait par le Monde sur le Danemark, par exemple : « Pénurie de main-d’œuvre, montée en flèche des dépenses de santé, budget des communes sous pression… Les pays nordiques ressentent déjà lourdement les conséquences économiques du vieillissement de leur population. » 2024, c’est aussi la date des Jeux olympiques. Et si l’on pouvait éviter qu’ils deviennent les Jeux gériatriques, ce serait pas mal !

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2024

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Pourquoi les restaurateurs tricolores sont de plus en plus mal notés par le guide Michelin

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Florent Menegaux, Président du Groupe Michelin et Audrey Pulvar lors de la cérémonie des étoiles Michelin 2020 à Paris © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage : 00942284_000050

Le nouveau palmarès du guide rouge est marqué par la recherche effrénée du progressisme, jusque dans les cuisines. Le dénigrement des chefs français témoigne d’un certain cynisme. Analyse.


Le palmarès 2020 du Guide Michelin, dévoilé le 27 janvier dernier à Paris lors d’une cérémonie au Pavillon Gabriel, vient de faire trembler, au-delà de toute attente, la scène gastronomique mondiale.

Ayant passé une partie de ma carrière de journaliste anglais en tant qu’éditorialiste pour le magazine culinaire, Waitrose Food Illustrated, et comme inspecteur de restaurant pour le Good Food Guide (l’équivalent du Gault et Millau français), je continue de suivre, par réflexe (et avec délectation), l’actualité dans ce domaine désormais devenu ultra-compétitif, mondialisation oblige. Pour nous Britanniques, Escoffier et Bocuse ont toujours fait l’objet d’une vénération. Leur exemple nous a permis de nous hisser, en tant que peuple, à un niveau que nous n’aurions jamais pu imaginer en matière culinaire, il y a encore un demi-siècle. Grâce à eux, nous avons délaissé notre traditionnel gigot de mouton bouilli à la sauce de menthe pour lui préférer le Rouget Barbet en écailles de pommes de terre et la soupe aux truffes noires surmontée d’un feuilletage. Ce faisant, nos efforts ont largement payé, puisque nous avons transformé Londres en capitale de la gastronomie !

Le Cheddargate de Marc Veyrat

Aussi sommes-nous absolument stupéfaits de constater que ce qui fut longtemps la Bible de la gastronomie française – le Guide rouge – dépouille à qui mieux mieux de leurs étoiles chèrement acquises les stars de la cuisine française en France. Après 55 années, L’Auberge du Pont de Collonges de feu Paul Bocuse, décédé en 2018, vient de perdre sa troisième étoile. Le même sort a été réservé à L’Auberge de L’Ill en Alsace, tout comme L’Astrance à Paris en 2019. Plus choquant encore, cet autre géant de la gastronomie française, Marc Veyrat, a lui aussi perdu sa troisième étoile. «C’était pire encore que de perdre mes parents», a t-il déclaré, un brin provocateur, derrière ses lunettes fumées, la tête enfoncée dans son éternel chapeau noir. Il a poursuivi Michelin devant les tribunaux et a perdu la première manche. Il ira en appel. Sa faute : il a été accusé d’avoir utilisé du cheddar dans ses soufflés au fromage, ce dont il s’est défendu avec véhémence, accusant les nouveaux inspecteurs inexpérimentés du Michelin d’avoir confondu du reblochon coloré avec du safran jaune avec du cheddar anglais ! Outre-Manche, cette affaire intrigua les médias qui se mirent à parler d’un « Cheddargate ». Selon Veyrat, les jeunes inspecteurs du Guide Rouge ne seraient même pas capables de se faire cuire un œuf. Ce à quoi ses détracteurs ont rétorqué que le maestro était devenu une «diva narcissique» qui faisait preuve d’«égoïsme pathologique».


Mais pourquoi sanctionner quatre des plus vénérables institutions françaises en l’espace de 12 mois seulement? Les inspecteurs du Michelin s’acharnent-ils à détruire les autels de la haute cuisine française simplement parce qu’ils souhaitent disqualifier des chefs dont ils jugent la cuisine démodée depuis belle lurette? Ou bien font-ils preuve là de pur cynisme, comme le déclare Veyrat aux médias?

Le Guide Michelin, un monument qui s’écroule ?

Il se trouve qu’au fil des ans, les ventes du Guide rouge n’ont pas seulement baissé, elles se sont carrément effondrées. En 1999, le Guide se vendait à 600 000 exemplaires. Certes, en 2000, à l’occasion de son centenaire, un record de 880 000 exemplaires a été atteint, mais en 2005, les ventes sont tombées à 124 000. En 2018, moins de 40 000 exemplaires ont été vendus, soit à peu près le même nombre que lors de la première année de publication du Guide… en 1900 !

