L’académicien publie cette semaine Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers


Il y a deux sortes d’académiciens, le fort en thème et l’esprit buissonnier. Les premiers de la classe m’ont toujours glacé avec leur assurance vaine. Ils me rappellent ces professeurs qui théorisent le livre sans réussir à en extraire la charge vitale, virale dirais-je même. Un savoir encyclopédique les aveugle trop souvent dans leurs analyses érudites, ils passent à côté de l’essentiel. La littérature s’accommode mal des poseurs ; la fiction demeure cette terre vierge que seuls les vagabonds foulent inconsciemment. L’acte d’écrire demande une telle force béate, une absence de certitudes et en même temps l’acharnement du laboureur.

Frédéric Vitoux, un esprit libre

Je classe Frédéric Vitoux dans cette catégorie-là, celle des écrivains en échappement libre, le talent naturel du conteur qui s’amuse avec le temps, pratique le saute-mouton historique, se fiche des pesantes chronologies et laisse courir sa plume au gré des souvenirs. Chez un autre, l’exercice semblerait périlleux. Chez lui, la nostalgie se diffuse lentement et puissamment dans nos veines car elle est soutenue par une sincérité qui émeut. Vitoux n’est pas un idéologue du monde d’avant, son dernier livre Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers, paru chez Grasset le 29 janvier, n’est pas un plaidoyer pro domo, plutôt une confession élégante.

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Vitoux ne travaille pas au forceps mais dans l’organdi. Cette autobiographie tient autant du journal que du carnet de voyage ou de bal. On passe des bibliothèques aux départementales, des salles obscures au déjeuner familial. Le propre des grands écrivains est justement de refuser les raccourcis et les oukases, de rejeter toutes les rancœurs assassines en ne singeant jamais ses propres émotions. Il en faut de l’humilité pour ne pas se donner le beau rôle, se dévoiler sans trahir est l’œuvre d’une vie. L’excès est toujours un aveu de faiblesse. Vitoux n’écrit pas pour régler des comptes ou solder l’amertume du passé. Il distille ses sentiments sans outrager son lecteur. Quel plaisir ! Aujourd’hui, cette pondération délicate est une chose rare. Les rayons des librairies sont remplis de procureurs et de dénonciateurs assermentés. La forme de ce journal n’a rien de linéaire, elle ne fige pas les événements, elle préfère les relier entre eux comme une tapisserie jonglant avec la mémoire. Vitoux fait du cabotage littéraire, de courtes escales qui remontent parfois à très longtemps, à l’époque du Centre Pénitentiaire de Clairvaux, à la fin des années 40, où son père était détenu, aux bains de soleil dans la Méditerranée des yéyés, à l’entrée par la grande porte au Quai de Conti ou au premier passage télévisé.

Un académicien humble

Dans ce va-et-vient jouissif se dessine une existence pleine, en somme la vérité d’un homme de lettres. L’académicien ne ramasse pas à la pelle ses souvenirs épars, il leur insuffle une mythologie singulière, loin des formatages habituels. Ce livre ravira les dissidents qui aiment la variété et l’ouverture. Vitoux construit sans cesse des passerelles, il n’élève jamais de murs. Alors, on navigue en pères peinards. Il barre la route comme personne, on file de Joyce à Eddie Constantine, des Dinky Toys à la 2CV surchargée des vacances, de Saint-Tropez à Céline, de l’Île Saint-Louis au pays basque de Denis Lalanne, de Gilbert Bécaud à l’Irlande. Le cinéma, son autre passion après son épouse Nicole, est une source d’émerveillement. Le titre de l’ouvrage emprunté à un film de 1939 lui permet d’évoquer les rapports de classe et la place de l’argent dans son éducation. Une déclaration de Vittorio Gassman sur la présence d’une miette de pain rebat les cartes de l’amour. C’est follement inventif et inattendu. « Lecteur, je chéris ces livres où je sais, où je sens que l’auteur peut, à chaque instant, à chaque page m’entraîner dans une direction imprévisible, au fil de ses humeurs, que rien n’a été chez lui prémédité ou immobilisé. J’aime les livres en mouvement qui prennent le chemin des écoliers… » nous confie-t-il. Un auteur qui ne se pousse pas du col, qui ne soliloque pas, est à mettre sous cloche. Les mémoires tombent vite dans le risible quand elles sont abordées avec la pompe de la gloriole. Vitoux échappe à cette curée-là. Sa modestie n’est pas feinte quand il écrit : « pour ma part, j’acceptais mes limites, ou cette forme de naïveté et d’ingénuité qui me permettait de me lancer à l’eau, sans soumettre aussitôt la moindre de mes lignes aux surinterprétations analytiques, voire aux ricanements improductifs de la dérision ». Vitoux est immunisé contre la malveillance, il ne marine pas son écriture dans l’encre rance. Vous l’aurez compris, ce livre ne se résume pas, tellement il pétille. On se souvient déjà des pages légèrement écorchées sur sa mère et du portrait de Nicole.

Longtemps, j’ai donné raison à Ginger Rogers de Frédéric Vitoux – Grasset

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