Les manifestations massives contre le régime des mollahs ne l’ont pas renversé. Outre une répression sanglante, la République islamique repose sur un système clientéliste qui bénéficie à près d’un quart de la population. S’ils pouvaient changer de régime en conservant leurs privilèges, ces millions d’Iraniens rejoindraient la contestation.
Le mois dernier, l’espoir de voir tomber la République islamique d’Iran a traversé l’Occident comme un frisson collectif. Il est vrai que cet espoir se nourrissait d’une lecture volontariste des événements et du désir que l’histoire s’accélère enfin. On voulait tellement y croire. Cette fois, c’était la bonne. La contestation contre le régime des mollahs cochait presque toutes les cases. Pendant une dizaine de jours, la misère matérielle, la haine de l’autorité cléricale et la frustration politique ont poussé dans la rue un très grand nombre d’Iraniens, issus de régions et d’ethnies diverses.
Une brutalité inédite
Malheureusement, cette mobilisation, d’une ampleur sans précédent depuis la révolution de 1979, n’a pas suffi à faire chuter le pouvoir, qui a maté le mouvement en usant des moyens les plus barbares, faisant selon certaines estimations près de 15 000 morts, presque exclusivement des civils, parfois abattus arbitrairement en dehors de tout cortège et sans lien avec les rassemblements.
Ce n’est pas la première fois que la République islamique subit de fortes secousses internes. Depuis un quart de siècle, le régime a dû affronter, tour à tour, une vague de manifestations étudiantes en 1999, un mouvement, dit « vert », contre le trucage des élections en 2009, une série d’émeutes en 2017, 2018, 2019 et 2020 ainsi que le soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » en 2022. À chaque fois, la contestation a été massive, socialement transversale et géographiquement étendue. Mais à chaque fois le pouvoir s’est maintenu… Comment fait-il pour ne pas succomber à tant de défiance ouverte de la part d’une si large part de la population ?
Le chercheur Didier Idjadi[1] explique que la solidité de la République islamique ne repose pas seulement sur l’adhésion idéologique d’une minorité convaincue, mais aussi sur un maillage dense de privilèges, de rentes et de dépendances sociales tissé entre des millions de citoyens qui n’en pensent pas moins. Au milieu de ce système se trouve le bureau du Guide suprême. Bien plus puissant que les autres institutions formelles du pays, cette structure opaque et centralisée contrôle un réseau de fondations et de conseillers qui interviennent dans tous les domaines de la vie publique, qu’ils soient religieux, militaires, judiciaires ou économiques, et pèse dans toutes les grandes nominations ainsi que dans tous les arbitrages entre factions. En temps de crise, c’est lui qui tranche et autorise la répression. Son outil essentiel demeure le corps des gardiens de la révolution islamique, les fameux Pasdaran.
Ce corps compte officiellement un peu plus de 120 000 membres actifs, qui forment l’ossature de défense et de sécurité du régime, mais également le cœur de la vie des affaires puisqu’il détient diverses entreprises dans l’énergie, les télécommunications, les infrastructures, le commerce extérieur, l’agriculture et une partie du système bancaire parallèle. Cette emprise s’explique par les sanctions internationales imposées à l’Iran depuis 1979. Chargés d’en contourner les effets, de sécuriser les importations stratégiques et de protéger le programme nucléaire, les gardiens de la révolution islamique en ont profité pour capter progressivement les fonctions économiques vitales de l’État.
Si l’on prend en compte leurs familles, les Pasdaran représentent entre 500 000 et un million de personnes. À quoi il faut rajouter les « bassidjis », une milice de volontaires qui leur est rattachée et dont les effectifs se chiffrent également en centaines de milliers d’individus. Un autre groupe social favorable à la République islamique, non moins crucial selon Idjadi, est constitué des familles de martyrs et des vétérans de guerre (en particulier celle contre l’Irak entre 1980 et 1988), qui bénéficient de pensions, logements et postes de fonctionnaires distribués par le régime. En incluant les ayants droit, cette frange de la population liée aux mollahs par une dette à la fois mémorielle et matérielle représente entre un et deux millions de personnes.
Cercles concentriques
La République islamique peut aussi compter sur l’adhésion de tous ceux qui profitent de la générosité des Bonyads, ces organismes religieux et révolutionnaires qui emploient directement plusieurs centaines de milliers de personnes dans le pays et versent des aides à des millions d’Iraniens, souvent selon des critères de loyauté politique ou religieuse.
Enfin il existe une dernière composante de la population ayant un intérêt objectif, du moins le croit-elle, à ce que le régime reste debout. Il s’agit de la population rurale et semi-rurale, très dépendante des subventions publiques, des quotas d’eau et des projets d’infrastructures contrôlés par les gardiens de la révolution islamique. En agrégeant l’ensemble de ces cercles (Pasdaran, bassidjis, vétérans et veuves de guerres, allocataires des Bonyads et monde paysan), la base sociale du régime peut être estimée entre 15 et 25 millions de personnes. Un chiffre à rapporter à la population totale du pays, qui s’élève à 90 millions d’habitants.
En ce début d’année, la République islamique semble être l’ombre d’elle-même. Affaiblie par les sanctions internationales, ébranlée par les frappes israélo-américaines de cet été, déstabilisée par les manifestations, et nettement moins soutenue qu’auparavant par ses alliés chinois et russes, elle ne dispose plus des ressources nécessaires pour se poser durablement en puissance géopolitique, financer ses ambitions atomiques et assurer au peuple des conditions de vie acceptables. À mesure que les ressources se raréfient, la loyauté devient plus coûteuse et la répression plus brutale.
Pour autant, ces cercles concentriques de clientélisme ne sont pas inébranlables. Il suffirait que les millions d’Iraniens qui tirent avantage du statu quo finissent par se dire qu’ils n’ont rien à perdre au changement pour qu’un renversement soit possible. En somme, ceux qui conspirent à la fin de la République islamique maximiseraient leurs chances de succès s’ils parvenaient, paradoxalement, à rassurer les rentiers au système. Au début du xixe siècle en France, lorsque Napoléon s’est proclamé empereur, puis quand les Bourbons ont restauré la royauté, ils n’ont pas fait autrement avec la bourgeoisie révolutionnaire puis bonapartiste.
[1] Dernier ouvrage paru : Iran, islamisme, laïcité. Histoire d’un affrontement, Héliade, 2026.





