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Affaire Epstein: la Justice à l’heure de la data

Dis-moi combien de fois ton nom apparaît… je te dirai si tu es pédophile


Affaire Epstein: la Justice à l’heure de la data
Jeffrey Epstein apparaît aux côtés d’une femme, dont l’identité a été masquée, sur une photographie non datée prise à bord d’un avion privé. Les démocrates de la commission de contrôle de la Chambre des représentants publient de nouvelles photos provenant de la propriété de Jeffrey Epstein le 18 décembre 2025 © Epstein Estate/House Oversight/ZUMA/SIPA

L’affaire sordide des crimes sexuels de Jeffrey Epstein marque l’entrée dans une ère nouvelle. A l’heure du triomphe du wokisme et de la « fluidité des genres », l’opinion publique semble devenue plus pudibonde. Le scandale n’en est que plus retentissant. En Occident, la sexualité, bien qu’omniprésente dans les médias et la culture, paraît paradoxalement plus suspecte, plus scrutée et parfois plus sévèrement jugée qu’autrefois. Jeffrey Epstein est ainsi démonisé. Quelques réflexions s’imposent.


L’empaquetage numérique exhaustif d’un individu est une nouveauté. On savait que les dispositifs électroniques qui organisent désormais nos vies sont des collecteurs de données. Mais pour la première fois, les « data » d’un individu, ou du moins une grande partie d’entre elles, sont rassemblées en un paquet et livrées à la curiosité et au jugement de l’opinion publique.

L’être social numérisé

Les Epstein files, c’est l’ensemble des interactions sociales de Jeffrey Epstein, c’est l’être social Jeffrey Epstein numérisé. Jusqu’à présent on disposait d’expressions parcellaires d’une personnalité, écrits, photographies, enregistrements, on savait qu’elles ne suffisaient pas à rendre compte de sa réalité changeante et toujours plus subtile. Ce pour quoi la Justice ne se contente pas de documents, mais impose le débat contradictoire. Le labeur des journalistes ou des biographes était d’extraire de ces documents des informations pertinentes et d’en proposer des interprétations. Les « files » se différencient des anciens documents par leur abondance et leur exhaustivité. A la lente réflexion du biographe ou du juge se substitue l’instantanéité de la statistique.

Ainsi le nombre d’occurrences de tel ou tel nom devient une clef d’interprétation. S’agissant d’un personnage qui avait été condamné, et allait l’être une seconde fois, pour des abus sexuels, ce qui fait de lui une incarnation du Diable, l’interprétation consiste dans le degré de coloration diabolique des personnes nommées, en fonction du nombre de leurs occurrences.

C’est une manifestation de notre entrée dans une ère nouvelle de la connaissance, celle de la vérité par le nombre. Les statistiques et les corrélations qu’elles permettent ne constituent qu’une forme dégradée ou embryonnaire de savoir scientifique, mais elles reflètent une réalité qui suffit largement à la rumeur publique et à la politique. Celle-ci fera son affaire, selon l’intention qui est la sienne, ou qu’on lui suggèrera, de l’interprétation des données.

Cette avancée dans la voie de la transparence généralisée a de quoi faire frémir. Nous savions déjà que nos petits secrets sont accessibles à Big Brother. Les Epstein files nous apprennent qu’ils peuvent être aussi livrés, brut de décoffrage, et avec tous nos « complices », pour un lynchage en place publique.

Pédophilie : de quoi parle-t-on ?

Il y a une limite physiologique entre l’enfance et l’âge adulte, c’est la puberté. Dans les sociétés traditionnelles où la vie sexuelle était très encadrée socialement (le mariage était une grande affaire familiale ou sociale avant d’être, éventuellement, la suite d’une attirance réciproque), la puberté était synonyme de nubilité. L’adolescence n’existait pas, on était enfant ou adulte. Il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’Héloïse rencontre Abélard à 15 ou 16 ans, que Natacha Rostov se fiance au prince André à 16, et que Juliette meure d’amour à 14 ans.

Cette limite devrait suffire à qualifier le crime de pédophilie – ou plutôt pédophobie comme l’écrit Renaud Camus: un rapport sexuel imposé à un enfant pré-pubère relève de la perversité et de la violence. Un rapport sexuel avec une  jeune fille pubère est une transgression d’une autre nature. Si le désir sexuel pour des enfants est une authentique perversion, il est faux et hypocrite de prétendre que l’attirance pour des jeunes femmes n’est pas naturelle. Qui n’a jamais été fasciné par une jeune déesse ? Ce que la société réprouve à juste titre, c’est le passage à l’acte avec des êtres immatures, en proie aux déséquilibres d’une adolescence de plus en plus prolongée. S’il y a prostitution, la peine du proxénète est considérablement alourdie.  Mais cette transgression, qui s’apparente à l’abus de faiblesse[1] n’est pas de la pédophilie. L’affubler de ce qualificatif c’est mal employer le mot, c’est brouiller l’image très claire et très horrible dont il est porteur, c’est le dévaluer.

