
C’est un roman d’après-guerre, au récit débridé, maîtrisé, aux personnages de pure poésie, au style éblouissant. Au diable psychologie et réalisme ! Un diable, d’ailleurs, bien présent — vrai Méphisto de chair et d’os— qui croise la route du narrateur. C’est le rêve d’un écrivain mêlant souvenirs et réflexions dans sa quête du bonheur.
Le narrateur, un écrivain d’âge mûr, se rend à Madère sur les traces d’un ami, parti là-bas, avant la guerre, sans jamais donner depuis de ses nouvelles. Madère, le Paradis sur terre, l’île aux fleurs volcanique, verdoyante et accidentée, c’est au pied de la falaise la plus haute d’Europe, dans le village de Ribeira, que l’ami, Charles, est retrouvé mort. Suicide ? Accident ? Le récit se noue avec virtuosité à travers des rencontres, des retours en arrière, à la fois rapides et nonchalants. Ne déflorons pas la rencontre avec Méphisto — que Bernanos ne renierait pas– sachant bien qu’avec lui, c’est toujours d’un deal qu’il s’agit. Après quoi, le narrateur, revenu dans la région parisienne, concrétise ses rêves– philanthropique et personnel– en faisant construire, à Buc-Chalo (ah ! ce nom !), une maison avec un jardin à terrasses, en même temps qu’un restaurant coopératif, rue Jacob. Ainsi se reconstitue un cercle d’amis, où l’on reconnaît certains noms connus du monde des lettres. On s’y perd un peu et se retrouve toujours, avec tous ces personnages, dans un dédale de chapitres courts, elliptiques, toujours surprenants. Les lignes consacrées à Lanza del Vasto et à « sa confrérie » sont savoureuses.
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Ce roman tranche par son esthétique continue sur les autres livres del’auteur de Le bonheur de Barbezieux. Mais on y retrouve la morale de Chardonne, faite de réserve et de pudeur dans les sentiments et les relations humaines, d’acceptation de la souffrance. « J’ai cru aux mots non aux idées » dit le narrateur. Non qu’il n’y ait d’idées dans ce roman, que l’on peut résumer ainsi : sottise d’un engagement politique radical et nostalgie d’un monde d’avant — celui de 1940. Détachement bienvenu, soit-dit en passant, pour un lecteur actuel. Les thèmes éternels y sont traités avec élégance: bonheur, vieillesse, unions, vie en société, avec son art de la conversation, dégoût des effusions de toutes sortes.
Mais l’Eden, c’est, bien sûr, les femmes. Le roman n’en manque pas ! Mary, Alice, Hortense, Denise, Régine, Angèle, que de femmes dans ce roman, véritables fleurs de papier, poétiques en diable ! Après le passage de trois d’entre elles qu’il n’a pu retenir, le diable –ou le hasard– fait retomber le narrateur, ruiné, dans les bras d’Angèle, cette femme « non bousculante » connue jeune fille « quand elle savait rendre toute chose plaisante par le rayonnement continuel d’un esprit bien fait. » Ce que le narrateur appelle « savoir ménager vos nerfs. »
Que la quête du bonheur se trouve dans une île inaccessible puis dans un jardin n’étonnera pas chez Chardonne, amoureux des bords de Seine et des tableaux de Manet. On goûtera aussi un automne au bord du lac Léman avec « ses couleurs rayonnantes de vitrail ». Poésie qui n’exclut pas la présence de forces obscures. Ainsi, Angèle : « Vous jouez un rôle… Vous êtes un être plein de passion et de désordre qui ne parle que raison…Vous me faites peur ».
De Vivre à Madère, Denis Tillinac écrivait : « Des petites phrases en forme d’aquarelles. » Qui saurait résister à l’originalité, la grâce, de ce roman ? S’il est vrai qu’une des grandes déceptions de la vie « c’est de vouloir rendre un être heureux sans y parvenir, » le bonheur, continûment analysé, inlassablement recherché, y transparaît également dans chaque chapitre. Telle la visite de cette jeune fille, venue voir le jardin, et qui remercie son propriétaire en lui récitant, à la fin de leur rencontre, et « d’une voix énergique », la fable Les Deux pigeons.
172 pages
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