La Mule, le dernier film de Clint Eastwood n’est vraiment pas son meilleur, mais c’est peut-être justement son dernier. En ce sens, il parle aussi et surtout du crépuscule de l’icone. 


– Attention, ce texte dévoile des éléments de l’intrigue –

On s’ennuie agréablement, et surtout de façon très émouvante, en voyant le dernier film de Clint Eastwood. Il y a déjà deux ou trois films que l’acteur-réalisateur instille non sans malice, dans l’esprit du spectateur, l’hypothèse qu’il pourrait bien s’agir de son ultime apparition. Avec La Mule, cette hypothèse acquiert suffisamment de vraisemblance pour que notre jugement critique soit distrait par d’inévitables serrements de cœur.

Tâchons néanmoins de rendre ses droits à la critique, quel que soit le statut d’exception mythique dont jouit le cinéaste depuis des années. On devine, dès les premières scènes de La Mule, qu’il ne s’agira pas d’un grand cru, et qu’au mieux le film nous ménagera quelques moments capables de flatter le palais : ni drame tendu vers un dénouement explosif comme Un Monde parfaitImpitoyable ou Gran Torino, ni road-movie lyrique et autodestructeur comme Honkytonk Man, ni règlement sanguinaire d’un vieux compte enfoui comme L’Homme des hautes plaines, ni mélodrame déchirant et voué à l’impasse comme Sur la route de Madison.

Clint Eastwood, le corps du cri

C’est à dessein que je mentionne exclusivement des films dont Clint Eastwood a été à la fois le réalisateur et l’interprète. Je ne crois pas, en effet, être le seul à estimer que les meilleurs de ses films, les plus lestés d’enjeux dramatiques et les plus riches de potentiel mythologique, sont ceux auxquels il a prêté son propre corps d’acteur (je ferais au moins une exception pour le bouleversant Breezy, trop méconnu, où il avait trouvé en William Holden un alter ego portant déjà les stigmates de l’âge). « Prêter », c’est d’ailleurs peu dire : Clint Eastwood a littéralement jeté son corps dans l’arène de ces films, avec une énergie masochiste qui exposait à tous les outrages l’idole apollinienne qu’il avait été (et qu’il ne cesserait jamais d’être, tant la persistance rétinienne du spectateur aura contrebalancé, dans son cas, l’évidence du vieillissement et de la dégradation physique). En quoi il ne faisait que prolonger une veine déjà présente dans la plupart des films qu’il avait interprétés au cours des années 60 et au début des années 70 : rappelons qu’il était violemment passé à tabac dans Pour une poignée de dollarsPour quelques dollars de plus et Un shérif à New York, lynché et laissé pour mort au début de Pendez-les haut et court, contraint par son partenaire sadique à traverser le désert et en sortant exténué, titubant, le visage couvert d’horribles croûtes dans Le bon, la brute et le truand, blessé, amputé d’une jambe et finalement empoisonné aux champignons dans Les Proies. Aucune des grandes stars hollywoodiennes des décennies précédentes, ni John Wayne, ni James Stewart, ni Gary Cooper, ni Burt Lancaster, ni Henry Fonda, n’avait été soumise à un tel traitement. Comme si ce corps, voué dès les premiers films de Sergio Leone à une forme d’invincibilité supra-humaine, était aussi celui que des coups inhumains pouvaient frapper jusqu’à la défiguration. La cristallisation de l’image mythique, chez Clint Eastwood, a eu très tôt partie liée avec son saccage iconoclaste. Il ne fait aucun doute qu’il en a eu une conscience très nette, et qu’il en a abondamment joué. Une scène en témoignait sans équivoque dans le premier film qu’il a tourné en tant que réalisateur, Un Frisson dans la nuit : on y voyait une admiratrice harcelante et psychotique entrer par effraction chez lui, et lacérer son portrait à grands coups de ciseaux.

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Les plus beaux films d’Eastwood-réalisateur auront été, ainsi, ceux où Eastwood-personnage se débattait avec les coups que sa puissance d’icône appelait presque fatalement. Soit les coups appartenaient à un lointain et tragique passé, d’où le héros resurgissait à la manière d’un ange exterminateur (c’était le cas de Pale Rider, et plus encore du très ambigu et jubilatoire Homme des hautes plaines, où le châtiment se soldait par une dévastation sans commune mesure avec le péché originel). Soit le coup final restait suspendu au-dessus de la tête du personnage pendant toute la durée du film (c’était entre autres le cas dans Gran Torino, où le vieil homme s’arrangeait pour dévier sur sa personne les coups qui menaçaient un adolescent candide, et y trouvait finalement la mort).

