Dans Un problème avec la beauté. Delon dans les yeux, Jean-Marc Parisis nous fait redécouvrir le mâle et l’acteur Delon. Il était peut-être le mieux armé pour le faire, car les deux hommes partagent une chose: le style.


Depuis La mélancolie des Fast-foods, paru en 1987, c’est toujours un plaisir de découvrir un livre de Jean-Marc Parisis, l’écrivain aux histoires aussi tourmentées que son regard. Je me souviens d’un verre pris au Dôme de Villiers. Il était inquiet, comme pris dans les phares d’une belle américaine rutilante. Je suis sûr qu’il avait la nostalgie d’un ailleurs qu’il ne connaissait pas. Il avait perdu quelques cheveux, mais pas ce trouble qui nourrit son style. Car Parisis, c’est d’abord un style, et je ne suis pas loin de penser qu’il est l’un des plus doués de sa génération, la mienne.

Fin de race

L’amour, c’est son thème de prédilection. L’amour qui se termine mal, avec des sentiments que la vie malmène, quand ce n’est pas la mort qui s’en mêle. Ses héroïnes sont belles comme une plage d’hiver, une plage du nord, déserte sous un ciel de bruine. Il a sa « musique » à lui, si particulière, si fragile, envoûtante comme un parfum de tubéreuse sur une tombe hollywoodienne. Là, il vient d’écrire sur Alain Delon, le mythe Delon, l’acteur le plus complexe que je connaisse. Enfin, non, je ne le connais pas, au fond. On sait tout de Jeff Costello, mais on ignore qui il est. Car Delon, c’est Jeff Costello, le type qui tue après avoir mis ses gants blancs. C’est la classe à l’état brut, animale. C’est un seigneur taiseux dans un monde qui fout le camp, se délite, dont les valeurs sont exterminées à grands coups de slogans publicitaires. C’est un redoutable prédateur avec une fêlure Fitzgeraldienne. Tous les grands rôles de Delon mettent en avant l’honneur, l’héroïsme, l’amitié indéfectible, le panache face à la petitesse des hommes. L’homme, cette race presque éteinte.

Delon en large

Il fallait du culot pour s’attaquer à Alain Delon. Il y a tant de livres sur lui. On a écrit tant de choses. Sa carrière, ses amours, ses emmerdes sont connues. Ses sympathies pour les hommes politiques de droite, voire d’extrême droite ont été longuement commentées. On en a profité pour le brocarder. On s’est moqué de lui, de son ego, on a dit que c’était le diable, qu’il avait trempé dans des trucs sordides. On ressort fréquemment l’affaire Markovic, son garde du corps, tué à 31 ans, jeté dans une décharge publique. Sombre histoire. Sûrement. À peine quelques grains de sable sur l’imperméable de Roger Sartet. Oui, on sait tout ça, et ce qu’on ne sait pas, on ne le saura probablement jamais. Delon a tout effacé.

Parisis a pourtant retroussé les manches et écrit sur Delon. Tout y est. Avec le truc en plus. Le style. Voilà, c’est ça. Il n’y a plus que les écrivains pour écrire sur les mythes. Quand Parisis décrit une scène du Samouraï, ou du Cercle rouge, non seulement on se remémore la scène, mais en plus, on la découvre avec ce quelque chose rare qui se nomme la poésie. « Au bord du trottoir dans une rue de Berri griffée par la pluie, de profil, imper et chapeau, Costello guette les voitures qui se garent entre les gouttes métalliques du synthétiseur de de Roubaix. »

Je vous laisse découvrir les autres passages inspirés, les trouvailles stylistiques, les formules talentueuses.

Le regard du félin

Parisis évoque Monsieur Klein, chef d’œuvre qui fut méprisé à Cannes, et qui ne valut à Delon aucune récompense pour sa  formidable interprétation du personnage éponyme. Parisis écrit : « Klein portait la mort dans ses yeux. La sienne, et celle de tout un monde, de tout le monde. Ce regard bleu de morgue renvoyait chaque être au mystère, à la fatalité de sa propre fin, mais chacun en le regardant ne s’en sentait que plus vivant. D’où l’émotion et son mode ultime, la fascination. Son regard fascinait d’animer la mort, et ce qui lui résistait. » Delon a, plus que jamais, ce regard-là. Le solitaire de Douchy, au milieu des tombes de ses chiens, avec sa galerie de tableaux souterraine, ses souvenirs de femmes et d’hommes célèbres, aujourd’hui disparus, fait peur. Il nous renvoie à la fatalité de notre propre fin.

L’intelligence de Delon est celle d’un félin aux abois. En 1967, il est avec Bardot, l’autre mythe français, à La Madrague. Une fête est donnée en leur honneur à Saint-Trop. Delon ne veut pas s’y rendre. Il demande à Brigitte de rester dans sa bicoque, au bord de la Méditerranée. Brigitte refuse. Elle va rejoindre ses amis. Delon partage le repas avec les gardiens, et contemple le coucher de soleil sur le golfe. Le lendemain, Bardot trouve ce mot signé Delon : « Comment peux-tu continuer à gâcher ta vie, tes heures, tes minutes avec des gens aussi stupides, alors que tu as à portée du cœur des splendeurs  authentiques, uniques, vibrantes et majestueuses ? Je les savoure et les assimile pour toi. » Je suis certain que ces mots ont marqué Bardot. Elle a dû s’en souvenir quand elle a renoncé définitivement au cinéma en 1973, décidant de se consacrer aux animaux martyrisés par la bêtise humaine.

Il a porté seul la beauté

Alors la beauté de Delon. Un fardeau à porter. Parisis souligne avec justesse qu’en France, il a porté « seul à ce point la beauté ». Il ajoute : « Sa solitude était aussi celle de la beauté. » Comme dit Bardot, avec son franc-parler : « On se demande où sont passés les gènes de la beauté ! »

Mais le mystère Delon reste entier. Malgré ce beau portrait intimiste, il convient de reprendre la phrase d’Olivier Todd. Avec Delon « on butait souvent sur quelque chose. On sentait qu’on ne pouvait pas aller plus loin. » Delon nous échappera toujours.

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Un dernier mot. Parisis évoque la passion de Delon pour les chevaux. Il avait en effet des trotteurs, dont deux cracks, entraînés par Pierre Désiré Allaire. Accompagnant mon père, je croise l’acteur le jour du prix d’Amérique 1974. Il y a une jument venue des États-Unis, Delmonica Hanover. Personne ne la connaît vraiment. Delon la voit sur la cendrée de Vincennes faire un échauffement une heure avant la grande course. Il veut l’acheter, immédiatement. Allaire contacte son propriétaire qui répond qu’elle n’est pas à vendre. Delon dit : « Votre prix sera le mien. » Le propriétaire hésite. Les minutes passent. Le départ va être donné. L’entourage de Delon le prend pour un fou. L’affaire ne se conclut pas. Delmonica Hanover finit le long de la barrière des tribunes, en trombe. Photo. Elle gagne. D’une narine.

Delon, c’est Jeff Costello. Avec les gants blancs de la grâce.

Jean-Marc Parisis, Un problème avec la beauté. Delon dans les yeux. Fayard.

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