Epstein, pour autant que nous le sachions, consommait beaucoup de jeunes filles mais n’a pas violé d’enfants. Il n’en est pas moins qualifié de pédophile. Pourquoi cette confusion?

La sacralisation de l’enfant dans nos sociétés qui n’en font plus, ce n’est pas seulement l’enfant-roi, elle doit être prise au sens propre : l’enfant, substitut du sacré. Dans le culte contemporain de la victime, l’enfant occupe la plus haute place. L’enfant-victime est le déclencheur parfait des bouffées de cette indignation si prisée des démagogues. L’incrimination de pédophilie aggrave donc sérieusement le cas des amateurs de nymphettes. S’agissant d’Epstein, promu Grand Satan de la mondialisation, cette pierre attachée à son cadavre ne peut que dynamiser la Semaine de la Haine.

Mais l’extension du sens du mot pédophilie correspond aussi à une extension de l’enfance. L’âge de l’éducation obligatoire, de la majorité sexuelle, du départ du domicile des parents, ne cesse de reculer[2] comme l’indique le néologisme « adulescent » qui ajoute une décennie à l’adolescence. Sous l’Ancien régime, on était académicien ou évêque à 20 ans, la Révolution a eu des généraux de 25 ans, aujourd’hui on a son premier emploi stable et on se marie (éventuellement) après 30 ans. Cette brusque extension de la néoténie est un énorme sujet qui n’entre pas dans le cadre de cet article. On se bornera ici à constater qu’une de ses conséquences est l’allongement de la plage temporelle de l’interdit pédophile, jusqu’au point de contredire la biologie.

Ces contradictions ne sont jamais saines. Dans le cas présent, en brouillant une limite naturelle par une limite artificielle, elle est sans doute l’une des causes d’une extension très réelle de la pédophilie. Et bien entendu, elle contribue à culpabiliser encore un peu plus les ignobles mâles dont le rythme cardiaque accélère devant des jambes de gazelle ou le sourire provoquant d’une Lolita (ou d’un bel éphèbe). Le Mahler de Mort à Venise n’est toléré que parce qu’il est un personnage de cinéma.

La sexualité plus généralement démonisée

Mais ces inconvénients n’en sont pas pour l’Occident terminal. L’extension à la post-puberté de l’interdit pédophile s’inscrit dans l’entreprise de démonisation de la sexualité (hétérosexuelle) où il s’est engouffré[3]. Pour la phase ultime du progressisme, le wokisme, l’affaire est entendue : la loi a raison et le corps a tort.

Surgi des profondeurs du gnosticisme, ce courant de pensée voit le corps sexué (désirant et reproducteur) comme intrinsèquement mauvais, comme un inconvénient dont il faut chercher à s’affranchir.  Cela a commencé au siècle dernier quand le féminisme a considéré la maternité comme un obstacle à l’épanouissement des femmes dans le salariat et la consommation[4]. Puis ce fut la « libération sexuelle », grande fête triste de la disjonction du sexe et de la reproduction. Enfin, l’importante étape du mariage homosexuel, que Pierre Manent a pu qualifier de revendication métaphysique puisqu’elle nie la différence des sexes comme source de la culture et de l’organisation sociale[5]. Nous en sommes maintenant à la « fluidité des genres ».

Lorsqu’ils sont niés, diabolisés, les ressorts intrinsèques du corps finissent trop souvent par se détendre dans la violence, dans l’abus ou sous une forme pervertie. La pensée dominante y voit alors une preuve de plus que le corps sexué (pas celui du sport ou de la diététique, qui est un fidèle consommateur) est, effectivement,  habité par le Diable.

Le mot viol revient sans cesse dans les commentaires de l’affaire, y compris ceux des victimes elles-mêmes. Mais quand on écoute leurs témoignages plus attentivement, par exemple celui de Sarah Ransome[6], on ne trouve pas la violence physique qui a de tout temps été associée à ce mot. Ce qui a conduit des jeunes filles souvent fragiles psychologiquement, à revenir, sans contrainte physique, plusieurs fois sur l’île d’Epstein et à y endurer des rapports sexuels qu’elles ne désiraient pas, c’était ce que Mme Ransome décrit comme un « coercitive control ». C’est la même chose, diront les féministes qui n’ont de cesse d’étendre le champ sémantique du mot viol. Il est permis de penser que l’inflation, donc la dévaluation de ce mot, comme du mot pédophilie, n’est pas un progrès. L’indistinction dans les degrés et les modalités du mal finit par émousser la perception du mal.

