La série britannique Sex Education connaît un indéniable succès (elle recueille un joli 94% sur le site d’agrégation d’avis Rotten Tomatoes), mais au risque de passer pour une rabat-joie, je ne partage ni l’enthousiasme, ni l’engouement que la série suscite…


 

Je n’ai pas accroché

Certes, j’aurais pu, comme beaucoup de jeunes de ma génération (c’est-à-dire de la génération 90), m’identifier à bon nombre des personnages de la série. À défaut, j’aurais pu au moins vivre par procuration une adolescence que je n’ai pas connue. Ou encore, j’aurais pu tout simplement regarder les épisodes avec le recul et le second degré qu’impose la caricature. J’aurais pu, oui, mais je n’ai regardé Sex Education avec aucun de ces yeux-là.

Plantons le décor. C’est l’histoire d’un adolescent de 16 ans, Otis, relativement emmanché (pour ne pas dire complètement) et qui, de fait, demeure encore étranger aux joies de la sexualité. Ce n’est pourtant pas faute de s’exercer – à coup de crème et de sopalin dans sa chambre – en vain. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le pauvre garçon est donc souvent confiné à la friendzone (1), d’autant plus que les autres garçons (et filles) de son lycée semblent un peu plus précoces que lui de ce point de vue-là.

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La série emboîte les clichés, tous plus pseudo-progressistes les uns que les autres. Éric, l’adolescent gay et noir qui assume son homosexualité. Maeve, la fille de mauvais genre qui se révèle être un génie des lettres et des dissertations. Otis donc, notre héros, jeune insipide et timoré, dispensant malgré lui des leçons de psychanalyse et de développement sexuel à tous les élèves de son lycée. Aimee, la poupée Barbie, idiote à en bouffer au kilo, qui se fait frotter dans le bus. Adam, le bad boy agressif et impénétrable (pas de sa faute, il est le fils du directeur du lycée) qui, après avoir pris du Viagra, retire sa carapace de trois mètres d’épaisseur et devient sensible et émotif. Bref, la superficialité des personnages m’a (forcément) laissée de marbre, tout comme l’absence totale de sentiments au profit de scènes de sexe dignes d’un porno d’amateurs. Gênant.

Aux frontières des 16 ans…

Voilà bien le problème. Sex Education est censée être une série sur des adolescents, par des adolescents, pour des adolescents, sauf que… la série est interdite aux moins de 16 ans.

Le programme cherche-t-il à susciter chez un public d’adultes la nostalgie d’une époque révolue ? Les situations grotesques et invraisemblables annihilent d’emblée toute forme d’identification. À titre d’exemple, la scène surréaliste de psychanalyse à ciel ouvert: la mère du protagoniste (Gillian Anderson, la Scully de X-Files, aux frontières du réel), reçue en grandes pompes par le directeur du lycée, demande à une agora de parents et d’élèves de dévoiler leur intimité à la cantonade.

Autre possibilité : la caricature assumée se révèle être un moyen purement « ludique » de témoigner de la néorévolution sexuelle en marche. Et par « témoigner », il faut en réalité comprendre « amorcer ». Ce qui est certain, en tout cas, c’est que Sex Education s’adresse à un public d’adulescents.

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Cette porosité des frontières peut mettre mal à l’aise, mais je suis peut-être vieux jeu.

Pour ce qui est du mélange des genres et du brouillage de pistes, on est servi. Dieu merci, c’est à la mode. Otis, le handicapé sexuel, est aussi le fils d’une mère envahissante, et accessoirement sexologue, qui se révèle être plus instable et paumée encore que son propre fils, et ni tout à fait mère, ni tout à fait thérapeute. Ne demeure donc pas même un succédané de verticalité (si c’est permis), l’adolescent de 16 ans devient tour à tour sexologue officiel de son lycée et père de sa mère. Gênant, une fois encore.

Une série faussement naïve

Tout aurait pu être vraiment comique si la série Sex Education s’en était tenu à ce qu’elle revendique (faussement) naïvement, c’est-à-dire la simple caricature. Mais la série n’est pas seulement caricaturale, elle est surtout une injonction militante au premier degré. Elle entend défaire les clichés – qu’elle ne fait que déplacer et exacerber – pour prophétiser l’avenir. En témoignent les quatre par trois censés faire la promotion du programme déployés dans Paris: un fond rouge, une culotte, et une inscription : « Non, c’est non ». Une campagne de publicité d’autant plus étonnante que les jeunes filles dans la série n’ont jamais l’air réticentes, au contraire. Là encore, cela pourrait prêter à sourire si le message faisait, lui aussi, partie intégrante de la dérision.

Mais en voulant contribuer à la « bonne cause », le message passé est d’emblée discrédité. On ne défait pas les femmes de leur prétendue soumission, ni ne leur rend leur liberté en disant : « Tais-toi et déshabille-toi ! ». Puisqu’en dessous de la ceinture, il est déjà trop tard. C’est aussi et surtout créer un problème là où il n’y en a pas en considérant que les femmes, ces victimes, sont toujours incapables de dire non (ou bien qu’elles ne sont jamais consentantes). Au faux problème, le message apporte une mauvaise solution : il érotise le refus.

Dans tous les cas, c’est faire de la liberté une aliénation. En ce qui me concerne, une chose est sûre : je n’aurai jamais besoin de mes sous-vêtements pour dire non.

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