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En 2004, la stratégie de Michelin a consisté à se diversifier. Des guides sur le Japon et les États-Unis ont été publiés. Actuellement, il existe 36 guides différents couvrant le monde entier pour tenter d’augmenter les bénéfices. Une bonne décision économique semble-t-il, car le guide Michelin du Japon s’est vendu à 120 000 exemplaires au cours des trois premiers jours de sa mise sur le marché. Mais alors même que cela se produisait, des chefs de plus en plus nombreux décidaient de tourner définitivement le dos à un système désormais considéré comme dépassé. De grandes figures françaises ont commencé à vouloir se libérer du joug du système Michelin pour suivre leur propre voie.

C’est le cas par exemple de l’inventeur de la «bistronomie», le chef du sud-ouest Yves Camdeborde, ancien détenteur de deux étoiles Michelin. Il a fait le choix courageux de s’affranchir. Ce chef talentueux a passé dix ans au Ritz et au Crillon. Il a officié à La Tour d’Argent. Camdeborde est aujourd’hui propriétaire du restaurant Le Comptoir (et de deux autres petits restaurants), où la liste d’attente est souvent longue, tout comme pour son hôtel Le Relais Saint-Germain. Depuis longtemps il est devenu une figure médiatique qui apparaît régulièrement à la télévision. Pour lui, le système des étoiles Michelin promeut une cuisine pour les snobs. Son succès dépend fortement des touristes étrangers fortunés. En effet, qui d’autre que des nantis peut encore se permettre, par les temps qui courent, de fréquenter les restaurants étoilés ?

La gastronomie française dénigrée

« Depuis le tournant des années 2000, il y a eu une révolution en France avec des chefs formés dans les règles de l’art qui tournent le dos à la rigidité et ouvrent plutôt des bistros gastronomiques, où vous pouvez vous régaler pour un quart du prix des grandes tables. A Paris, des endroits tels que Le Repaire de Cartouche, Chez Michel et L’Ami Jean sont toujours divertissants. Ils servent une des meilleures cuisines régionales qui soient et les chefs viennent tous de restaurants étoilés. Si j’étais au Japon, je n’achèterais certainement pas de guide français; idem en Amérique. Déconnectés de chez eux, les inspecteurs du Michelin se retrouvent sur une autre planète là-bas», confie-t-il.

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Force est de constater la facilité déconcertante avec laquelle les inspecteurs du Guide Michelin décernent des étoiles dans des pays étrangers, alors qu’il est si difficile pour les chefs français de les obtenir et de les conserver en France. A Tokyo par exemple, il y a 13 restaurants avec trois étoiles Michelin en comparaison de 10 établissements à Paris, dont celui du chef japonais Kei Kobayashi. De plus il est ironique d’entendre que le chef Toshiya Kadowaki, propriétaire du restaurant tokyoïte très apprécié (localement) Azabu Kadowaki, a refusé de figurer dans l’édition inaugurale du guide Michelin des restaurants de Tokyo et a fait de même pendant les 16 dernières années :

« Qui sont-ils (Michelin) pour juger ma nourriture et décider si nous sommes dignes d’une, deux ou trois étoiles? Ou pas d’étoiles du tout? Imaginez si j’allais à Paris et commençais à juger la nourriture servie dans les restaurants français. Les Français ne me prendraient pas au sérieux ou ils ne seraient pas très heureux », a t-il déclaré. Il se trouve justement qu’au sein des nouvelles équipes d’inspecteurs du Guide Michelin, se trouvent des Japonais et des ressortissants d’autres nationalités.

Mais peut-on réellement blâmer le nouveau et relativement jeune patron du Guide Rouge, Gwendal Poullenec, pour l’onde de choc provoquée par le nouveau classement ? Face à la perspective peu réjouissante de finir par disparaître en tant que marque, n’est-il pas finalement normal pour le Guide de se déchaîner sur les fleurons de la cuisine française classique pour réaffirmer son autorité ?

Après tout, n’est-ce pas ce vieux facétieux de Bocuse qui a dit un jour: «Si un architecte fait une erreur, il la recouvre de lierre. Si un médecin fait une erreur, il la recouvre de terre. Si un cuisinier fait une erreur, il la recouvre de sauce et déclare que c’est une nouvelle recette». On peut en déduire que si une maison d’édition fait des erreurs, elle se tourne vers la main bienveillante qui l’a nourrie et se met soudain à la mordre !

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