La Mule, un documentaire sur Clint Eastwood

Si La Mule peine à convaincre, c’est que cette dramaturgie des coups enfouis dans le passé ou en instance de déchaînement y est à peu près absente. Il y a certes un coup du sort initial qui donne son impulsion à l’intrigue (l’effondrement de l’activité horticole à laquelle le personnage a consacré sa vie), il y a bien un coup d’arrêt terminal, mais l’un et l’autre restent englués dans une narration un peu plate qui ne leur permet pas de déployer tous leurs effets. Il suffit, par exemple, de penser à l’extrême tension qui s’accumulait dans la dernière partie d’Impitoyable ou d’Un Monde parfait, et à l’extraordinaire déferlement de violence qui en résultait, pour mesurer la relative atonie de ce dernier opus. Clint Eastwood peut être un remarquable metteur en scène quand il ne cède pas à cette paresse qui est souvent la malédiction des créateurs suractifs. On sent trop, dans La Mule, que les scènes de confrontation où il pourrait exceller (face à face avec la famille, le gang ou la police) n’ont pas été suffisamment prises à bras-le-corps : pas assez écrites, falotement dialoguées, mollement filmées.

Cela dit, les nombreuses réserves qu’inspire le film ont-elles une quelconque importance ? Ont-elles même le moindre sens ? Le vieil inconditionnel à éclipses que je suis (tant pis, ou tant mieux pour le paradoxe) a envie de répondre par la négative. Car cette Mule un peu arthritique, et qui n’évite pas le surplace, se moque en définitive de nos blâmes ou de nos louanges. Jean-Luc Godard – qui avait d’ailleurs dédié son Détective, en 1985, à Clint Eastwood – aimait dire qu’un film de fiction, c’est aussi un documentaire sur le désir qui l’a fait naître. Rien de plus juste en l’occurrence. C’est ainsi, je crois, qu’il faut voir La Mule : comme un documentaire, presque conscient et assumé à certains moments, sur la vieillesse (88 ans) de la dernière icône que ces temps de disgrâce nous ont laissée. Seul désir qui tienne désormais au cœur du cinéaste : nous prendre à témoin de son exceptionnelle longévité, jamais égalée à ce jour dans l’histoire hollywoodienne, et nous signifier que nous pouvons encore compter sur sa stature, son allure et les ravines de son visage. Comme s’il nous disait : « Si abîmé que je sois, je suis encore là. » Il l’avait d’ailleurs déclaré explicitement lors d’un festival de Cannes : « Vous n’êtes pas encore débarrassé de moi. »

Clint Eastwood outragé, brisé, martyrisé, mais Clint Eastwood…

Il y a de ce point de vue un plan magnifique dans le film. C’est sans doute le seul, mais comme il intervient vers la fin, il fait oublier par sa force et sa densité bien des relâchements qui ont précédé. Quand le vieux passeur de drogue est arrêté sur l’autoroute par un barrage de police, il est sommé de descendre de voiture le dos tourné, les mains en l’air, et de rester immobile. Le personnage est à ce moment vêtu d’un costume (il vient d’assister à l’enterrement de son épouse, dont il était divorcé depuis longtemps), mais il n’a pas pour autant fière allure (il vient de se faire molester par les membres du cartel auquel il avait fait faux bond) : brisé, ahanant, épuisé, le pantalon avachi à la façon d’un clochard, Eastwood nous tourne le dos avec une poignante élégance. Il est là. Il est pleinement là. Adressant à la portion d’autoroute vide un regard que nous en sommes réduits à imaginer. Concentrant sur un visage qui nous échappe les marques du tabassage récent, l’usure du vieillissement, les fatigues de l’existence et le sentiment de dérision qu’inspire un appareil policier disproportionné. Ressuscitant pour quelques trop courtes secondes la vieille dramaturgie eastwoodienne de l’exposition maximale aux coups.

Et nous comprenons que lorsqu’il ne sera plus là, il n’y aura plus grand monde, peut-être plus personne, pour s’opposer à l’irrépressible domination des corps et des visages de synthèse dont le cinéma nous abreuve depuis des années.

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