Jack Lang et notre hypocrisie générale

On balance entre l’incrédulité devant tant de naïveté, et l’admiration pour tant d’hypocrisie. Les journalistes, les politiques, toutes les voix autorisées semblent découvrir que l’argent est l’ennemi de la morale et que la richesse et la puissance se croient tout permis quand elles ne sont pas tempérées par la foi en une puissance supérieure, ou par une tradition et une éducation implacable. Comme s’ils ne savaient pas comment vivent les riches et les puissants, comment fonctionnent leurs réseaux selon les règles classiques du clientélisme et du trafic d’influence, souvent agrémenté de prostitution de luxe. Le monde de la jet-set fourmille de petits Epstein.

La singularité d’Epstein, le scandale Epstein, ce n’est pas son absence de scrupules, ce n’est même pas, hélas, la jeunesse de ses victimes, c’est l’ampleur de son réseau, c’est la visibilité médiatique de nombre de ses membres. L’inquisition peut s’en donner à cœur joie.

Et puis, c’est qu’il était juif.  De même que Dieudonné, M.  Asselineau voit dans la publication des Epsein files un évènement considérable qui prouve l’existence de l’Etat profond et d’un complot international. Il n’en dit pas plus. A ses auditeurs de comprendre pourquoi il rappelle si souvent que le nom d’Ariane de Rotschild revient 13.000 fois dans les « files », ou pourquoi il livre les noms de Pompidou et de Macron (tous deux anciens de la banque Rotschild) comme exemples de dirigeants portés au pouvoir par l’Etat profond.

La bassesse, la vulgarité est le trait commun à toute cette affaire. Vulgarité d’une caste de financiers qui ne produit rien, ne bâtit rien, ne sait rien faire de son argent que d’acheter de l’immobilier, des passe-droits et des filles. Bassesse de ces gens qui croient que leur fortune vaut dispense de toute moralité. Bassesse aussi des journalistes et des inévitables experts de plateau qui, la mine grave, pour flatter les pulsions voyeuristes du public parlent de viol à tort et à travers, dramatisent le moindre témoignage d’une rencontre avec Epstein, cherchent à élargir la liste des diaboliques à tous ceux qui figurent dans les Epstein files et qui donc « savaient forcément ».

Concernant notre ancien ministre de la Culture, il est vrai que les temps glorieux de « Jack » commencent à remonter à quelques années. Mais ils sont encore nombreux ceux qui adulaient alors le favori de Dieu (alias Tonton, alias François Mitterrand) lorsqu’il faisait pleuvoir les subventions. On ne les entend pas. Comment se fait-il qu’un homme qui avait, nous disait-on, porté si haut la culture française, le nouveau Malraux, ne trouve, quand il est à terre, aucun défenseur pour rappeler une œuvre aussi considérable ?  La comédie humaine ne se renouvelle guère.


[1] Ce n’est pas toujours le cas. Des mariages à 15 ans avec un homme mûr comme celui de Caroline Eliacheff qui est devenue ensuite l’une des plus brillantes psychologues françaises, n’étaient pas si exceptionnels il y a quelques décennies. Ce qui marquait alors du sceau d’infamie (les femmes, pas les hommes), ce n’étaient pas les relations sexuelles ou les mariages précoces, c’étaient les maternités hors mariage. Plus récemment les amours adolescentes d’Emmanuel Macron avec une adulte ne semblent pas l’avoir traumatisé ni ne  l’ont  empêché de faire carrière.

[2] Le mouvement inverse s’observe s’agissant du seuil  des droits politiques ramené de 21 à 18 ans et l’on réfléchit, à l’avancer vers les 16 ans. Le  courant irrésistible de l’extension des droits  ne voit aucune raison de  s’arrêter aux portes de l’enfance

[3] Cf Gilles Carasso, La solution biothechnologique, in L’Atelier du Roman N°99, décembre 2019

[4] Cf Helen Andrews, Boomers, the generation who promised freedom and delivered disaster, Sentinel , New-York, 2021

[5] Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, p.17, Le mariage pour tous.PUF, 2018

[6] Sarah Ransome, Silenced no more, Surviving my journey to hell and back, Harper one, San Francisco, 2021




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